Légendes rustiques
Ce follet des écuries existe encore chez…
Ce follet des écuries existe encore chez nous dans la croyance de beaucoup de gens. Tous les paysans de quarante ans, qui se sont adonnés à l'élevage des chevaux, l'ont vu et en font serment avec une candeur impossible à révoquer en doute. Ils n'en ont jamais eu peur, sachant qu'il n'est pas méchant. Ils le décrivent tous de la même manière. Il est gros comme un petit coq et il en a la crête d'un rouge vif. Ses yeux sont de feu, son corps est celui d'un petit homme assez bien fait, sauf qu'il a des griffes au lieu d'ongles. On varie quant à la queue; selon les uns elle est en plumes, selon les autres, c'est une queue de rat d'une longueur démesurée, et dont il se sert, comme d'un fouet, pour faire courir sa monture.
Dans le nord de la France, certains de ces nains sont forts méchants et se plaisent à égarer les voyageurs. Dans la Marche, autour des dolmens, tout esprit est dangereux et hostile à l'homme parce qu'il est préposé à la garde des trésors cachés sous les grosses pierres. Malheur aux curieux et surtout aux ambitieux qui vont rôder la nuit autour de ces monuments où règne l'éternel mystère de la tradition. Ils sautent sur le cou du cheval, font tomber le cavalier et le rouent de coups. Pourtant on peut s'en préserver de plusieurs manières, quand on a été assez hardi pour étudier, à tout risque, leurs habitudes et leurs fantaisies. En général, ils ne sont pas intelligents et parlent avec difficulté la langue de l'homme. Comme ceux de la Normandie et comme les Korigans de la Bretagne, ils ont la manie ou plutôt l'infirmité de répéter deux fois le même mot, sans pouvoir arriver jusqu'à trois, ou s'ils dépassent ce nombre en le doublant, ils ne peuvent pas le dire une septième fois.
Un chercheur de trésors, qui voyait le nain sauter devant lui en l'entraînant dans une ronde magnétique et en lui disant sans cesse d'une petite voix aigre: Tourne, tourne, l'arrêta court en lui répondant: Je tourne, je retourne et je détourne. Le lutin ne comprit pas, et, pensant que c'était là une formule au-dessus de son savoir, il lâcha l'homme, sauta sur la pierre et la fit danser si fort et tourner si vite qu'il en sortait du feu. L'homme n'osa pas en approcher, mais il put se retirer sans être suivi. Seulement, le nain lui avait imprimé un tel mouvement de rotation, en le faisant valser avec lui autour de la pierre endiablée, qu'il rentra chez lui toujours tournant sur lui-même comme une toupie lancée, et alla tomber de fatigue à la porte de sa maison.
Le casseu' de bois
Malheur à la ramasseuse de bois qui rencontre sur son chemin l'homme de fer rouge! Ravageant les arbres de la forêt, il ne permet pas que les humains profitent de ses dégâts.
Maurice SAND.
Le pauvre paysan est quelquefois un charmant poète, témoin cette fable où il plaisante sa propre misère avec une si douce mélancolie:
«Au mois d'avril, la ruiche (le rouge-gorge) et le roi-Berthault (le roitelet) se rencontrèrent aux bois et se demandèrent leurs portements.—Ça va très bien, Dieu merci, dit la ruiche; j'ai passé un bon hiver.—Et moi de même, dit le roi-Berthault; j'ai passé l'hiver chez le bûcheron et je me suis diantrement chauffé! Ces gens-là font des feux, si vous saviez, ma chère! Ils vous font brûler des bûches aussi grosses que ma jambe!—Vrai? dit la ruiche émerveillée. Eh bien! moi, j'ai mangé mon saoul chez le laboureur! Il avait du blé dans son grenier, oh! mais du blé! Debout sur le plancher, j'en avais jusqu'au ventre!»
Les hallucinations du paysan qui, aussi bien que ses traditions, donnent souvent lieu à des croyances et à des légendes, prouvent que s'il est généralement privé du sens d'une clairvoyante observation, il a la faculté extraordinairement poétique de personnifier l'apparence des choses et d'en saisir le côté merveilleux. Les reflets embrasés du soleil couchant sous les grands ombrages ont donné naissance à l'homme de feu ou de fer rouge, ou tout simplement de bois de vergne[12], qui court de tige en tige, brisant ou embrasant. C'est lui qui, dans la nuit, allume ces terribles incendies où sont dévorées des forêts entières et dont la cause, trop souvent attribuée à la malveillance, reste toujours très mystérieuse. Disons, en passant, que la chute des aérolites peut expliquer bien des choses et que le paysan de nos jours commence à s'en rendre compte. L'an dernier, une femme de la Berthenoux tricotait devant sa porte, quand elle vit une lumière à rendre aveugle et entendit un bruit à rendre sourd. En une minute, sa maison fut en feu; elle n'eut que le temps de sortir son enfant qui dormait, et vit brûler sa pauvre demeure avec une rapidité qui tenait du prodige. «Ce n'était pas, dit-elle, un feu comme un autre; j'ai bien vu quelque chose tomber du ciel; mais ce n'était pas le feu ordinaire du ciel; l'air était tranquille et il n'y avait pas d'orage du tout.» Le fait fut constaté par de nombreux témoins et personne ne songea à accuser la pauvre femme de s'être vouée au diable ou d'avoir encouru la colère du ciel. Il y a cent ans, les choses se fussent passées autrement. La malheureuse eût été maudite et repoussée de tous, ou bien ses voisins eussent été accusés de sortilège. Il y a deux cents ans, quelqu'un, à coup sûr, eût été brûlé pour ce fait, soit la victime de l'incendie, soit le premier passant qui eût éternué de travers au moment du sinistre.
L'homme de feu est aussi nommé casseu' de bois. Il prend diverses apparences et joue divers rôles, selon les localités. Il n'est pas toujours flamboyant et incendiaire et se fait entendre plus souvent qu'il ne se montre. Dans les nuits brumeuses, il frappe à coups redoublés sur les arbres, et les gardes-forestiers, convaincus qu'ils ont affaire à d'audacieux voleurs de bois, courent au bruit et aperçoivent quelquefois le pâle éclair de sa puissante cognée. Mais, chose étrange, ces grands arbres que l'on entendait crier sous ses coups et qu'on s'attendait à trouver profondément entaillés, n'en portaient pas la moindre trace. Le casseu', ou le coupeu', ou le batteu', car le fantôme porte tous ces noms, est quelquefois le génie protecteur de la forêt qu'il a prise en affection. Il faut se garder de toucher aux arbres sur lesquels il a frappé pour avertir de sa prédilection.
On sait que des troncs pourris émane quelquefois une lueur phosphorescente. Cette lueur, bien réelle et bien visible, a donné lieu à une foule de prétendues apparitions. J'en ai vu une du plus bel aspect, et le paysan qui m'accompagnait me raconta l'histoire suivante:
«Un bon curé, qui n'avait crainte d'aucune chose, passait souvent, le soir, dans les bois, en revenant d'une paroisse voisine où il allait souper et faire la partie de cartes avec un confrère.
Il voyait toujours, au même endroit, une lueur blanche à laquelle il ne donnait pas grande attention, bien que son cheval fit, chaque fois, un petit écart et dressât les oreilles comme s'il eût vu ou senti quelque chose d'extraordinaire.
Un soir que la lueur lui parut plus vive que de coutume et que son cheval se montra plus inquiet, le curé résolut d'en avoir le cœur net et voulut entrer sous bois du côté où la clarté paraissait; mais son cheval s'en défendit si bien, qu'il y renonça et résolut d'aller voir, au jour, s'il y avait par là quelque charbonnière mal couverte qui menaçât de mettre le feu à la futaie.
Il y alla donc le lendemain matin, et ne trouva, à plus d'un quart de lieue à la ronde, aucune charbonnière allumée ou éteinte, aucune hutte, aucune trace de feu ni cause de lumière. Il n'y songea plus.
Mais une semaine plus tard, repassant là sur le minuit, il vit un grand rond de feu blanc qui flambait en travers de son chemin, et son cheval se cabra et refusa tout-à-fait d'avancer.
Le curé mit pied à terre, prit sa bête par la bride et avança résolument jusqu'au milieu du feu qui, non-seulement ne le brûla pas, mais ne lui fit sentir aucune chaleur.
Il en fut si étonné que, parvenu au milieu du cercle, il ne put s'empêcher d'en rire et de s'écrier: «Ah! par tous les diables, voici la première fois de ma vie que je rencontre du feu froid.»
Ce bon curé, ayant autrefois servi dans les armées, avait la mauvaise habitude de mêler quelques jurons à ses paroles, mais sans aucunement penser à mal.
