Le souffle de Lune

Alain Billy · Chapitre 11 sur 15

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Le souffle de Lune

Chapitre XI

 

 

LA COURBE DU TEMPS

— Arrête de gueuler comme un tripadule à l’abattoir, pesta l’infirmière. Ce que vous êtes douillets, vous, les eunuques ! Puisque je te dis qu’avec cette pommade, ce sera fini en quelques jours.

— Je n’aurai peut-être plus mal, grosse baderne, pleurnicha Prof en exhibant ses mains bandées, mais ta préparation ne me fera pas repousser les doigts.

— Fallait éviter de te les faire amputer, Klam. T’avais qu’à respecter les usages. Allez, avale ça : quand on dort, on ne sent plus rien.

Prof tendit les lèvres pour ingurgiter le contenu bleuâtre d’une éprouvette, un liquide sirupeux, agréable au goût. Il sentit une tiédeur enivrante l’envahir, puis son interlocutrice devint floue et il sombra dans l’inconscience.

 

Lorsqu’il revint à lui, le lendemain, ses pansements lui avaient été retirés. Impressionné, il ouvrit et ferma ses mains monstrueuses devenues pinces, grimaça de répulsion en maugréant :

— Il m’en reste juste assez pour étrangler ce Hur de merde.

Une accorte jeune femme se présenta au pied de son lit.

— À la bonne heure ! s’écria-t-elle en plissant son petit nez mutin. Je suis heureuse de te trouver en forme, Klam. Prêt pour le travail ?

Souriante, elle lui tendit une tenue rose, semblable à celle qu’elle portait : chemise et pantalon. Haineux, Prof attrapa les vêtements, en fit une boule et les jeta rageusement à terre. L’aide-soignante haussa les épaules, lui présenta une paire de mules à pompons.

— Et voici les chaussons assortis ! expliqua-t-elle. Tu peux dire merci à la petite Dila.

— Va te faire foutre, grommela l’objet de ses attentions.

— Avec ce qui te reste entre les jambes, gloussa-t-elle, ce n’est sûrement pas toi qui vas m’honorer ! Mais habille-toi vite. Le docteur Julg n’aime pas attendre son personnel.

Avant de sortir, elle s’arrêta sur le pas de la porte, tordant la bouche le plus possible afin d’imiter Prof.

— Et il est cinglant avec les débutants, crois-moi, teigneux !

Le battant claqua. Prof hésita quelques instants puis opta pour l’obéissance. La prudence était de rigueur. De mauvaise grâce, il se couvrit de rose, avant d’aller se mirer dans une glace devant laquelle il agita ses horribles mains.

— Klam !

La petite peste l’appelait.

— J’arrive, faille de velours, lui répondit-il.

Il la suivit dans un couloir interminable, les yeux rivés sur ses fesses rebondies. Elle le présenta à un homme grisonnant, droit comme un I, au port de tête autoritaire. Prof comprit immédiatement qu’il ne pourrait jamais se soumettre à la tyrannie.

— La Cité des Femmes est un cocon trop doux pour une larve de ton espèce, commença le docteur Julg, les dents serrées. Ici, tu dois obéir : si tu ne te plies pas aux ordres des infirmières comme aux miens, tu connaîtras pire que quelques doigts coupés, je te préviens, homoncule.

Prof se mordit les lèvres et baissa le front.

— Je saurai rester à ma place, promit-il.

— Tu recevras des instructions sur un écran, dans la loge que tu vas occuper… Au travail !

Dila conduisit le nouveau pensionnaire dans un réduit où un rectangle lumineux était dressé devant un siège vide.

— Ce n’est pas difficile, expliqua l’infirmière, moqueuse. Lorsqu’un malade a besoin de médicaments, ceux-ci aboutissent automatiquement dans cette coupelle… (Elle écarta un voile souple qui pendait sous l’écran, pour lui montrer le réceptacle.)… Il suffit alors de suivre les indications données sur le tableau : les chambres sont indiquées par des lampes clignotantes de différentes couleurs. Chaque patient a la sienne. C’est enfantin ; mais attention, une erreur est impardonnable…

Sur ce, elle disparut, abandonnant le débutant à ses nouvelles fonctions. L’écran s’alluma, trois pulsations vertes l’animèrent. Prof souleva le rideau obturant le conduit. Une fiole se présentait ; il la saisit entre les deux doigts de la main droite, quitta la pièce. À bonne distance, dans le long boyau baigné d’une lueur parcimonieuse permettant tout juste de distinguer les portes, trois petites lampes vertes clignotaient. Prof les atteignit, entra dans la chambre correspondante, se trouva face à un adolescent aux yeux pâles qui venait sans doute juste d’être châtré. Frissonnant, il lui fit avaler le contenu de la petite bouteille, puis repartit au plus vite. Lorsqu’il réintégra son box, l’écran portait d’autres signaux, rouges cette fois-ci. Il soupira, s’empara de la boîte occupant la coupelle, qui contenait une espèce de petit crayon fait d’une seule pièce. Intrigué par cet objet, il l’emporta vers sa destination. Les points pourpres dansaient dans la pénombre : on ne pouvait pas se tromper.

