Le trois-mâts fantôme

Frédéric Causse · Chapitre 1 sur 16

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Le trois-mâts fantôme

Le Trois-Mats Fantome

CHAPITRE PREMIER

UN CROCHET MANQUAIT

Seul dans son canot à misaine, avec le cadavre qu’il venait de repêcher fortuitement au fond de l’anse de la Fresnaye, le patron Jagu Rebecquy doublait le Bec de la Vallée, sans se douter, un seul instant, qu’il voguait dans l’une des baies les plus belles qui soient au monde.

C’était un petit homme solide à peu près aussi large que haut. Ses yeux en trous de vrille et son nez large, cassé par un coup de sabot, semblaient les uniques obstacles qui eussent pu arrêter la marche envahissante de sa barbe, espèce de forêt vierge roussâtre, et l’eussent empêchée de rejoindre les cheveux à travers le front.

Et le voisinage de «son» mort ne le remuait guère plus que la beauté incomparable de la rade de Saint-Malo, où, sous la lune, les Trois-Villes se miraient dans une mer calme.

Quand il aperçut le beau yacht de plaisance à guibre La Circé qui se balançait, blanc et or, à la longue houle de l’estuaire, vers les grèves de Bric-à-Brac, tout obombré de masses noires géométriques par les villas perchées sur la pointe de roc, il dit seulement:

—Le v’là, l’batiao!

Sur quoi, il «amena» sa misaine, puis laissa son embarcation courir doucement sur son erre.

A deux mètres de la coupée du bâtiment clair, il héla:

—Oh du yak! Y a-t-il du monde?

—Qué que tu veux, toué? fit un matelot surgissant de derrière la lisse.

—J’crois ben qu’ j’vous rapporte vot’ neyé!

Déjà des pas escaladaient les marches du rouf, et, effarés, yachtmen et hommes d’équipage penchaient vingt têtes apitoyées, hagardes ou simplement curieuses sur le petit canot mastoc, au fond duquel le corps gisait, moitié dans l’ombre, moitié—le bas—dans la lumière lunaire blafarde.

Une voix mâle, assez sèche, s’éleva:

—Vous avez retrouvé le corps de M. Labru, dites-vous?

—Ej’ sais pas s’il s’appelle de même, répondit le pêcheur touchant son bonnet… mais y a pas une heure, comme ej’ donnais un coup de senne avec les gars dans la Fresnaye, le filet s’est mis à peser qu’on en avait tout plein les bras et qu’on s’demandait si c’était pas quèque béluga qu’y avait d’dans. En fin du compte, ça c’est trouvé ce mort ici, sauf vot’ respect… Vu qu’il était frusqué en riche avec une bague en diamants et une belle montre, on a pensé à votre mossieu’ le banquier. Et voilà, Ar’gardez vouèr.

Des matelots s’étaient munis de falots dont ils concentrèrent les faisceaux blancs sur le fond sombre du canot du père Rebecquy.

Et, les yeux fermés, apparut le visage pâli du noyé, à peine gonflé par l’immersion et dans un état stupéfiant de conservation qui frappa.

Aucune bête marine n’avait, au surplus, attaqué ces restes.

Pourtant, dans le décor nocturne, tandis que des nuages couraient devant la lune presque en son plein, le spectacle faisait frissonner.

Une voix de femme s’éleva, à son tour, avec des sanglots:

—Oh! mon pauvre oncle, mon bon oncle. C’est donc vrai, vrai, que tu es mort?

Robuste, bien pris, de belle taille, l’homme à la voix sèche s’avança jusqu’à l’entrée de la coupée et, tourné vers les matelots, il commanda:

—Allons, garçons, un coup de main pour l’embarquer.

Les hommes remontèrent l’escalier de la coupée avec le corps de leur employeur défunt et, comme le banquier Labru s’était toujours montré des plus généreux envers un chacun, on ne voyait guère de visage hâlé où ne coulât une larme.

Pour quelques instants les porteurs déposèrent leur triste fardeau sur un des bancs du pont de teck.

La nièce du mort, Georgette Kerbrat, le contemplait dans une pose qui disait son accablement.

