Le trois-mâts fantôme
Chapitre III
LES «HOMMES D’ÉVASION»
Depuis plusieurs jours déjà, les voyageurs s’ouvraient péniblement un chemin à travers la forêt vierge, brousse inextricable sous les arbres puissants et serrés.
Aussitôt débarqués à Cayenne, Annibal Diény et Georges Kerbrat, qu’accompagnait son boy chinois Chang, s’étaient mis en route vers les monts Tumuc-Humac, non loin desquels gisaient les filons naguère découverts par le clubman ruiné, et qui avaient motivé son association avec le banquier défunt.
De Cayenne, ils gagnaient le Maroni et remontaient le fleuve sur un de ces petits bateaux qu’on appelle tapouille.
A Saint-Laurent, ils avaient engagé des piroguiers nègres et des porteurs de même race,—gens tout disposés à participer aux chances de l’expédition, moyennant un faible salaire, à condition que, l’or trouvé, ils pussent travailler au placer et s’enrichir d’un tant pour cent sur les bénéfices.
Noir comme eux, un chef d’équipe les commandait directement, sous la surveillance d’un contremaître portugais, nommé Diégo, petit homme à la peau et au poil très noirs, au visage sympathique et qui était costumé comme un flibustier d’opéra-comique.
A quelques quatre-vingt kilomètres de l’embouchure, on avait dû quitter la tapouille pour les pirogues instables… et commençait alors la remontée hasardeuse du cours d’eau constamment coupé de rapides vertigineux et de récifs redoutables.
Puis on avait abandonné le Maroni pour s’engager dans la rivière Marouini. Enfin était venu le moment que la rivière cessant d’être navigable, on avait dit adieu aux pirogues.
*
C’était à présent la partie la plus dure du dur voyage.
… La file des quinze porteurs nègres,—dont les premiers se relayaient constamment pour tailler la route à grands coups de sabres d’abatis à même l’enchevêtrement désordonné des buissons et des lianes—s’avançait dans une atmosphère qui semblait consistante.
La chaleur effroyable, humide et lourde faisait rouler de vrais ruisseaux de sueur sur les torses luisants.
Mais les noirs marchaient avec aisance.
Le boy Chang «tenait le coup» presque aussi bien qu’eux. Quant aux deux Blancs, il leur semblait fondre, s’évaporer jusqu’au sang. La vie intense de la forêt les absorbait, positivement. Ils n’en étaient plus que des éléments, croyaient perdre leur personnalité…
… Le chef d’équipe des piroguiers et porteurs, un nommé Carila, sorte d’hercule noir au corps admirable, s’approcha de Diény, à qui son expérience de la Guyane conférait le commandement de l’expédition et lui dit avec importance:
—Missié, vous entendez: singes ’ouges commencent à hu’ler. Soleil va se mett’e dans le lit. L’est temps de t’ouver un emplacement pou’ camp.
—Il a raison, fit Diény, en s’adressant à Georges Kerbrat, qui marchait assez péniblement. N’oublions pas qu’il n’y a pas de crépuscule, ici, et que la nuit tombe d’un bloc.
—Je m’en remets à vous, mon cher, répondit l’administrateur d’un ton las.
Il avait les joues creuses, le teint pâle et souffrait de la fièvre.
—Tenez pou’ dit à vous, reprit Carila, d’un ton solennel d’orateur s’adressant à dix mille personnes, et en continuant à manger les r, tenez pou’ dit à vous, vous mounes-là, que mauvais ma’cher dans la nuit, mauvais et même, ça, pas possible. Sentier ou pas sentier, se’pents do’ment en t’ave’s la ’oute. Si vous piler dessus, i piquer et vous c’ever toute suite!
Diégo appuya cette opinion d’un coup de tête affirmatif. Au surplus, personne n’y contredisait.
En effet, autour d’eux, herbes et fourrés bruissaient de frôlements inquiétants et multiples. Des panaches de graminées ondulaient soudain sans nulle brise. Sur les troncs centenaires couraient agilement d’énormes et hideuses araignées-crabes…
Or, sur un assez large espace, la terre, touffue d’herbes et de buissons, se trouvait libre d’arbres. L’œil exercé de Carila avait tout de suite reconnu la position. Expert en choses guyanaises et homme d’initiative, il s’écria:
—Nous fai’ place là, mou ché. Halte ici, vous mounes-là!