Il n'eut pas plutôt lâché cette imprudente réflexion, qu'il entendit une voix sifflante comme la graisse qui grésille dans une poêle, et cette voix, qui semblait venir de dessous terre, disait: «Si tu veux du feu chaud, on t'en donnera.»
A ce coup, le curé sentit la peur lui courir dans les cheveux; mais il ne perdit pas la tête et répondit fort à propos: «Merci, mon camarade d'en bas, je n'ai besoin de rien.»
Le feu cessa tout-à-coup et la voix parut se renfoncer sous terre en murmurant: «Poltron de curé, va te coucher, va, poltron de curé!»
Ce défi irrita l'ancien aumônier de régiment. «Poltron de curé! fit-il avec sa plus grosse voix, poltron de curé! Eh bien! viens donc un peut t'y frotter, toi, le beau flambeur qui te caches sous la terre?» Et du bout de son bâton, il fit un grand cercle autour de lui à l'endroit où il avait vu le cercle de feu blanc, riant toujours en disant: «Tu vois, je ne veux pas sortir de là, c'est là que je t'attends de pied ferme, homme ou diable!»
Et comme rien ne paraissait ni ne bougeait, il s'escrima de son bâton, frappant devant lui, à droite, à gauche, derrière, partout, et, chaque fois qu'il frappait, il entendait gémir et crier comme si trente diables invisibles eussent reçu la bonne trempée qu'il leur administrait.
Or, comme ce jeu plaisait à son humeur courageuse, il y prit goût et rage et battit ainsi le diable une heure durant, jusqu'à ce que les cris et les plaintes, qui allaient toujours s'amoindrissant, fissent place à de faibles soupirs et enfin au plus profond silence. Alors le curé, qui s'était mis tout en sueur, sortit du cercle et alla reprendre son cheval qui s'était sauvé non loin de là.
Quand il se fut essuyé le front et remis en selle, il reprit le chemin de son presbytère et jamais plus ne revit la lueur dans le bois.
Mais la veille de la fête des trépassés de la même année, il entendit, sur le minuit, frapper à sa porte. Il appela son sacristain, qui lui servait de domestique, et lui dit: On frappe en bas mon garçon. Va donc voir ce que c'est!
Le sacristain alla ouvrir et revint, disant: Foi d'homme, monsieur le curé, vous avez rêvé ça, il n'y a personne à la porte.
Le curé se rendormit; mais, entendant frapper pour la seconde fois, il se réveilla de nouveau. Il appela encore son valet, qui ne faisait que de se remettre au lit et qui lui jura qu'il se trompait. Pour son compte, il n'avait rien entendu.
Le curé retournait à son lit, lorsqu'on frappa encore. Jean, dit-il, es-tu devenus sourd ou si c'est un bruit que j'ai dans les oreilles?
—Vous l'avez au moins dans la tête, monsieur le curé, répondit Jean; je n'entends rien que l'horloge de l'église qui dit tic-toc, et la chouette qui dit hou hou dans le clocher.
Le curé se figura que c'était peut-être un avertissement du ciel pour qu'il eût à se mettre en état de grâce avant de mourir. Mais, comme c'était un homme à vouloir être sûr de son fait, il alluma une lanterne et descendit ouvrir lui-même.—Bonne nuit, monsieur le curé, lui dit une voix qu'il connaissait, sans qu'il pût voir aucune figure.
—Bonne nuit, père Cadet, répondit le curé sans se déconcerter, et il referma sa porte, s'imaginant beaucoup en lui-même, car il avait porté en terre le père Cadet il y avait environ une année.
Il allait remonter l'escalier de sa chambre, quand on frappa encore. Bon, dit-il, ce pauvre défunt aura oublier de me demander des prières; il ne faut pas lui en refuser; et il rouvrit la porte, disant: Est-ce encore vous, père Cadet?
—Non, monsieur le curé, c'est moi, fit une voix de femme; je viens vous souhaiter une bonne nuit.
—Et à vous pareillement, mère Guite, répondit-il, refermant sa porte; or, la mère Guite avait été enterrée chrétiennement environ six mois auparavant.
Mais on frappa encore, et, cette fois, le curé entendit une jeune voix douce qui lui disait: C'est moi, le petit enfant à la Jeanne Bonnine, que vous avez baptisé et enterré le même jour de l'été dernier. Je viens vous souhaiter la bonne nuit, monsieur le curé.
—Par ma foi, dit le curé, vous me la souhaiterez tant, qu'elle sera nuit blanche. Si vous avez des honnêtetés à me faire, ne pouvez-vous venir tous ensemble? ce sera plus tôt fini!
Aussitôt le curé vit clairement, devant sa porte, une douzaine de gens qu'il avait enterrés dans l'année, hommes, femmes, vieux et jeunes: le père Chaudy, qui était mort en moisson et qui tenait encore sa faucille; la Jeanne Bonnine, qui était morte en couches et qui tenait son pauvre nourrisson sur son bras; et ainsi des autres, voir la vieille Guite, qui était morte de la grand'peur pour avoir vu l'homme de feu rouge lui faire reproche et menace, un soir qu'elle ramassait du bois mort dans la taille.
—Ça, mes chers paroissiens, dit le hardi curé, je suis aise de vous voir debout; êtes-vous toutes en paradis, mes bonnes âmes?
—Nous nous mettons en route sur l'heure, monsieur le curé, répondit la Jeanne; nous étions en peine et en souffrance pour nos péchés, sous la garde d'un esprit méchant qui nous faisait danser toutes les nuits sous les arbres; mais vous nous avez si bien battus dans le bois du Chassin, que notre compte a été acquitté. Ah! que vous frappez rude, monsieur le curé! Dieu vous le rende, pour le bien que vous avez fait à nos âmes!
—C'est bien, mes enfants, répondit le curé, Bon voyage et priez pour moi!
Il s'en alla dormir et jamais n'avait si bien dormi,» dit le narrateur en finissant.
Le meuneu' de loups
«Cent agneaux vous aurez,
Courant dedans la brande[13];
Belle, avec moi venez,
Cent agneaux vous aurez.
—Les agneaux qu'ous avez
Ont la gueule trop grande;
Sans moi vous garderez
Les agneaux qu'ous avez.»
Recueilli par Maurice SAND.
«Paunay, Saunay, Rosnay, Villiers
Quatre paroisses de sorciers.»
C'est là un dicton du pays de Brenne, et les historiens du Berry désignent cette région marécageuse comme le pays privilégié des meneux de loups et jeteux de sorts.
La croyance aux meneux de loups est répandue dans toute la France. C'est le dernier vestige de la légende si longtemps accréditée des lycanthropes. En Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits enfants ne sont plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient nos grand'mères, je ne me souviens pas que l'on m'ait jamais parlé des hommes-loups de l'antiquité et du moyen-âge. Cependant on s'y sert encore du mot de garou qui signifie bien, à lui tout seul, homme-loup; mais on en a perdu le vrai sens. Le loup-garou est un loup ensorcelé, et les meneux de loups ne sont plus les capitaines de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les enfants; ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons ou de malins gardes-chasse, qui possèdent le secret pour charmer, soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables.
Je connais plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés de la lune, au carroi de la Croix-Blanche, le père Soupison, surnommé Démonnet, s'en allant tout seul, à grands pas, et suivi de plus de trente loups.
Une nuit, dans la forêt de Châteauroux, deux hommes, qui me l'ont raconté, virent passer sous bois, une grande bande de loups. Ils en furent très effrayés et montèrent sur un arbre, d'où ils virent ces animaux s'arrêter à la porte de la hutte d'un bûcheron. Ils l'entourèrent en poussant des hurlements effroyables. Le bûcheron sortit, leur parla dans une langue inconnue, se promena au milieu d'eux, après quoi ils se dispersèrent sans lui faire aucun mal.
Ceci est une histoire de paysan. Mais deux personnes riches, ayant reçu de l'éducation, gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant dans le voisinage d'une forêt où elles chassaient fort souvent, m'ont juré, sur l'honneur, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde-forestier, de leur connaissance, s'arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux personnes se cachèrent pour l'observer et virent treize loups, dont un énorme alla droit au charmeur et lui fit des caresses; celui-ci siffla les autres, comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec eux dans l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange n'osèrent l'y suivre et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés.
