Le souffle de Lune

Alain Billy · Chapitre 1 sur 15

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Le souffle de Lune

Chapitre Premier

 

LES LUBIES D’ORDA BLUE

Une nuit obscure, de cauchemar.

Pourtant, ne rien voir était moins pénible que de découvrir, dans la lumière blafarde du jour, ce qu’était devenue la Terre après les Grandes Guerres : une surface chaotique, brûlée, ravagée, un champ infini de ruines où ne poussait pas la moindre végétation.

Rek avançait dans l’obscurité avec des précautions de félin. À chacun de ses pas, le sol vitrifié craquait sous ses semelles. Il détestait ce bruit qui pouvait le faire repérer. Une lueur fugace balafra les ténèbres ; il leva brutalement le front, se tassa, muscles tétanisés, prêt à se défendre. Mais ce n’était qu’une étincelle due à l’électricité dont était chargée l’atmosphère pleine de poisons en suspension. Les décombres cachaient d’innombrables cadavres et l’insoutenable odeur de la mort planait partout.

Rek aperçut, dans un ravin, l’auréole d’un brasier auprès duquel un survivant imprudent devait se réchauffer.

« Encore un fêlé, pensa-t-il. Mieux vaut ne pas aller par là. »

Dans cette jungle de pierres et de fer, on n’abordait autrui qu’avec l’intention de tuer. On assassinait son prochain pour voler la nourriture qu’il avait pu arracher aux gravats, ou parce qu’il représentait un certain poids de viande. La majorité des rescapés étaient devenus anthropophages, car les seuls denrées comestibles se trouvaient dans des boîtes de conserve prisonnières de placards enfouis sous des tonnes de débris.

Dans ce qui restait de la ville fauchée par les explosions, Rek avait mis à jour, à force de travail, les réserves d’une épicerie. Jaloux de ces inestimables provisions, il les avait soigneusement dissimulées et, afin d’éviter d’être attaqué un sac gonflé sur les bras, attendait le cœur de la nuit pour aller se ravitailler. Il ignorait combien de temps son trésor lui permettrait de tenir, mais cela faisait un moment qu’il y puisait ce dont il avait besoin, et le stock n’avait que peu diminué. Rek redoutait par-dessus tout que les conserves ne deviennent impropres à la consommation.

Les pensées diffuses, il progressait toujours dans le noir uniforme. L’absence d’étoiles était angoissante ; les brillances des astres n’étaient pas assez fortes pour traverser la couche de vapeurs nocives et de poussières gluantes qui enveloppait la planète. Seule la lune apparaissait parfois, lorsqu’elle était pleine, lourdement voilée mais rassurante.

Ce soir-là, elle n’était pas au rendez-vous ; Rek avançait dans ce qui paraissait être un tunnel. Il avait froid, claquait des dents, et une humidité sournoise imbibait le cuir râpé de sa veste.

Persuadé d’avoir entendu un bruit insolite non loin de lui, il se figea, la respiration suspendue, alarmé ; mais il se rassura vite : le vent venait de se lever ; son souffle avait pu renverser n’importe quoi.

Il se remit en mouvement, se fondit dans l’opacité de la nuit. Peut-être y avait-il quelqu’un, tout près, mais comment déceler une présence humaine dans cet enfer ? Il approchait de sa cache. Ce devait être par-là, à main droite. Une clarté morne lui permit de distinguer les contours des reliefs ; il repéra un bâtiment tronqué qui, de loin, avait l’apparence d’une tour inachevée, ricana : derrière ce chicot, il y avait sa réserve.

Il sentit son ventre se contracter. Quand il arrivait à cet endroit, il avait toujours du mal à se contrôler. L’envie de foncer lui tordait les tripes. Il s’élança, mais bientôt la stupéfaction chassa sa fébrilité, le coupant dans son élan.

— Foutre ! jura-t-il entre ses dents. Je te fiche mon billet que des salopards dévalisent mon stock.

Des cliquetis, des murmures étouffés s’élevaient de sa cache.

La colère enfla en lui au point d’occuper toute son âme.

