Le Tour du Monde; Californie / Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Voyages et Aventures du Baron de Wogan en Californie. 1850-1852. — Inédit.

VOYAGES ET AVENTURES DU BARON DE

 

WOGAN

 

EN CALIFORNIE.

 

1850-1852. — INÉDIT.

 

Arrivée à San-Francisco. — Description de cette ville. —

Départ pour les placers. — Le claim. — Première déception.

 

Dans les derniers jours de 1850, l'Isthmus, bateau à vapeur de la Compagnie

Américaine sur l'océan Pacifique, débarquait sur le quai de San-Francisco

une trentaine de passagers qu'il amenait de Panama. Parmi ces voyageurs

que le besoin d'aventures, de spéculations du la fièvre de l'or amenait en

Californie se trouvaient quatre Français, poussés loin de leur patrie par les

contrecoups des convulsions politiques. Partis de différents points du sol

natal, des rangs sociaux ou des partis existants, ils s'étaient liés les uns aux

autres par le contrat d'une de ces associations industrielles que faisaient

éclore en ces temps agités les bouillonnements de la société européenne

d'une part, et de l'autre, la réputation exagérée des mines d'or de la

Californie; il ne s'agissait de rien moins que de l'exploitation d'une machine

nouvelle, qui, appliquée au lavage des terres aurifères, devait donner de

merveilleux résultats, autant du moins que l'avaient annoncé beaucoup de

journaux grands et petits, sur la quatrième page desquels les amateurs de

collections pourraient bien trouver encore son dessin: coupe, profil et

élévation.

 

Un des quatre associés est l'auteur des pages suivantes, extraites d'un

journal tenu aussi régulièrement que les circonstances le lui ont permis et

qu'il se propose de publier en entier si l'échantillon qu'il en donne

aujourd'hui pouvait éveiller l'intérêt des lecteurs!

 

À cette époque, San-Francisco n'était pas encore la grande cité qui s'intitule

pompeusement, à l'heure présente, la Reine du Pacifique. Sa population, qui

dépasse aujourd'hui 100 000 âmes, atteignait à peine alors au quart de ce chiffre. Son développement rapide, incessant, est dû tout entier à la rare

énergie de sa population, qui possède toutes les qualités de ses nombreux

défauts. Rien n'a pu l'abattre: ni les plus graves excès, ni les désordres

administratifs les plus scandaleux, ni les désastres effroyables d'immenses

incendies, ni les secousses monétaires, ni les découragements, ni les

paniques. San-Francisco a triomphé de tout, et ses immeubles recherchés

subissent une hausse progressive qui témoigne des promesses de l'avenir.

Tout y subit l'influence de l'heureuse impulsion de sa jeunesse; tout s'y

installe et prospère. On sent que les métaux précieux, l'agriculture, le

commerce, l'industrie doivent faire, par leur concours intelligent, la

grandeur de la Californie.

 

Aucune des conditions modernes de la civilisation ne manque à la

métropole de ce pays. Le gaz et l'eau ont des conduits dans toutes les rues,

des omnibus circulent partout, d'élégants équipages et de nombreuses

voitures de place sillonnent tous les quartiers. Francs-maçons, sociétés de

bienfaisance, caisses d'épargne, congrégations, sociétés bibliophiles, vastes

chantiers de construction, immenses ateliers de fonderie, scieries

mécaniques, télégraphie, presse, théâtres, marchés regorgeant en tout temps

de légumes, de gibier, de fruits magnifiques, tout est là réuni.

 

L'émigration arrive de toutes parts, et s'installe à demeure dans ce pays si

désert et si désolé il n'y a pas vingt ans! Il est devenu une patrie!

 

Mais en 1850, la tumultueuse effervescence des éléments discordants venus

de tous les points du globe pour fonder cet avenir, faisait ressembler San-

Francisco à un immense creuset en ébullition, plutôt qu'au berceau d'un

grand État, et après un séjour de quelques heures nous avions hâte de quitter

ce théâtre de sanglantes collisions et ce foyer de toutes les mauvaises

passions. Nous nous embarquâmes à bord d'un pyroscaphe qui faisait les

voyages de la ville aux districts aurifères.

 

Après avoir traversé la rade de San-Francisco en frayant notre route au

milieu des navires aux couleurs de toutes les nations, nous gagnâmes

l'embouchure du Sacramento pour remonter le cours de ce fleuve.

 

Le paysage de ses bords nous offrit les plus riants aspects; de chaque côté

s'étendaient de verdoyantes savanes, ou de jolis bois peuplés de nombreux troupeaux de cerfs; une suite de collines couvertes de bouquets de chênes

égayait la perspective; à l'horizon une chaîne de hautes montagnes servait

de cadre au tableau.

 

Nous naviguions, suivant de l'œil ce panorama délicieux depuis quelques

heures, lorsque nous aperçûmes à une distance d'environ un mille en avant

de nous, un brick anglais de commerce qui paraissait à l'ancre; nous

hélâmes pour l'engager à nous laisser le passage libre; il répondit avec son

porte-voix en anglais: I am aground in the middle of the passage, the other

part of the river being obstructed by a sand bank. (Je suis échoué au milieu

du chenal et tout le reste du courant est obstrué de bancs de sable.) Ceci ne

faisait pas l'affaire de notre capitaine yankee qui prit le parti de passer

quand même, par-dessus le corps de l'Anglais s'il le fallait; effectivement, à

peine avait-il échangé avec nous un regard d'intelligence, qu'il commandait

au chef mécanicien d'opérer un mouvement rétrograde, puis imprimant à la

vapeur toute sa puissance, notre steamer s'élança dans l'espace jugé libre

entre la rive et le bâtiment échoué. Le choc fut terrible, mais le Yankee

passa emportant avec lui une partie du bordage de tribord du pauvre

bâtiment anglais.

 

Quant à nous, nous y perdîmes notre bastingage et le tambour de notre roue

de bâbord, quelques voyageurs peu habitués à la mer y perdirent.... leur

équilibre et roulèrent pêle-mêle parmi les denrées de toute espèce qui

encombraient le pont. Nous arrivâmes sans autres accidents à San-

Sacramento, qui était notre première étape en Californie.

 

Sacramento, la seconde ville de cette région, doit, comme San-Francisco,

son origine aux mines d'or; elle est située sur la rive gauche du fleuve dont

elle porte le nom.

 

Aussitôt après notre débarquement, nous nous mîmes en quête d'une

charrette et d'un attelage pour transporter nos bagages aux placers[1] de

Grass-Valley, où nous avions l'intention d'expérimenter notre machine.

 

Quelques heures après nous suivions, la carabine sur l'épaule, notre

véhicule portant l'avenir de notre association et avançant péniblement sous

les efforts de quatre mulets.

À la fin du jour nous fîmes halte dans un lieu découvert pour y passer la

nuit, et, le lendemain avant l'aube, nous nous remîmes en route. Le pays que

nous traversions était inhabité, ce n'était alors que rarement que nous

apercevions le long de quelque cours d'eau une habitation isolée.

 

Nous suivions quelquefois des portions de route qui jadis avaient dû être

fort belles. Ces vestiges étaient encore l'ouvrage des missionnaires, qui, au

temps de leur puissance, avaient voulu relier les diverses missions entre

elles afin de rendre les communications plus faciles. Le pays devenait de

plus en plus accidenté à mesure que nous avancions, ce qui retardait

beaucoup notre marche.

 

De onze heures à une heure nous faisions ordinairement halte pour laisser

passer la grande chaleur et reposer nos mules.

 

Nous apportions la plus grande prudence, le soir, dans le choix du lieu de

notre campement et le jour dans l'ordre de notre marche, le pays étant

infesté par des vagabonds, chercheurs d'or occultes, qui au lieu d'interroger

laborieusement le sein de la terre, trouvaient plus commode et moins

fatigant de se procurer ce précieux métal en dévalisant les voyageurs.