Sans être ce qu’on nomme une beauté, elle dégageait un charme puissant, avec ses cheveux blond doré et son teint d’aurore naissante, malgré sa face un peu carrée, ses pommettes un peu trop saillantes, sa bouche grande, mais bien dessinée et qu’éclairaient des dents de nacre.

En dépit même de son chagrin, ses vingt ans rayonnaient, superbes.

 

*

 

Aux couleurs, au désordre près de ses cheveux, le banquier semblait tel que ce lundi soir de la semaine précédente où—pour la dernière fois—on l’avait vu se retirer dans sa cabine après un gai et cordial bonsoir à ses hôtes, dont trois étaient ses parents proches et le quatrième un ami…

Celui-ci, Annibal Diény, un ancien camarade de cercle à peu près ruiné par le jeu, avait—en revenant de Guyane, où il s’était fait prospecteur—offert à Labru d’exploiter, de compte et demi avec lui, des filons de quartz aurifère situés près des Tumuc-Humac et qui, éloignés de la côte, ne pouvaient être mis en valeur sans un capital important.

Élégant, fort beau de visage, agréable, disert, ce Diény était une sorte de séducteur. Avec de gaies prunelles vertes où brillait une flamme spirituelle, il savait plaire infiniment, disait aux gens les choses mêmes qu’ils souhaitaient le plus entendre et, sitôt qu’il n’était plus là, tout le monde le réclamait.

Très volontiers, le banquier avait lié partie avec lui…

… Tandis que Georgette sanglotait, les épaules secouées par des spasmes, Annibal avait très grand’peine à contenir son émotion.

A ses côtés, Georges Kerbrat, administrateur colonial, le frère aîné de Georgette, ne paraissait pas moins ému.

Seul, le jeune homme à la voix sèche, médecin de marine actuellement en congé de convalescence, neveu de Labru, lui aussi, et co-héritier du banquier avec Georges et Georgette Kerbrat, semblait rester fort maître de soi et, en fait, presque indifférent.

Le visage aux traits réguliers, aux cheveux noirs, aux yeux foncés conservait son expression habituelle, presque impassible, trop sévère pour ses vingt-sept ans et que venait durcir encore une balafre au sommet du front, vestige d’une blessure reçue, il y avait à peine trois mois, lors des événements de Shang-Haï, où l’équipage de son croiseur avait dû débarquer en hâte pour protéger les concessions.

D’un air qu’on eût dit agacé, il arrêta la jeune fille qui, dans l’excès de sa douleur, faisait mine de se jeter sur le corps de son oncle chéri sans cesser ses gémissements.

Sur le même ton monotone où vibrait comme de l’ironie, tout en maintenant sa cousine, il l’admonesta:

—Allons, Gette, il faut être raisonnable, voyons!

Celle-ci ne s’étonnait pas trop de ces manières flegmatiques.

Pour elle, cette sorte de «carapace» dissimulait un cœur très tendre, altruiste, qui avait pudeur à se manifester aux autres…

De grandes qualités affectives, perceptibles pour elle seule, l’avaient attirée de tout temps vers ce cousin proche que beaucoup,—et Georges Kerbrat tout le premier—trouvaient assez antipathique.

Elle disait bien souvent:

—René. Il faut le connaître pour l’aimer et l’aimer pour le bien connaître.

 

*

 

En retrouvant son défunt oncle dans ce cadavre lamentable, Duroc s’était uniquement borné à secouer la tête. A présent, calme et méthodique, il veillait à ce que Labru fût transporté et décemment installé dans la belle cabine qu’il avait habitée vivant.

Diény, d’un coup léger de coude, le désigna à Georges Kerbrat.

—Regardez-le, murmura-t-il… est-il étonnant de sang-froid? Ce ne sont pas les sentiments qui l’étoufferont! Ah! que les hommes peuvent donc être différents!

Le yacht se trouvait commandé par un capitaine au long cours, assez vieux jeu, M. Kerhir, un personnage plutôt sauvage qui n’aimait pas, à l’ordinaire, frayer avec les passagers.

Entendant ce qui se passait, il était sorti de chez lui, en reboutonnant sa vareuse.

René Duroc l’interpella.

—Vous êtes au fait, capitaine… Oui? Veuillez donc avoir l’obligeance d’expédier un homme à terre prévenir les autorités… Nous avons tous hâte que l’enquête soit terminée, tant pour nous-mêmes que pour Mlle Georgette dont ces formalités pénibles vont mettre les nerfs à rude épreuve.