Bloc de rage, il émergea du néant, défia le danger. Provenant de la flamme fumeuse d’une bougie fichée en terre, une tache de lumière tirait de l’obscurité quelques formes : celles d’une charrette chargée de boîtes et de deux hommes éberlués par son arrivée inopinée.

— Ce sont mes provisions, coassa-t-il en considérant d’un œil mauvais les spectres grimaçants. (Les inconnus étaient si maigres que leurs os saillaient sous leurs chemises en lambeaux. Rek haussa les épaules ; la colère s’échappa de lui aussi vite qu’elle était venue.) C’est moi qui ai creusé ici, continua-t-il, étonné en entendant sa propre voix ; une voix cassée, malade.

Il glissa les mains dans les poches, pour montrer qu’il abandonnait toute agressivité. Pourtant, trop effrayés sans doute, ou se refusant à partager leur butin, les deux fantômes se jetèrent en avant. Saisi par l’attaque soudaine, Rek eut un mouvement de recul, reçut des coups en pleine tête, vacilla. L’un des deux individus continua à lui marteler les côtes, tandis que l’autre brandissait une barre de fer. Il en heurta une pierre et le tintement donna froid dans le dos à Rek.

— Pousse-toi, Karl, siffla l’homme. Je vais le mettre en pièces !

La vue troublée, Rek réussit à cueillir un bloc lourd, le lança de toutes ses forces. Son antagoniste le reçut en pleine poitrine et s’effondra, foudroyé. Rek voulut se relever, mais le bout d’une chaussure cloutée l’atteignit au cou, l’écorchant jusqu’au sang et lui coupant la respiration. Défaillant, il se concentra pour réagir, attrapa une cheville de son assaillant, qu’il souleva d’une violente poussée. L’homme bascula, son crâne heurta une poutrelle, se brisa avec un vilain bruit.

Sidéré, haletant, Rek se redressa ; tremblant, il contempla à la lueur vacillante de la chandelle ces êtres pitoyables qu’il venait d’occire. Les malheureux étaient déjà presque réduits à l’état de squelettes.

Il poussa les corps dans un trou, les recouvrit de terre et de débris de toutes sortes. Ensuite, épuisé, il posa un pied lourd sur la bougie, se retrouva dans le noir. Avalant l’air froid qui poissait le nez et la gorge, il empoigna les bras de la charrette et commença à tirer.

Le jour pointait, sale et triste, lorsqu’il arriva, exténué, à la carcasse de l’avion militaire qui s’était écrasé sur une bande de terre brûlée et dans lequel il avait aménagé un habitat de fortune. Il déchargea la charrette sans se presser, emplissant la soute de boîtes de conserve, puis camoufla la trappe à l’aide d’un panneau coulissant qui se confondait avec le reste de la paroi métallique.

— J’ai de quoi tenir un bon bout de temps, murmura-t-il, satisfait. Maintenant, je pourrais faire un brin de toilette. Bon Dieu, j’ai les mains dans un état !

De la coque dépassaient des tubes couverts de peinture lépreuse qui plongeaient dans des seaux ; Rek enjamba le système de gouttières permettant de récupérer les eaux de pluie, gagna une marmite suspendue à un support tripode et fit glisser ses bras dans l’eau bouillie. Tout en se lavant, il regarda la mer : elle était d’un rouge sombre écœurant, malsain, à cause des déchets qui y stagnaient. Il frissonna : de cette mélasse sortirait peut-être, un jour, quelque monstre d’une espèce nouvelle adaptée à l’affreux milieu, un reptile géant qui viendrait pulvériser son abri de ses énormes pattes griffues…

Il s’essuya les mains à son pantalon, examina les alentours, aperçut, parmi les rochers qui moutonnaient vers la mer, un cortège d’hommes et de femmes.

— Ça alors ! fit-il, étonné. C’est bien la première fois depuis la guerre que je vois plus de deux personnes ensemble.

Il compta une vingtaine de silhouettes, s’accroupit, intrigué. Ce petit monde se dirigeait vers les flots.