 

Enfin nous parvînmes au village de Rough-and-Ready (brusque et prêt),

dans la vallée où s'élève Nevada-City; là nous eûmes pour la première fois

devant les yeux l'aspect d'un placer de mineurs. Au fond d'un ravin qui

semblait avoir été bouleversé par un ouragan, une grande quantité d'arbres

avaient été arrachés du sol; au milieu d'excavations profondes, on voyait les

mineurs courbés sur leurs pics avec lesquels ils retiraient les couches de

terre aurifère pour aller les laver à près d'un mille de distance; plus loin un

autre plus heureux, plongé dans l'eau glacée jusqu'aux reins, lavait la terre

dans un plat de fer battu pour en extraire l'or.

 

De chaque côté du ravin étaient échelonnées les habitations des mineurs,

consistant en tentes de toutes formes et en cabanes de planches de cèdre.

 

Après avoir contemplé quelque temps ce spectacle si nouveau pour nous,

nous continuâmes notre route pour Grass-Valley, où nous arrivâmes le

surlendemain. Quoique plus considérable, ce placer avait le même aspect à

peu de chose près que celui de Rough-and-Ready.

À peine étions-nous arrivés que nous fûmes entourés par un flot de curieux,

nous regardant avec étonnement déballer notre précieuse machine; nous

dressâmes aussi notre tente sous un massif de verdure qui nous fut indiqué

par des Suisses, avec lesquels nous visitâmes le placer dans toute son

étendue avant de nous livrer au repos dont nous avions tant besoin.

 

Vers minuit, nous fûmes tous réveillés par la tempête. La foudre grondait

avec fracas, et sa voix altière se répercutant dans les échos des trois

montagnes qui dominaient le placer, semblait plus terrible encore; notre

tente résista au choc du vent, grâce à ses cordages neufs et à ses piquets de

fer, mais non à la pluie qui s'infiltrait, fouettée par le vent, en masses

épaisses, brouillard qui eut bientôt traversé nos couvertures et nos

vêtements, et nous trempa jusqu'aux os. Le jour arriva enfin, et ayant allumé

un immense feu avec les branches sèches que la tempête avait brisées, nous

pûmes réchauffer nos membres engourdis; ce n'était pas tout, il fallait

monter la machine et la faire fonctionner; dans ce but, nous choisîmes un

claim[2], où nous fîmes nos premières expériences qui n'amenèrent aucun

résultat satisfaisant. Enfin m'étant penché sur le récipient où était placé le

mercure, je pus constater que l'or passait par-dessus sans s'y amalgamer;

nous fûmes consternés à cette découverte et pensâmes, d'un commun

accord, que notre mercure, que nous avions eu l'obligeance de prêter au

capitaine de l'Isthmus pour remplacer le sien perdu pendant une tempête sur

les côtes du Mexique, avait été détérioré; nous recommençâmes avec

persévérance, mais chaque fois que nous passions le mercure à la peau de

chamois, il n'y restait aucune parcelle d'or. Après avoir constaté

généralement que la machine, par elle-même, était impropre au lavage des

terrains aurifères, nous nous sentîmes plus ou moins découragés. Mes trois

compagnons proposèrent de dissoudre la société, de partager le matériel et

le reste des fonds qui se trouvaient en caisse; j'acceptai l'offre, heureux de

pouvoir enfin vivre seul de cette vie d'aventure et de liberté à laquelle

j'aspirais. Ces messieurs partirent donc pour San-Francisco, et moi je restai

à Grass-Valley le temps nécessaire pour recueillir assez de poudre d'or, et

me procurer ainsi les moyens de me livrer à la vie d'excursions que j'avais

projetée.

 

La solitude. — Mineur et chasseur.

Grass-Valley.

 

Grass-Valley. — Dessin de J. Pelcoq d'après un croquis de l'auteur.

 

Je me mis donc en quête des choses les plus nécessaires pour travailler;

d'abord j'achetai d'un Américain qui retournait à New-York, une cabane et

tous les outils à l'usage du mineur. Je choisis un claim dans le haut de la

vallée, où j'étais seul avec mes pensées. Ma cabane n'était ni vaste ni

élégante, mais elle était commode, ce qui était le principal pour moi; mes

lecteurs ne seront peut-être pas fâchés d'en avoir la description. D'abord elle

était située sur le bord gazonné et fleuri d'un ruisseau et adossée à un cèdre

qui n'avait pas moins de vingt pieds de diamètre à sa base; ma villa, bien

moins large ne mesurait pas huit pieds sur les quatre faces; sa maçonnerie

consistait en branches de cèdre. Le toit était formé avec des planches du

même bois, fendues à la hache, et qui, superposées les unes sur les autres

comme des ardoises, me garantissait assez bien des intempéries de l'air. Au

milieu j'avais un petit poêle de tôle, et pour batterie de cuisine un unique

poêlon qui me servait aussi bien pour faire la soupe que pour rôtir mon

gibier; dans le fond de la cabane était mon lit de camp, formé de quatre

pieux enfoncés en terre, et joints par quatre traverses sur lesquelles était

clouée de la toile; quant à la literie, elle se composait d'un sac de

campement rempli de feuilles de chêne; au-dessus de ma couche, à la tête,

était placée, comme une égide, une miniature représentant les traits d'un être

chéri; de chaque côté étaient suspendus ma bonne carabine et mon revolver.

Derrière ma cabane j'avais défriché un jardin que j'avais entouré d'une

palissade de branches, et j'y avais semé des fleurs et des légumes de France,

qui y poussaient merveilleusement; près du jardin il y avait un petit four

haut d'un pied et demi, dans lequel je faisais du pain que je trouvais

délicieux. Le mineur auquel j'avais acheté ma cabane m'avait cédé aussi

quelques provisions englobant entre autres denrées une quarantaine de

livres de farine avariée, mais qui n'en était pas moins d'une immense valeur

pour moi. J'avais découvert à environ un mille de mon habitation une petite

société de quatre mineurs canadiens d'origine française, avec lesquels je me

liai bientôt d'amitié; quoique d'une éducation inférieure, c'étaient d'honnêtes

jeunes gens; j'ai toujours eu à me louer des relations que nous eûmes

ensemble et j'ai été assez heureux pour faire leur fortune. Je crois déjà avoir

dit la composition de mon lit; or, un jour, par une belle après-midi de soleil, j'étais monté sur la colline, avec mon sac de campement et mon fusil sur

l'épaule. Ayant trouvé une excavation remplie de feuilles sèches, j'y entrai

jusqu'à la ceinture et me mis avec les pieds et les mains à en emplir mon

sac; je revins à mon gîte après avoir tué sur la montagne quelque menu

gibier. Quand j'y arrivai, il était nuit close, et après un léger repas je me jetai

sur mon lit de camp. La fatigue amena bientôt le sommeil. Vers les trois

heures du matin, quand le sommeil fut devenu plus léger, je sentis quelque

chose qui parcourait mon lit de campement et qui remuait d'une manière

peu rassurante; pensant que c'était un rat, je portai la main dessus au travers

du sac, et, frissonnant d'horreur, je sentis la forme d'un serpent qui porta la

tête vivement vers ma main; d'un bond je fus hors de ma case et me dirigeai

vers celle de mes voisins les Canadiens, auxquels je racontai ma

mésaventure, et les engageai à me suivre à ma cabane. Rentré avec eux, je

vidai le contenu de mon sac, d'où je vis s'échapper un serpent à sonnettes de

la plus belle venue, qui alla se cacher sous un tronc d'arbre abattu près de

mon jardin. Je voulus en approcher pour le considérer à mon aise; mais le

monstre oubliant que je l'avais réchauffé dans mon sein, se rua sur ma

baïonnette que je lui présentais, et se mit à mordre le canon de mon fusil;

craignant qu'il ne me mordît moi-même, je mis le doigt sur la détente de ma

carabine, et le coup avant fait balle, il fut littéralement coupé en deux.