Ceci me fut raconté si sérieusement que je déclare n'avoir pas d'opinion sur le fait. J'ai été élevé aux champs et j'ai cru si longtemps à certaines visions que je n'ai pas eues, mais que j'ai vu subir autour de moi, que, même aujourd'hui, je ne saurais trop dire où la réalité finit et où l'hallucination commence. Je sais qu'il y a des dompteurs d'animaux féroces. Y a-t-il des charmeurs d'animaux sauvages en liberté? Les deux personnes qui m'ont raconté le fait ci-dessus l'ont-elles rêvé simultanément, ou le prétendu sorcier avait-il apprivoisé treize loups pour son plaisir? Ce que je crois fermement, c'est que les deux narrateurs avaient vu identiquement la même chose et qu'ils l'affirmaient avec sincérité.
Dans le Morvan, les ménétriers sont meneux de loups. Ils ne peuvent apprendre la musique qu'en se vouant au diable, et souvent leur maître les bat et leur casse leurs instruments sur le dos, quand ils lui désobéissent. Les loups de ce pays-là sont aussi les sujets de Satan; ce ne sont pas de vrais loups. La tradition de la lycanthropie se serait mieux conservée là que dans le Berry.
Il y a une cinquantaine d'années, les sonneurs de musette et de vielle étaient encore sorciers dans la vallée Noire. Ils ont perdu cette mauvaise réputation; mais on raconte encore l'histoire d'un maître sonneur qui avait tant de talent et menait une conduite si chrétienne, que le curé de sa paroisse le faisait jouer à la grand'messe durant l'élévation. Il jouait des airs d'église, ce qui entrait bien dans l'éducation musicale des ménétriers de ce temps-là, mais ce qui leur était rarement permis par les curés, à cause de leurs pratiques secrètes, qui n'étaient pas, disait-on les plus catholiques du monde.
Le grand Julien, de Saint-Août, avait donc ce privilège d'exception, et «quand il sonnait à la messe, c'était merveille de l'ouïe.», et la paroisse se faisait honneur de lui.
«Une nuit, comme il revenait de jouer, trois jours durant, à une noce de campagne, il rencontra, dans la brande, une musette qui jouait toute seule; d'autres disent que c'était le vent qui en jouait.
Etonné de voir cette musette toute reluisante d'argent, qui venait à lui sans qu'aucune personne la fit aller, il s'arrêta et eut peur. La musette passa à côté de lui, comme si elle ne le voyait pas, et continua de sonner d'une si belle manière que jamais Julien n'avait rien entendu de pareil, et qu'il se sentit, du coup, tout affolé de jalousie.
Voilà donc qu'au lieu de passer, comme un homme raisonnable, il se retourne et suit cette cornemuse pour l'écouter et pour tâcher de retenir l'air qu'elle disait et qu'il était dépité de ne pas savoir.
Il la suivit d'abord d'un peu loin, et puis d'un peu plus près, et puis, enfin, il s'enhardit jusqu'à sauter dessus et la vouloir prendre; car de voir un si beau et si bon instrument sans maître, il y avait de quoi tenter un homme qui faisait son métier de musiquer.
Mais la cornemuse monta en l'air et continua de jouer, sans qu'il pût l'aveindre, et il s'en retourna chez lui en grand souci et même en grand chagrin. Et quand on lui demanda, les jours d'après, pourquoi il paraissait en peine et malade, il répondait: L'air de la nuit sonne mieux que moi; ce n'était pas la peine d'apprendre!
On ne sut point ce qu'il voulait dire, mais on l'entendit étudier une musique nouvelle qui ne ressemblait en rien à celle des autres ni à celle qu'il avait jouée jusque-là; et, la nuit, il s'en allait tout seul, emmy la brande, et revenait au petit jour, bien fatigué, mais jouant de mieux en mieux un air qui paraissait très étrange et que personne ne pouvait comprendre.
Ceci fut rapporté au curé, qui le fit venir et lui dit: Julien, je sais que le diable est enragé de poursuivre et de tenter les gens de ton état; on me dit que tu vas seul, la nuit, dans des endroits où tu n'as pas besoin, et que tu parais tourmenté. Fais attention à toi, Julien; si tu commences mal, tu finiras mal!
C'était un samedi. Le lendemain était grande fête, il y avait grand'messe carillonnée, et Julien promit de jouer comme il avait coutume.
Cependant, le matin, le sacristain vint dire au curé qu'il avait rencontré Julien dans la brande, jouant d'une manière qui n'était pas chrétienne, et menant derrière lui plus de trois cents loups qui s'étaient sauvés à son approche.
Le curé fit encore venir Julien et le questionna. Julien leva les épaules en disant que le sacristain avait bu.
Et comme, de vrai, le sacristain était porté sur la boisson, son dire ne donna pas grand'crainte à M. le Curé, qui commença de dire et chanter la messe.
Quand ce fut à l'élévation, Julien commença aussi de jouer sa chanson d'église; mais, encore qu'il eût peut-être bonne intention de la dire comme il faut, il ne put jamais tomber dans l'air, et ce qu'il joua ne fut autre que la propre chanson du diable que le vent lui avait apprise.
La chose dérangea M. le Curé, qui, par trois fois, avant de consacrer l'hostie, s'agita et frappa du pied pour faire taire cette mauvaise complainte; mais enfin, songeant que Dieu se ferait bien respecter lui-même, il éleva l'hostie et dit les paroles de la consécration.
Au même moment, la musette à Julien se creva dans ses mains, avec un bruit comme si l'âme du diable en fût sortie, et il en reçut un si bon coup dans l'estomac qu'il tomba tout apiâni (tout pâmé) sur le pavé de l'église.
On l'emporta à son logis, où il fit une grosse maladie. Mais il s'en retira par la grâce de Dieu et la parole de M. le Curé, qui le fit renoncer à ses mauvaises pratiques, et à qui il confessa avoir joué pour les loups de la brande. Depuis lors, il joua chrétiennement et laissa les loups se promener tout seuls ou en la compagnie des autres sonneurs damnés.
On dit que ceux-ci lui firent des peines pour avoir vendu le secret, et qu'ils le battirent souvent pour se revenger. Mais il supporta leurs mauvais traitements par esprit de pénitence et fit une bonne fin, enseignant la musique de cornemuse à ses enfants, et les détournant d'en chercher plus long qu'on n'en doit savoir.
Le lupeux
Charli l'entendait souvent quand il revenait de casser les pierres sur la route.—Oui-dà, disait-il à sa femme en rentrant, il me suivait encore, à ce soir, tout le long du buisson, lupant à la lune; mais moi, je lui disais en moi-même: Lupe donc tant que tu voudras, tu ne me feras pas seulement tourner la tête pour te voir.
Maurice SAND.
L'auteur de la Normandie merveilleuse, que nous aimons à citer, parle des bêtes revenantes (c'est ainsi qu'on les appelle en Berry) à propos du chien de Monthulé, qui apparaissait aux habitants de la commune de Sainte-Croix-sur-Aizier, ne faisant aucun mal aux hommes, mais ne se laissant jamais approcher ni toucher, et bornant sa malice à tourmenter si fort les jeunes chiens qu'on n'en pouvait élever aucun dans la localité. La légende normande dit que ce chien avait appartenu à un voyageur mystérieux, et qu'il avait été tué par le propriétaire de la ferme de Monthulé. Son maître le cherchant partout, vint à la ferme, où on lui jura que l'animal était venu mourir de sa belle mort.—Si vous ne dites vrai, répondit le voyageur, on le saura bien! Et il disparut.
A partir de ce moment, le chien devint fantôme pour tourmenter ses meurtriers. L'auteur ajoute: «Observez que dans ce conte, une croyance nouvelle se manifeste; une âme est attribuée à l'animal, puisqu'il partage avec l'homme la faculté d'apparaître après sa mort.»
Nous avons constaté la même croyance dans notre province. Une vieille femme de notre village perdit une ouaille, une brebis noire, qu'elle soupçonna un méchant voisin d'avoir fait périr par poison ou maléfice. La pauvre bête écorchée et mise en terre, la bonne femme dormait, lorsqu'elle entendit sa chèvre bêler et se démener dans l'étable, comme si elle était aux prises avec quelque chose d'extraordinaire. Elle se leva et, ouvrant sa porte, elle vit son ouaille noire qui essayait d'entrer dans l'étable où elle avait coutume d'être avec la chèvre. La bonne femme effrayée, rentre chez elle et se barricade; mais la chèvre continue à se tourmenter. La femme prend courage et retourne voir. Cela eut lieu par trois fois. Par trois fois elle vit son ouaille essayant d'entrer, et la chèvre venant jusqu'à la barrière de l'étable pour l'appeler et la caresser. Mais ce n'était qu'une ombre; la vieille femme ne put la saisir, et quand la porte de l'étable fut ouverte, la chèvre sortit, chercha, bêla et rentra, comme si, elle aussi, eût constaté l'illusion qu'elle venait de subir.