D’une poussée de l’épaule, Prof fit pivoter le battant et demeura saisi de surprise : étendue sur un lit, entièrement nue, une femme rousse le considérait avec une expression amusée.

— Mon pauvre Klam, articula-t-elle. On m’a prévenue de ton arrivée dans le service. Me voici sans mon uniforme, et toi, sans ta robe blanche… Tu m’apportes mon suppositoire ?

Prof examina le bloc en réprimant un sourire cruel. Ensuite, il détailla le corps exposé à ses yeux ; les épaules carrées, les seins volumineux, légèrement aplatis, aux fleurs violacées, la taille mince, la toison rousse montant haut sur le ventre, les cuisses admirablement fuselées…

« Tudieu ! pensa-t-il. Je vais déchirer mon froc. »

— J’ai attrapé la fièvre, lui confia la gardienne du gynécée… Je suis vraiment désolée, pour tes doigts. (Elle se contorsionna, soulevant le bassin, exposant son fondement. Prof se racla la gorge, présenta le suppositoire.) Eh bien ? questionna la malade de sa voix rauque. Qu’est-ce que tu attends ?

Il se pencha, fermant un œil, tordant la bouche, prenant son temps pour réussir une intromission parfaite.

— Mon pauvre, susurra la femme-soldat, quel dommage que tu ne sois plus un homme ! J’aimerais que tu renouvelles l’expérience avec un autre médicament…

Un éclair d’orgueil illumina le visage de Prof. Avec une lenteur calculée, cérémonieusement, il dénoua sa ceinture et baissa son pantalon.

— Bouge pas d’un poil, mignonne, recommanda-t-il, je vais te soigner.

*

Debout dans l’encadrement d’une fenêtre, Kerlie laissait son regard errer sur le ciel lourd où passaient parfois de grands oiseaux criards. Elle savait que Prof ne reviendrait pas : plusieurs jours s’étaient écoulés depuis son départ. Un grand vide se creusait en elle.

— Rek lui-même n’est peut-être plus…

Elle s’éloigna de la baie, vint se planter devant le miroir dont il avait surgi, tel un fantôme d’Haggaï… Puis elle secoua la tête, recula, s’affaissa au pied du grand lit. Elle posa doucement sa tête contre la fourrure douce.

— En supposant que Rek soit toujours en vie, comment pourrait-il me sortir d’ici ? On ne peut pas fuir le Golhem. Orda Blue a pris ma place, mais à un moment ou à un autre, Hur Le Grand s’apercevra de la supercherie, ou un castrat la découvrira…

Elle sursauta : les portes s’ouvraient. Une demi-douzaine de servantes en tuniques vertes entrèrent. Elles commencèrent à ranger, sans paraître la voir, puis se retirèrent, emportant plantes vertes et arbres nains. Privée de végétaux, la chambre était d’une froideur surprenante. Kerlie se demandait pourquoi les esclaves avaient agi ainsi, lorsque toutes les lumières s’éteignirent, en même temps que les bruissements des objets animés ; les eaux colorées se tarirent dans leurs vasques, les rideaux de perles s’immobilisèrent, les flammes artificielles du plafond noircirent, prenant l’aspect de vulgaires chicots de charbon.

Dans le silence insolite, Kerlie restait immobile, bouche bée. Puis un voile gris obtura les fenêtres, portant sa stupéfaction à son comble. L’appartement de plein ciel était plongé dans une pénombre glacée. La réalité s’imposa alors à la jeune femme.

« Je n’existe plus pour le Golhem, comprit-elle ; on suspend tout, ici, jusqu’à ce qu’une autre arrive. Les servantes ont simplement obéi à un ordre… (Tout autour d’elle, les ombres étaient posées, comme peintes.) On ne m’apportera plus ni à manger, ni à boire… (Elle courut vers la porte, pesa de tout son corps sur la surface lisse.) Enfermée ! »

Son cœur s’emballa : si elle ne trouvait pas le moyen de s’échapper, cette chambre deviendrait son tombeau.

*

Autour de la carcasse de l’avion, les tempêtes se refusaient à faiblir ; elles semblaient même se multiplier. Rek s’occupait de Bolk depuis son arrivée, inlassablement.

Les riches bouillies qu’il lui faisait ingurgiter l’avaient tiré de son état léthargique, mais, malgré des soins empressés, Bolk demeurait d’une faiblesse extrême. Cependant, Rek put, apprendre de ses balbutiements qu’Orda Blue et Prof l’avaient abandonné pour traverser le tableau. Dieu seul savait ce que Prof pouvait manigancer de « l’autre côté » ! Rek échafaudait des hypothèses mais devait se résoudre à l’impuissance et à l’attente forcée. Les événements avaient placé Bolk sur sa route, il devait essayer de le guérir.

Le temps s’écoulait à des vitesses différentes sur les deux mondes ; il était donc possible qu’une chance de passage se présente bientôt. Avec espoir et amertume, il contemplait la toile qui représentait Kerlie dans sa touchante vérité, puis les deux pierres, identiques, placées côte à côte près d’un hublot. Il ne pouvait reconnaître celle qui avait coûté le bras à Jkaïa et pensait parfois avec amertume au malheureux, désormais condamné à subsister sans son bateau, ni sa pêche.