C’était un bonhomme au teint gris, aux favoris coupés très ras, et qui promenait dans la vie une bouche amère, mécontente, un air constamment vexé.

Il fit trois pas pour s’éloigner, puis se raidissant tout à coup, revint vers le jeune médecin.

—Faites excuse, monsieur, j’ai grand’peine de la perte de M. Labru qui fut toujours «très bien» pour moi. Mais les morts ne nous font point vivre, pas plus qu’on ne vit avec eux et chacun a l’obligation de songer au pain de ses mioches. Puis-je savoir si vous comptez conserver le yacht ou le vendre?

—Comment? fit Duroc interdit.

—Oui, personne n’ignore que vous êtes un des héritiers du défunt, avec Mlle Georgette et M. Georges, au même titre. C’est pourquoi je me suis permis de demander vos intentions pour pouvoir me chercher un poste dans le cas où vous vendriez.

Duroc eut un mouvement de bouche qui marquait son étonnement de la hâte du capitaine et il répondit, un peu raide:

—Je ne sais ce que voudront faire mes cousins; je m’y conformerai. Mais, au surplus, le testament de mon oncle est loin d’être ouvert…, et il serait malséant à moi de marquer la moindre intention, quant à présent, à mon avis.

C’était là la convenance même, mais le capitaine, un bilieux, interpréta cette réponse comme une fin de non-recevoir. Il se sentit donc menacé dans ses intérêts pécuniaires qui lui étaient très près du cœur.

Et il s’éloigna en pestant contre ces «faillis chiens d’avares» qui héritent de tant de millions, sans seulement savoir s’en servir.

René Duroc se doutait peu que son attitude tranchante lui faisait un ennemi de plus.

 

*

 

Il y avait juste six jours que le banquier Georges Labru avait disparu, après s’être retiré vers onze heures du soir dans sa cabine, ainsi qu’il en avait coutume.

On ne l’avait plus revu depuis.

Prévenues, les autorités avaient entrepris aussitôt des investigations actives, mais celles-ci étaient restées vaines.

Duroc semblait l’avoir prévu.

Alors que les Kerbrat, Diény et les hommes mêmes de l’équipage persistaient dans une confiance, plus instinctive que raisonnée, il avait, trente-six heures après la disparition de son oncle, déclaré de son ton uni:

—J’estime, pour ma part, inutile de poursuivre toutes ces recherches. Nous ne le retrouverons plus, ou, en tous les cas, point vivant.

Paroles qui avaient eu le don de glacer Georgette et de mettre Diény et Kerbrat en colère…

 

*

 

Les deux neveux et l’associé du défunt s’étaient relayés jusqu’au matin pour la veillée funèbre.

Ce fut seulement vers dix heures que se présenta le médecin de l’état civil, accompagné du commissaire central de Saint-Malo, lui-même, qui avait cru devoir se déranger, en raison de la notoriété du mort et du bruit fait par la nouvelle de son étrange disparition.

Duroc, assez naturellement, voulut accueillir le docteur en sa qualité de confrère.

—Votre besogne sera vite faite, mon cher collègue, lui dit-il, quand on eut éloigné Georgette pour lui épargner le spectacle des constatations nécessaires. Étant donné les circonstances, ce ne saurait être autre chose qu’une simple formalité.

Si courtoise qu’elle fût d’intention, cette désinvolture tombait mal. Ce médecin-là, fort jaloux de ses prérogatives, le chef couvert d’un haut de forme, la nuque bordée d’un bourrelet de graisse jaunâtre, s’avançait, pompeux, derrière un ventre en tonne… et prétendait n’être point traité comme quantité négligeable.

De plus sans trop savoir pourquoi il était, par surcroît, hostile à la médecine navigante.

Aussi, tout de suite cabré, répondit-il de sa voix la plus solennellement tranchante:

—La constatation d’un décès, surtout lorsqu’il est survenu dans des circonstances aussi graves, ne saurait jamais être, monsieur, une «simple formalité» aux yeux d’un praticien, conscient de sa haute mission sociale. Soyez assuré que je ferai fort soigneusement mon devoir, et dans toute son étendue.