Ce ne fut pas long. Dix sabres d’abatis entrèrent en danse. En un clin d’œil, herbes et buissons furent rasés sur un cercle de dix mètres de diamètre et toute une provision de bois mort se trouva amassée auprès d’un foyer composé de quatre pierres. Cependant, Choquant Naso, Charmant Beauvisage et Publius Porphyre, aux faces et aux torses d’ébène, qui étaient de cuisine pour ce jour-là, s’occupaient de dresser un trépied où suspendre la marmite et de creuser un trou dans lequel tout à l’heure, le rôti cuirait à l’étouffée.
Diény frappa sur l’épaule de Kerbrat.
—Ah! ça va être bon, ce soir, de faire trêve à la saucisse-purée de pois en conserve!… Cheer up, old chap!… il y a de l’agouti.
Néron Moulinet et Caïus Chosette achevaient de dépouiller le rongeur tué au passage par l’ancien clubman et qui allait si heureusement améliorer l’ordinaire monotone et peu appétissant des voyageurs.
Comme, sur le lieu du campement, chose rare à la Guyane, le sol était quelque peu sablonneux et formait un très faible tumulus qui éliminait l’humidité partout ailleurs répandue, il avait été décidé que, pour plus de régal, le rôti cuirait à l’océanienne, enveloppé de feuilles, et inhumé avec des pierres rougies à blanc.
Pour une fois, il n’était pas à craindre que cette fade odeur de décomposition qui caractérise le terreau guyanais, fait d’accumulations de feuilles pourries, se mêlât à l’arome de la bonne venaison.
Les préparatifs achevés et le rôti cuit à point, toute la troupe s’asseyait autour de la table, mise à même le sol, quand on vit Carila froncer les sourcils, tourner la tête, faire palpiter ses narines à l’évent…
Tout à coup, il s’écria:
—Aux armes, citoyens!
En même temps, il se levait d’un bond et sautait sur son fusil.
Tous ceux des hommes qui étaient armés l’imitèrent sans lui poser de questions et se formèrent en ligne, tournés vers la direction d’où les sens affinés du noir chef d’équipe avaient senti venir le danger.
—Mounes, là! murmura encore le nègre herculéen.
Des hommes?
A la Guyane, cela est souvent plus à redouter que les fauves et les serpents.
A présent, les Blancs eux-mêmes entendaient venir à eux un froissement continu de broussailles, un craquettement de branchettes cassées.
Soudain, tous les fusils se levèrent. Entre les troncs, à travers l’enchevêtrement des lianes fleuries d’orchidées étranges, on commençait à distinguer trois formes humaines qui s’avançaient dans la nuit vers le rougeoiement du feu, phare de la civilisation perdu dans cet enfer de végétation furieuse.
Mais les nouveaux venus levèrent les bras pour bien montrer qu’ils n’étaient point armés ou, tout au moins qu’ils ne voulaient point faire usage de leurs armes, et toutes les crosses retombèrent à terre.
—Z’hommes d’évasion, annonça Carila.
Diégo expliqua qu’il s’agissait de forçats évadés du bagne.
Ces trois individus aux yeux hagards, aux faces hâves, brûlées par le soleil effroyable, griffées par les ronces, aux membres décharnés envahis par les chiques et couverts de plaies, semblaient morts de fatigue. Ils faisaient peine à voir.
L’un d’eux, sorte de gnome aux cheveux blancs, au visage ridé, à l’expression triste et débonnaire, était particulièrement pitoyable.
Faible et agité d’un tremblement continuel, il regardait les voyageurs d’un air humble, honteux et, à la vue du feu, du campement relativement confortable… du repas en train, ses yeux éraillés s’étaient remplis de larmes. Ils avaient dû pleurer souvent, ces yeux-là!
Après un instant d’arrêt, les trois misérables avaient recommencé d’avancer.
—Halte! cria Carila, ou nous ti’er!
Ils s’arrêtèrent brusquement, de nouveau, et le gnome, à peine plus grand et plus fort qu’un enfant de dix ans, prononça d’une voix cassée:
—Y a pas de danger. On n’est pas armés. Vous nous fouillerez et on vous remettra nos couteaux. On se rend. On en a assez! Vous pourrez bien nous «donner» si ça vous plaît. On s’en moque.