J'ai ouï raconter l'histoire d'une pie qui avait appartenu à la Grand'Gothe, une des plus fines sorcières de l'endroit. Cette pie avait appris à parler, et toutes les médisances qu'elle entendait débiter à sa maîtresse, elle les répétait aux passants en manière d'insulte. Si bien que des jeunes gens, lassés d'entendre divulguer leurs petits secrets par cette mauvaise bête, lui tordirent le cou. La Grand'Gothe prédit qu'on s'en repentirait un jour ou l'autre, et mourut elle-même peu de temps après.
Personne ne la regretta, non plus que son vieux frère, le père Grand-Jean, qui n'était pas un mauvais homme, mais qui était si souvent alité qu'on le voyait et ne le connaissait quasiment plus. Les deux vieillards et la pie partirent dans la même quinzaine.
Or, le père Grand-Jean avait rempli jusqu'à sa fin, tant bien que mal, les fonctions de sacristain, qui se bornaient, dans la paroisse supprimée depuis la Révolution, à tenir chez lui les clefs de l'église et à sonner l'Angelus trois fois par jour. Cette pratique n'était nullement obligatoire; mais les habitants ayant l'habitude d'entendre le son de leur cloche, qui était pour eux une sorte d'horloge, eussent trouvé mauvais que le sacristain s'en dispensât. Et, comme il était trop cassé et trop souvent malade pour n'y pas manquer, sa sœur, la Grand'Gothe, qui se conserva ingambe et verte jusqu'à son dernier jour, sonnait l'Angelus à sa place quand il ne pouvait sortir du lit. On prétend qu'elle était si impie que tout en secouant la vieille cloche, elle débitait et faisait même mille ordures dans l'église, où personne n'osait la suivre.
Tant il y a que, dans l'intervalle de quelques semaines qui s'écoula entre la mort du vieux sacristain et la nomination de son successeur, la cloche sonna d'elle-même non plus trois fois par jour, mais tous les soirs après le coucher du soleil, sans qu'on vît personne entrer dans l'église. Seulement, on vit la vieille pie voler dans le clocher, et comme on doutait que ce fût la même qui avait été tuée et jetée sur le fumier par les gars du village, on entendit sa petite voix rauque qui recommençait à raconter tout les secrets d'un chacun et à insulter hommes et femmes, jeunes et vieux, sans respect ni ménagement. Et l'on sut par elle bien des choses qui divertissaient les uns et fâchaient les autres. Le pire, c'est que l'on ne savait comment se débarrasser de cette mauvaise âme de pie, car de faire dire des messes pour elle, il n'y fallait point songer. La chose dura jusqu'à ce que le nouveau sacristain prît possession de l'église, et comme c'était un bon chrétien, priant ferme et sonnant dur, le méchant esprit disparut et la cloche n'obéit plus qu'à celui qui avait le droit de la faire chanter.
Naturellement, le souvenir de cette pie fantastique et médisante réveille en nous celui du lupeux, qu'il ne faudra confondre ni avec le lupin, ni avec le lubin, ni avec les autres variétés du loup-garou. Le lupeux est un démon dont la nature n'a jamais été bien définie et dont l'apparaissance varie suivant les localités. C'est encore au pays de Brenne qu'il fait sa résidence, dans ces interminables plaines semées d'étangs immenses qui ont tous leur légende et où vivent les grands serpents donneurs de fièvres, cousins-germains des cocadrilles que l'on aperçoit quand les eaux sont basses, mais que l'on ne peut détruire qu'en desséchant les marécages où ils résident depuis que le monde est monde.
Un de nos amis, qui parcourait le pays avec un guide, entendit, un soir, dans le crépuscule, une voix presque humaine et très douce qui, d'un ton enjoué ou plutôt goguenard, répétait de place en place, autour de lui: Ah! ah! Il regarda de tous côtés, ne vit rien et dit à son compagnon de route:—Voilà quelqu'un de bien étonné; est-ce à cause de nous?
Le guide ne répondit rien. Ils continuèrent à marcher dans la plaine déserte où les arbres têteaux, c'est-à-dire étêtés et mutilés par l'ébranchage, prenaient sur l'horizon, blanchi à l'approche de la lune, les formes les plus monstrueuses et les plus bizarres. La petite voix claire et douce suivait nos voyageurs, et, à chaque mouvement de surprise que faisait notre ami, répétait ah! ah! d'une manière si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empêcher de rire en lui répondant:—Hé bien, quoi donc?
—Taisez-vous, pour l'amour de Dieu, lui dit son guide en lui serrant le bras et en se signant avec dévotion; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus!
Notre ami, qui connaît bien les idées du paysan, ne s'obstina pas, et quand ils eurent lassés par leur silence l'invisible persiffleur:—Ah ça, dit-il à son guide, c'est un oiseau de nuit, une espèce de chouette?—Ah bien, oui! répondit l'autre, un bel oiseau! c'est le lupeux! Ça commence par plaisanter avec vous, ça rit, ça vous tire de votre chemin, ça vous emmène et puis ça ce fâche, et ça vous périt dans quelque fondière.
Telle est, en effet, la spécialité du lupeux, démon aussi spirituel que méchant, que l'on a vu quelquefois perché sur un arbre tortu, vu qu'il est lui-même de travers, c'est-à-dire traversieux, c'est-à-dire enfin pervers et amoureux de naissance.
Les gens qui ont eu l'imprudence de le suivre et de l'écouter s'en sont mal trouvés. Il n'est sorte de plaisants contes, de méchants propos, de commérages sanglants ou comiques dont il ne vous régale dès que vous avez été assez curieux pour lui dire jusqu'à trois fois: Quoi donc? ou qu'est-ce qu'il y a? Il commence alors à babiller comme une ageasse (une pie), il vous régale d'aventures étranges et scandaleuses, il promet de vous faire surprendre des rendez-vous galants qui intéressent votre malice naturelle ou votre jalousie conjugale. Une fois dans ses griffes, on ne se lasse pas de l'écouter et de le questionner. Il vous conduit au bord d'une eau trompeuse et vous dit: Regarde! Vous vous penchez vers ce fantastique miroir où vous apparaissent en effet les images qui troublent votre imagination; mais le perfide vous pousse, et quand la mort vous enlace de ses bras glacés, vous entendez le lupeux, perché sur une branche au-dessus de l'eau, dire, de sa jolie scélérate de voix:—Ah! ah! Hé bien, voilà ce que c'est!
Dans le canton de La Châtre, ce ne sont pas seulement les animaux qui reviennent, ce sont encore les meubles. Du temps que le château de Briantes était encore habité, il s'y passait des scènes de l'autre monde. Un certain paysan régisseur qui voulut approfondir ces mystères et qui s'y porta en esprit fort, dut y renoncer. Il y avait, dans la plus haute chambre, une oubliette d'où sortaient, la nuit, des clameurs effroyables, des cris d'animaux, des plaintes humaines et de grandes bouffées de vent qui éteignaient les lumières. C'étaient les âmes des gens et des bêtes qui avaient été massacrés en ce domaine par les huguenots pillards et les reîtres sans merci. Mais il y a plus, les meubles ayant été brisés, jetés par les fenêtres et toutes choses mises à sac, en ce temps de calamités, on entendait aussi des craquements et des fracassements d'objets invisibles qui semblaient rouler sur vous le long des escaliers et menacer de vous écraser.
Le susdit régisseur ayant bravé quelque temps ces prodiges sans en recevoir aucun dommage, s'en croyait quitte; mais un soir qu'il revenait de la foire et entrait en la cuisine du castel pour se reposer et se chauffer, la chaise sur laquelle il voulut s'asseoir se tourna contre lui, les pieds en l'air, et tandis qu'il en cherchait une de meilleure volonté, toutes les chaises et tous les bancs de ladite cuisine, se ruèrent sur lui et lui donnèrent tant de coups qu'il lui fallut céder et fuir; d'autant plus que les broches et couperets se mettaient de la partie et lui donnèrent la chasse jusqu'au milieu de la cour.
D'où l'on dut logiquement conclure que les choses inanimées avaient le droit de se plaindre et de crier à leur manière, comme des âmes en peine, et qu'il ne fallait pas plus se moquer d'elles que des autres revenants.
Le moine des Étangs-Brisses
Passants qui, aux derniers rayons du soleil, longez les marécages, prenez garde au moine gigantesque qui se lève tout-à-coup du milieu des roseaux. Fuyez et n'écoutez pas ses discours maudits!
Maurice SAND.
