Le transporté (2/4)

Joseph Méry · Chapitre 1 sur 2

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Le transporté (2/4)

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LE

TRANSPORTÉ

PAR

MÉRY

II

PARIS

GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,

24, rue des Grands-Augustins.

 

1852

 

La prison.

 

XIII.

Quand le capitaine Coock passait avec son vaisseau, l’Endeavour, dans les parages antipodes de l’île de Bligh, il s’écria:

—Mes amis, réjouissez-vous, nous passons sous le pont de Londres!

Le philosophe Burney, qui raconte le fait, ajoute:

«Il y a aussi partout en ce monde des antipodes moraux; ceux qui marchent sur la neige ont des pieds correspondants aux leurs qui marchent sur le velours des herbes; les épicuriens du palais de Sommerset ont sous leur table les esclaves de l’Océanie qui meurent de faim.

Tout homme qui jouit peut s’écrier: «Mes amis, désolez-vous, nous passons sur un homme qui souffre!»

Notre planète a le tort d’être ronde et de fournir ainsi, à chaque instant, à l’esprit ces contrastes odieux.

Nous laissons l’Églé voguant sous des régions sereines, avec ses heureux passagers, et nous allons retrouver, dans un cachot humide et sous les étreintes glaciales de l’hiver, une malheureuse femme, dont le nom est lié à cette histoire.

Après quelques semaines de captivité, l’oeil de l’adorateur reconnaîtrait avec peine Lucrèce Dorio, couchée sur un grabat de paille, et violemment séparée de toute protection.

Chaque jour, elle a reçu la visite de Georges Flamant, et les menaces, les douces paroles, les ruses perfides, les mensonges raffinés ont échoué contre l’imperturbable résolution de la belle prisonnière.

Un soir, Georges Flamant, obstiné comme le crime, entra dans le cachot, déposa une chandelle sur une table grasse de suif, et présenta un journal à Lucrèce en lui disant:

—Veux-tu lire dans cette gazette un article qui t’intéressera?… Tu refuses?… Eh bien! je vais lire moi-même, et tu reliras ensuite, pour te convaincre que je ne mens pas… Voici… C’est la liste des déportés à Sinnamary… Il y a cent trente septembriseurs, et, parmi ces noms, tu peux lire en lettres majuscules le nom de ton amant, Maurice Dessains…

—Maurice Dessains, un septembriseur!

Dit Lucrèce avec un éclat de rire inondé de larmes.

—Le 2 septembre 1792, Maurice avait douze ans tout au plus!

—On peut être septembriseur à tout âge, poursuivit Georges.—Au reste, la justice a parlé, on peut même dire qu’elle a été clémente, cette fois, et qu’elle n’a pas voulu faire tomber cent trente têtes, qui ne méritaient pas de rester sur leurs épaules…. Voici ce qu’ajoute le Journal de Paris, après avoir donné la série des noms des déportés:

«—A Nantes et à Rochefort, l’exaspération du peuple contre les septembriseurs a été si grande, que, sans les efforts de la police, ces hommes auraient été mis en pièces, avant l’embarquement.»

—Voilà, Lucrèce, comment le peuple ratifie la sentence des juges, et de quelle estime il entoure tes amis….

—Je ne crois pas un mot de ce que vous me lisez, Dit Lucrèce avec un ton dans lequel un observateur sagace aurait découvert une intention mystérieuse, car, en ce moment le timbre de la voix de Lucrèce était en désaccord avec la situation et trahissait des efforts tentés pour le rendre naturel.

Georges Flamant avait, certes, toutes les qualités vicieuses des races fauves, mais il manquait à son oreille cette délicatesse de perception féline, qui saisit une nuance au vol, et explique un mystère caché au fond d’une voix.

Le scélérat n’est jamais complet.

—Tu ne crois pas ce que je lis, folle petite, dit Flamant; et bien! je te le répète… lève-toi, eh viens lire toi-même… c’est bien aisé….

—Et si j’aime mieux croire que vous mentez, moi!—dit Lucrèce en se levant à demi, tout inondée de ses cheveux noirs.

—Vraiment, ma chère mignonne,—dit Georges, avec un sourire de panthère,—je te trouve étrange… veux-tu que j’approche cette table de ton lit, avec cette bougie de prison, et….

—Je vous défends de faire un pas de plus!—dit Lucrèce, en rejetant son fleuve de cheveux en arrière, par un brusque mouvement de tête,—si vous avancez, je pousse un cri à faire trembler toutes les voûtes de cet enfer!

—Ne nous fâchons pas, Lucrèce,—dit Flamant avec une douceur aigre,—je ne veux rien obtenir de toi par la violence… je suis un honnête homme… cela te fait rire?… eh bien! je te permets de trouver cela plaisant. On n’a pas plus de tolérance que moi… et puisque je suis en train de te lire des mensonges, écoute encore celui-ci, extrait du même journal:

«Le climat de Sinnamary a toujours été fatal aux Européens, il y règne une épidémie qui provient de la nature des eaux potables, et qui donne des hépatites et des affections putrides et mortelles. La déportation à Sinnamary est, en d’autres termes, une sentence de mort………»

Lucrèce, je t’offre encore le journal… tiens.

Lucrèce, pour toute réponse, s’enveloppa des haillons d’une couverture de laine, et fit un geste impérieux de refus.

—Je connais trop bien la curiosité des femmes pour croire que tu es sincère dans tes refus…. Je te laisse le journal, là, sur cette table, et quand tu seras seule, tu le liras.

La jeune femme garda son silence et son immobilité.

—C’est bien! ajouta Georges; je comprends ce silence, et je serai bon jusqu’au bout.

Il déposa le journal sur la table, et marchant vers la porte, il ajouta:

-Demain, Lucrèce, le délai de ma patience expire… demain, tu quitteras ce cachot, et tu auras des compagnes… des compagnes dignes de toi…. Tu seras jetée dans l’égout souterrain de cette maison, un véritable enfer, où jurent, crient, hurlent toutes les filles publiques rongées de lèpre et de vice, et soumises à mon autorité sans contrôle.

Alors, Lucrèce, quand ces hideuses créatures t’enlaceront, comme des vipères, dans leurs bras gangrenés, tu pousseras vers moi ton cri de détresse, et moi, je te laisserai te débattre au milieu de ces ulcères vivants et de ce fétide charnier de prostitution!

Georges attendit quelque temps une réponse, et la réponse n’arrivant pas, il poussa un soupir qui ressemblait à un râle, et sortit du cachot.

Le grincement extérieur des verrous retentit trois fois sur la porte, et Lucrèce prêta l’oreille au bruit des pas de Georges, dans le corridor de la prison.

Elle se leva, toujours vêtue de ses haillons de laine, et aussi belle, sous cette livrée de l’indigence, qu’avec son velours et ses pierreries.

On aurait cru voir, si on l’avait vue, la courtisane Madeleine dans sa grotte, cette patronne de toutes les femmes qui ont mérité le pardon des hommes et de Dieu parce qu’elles ont beaucoup aimé.

Sa figure exprimait une résolution qui était sur le point de s’accomplir.

La jeune femme s’assit devant la table, raviva la flamme de la chandelle, et parcourut rapidement le journal, comme si cette lecture l’eût peu intéressée.

Puis, elle parut épeler minutieusement chacune de ses syllabes, avec une attention singulière, comme fait un écolier devant son alphabet.

Deux heures furent consacrées à cette étude dont nul témoin n’aurait pu comprendre le but et le sens.

Enfin, elle quitta ce journal, si longtemps médité, lui donna un léger sourire de satisfaction, et prépara une de ces oeuvres patientes que le génie des prisonniers peut seul concevoir et accomplir.

Lucrèce découpa du bout de ses doigts une grande quantité de mots arrachés aux colonnes du journal, et, dans la disette forcée de papier, d’encre et de plume où elle se trouvait, elle parvint à écrire, ou pour mieux dire, à composer le billet suivant, en lettres imprimées.

«Je suis en prison.

«On m’accuse d’avoir conspiré contre la République.

«Demandez tout de suite une audience à madame Bonaparte, et dites-lui que celle qui lui a écrit, le 3 nivôse, un billet de deux lignes se terminant ainsi: que la garde consulaire veille! est en prison, où elle est poursuivie par la haine et l’amour d’un scélérat.

«Portez un de mes billets et présentez-le à Joséphine pour constater l’identité de mon écriture: celui-ci est composé avec les lettres d’un journal. On me refuse tout.

LUCRÈCE DORIO.»

Chaque mot fut collé avec de la mie de pain, sur un petit carré de toile fine, découpé dans un mouchoir.

Ce travail prolongea la veillée de Lucrèce fort avant dans la nuit.

A neuf heures, la femme du geôlier entra, selon l’usage de chaque matin, dans le cachot de Lucrèce.

C’était une créature intraitable plutôt par tempérament que par vertu, une fille de Cerbère que les gâteaux de miel des sibylles ne pouvaient corrompre.

Toutes les tentatives de séduction échouaient devant elle, et Lucrèce qui avait, dans la parole, la grâce nécromancienne des Circés du Directoire, renouvelait, chaque matin et sans réussite, ses demandes, ses offres et ses sollicitations.

—Bonjour, citoyenne Chatard, Lui dit Lucrèce du fond de son grabat.

—Approchez-vous, s’il vous plaît, pour me rendre un service…

Coupez-moi, avec votre paire de ciseaux, cette boucle de cheveux.

—Eh bien! après? demanda la mégère d’une voix hargneuse.

—Après, vous porterez cette boucle de cheveux au citoyen Périclès Farjau, rue Faubourg-Martin, 21, au premier.

—Vous savez, citoyenne Dorio, et je l’ai répété cent fois, que toute communication avec le dehors vous est interdite.

—Vous appelez cela une communication, citoyenne Chatard?.. vous n’avez rien à dire, rien à faire, rien à demander, rien à recevoir. Vous montez chez le citoyen Périclès, vous donnez ma boucle de cheveux à la première personne qui se présentera, et vous descendez l’escalier, voilà tout… Si je meurs, un de ces jours, comme je l’espère, je mourrai contente en pensant que le citoyen Périclès possède, à son insu, une boucle de mes cheveux. C’est un caprice de femme, ma bonne citoyenne Chatard…. Ensuite, vous me permettrez de vous laisser un témoignage de reconnaissance pour les bontés que vous avez eues pour moi… avant de mourir, on ne doit jamais oublier ceux qui vous ont rendu service… Soyez tranquille, ce n’est pas de l’argent que je veux offrir… l’argent est une insulte… acceptez cette bague… le diamant du milieu est estimé deux mille écus… donnez-vous la peine de l’examiner à côté de la lucarne, au petit jour.