—Ne soyons pas durs à ces malheureux! s’écria Kerbrat, remué. Quel mal voulez-vous qu’ils nous fassent, dans un état pareil d’affaissement?
Le fait est que ces infortunés, eussent-ils été naguère les plus terribles des bandits, n’avaient rien d’effrayant. En eux, tout était lamentable.
En dépit de l’opposition de Diény, qui estimait imprudent de se fier à de pareilles gens, on les laissa approcher, mais non sans les avoir de nouveau couchés en joue, tandis que, sur injonction, ils remettaient les bras en l’air. On les fouilla; on leur prit leurs couteaux et ils purent s’asseoir dans le campement non loin du feu tutélaire qui les défendrait des fauves, des reptiles et des vampires, par la lumière… des moustiques insupportables, par la fumée.
On leur donna alors à manger et à boire. Puis, le café pris et appuyé d’un bon coup de tafia, ils parurent un peu moins écrasés et racontèrent leur histoire.
Il y avait là un caissier voleur—le gnome,—un assassin—par colère d’ivrogne, prétendait-il,—un faussaire—pour s’amuser!—Envoyés sur un chantier de l’intérieur, ils avaient réussi à s’enfuir avec un quatrième qui, depuis, avait été tué par un serpent. Mais après avoir erré des jours et des jours—et des nuits, quelles nuits!—dans ce labyrinthe de verdure, ils n’avaient jamais pu réussir à passer en «hollandaise».
A chaque fois qu’ils avaient approché du Maroni, ils s’étaient heurtés à des embuscades d’Indiens Roucouyennes, avides de toucher les primes assurées pour l’arrestation des forçats évadés, et n’avaient échappé qu’à grand’peine, soit à la capture, soit aux flèches empoisonnées. Ç’avait même été là une grande chance pour eux, car les terribles Peaux-Rouges restent le plus souvent invisibles jusqu’au moment où il est trop tard pour les fuir.
Depuis longtemps, les malheureux ne vivaient plus que de racines semblables à celles qu’ils voyaient manger par les singes, car ils tremblaient sans cesse d’absorber quelque plante vénéneuse, et leur épuisement était extrême.
Mais, depuis qu’ils s’étaient un peu refaits de larges portions d’agouti et de tafia, ils se reprenaient à espérer, et l’assassin demanda:
—Alors, maintenant, vous allez nous «donner», pour toucher la prime?
Les nègres ne répondaient rien encore, la prime n’étant pas à dédaigner pour eux, mais Diény prit la parole:
—A quoi bon? Nous avons d’autres chiens à fouetter. Nous ne sommes pas des policiers, mais des prospecteurs.
Ce n’était pas difficile à voir d’après l’équipement des membres de l’expédition dont plusieurs portaient la batée[1] au côté et les fuyards s’en étaient bien doutés. Le faussaire eut un grand soupir et murmura:
[1] Plat de feu ou de bois d’environ 50 centimètres de diamètre, qui sert au lavage grossier de la terre aurifère.
—Vous en avez de la chance, de pouvoir chercher tranquillement de l’or, tandis que nous ne songeons, nous autres, qu’à sauver notre peau. Bien probablement les bêtes nous auront mangés avant que nous soyons enfin en hollandaise!
—Malheureux, dit Kerbrat, si de telles souffrances pouvaient seulement vous empêcher de retomber dans les «erreurs» qui vous ont envoyés ici, vous n’auriez pas payé trop cher votre rédemption. Restez pour cette nuit avec nous, bien que nous ne nous souciions guère d’être vus en votre compagnie. Quand vous aurez repris vos forces, comme vous n’êtes pas très loin de la frontière, une nouvelle tentative vous réussira peut-être?
Il vit bien que sa bonté touchait ces hors-la-loi qui le remercièrent avec une émotion véritable, eux qui n’avaient quitté les horreurs du bagne que pour retomber à celles de la forêt dévorante.
Pour la première fois depuis bien longtemps, on les traitait en hommes et non comme des bêtes féroces ou comme du gibier.
—Vous, dit le gnome, avec un nouveau larmoiement dans les yeux, vous êtes un bon type. On n’en voit pas beaucoup comme vous.
Les colis une fois rangés, il fallut allonger les cordes des hamacs pour pouvoir les suspendre d’un arbre à l’autre, les troncs se trouvant éloignés. Puis les tours de veille établis par les règlements de l’expédition furent rappelés aux hommes qui les acceptaient de bon gré.