Après l'avoir mesuré, nous pûmes constater sa longueur, qui dépassait

quatre pieds deux pouces. Je lui coupai la queue à laquelle était adaptée une

douzaine de petits grelots d'écaille, qui rendaient un son sec quand ils

étaient mis en mouvement; c'est ce que l'on appelle vulgairement la

sonnette du serpent.

 

Un claim.

 

Un claim ou atelier de mineur. — Dessin de J. Pelcoq d'après les Reports of

explorations.

 

Il paraîtrait que, sans y faire attention, j'avais fait entrer ce serpent dans mon

sac de campement, chose facile à cette époque de l'année où ils sont

engourdis par le froid et roulés sur eux-mêmes.

 

Dans ces contrées, nous avions encore un autre genre d'ennemi à craindre,

qui n'avait pas besoin d'être introduit dans le logis, et qui savait bien y venir

sans invitation, si l'on oubliait de fermer sa porte. Un certain soir de dimanche, comme je travaillais dans mon jardin, car je ne m'occupais de sa

culture que tous les septièmes jours, je vis l'ombre d'une bête ressemblant à

notre loup cervier d'Europe, et bondissant hors de ma case pour regagner la

forêt; ayant saisi mon fusil que j'avais près de moi, je le déchargeai sur

l'animal qui, se sentant piqué par le plomb, lâcha un dindon sauvage que

j'avais tué la veille tout en travaillant à mon claim; c'était un coyotte, animal

très-commun dans ces contrées; il rôde constamment autour des placers

pour se nourrir des détritus de toute sorte que les mineurs jettent sur la voie.

 

.... On m'avait souvent parlé d'un marais très-giboyeux qui devait se trouver

à six milles au sud de Nevada-City. Je fus tenté d'aller le visiter, et comme

je venais de faire l'acquisition d'un mulet, en prévisions des longues

excursions que je projetais, je résolus d'emmener avec moi cet animal pour

faire l'essai de ses qualités.... ou de ses défauts.

 

Ma peau d'ours ployée en quatre me fit un bât des plus confortables, que je

fixai sur le dos du quadrupède avec une sangle de la tente que mes

coassociés avaient abandonnée à Grass-Valley lors de leur départ; je

confectionnai un bridon et des étrivières par le même moyen. Dans cet

équipage, je pris le chemin du marais, où je ne serais certes pas arrivé avant

l'aube du jour sans la rencontre d'un mineur qui eut l'obligeance de me

mettre dans mon chemin.

 

À cent mètres environ du bord, on apercevait dans la pénombre un buisson

de roseaux sous lequel j'allai m'embusquer.

 

À chaque instant des canards et des sarcelles venaient effleurer mon visage

de la pointe de leurs ailes; j'en abattis même plusieurs avec le canon de mon

fusil; mais ce n'était point à la race emplumée que j'en voulais. Je visais à

mieux que cela. De temps en temps, j'étais obligé de faire changer de place

mon mulet, car le fond n'étant pas très-solide, je courais risque de le voir

s'embourber, si je n'avais eu recours à cette précaution. Il y avait près de

trois quarts d'heure que j'étais dans cette position, et le jour commençait

déjà à paraître, quand mon attention fut attirée par un bruit vague venant de

la montagne à laquelle était adossé le marais; j'avais à peine eu le temps

d'ajouter deux balles à celles qui étaient déjà dans mon fusil qu'une

magnifique troupe de cerfs et de biches apparut sur la lisière de la forêt; à

leur tête, à dix pas environ, marchait un superbe cerf dix cors, qui, s'arrêtant avec l'air inquiet, leva sa belle tête en l'air en reniflant; je compris à son

inquiétude que j'avais été éventé, et dans la crainte de les voir rentrer sous

bois, je fis feu de mes deux coups; je ne pus juger de leur effet, car je me

sentis lancé dans l'espace et ne m'arrêtai qu'au fond du marais: c'était mon

scélérat de mulet qui, effrayé par l'explosion de mon arme à feu, avait jugé

à propos de faire un vigoureux écart et de se séparer de moi.

 

Aussitôt que j'eus pu me mettre sur mes pieds, je l'aperçus qui pointait vers

la forêt; je me mis immédiatement à sa poursuite et pus enfin l'atteindre,

grâce à son bridon dans lequel il s'était pris une jambe, ce qui le forçait à

galoper sur les trois qui lui restaient libres.

 

Quoique je fusse couvert de vase et trempé jusqu'aux os, je me dirigeai à

l'endroit de la forêt où m'avait apparu le troupeau et j'y trouvai avec une joie

extrême un très-beau cerf étendu sur le sol, le flanc traversé par une de mes

balles. C'était une fiche de consolation dans mon malheur; je fus plus vite

consolé que séché, car mon amadou s'étant ressenti du bain forcé que je

venais de prendre, je ne pus allumer de feu pour me sécher et je dus charger

le soleil de ce soin. Étant parvenu avec beaucoup de peine à charger intact

ce cerf sur mon mulet, je me dirigeai vers Nevada-City, où je me proposais

de vendre mon gibier.

 

J'y arrivai vers le midi, juste au moment où les mineurs rentraient de leur

claim pour dîner; je m'avançai bravement au milieu de l'unique rue du

village en criant en anglais: Venison at one dollar a pound. Cette bonne idée

fut couronnée de succès, car à peine étais-je arrivé au bout de la rue, qui

n'avait pas six cents mètres de long, que j'avais tout vendu à raison d'un

dollar[3] la livre, et me trouvais avoir gagné huit cents francs en poudre d'or.

 

Une autre bonne aubaine se présenta: deux frères Nantais, MM. Dep..., qui

y tenaient une taverne et auxquels j'avais vendu un des gigots de mon cerf,

m'invitèrent à dîner et me dirent au dessert que si je voulais m'engager à

leur fournir du gibier pendant toute l'année, ils s'engageraient eux-mêmes à

me le prendre tout à des prix débattus entre nous; j'acceptai pour tout le

temps que je resterais à Grass-Valley, sans me lier cependant pour un temps

déterminé, et notre parole de Breton remplaça l'acte sur papier timbré.

Dans ce village comme dans tous les placers, l'or et l'argent monnayés

n'étaient point employés; dans les transactions commerciales, toute denrée

était vendue et payée en poudre d'or; aussi voyait-on sur le comptoir de

chaque marchand une balance servant à peser la marchandise et une autre

d'un plus petit modèle pour en peser le prix. Chaque mineur était nanti d'une

bourse en cuir en guise de porte-monnaie, où était renfermée la poudre d'or

qu'il consacrait à ses menus achats.

 

Ce ne fut que quelque temps avant le coucher du soleil que je pus me mettre

en route pour Grass-Valley, porteur d'une somme assez ronde.

 

Départ pour l'intérieur.

 

Des semaines, des mois s'écoulèrent ainsi entre les travaux du claim et les

plaisirs de la chasse; ceux-ci, chose étrange, me rapportant en général plus

de profit que ceux-là. Puis vint un moment où je ne pus plus résister au

désir impérieux qui me poussait vers les déserts de l'Est; en conséquence,

après avoir mis ma cabane sous la surveillance des Canadiens et déposé ma

petite fortune entre leurs mains loyales, je fis un beau matin mes derniers

préparatifs de départ. Ma peau d'ours et mon hamac furent ployés en quatre

sur le dos de mon mulet et fixés au moyen d'une sangle; j'y plaçai mon

bissac qui contenait mes provisions, et, par-dessus le tout, je m'installai

moi-même; je donnai un dernier regard d'amour à mon paisible ermitage, à

mes fleurs chéries qui allaient peut-être dessécher sur leurs tiges, privées de

mes soins empressés, un amical serrement de main à mes voisins les

Canadiens, et le cœur heureux et rempli d'émotions aventureuses, je me mis

en route. Je m'étais confectionné une espèce de caban avec des peaux de

coyottes, car ma pauvre chemise de laine rouge de matelot était bien usée.