Jeanne et Pierre s'étaient attardés, un dimanche, le long des Étangs-Brisses. C'est un endroit qui n'est pas gai, surtout le soir. Quand on a passé les bois, on arrive sur un grand plateau tout nu, où il n'y a que joncs et sable et de grandes flaques d'eau qui se rejoignent à la saison des pluies et font comme un lac dont le fond paraît tout noir.
Au temps passé, un méchant moine, pris de vin, y fut noyé avec son âne, pour avoir voulu suivre une petite chaussée bien étroite que l'eau couvrait. L'âne n'avait point fait de mal, jamais on ne l'entendit braire; mais le moine libertin fut condamné à sentir les affres de la mort et les angoisses de sa dernière heure tant qu'il y aurait une goutte d'eau dans les Étangs-Brisses. Or, bien que la culture empiète chaque année sur les bords de ces petits lacs, ils ne font point mine de tarir; donc le supplice du moine dure encore et durera Dieu sait combien!
Jeanne connaissait bien la mauvaise renommée des étangs; mais Pierre n'y voulait pas croire et s'en moquait. Il l'empêchait d'ailleurs d'y songer, lui disant toutes sortes de choses que Jeanne trouvait belles et agréables à entendre. Ils étaient fiancés et revenaient de la ville, où ils avaient choisi leurs livrées de noce, c'est-à-dire habits neufs, rubans et dentelles pour le grand jour. Ils marchaient ensemble, se tenant par le petit doigt, comme c'est la coutume des accordés, lorsqu'ils se trouvèrent sur la chaussée, les pieds pris dans la vase. La veille, un gros orage avait enflé l'étang qui débordait un peu.
—Tu me mènes mal, dit Jeanne à son amoureux; m'est avis que ce n'est point là le bon passage.
—Attends que je m'y reconnaisse, lui répondit Pierre. De vrai, le soleil est couché, et les roseaux sont tout noirs, tous pareils les uns aux autres. Reste un peu là, je m'en irai voir si on peut en sortir.
Jeanne était lasse; elle s'assit dans les roseaux et regarda le ciel rouge tout pigelé, c'est-à-dire tout marbré de jaune et de brun, et son esprit se tourna à la tristesse, sans qu'elle eût pu dire pourquoi. «Si c'était tout-à-fait de nuit, pensa-t-elle, je ne voudrais point me trouver seule en ce mauvais endroit, où, dans le temps, le moine s'est péri. Pourvu que Pierre ne marche pas à faux dans ces herbes folles!» Elle le suivit des yeux tant qu'elle put le voir, et puis elle ne le vit plus du tout et commença de trembler de tout son pauvre corps.
Tout d'un coup, elle vit voler une grande bande de canards sauvages qui venait de son côté en menant du bruit; et, se levant sur la pointe de ses pieds, elle vit Pierre qui revenait, s'amusant à jeter des cailloux dans l'eau pour faire lever d'autres bandes d'oiseaux dont l'étang se remplissait, à mesure que la nuit descendait du haut du ciel.
Quand Pierre fut à côté d'elle, il lui dit:—Nous sommes dans le vrai chemin, et sauf un peu de bourbe, nous passerons bien. Laisse-moi souffler une minute, car j'ai marché vite et, d'ailleurs, l'endroit n'est pas trop vilain pour se reposer.
—Si tu le trouves joli, c'est une drôle d'idée, mon Pierre; moi je m'y déplais et le temps m'y a duré. Repose-toi vite, car j'en veux sortir avant la grand'nuit.
Quand Pierre se fut assis dans les roseaux à côté de Jeanne, il lui dit:—Mon Dieu! Jeanne le temps m'a bien duré aussi en marchant, car il me semble que je ne t'ai point embrassée depuis deux ans.
—Diseu' de riens! reprit-elle, tu m'as embrassée il n'y a pas deux quarts d'heure.
—Eh bien! ma mie, où est le mal?
—Je ne dis point qu'il y en ait, puisque nous nous marions!
—Or donc, laisse-moi t'embrasser encore une petite fois, ou sept.
Jeanne se laissa embrasser une fois, disant que c'était assez. Elle n'y entendait point malice, mais elle savait que s'il est permis aux accordés de campagne de s'embrasser en marchant, devant les passants, il n'est point convenable ni honnête de se dire ses amitiés en cachette du monde, et de s'arrêter dans les endroits où personne ne passe.
Pierre, qui était un garçon bien comme il faut, c'est-à-dire sachant se comporter en tout de la vraie manière, était content de voir Jeanne le tenir à distance, et il ne faisait le jeu d'outrepasser un peu son droit que pour avoir le plaisir de recevoir d'elle une bonne tape de temps en temps, ce qui est, comme chacun sait, une grande marque de confiance et d'amitié.
Et quand ils se furent ainsi honnêtement chamaillés un petit moment, ils se mirent à causer de l'avenir, ce qui est encore une grande réjouissance entre gens qui doivent passer leur vie ensemble. Et les voilà comptant et recomptant leurs petits apports, se bâtissant une maison neuve et se plantant un joli petit jardin, comme qui dirait dans la tête, car les pauvres enfants ne possédaient pas gros, et il leur fallait travailler seulement pour entretenir ce qu'ils avaient.
Mais voilà qu'une voix que Pierre n'entendait pas, se mit à parler à Jeanne comme si c'était celle de Pierre, tandis qu'une voix se mettait à parler avec Pierre comme si c'était celle de Jeanne, et pourtant ce ne l'était point et Jeanne ne l'entendait mie. Et ainsi ils crurent se dire des choses qu'ils ne se disaient point et se trouvèrent en mauvais accord sans savoir d'où cela leur venait. Jeanne reprochait à Pierre d'être un paresseux et d'aimer le cabaret; Pierre reprochait à Jeanne d'être coquette et d'aimer trop la braverie. Si bien que tous deux se mirent à pleurer et à bouder, ne se voulant plus rien dire.
Mais une chose étonnante, c'est qu'en ne se disant plus rien, et en ne se voyant point remuer les lèvres, ils entendirent, tous deux à la fois, une voix très sourde qui parlait en manière de grenouille ou de canne sauvage, et qui disait les plus méchantes paroles du monde.
—Que faites-vous là, enfants, à vous bouder, au lieu de mettre à profit la nuit et la solitude? Vous attendez sottement la fin de la semaine pour vous aimer librement? Voilà une belle fadaise que le mariage! Ne savez-vous point que le mariage c'est la peine, la misère, les querelles, le souci des enfants et les jours sans pain? Allons, allons, innocents que vous êtes! Dès le lendemain du mariage, vous pleurerez, si vous ne vous battez point! Vous voyez bien que déjà en voulant parler d'avenir et d'économie vous n'avez pu vous entendre!
La vie est sotte et misérable, ne vous y trompez pas; il n'y a de bon que l'oubli du devoir et le plaisir sans contrainte. Aimez-vous à présent, car si vous ne profitez de l'heure qui se présente, vous ne la retrouverez plus, et ne connaîtrez de votre union que les coups et les injures, des fleurs de la jeunesse que les piquerons et la folle graine.
Jeanne et Pierre avaient bien peur. Ils se tenaient la main et se serraient l'un contre l'autre sans oser respirer. Jeanne n'entendait rien de ce que lui disait la méchante voix. Les paroles passaient dans son oreille comme une messe du diable dite au rebours du bon sens; mais Pierre qui en savait plus long, écoutait, malgré sa peur, et comprenait quasiment tout.
—La voix est laide, dit-il, j'en tombe d'accord; mais les mots ne sont points bêtes, et si tu m'en croyais, Jeanne, tu l'écouterais aussi.
—Que les paroles soient bêtes ou belles, je ne m'en soucie pas, répondit-elle. Elles me font peur, encore que je n'y comprend goutte; c'est quelqu'un qui se moque de nous parce que nous voilà tout seuls arrêtés en un lieu qui ne convient pas. Allons-nous-en vitement, mon Pierre. Cette personne là, vivante ou morte, ne nous veut que du mal.
—Non, Jeanne, elle nous veut du bien, car elle plaint le sort qui nous attend et si tu voulais bien comprendre ce qu'elle dit…
Là-dessus Pierre, se sentant poussé du diable, voulut retenir Jeanne qui voulait s'en aller, et le mauvais esprit se crut pour un moment le plus fort.
Mais il n'est pas donné à ces mauvaises engeances de faire aux bons chrétiens tout le mal qu'elles souhaitent. Le moine libertin, voyant que Pierre trébuchait dans sa conscience, fut trop pressé de lui prendre son âme. Il se mit à chanter dans sa voix de marais, disant: «Venez, venez, mes beaux enfants, il n'est pas besoin ici de cierges ni de témoins. S'il vous faut quelqu'un pour vous marier, je sais dire les vraies paroles qu'il faut. Mettez-vous à genoux devant moi et vous aurez la bénédiction de Belzébuth!