Ne fallait-il pas que, toujours, quelqu’un s’appliquât à entretenir le feu, car les nègres superstitieux craignent fort les méfaits de Jonao, de l’_Homme-Grands-Bois_, des Maskilis et de Maman-di-l’eau, survivances nègres de l’Ankou breton, des ogres et des sirènes sur lesquels ils racontaient intarissablement des histoires effrayantes et puériles, quand ils causaient autour du foyer en fumant et en jouant du banjo, avant que d’aller au hamac:
—Moi l’ai vu, Jonao, une nuit que do’mais pas. L’est venu jusqu’au bo’d de l’omb’e! L’avait ine gand ba’be, la tête et les pieds ’etou’nés dans le dos et ma’chait le de’iè’e le pouemier. L’a voulu me fai’ signe, mais l’ai pu fe’mer les yeux. Aut’ement, c’était fini de Polyphème Numé’o, fils de mon pè’e.
—Maman-di-l’eau, a’angée comme qu’anguille, lever son tête pa’ dessus la su’face, missié, et vous ’ega’de avec son z’yé et li dois suiv’e jusque dans sa cave’ne où te manger!
Seul le feu protège contre ces monstres et leurs charmes, comme il protège contre les bêtes et, même endormis, les gardiens du foyer l’entretiennent machinalement.
Mais peut-être la présence peu souhaitée des hommes d’évasion fut-elle, aussi, pour quelque chose dans le surcroît de précautions qui furent prises ce soir-là.
D’eux-mêmes, les hors-la-loi s’étaient installés un peu à l’écart du feu et, comme Dizenier le gnome était le moins fort des trois évadés, ce fut lui qui s’en trouva le plus loin.
La nuit se passait, à peine troublée par les claques retentissantes des nègres écrasant sur leurs torses des maringouins égarés et par trop audacieux. Vers deux heures du matin, les singes rouges commencèrent à hurler et des rauquements proches annoncèrent le passage de quelque cougouar en chasse.
Bien que l’animal soit fort redoutable par sa force et son extraordinaire agilité, alors surtout qu’il a faim, personne ne s’en inquiétait autrement, tant on était fait à dormir sur ces musiques-là, tant on avait de confiance dans la protection du feu flambant… quand le rauquement se répéta tout près du camp.
Tous les dormeurs eurent l’impression d’un bond souple. Un faible cri s’éleva et chacun fut debout, sentant qu’un malheur venait d’arriver, sans pourtant qu’on sût au juste lequel.
Ce fut encore Carila qui trouva l’explication.
—’tit homme d’évasion, couguar enlevé, mou ché! Bête-là pas p’is meilleu’ mo’ceau!
—C’est Dizenier qu’il a emporté, le cougouar! cria la voix épouvantée de l’un des deux forçats restant.
Ces hommes étaient braves. Cependant, ils restaient à se regarder, sincèrement désireux de secourir le pauvre Dizenier, mais n’osant se risquer à la suite du fauve, tant le lion-puma est dangereux dans sa colère.
Bien que fatigué par la fièvre, Kerbrat, lui, n’hésita que deux secondes.
A la troisième, il se jeta à corps perdu dans la forêt, une machète au poing, malgré les avertissements pressants des noirs qui cherchaient à le retenir:
—Ça servi’ d’rin, missié, et cougouar manger vous!
Le cougouar, lion d’Amérique dépourvu de crinière, est de taille fort inférieure à son homonyme d’Afrique. Chargé du poids du pauvre Dizenier, qu’il s’était jeté sur l’épaule, l’animal ne pouvait aller vite.
Guidé par les gémissements de la victime, Kerbrat fut bientôt sur ses traces.
Se sentant poursuivie et gagnée de vitesse, la bête féroce, qui cherchait le lieu de se repaître tranquillement, posa sa proie à terre, la maintint sous une de ses pattes griffues et attendit l’audacieux qui prétendait la lui arracher.
Ramassée et frémissante, le ventre au ras de terre, elle montrait ses terribles crocs, babines et moustaches retroussées.
A la vue de Kerbrat qui s’avançait sans peur, elle se détendit avec une promptitude extraordinaire, sembla voler en l’air et fut près de s’abattre sur l’ancien administrateur qui, heureusement, la guettait.
Il fit un léger bond de côté, calcula bien sa distance et, à l’instant même où le cougouar touchait le sol, d’un revers de sa lame, il lui trancha la gorge net!
