L'eau profonde; Les pas dans les pas

Paul Bourget · Chapitre 24 sur 34

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L'eau profonde; Les pas dans les pas

Chapitre IV

—«A Venise?» lui demandai-je.

—«A Venise.»

—«Mais puisque vous ne savez rien de cette pauvre fille. Et si

vous la trouvez mariée?»

—«Je lui aurai toujours demandé pardon,» dit-il. —«Et l'autre?» continuai-je, «vous n'aviez donc pour elle aucun

sentiment?»

—«Pour miss Macdougall?... Avant aujourd'hui je croyais qu'elle

me plaisait assez pour que de l'épouser fût possible. A présent, c'est très injuste, elle me fait horreur...»

 

IV

 

... Et c'est ainsi que l'héritière du roi du cuivre a porté cette

colossale fortune dans la famille d'un duc anglais, qui serait bien étonné s'il apprenait qu'il a dû cette chance à un caprice sentimental d'un petit marquis français, lequel était pourtant grand favori dans cette course à la dot miraculeuse. Et de celui-ci je ne sais rien depuis cette confidence qui date déjà de trois années, sinon qu'après s'être terré un temps dans le petit domaine de l'Anjou vendéen d'où sa famille est originaire, il a recommencé de voyager très au loin. Je sais autre chose encore pourtant: lorsqu'il est arrivé à Venise, il a trouvé que la belle Laura Navagero était assez riche maintenant pour racheter tous les portraits de doges vendus par son père à des Américains millionnaires. Elle a épousé l'affreux marquis Vanini, devenu veuf—ce qui prouve que les femmes arrivent souvent à ressembler à ce que nous avons pensé d'elles dans certaines minutes où elle avaient mis leur cœur entre nos mains. Soupçonner une âme jeune est quelquefois un inexpiable crime. On risque trop de la rendre pareille à ce soupçon, par désespoir de ne pouvoir pas s'en laver.

 

Décembre 1897.