Disant cela, voilà le moine qui fait sortir de l'eau sa grosse tête couverte d'un capuchon vaseux.—Sauvons-nous, dit Jeanne, voilà une grosse loutre qui veut sauter après nous.—Non pas, dit Pierre, je la virerai bien de mon bâton. Mais comme il se penchait sur l'eau pour regarder, il vit les yeux de feu du moine et puis sa barbe toute remplie de sangsues et de grenouilles, et puis son corps tout pourri, et puis ses jambes desséchées, et puis ses deux grands bras tout ruisselants de mousse et de fange qu'il déploya comme deux ailes sur la tête des deux amoureux, pour les consacrer à Satan.
Mais Pierre, encore qu'il ne fût pas des plus poltrons, eut une si fière peur de voir le moine grandir, grandir, comme s'il eût voulu toucher les nuées, qu'il se sauva, criant comme un essieu, courant comme un lièvre et tirant après lui la pauvre Jeanne, plus morte que vive, mais qui pourtant ne se fit point prier pour passer la chaussée, les pieds mouillés et les cheveux au vent.
Et si bien coururent qu'ils arrivèrent au logis de leurs parents sans avoir une seule fois tourné la tête et sans avoir pris le temps de se dire un pauvre mot. Ils se marièrent dévotement huit jours après, sans avoir écouté les conseils du méchant moine qui fut, dit-on, si penaud d'avoir manqué son coup de filet, qu'il resta longtemps sans oser reparaître et tenter de nouveau la pêche aux âmes chrétiennes.
La croyance au moine bourru, qui s'en va, menaçant et plaintif, frapper aux portes des maisons durant la nuit, et qui ne se retire, aux approches du jour, qu'en poussant des hurlements horribles, était proverbiale autrefois.
Elle s'est maintenue longtemps dans presque toutes les provinces de France. On a beaucoup de légendes sur les moines débauchés, et même sur les curés qui ont manqué à leur vœu. Il est peu de presbytères qui ne fussent encore hantés par ces âmes en peine, il y a une vingtaine d'années, et peu d'églises de campagne où n'ait été surprise cette fameuse messe expiatoire que le prêtre défunt vient essayer de dire à l'aube du jour et qu'il ne peut jamais achever, s'il ne trouve un vivant de bonne volonté qui ait le courage de lui répondre amen.
Les Flambettes
Ce sont des esprits taquins et pernicieux. Dès qu'elles aperçoivent un voyageur, elles l'entourent, le lutinent et parviennent à l'exaspérer. Elles fuient alors, l'entraînant au fond des bois et disparaissent quand elles l'ont tout-à-fait égaré.
Maurice SAND.
Les flambeaux, ou flambettes, ou flamboires, que l'on appelle aussi les feux fous, sont ces météores bleuâtres que tout le monde a rencontrés la nuit ou vu danser sur la surface immobile des eaux dormantes. On dit que ces météores sont inertes par eux-mêmes, mais que la moindre brise les agite, et ils prennent une apparence de mouvement qui amuse ou inquiète l'imagination, selon qu'elle est dépose à la tristesse ou à la poésie.
Pour les paysans, ce sont des âmes en peine qui leur demandent des prières ou de méchantes âmes qui les entraînent dans une course désespérée et les mènent, après mille détours insidieux, au plus profond de l'étang ou de la rivière. Comme le lupeux et le follet, on les entend rire toujours plus distinctement à mesure qu'elles s'emparent de leur proie et la voient s'approcher du dénouement funeste et inévitable.
Les croyances varient beaucoup sur la nature et l'intention plus ou moins mauvaises des flambettes. Il en est qui se contentent de vous égarer et qui, pour en venir à leurs fins, ne se gênent nullement pour prendre diverses apparences.
On raconte qu'un berger, qui avait appris à se les rendre favorables, les faisait venir et partir à son gré. Tout allait pour lui, sous leur protection. Ses bêtes profitaient, et quant à lui, il n'était jamais malade, dormait et mangeait bien, été comme hiver. Cependant, on le vit tout à coup devenir maigre, jaune et mélancolique. Consulté sur la cause de son ennui, il raconta ce qui suit.
Une nuit qu'il était couché dans sa cabane roulante, auprès de son parc, il fut éveillé par une grande clarté et par de grands coups frappés sur le toit de son habitacle. Qu'est-ce que c'est donc, fit-il, tout surpris que ses chiens ne l'eussent pas averti. Mais, avant qu'il fut venu à bout de se lever, car il se sentait lourd et comme étouffé, il vit devant lui une femme si petite, si petite, et si menue, et si vieille qu'il en eut peur, car aucune femme ne pouvait avoir une pareille taille et un pareil âge. Elle n'était habillée que de ses longs cheveux blancs qui la cachaient tout entièrement et ne laissaient passer que sa petite tête ridée et ses petits pieds desséchés.
—Ça, mon garçon, fit-elle, viens avec moi, l'heure est venue.
—Quelle heure donc est venue? dit le berger tout déconfit.
—L'heure de nous marier, reprit-elle; ne m'as-tu pas promis le mariage?
—Oh! Oh; je ne crois pas! d'autant plus que je ne vous connais point et vous vois pour la première fois de ma vie.
—Tu en as menti, beau berger! Tu m'as vue sous ma forme lumineuse. Ne reconnais-tu pas la mère des flambettes de la prairie? Et ne m'as-tu pas juré, en échange des grands services que je t'ai rendus, de faire la première chose dont je te viendrais requérir?
—Oui, c'est vrai, mère Flambette; je ne suis pas un homme à reprendre ma parole, mais j'ai juré cela à condition que ce ne serait aucune chose contraire à ma foi de chrétien et aux intérêts de mon âme.
—Eh bien, donc! est-ce que je te viens enjôler comme une coureuse de nuit? Est-ce que je ne viens pas chez toi décemment revêtue de ma belle chevelure d'argent fin, et parée comme une fiancée? C'est à la messe de la nuit que je te veux conduire, et rien n'est si salutaire pour l'âme d'un vivant que le mariage avec une belle morte comme je suis. Allons, viens-tu? Je n'ai pas de temps à perdre en paroles. Et elle fit mine d'emmener le berger hors de son parc. Mais il recula tout effrayé, disant:—Nenni, ma bonne dame, c'est trop d'honneur pour un pauvre homme comme moi, et d'ailleurs j'ai fait vœu à saint Ludre, mon patron, d'être garçon le restant de mes jours.
Le nom du saint, mêlé au refus du berger, mit la vieille en fureur. Elle se prit à sauter en grondant comme une tempête et à faire tourbillonner sa chevelure qui, en s'écartant, laissa voir son corps noir et velu. Le pauvre Ludre (c'était le nom du berger) recula d'horreur en voyant que c'était le corps d'une chèvre, avec la tête, les pieds et les mains d'une femme caduque.
—Retourne au diable, la laide sorcière! s'écria-t-il; je te renie et te conjure au nom du…
Il allait faire le signe de la croix, mais il s'arrêta jugeant que c'était inutile, car au seul geste de sa main la diablesse avait disparu, et il ne restait d'elle qu'une petite flammette bleue qui voltigeait en dehors du parc.
—C'est bien, dit le berger, faites le flambeau tant qu'il vous plaira, cela m'est fort égal, et je me moque de vos clartés et de vos singeries.
Là-dessus, il se voulut recoucher; mais voilà que ses chiens qui, jusque-là, étaient restés comme charmés, se prirent à venir sur lui en grondant et montrant les dents comme s'ils le voulaient dévorer, ce qui le mit fort en colère contre eux et, prenant son bâton ferré, il les battit comme ils le méritaient pour leur mauvaise garde et leur méchante humeur.
Les chiens se couchèrent à ses pieds en tremblant et en pleurant. On eût dit qu'ils avaient regret de ce que le mauvais esprit les avait forcés de faire. Ludre les voyant apaisés et soumis, se mettait en devoir de se rendormir, lorsqu'il les vit se relever comme des bêtes furieuses et se jeter sur son troupeau. Il y avait là deux cents ouailles qui se prirent de peur et de vertige, sautèrent comme des diables par-dessus la clôture du parc et s'enfuirent à travers champs, courant comme si elles eussent été changées en biches, tandis que les chiens tournés à la rage comme des loups, les poursuivaient en leur mordant les jambes et en leur arrachant la laine qui s'envolait en nuées blanches sur les buissons.