Mais la vitalité des félins est telle que l’animal trouva encore la force d’atteindre son ennemi, et de le frapper à la hanche d’un formidable coup de griffe. Puis il se laissa tomber, mort.
Aux appels de Kerbrat, à terre, les nègres accoururent, ramassèrent et rapportèrent les deux hommes, tous deux grièvement blessés.
Si le frère aîné de Georgette se trouvait assez mal en point, Dizenier ne donnait qu’à peine signe de vie et les noirs reconnurent qu’il n’avait plus pour longtemps à vivre.
Pourtant, quand on l’eut pansé tant bien que mal et qu’on lui eut versé quelques gouttes d’alcool entre les lèvres, il revint à lui, ouvrit des yeux languissants et ses premières paroles prononcées d’une voix faible furent pour s’informer de Kerbrat.
On le lui montra, couché lui aussi et en train d’être pansé. Le gnome eut alors la force de se tourner vers son sauveur:
—Vous, vous êtes un rude homme! murmura-t-il… Votre vie pour celle d’un forçat!… Je vous dois de ne pas avoir été dévoré, mais mon compte est réglé quand même.
Il fouilla dans une poche intérieure du haillon qui lui servait de blouse, en tira un papier plié et à moitié trempé par l’eau des rivières passées, ainsi que par la sueur.
—Tenez, dit-il encore, je vois qu’on peut se fier à vous. Voici le plan d’un endroit où je ne retournerai plus. Votre dévouement, il plaît à Dizenier de vous le payer des millions. C’est vous qui serez mon héritier. Grand bien vous fasse!
—Vous n’en avez donc point d’autres plus proches?
—Si! J’ai une fille adorée. C’est pour elle que j’ai été au grand collège[2]. Mon seul espoir était de la revoir, mais je mourrai sans avoir eu cette consolation… Elle est si jolie! J’aimais à la voir bien habillée, plus fine et plus élégante que les plus élégantes! Elle me semblait trop belle pour travailler, pour être la femme d’un homme vulgaire et grossier… Je lui ai donné une fameuse éducation. J’ai voulu la faire vivre dans le luxe… et c’est ainsi que, caissier dans une banque, j’ai volé mes patrons… Arrêté, j’ai réussi à ce qu’elle ne fût en rien mêlée au procès.
[2] Le bagne.
«Elle a été bonne. Pensez donc: elle a pleuré sur moi, sur un voleur! J’ai fait pleurer ma chérie, ma Linette! Ces beaux yeux se sont rougis pour un misérable qui n’en valait guère la peine!… L’avocat nous a gardé le secret. Nul ne sait qu’elle est ma fille… Elle est à Paris… une grande actrice, vous savez! Linette Magloire…
«Quand vous aurez retrouvé le placer indiqué sur cette carte, un placer comme on n’en voit guère, riche, riche!… vous l’exploiterez: vous ferez fortune. Je ne vous demande que de rechercher ma fille, ce qui n’est pas difficile, et de lui donner un tiers de tous les bénéfices que vous tirerez de mon gisement.
Il parlait avec une difficulté croissante et ses yeux perdaient à chaque instant de leur éclat…
En terminant son récit pénible, il eut une faiblesse.
Kerbrat put lire au mouvement de ses lèvres ces mots qui ne furent point prononcés:
—Merci, monsieur Kerbrat, et bonsoir!…
—Bonsoir, Dizenier!…
Peu après, il avait rendu sa pauvre âme torturée, tandis qu’à Paris, peut-être, celle qui l’avait damné, chantait quelques couplets légers devant une salle pleine de gens hilares!
Les yeux du petit homme d’évasion étaient clos au fond de ses orbites creuses. Ils ne se rouvriraient plus que pour montrer leurs os!
Kerbrat ordonnait déjà aux noirs de creuser une fosse à ce misérable, quand les deux autres forçats, l’assassin et le faussaire, réclamèrent pour eux la peine de ce devoir.
Quand ils eurent fini, le jour était venu. Les deux évadés remercièrent de l’hospitalité généreusement accordée.