La mégère prit la bague en grommelant, et s’approcha de la lucarne pour la voir dans tous ses détails.

Aussitôt Lucrèce prit la lettre, l’enveloppa des cent replis de son épaisse boucle de cheveux, coupa un cordon de sa ceinture et lia le tout d’une façon peu suspecte pour les yeux les plus méfiants.

—Eh! bien, citoyenne Chatard,—dit-elle,—que pensez-vous de ce petit bijou?

—Ça me paraît assez gentil, répondit hargneusement la mégère.

—Vous vous trouvez donc bien mal, citoyenne Dorio?

—Je ne passerai pas la décade, citoyenne Chatard,—dit Lucrèce d’une voix agonisante.

Au fait,—poursuivit la geôlière,—je ne vous rends, pour cette bague, aucun service défendu par les lois de la maison.

—Aucune loi, dit Lucrèce, ne défend de porter une boucle de cheveux au Faubourg Martin, 21.

La geôlière, qui s’était approchée du lit, vint se replacer devant la lucarne, pour soumettre la bague à un nouvel examen.

—Eh bien!—dit-elle, en mettant la bague dans sa poche,—il faut bien faire quelque chose de bon dans sa vie. Nous ne sommes pas des diablesses, dans notre métier… Je vous préviens, citoyenne Dorio, que si vous m’accusiez, avant de mourir, d’avoir accepté une bague, je nierais tout, et on me croirait, parce que ma vie a été irréprochable dans cette maison.

—Je ne vous mettrai pas dans ce cas, citoyenne Chatard.

—Où est votre boucle de cheveux?

—La voilà toute prête, mettez-la dans votre poche avec la bague, et ne donnez pas la bague pour les cheveux… Quand me donnerez-vous une réponse?

—Bientôt, en vous apportant votre déjeuner… Je vais courir au faubourg Martin… je vous avertis que je fais votre commission, sans dire un mot.

—C’est convenu, citoyenne Chatard.

La geôlière sortit, en murmurant des paroles confuses, sorte de monologue dont se servent les panthères lorsqu’elles s’ennuient dans une cage, avant l’heure du dîner.

Quand cette femme fut sortie, Lucrèce s’adressa cette réflexion:

—Au fait, que puis-je risquer, dans cette tentative? La réussite, voilà tout. Si j’échoue, je ne perds qu’une bague; je ne perds donc rien.

A onze heures, la geôlière rentra, plus hargneuse que jamais, en apportant ce déjeuner nauséabond que les républiques et les monarchies servent aux prisonniers avec la même munificence.

Lucrèce se leva sur son lit, et la mégère fit un signe de tête qui voulait dire:—J’ai fait votre commission. Après quoi elle sortit et ferma la porte à triple cadenas.

—Maintenant, attendons, dit Lucrèce; elle vient de me paraître si maussade, cette sorcière, qu’elle doit m’avoir obligée. J’ai de l’espoir.

Les heures se firent séculaires, comme toujours, dans ces occasions.

Lucrèce faisait un raisonnement assez juste:

—Si ma lettre est arrivée, justice ne tardera pas de m’être rendue.

Il y a aux Tuileries un ange de bonté qui veille incessamment sur les malheureux, et qui répare les égarements de la justice, dans cette triste époque où rien n’est encore affermi.

Tous ceux qui s’adressent à l’auguste Joséphine sont exaucés dans leurs voeux; son tribunal d’audience est ouvert nuit et jour, et la réparation ne se fait jamais attendre. Espérons!

Au tomber du jour, le citoyen Périclès Farjau, muni d’un ordre du préfet de police, entrait à la prison et délivrait Lucrèce Dorio et sa femme de chambre Tullie.

Et le lendemain Georges Flamant était destitué, mais non converti.

 

Georges Flamant.

 

XIV.

Un agent de la police secrète était autrefois destitué pour la forme.

C’était une satisfaction apparente donnée à quelque haute exigence ou à l’opinion publique.

L’agent avait appris trop de choses dans l’exercice de ses fonctions; il était de moitié dans trop de secrets administratifs; et cette science occulte, qui pouvait éclater en révélations accusatrices, le protégeait, même après une disgrâce: quand la main droite le frappait d’une destitution, la main gauche le consolait avec une caresse.

Georges Flamant se trouvait dans la catégorie de ces heureux disgraciés.

Voici comment l’autorité supérieure procéda dans sa destitution:

Georges Flamant rentra dans la prison des femmes, le lendemain du jour où il avait lancé à Lucrèce cette terrible menace, renouvelée des anciens préfets du prétoire qui condamnaient aux lieux infâmes la jeune fille coupable de rébellion contre leur brutalité.

—C’est impossible! s’écria Georges, lorsque la citoyenne Chatard lui annonça la mise en liberté de Lucrèce, et il courut au cachot pour s’assurer de cette vérité impossible.

Le cachot était vide; il y avait encore sur une table des débris d’un journal, du pain haché en morceaux, et une aiguille avec du fil; pièces de conviction qui, après un rapide examen, révélèrent le secret de l’évasion à la sagacité de Georges Flamant.

La prisonnière s’était ménagé, à coup sûr, des intelligences dans la geôle; il y avait évidence de corruption, crime prévu par une loi de nivôse an 3.

Georges blanchit ses lèvres d’écume à cette découverte.

Le crime ne permet pas aux autres d’être criminels, il est intolérant, et condamnerait volontiers une ville à être vertueuse à perpétuité.

Lucrèce avait trouvé un complice dans la geôle!

Cet excès d’audace révoltait sa raison.

Il était vraiment étrange qu’une femme ne consentît pas à subir toutes les tortures du corps et de l’âme et que, trouvant une porte ouverte, elle ne refusât point d’en franchir le seuil.

Georges Flamant courut aux officines de la police, et dénonça le double crime de Lucrèce et de la geôle à son ami intime et chef de bureau, lequel prit la parole et lui dit:

—Mon cher Georges, vous avez été destitué à neuf heures ce matin. Voilà l’ordonnance signée par le préfet.

—Je sais d’où part le coup!—dit Georges en ébranlant le bureau du chef par un vigoureux coup de poing.—C’est un coquin de ci-devant noble, déguisé en républicain; un blanc verni de bleu, un Alcibiade d’enfer qui m’a dénoncé au ministre! Je l’ai rencontré trois fois, la décade dernière, sur l’escalier du citoyen Fouché; que venait-il faire là, ce chouan?

—Et toi, Georges, dit le chef d’emploi, sais-tu ce que tu as à faire maintenant?

—Parbleu! je le sais bien! je vais songer à mon avancement, comme toujours. On ne s’avance chez nous qu’à coups de destitutions. Voilà, je crois, la sixième que je subis depuis l’affaire du Prévôt des marchands. J’avais cent écus de paie alors, j’en ai cinq cents aujourd’hui, plus le casuel…

—Tu vois bien, mon ami, dit le chef, qu’il faut se faire destituer, à propos, quand on a de l’ambition.

—Oh! ce n’est pas ce qui m’embarrasse, poursuivit Georges; mais cela ne me fera pas oublier le mauvais tour du citoyen Alcibiade. C’est un homme que je trouve sur mes brisées, dans tous les salons et dans toutes les mansardes où il y a une femme facile, une de ces femmes comme il nous en faut à nous, qui n’avons pas le temps d’écrire de longues lettres d’amour comme le citoyen Saint-Preux. Je suis vraiment trop bon; j’aurais pu le faire pendre le 11 frimaire an II, cet Alcibiade, et il n’avait pas volé la corde. N’avait-il pas l’effronterie de porter aux chaînes de sa montre une pièce de vingt-quatre sols, à l’effigie de Capet! Rien que cela! Voici ma dernière histoire avec ce chouan qui a pris le nom d’un honnête citoyen grec… J’avais promis mariage, selon mon habitude, à une fraîche blonde de la rue de Rohan, la veuve d’un jeune septembriseur que j’allais arrêter le 4 nivôse; heureusement pour lui, il avait eu le bon sens de mourir; je dressai procès-verbal et je le fis enterrer à mes frais.

Ces gueux de septembriseurs ont tous des femmes ou des maîtresses superbes. Les honnêtes gens comme nous meurent de soif à la porte de ces bandits. Ils prennent les trois grâces, et nous laissent les trois Parques. C’était une veuve de seize ans, presque pas mariée, comme tu vois. Elle mourait de misère, de faim et de désespoir. Je lui louai quinze jours de chambre, dans une autre mansarde, je lui donnai quelques écus de six francs; je lui promis de prendre soin de sa mère; enfin, je l’accablai de bonnes actions, et je fus payé en monnaie de veuve…

Comme l’année est bonne, et que les veuves et les orphelines ne manquent pas et sont au rabais, j’abandonnai cette Louise Genest, par économie, et je m’en allai commettre ailleurs d’autres bonnes actions à meilleur marché. Cependant, l’autre jour, j’eus une faiblesse de souvenir. Il y a des enfantillages comme ça dans l’homme le plus sage. Je me surpris donc, remontant d’un pas d’amoureux les cinq étages de la maison de Louise, et au milieu de l’escalier, quoiqu’il fît sombre, je la vis descendre avec cet Alcibiade maudit.

On recule devant un scandale public, quand on appartient à la police secrète, je reculai donc, en me disant: A demain. Le lendemain, je trouvai le bel oiseau blond délogé. Alcibiade m’a joué ce tour, et m’a calomnié auprès du ministre; c’est évident: je lui dois ma destitution; mais il me doit quelque autre chose lui, et il me la payera; je suis un terrible créancier.

—Oh! tu ne resteras pas longtemps destitué, dit le chef de bureau; nous avons besoin de toi, comme d’une lampe quand il fait nuit. Seulement, tu sais ce que tu as à faire pour te remettre en bonne grâce en haut lieu.