Le berger bien en peine, ne prit pas le temps de remettre ses souliers et sa veste, qu'il avait posés à cause de la grande chaleur. Il se mit à courir après son troupeau, jurant après ses chiens qui ne l'écoutaient point et couraient de plus belle, hurlant comme chiens courants qui ont levé le lièvre, et chassant devant eux le troupeau effarouché.
Et tant coururent, ouailles, chiens et berger, que le pauvre Ludre fit au moins douze lieues autour de la mare aux flambettes, sans pouvoir rattraper son troupeau, ni arrêter ses chiens qu'il eût tués de bon cœur s'il eût pu les atteindre.
Enfin le jour venant à poindre, il fut bien étonné de voir que les ouailles qu'il croyait poursuivre n'étaient autre chose que des petites femmes blanches, longues et menues, qui filaient comme le vent et qui ne semblaient point se fatiguer plus que ne se fatigue le vent lui-même. Quant à ses chiens, il les vit muées en deux grosses coares (corbeaux) qui volaient de branche en branche en croassant.
Assuré alors qu'il était tombé dans un sabbat, il s'en retourna tout éreinté et tout triste à son parc, où il fut bien étonné de retrouver son troupeau dormant sous la garde de ses chiens, lesquels vinrent au devant de lui pour le caresser.
Il se jeta alors sur son lit et dormit comme une pierre. Mais le lendemain, au soleil levé, il compta ses bêtes à laine et en trouva une de moins qu'il eut beau chercher.
Le soir, un bûcheron qui travaillait autour de la mare aux flambettes, lui rapporta sur son âne la pauvre brebis noyée, en lui demandant comment il gardait ses bêtes, et en lui conseillant de ne pas dormir si dur s'il voulait garder sa bonne renommée de berger et la confiance de ses maîtres.
Le pauvre Ludre eut bien du souci d'une affaire à quoi il ne comprenait rien, et qui, par malheur pour lui, recommença d'une autre manière la nuit suivante.
Cette fois, il rêva qu'une vieille chèvre, à grandes cornes d'argent, parlait à ses ouailles et qu'elles la suivaient, en galopant et sautant comme des cabris autour de la grand'mare. Il s'imagina que ses chiens étaient mués en bergers, et lui-même en un bouc que ces bergers battaient et forçaient à courir.
Comme la veille, il s'arrêta à la piquée du jour, reconnut les flambettes blanches qui l'avaient déjà abusé, revint, trouva tout tranquille dans son parc, dormit tombant de fatigue, puis se leva tard, compta ses bêtes et en trouva encore une de moins.
Cette fois, il courut à la mare et trouva la bête en train de se noyer. Il la retira de l'eau, mais elle n'était plus bonne qu'à écorcher. Ce méchant métier durait depuis huit jours. Il manquait huit bêtes au troupeau et Ludre, soit qu'il courut en rêve comme un somnambule, soit qu'il rêvât dans la fièvre qu'il avait les jambes en mouvement et l'esprit en peine, se sentait si las et si malade qu'il en pensait mourir.
—Mon pauvre camarade, lui dit un vieux berger très savant, à qui il contait ses peines, il te faut épouser la vieille, ou renoncer à ton état.
Je connais cette bique aux cheveux d'argent pour l'avoir vue lutiner un de nos anciens, qu'elle a fait mourir de fièvre et de chagrin. Voilà pourquoi je n'ai jamais voulu frayer avec les flambettes, encore qu'elles m'aient fait bien des avances, et que je les aie vu danser en belles jeunes filles autour de mon parc.
—Et sauriez-vous me donner un charme pour m'en débarrasser? dit Ludre tout accablé.
—J'ai ouï dire, répondit le vieux, que celui qui pourrait couper la barbe à cette maudite chèvre la gouvernerait à son gré; mais on y risque gros, à ce qu'il paraît, car si on lui en laisse seulement un poil, elle reprend sa force et vous tord le cou.
—Ma foi, j'y tenterai tout de même, reprit Ludre, car autant vaut y périr que de m'en aller en languition comme j'y suis.
La nuit suivante, il vit la vieille en figure de flambette approcher de sa cabane, et il lui dit:
—Viens çà, la belle des belles, et marions-nous vitement. Quelle fut la noce, on ne l'a jamais su; mais sur minuit, la sorcière étant bien endormie, Ludre prit les ciseaux à tondre les moutons et, d'un seul coup, lui trancha si bien la barbe, qu'elle avait le menton tout à nu et il fut content de voir que ce menton était rose et blanc comme celui d'une jeune fille. Alors l'idée lui vint de tondre ainsi toute sa chèvre épousée, pensant qu'elle perdrait peut-être toute sa laideur et sa malice avec sa toison.
Comme elle dormait toujours ou faisait semblant, il n'eut pas grand'peine à faire cette tondaille. Mais quand ce fut fini, il s'aperçut qu'il avait tondu sa houlette et qu'il se trouvait seul, couché avec ce bâton de cormier.
Il se leva bien inquiet de ce que pouvait signifier cette nouvelle diablerie, et son premier soin fût de compter ses bêtes qui se trouvèrent au nombre de deux cents, comme si aucune ne se fût jamais noyée.
Alors, il se dépêcha de brûler tout le poil de la chèvre et de remercier le bon saint Ludre, qui ne permit plus aux flambettes de le tourmenter[14].
Lubins ou Lupins
Les lupins (ou lubins) sont des animaux fantastiques qui, la nuit, se tiennent debout le long des murs et hurlent à la lune. Ils sont très peureux, et si quelqu'un vient à passer, ils s'enfuient en criant: Robert est mort, Robert est mort!
Maurice SAND.
Il ne faut pas trop regarder les grands murs blancs au crépuscule, encore moins au clair de la lune. On pourrait y voir la hure. En Normandie et dans plusieurs autres provinces, la hure se promène le long des treilles, on ne sait guère à quelle intention, si ce n'est pour empêcher les enfants d'aller voler le raisin. Elle serait donc au nombre de ces esprits gardiens qui descendent en droite ligne, ainsi que les autres fadets domestiques, des lares vénérés de l'antiquité.
Quoi qu'il en soit, la hure est fort vilaine et il y aurait de quoi mourir de peur si on s'obstinait à étudier son profil reflété sur les murailles. Les Grecs et les Romains avaient l'imagination riante; ils peuplaient de charmantes divinités les arbres, les eaux et les prairies. Le moyen-âge a assombri toutes ces bénignes apparitions. Le catholicisme, ne pouvant extirper la croyance, s'est hâté de les enlaidir et d'en faire des démons et des bêtes, pour détourner les hommes du culte des représentants de la matière.
Cependant, il n'a pas réussi à les rendre tous haïssables et pernicieux, et bon nombre des esprits de la nuit sont demeurés inoffensifs. C'est bien assez qu'ils aient consenti à revêtir des formes bizarres et repoussantes qui les empêchent de séduire les humains.
Les lubins sont de cette famille. Esprits chagrins, rêveurs et stupides, ils passent leur vie à causer dans une langue inconnue, le long des murs des cimetières. En certains endroits on les accuse de s'introduire dans le champ du repos et d'y ronger les ossements. Dans ce dernier cas, ils appartiennent à la race des lycanthropes et des garous, et doivent être appelés lupins. Mais chez les lubins, les mœurs s'adoucissent avec le nom. Ils ne font aucun mal et prennent la fuite au moindre bruit.[15]
Cependant, il ne vaudrait rien de s'aboucher avec eux. Ils ont un certain mystère à l'endroit de Robert-le-Diable ou de tout autre Robert dont on n'a pu saisir la légende, et ce mystère a peut-être pour châtiment l'humiliation d'une figure horrible et l'angoisse du perpétuel tourment de la peur.
Sont-ils les descendants des fameux frères lubins et loups-garous de Rabelais? Qui sera assez épris de ces recherches étymologiques pour aller de leur demander?
Je ne sais si c'est aux lupins que le petit tailleur bossu de Saint-Bault eut affaire. On le croirait, d'après les circonstances de son histoire. La voici telle que j'ai pu la recueillir.
Un soir que notre bossu passait le long du cimetière, il y vit une bande d'esprits en forme de laides bêtes qui ressemblaient à des chiens noirs ou à des loups et que, pour faciliter notre récit, nous appellerons lupins bien qu'ils ne nous aient été désignés sous aucun nom particulier. Soit que ces esprits-bêtes fussent d'une race plus hardie que les lubins et lupins ordinaires, soit que le tailleur fût si laid, si laid, qu'il ne leur fit pas l'effet d'un chrétien, ils ne bougèrent tout le temps qu'il passa devant eux. Ils se contentèrent de le regarder avec leurs yeux qui brillaient comme du sang de feu, et à ouvrir leurs vilaines gueules qui avaient si mauvaise haleine que le tailleur en fut empesté.