Ils comprenaient, sans qu’on le leur dît, que leur présence n’était point désirable. L’humanité avait ses limites…
Au moment de partir, une grande mélancolie s’empara d’eux. Le faussaire prit la parole:
—Nous ne sortirons plus de cette forêt maudite. Nous y crèverons comme des bêtes malades. Il paraît que nous ne l’avons pas volé, puisque nous sommes des canailles… Adieu, et merci encore… Lui, c’est Maurion, et moi, Sublériaux.
Ils n’essayèrent même pas de tendre la main et partirent, la tête basse, en arrondissant les épaules sans se retourner. Peu après, ils disparaissaient dans l’enchevêtrement des troncs, des buissons et des lianes:
—Pauvres gens! fit Georges Kerbrat en oubliant pour un instant ses propres souffrances.
—Mon cher, dit Diény, j’admire votre humanité, mais j’avoue mon soulagement à me voir débarrassé de ces fripouilles.
—Ils nous étaient sincèrement reconnaissants. Je m’en porte garant.
—Peut-être, mais, en peu de temps, le naturel eût repris le dessus et savons-nous quel complot ils eussent fomenté contre nous avec nos nègres?
—Ces nègres sont de braves gens, Diény, et dévoués!
—Hum! hum! J’aime mieux le croire que d’y aller voir. Je préfère les forçats à l’autre bout de la forêt qu’auprès de nous. Un coup de couteau dans le dos est vite attrapé, une tasse de tisane vénéneuse bien vite bue!
Quant aux filons découverts par Dizenier, il n’y croyait point.
—Et pourquoi donc? s’écriait avec une sorte d’indignation, Georges Kerbrat. J’y crois, moi, parce que je crois à la reconnaissance de ce malheureux, parce que, dans le dernier des hommes, il y a toujours au moins un grain de bonté, comme il y a un grain d’or dans chaque pelletée de terre guyanaise.
Cela fit beaucoup rire Diény, plus sceptique:
—Je crois, moi, que l’homme qui sait où gît un trésor aimerait mieux en emporter l’inutile secret dans la tombe que de le donner bénévolement à un autre. Pour qu’il le divulgue, il faut que, comme moi avec Labru, il se trouve dans l’impossibilité de l’exploiter tout seul. Chacun pour soi, voyez-vous; c’est la grande loi de l’humanité!
*
Le camp levé, on se remit en marche aussi péniblement qu’auparavant, au sabre d’abatis.
De-ci, de-là, au passage d’un petit cours d’eau, Diény détachait le plat de fer qui pendait à sa ceinture et «faisait la batée». C’est-à-dire qu’il lavait quelques livres de terre rouge ou du noir humus aux senteurs écœurantes, pour retrouver, l’opération achevée, une pincée de poudre jaune au fond du plat:
Et c’étaient des parcelles d’or!
—On marche sur l’or, dans ce pays! s’écria-t-il une fois. A cent reprises, j’ai trouvé des coins qui donnent plus de deux sous à la batée et qui, par conséquent, vaudraient la peine d’être exploités, si les frais de voyage et de transport ne devaient manger tous les bénéfices de l’affaire… Mais vous verrez, aux Tumuc-Humac, nos filons de quartz! Cela, alors, vaut la peine d’être travaillé!
—… D’être travaillé, faute de mieux, Diény, répliqua Kerbrat. Mais vous reconnaissez vous-même que vos placers ne sont que d’une richesse assez moyenne. Or, le point où notre évadé situait son filon n’est pas fort éloigné de celui où vous avez trouvé les vôtres, et il assurait que le sien représentait une fortune incalculable. Bien que je n’aie qu’une foi modérée dans ces affirmations, je suis d’avis de faire le petit crochet nécessaire—deux jours au plus—pour savoir à quoi nous en tenir.
Il y eut discussion. Cependant, Georges Kerbrat se montra si convaincu et usa d’arguments tellement irrésistibles qu’il l’emporta. Il fut décidé qu’on irait sur place vérifier les dires de l’homme d’évasion, tandis que, du haut des arbres, une voix singulière criait ironiquement:
—Voyons! Voyons!
Carila leva la tête et, comme il avait remarqué la controverse entre les deux Blancs sans en connaître le sujet, mais qu’il avait constaté le succès de Kerbrat, il lui dit:
—Tu entends: z’oiseau-voyons, il dit toi raison!
*
La marche reprit, sur le sol mou qui s’effondrait sous les pas et, toujours, il semblait que la chaleur fût plus accablante.
Les serpents fuyaient devant les intrus ou, suspendus à quelque branche, se balançaient en sifflant, la gueule ouverte.