—Comment donc! dit Georges; je suis passé maître dans ces vieilles roueries. On m’a destitué, mais moi, je ne me destitue pas… Je vais faire de la police secrète en amateur, on vous sait toujours gré de ce zèle qui n’est plus payé; je vais m’endormir dans le jardin du Palais-National pour écouter les causeries suspectes des émigrés. Je reconnais un émigré à l’odeur. Ils ont du royalisme ambré dans leur perruque; je n’ai pas besoin d’autre signalement. Puis, je vais prendre une tasse de café chez Évezard. C’est un nid de conspirateurs vendéens qui attaquent la République en jouant aux dominos et aux échecs. Quand un joueur demande au garçon de restituer au jeu le double-blanc, ou s’il prononce échec au roi, avec les larmes aux yeux, je prends bonne note de ce joueur et je me faufile dans sa société, pour le suivre sur le chemin d’une indubitable conspiration. Au théâtre, quand on donne la pièce de Sylvain Maréchal, je grave dans ma tête, comme sur bronze, tous ceux qui sifflent le Vésuve, au moment où il brûle les rois. Que te dirai-je? j’ai vingt moyens de ce genre pour employer ma journée au service du gouvernement, et prouver au citoyen préfet Dubois que je suis victime d’une odieuse calomnie; mais loin de me plaindre, je sais attendre en bon patriote le moment de la réhabilitation.

—Très-bien! dit le chef; je connais le citoyen Dubois; c’est un bonhomme, pas plus fin qu’un bailli d’opéra-comique; il sera touché de tes services gratuits, et te réhabilitera. Ce ne sera pas long.

—Je me donne deux décades de service gratuit, tout au plus, dit Georges.

—Il faut convenir,—dit le chef en se levant pour s’assurer de la discrétion de la porte;—il faut convenir que nous méritons bien l’argent de la République par une foule de qualités qui manquent au vulgaire stupide. Que deviendraient les villes, si les hommes de notre trempe n’existaient pas?

—Autrefois, ils n’existaient pas, dit Georges; nous sommes une invention moderne, comme les réverbères…. Il n’y a pas d’auditeurs et de témoins ici, nous pouvons ainsi nous dire bien des choses neuves, qui doubleraient encore la longueur des oreilles de nos chefs, s’ils nous entendaient…. J’ai beaucoup réfléchi sur la race d’hommes à laquelle nous appartenons, et je me suis classé, comme un animal qui attendrait sa case dans un muséum….

Autrefois, il y avait, sans doute, des hommes comme nous: des hommes adroits, hardis, intelligents, mais très-répulsifs au travail qui fait bien vivre, et procure l’argent qui paye les passions, choses fort chères toujours. Quelle ressource avaient ces hommes de paresse invincible, et de plaisirs impérieux? Une seule. Ils coupaient la bourse dans une église; ils fréquentaient le Pont-Neuf et le Pont-au-Change, quand la Samaritaine sonnait minuit, ils entraient chez le voisin, en se trompant de porte, et lui empruntaient de l’argent sans le réveiller; ils rendaient une visite nocturne aux voitures publiques égarées dans les bois de Fontainebleau et de Sénart; ou bien, quand ils avaient le génie de Mandrin, ils déclaraient la guerre au roi de France et percevaient les revenus de la gabelle, avant le fermier-général.

Tous ces beaux métiers sont perdus. Les villes et les campagnes sont couvertes de gendarmes, d’agents de police, de patrouilles, d’escouades de sûreté, de gardes nationales sédentaires et mobiles, et de toutes sortes d’épouvantails. Cependant la race de ces hommes ne peut pas mourir de faim, pour obliger le tiers-état stupide, qui s’obstine à défendre son argent, comme si nous n’en avions pas besoin, nous! il a donc bien fallu se transformer, changer de tactique et d’atelier public.

L’école de Mandrin a quitté la Côte-Saint-André, où il n’y a plus rien à faire, et elle s’est fondue dans le commerce des villes. Nous employons les hautes facultés que nos pères nous ont transmises à des fonctions moins périlleuses; nous sommes la terreur du vice, et nous protégeons la vertu; on ne nous arrête plus, nous arrêtons; on ne nous emprisonne plus, nous emprisonnons. C’est toujours la même race avec sa soif d’argent et de débauches, mais les fils sont mieux traités que les pères, comme tu vois; estimons-nous heureux d’être leurs fils.

—Quoique ton chef—dit l’ami en inclinant la tête—je me prosterne devant ton génie; encore deux ou trois destitutions, et Pitt et Cobourg te prennent pour associé…. Maintenant, comment débrouilleras-tu ton affaire avec Lucrèce Dorio, car je pense bien que tu n’abandonnes jamais une belle robe de velours quand ta griffe lui a fait cinq trous en passant?

—Lucrèce Dorio est ma passion chronique—dit Georges d’une voix altérée.

Lucrèce, c’est le feu de mon sang, la faim de mes lèvres, le frisson de mes cheveux: elle ne m’a pas perdu; mon amour est une prison dont elle ne s’échappera pas. Je vais recommencer le siège de cette place forte, dans mes moments perdus, et j’en perdrai beaucoup, s’il le faut.

Après quelques mots insignifiants, Georges se rendit à sa petite maison de la rue Thionville, et fit une toilette nouvelle plus conforme à son nouvel état de destitué.

Sous la houppelande marron et le chapeau triangulaire orné d’une large cocarde, il ressembla bientôt à un honnête homme ruiné par le maximum, et sollicitant une place de surnuméraire dans les bureaux de l’intérieur.

Il fit trois stations pour se donner la patience d’attendre la nuit, d’abord, au jardin du Palais-Royal, où il se fondit, comme un atome, dans un immense groupe d’auditeurs qui suivaient des yeux, sur le sable, la canne d’un stratégiste décrivant la bataille de Marengo, avec les positions du baron Mélas et du premier Consul.

Ensuite il entra chez Évezard, au coin de la place du Palais-National, et lut la Gazette officielle et le Mercure dont l’énigme finale n’avait pas encore été devinée par les Oedipes de l’établissement, ce qui inquiétait un peu la dame du comptoir; puis il remonta vers son faubourg et acheva sa troisième étape d’ennui au café Procope, où le citoyen ci-devant comte de Barneville expliquait le dernier gambit inventé par Philidor, sur la table veuve de Jean-Jacques Rousseau.

Quand la nuit tomba, Georges Flamant repassa le Pont-Neuf et dirigea ses pas, à travers les ténèbres des réverbères, du côté de la rue Richelieu.

Au coin de la rue Mesnars, il s’arrêta et appuya son oreille contre les volets du rez-de-chaussée, pour saisir le moindre bruit intérieur qui aurait révélé la présence de la jeune femme dans sa maison.

Un silence obstiné répondit seul.

—Elle est dans quelque théâtre, à coup sûr, se dit Georges. Voilà les femmes! Sortie de prison ce matin, et ce soir au spectacle! Quelle rage de se faire admirer!… Oui, on joue Oedipe ce soir; madame Scio chante Antigone…. Lucrèce est dans sa loge à l’Opéra! Comme il est facile de deviner l’idée d’une femme, surtout quand elle est folle de son corps, comme Lucrèce Dorio!

Ainsi pensait Georges Flamant, et il courut au théâtre des Arts.

Le premier acte d’Oedipe allait à sa fin; toutes les loges étaient envahies; toutes, excepté la loge de Lucrèce.

Ce vide provoquait même des remarques, parmi les spectateurs des corridors, et chacun donnait une mauvaise explication, comme on fait toujours quand on veut expliquer.

Impossible de supposer que Lucrèce passât la soirée ailleurs, lorsqu’on jouait Oedipe à l’Opéra.

Georges, après le second acte, reprit donc le chemin de la rue Mesnars, et retrouva le silence qu’il y avait laissé.

Le lendemain lui parut si éloigné qu’il ne se sentit pas la force de l’attendre, et sans trop savoir ce qu’il voulait et ce qu’il faisait, il souleva le marteau de la porte, et la porte s’ouvrant, il entra.

—La citoyenne Lucrèce Dorio?

Demanda-t-il au portier, avec une voix qui retombait au gosier à chaque syllabe.

Le portier, pris à l’improviste, courba la tête et passa sa main droite sur son front, comme pour y chercher une réponse apprise.

—La citoyenne Lucrèce Dorio,—dit-il, comme l’écolier qui récite, —n’habite plus cette maison; elle est à la campagne par raison de santé.

—C’est bien!—dit Georges.

Ce qui signifie c’est mal, dans ces sortes d’occasions.

Et il sortit brusquement.

 

La fausse conspiration.

 

XV.

La jolie corvette l’Églé divise avec sa proue de petites vagues joyeuses, dont l’écume se replie en deux franges d’argent; l’Océan respire, le vent joue avec les voiles et les pavillons; un sillage lumineux se déroule à l’infini, comme une ornière creusée par le tranchant du navire, et atteste aux passagers que l’Églé, prisonnière du calme, a rompu ses fers, et qu’elle vogue vers de nouveaux horizons.

Les passagers et l’équipage offrent un tableau charmant: un touchant intérieur de famille, une réalisation en abrégé de la société idéale, rêvée par les esprits généreux.

Maurice, nonchalamment assis, à tribord, sur le bois saillant du bastingage, contemple, avec l’heureux sourire de la jeunesse, ce tableau d’union fraternelle, cette société flottante qui donne, à son insu, l’exemple de la concorde, et prêche cette vertu divine dans le désert de l’Océan.

Les pensées qui agitaient en ce moment le coeur du jeune déporté peuvent se résumer avec une concision plus énergique, dans ces vers extraits d’un poème inédit:

UNE TRAVERSÉE.

Les nombreux passagers qui, traversant les ondes, S’en vont, sur un vaisseau, visiter les deux mondes, Que leur voyage soit serein ou désastreux, S’accordent tous pour vivre en bons frères entr’eux: L’immensité des mers, flottantes solitudes; L’avenir tout voilé de ses incertitudes; Les périls de la veille, et ceux du lendemain, Tout leur fait un devoir de se serrer la main; Et, timides, groupés sur la même coquille, Ils forment, en passant, une seule famille…. La Terre est un navire, un globe aérien, Couvert de passagers qui ne connaissent rien, Qui jamais ne sauront vers quelle destinée A travers mille écueils leur course est entraînée; Quel rivage infernal ou divin ils verront Surgir dans l’air immense où leurs yeux plongeront! Eh bien! au lieu de faire, avec un calme sage, Unis et fraternels, ce terrible passage; Au lieu de l’accomplir, ce ténébreux chemin, Le sourire à la lèvre et la main dans la main, Ils voyagent, plongeant, sous quelque idée infâme, Les poignards dans le coeur et les poisons dans l’âme, A la moindre raison, déchirant sans pitié Le pacte solennel que signa l’amitié; Et, comme si la Mort, à toutes les frontières, N’engraisse pas assez l’herbe des cimetières, Ces pèlerins d’une heure, ici-bas, en passant, Batailleurs éternels, se nourrissent de sang!