Pourtant, comme il avait grand'peur, ne les ayant aperçus que lorsqu'il était au milieu de la file, et qu'il avait autant de chemin à faire pour reculer que pour avancer, il n'osa point risquer de les offenser en se bouchant le nez; il passa en faisant le gros dos, encore plus qu'il n'en avait l'habitude.
Ce dos courbé plut aux lupins, qui s'imaginèrent que c'était une manière de les saluer, et comme ils n'ont pas l'habitude de voir des gens si honnêtes avec eux, ils en furent fiers et se mirent à tirer tous la langue et à remuer la queue comme des chiens, ce qui est apparemment aussi pour eux un signe de contentement et de fierté.
Le tailleur essaya de raconter son aventure; mais tous ses voisins se moquèrent de lui, disant qu'il pouvait bien rencontrer le diable en personne et le faire fuir, vu qu'il était encore le plus vilain des deux.
Comme notre bossu allait en journée à une métairie qui était à trois bonnes portées de fusil du village, et qu'il avait à revenir par le chemin qui longe le cimetière, il se sentit envie de coucher où il était. Mais le métayer lui dit en ricanant: «Non pas, non pas, tu es un compère trop à craindre pour les femmes d'une maison, je ne dormirais pas tranquille, te sachant si près de mes filles. Si tu as peur pour t'en aller, un de mes gars te fera la conduite. Bois un coup en attendant, car quand ton aiguille s'arrête, ta langue trotte d'une façon divertissante et l'on a du plaisir à écouter ta babille.»
En effet, le bossu était beau diseur et plaisant. Le vin du métayer était bon, et notre homme s'oublia jusqu'à dix heures du soir en si bonne compagnie. Quand il fallut s'en aller, il ne se trouva personne pour le conduire, tous les gars dormaient debout et, quant à lui, il se sentait si bien réconforté par la boisson, qu'il ne craignit plus de se mettre seul en route.
Il arriva sans peur jusqu'au grand mur, se persuadant qu'il avait rêvé ce qu'il avait vu la veille et regardant de tous ses yeux, avec la confiance qu'éclaircis par le vin, ils ne verraient plus rien que l'ombre des arbres, jetée sur le mur blanc par la lune et agitée par l'air de la nuit.
Mais il vit les lupins dressés debout devant le mur, absolument comme la veille. Allons! se dit le pauvre bossu, ils y sont encore! Tant pis et courage! S'ils ne me font pas plus de mal qu'hier, je n'en mourrai pas. Et il se mit à siffler une chanson, pensant que ces bêtes, ravies de l'entendre, se mettraient en frais de politesse avec lui, en tirant la langue et remuant la queue.
Mais ce sifflement, loin de les charmer, paru les inquiéter beaucoup, car l'un d'eux se détacha de la muraille, se mit à quatre pattes et, le suivant, encore qu'il marchât vite, le flaira à l'endroit où les chiens ont coutume de se flairer les uns les autres, pour savoir s'ils doivent être ennemis ou compagnons.
Puis vint un second qui en fit autant, et un troisième, et un autre, et tous l'un après l'autre; si bien qu'avant d'avoir dépasser le mur, le tailleur avait toutes ces bêtes à ses braies et ne sachant point si elles le voulaient manger ou fêter, il sentait ses jambes devenir molles comme des pattes de cousin. On pense bien qu'il n'avait plus envie de siffler ni chanter. Cependant il avançait toujours, ayant ouï dire que ces bêtes ne quittaient pas la longueur du mur où elles avaient coutume de faire la veillée, et il n'avait plus qu'environ cinq ou six pas à franchir, quand elles se mirent toutes devant lui, debout, grondant, puant la rage, et montrant des crocs jaunes à faire lever le cœur.
—Messieurs, Messieurs, laissez-moi passer, dit le pauvre tailleur en détresse. Je ne vous veux point de mal, ne m'en faites donc point.
Mais les lupins grognaient de plus belle et même rugissaient comme des lions. Il semblait que la voix humaine les eût mis en grand émoi et en mauvaise colère.
Tout à coup, le tailleur eut une idée:—Messieurs, fit-il, ne me mangez point! Je suis maigre et vilain comme vous voyez! Si vous m'épargnez, je jure de vous apporter ici, demain, un mouton gras dont vous vous lécherez les babines.
Aussitôt les lupins se remirent sur leurs quatre pattes sans mot dire, et le tailleur passa, toujours courant, sans regarder derrière lui.
Il se jeta au lit, tout transi de peur, et eut la fièvre huit jours durant sans pouvoir sortir du lit, battant la campagne, et toujours s'imaginant de voir des loups ou des chiens enragés après lui, si bien qu'on fit venir Monsieur le Curé, pour tâcher de le tranquilliser.
Mais quand le curé l'eut confessé de sa peine et bien grondé d'avoir été si lâche que de promettre un bon mouton à ces sales diables, on entendit autour de la maison du tailleur des hurlements abominables, et tout le village put voir sur les murs de cette maison, non pas le corps des lupins, ils n'eussent osé venir si près d'un lieu où était le curé de la paroisse, mais leur ombre si bien dessinée que les cheveux en dressaient sur la tête et que le sang était glacé dans le cœur. On eût dit que cela passait en nuages sur la lune, et on les voyait remuer, sauter, gratter la terre et se mordiller les uns les autres, en figures aussi nettes qu'une image peinte, sur le pignon du tailleur, voire sur les maisons voisines.
Et cela revint tous les soirs durant toute la semaine, de quoi tout le monde, et mêmement M. le Curé, fut très effrayé.
Pourtant le bossu, qui n'était pas bête, voyant qu'il y avait là de la diablerie et que les exorcismes de Monsieur le Curé ne pouvaient rien contre des apparences qui n'avaient point de corps, résolut d'attirer les lupins en personne au moyen d'un piège, et dès qu'il fut en état de se lever, il se fit prêter un beau mouton gras qu'il attacha le soir, devant sa porte. Puis ayant prévenu le Curé de se tenir là tout prêt avec son goupillon et tous les voisins de se cacher sous le buisson de son jardin, avec leurs fusils bien chargés de balles bénites, il commença de faire bêler le mouton en lui montrant de la feuille verte, placée trop loin de lui pour qu'il pût y toucher.
Alors les lupins entendant cela, ne purent se tenir de quitter leur mur et de venir, à petits pas de loups, jusqu'en vue de la maison, où ils furent si bien reçus qu'ils se sauvèrent tous, sauf une vieille femelle qui reçut une balle dans le cœur et tomba par terre en criant d'une voix humaine: La lune est morte, la lune est morte!
On ne sut jamais ce qu'elle avait voulu dire, sinon qu'elle avait une lune blanche au front et que, dans la bande, elle portait peut-être le nom de la lune. On lui coupa la tête et les pattes qui ont été vues longtemps clouées sur la porte du cimetière de Saint-Bault, et où jamais les lupins n'ont osé reparaître depuis[16].
[1: La Normandie romanesque et merveilleuse, par Mlle Amélie Bosquet.]
[2: Voyez pour ces mystérieux vestiques l'Histoire du Berry, par M. Raynal, etc.]
[3: On ne s'accorde pas sur l'étymologie des fameuses pierres jomatres, de Boussac: les uns disent jo-math, celte, les autres jovismatri, latin.]
[4: Près d'Aigurande, une pierre-levée s'appelle la pierre à la marte. Elle est très redoutée.]
[5: Nous en vîmes.]
[6: Fatigués à force de sauter.]
[7: On verra, plus tard, une certaine analogie entre cette croyance et celle du Chien de Monthulé.]
[8: George Sand: Légendes rustiques (A. Morel et Cie, 1858).]
[9: En Normandie, Mlle Amélie Bosquet nous apprend qu'on le retrouve à chaque pas et même sous le nom peut-être celtique de Gerguintua.]
[10: Espèce de gril en tôle pour faire cuire les galettes.]
[11: Le paysan bas-normand, auteur de cette légende, dit l'auteur qui la rapporte, ne se doutait guère qu'il imitait Homère.]
[12: Le vergne est l'aune des prairies. Quand on le coupe, son bois est d'un rouge de sang.]
[13: La lande.]
[14: George Sand: Légendes rustiques (A. Morel et Cie, Paris, 1858).]
[15: En certaines localités le lubin est un très bon diable qui protège les laboureurs.]
[16: George Sand: Légendes rustiques (A. Morel et Cie, Paris, 1858).]
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