Dans cet équipage, je ressemblais assez à Robinson, seulement le parapluie

de peau me manquait; je l'avais remplacé par un capuchon de la même

étoffe que mon vêtement, et le trouvais infiniment plus commode pour la

marche ou le repos, la veille ou le sommeil.

 

Le début de mon voyage se passa sans incidents dignes d'être rapportés; la

journée était belle, le soleil resplendissant dorait la cime des arbres de la

forêt. Je voyageais sous un dôme de verdure naturelle, où des myriades

d'oiseaux voltigeaient en chantant et paraissaient peu effrayés de ma présence; je fis environ quarante-cinq à cinquante milles dans ma journée

sans rencontrer d'Indiens; le calme des sombres et profondes forêts de

cèdres géants, orgueil de la Sierra-Nevada (Taxodium giganteum), faisait

pénétrer en moi un sentiment de repos et de bonheur que je n'ai réellement

éprouvé que là. Mon âme semblait s'y reposer avec abandon des peines de

la vie.

 

Vers les six heures j'arrivai près d'un joli petit ruisseau ombragé de saules et

de jeunes chênes. La position me sembla charmante pour y établir mon

campement; de chaque côté, le ruisseau était bordé d'un beau tapis de gazon

émaillé de fleurs fraîches comme l'aurore; après avoir déchargé mon vieux

camarade d'aventures et l'avoir laissé paître sur ces bords charmants, je

m'étendis moi-même sur le gazon, humant avec délices les senteurs

embaumées de la forêt. Quand je fus un peu reposé, je pris un bain sous un

de ses arceaux naturels de branchages et de fleurs, et dans cette baignoire

qu'eut enviée plus d'une jolie naïade, je réparai mes forces en rendant à mes

membres la souplesse que leur enlève toujours une course de la longueur de

celle que j'avais parcourue; car, pour ménager mon mulet et plus encore par

goût de chasseur, j'avais fait la route à pied.

 

Mon premier soin fut d'allumer du feu, de plumer deux colins ou perdrix

californiennes, qui, une fois vidées, furent embrochées sur une branche de

chêne déposée elle-même sur deux fourches piquées en terre devant le

brasier; comme elles étaient fort grasses, je mis ma poêle dessous pour en

recevoir la graisse. J'eusse fait un repas délicieux, si, pour le compléter,

j'avais eu une chopine de cidre de Bretagne; je dus remplacer ce nectar

national des vieux Kimris par l'eau du ruisseau, qui était au moins fraîche et

limpide, qualités qu'ont toujours dans ces régions les eaux qui descendent

des montagnes Rocheuses. Le soir, je disposai mon hamac entre deux

branches de cèdre, ne voulant pas trop me fier aux délices d'une nuit passée

sur le gazon, au bord d'un ruisseau dont le doux murmure devait bercer

délicieusement. Je coupai avec ma hache une bonne quantité de branches de

la même essence, qui entretinrent pendant toute la nuit un magnifique foyer,

sauvegarde contre les visites indiscrètes des bêtes féroces.

 

Je me réveillai avec l'aurore; les oiseaux chantaient dans les bosquets et

donnaient à mon cœur, par leurs doux accords, cette quiétude, ce courage si nécessaires à l'homme perdu dans les forêts, à plusieurs milliers de lieues de

sa patrie. Tout ce qui m'entourait était si beau, si suave, que j'ai souvent

regretté de n'être pas né dans ces régions primitives, pour y vivre dans une

continuelle contemplation des beautés de la création.

 

L'ours gris. — Reconnaissance des sauvages. — Captivité.

— Jugement. — Le poteau de la guerre. — L'Anglais chef

de tribu. — Délivrance.

 

.... Après bien des jours de marche, bien des dangers courus à la rencontre

des hommes et des animaux de ces régions, peu fréquentées des Européens,

dangers dont la fréquence me fit presque une habitude quotidienne, je

traversai l'extrémité sud du groupe de montagnes d'où s'écoule à l'ouest le

fleuve Humboldt, et remontant entre les lacs Nicollet et Sévier, je pénétrai

dans la partie de la Sierra-Wah où la recherche de l'or et l'hégire des

Mormons ont fait naître depuis mon passage les cités de Fillmore et de

Cédar. Mais alors les sombres cañons, ou passes de ces montagnes, les

forêts gigantesques de leurs flancs n'étaient parcourus que par des bêtes

fauves et par des hommes non moins sauvages appartenant aux nombreuses

subdivisions des Indiens Pah-Utahs.

 

Forêt.

 

Forêt de Taxodium giganteum ou pins géants. — Dessin de Lancelot d'après

les Reports of explorations.

 

Campé une nuit sur le bord d'un cours d'eau que je reconnus plus tard pour

un affluent du Rio-Verde, je fus réveillé par des rugissements d'ours, mais

d'un diapason qui n'avait rien de rassurant. À la pointe du jour, je rechargeai

mes armes et y mis des lingots de fer trempé à la place des balles de plomb;

je ne sais ce qu'il y avait dans l'air, mais j'éprouvais une espèce de

pressentiment qui n'était pas de bon augure, un serrement de cœur qui

voulait dire: Prends garde à toi. Je suivis ce conseil, et, à neuf heures

environ, je continuai mon voyage; la rivière longeant la direction de ma

route, je la côtoyai jusqu'au milieu du jour, et j'allais m'enfoncer dans la

forêt, quand mon attention fut réveillée par des cris lointains; j'approchai

mon oreille de terre à la façon des Indiens, et j'entendis distinctement des cris confus. D'un bond, je me jetai dans un buisson de cerisiers et de saules

qui bordaient la rivière, et tapi comme un renard qui a senti le chasseur, ma

carabine en main, j'attendis. Au bout de quelques minutes, j'aperçus une

bande d'Indiens de tout sexe et de tout âge accourant vers la rive opposée, et

sautant à l'eau comme des grenouilles. Je crus à une attaque et me mis sur la

défensive; mais je reconnus bientôt mon erreur, car les pauvres Indiens

paraissaient trop effrayés pour qu'il me fût possible de croire que c'était à

moi qu'ils en voulaient. Hommes et femmes nageaient à l'envi; seulement

comme ces dernières portaient presque toutes sur leur dos un ou deux

enfants ficelés dans des écorces de bouleau, elles nageaient bien moins vite

que les hommes; qui, une fois arrivés sur le rivage, prirent la fuite. Trois

seulement y restèrent, encourageant de la voix et du geste les pauvres

squaws à se presser; je m'attendais à voir apparaître de l'autre côté de la rive

un parti d'Indiens ennemis, et je me disposais à battre en retraite de mon

côté, quand j'entendis retentir le cri formidable qui m'avait tenu éveillé

pendant la nuit, à une distance très-rapprochée; au même moment, je vis

rouler du haut du talus une énorme masse d'un gris sale, qui, s'étant relevée

pour se jeter à l'eau, devint bientôt un ours gris, effroyable bête, la terreur

des cœurs timorés, et le roi des animaux de ces régions; il nageait avec une

telle vigueur qu'il fut bientôt très-près de la dernière des squaws, pauvre

jeune mère traînant à la remorque deux petits jumeaux, qui criaient quand

ils n'avaient pas la bouche remplie d'eau. Les Indiens, de leur côté, lançaient

des flèches empoisonnées; mais la distance qui les séparait étant encore trop

grande, l'ours n'en fut pas atteint.