« Je risque gros, seul et sans arme devant une telle foule », se dit-il.

Du ciel bas coulait une lueur verdâtre, sirupeuse, qui noyait le décor minéral, créant ici ou là l’illusion de parterres herbeux ou de mousses. Curieux, Rek, tout en cherchant à se dissimuler, s’approcha des voyageurs. Il fut pris de nausée en découvrant, d’assez près, des misérables en guenilles, hâves, brûlés par les radiations. Tous étaient mutilés, comme lépreux ; la plupart semblaient aveugles.

— Foutredieu ! hoqueta-t-il. La cour des Miracles !

Les ombres errantes avançaient, cahin-caha, hagardes, comme hallucinées. Il rejoignit les traînards, leur adressa la parole, sans résultat. Aucun ne ralentit ni ne manifesta la moindre curiosité à son égard. Il les héla. En vain.

— Restez entre vous ! leur cria-t-il, dépité.

Obéissant à une puissance mystérieuse, ces robots abîmés continuaient obstinément leur route vers les étendues charbonneuses des plages. Rek s’assit sur un roc et, chagrin, suivit des yeux ce troupeau lamentable. Des vaguelettes brunes charriant une écume épaisse, visqueuse, s’échouaient sur les galets calcinés où des bulles rougeâtres de l’écume se répandaient comme du sang au bord d’une immonde blessure.

— Ils ne vont pas se baigner là-dedans, tout de même ?

Pourtant, les inconnus entrèrent bel et bien en contact avec le répugnant liquide, y pataugèrent. Fasciné par leur détermination farouche, Rek observa avec attention leurs gestes mécaniques, s’approcha même pour assister à leur affreuse baignade. Le liquide rouillé encercla les chevilles, enserra les genoux, emprisonna les tailles des estropiés.

— Non ! hurla Rek, comprenant tout à coup. Non !

Le groupe s’enfonçait dans la vase redoutable, marchant vers sa fin.

Rek se mit à courir comme un forcené. Malgré un haut-le-cœur, il pataugea lui aussi dans la boue fétide, parvint à attraper le bras d’une femme qui se retourna.

— Venez, l’invita-t-il. Cette eau est empoisonnée. Il ne faut pas rester là.

Le regard glauque de la femme fixa le sien ; un instant, il crut qu’elle allait lui obéir, revenir avec lui en arrière, mais elle résista, arc-boutée sur ses jambes.

— Allons, insista-t-il, essayant de la haler vers la rive.

Le visage haineux soudain, elle lança la main vers lui, planta les ongles dans sa joue, laboura sa chair. Sous l’effet de la surprise et de la douleur, il lâcha prise ; la malheureuse s’éloigna, offrant comme les autres son corps à la pestilente, l’insupportable humeur croupie. Rek la regardait, horrifié : tout d’abord, ses bras se posèrent sur la surface huileuse, la caressèrent ; puis ses longs cheveux s’y étalèrent, semblables aux pétales d’une fleur vivante, à une ondoyante méduse ; ils s’y engloutirent.

— Incroyable, gémit Rek, abasourdi.

Impuissant, il resta planté là, dans la pourriture liquide, à suivre le spectacle démentiel de ce suicide collectif. Des corps flottaient déjà, inertes, à demi immergés, tels des troncs abandonnés ; d’autres remuaient faiblement, dans un tourbillon de bulles noires.

Lorsque tous se furent noyés, le jeune homme se dégagea de cette lie et, souillé jusqu’au ventre, le cœur broyé, erra longtemps sans but avant de reprendre, comme un somnambule, le chemin de son avion.

La forme oblongue familière du fuselage le rassura. Mais décidément, ce 29 janvier 2047 qui avait si mal commencé ne pouvait pas se poursuivre dans la paix : assis par terre, adossé à l’une des roues tordues de l’appareil, un homme attendait.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » songea Rek, soudain tendu.

En combinaison noire crottée, un bicorne rejeté sur la nuque, l’indésirable lui déplut d’emblée.

— Salut, la compagnie, nasilla l’inconnu.