—A votre aise, repartit René, très amusé par cette morgue et le laissant un peu trop voir.

Quant au pointilleux médicastre, enchanté de faire enrager des héritiers, il entreprit son examen post mortem avec une minutie extrême, sans se priver de questionner, d’un ton de juge d’instruction, les personnes qui l’entouraient sur les circonstances supposées de la mort du pauvre Labru.

A son grand dam, il ne trouva d’ailleurs rien qui fût anormal.

—Ma foi, conclut-il, l’air pincé, il est probable que le défunt est tombé à l’eau, fortuitement… A moins qu’il ne s’y soit jeté… ou qu’on ne l’y ait précipité. Vous m’affirmez qu’il n’avait pas d’idées noires et que ses affaires ne périclitaient aucunement?

—Nous vous répétons qu’il était la gaîté même et que jamais ses entreprises n’avaient marché d’une manière plus brillante… fit Kerbrat un peu agacé par les manières du docteur.

—Nul à bord ne lui en voulait, n’avait de rancune contre lui?

—Faut-il encore vous confirmer que chacun ici l’adorait? Car il était la bonté même, quoiqu’un tantinet coléreux…

—A mon avis on ne peut pas motiver cette mort autrement que par un accident fatal, ajouta Duroc, n’est-ce pas, Georges?

—Pleinement de ton avis, René.

Déférent, Diény, dès l’abord, s’était rapproché du médecin et suivait d’un air captivé ses investigations rituelles…

On le vit soudain se pencher et examiner le visage du cadavre avec attention. Il se releva peu après, les sourcils froncés, en disant:

—Regardez donc cette écorchure à la base de l’oreille droite. Il me semble, docteur, qu’elle présente quelque chose de singulier. Si je possédais votre science, je saurais mieux m’exprimer.

Flatté, l’Esculape malouin scruta la blessure minuscule signalée par le prospecteur.

L’effleurant doucement de la main, il fut étonné de sentir sous ses doigts un petit corps dur.

Il tira alors de sa trousse un bistouri, avec lequel il incisa la peau grenue, puis, à l’aide d’une pince, il saisit ce qu’il prenait pour une esquille, un fragment d’os, et le posa sur un carré de papier blanc.

—Qu’est-ce donc que cette esquille-là? fit-il de son ton doctoral. Je ne vois pas trop à quel os je pourrais bien la rattacher… et je puis dire que je connais à fond mon ostéologie. Je ne comprends pas, au surplus, de quelle façon cela a pu s’introduire ainsi dans les chairs. Cela me paraît bien étrange!

Tous ceux qui étaient dans la pièce approchèrent pour considérer la trouvaille incompréhensible.

Diény, Kerhir et son «second», le petit lieutenant Mustelet, se détournèrent successivement, avec des visages qui avouaient perplexité ou ignorance.

Georges Kerbrat qui, lui aussi, avait examiné l’esquille avec un soin particulier, s’éloignait en monologuant: «Sais pas ce que ça peut bien être» quand il s’écria:

—Ah! mais, tiens!…

Revenu vivement sur ses pas il reprit très attentivement l’examen du bizarre objet.

C’était un fragment d’os menu, mais recouvert d’une couche d’émail, qui avait la forme d’une dent canine fortement recourbée et quasiment microscopique. On eût dit d’une dent de souris.

Kerbrat paraissait fort troublé. Le commissaire s’en aperçut.

C’était un homme correct, civil, sans aucune rudesse policière, à l’air d’un bon bourgeois cossu.

—Il semble, insinuat-il doucement, que cette trouvaille vous rappelle ou vous suggère quelque chose.

Mais l’ancien administrateur colonial s’était ressaisi. Il secoua sa forte tête, projeta ses grosses moustaches blondes dans une sorte de moue bonasse:

—Non, dit-il nettement, je croyais, mais je me suis sans doute trompé et je n’en sais pas plus que vous.

—Pourtant! reprit le commissaire, qui déjà dressait l’oreille.

Le magistrat n’était nullement disposé à lâcher prise.

Il passa en revue rapide les personnes qui l’entouraient.

Diény semblait fort attentif et considérait, lui aussi, non sans quelque curiosité, les autres acteurs de la scène.