Le médecin moral, Alcibiade, qui avait reçu d’un père la mission de veiller sur Maurice, ne manquait jamais d’arriver, sous un prétexte quelconque, dès que le visage du jeune convalescent se voilait d’une teinte de mélancolie.

Alcibiade arriva donc, comme par hasard, avec le bonjour du matin à la bouche et la main tendue vers la main.

—Vraiment, dit-il, je connais quelque chose de plus amusant qu’un article sur la qualité des eaux équinoxiales, c’est un entretien de matelots, à bord, quand la manoeuvre est inutile et que le vent tout seul conduit le navire comme le lieutenant de Dieu.

—Vous avez raison,—dit Maurice—qui, dans sa candeur, ignorait qu’Alcibiade arrivait toujours avec un plan arrêté de conservation.

—Il y a autour du cabestan,—poursuivit Alcibiade,—un groupe de matelots beaucoup plus amusants que les Arabes des Mille et une Nuits.

Ils se racontent des choses fabuleuses et pourtant vraies…. Un de ces marins surtout… tenez, vous pouvez le voir d’ici…. celui qui a des cheveux noirs crépus et un cou de taureau…. Il se nomme Koërdic, un vrai Breton…. C’est un narrateur par excellence, et je l’écoute comme j’écouterais Xénophon s’il me racontait la retraite des Dix mille, et l’enthousiasme des Grecs lorsqu’ils découvrirent la mer…. Je vous recommande ce Koërdic quand vous aurez de l’ennui…. Il est plus gai que le Moniteur…. Pourtant, je dois convenir qu’il a un défaut….

—Ah!… et quel défaut, Alcibiade?

—C’est un homme dangereux…. très-dangereux, Maurice, surtout pour les jeunes gens un peu exaltés comme nous… A présent, il vient de nous raconter les exploits de l’illustre corsaire Surcouf, dans le golfe du Bengale. Vraiment, cela vous oblige à remercier Dieu de vous avoir fait homme; c’est enivrant comme un hymne de guerre et un premier coup de canon!

—Je crois avoir entendu parler de ce Surcouf, dit Maurice, en recueillant ses souvenirs.

—Tout le monde en a entendu parler, mon cher Maurice; mais ce taureau de Koërdic a fait la course avec lui, et il connaît Surcouf mieux que tout le monde, etc.

—Mais, Alcibiade,—interrompit naïvement Maurice,—vous ne m’avez pas expliqué pourquoi ce Koërdic est dangereux….

—Ah! c’est juste!—dit Alcibiade avec un ton admirablement naturel.

Ne causons pas de cela, ici, à voix trop haute…. Voici…. Koërdic, en racontant la vie du corsaire, cette vie de joie, de combats, de fêtes, d’amour, de gloire, de richesses, d’enthousiasme, nous fait trop mépriser la vie prosaïquement stupide que nous menons…. et, pour tout dire, cet endiablé de Koërdic vient de me faire une description qui m’a sauté au cerveau comme du vin de Lamalgue: il m’a enivré…. enivré à tel point que j’ai fait un plan, un plan superbe, qui va sourire à votre ardente imagination.

—Voyons ce plan,

Dit Maurice d’une voix contenue, pour la mettre à l’unisson de celle de son interlocuteur.

—C’est un plan bien simple, poursuivit Alcibiade; il s’agit de nous faire corsaires….

—Et comment?

—Encore plus simple. Nous sommes très-nombreux à bord de l’Églé; nous sommes surtout gens de coeur et très-résolus. En fait de conspiration nous ne sommes pas novices; eh bien! il ne s’agit que d’embaucher une partie des matelots qui ne demandent pas mieux; nous jetons à fond de cale le capitaine, et l’Églé va rejoindre Surcouf dans l’Océan indien.

Maurice ouvrit des yeux démesurés et les fixa sur le visage d’Alcibiade.

—Eh! poursuivit celui-ci, voilà une idée! comme cela, vous fait bondir le coeur, vous qui êtes né avec la fibre de la conspiration! Et, remarquez bien, Maurice, qu’il ne s’agit pas cette fois d’un de ces complots qui vous font trôner vingt-quatre heures à l’Hôtel-de-Ville de Paris, comme vainqueurs, et vous font tomber, comme vaincus, le lendemain, sur la barre d’un tribunal.

Cela sera le triomphe de notre jeunesse et de notre vie. Tout un monde est à nous. L’Océan nous appartient! les galions sont nos trésors, les golfes nos grandes routes, les îles nos hôtelleries, les combats nos jeux, les archipels nos sérails, les Anglais nos esclaves, les orgies nos fêtes, les étoiles nos flambeaux! Maurice, serrez ma main, et je vous donne ce nouveau monde, comme à un autre Christophe Colomb!

Maurice retira sa main droite et la suspendit, par contenance, aux mailles goudronnées des porte-haubans.

Alcibiade regardait le jeune déporté avec cet air qui provoque une réponse immédiate.

—Avez-vous bien réfléchi, Alcibiade, sur ce projet?

Demanda-t-il d’une voix émue.

—Bien réfléchi.

—Et qui sera le chef de cette conspiration?

—Parbleu! moi: c’est de toute justice, je suis l’inventeur.

—Et qui conduira le vaisseau, mon cher Alcibiade?

—Tout le monde. Les capitaines ont fait leur temps; on se passera d’eux; je les regarde comme des préjugés, vieux comme l’amiral Caïus Duilius. L’intelligence humaine a marché, marchons.

—Vraiment!—dit Maurice avec sa naïveté ordinaire.

—Vous tenez ce matin un langage qui m’étonne beaucoup, mon cher Alcibiade…

—Oh! mon cher Maurice, point d’hésitation ici, point de remarques et de paroles perdues; je ne vous cacherai même pas que je me suis embarqué, avec cette intention, et que mon plan est vieux: ainsi, l’approuvez-vous, ou ne l’approuvez-vous pas?

—Il me semble, Alcibiade, qu’on peut discuter un plan, même lorsqu’il est vieux.

—Discutez cinq minutes, et puis n’en parlons plus. Diable! Maurice! comment êtes-vous devenu? Le calme plat a bien changé la nature de votre cerveau. Avez-vous autant réfléchi, lorsqu’il s’agissait de vous mettre dans une conspiration ridicule contre le premier consul?

—Oh! c’était bien différent, Alcibiade!

—Ah! c’était bien différent!… Vous croyez cela, Maurice…. Allons, je vous accorde cinq minutes supplémentaires pour discuter mon plan; commencez.

—Eh bien! j’admets la réussite de ce complot, dit Maurice; croyez-vous que le pouvoir restera entre vos mains, quand vous l’aurez violemment usurpé?

Croyez-vous que votre ambition satisfaite n’en provoquera pas une autre qui ne l’est pas? Croyez-vous que, sur ce vaisseau, tout le monde n’a pas l’orgueil de penser qu’il commandera aussi bien que vous? et qu’ainsi la violence succédant à la violence, les chefs aux chefs, l’anarchie nous dévorera tous, avant même que nous ayons rencontré sur mer nos ennemis.

—Maurice, dit Alcibiade en feignant la stupéfaction, la mer vous inspire, mieux que la terre. Voilà des paroles qui me frappent par leur sagesse; je ne m’attendais pas à cette profondeur de raisonnement; j’ai parlé comme vous, et vous avez répondu comme moi.

Laissez-moi vous serrer la main. Ma conspiration tombe dans l’eau; elle est noyée par votre logique. Depuis le 3 nivôse, Maurice, vous avez fait bien des progrès. Quel service on vous a rendu en vous déportant! Vous êtes guéri d’esprit et de corps.

—N’allez pas croire, au moins,—dit Maurice d’un ton fier,—que je vous parle ainsi par lâcheté. Donnez-moi une occasion honnête et vraiment patriotique de servir mon pays avec courage, et vous verrez si l’énergie du républicain de 92 ne se réveille pas!

—Je vous crois sur parole, mon cher Maurice; l’essentiel pour moi était de me démontrer à moi-même, par cette espèce d’apologue d’un complot à bord d’un navire, que la logique et la raison rentraient dans votre esprit, à la faveur de ces réflexions salutaires qu’inspire un long voyage sur mer. Je crois maintenant que si vous étiez à Paris, vous prendriez du service dans la garde du premier consul.

Maurice fit un sourire qui tenait le milieu entre une affirmation et une dénégation.

—Je me félicite, dit-il, d’avoir donné tête baissée dans le piège de votre prétendu complot de corsaire. Vous connaissez mes sentiments. Je pense qu’il faut se connaître à fond entre nouveaux amis.

—Bien pensé, Maurice! c’est le dernier piège que je vous tendrai…. Maintenant, passons du grave au doux…. Il me semble que toutes nos belles passagères ne sont pas au grand complet là-bas, au gynécée de la proue…. Vous ne vous abaissez pas, vous, Maurice, à ces détails efféminés; vous êtes comme le sage Bias à bord de la trirème de Corinthe. Excusez un fou comme moi. J’ai pris sur terre des habitudes galantes que je continue sur mer; le Directoire m’a perverti.

Pendant que vous conspiriez contre les hommes, je conspirais contre les femmes; mon rôle était plus dangereux…. Hier soir, je vous ai ébauché une confidence. J’ai la manie de l’indiscrétion, moi; ce sont mes moeurs du Directoire…. Ce matin, je serai plus explicite; à défaut de confident, je raconterais mes amours au grand-mât. Cela veut dire que j’aime Louise Genest, la perle de l’Églé…. Je ne l’ai pas encore aperçue sur le pont, et, quoique le soleil soit levé depuis trois heures, il me semble qu’il fait encore nuit…. Maurice, avez-vous remarqué Louise Genest dans vos distractions?