 

Un cañon.

 

Un cañon ou passage de la Sierra-Wah. — Dessin de Lancelot d'après les

Reports of explorations.

 

Devant cette scène déchirante, je ne pus rester spectateur calme et égoïste;

je sortis de ma cachette, et après avoir appelé et forcé les Indiens, fort

disposés d'abord à la fuite en me voyant, à continuer ferme le jeu de leurs

arcs, je plaçai ma bonne carabine dans la fourche d'un saule pour plus de

précision dans mon tir, et j'ajustai à cent vingt mètres; ma balle atteignit

l'horrible tête du monstre, et je le vis la tremper dans l'eau de la rivière, qui

devint rouge de sang. Sa course se ralentit visiblement. Ayant ensuite saisi un Indien qui me paraissait le mari de l'infortunée squaw, je le poussai à

l'eau pour le contraindre à aller porter secours à cette malheureuse, qui,

paralysée par la peur et arrêtée par son fardeau, avait beaucoup de peine à

nager. Je fus cependant obligé de le menacer de mon revolver pour l'y

forcer. J'épaulai ma carabine, et une autre balle de fer arriva encore dans la

tête du grizly-bear[4], et l'arrêta assez à temps pour permettre à l'Indienne de

gagner la rive. En y mettant les pieds elle tomba presque asphyxiée. Je fis

signe aux trois Indiens, père, frère et mari de cette infortunée, de la porter

dans la forêt et de la mettre en sûreté. Enhardi par mon premier succès, je

voulus faire plus intime connaissance avec un gibier si terrible; je coulai

vivement deux lingots dans ma carabine, et l'ayant jetée en bandoulière, je

m'élançai sur un des saules qui bordaient la rive, j'y étais à peine installé et

n'avais pas encore eu le temps de me fixer à une de ses branches au moyen

de ma ceinture, dans la crainte que mes pieds ne vinssent à glisser, que le

monstre dressé le long du tronc du saule, la gueule fumante, me couvrait

déjà de son haleine fétide. À cette époque, j'ignorais encore que les grizly-

bears ne montent pas sur les arbres; aussi, dans ma crainte et dans le but de

l'arrêter, je lui déchargeai à un mètre de distance, successivement, mes deux

coups de feux dans son énorme gueule béante, une de mes balles lui

traversa la mâchoire, en sortant par le cou, l'autre s'enfonça dans son large

poitrail; il poussa un rugissement terrible, et en faisant un violent effort

pour m'atteindre, il retomba sur le dos au pied du saule. Cependant il se

redressa presque aussitôt. Le temps me manquait pour recharger ma

carabine; je voulus me servir de mon revolver; mais dans la vivacité de mes

mouvements il s'était pris de telle façon dans ma ceinture avec des branches

de saule, que je ne pus immédiatement l'en retirer. Je ne perdis cependant

pas la tête, et ayant saisi ma hache, j'en assenai un violent coup sur la tête

de l'assaillant. Un de ses yeux fut atteint et son sang vint m'inonder. Il

tomba à terre et y resta environ trois secondes, se tordant dans les

convulsions de la rage. Pendant ce temps, je parvins à dégager mon

revolver, et me voyant maître de la place, puisqu'il devenait évident que

l'ennemi ne monterait pas à l'assaut, je pris tout mon temps pour viser et lui

crever l'autre œil. Dès lors, je pus facilement venir à bout de la terrible bête.

Privée de la vue, elle tournait constamment autour de mon tronc de saule en

déchirant l'écorce de ses puissantes dents et de ses griffes. Enfin, un dernier

coup de carabine mit fin à son agonie qui s'était prolongée durant plus de

vingt minutes, pendant lesquelles il avait mis à découvert les racines de mon saule. Il en avait arraché de si énormes morceaux que l'arbre en avait

éprouvé de violentes secousses.

 

L'ours gris est, par sa force, le roi ou le tyran des animaux des montagnes

Rocheuses et des grandes prairies américaines; il n'est pas rare d'en

rencontrer pesant cinq cents kilos. Ils ne montent pas sur les arbres comme

ceux des autres espèces et ne sont pas aussi intelligents. Leurs longs poils

sont d'un gris rougeâtre, et leurs oreilles pointues, leurs yeux féroces tirent

sur le brun rouge; leurs pattes dépassent onze pouces de long, et chaque

griffe, recourbée en croissant, en a six. Je coupai à ma victime ces

formidables défenses et lui cassai les dents à coups de hache, afin de m'en

faire un trophée comme les Indiens. Je lui ouvris le ventre pour suivre, en

vrai chasseur, le trajet de mes balles dans son corps: le cœur et les poumons

avaient été traversés trois fois. J'étais ainsi occupé quand mes Indiens et

leurs squaws arrivèrent et se mirent à danser une ronde échevelée autour de

nous, en chantant une chanson dont je crus reconnaître le caractère

gastronomique dans certains mots indiens qu'ils prononçaient souvent. Je

les laissai faire, et m'étant assis sur les flancs rebondis de mon ours, je me

joignis au chœur. Voyant ma bonne volonté, ils vinrent me prendre par la

main et m'entraînèrent dans leur ronde; je cédai de bonne grâce, et ils en

parurent enchantés.

 

Au moment de nous séparer, un de ces Indiens qui savait un peu d'espagnol,

me fit un discours emphatiquement sentencieux qu'il termina par cet

aphorisme de circonstance: «La reconnaissance est une vertu peau-rouge;

l'ingratitude a le visage pâle.» Je m'éloignai ne sachant que répondre à une

parole aussi sensée.... Deux jours plus tard j'aurais pu le faire; car deux

jours plus tard j'étais bel et bien abandonné dans le désert et dévalisé de mes

menus bagages par l'Indien même dont j'avais sauvé la femme et l'enfant, et

qui avait tenu à m'accompagner en qualité de guide. Ce n'est pas tout; le

lendemain au lever du soleil, je rêvais bien moins à ce mode indien de

gratitude qu'à la patrie dont j'étais séparé par plusieurs milliers de lieues,

quand je fus tout à coup, tiré de mes douces pensées par le sifflement d'une

flèche qui vint s'enfoncer dans la terre à un pas de moi. L'inclinaison qu'elle

avait gardée me porta à jeter les yeux du côté d'où elle pouvait être partie,

mais je ne pus apercevoir l'auteur de cette agression. À quelques instants de

là, une autre la suivit, paraissant toujours venir du même point, qui était une éminence escarpée, couronnée par un plateau élevé de soixante mètres sur

ma droite. Cette seconde flèche était venue s'enfoncer dans le tronc de cèdre

où j'étais appuyé et à quelques pouces de mon épaule; ceci devenait

compromettant. Je me levai et allai me cacher derrière un tronc d'arbre,

m'en servant comme d'un bouclier contre mon agresseur invisible; en

avançant tout doucement la tête entre les branches, je vis effectivement un

Indien, que je reconnus pour mon ingrat voleur, qui, le corps caché derrière

un bloc de rocher, cherchait à découvrir l'endroit ou je m'étais embusqué. La

pointe rougeâtre de ses flèches me fit juger qu'elles étaient empoisonnées;

mon parti fut alors bientôt pris: je l'ajustai, et ma balle l'atteignit un peu au-

dessus de l'aisselle droite. Il s'affaissa sur la roche et y resta suspendu le

haut du corps et les bras pendants. Ayant alors jeté ma carabine en

bandoulière, je grimpai vers lui en m'accrochant aux aspérités des rochers et

aux racines; mais comme le passage était difficile, il s'écoula assez de temps

pour lui permettre de revenir à lui avant que j'eusse atteint le haut du rocher.