Parfois un agouti, un pécari, un tatou, un tamanoir, se faufilait prestement ou, surpris à la bauge, un tapir brisait tout devant lui en prenant sa course brutale. Mais il était rare qu’un coup de fusil se présentât «à belle».
Seuls se laissaient approcher les énormes et dégoûtants crapauds-bœufs, gros comme des chiens, et qui sautelaient lourdement aux côtés de la colonne.
Les singes noirs ou gris, les ouistitis, les singes beuglants cavalcadaient sur les branches des fromagers, des gaïacs, des ouacapous ou des angéliques-rouges au tronc presque impossible à scier. Ils sautelaient agilement d’un arbre à l’autre et grimaçaient en craquetant, puis, furieux, jetaient à la tête des nègres les projectiles qui leur tombaient sous la main.
Par les éclaircies, on voyait les urubus tracer leurs larges cercles dans le ciel, et s’abattre tout à coup pour saisir et combattre la grande couleuvre devin.
Des serpentaires, des aras, de toutes couleurs, des marayes[3] filaient sous les ramures où se jouaient les mouches-chapeau et les mouches-tigres à la piqûre venimeuse.
[3] Sorte de perdrix.
Les nègres répondaient en sifflant à la vocalise de l’oiseau-chanteur qui accourait et, de très près, fixait son regard sur les inhabituels passants, tandis que, du fond des frondaisons, descendait la grave note d’orgue de l’oiseau-mon-père…
Il arrivait que les noirs fissent un grand détour pour éviter les fourmis rouges que leurs yeux perçants apercevaient, alors que les féroces insectes dévoraient quelque reptile qu’ils avaient attaqué…
Jour après jour, la forêt restait la même. Elle ne s’ouvrait qu’à force devant la caravane pour se refermer sur elle.
Peu à peu, les hommes se sentaient rongés par cette chaleur pesante, incessante, qui les attaquait sans répit, comme la mer le rivage, et ne pardonnait pas de toute la journée.
A peine si les nuits apportaient un peu de fraîcheur aux organismes épuisés et l’on était dévoré de moustiques, envahi par les chiques…
Enfin, le sol s’éleva, devint moins friable sous les pieds et bientôt plus rocheux. La forêt s’éclaircit et Georges Kerbrat éprouva quelque soulagement relatif à la fièvre qui le minait, au point qu’à plusieurs reprises il avait dû se faire porter par les nègres.
Ingénieux, ces braves garçons avaient fabriqué une sorte de filanzane et, malgré le surcroît de travail que cela donnait, ils se relayaient de bon cœur pour prêter leurs épaules, car Georges était celui des deux Blancs qu’ils aimaient le mieux.
De son côté, très résistant sous sa frêle enveloppe, Chang l’entourait de soins attentifs, empressés.
Quant à Diény, il était étonnant. Il supportait aussi victorieusement que les nègres cette température d’étuve, ces marches brisantes, ce régime lassant de conserves et de venaison, de couac[4], de viande séchée, de poisson salé, de tafia, ces eaux de rencontre et parfois fort impures.
[4] Farine de manioc torréfié.
On le voyait avancer d’un pas ferme, les épaules effacées, la tête haute, les yeux fixés au loin, sur on ne savait quel rêve qui semblait l’accompagner partout. Fumant son éternelle pipe, il battait les buissons de sa canne, atteignait parfois son fusil pour descendre une perdrix-maraye ou un pécari, se montrait d’une indéfectible bonne humeur, sauf quand il gourmandait les porteurs, car il avait l’autorité assez dure et hautaine…
Malgré son accoutumance déjà longue à ce pays inclément, Diégo l’admirait.
—C’est un homme! disait-il.
*
Un matin, vers dix heures, une ligne courbe et bleuâtre apparut au loin entre les arbres plus clairsemés.
—Tumuc-Humac, ça, annonça Carila; et là, Timotakem.
Il montrait du doigt une montagne qui paraissait assez haute, bien qu’en réalité le Timotakem n’ait que huit cents mètres d’altitude.
C’est à ce moment qu’on commença de se diriger suivant les indications du croquis remis à Kerbrat par le petit homme d’évasion. Assez maladroitement tracé, à moitié mouillé par l’humidité, il devenait pourtant compréhensible avec un peu d’attention, bien qu’orienté au petit bonheur.