—Mais…. j’ai remarqué beaucoup de passagères…. Quelques-unes m’ont paru assez jolies…. autant qu’il est possible d’en juger de loin…. D’ailleurs, elles montent rarement sur le pont…. Nous avons eu de si mauvais temps!… Ah! mon cher Alcibiade! que votre naturel est heureux!

—Je vous comprends, Maurice; vous avez reconnu en moi un jeune homme qui a le privilège de savoir oublier. C’est vrai; l’Océan, pour moi, est comme le fleuve païen de l’oubli. Je ne me souviens plus de mes anciens amours les plus nouveaux….

Mais vous, Maurice, votre pensée flotte encore bien loin d’ici; il y a une image toujours levée à cet horizon du nord, dans la direction de la rue Mesnars…. Si nous relâchons au Cap, je boirai du vin de Constance à votre santé.

—Non, Alcibiade, non,—dit Maurice avec tristesse,—je sens, au contraire, que chaque flot de cette mer emporte un lambeau de mon passé; il me semble que j’ai laissé mon cadavre en France et que je vais trouver, dans quelque terre inconnue, une âme nouvelle et d’autres affections sous un autre ciel. Dieu m’a donné deux existences: la première est finie, la seconde commencera bientôt. Ce navire me fait passer du néant à la résurrection.

—Vos paroles sont un peu brumeuses, par ce soleil de 40 degrés qui nous éblouit,—dit Maurice;—mais je crois que votre brouillard oratoire signifie que vous ne reculeriez pas devant un nouvel amour, s’il se levait comme une étoile sur cet horizon.

Maurice garda le silence et baissa les yeux.

—Cela étant ainsi,—ajouta Alcibiade, vous allez dépouiller le vieil homme, comme dit l’Évangile, et j’ai pour vous, là-bas, dans ma cabine, l’uniforme blanc des catéchumènes du tropique. Venez voir cela, mon ami.

Maurice suivit machinalement Alcibiade sans trop savoir de quoi il s’agissait.

Dans l’entrepont, Alcibiade lui dit en lui montrant un assortiment complet de toilettes équinoxiales:

—Quittez vos lourds habits de jacobin septentrional, et costumez-vous en Lovelace indien. Ensuite venez me rejoindre sur le pont.

—Mais à qui suis-je redevable de ce présent?

Demanda Maurice en se croisant les mains au-dessus de sa tête.

—A qui?… Vous allez le savoir, Maurice. D’abord, ce n’est pas à moi; je ne suis pas assez riche pour prodiguer le basin anglais et le nankin de Canton aux amis…. Écoutez-moi bien, Maurice; c’est le pilote de l’Églé qui vous fait ce léger présent…. Oh! que votre fierté ne s’alarme pas! un déporté habillé de gros drap bleu a le droit de recevoir des étoffes d’été sous l’équateur. Je suis aussi fier que vous, moi, et noble depuis Henri II, car je porte d’azur aux trois merlettes d’argent, ou, du moins, je portais cela, avant la nuit du 4 août si fatale au blason; eh bien! j’ai accepté ce costume tropical, que voici, de la main du pilote de l’Églé.

—Mais ce pilote habille donc tout le monde ici?

Demanda Maurice, en essayant une veste chinoise.

—Non; il vous habille, vous, comme le plus jeune et le plus intéressant des transportés.

—Je cours remercier ce brave homme, et….

—Gardez-vous-en bien!

Dit Alcibiade en l’arrêtant.

—Il est défendu aux hommes de l’équipage de s’entretenir avec les déportés, sous peine de mort. L’avez-vous oublié?

—Alors, Alcibiade, je vous charge….

—Écoutez, Maurice, voici ce que vous avez à faire. Habillez-vous tropicalement et venez me rejoindre là-haut: tout s’arrangera. Vous suivrez mes conseils; vous remercierez le pilote, et personne ne sera condamné à mort…. A bientôt.

 

Une voile!

 

XVI.

Dans une traversée, le moindre incident est un spectacle.

Ainsi, lorsque Maurice parut sur le pont avec son costume de tropique, il souleva de la proue à la poupe un murmure d’admiration; les symptômes du valétudinaire avaient disparu avec la dépouille européenne.

Ce vêtement nouveau laissait voir une taille élégante et svelte et un torse solidement ciselé.

Son visage avait perdu la pâleur de la souffrance sous une triple couche de soleil; ses cheveux jaillissaient en boucles noires des ailes d’un chapeau de paille, et la vigueur éclatait partout sur ce corps jeune, et accompagnait chaque mouvement.

—Mon ami,—lui dit Alcibiade en l’abordant.

Vous faites sédition à bord. Il n’y a que des yeux ouverts sur vous dans le quartier de nos belles passagères. Les hommes murmurent de jalousie, et moi-même je fais chorus avec eux. Je n’avais jamais remarqué, comme aujourd’hui, l’effet que produisent deux grands yeux noirs pleins de feu avec cette toilette couleur de neige. Je vous permets d’être fat, cher Maurice, mais n’humiliez pas trop les voisins, et songez au sort de ce jeune Hylas, qui fut abandonné par des matelots jaloux sur une île déserte; c’est la dernière citation que j’emprunte à la mythologie, vieille habitude du Directoire, intolérable sous l’équateur.

—Dans toutes vos belles paroles, pourtant,—dit Maurice avec un sourire de ressuscité, vous avez oublié cet excellent pilote, qui m’a vêtu conformément aux lois du soleil.

—Très-bien! Maurice, vous prenez le style d’un homme radicalement guéri. Nouveau progrès…. Attendez, laissez-moi vous découvrir, dans le peuple du pont, ce digne marin qui habille si bien les autres, et s’habille si mal lui-même. Ce saint Martin de l’Églé….

Ah! je l’aperçois!…. Maurice, point d’imprudence…. vous êtes observé…. il ne faut pas qu’on vous soupçonne d’entretenir des relations mystérieuses avec les gens du bord….

—Soyez tranquille, Alcibiade, je ne suis pas un enfant.

—Bon!… dirigez nonchalamment vos regards du côté de l’arrière, à quinze pas de nous, là où le soleil fait un grand cercle d’or sur le pont…. il y a un marin assis sur un rouleau de câbles…. un marin, avec une chemise bleue, ouverte sur la poitrine…. il joue du doigt avec un bout de corde flottante, comme un chat qui ne sait que faire…. Le voyez-vous, Maurice?

—Parfaitement…. je l’avais même déjà remarqué ce matin…. ses yeux se sont souvent rencontrés avec les miens, dans la traversée…. Quelle franche figure d’honnête homme, il a notre pilote!… Ah! le voilà qui se compromet…. Il m’adresse un sourire et un léger salut de main….

—Oh! vous pouvez lui rendre son sourire et son salut….

—Sans danger, Alcibiade?

—Sans danger.

—Avez-vous vu, Alcibiade, comme sa figure s’est épanouie de joie?… je crois même qu’il essuie quelques larmes avec sa main….

—Oh! cela se conçoit très-bien, Maurice. Il y a des hommes qui font une bonne action par égoïsme; cela leur donne une volupté si grande, qu’ils pleurent d’émotion en regardant leur bienfait. Égoïsme pur!

—Très-pur, j’en conviens, Alcibiade; il serait à désirer que tout le monde fût égoïste comme ce marin.

—Ah! oui, Maurice… Malheureusement c’est une classe d’égoïstes à part, et les adeptes sont peu nombreux, on ne les trouve que sur mer.

—Savez-vous le nom de ce pilote égoïste?

—Je l’ignore. Vous savez qu’à bord d’un vaisseau personne n’a un nom. Un pilote s’appelle le Pilote. Cela suffit.

—Celui-ci, Alcibiade, dit Maurice en examinant avec attention son père,—est un type du marin méridional. Sa figure a la mobilité convulsive des marins du midi; je n’avais que treize ans lorsque j’ai quitté mon pays natal, mais tous les types de marins de Toulon me sont restés dans la mémoire.

Un jour ma mère me conduisit à bord d’un vaisseau à trois ponts qui revenait d’un long voyage. Nous allions demander des nouvelles de mon père à un brave officier nommé l’Infernet, qui était de Toulon. Je regardai tous les hommes du bord avec l’espoir de reconnaître, parmi eux, mon père que je n’avais vu qu’une fois. Ces figures mâles et vives me frappèrent.

Je me plaisais surtout à regarder l’Infernet, un vrai géant, avec un visage à la fois doux et terrible, comme le visage de la mer. Or, en ce moment, les traits de l’Infernet et de ses braves compagnons se retracent à mon souvenir, et, en examinant ce pilote, je retrouve dans son regard et dans les lignes agitées de sa face brune, la même expression d’énergie et de douceur. Je serais heureux d’apprendre que je ne me suis pas trompé.

En ce moment le cri: Une voile! retentit au sommet de la vigie, et sembla réveiller en sursaut le navire endormi dans la volupté sur le lit de l’Océan.

Tous les yeux n’eurent qu’un seul regard, et les lunettes se braquèrent sur l’horizon.

Sidore Brémond fit avec son bras droit un geste brusque, qui signifiait: au diable la voile!

Et s’arrachant violemment à son extase paternelle, il se pencha sur la mer, et mit sa main en auvent sur les yeux, pour mieux apercevoir le navire signalé.

Le commandant de l’Églé, jusqu’à cette heure invisible comme un dieu, apparut sur le pont, et déroulant une longue lunette, il l’appuya dans la maille d’une échelle, et regarda longtemps avec une singulière attention.

Le pilote balança nonchalamment sa tête, fit jaillir de ses lèvres serrées une syllabe sans lettres, et vint se placer à côté du commandant de l’Églé.

—Sidore, dit le commandant, tu as l’oeil de la mer, regarde et dis-moi ton avis.

—Oui, mon commandant.

Le pilote ne se servit qu’un instant de la lunette, et il la rendit en regardant le capitaine d’un air significatif.

—Tu as bien vu, Sidore? dit celui-ci.

—Oh! trop bien, commandant. C’est un vaisseau à trois ponts; je l’ai vu de près à Aboukir; c’est le King-Georges.

—Vingt-quatre pièces de canon contre cent vingt, dit le commandant, on peut se battre.

On passe sous la première bordée, et nous sommes assez de monde pour réussir.

Sidore lança un regard sur son fils, et secoua la tête d’un air d’incrédulité.

—Comment! Sidore, tu doutes, toi, un loup de mer doublé et chevillé en cuivre! Tu veux passer devant l’Anglais sans le saluer?