Avec une agilité qui me surprit, dans un homme aussi grièvement blessé, il

gagna le plateau sans qu'il me fût possible de lui envoyer mon second coup

de feu, embarrassé que j'étais par la difficulté du terrain. Quand je fus arrivé

sur le plateau, il était déjà à près d'un quart de mille, fuyant dans la plaine.

Le suivre eût été une folie. Je me contentai de lui envoyer, en forme de

souhait de bon voyage, une balle conique de mon coup à grande portée,

mais sans l'arrêter, car il avait trop d'avance sur moi.

 

Je descendis, et en passant à côté de la roche homicide où je l'avais frappé,

je la trouvai encore teinte de son sang. Après avoir fait un mauvais

déjeuner, je repris, triste et préoccupé, ma route au travers de la forêt. Le

lendemain, vers onze heures, un bruit vague et confus attira mon attention;

peu rassuré, j'attachai mon oreille au sol et pus me convaincre bien vite

qu'un parti de guerre indien était sur mes traces, car la brise m'apportait le

son de leurs voix encore lointaines. La fuite était impossible. Me cacher eût

été chose inutile, et m'eût attiré le mépris des Indiens. Me confiant donc

dans ma bonne étoile, j'attendis de pied ferme, le dos appuyé à un arbre et la

face à l'ennemi. Quelques minutes après, ils étaient à soixante pas de

distance de moi. Alors commencèrent à tomber à mes côtés plusieurs

flèches dont je fus garanti par les arbres qui me couvraient. Mon premier

mouvement fut de me défendre à l'aide de mon revolver et de ma carabine;

mais quand je les vis se rapprocher peu à peu et m'assaillir de leurs traits empoisonnés, je songeai à me rendre; car je rêvais à la patrie, douce pensée

qui me conseilla la prudence. Je déposai mes armes au pied de l'arbre que

j'avais choisi comme point d'appui, et me dirigeai vers eux. Ils me reçurent

les flèches sur la corde de l'arc, prêts à recommencer une nouvelle décharge.

Un féroce cri de guerre accueillit ma résolution, et je fus immédiatement

entouré, couché sur le sol et garrotté des pieds et des mains.

 

J'adressai successivement la parole à celui qui me parut être le chef de la

bande, mais il me répondit en langue indienne quelques paroles que je ne

pus comprendre. Après beaucoup de mots et non moins de gestes échangés

entre eux, je crus comprendre qu'il était question de me porter ou de me

détacher les jambes; le chef penchait pour le premier moyen, mais la bande,

peu disposée à faire une telle corvée, voulait le second, et elle l'emporta

heureusement. Les liens de mes jambes furent donc détachés, et je me mis

en route à travers la forêt au pas gymnastique, entraîné par ces Indiens.

 

Vers les deux heures, nous fûmes arrêtés dans notre course par une rivière

qu'ils se disposèrent à traverser à la nage; un des plus robustes de la bande

fut désigné pour me porter sur son dos, où je fus attaché avec des lanières

de peau de buffle. J'avoue que ce ne fut pas sans crainte que je vis

commencer cette opération, d'autant plus qu'ayant toujours les mains liées,

le danger devenait imminent, si mon Indien n'était pas habile nageur. Je fis

tout ce que je pus pour faire comprendre au chef que je savais nager, et que

s'il voulait me faire détacher, je pourrais aussi bien qu'eux traverser à la

nage; mais soit qu'il ne comprit pas mes signes, ou qu'il se défiât de moi,

tout fut disposé pour mon passage; mon sac, mes armes, tout le butin, pris

avec moi, fut attaché en forme de ballot dans ma peau d'ours et lancé à l'eau

en même temps que nous. Je m'aperçus bien vite que mon Indien était bon

nageur, et nous arrivâmes rapidement à l'autre bord, où nous attendîmes au

milieu d'une petite anse bordée de joncs et de plantes aquatiques. Comme il

faisait très-chaud, je fus bientôt sec, car ils n'avaient pas pris la précaution

de me retirer mes vêtements de peau; nous suivîmes encore le cours de la

rivière environ une heure; puis nous rencontrâmes un affluent dont nous

suivîmes le cours, et vingt minutes après nous trouvions, cachés dans les

saules qui bordaient cette rivière, trois canots indiens construits en branches

de saule et recouverts en écorce de bouleau d'un travail fort ingénieux; nous

y étant installés, nous remontâmes la rivière à coups de pagayes, et, après deux heures de voyage, je pus distinguer à deux milles environ devant nous

une immense prairie, couverte de ce que j'aurais pris pour un grand nombre

de meules de foin, si je n'avais vu sortir du sommet de plusieurs d'entre

elles un filet de fumée bleue qui m'indiquait assez que c'étaient les cases

d'une tribu. Dès que nous atteignîmes l'anse principale où étaient attachés

des pirogues et des canots avec des amarres en corde végétale, nous fûmes

aperçus des habitants, des cris de joie accueillirent notre arrivée, et plus

d'un millier de femmes, d'enfants et de vieillards accoururent sur le rivage.

Les plus impatients de me voir se jetèrent à l'eau avec des contorsions des

plus grotesques, et entourèrent notre canot par-dessous lequel les enfants

plongeaient comme de jeunes marsouins.

 

Je fus saisi et porté à terre au milieu d'une foule considérable. Nous

entrâmes dans une large rue, formée par deux rangs de huttes; le grand chef

arriva bientôt, et je compris vite qu'il donnait des ordres pour éloigner la

foule, devenue tellement compacte que je me sentais étouffé comme dans

une ceinture vivante. Le chemin que nous parcourions montait, et je

découvris la hutte du chef, qui était beaucoup plus haute et plus vaste que

les autres; sur son sommet une foule d'Indiens des deux sexes étaient

montés pour mieux jouir du coup d'œil. Cependant, au lieu d'y aller

directement, mon escorte prit à droite au travers d'un dédale de huttes, et

s'arrêta devant l'une d'elles, où on me fit entrer, suivi seulement du grand

chef et de trois Indiens, chefs inférieurs; la fumée épaisse qui remplissait la

hutte m'empêcha d'abord de distinguer les objets qui s'y trouvaient, mais

ayant été conduit au fond, je trouvai, couché sur une natte, l'Indien que

j'avais blessé l'avant-veille d'un coup de feu. Sa squaw était près de lui avec

tous ses parents. Le chef me demanda en espagnol si je connaissais cet

Indien, je fis signe que oui; ayant levé une peau de buffle qui le couvrait, il

me montra du doigt la blessure produite par ma balle. On y avait appliqué

une espèce d'emplâtre de feuilles écrasées. Interrogé sur l'origine de cette

blessure, je ne crus pas devoir dissimuler que j'en étais l'auteur.

 

Mon crime étant avéré, je fus conduit à la hutte du conseil, accompagné

d'une foule considérable; plus vaste que les autres cases de la tribu, elle ne

différait en rien des autres par sa construction qui était de branches de chêne

piquées en terre et enduites de terre glaise. Les Indiens de cette tribu étaient

d'une grande taille, bien faits et vigoureux, avec des nez aquilins et des mentons très-saillants; les femmes y possédaient, en général, le genre de

beauté qu'on retrouve dans toutes les tribus indiennes; les vieilles femmes

seules étaient assujetties aux travaux les plus durs, et comme dans la plus

grande partie des autres tribus, les jeunes jouissaient de la considération

galante de chacun. D'après ma carte, ce village, appartenant à la grande

tribu des Timpabaches, subdivision des Pah-Utahs, était situé sur les bords

du San-Juan, rivière tributaire du Rio-Grande, branche mère du Colorado de

l'Ouest.