 

Des jours pénibles s’écoulèrent ainsi. La chaleur augmentait sans cesse et l’atmosphère ne cessait de se charger de nébulosités malsaines. Respirer représentait un effort constant ; il y fallait une volonté consciente… Restait à savoir si la pleine lune aurait la puissance nécessaire pour percer cet écran et atteindre les blocs magiques !

Un matin, Bolk put s’asseoir. Les paupières lourdes, les yeux vitreux, il suivit sans trop y croire les explications de Rek :

— Dès que le rayonnement me semblera suffisant, nous franchirons la toile. Ne t’inquiète pas, je te porterai.

Pris d’angoisse, Rek se tourna vers le sac à provisions quasiment vide, priant pour que, le moment venu, le ciel ne s’obscurcisse pas trop. Si cela arrivait, il serait condamné à périr dans la carcasse de l’avion, auprès de Bolk. De toute façon, il n’était plus possible de quitter l’appareil, tant l’air extérieur était chargé de poussières, de débris brûlants. À intervalles réguliers, pour purifier l’atmosphère de la carlingue, il fallait mettre le feu à de petits paquets d’herbes sèches que lui avait donnés Jkaïa.

 

La pleine lune vint enfin. Le sang bouillonnant, la voix cassée, Rek annonça :

— C’est l’heure.

— L’heure de mourir ? grinça Bolk.

Le visage creusé, baigné de sueur, Rek nettoya pour la centième fois le hublot, puis les pierres. Bolk fut secoué d’un petit rire maladif qui s’acheva en quinte de toux.

— La lune t’a posé un lapin, coassa-t-il.

— Si elle ne se montre pas, grinça Rek, excédé, nous sommes foutus.

— Au point où j’en suis, rétorqua l’autre d’une voix cassée, je m’en moque.

Rek ne répondit pas. Un instant, une lueur troua le ciel noir, mais les ténèbres se refermèrent. La flamme de la bougie qui éclairait l’habitacle tremblota ; faute d’oxygène, elle n’allait pas tarder à s’éteindre.

— Bon Dieu ! gémit Rek. Faites qu’elle sorte ! Une petite minute, seulement. Une misérable petite minute de rien du tout… Mon Dieu, faites… Bolk ! Ça y est ! La voilà !

— Qui ça ? couina le malade, affalé sur le côté.

Rek fixait la tache blanchâtre qui transparaissait dans une coulée de nuages, derrière des voiles de vapeurs rouges. Les cristaux s’allumèrent mais demeurèrent sombres et opaques.

— Un demi-miracle, ce n’est pas suffisant, murmura-t-il ; mon Dieu, faites un effort !

Ivre de souffrance, il empoigna Bolk, le souleva de terre. L’échalas s’accrocha à son cou, se laissant trainer devant les pierres. Elles étaient à peine phosphorescentes. La bougie s’éteignit.

— Les chandelles sont comme les lunes, chuchota Bolk : toutes des garces.

De longues minutes s’écoulèrent encore ; les nuages s’espacèrent, l’astre nocturne brilla un court instant, gorgeant les blocs d’une clarté éphémère dont le reflet blafard affleura le tableau, puis disparut. Rek crut perdre la raison de dépit.

— Tu dois nous sauver ! s’écria-t-il.

Les brumes laiteuses s’effilochèrent enfin, laissant triompher le disque blanc. Les pierres s’animèrent. Rek en orienta une correctement, empoigna l’autre et bondit vers la toile, Bolk serré contre son flanc. Une chape de froid étreignit ses membres. Un air vif, trop fluide, trop pur, emplit ses poumons. Il eut l’impression d’avaler des monceaux de glace pilée, ferma la bouche, tout agité de frissons. Bolk pendait, inerte, sur son bras. Rek prit alors conscience de la pénombre qui l’entourait cet intérieur de grotte humide ne rappelait en rien le Golhem.

« Les mondes ne sont probablement plus tout à fait alignés », se dit-il, l’esprit brouillé, le corps percé de millions d’aiguilles.

Son compagnon remua, se redressa à demi, geignant :

— On gèle ici. Où sommes-nous ?

— Je ne sais pas, avoua-t-il. Il y a eu un dérapage. Attends-moi, je vais visiter les lieux.

Il voulut déposer le malade par terre, mais celui-ci refusa :

— Me laisse pas !

Rek le secoua.

— Je t’ai tiré de l’enfer, je ne t’abandonnerai pas. Laisse-moi explorer les alentours.

Quelque chose bougea dans l’obscurité. Le sifflement d’une respiration cloua le jeune homme sur place.

— Il y a quelqu’un ? chevrota-t-il.

— Rek ? C’est toi, Rek ?

Malgré le doute qui l’assaillait, Rek laissa choir Bolk et la pierre, tâtonnant dans l’obscurité à la recherche de Kerlie.

Elle se blottit enfin dans ses bras, éplorée, frissonnante.