—Il y a des cas, mon commandant, où il faut être impoli, même envers l’Anglais.

—Tu te fais poltron en vieillissant, mon brave Sidore.

—Je me fais prudent. Si nous n’étions que des hommes à bord, on a toujours la ressource de mettre le feu à la Sainte-Barbe, mais je n’aurai jamais le courage, mon commandant, de faire sauter toutes ces pauvres femmes avec nous.

—A la bonne heure! voilà une raison, mon brave Sidore. J’étais bien aise d’avoir ton avis, parce que tu es un protégé du premier Consul.

Le pilote redressa fièrement son torse et regarda son fils.

—Vite à la manoeuvre, poursuivit le capitaine; il faut gouverner dans la direction de l’est…. A ton poste, Sidore Brémond.

Et faisant signe au second du navire d’approcher, il lui ordonna de faire descendre les passagères sur-le-champ et d’annoncer le branle-bas.

—Il se passe quelque chose d’étrange,—disait Alcibiade à Maurice.

Le capitaine parle au pilote. A coup sûr, cette voile de l’horizon ne cache pas un ami.

—Les femmes descendent en pleurant,—disait Maurice.

—Et les canonniers montent en riant, ajoutait Alcibiade; ceci devient sérieux.

Cependant l’Églé se couvrait de toutes ses voiles, pour ne pas laisser perdre un seul souffle de l’air, et sa proue, habilement dirigée, ne se tournait pas vers l’horizon, où le King-Georges voguait avec la pesanteur de ses trois ponts, de sa triple batterie et de ses mâts.

Le capitaine monta sur son banc de quart, et entouré des matelots, des soldats de marine et des déportés il leur dit:

—Mes enfants, l’Anglais est devant vous; si le combat s’engage, la République vous demande un sublime effort. L’ennemi peut compter nos hommes et nos canons, nous ne compterons pas les siens. Nous nous battrons jusqu’à la mort.

Le cri de Vive la République! retentit sur le pont, sur les vergues et dans les batteries.

On envahit la salle d’armes; les déportés se munirent de pistolets et de sabres d’abordage, et prirent leur rang de combat parmi les soldats de marine.

Alcibiade et Maurice s’étaient armés les premiers.

Après un tumulte effroyable, un religieux silence s’établit sur le pont.

Par intervalles, on entendait la voix du capitaine qui retentissait dans le porte-voix et commandait une manoeuvre.

Les canonniers étaient à leurs pièces, et les grappins se dressaient, à tribord, comme des griffes de vautours.

Dans une immense éclaircie d’azur et de soleil, le King-Georges apparaissait comme une île sombre couverte d’une brume blanche et toute sillonnée d’éclairs.

Un petit nuage pâle sortit avec une lueur du flanc de ce vaisseau; un bruit sourd roula de vague en vague et d’horizon en horizon, et la mer fut trouée par un corps invisible, à cent brasses de l’Églé.

Les canonniers de la corvette prirent leur lance et se tournèrent vers le banc de quart pour attendre un ordre.

Ce coup de canon avait retenti dans le coeur du pilote Sidore; il fit des prodiges de manoeuvres pour seconder le vent dans ses intentions favorables.

L’Églé déploya bientôt toute l’envergure de ses ailes, et glissa comme sur deux rainures d’acier, inclinées de l’est au couchant; elle ne fuyait pas, elle semblait emportée par une force invincible loin de ce champ de bataille, où le courage de ses matelots voulait le retenir.

Le King-Georges se perdait déjà dans les brumes lumineuses d’un autre horizon et s’évanouissait comme un fantôme de mer, avec le dernier rayon du jour.

 

D’un Océan à l’autre.

 

XVII.

Quand on lit les histoires de la mer on s’étonne d’y rencontrer si souvent le miracle providentiel de ces bonnes brises secourables, qui se lèvent soudainement pour délivrer un navire en péril.

On ne peut pas même expliquer cette protection merveilleuse et inespérée à certains drapeaux, à certains hommes, à certains navires, et affirmer, avec le verset de la Bible, que Dieu n’opère pas ce prodige de sauvetage en faveur de toutes les nations [1]; elles ont toutes le même droit au même secours, et les Anglais mêmes se sont souvent sauvés à propos, par un de ces miracles de brise soudaine, dans des circonstances où leur habileté maritime n’aurait rien pu faire pour eux.

Tellement la Providence est impartiale dans ses hautes faveurs.

[Note 1: Non fecit taliter omni nationi PSALM.]

Ainsi, pour ne citer que le plus mémorable de ces exemples, lorsque Bonaparte, simple lieutenant, mieux inspiré que le général Dugommier, eut emporté d’assaut le fort du Petit-Gibraltar, la flotte anglaise, à l’ancre dans la rade de Toulon, s’attendit à être foudroyée par les batteries des républicains.

Une mer calme ôtait aux Anglais tout espoir de fuite, la rade allait être leur tombeau.

Au moment où les canons du Petit-Gibraltar se braquaient contre l’escadre ennemie dont les voiles dormaient sur les mâts, une brise de nord-ouest se leva sur les montagnes, et poussa les vaisseaux vers le goulet de la grosse tour, en les chassant après vers la haute mer.

On peut dire que le plus étonnant de tous ces miracles de brise a été fait en cette occasion décisive, et en faveur des Anglais.

L’Églé méritait cette faveur: elle avait des droits à la brise secourable, et le King-Georges, qui tenait ses formidables embarcations toutes prêtes, perdit ses boulets dans la mer, et en fut pour ses frais.

Par malheur, le vent qui sauve ressemble beaucoup au vent qui détruit; la bonne brise, toujours ambitieuse, devient tempête quelquefois.

On évite un vaisseau, on tombe dans un ouragan.

La fable de Carybde et Scylla est l’histoire de la mer.

Les passagers de l’Églé n’eurent pas le bonheur de former un club nocturne sur le pont, et de s’entretenir de tous les incidents qui avaient signalé leur rencontre avec le King-Georges.

La tempête sifflait dans L’air, et changeait subitement les cabines en infirmeries.

Ce mal mystérieux que la mer donne aux hommes de la terre, suspendait les doux entretiens du bord, et engourdissait la pensée et la vie dans le cerveau de tous les passagers.

Le poète Horace, qui a déchaîné sa colère contre l’inventeur des vaisseaux, oublie de citer le mal de mer parmi les fléaux que cette invention a imposés à l’homme; ce qui a fait croire à plusieurs savants que le mal de mer est un fléau moderne, un fléau de races et de poitrines dégénérées.

Heureusement, pour l’honneur de nos poitrines, un autre poète raconte une traversée d’Italie en Grèce; il parle du mal de mer, à propos de ces belles dames romaines qui enlevaient des histrions et des joueurs de flûte, pour les suivre aux rivages lointains. Juvénal a complété Horace.

La mer et les hommes n’ont pas changé.

Tous les passagers d’un navire ne sont pas soumis à cette tyrannie de la mer.

Il y a toujours à bord quelques êtres terrestres privilégiés, qui se font marins du premier coup, et marchent, par un mauvais temps, sur la planche d’un navire, comme sur la pelouse d’un jardin.

Cela tient à des causes que la science explique de cette manière: «Ces hommes ont reçu de la nature une heureuse organisation.» Il eût mieux valu ne rien expliquer.

Ainsi, à bord de l’Églé, nous trouverons un exemple de ces heureuses organisations.

Alcibiade seul est debout au milieu d’une infirmerie de passagers: il court de cabine en cabine, descend du pont à la cale, va de bâbord à tribord, de la proue à la poupe; passant avec les oscillations du funambule, à travers tangage et roulis; secouant l’écume d’une vague et fredonnant toujours un refrain de vaudeville ou d’opéra; vrai gentilhomme de 88 doublé du Parisien de tous les temps.

Quand il passait devant le pilote, l’entretien était court, mais vif.

Quelques signes ou quelques mots suffisaient à l’intelligence de tous deux.

L’oeil de Sidore ressemblait, sous sa paupière, à un point d’interrogation.

L’oeil d’Alcibiade se fermait avec un sourire, et de part et d’autre on savait à quoi s’en tenir.

Cela signifiait, en langue primitive antérieure au vocabulaire:—Comment va mon fils?—Il va bien, soyez tranquille.

En l’absence de témoins, on hasardait un dialogue au vol.

—Que dites-vous du temps, pilote Brémond?

—Mauvais, mais bon.

—L’Églé marche-t-elle?

—Comme un gabian [2].

—Point de danger?

—Point.

[Note 2: Oiseau de mer, ainsi nommé par les marins.]

Le capitaine venait faire quelques promenades sur le pont; il regardait la mer, essayait un coup de lame, donnait quelques ordres, et descendait avec un calme solennel l’escalier de l’entrepont. De vieux matelots, habitués à toutes les folies de l’Océan, ne lui faisaient pas l’honneur de le regarder; ils étaient assis au pied d’un mât, et discutaient pour établir la supériorité de Toulon sur Rochefort, et du Bailli de Suffren sur le comte d’Estaing.

Cependant l’agile corvette courait vers les orageux parages, où le Cap de Bonne-Espérance, s’allongeant vers le pôle, force les navires à faire un détour immense pour le doubler avec moins de péril.

—Ce diable de cap est-il encore bien loin?—demandait Alcibiade en passant devant le pilote.

—Huit degrés; ce n’est rien pour la corvette.

—Marchons-nous toujours bien?

—Nous filons quatorze noeuds, comme l’Érable…. Oh! l’Érable!

—Pilote Brémond, y-a-t-il loin du cap à Nossy-bay?

—Il nous faudra peu de jours, si les courants de ce diable de canal de Mozambique ne nous contrarient pas trop…. Et le petit comment va-t-il?

—Il dort vingt-quatre heures par jour.

—Pauvre enfant!… Avez-vous été content, citoyen Alcibiade, de ma manoeuvre devant l’Anglais?

—Très-content, mon patron.

—Quand j’ai découvert le King-Georges, citoyen Alcibiade, je n’ai plus vu que mon fils, et je me suis dit: Sauvons tout pour le sauver.

—Très-bien, Brémond; je vous quitte pour lui. Excusez-moi.

Les jours qui suivirent amenèrent les mêmes incidents.

Un vent frais soufflait sur le pont, et interdisait toute sortie, même aux passagers que le mal de mer ne tourmentait plus.