 

Entré dans la case du chef, j'y trouvai rassemblés les quatre principaux

chefs qui, assis au fond de la hutte, m'y attendaient; ils étaient fraîchement

tatoués, à en juger par l'éclat des couleurs qui resplendissaient sur leurs

traits farouches. Chacun d'eux avait son tomahawk posé à côté de lui, et

portait des plumes d'aigle dans la chevelure; leur cou et leurs poignets

étaient ornés de dents humaines et de griffes d'ours; autour de leurs reins

pendaient des queues de loup et de renard; des trophées de guerre ornaient

l'intérieur de la hutte du conseil. C'étaient des crânes humains avec leur

chevelure, des armes de toute espèce prises dans les combats, des peaux

d'ours et de tigre, et une chose qui me frappa singulièrement, ce fut de

retrouver parmi ces dépouilles, celle d'un monstrueux serpent que j'avais tué

quelque temps avant de pénétrer dans la Sierra-Wah: je ne me trompais pas,

c'était bien son affreuse tête percée de mes deux coups de feu.

 

Au centre brûlait un brasier homérique, dont la fumée sortait par l'ouverture

pratiquée, comme toujours, au sommet de la hutte.

 

Deux Indiens armés de leur tomahawk, gardaient la porte du conseil, et

comme les cris de la foule curieuse semblaient gêner les chefs, ils donnèrent

ordre qu'une peau d'ours fût jetée en guise de portière sur l'ouverture.

D'abord ils commencèrent par la cérémonie du calumet, le chef le plus âgé

ayant décrit un cercle sur la terre et l'ayant entouré de signes cabalistiques,

y fit apporter un charbon ardent auquel il alluma le calumet national qu'il

offrit au grand manitou, au soleil, à la terre et aux quatre points cardinaux;

les autres chefs le regardaient faire d'un air fort sérieux. Ensuite le calumet

leur fut remis à tour de rôle; nul d'entre eux ne s'en servit de la même

manière, car chacun d'eux s'était engagé par serment devant le manitou de

fumer d'une façon unique pendant le cours de son existence. À mon grand regret le calumet ne me fut point offert; mais à sa place on me montra un

tomahawk teint du sang ennemi, qui était, je crois, l'arme du bourreau. Un

guerrier le leva avec ostentation sur ma tête; heureusement il sut s'arrêter

dans son mouvement; car j'avais les bras toujours attachés derrière le dos, et

ma tête eût volé en morceaux, s'il l'avait laissé retomber sur elle.

 

La case du jugement.

 

La case du jugement. — Dessin de J. Pelcoq d'après un croquis.

 

Cette cérémonie achevée, on alla replacer le tomahawk de guerre au-dessus

d'une affreuse peinture tracée sur une écorce de bouleau fixée aux parois de

la hutte. Cette peinture représentait grossièrement le soleil, astre dans lequel

les Timpabaches croient que le grand esprit réside.

 

La squaw de l'Indien blessé par moi fut ensuite introduite, et celui des chefs

qui avait ouvert la séance l'interrogea sur ce qu'elle savait au sujet du fait

qui m'était reproché; je vis bien d'abord que la pauvre squaw me plaignait

au lieu de me charger; je lus dans ses yeux et dans ses gestes qu'elle plaidait

ma cause autant que sa position d'épouse du blessé le lui permettait.

 

Je compris aussi qu'elle racontait la scène du combat contre l'ours, et

comment je les avais sauvés tous d'un péril certain. À la déposition de la

squaw, une teinte de bienveillance éclaira le visage des membres du conseil,

et après un débat assez animé, le grand chef m'adressa en espagnol les

questions suivantes:

 

«Pourquoi le visage pâle est-il venu dans ces régions déclarer la guerre aux

Timpabaches? Qu'il réponde. Le grand chef de cette nation attend qu'il se

justifie s'il le peut.

 

Le poteau de la guerre. — Dessin de J. Pelcoq.

 

—Le visage pâle, répondis-je, n'a point déclaré la guerre; il a, au contraire,

été attaqué, et il s'est défendu.

 

—Alors, ajouta-t-il, qu'il montre la blessure que lui a faite son agresseur.

—Je n'ai pas reçu de blessure, mais j'ai dû en faire une pour sauver ma vie.

 

—Le visage pâle n'avait pas ce droit; après avoir été brave devant l'ours

gris, il devait être clément et fuir devant les flèches du Timpabache qui ne

l'eussent pas atteint. Il a versé le sang, son sang doit être versé. Le grand

chef le Serpent à cornes et son conseil pensent que le visage pâle a mérité la

mort.»

 

À ces mots l'Indienne prononça quelques paroles que je ne compris pas, et,

soulevant la peau d'ours qui formait la portière de la hutte du conseil, elle

s'éloigna. Après son départ, un nouveau conciliabule s'éleva dans le conseil

des chefs; je crus un moment que les avis étaient partagés sur mon sort;

mais bientôt, tranchant définitivement la question, le premier chef se fit

apporter de nouveau le tomahawk de guerre, me le posa sur la tête en

prononçant quelques paroles en langue indienne, les yeux fixés sur l'image

du soleil dont j'ai déjà parlé plus haut. Je compris que mon arrêt de mort

venait d'être prononcé.

 

Je songeai à la patrie et aux êtres chers auxquels il faudrait dire un éternel

adieu.

 

Au fond de la hutte existait le tronc d'un chêne auquel je fus attaché par le

cou au moyen d'une forte corde de cuir, fixée elle-même à un anneau d'or

massif, dont le poli intérieur faisait supposer qu'il avait servi à plus d'une

victime. On apporta une botte de joncs secs sur lesquels plusieurs Indiens se

couchèrent en fumant et en fredonnant une complainte de mort qui finit par

m'endormir, accablé que j'étais par la fatigue, l'émotion et la faim, car il

m'avait été impossible de la rassasier avec un morceau de galette de gland

doux cuite sous les cendres que mes gardiens m'avaient offert lors de leur

repas du soir.

 

.... Deux jours et deux nuits se succédèrent sans apporter de grands

changements à ma situation.

 

Dans la matinée du troisième jour, mon attention fut attirée par un tumulte

inaccoutumé de voix, d'allées et venues dans le camp. Pendant la nuit,

j'avais été constamment tenu éveillé par un pressentiment sinistre; bientôt

les quatre chefs se présentèrent majestueusement équipés, suivis par une centaine de guerriers, la chevelure ornée de plumes d'aigle; les uns étaient

armés d'arcs et de boucliers de bois dur recouvert de peau d'ours gris peinte

de diverses couleurs, et d'autres de fusils à silex. On remit au grand chef le

tomahawk de guerre dont j'ai déjà parlé, et il ouvrit la marche funèbre. On

me délia les jambes, et je fus conduit la corde au cou hors de la hutte; je

compris que l'heure de ma mort était venue.

 

En vrai soldat, je me résignai et marchai avec toute la fierté et l'assurance

que mon âme put obtenir de ma chair émue. Arrivés hors de la hutte, les

Indiens de mon escorte montèrent sur des chevaux magnifiquement

caparaçonnés de peaux d'ours, de tigres et de bisons; tous avaient appendu

aux mors de leur bride des chevelures à plusieurs desquelles adhérait encore

la peau de la tête ou même le crâne.

 

L'immense prairie qui entourait les wigwams des Timpabaches était

couverte d'Indiens. J'eus bientôt découvert, à la diversité de leurs

accoutrements et à leur nombre, qu'il y avait là plusieurs tribus réunies; je

fus conduit au centre de cette savane par mon escorte de guerriers, qui tous,

armés de leurs tomahawks, avaient beaucoup de peine à éloigner la masse

populaire que la curiosité jetait sur mon passage.