Kerbrat, dans ses petits souliers, on le sentait, eût donné gros pour se trouver très loin de là. Il tâchait de faire bonne contenance, mais parvenait malaisément à dissimuler une vraie gêne.

Quant à Duroc, indifférent en apparence à tout cela, il regardait, par un hublot, la ville de Saint-Malo mirer au loin ses remparts dans la mer.

Le commissaire s’obstina:

—Monsieur, je ne sais quelles convenances vous empêchent ici de parler. Mais, si vous savez quelque chose au sujet de cette… esquille-là, votre devoir impérieux est de le dire, quelles qu’en puissent être les conséquences par ailleurs!

Kerbrat était franc comme l’or. Il lui était fort impossible de dissimuler longtemps.

Sa face débonnaire et sans ruse révélait un trouble violent.

Plus le commissaire, dont le flair professionnel se réveillait, le pressait de questions rapides, plus il paraissait au supplice.

A la fin, il se décida.

—Voilà, je suis un colonial et ce morceau d’os me paraît ressembler beaucoup, oui beaucoup, à un des crochets venimeux du serpent-corail, vous savez: ce minuscule ophidien dont les morsures sont mortelles.

—Vous êtes naturaliste, peut-être?

—Non, j’étais administrateur. Un chef indien, un Roucouyenne, m’avait donné une petite boîte assez curieusement travaillée, en bois de rose, et qui contenait une douzaine de ces crochets de «corail» enduits de venin. En me les offrant, le sachem m’assura, en parfait sauvage, qu’ils pourraient m’aider, quelque jour, à me défaire de mes ennemis.

—Et où se trouve cette boîte?

—Elle doit être à bord, j’imagine! J’en ai fait cadeau ces temps-ci au docteur Duroc, mon cousin, qui achève, précisément, une étude sur les venins.

—Vous avez cette boîte? demanda le commissaire en se tournant vers le fiancé de Georgette.

—Mais oui, répondit le médecin de marine devenu très pâle sous l’effet de l’accusation implicite qui pesait sur lui après cette révélation. Je vais la prendre dans ma cabine.

—Souffrez que je vous accompagne.

Et le magistrat se lança à la suite de René Duroc avec une hâte qui disait fort clairement:

«Toi, mon bonhomme, si tu crois que je vais bonnement te laisser le temps de «truquer» cette affaire-là, tu te trompes!»

Se sentant sur la bonne piste dans une affaire d’envergure, il entendait mener les choses avec adresse et en tirer le maximum d’avancement.

Aussi suivait-il, pas à pas, le jeune médecin de marine, en le guettant du coin d’un œil redevenu professionnel. Pour le coup, il n’avait plus l’air du bon bourgeois de tout à l’heure.

 

*

 

—Qu’est-ce que tout cela signifie? demanda assez naïvement Diény, qui semblait étonné du tour pris par les événements.

—Que j’ai bien involontairement mis en cause le pauvre René, répondit Kerbrat, mécontent. J’ai beau ne pas l’aimer beaucoup, je n’eusse voulu, pour rien au monde, lui causer un pareil ennui. En tout cas, il n’aura sûrement aucune peine à se justifier.

—Soupçonner Duroc d’un tel crime est ridicule! reprit Diény en haussant ses larges épaules. D’ailleurs—_is fecit cui prodest!_—l’auteur du crime, selon l’adage, est celui auquel il profite. Quel intérêt pour Duroc de supprimer ce bon Labru dont il savait pertinemment être l’un des co-héritiers?

Le capitaine Kerhir cracha et intervint d’un ton bourru:

—Loin de moi, bien sûr, de charger M. Duroc, qui est sûrement incapable d’une pareille action, mais selon moi, votre raisonnement, monsieur, n’est pas des plus solides…

«Le «patron» se portait drûment. Il avait une santé de fer et conservait encore au moins, malgré la cinquantaine passée, une trentaine d’années dans la peau! Il y a, des fois, des héritiers plus pressés qu’il ne le faudrait.

—Certes! répondit l’ancien clubman, mais, dans l’espèce, je mettrais bien ma main au feu que le docteur est complètement incapable…

—Bien sûr! bien sûr! je ne dis pas! riposta le têtu Kerhir d’un ton assez mal convaincu.