L’Églé avait quitté les régions tièdes; les haleines polaires régnaient dans les eaux, où la corvette semblait venir prendre un point d’appui pour remonter dans l’Océan indien.

Le cap des Tempêtes ayant été heureusement doublé, notre navire retrouva le climat délicieux des belles zones qu’il avait traversées dans l’Océan atlantique.

Les eaux et les brises se firent clémentes, et les courants du canal de Mozambique, si redoutés du pilote, se montrèrent favorables à l’Églé.

Aujourd’hui, lorsque, grâce à la vapeur, on s’embarque de grand matin sur un paquebot pour descendre un fleuve, les passagers, hommes et femmes, entrent, silencieux et mornes, comme des somnambules, dans la grande salle des voyageurs.

La bougie brûle encore sur une table, devant un journal abandonné; chacun regarde son voisin d’un air hostile; des masses confuses de drap et d’étoffes encombrent les banquettes et le plancher; les femmes achèvent le sommeil de l’auberge derrière les voiles verts de leurs chapeaux bosselés.

Quelques hommes, encapuchonnés de burnous, restent debout et bâillent; d’autres s’endorment sur le dur édredon des tables ou sur les banquettes de faux velours.

Un prêtre récite son bréviaire et une religieuse dit son chapelet.

Quand toute cette population flottante se réveille, on croirait voir les funèbres passagers de la barque à Caron.

Les visages distillent la mélancolie; les yeux ont des éclairs sinistres; il semble qu’une guerre civile va éclater entre quatre murs de bois.

Cependant les heures s’écoulent avec les eaux du fleuve: un riant soleil, une fraîche tente appellent ce monde haineux sur le pont du paquebot.

Les paroles circulent, les voiles verts se lèvent, les visages prennent des sourires, les regards se colorent de bienveillance; et aux dernières heures du voyage, une si touchante familiarité s’établit entre ces passagers, qu’on les croirait tous liés entre eux par une amitié de vieille date.

Cette amitié compte douze heures de paquebot; elle avait commencé, le matin, par des symptômes d’hostilité sourde.

Si cette singulière métamorphose se fait remarquer, dans une de ces promenades à la vapeur, entre un lever et un coucher du soleil, que ne doit-on pas attendre d’une longue traversée sur deux océans?

Aux derniers jours du voyage de l’Églé, lorsque le beau temps eut ramené les passagers et les passagères sous les tentes du pont, l’intimité entre les deux sexes avait pris un caractère sérieux qui promettait beaucoup à l’avenir, et qui devait tenir mieux encore que ce qu’elle promettait, en présence des plus grands témoins de la création, l’Océan et le soleil.

La jeune et belle passagère, Louise Genest, avait reparu à son ancienne place, et Alcibiade, avec son amicale perfidie habituelle, s’était lestement placé entre elle et Maurice, et lui adressait des félicitations sur le courage dont elle avait fait preuve, dans les ennuis et les dangers du bord.—Nous voici bientôt arrivés, madame, lui disait-il, et quand vous aurez mis le pied sur cette terre nouvelle, vous en ferez votre paradis.

—Citoyen Alcibiade, dit la jeune fille en soupirant, je ne vois pas encore bien clair dans mon avenir.

—Votre avenir, madame, est à vous. On ne pleure pas toujours en ce monde: Dieu nous a donné la joie pour nous en servir après la douleur. Vous avez en vous la jeunesse, la vie, et la force; je ne parle pas de la beauté, qui ne gâte jamais rien: avec ces trésors, on est riche partout. Regardez, là, devant vous, cet horizon. Il y a une île grande comme la France, et dans cette île un coin adorable, où sont les ombres tièdes, les eaux douces, et les fruits doux. Il y a aussi des trésors de l’amour dans chaque rayon du soleil, et un de ces rayons tombera sur votre front charmant, et réjouira votre âme comme une fête qui n’a point de fin.

—Ah! monsieur, dit Louise, ne me donnez pas de pareils rêves….

—Si je vous les donne, c’est que je ne redoute pas pour vous le réveil, interrompit Alcibiade; croyez-vous donc, Louise, que je vous ai arrachée à votre mansarde pour vous accabler d’une vie telle que la première? Je savais très-bien ce que je faisais, et je sais très-bien ce que je dis en ce moment. Vous ne vous conduisez pas, je vous conduis, et croyez que je ne veux pas vous laisser égarer sur le chemin de votre bonheur.

Alcibiade avait dans sa voix ce charme qui divinise la parole de l’homme, et qui est la musique du coeur.

Louise regarda d’un oeil souriant cet horizon lumineux qui lui était désigné comme une terre de promission.

La jalousie, cette noble passion qui tue l’amour ou le rend immortel, agitait en ce moment le coeur de Maurice et couvrait sa face d’une sueur froide, sous une température africaine.

Ce sentiment, tout nouveau pour lui, donnait à son imagination des perspectives inconnues, et lui révélait surtout une passion véritable dans ce qu’il avait regardé comme un amusement de passager aux prises avec l’ennui.

Alcibiade feignit de le rencontrer par hasard, entre deux mâts, et lui dit:—Je viens de causer un instant avec cette pauvre Louise Genest, et….

—Et?—dit Maurice, comme un écho qui s’adjoindrait un point d’interrogation.

—Eh bien! la charmante veuve évite l’abordage comme l’Églé devant le King-Georges; elle ne mord pas à la phrase galante; c’est une vertu bronzée au soleil de l’équateur. J’étais encore amoureux ce matin, mais ce soir je donne ma démission.

Le visage de Maurice passa subitement de l’agitation à la sérénité, ce qui n’échappa point à la finesse d’Alcibiade.

—Vous reculez bien aisément devant les obstacles?—dit Maurice en souriant,—les veuves n’oublient pas si vite leurs maris.

—Bah! mon cher Maurice, quand une veuve a mis deux océans, deux longues tempêtes, et le King-Georges entre elle et son mari, c’est une veuve de dix ans révolus, et encore j’abrège. Il y a un siècle que le pauvre Genest est mort… Non, ce n’est pas cela, et alors c’est autre chose… c’est…

—C’est?…

—Louise a une inclination secrète au fond du coeur. J’en suis sûr. Je connais les veuves de la terre; celles de la mer sont encore plus veuves. Louise nourrit une passion… heureux mortel!

—Et quel est cet heureux mortel? demanda timidement Maurice.

—Ah! voilà l’énigme! nous sommes trois cents amoureux à bord de l’Églé. Impossible de deviner l’élu.

—Vous dites cela comme si vous le connaissiez, Alcibiade.

—Eh! bien, oui, Maurice, je le connais, et je lui cède volontiers le pas.

—Pouvez-vous me montrer cet élu dans l’équipage, mon cher Alcibiade?

—Maurice, vous vous le montrerez à vous-même, dans un moment… Écoutez; je descends pour causer un instant avec le pilote, ce brave homme que vous aimez tant; nous voulons vous ménager, lui et moi, une petite surprise quand nous serons en vue de Madagascar….

—Quelle surprise? demanda vivement Maurice.

—Comment voulez-vous que je vous fasse aujourd’hui une surprise qui doit vous surprendre demain? Soyez raisonnable, Maurice…. écoutez-moi…. Quand je serai descendu, en vous quittant, un beau jeune homme s’approchera de Louise, prendra une place à ses pieds, et engagera un entretien avec elle. Ce jeune homme est l’heureux mortel en question. Adieu.

Et Alcibiade s’éloigna en riant….

Maurice garda quelque temps un air pensif, puis secouant la tête, comme pour en chasser une idée importune, il s’avança vers Louise, et s’assit à ses pieds avec de courageuses intentions.

Un quart-d’heure après, Alcibiade passa nonchalamment devant son ami, et, sans le regarder, il dit d’une voix très-distincte:

—Heureux mortel!

Maurice sentit rougir son visage sous sa triple couche de soleil.

 

Arrivée.

 

XVIII.

—Voici une place charmante pour causer,—dit Alcibiade à Maurice, en s’asseyant sur les arcs-boutants de la proue, à l’ombre d’une voile.

Aujourd’hui, si le vent nous continue ses bonnes grâces, nous assisterons à un spectacle qu’il faudrait payer de la moitié de notre sang.

Après un long voyage, raccourci de beaucoup, il est vrai, par la faveur constante des vents, nous allons enfin voir notre belle terre promise.

C’est le pilote qui vient de me donner cette nouvelle.

Vous verrez un point noir à l’horizon; à chaque élan du navire, ce point s’élargira, en couvrant la ligne du ciel, et deviendra la rade hospitalière qui allonge ses deux bras comme une mère pour recevoir ses enfants.

C’est Nossy-Bay, à la pointe sud de Madagascar.

—Enfin! nous voilà au port!

Dit Maurice en croisant les mains et en levant les yeux vers le ciel.

—Écoutez, Maurice. Ce port sera le second berceau de votre seconde naissance. Remerciez les hommes et la loi, qui savent si bien récompenser en punissant.

—Au fait,—interrompit Maurice,—je ne comprends pas trop bien les juges des tribunaux de Paris….

—Ni moi non plus, Maurice; et probablement ils ne se comprennent pas eux-mêmes. En général, les hommes qui font des lois sont des êtres sédentaires qui ont un cabinet d’étude rue Cassette, faubourg Saint-Germain. Ils connaissent les codes de Minos, de Solon, de Lycurgue, de Justinien, et les capitulaires de Charlemagne, mais ils ne sont pas forts en géographie. Ces législateurs ont donc inventé la déportation ou la transportation.

—C’est singulier! dit Maurice.

—Attendez encore, poursuivit Alcibiade; vous allez voir les agréments de cette loi.

Exemple: Un jeune homme, et il y en a beaucoup comme celui-là; un jeune homme se reconnaît un goût invincible pour les voyages de long cours; il ne rêve que d’Archipels lumineux, d’Océans plus ou moins pacifiques, de mines de perles, d’émeraudes, de diamants, de corail, de femmes de toutes couleurs, séduites avec des verroteries, d’héritières anglaises qui ont une île pour dot.