 

Au milieu de la prairie s'élevait une espèce de monticule de gazon,

surmonté par le tronc d'un jeune chêne fourchu; c'était le poteau de la

guerre; j'y fus immédiatement attaché par les mains et les pieds.

 

J'étais dans cette position depuis quelque temps, quand le grand chef

s'avança vers moi, accompagné d'un personnage qui, bien qu'affublé à la

manière indienne, avait cependant le type européen. C'était un homme de

soixante-cinq ans environ, à la taille haute et au torse robuste. Il portait une

barbe rousse très-longue, contre l'habitude des Indiens qui se l'arrachent; ses

vêtements en peau de panthère non tannée ajoutaient encore à sa

physionomie sauvage; il portait un rifle en bandoulière, une hache et un

revolver dans la ceinture.

 

«Le grand chef des Timpabaches ici présent, me dit-il en bon anglais, me

charge de vous dire qu'il vous a condamné à mort; sa sagesse lui a conseillé

cette résolution pour plusieurs motifs: le premier et le plus concluant est

votre qualité d'Américain; le second est la blessure mortelle faite par vous sur le territoire des Timpabaches à un Indien de sa tribu. En considération,

cependant, du bien qu'il a entendu raconter de vous, il veut bien vous faire

grâce des supplices qui sont dus à de tels actes, châtiments cruels que je

n'approuve pas et auxquels, moi, Indien de cœur et Anglais de nation, je me

serais opposé probablement.

 

—Je vous remercie, lui dis-je, de ce sentiment qui vous honore, mais dites

bien au grand chef qu'il se trompe quant à ma nationalité: je ne suis point

Américain; et, si j'ai blessé un de ces Indiens, ce n'a été qu'à mon corps

défendant, et poussé à bout par son ingratitude envers moi qui l'avais sauvé

lui et sa famille de la dent et des griffes de l'ours gris. Du reste, n'est-il pas

dans la nature de l'homme de défendre son existence quand elle est

menacée?»

 

Sans me répondre directement, mon étrange interlocuteur reprit:

 

«Sir, votre position m'attriste beaucoup, n'avez-vous donc pas une famille à

regretter, une femme, une mère, une sœur, qui pleureront votre mort?

 

—Oui, répondis-je, et tous éprouveront une douleur profonde quand ils ne

me verront pas revenir au foyer de mes pères; mais au moins ignoreront-ils

où et comment j'aurai perdu l'existence; à part cela, la mort ne m'effraye

pas, le malheur m'a appris à la mépriser. Quand je me décidai à faire cette

excursion au delà des montagnes Rocheuses, j'étais déterminé au sacrifice

de ma vie: la mort n'est pour moi qu'un accident vulgaire et prévu. Du reste,

je suis soldat, et à ce titre je saurai montrer à ces barbares qu'un Français

peut savoir mourir aussi bravement qu'un guerrier indien.»

 

À ces mots, je vis l'émotion gagner la prunelle de ce chasseur d'hommes,

qui paraissait si féroce à première vue.

 

«J'ai tout essayé, dit-il, pour obtenir voire grâce de ces Indiens, mais il y a

contre vous, dans le conseil des chefs, un parti puissant. L'Indien que vous

avez blessé était le beau-frère d'un des guerriers les plus influents de la

tribu.

 

—Je vous en remercie encore, lui répliquai-je; mais permettez-moi de vous

demander un seul et dernier service avant de mourir, celui de tâcher de faire abréger mon supplice et de vous charger de faire remettre un médaillon que

j'ai là sur mon cœur à une de vos compatriotes que j'ai laissée en France,

lors de mon départ pour l'Amérique. Je ne veux pas que cette image, qui me

rappelle les traits de la plus chère des femmes, soit profanée après ma mort

par ces barbares. Vous irez sans doute un jour à Sacramento, ou même à

San-Francisco; là vous pourrez trouver, en le cherchant, un Français digne

de recevoir mon dépôt sacré, avec recommandation d'annoncer à cette

femme que je suis mort dans les placers.

 

—Cette mission, pour moi, est sacrée, me répondit-il, je ferai exprès le

voyage pour accomplir votre dernier vœu, et je promets sur mon honneur de

gentleman anglais et de chef indien de m'acquitter religieusement de cette

sainte mission.

 

—Alors, écartez ma vareuse, et vous trouverez ce médaillon.»

 

M'ayant demandé la permission de l'ouvrir, il y attacha son regard humide

de larmes, et me dit:

 

«Je vous trouve bien malheureux de quitter pour toujours cette créature dont

le regard attristé semble présager d'avance les dangers qui vous attendaient

dans votre périlleux voyage.»

 

Quelques larmes roulant sur la fourrure de mon vêtement furent ma seule

réponse. Dans l'intérieur de la boîte de métal où je gardais cette chère

relique, j'avais écrit son nom; après l'avoir lu, l'étranger me demanda avec

vivacité si ce nom était aussi le mien, et si je n'étais pas d'origine anglaise.

 

—Oui, et certes j'en suis fier, lui répondis-je; mes aïeux ayant suivi la

fortune des Stuart, abandonnèrent fortune et patrie pour accompagner en

France leur roi exilé.»

 

Il ne me laissa pas achever:

 

«Mais alors, s'écria-t-il, vous descendez de ce Wogan, dont la valeur a été

célébrée par l'auteur de Waverley[5]; et, s'il en est ainsi, moi, descendant de

Lennox duc de Richmond, je ne puis voir couler devant mes yeux le sang d'un homme dont les ancêtres ont prodigué le leur pour la cause de mes

aïeux. Comptez donc sur Lennox, à la vie et à la mort!»

 

À ces mots, l'homme dont je venais si étrangement d'apprendre le nom,

s'éloigna, suivi des principaux guerriers de sa tribu. J'attendis peut-être un

quart d'heure, l'âme et la pensée tournées vers ma patrie, quand je fus tiré de

mes réflexions par une rumeur subite qui se fit entendre dans le camp et se

communiqua aux guerriers qui entouraient le poteau de mort où j'étais

attaché. C'étaient les cris de guerre des tribus qui s'apprêtaient au combat.

De l'éminence où j'étais enchaîné, je vis distinctement le brave Lennox

groupant autour de lui la tribu qui l'avait adopté pour chef et l'adossant à la

lisière de la forêt, tandis que les Timpabaches gardaient le centre de la

plaine.

 

Quelque temps après, je vis les chefs de chaque tribu se rendre au milieu de

la savane; leur conférence, cette fois, ne dura qu'un instant; ils s'avancèrent

vers moi, et Lennox à leur tête, coupant mes liens avec son poignard, me

rendit la vie et la liberté. Je tombai dans ses bras et le pressai sur mon cœur

avec l'émotion de la reconnaissance.

 

Au bout de quelques instants, l'arène du combat se chargea des apprêts

d'une fête à laquelle furent convoquées toutes les tribus présentes. Tous

leurs chefs réunis, ayant mon libérateur et le grand chef à leur tête, vinrent

me prier de séjourner encore quelques jours dans cette tribu, et d'assister à

un festin qui allait être offert par la nation des Timpabaches.

 

.... C'est ainsi que la rencontre inopinée d'un homme, aujourd'hui bien

connu en Californie par ses goûts aventureux et son influence sur les

Indiens, m'arracha providentiellement à une mort certaine. Lennox ne s'en

tint pas là; grâce à sa protection, je pus, en toute sûreté, descendre le Rio-

Colorado jusqu'au Rio-Virgin, remonter cette rivière et enfin regagner la

région des mines, et Grass-Valley, où l'on me croyait mort depuis

longtemps.

 

Bon DE WOGAN[6].

 

Types d'Indiennes du Colorado. — Dessin de J. Pelcoq d'après les Reports

of explorations.