Il avait une bouche étrangement fendue, relevée d’un côté, et seule cette partie du visage semblait vouloir sourire ; l’autre paraissait dure, cruelle : l’ensemble était inquiétant et vulgaire.

— Qu’est-ce que tu veux ? questionna Rek, fixant de ses yeux bleus le faciès railleur.

— Je m’appelle Pelmann, répondit l’étrange visiteur. Dit l’Aboyeur, ou Fanrouge-le-Gueux, ou encore Morg-le-Glu ; dernièrement, on m’a même surnommé Chocdamour… Tu peux m’appeler Prof.

— Prof ? railla Rek, les bras croisés sur la poitrine. Que veux-tu ?

D’un pouce à l’ongle cerné de noir, l’individu désigna la coque de l’avion.

— Tu habites là ? demanda-t-il, l’air désabusé.

— Si tu comptes prendre la place, repartit Rek, pâle, faudra passer sur mon cadavre, compris ?

— Tss ! Tss ! fit l’autre, dégoûté. Rengaine les grands mots, petit père. Orda Blue s’est déjà annexé le logement.

— Orda Blue ? bégaya Rek, ulcéré. Elle s’est installée dans le…

— Yes, mon pote, martela l’intrus. Nada-Gros-Seins, Rosie-la-Rosse, Orda Blue, quoi.

L’image d’une mégère installée au milieu de ses boîtes de conserve assaillit Rek. L’envie de marteler le visage asymétrique le prit. Repoussant du pied l’histrion ricanant, il s’élança vers l’échelle.

— Gaffe, Orda ! hurla le casse-pieds. On rentre chez toi !

Rek gravit les degrés à toute allure, se rua dans le cockpit. Tout avait changé ! L’ordre des éléments, la décoration : des voiles colorés en lambeaux, des tissus imprimés troués, des gazes pendaient, lamentable forêt de soie et de satin. Furieux, il arracha ces oriflammes, fonça vers la queue de l’avion.

— Où est cette pétasse ? mâchonna-t-il.

Balançant les jambes, il se fraya un passage entre des morceaux de coussins. Brusquement, il se trouva nez à nez avec elle. Orda Blue.

— Oh ! fit-il. (Les yeux violets, qui dévoraient un visage pointu au front vaste, bloquèrent son élan. Les lèvres pleines formaient une moue espiègle.) Vous êtes chez moi, bredouilla-t-il, décontenancé.

Orda Blue n’était pas une maritorne. Elle était maigre, comme tous les survivants, mais sa minceur n’avait rien de cadavérique : les froufrous de sa robe mousseuse ne dissimulaient pas ses formes aguichantes.

— Bienvenue à bord, déclara-t-elle avec un sourire d’hôtesse.

— Sortez d’ici, commanda Rek, sans conviction.

Haussant les sourcils, la jeune femme attrapa une mèche espiègle de ses cheveux blonds-roux et se mit à l’enrouler négligemment autour d’un index fuselé.

Montrant les tentures innombrables qui transformaient en souk l’intérieur de l’avion, Rek tempêta :

— Remballez toute cette marchandise, ramassez votre copain Trogne-en-Biais et déguerpissez !

La belle arrondit les lèvres, les approcha de son visage furibond.

— Soyez gentil, flûta-t-elle.

Reculant pour échapper au baiser, il s’empêtra dans les coussins. Elle pouffa. Son rire cristallin, léger, résonna comme une musique dans ce refuge sinistre qu’il protégeait aveuglément. La gaieté, presque oubliée, le couvrit comme une haleine chaude, bienfaisante.

— C’est bon, grommela-t-il, boudeur. Je vous héberge pour la nuit.

— Avec Prof ? s’inquiéta la jeune femme.

— O.K. ! capitula Rek. Appelez votre chien de garde. Je vais vous donner à bouffer.

— J’en était sûr ! glapit l’autre, qui s’était introduit dans l’avion en catimini.

Sa tête jaillit entre deux étoffes. Rek le regarda, stupéfait. Entre ses dents jaunes, le bouffon tenait une fourchette, qui brillait dans la lumière grise déversée par les hublots.