Par malheur, ces longs voyages coûtent des sommes énormes, et notre jeune rêveur n’a pas un denier. Alors, il se ravise, et prend une résolution sage; il se faufile, le plus innocemment possible, dans un complot coupable, évite la mort, et n’évite pas la déportation: un superbe vaisseau est nolisé pour le déporté; la philanthropie des publicistes réclame pour lui les plus grands égards; on le soigne donc comme un passager qui a payé sa place; chaque matin, le docteur du bord lui rend une visite. Enfin, il est traité en fils de famille, en aimable enfant prodigue, et il reçoit chaque jour une portion de veau gras de la table du commandant.

—Voilà justement mon histoire, dit Maurice.

—Votre histoire, Maurice, est encore plus compliquée. Vous étiez, vous, déporté, transporté, exilé, par le tribunal du hasard, dans les climats du Nord, homicides pour certaines organisations; vous étiez un Ovide chez les Scythes; un palmier transplanté sur le Pont-Neuf; un enfant du soleil cerclé de glaçons. Vous dépérissiez à vue d’oeil, comme le jeune Potavéry, ce sauvage du Sud, domicilié rue Mouffetard.

Voilà que votre nom se trouve mêlé à une liste de conspirateurs. Aussitôt la justice sévère vous déracine du Pont-Neuf où s’exhalait votre dernier souffle; on fulmine, d’une voix enrhumée par nivôse, un réquisitoire contre vous; on vous frète une jolie corvette de vingt-quatre pièces de canon, et on vous oblige, au nom de Thémis vengeresse, à vivre, à ressusciter, à respirer les baumes de la mer, à faire trois repas par jour, à être amoureux d’une veuve adorable, à visiter les merveilles de ce monde, universelle patrie de nous tous, et à cultiver sur une terre féconde, cent mille arpents dont le propriétaire est le soleil, lequel se laisse facilement exproprier.

—Voilà un châtiment, c’est vrai, dit Maurice.

—Maintenant, Maurice, croyez-vous être seul à jouir des bénéfices de votre châtiment? les deux tiers de nos déportés sont dans le même cas. Ils étaient morts comme vous, et comme vous ils vivent. Les hommes ne savent ni récompenser ni punir, et tout cela me prouve que nous marchons à un ordre nouveau, et que la Providence sait bien ce qu’elle fait, si les hommes ne le savent pas….

—Continuez, Alcibiade….

—Je regarde notre brave pilote qui me fait des signes inintelligibles comme un sauvage de Madagascar…. Je crois qu’il demande à être honoré de votre salut…. Saluez-le donc, Maurice, avec le plus charmant sourire de vos yeux.

—Mais cette atroce consigne ne finira donc pas?—dit Maurice, après avoir salué gracieusement son père; me sera-t-il toujours défendu de serrer la main de ce brave homme dont la vue seule me réjouit?

—Un peu de patience, Maurice, toutes les consignes de mer expirent sur terre… Attendez le moment: ce ne sera pas encore très-long.

—Continuez donc, Alcibiade, je suis fâché de vous avoir interrompu.

—Maurice, la révolution de 89 a tout déplacé; les forces vives du pays montent peu à peu du fond à la surface, et menacent d’envahir le sol tout entier. Il n’y aura bientôt plus de place pour tout le monde au festin. Aujourd’hui, chacun a le droit de vivre, et chacun soutiendra son droit.

La mot égalité a traversé l’air, cela suffit, il ne retombera pas au néant. L’avenir est un créancier qui se prépare à demander beaucoup au passé son débiteur: il faudra payer à l’échéance; avisons. Un homme avait très-bien compris tout ce que le présent doit léguer de broussailles à l’avenir: c’est Bonaparte. Sa récente campagne de Syrie est un mystère dont les esprits frivoles n’ont saisi que la moitié.

Un mot prononcé, comme une phrase d’oracle, devant Saint-Jean-d’Acre, a révélé une pensée féconde et parallèle à la situation. Après soixante assauts inutiles livrés devant la Tour-Maudite, Bonaparte résolut de lever le siège, et il prononça tristement ces paroles: Le sort du monde était dans cette tour!

—Je n’ai jamais bien compris cette exclamation, dit Maurice.

—Maurice, bien peu de gens l’ont comprise, et cela doit vous consoler. Bonaparte voulait accomplir l’oeuvre inachevée d’Alexandre. Il venait de jeter son regard aquilin sur la situation, et il comprenait qu’il était urgent de déplacer cette dévorante activité d’esprit, fille de l’éruption de 89, et de lui créer un autre foyer lointain, sur des terres en friche, et sous un soleil nouveau.

Paris, ce grand centre d’agitation, que l’imprévoyance de soixante-six rois a laissé former sur les deux rives de la Seine, Paris menaçait de devenir une cité prétorienne, toujours disposée à détruire et à élever un gouvernement quelconque, comme Byzance autrefois: il fallait donc occuper ailleurs le génie aventureux et superbe de ses enfants. Ce qu’Alexandre avait fait pour la Macédoine, impatiente du joug de Philippe, Bonaparte allait le tenter pour l’orageuse France de 89. C’était un plan merveilleux et sauveur. Il s’agissait de pénétrer jusqu’aux régions de l’aurore, avec ces soldats de fer qui ont traversé le vallon des deux Pyramides et franchi le Thabor, et de planter le drapeau colonisateur de la France dans ces fertiles plaines de Lahore qui sont arrosées par cinq fleuves, et fécondées par le soleil.

Saint-Jean-d’Acre pris, ce plan s’achevait; le sort du monde était dans sa tour. Bonaparte ne se trompait pas. Aujourd’hui, les hommes, à leur insu, semblent vouloir continuer ce plan, et on envoie des déportés aux terres lointaines. Chaque exilé de France est un grain de semence déposé sur le berceau d’une colonie. Quand se fera la moisson? Dieu le sait; après un demi-siècle peut-être; les nations peuvent attendre, elles ont la vie longue. Nous sommes, nous, sur ce navire, l’avant-garde de cette migration future qui doit soulager la France, en l’éparpillant sur les continents et les archipels lointains. Nous ressemblons à ces deux Hébreux que Josué envoya en Palestine, et qui s’en revinrent en rapportant sur leurs épaules des échantillons d’une fécondité merveilleuse, pour attirer leurs frères vers les champs promis.

—Que Dieu vous écoute, pour le bonheur de notre malheureux pays! dit Maurice en joignant ses mains.

—Quant à moi, poursuivit Alcibiade, vous verrez bientôt ce qu’un homme frivole, un aristocrate échappé de la lanterne en se déguisant en fou, un Alcibiade parisien a résolu de faire pour préparer des ressources aux hommes de l’avenir. Un soir,—c’était, je crois, le 2 nivôse,—un soir, je causais de mes penchants vicieux avec une femme à jamais perdue pour nous deux, avec la belle Lucrèce Dorio, et je lui disais que tout homme doit employer ses vices au profit de l’humanité, puisque les vertus sont si rares.

Un jour, ajoutai-je, vous me verrez mettre ma théorie en action. Ce jour est venu. Nous allons nous appliquer à l’oeuvre, vous et moi, et nous aurons avec nous de bons travailleurs. Ce que je vous dis à présent, Maurice, je l’ai dit à chacun de vos camarades en particulier, dans nos entretiens de la cabine et lorsque l’ouragan sifflait sur le pont; ils m’ont tous répondu, tous, en me serrant la main, comme vous faites en ce moment. Les hommes graves, les hommes d’État ont perdu le pays; il est temps que les hommes de plaisir et de frivolité le sauvent, sinon dans le présent, du moins dans l’avenir…. Maurice, regardez…. le point noir se lève à l’horizon!

A ces mots, le cri terre! terre! tomba du sommet des mâts, et tout le peuple du navire accourut sur le pont.

Les larmes inondaient tous les visages; tous les pavillons se hissaient aux cordages des mâts, et l’Églé saluait de son artillerie joyeuse cette terre, fille de l’Afrique et de l’Océan indien.

Alcibiade qui, dans les moments solennels, savait donner à sa figure une gravité qu’on ne lui avait jamais vue, prit Maurice par la main, et lui dit:

—Mon ami, je vous ai promis une récompense, et vous allez la recevoir.

—J’attends,—dit Maurice, avec une émotion extraordinaire.

—Maurice, votre âme est forte, et votre corps a repris toute sa vigueur. Aujourd’hui, vous pouvez supporter, sans péril, une crise violente… vous me promettez de ne prononcer aucune parole, de ne faire aucun mouvement qui puisse attirer sur nous l’attention des gens du vaisseau.

—Oui,—répondit Maurice, en fixant des yeux effarés sur son interlocuteur.

—Recueillez toute votre énergie, Maurice, il y a des coups de foudre de toute espèce; l’extrême joie et l’extrême douleur sont intolérables pour les âmes faibles….

—Oh! parlez! parlez! je suis prêt à tout entendre,—interrompit Maurice en s’agitant convulsivement sur ses pieds.

—Maurice,—dit Alcibiade en baissant la voix et montrant du doigt l’horizon,—Maurice, votre patrie est là, et votre père est ici.

Ces deux mots: Mon père! sortirent comme un murmure sourd et comprimé des lèvres de Maurice.

En ce moment, l’agitation et le désordre régnaient sur le pont du navire, et le canon de la corvette retentissait sur l’Océan.

Le jeune déporté suivit l’indication du doigt d’Alcibiade, et, en tournant la tête, il aperçut derrière son épaule un visage mouillé de larmes et deux bras qui s’ouvraient pour une étreinte.

C’était Sidore Brémond.

Les deux coeurs se fondirent en un seul coeur qui savoura, en un instant, toutes les allégresses du ciel.

Alcibiade les sépara violemment, et dit: Assez:

Puis, reprenant le ton léger et la physionomie riante:—Maurice, —ajouta-t-il,—je voudrais bien savoir ce que font en ce moment les juges qui vous ont condamné à la déportation. Comme ils seraient heureux s’ils avaient eu le bon esprit de se condamner eux-mêmes! Quel est celui d’entre eux qui n’envierait pas votre destin? Vous retrouvez votre père, vous êtes aimé d’une femme charmante, vous allez descendre dans un beau pays, vous avez la jeunesse et la santé de vos passions. Vos juges vous ont condamné au bonheur à perpétuité.

—Je vous jure, mon ami,—dit Maurice,—que je ne commettrai pas une seule faute qui puisse faire casser ce jugement.

L’Églé courait à toutes voiles, et on voyait déjà sortir de la ligne de l’horizon les crêtes bleues des montagnes et la cime des arbres du rivage africain.

 

La lettre de l’Actéon