 

*

 

Le commissaire et le médecin de marine rentrèrent à l’instant, l’un serrant toujours l’autre de près.

—Messieurs, fit alors gravement le policier, je n’ai voulu ouvrir cette boîte qu’en votre présence. Monsieur Kerbrat, je vous prie, combien contenait-elle de crochets?

—Douze, monsieur le commissaire.

—Vous en êtes certain, n’est-ce pas? Vous comprenez toute l’importance que peut avoir votre réponse?

—Je l’affirme, et je jurerais, d’ailleurs, s’il en était besoin.

Sur une feuille de papier blanc, assis à la table de Labru, le commissaire fit glisser tout le contenu de la boîte aux bizarres sculptures primitives.

Et du bout d’une plume, il compta très soigneusement les crochets semblables en tous points à celui que le médecin malouin avait retiré de l’oreille du mort.

Il les compta deux fois, trois fois et, à chaque fois, en trouva onze. Il conclut:

—Il manque un crochet. Vous l’admettez, monsieur Duroc?

—Je l’admets, dit l’interpellé, toujours aussi calme, quoique très pâle, mais je ne me l’explique point. Le hasard a fait que, trois jours avant la disparition de mon oncle, je les ai comptés. Il y en avait alors bien douze!

Le commissaire le leva:

—René Duroc, je vous invite dès à présent à vous tenir à la disposition du juge d’instruction qui sera désigné, à mon retour, par le Parquet. Je ne vous cache point, au surplus, que je vous mets en surveillance.

—J’affirme que je suis innocent du crime que vous semblez vouloir m’imputer, monsieur, répondit le jeune médecin d’une voix ferme. Je n’en suis pas moins à vos ordres…

—Les apparences sont contre vous. Mon rapport ne peut que conclure à votre inculpation formelle. Le Procureur appréciera. Je vous souhaite, pourtant, pour l’honneur de l’uniforme que vous portez, de parvenir à dissiper les lourdes charges qui pèsent sur vous.

Puis, se tournant vers le médecin de l’état civil presque hilare, tant il détestait cordialement ses collègues de la marine, le policier ajouta:

—Naturellement, vous refusez, docteur, le permis d’inhumer; j’enverrai chercher le cadavre, tout à l’heure, aux fins d’autopsie.

Et, suivi de son très replet et pompeux petit acolyte, le magistrat se rembarqua, laissant les habitants du yacht dans un état de trouble extrême.

 

*

 

Trois heures plus tard, deux inspecteurs venaient pour arrêter Duroc, qui s’était enfermé, morose et silencieux, dans sa cabine.

Pas un seul instant le médecin de marine ne parut vraiment atterré, comme le sont souvent les innocents en pareil cas. Il ne protesta pas, non plus, avec l’indignation que montrent certaines natures plus expansives.

Il semblait accepter ce coup du sort avec un fatalisme… qu’un brin de malveillance eût pu faire admettre comme un aveu.

Avant qu’il partît, encadré par les deux inspecteurs locaux, ses deux cousins lui prodiguèrent au moins des marques de sympathie.

—René, dit Kerbrat désolé, tu me pardonneras, mon vieux. Je ne pouvais faire autrement.

—Il faut toujours faire son devoir, quoi qu’il en coûte, mon cher ami, répondit le jeune médecin dont la voix ne s’altérait point.

Quant à Georgette, les yeux embués, elle s’écria passionnément:

—René, je te sais innocent. Embrassons-nous et sois bien sûr que nous ferons tout notre possible pour te tirer bientôt de là.

«Cet atroce mystère finira par s’éclaircir un jour ou l’autre.

—Espérons-le, fit le marin avec un haussement d’épaules.

Il embrassa sa fiancée et c’est le seul moment où l’on vit une émotion fugitive passer sur son visage rigide.

Diény lui serra également les deux mains avec élan.

—Mon cher, je ne croirai jamais à votre culpabilité, quand bien même on me la prouverait d’une manière irréfutable.

Têtu, dans sa rancune, Kerhir, le vieux capitaine au long cours s’affairait à donner des ordres.

Une fois Duroc descendu dans le canot avec ses gardes, il dit au lieutenant Mustelet:

—Mal hypothéqué le Monsieur. Tiendrais-pas à être dans sa peau. J’y aurais trop peur pour ma tête!