L'engravement

Eva Kavian · Chapitre 1 sur 2 · partie 1/3

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L'engravement

L'engravement

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

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Pour Kaki

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Les baleines bleues ne répètent jamais leurs chants à l’identique, ils évoluent. On ne les comprend pas encore. Certains pensent qu’elles sont capables de se suicider en s’échouant sur une plage mais il semblerait plutôt que ce soit le bruit du monde, le bruit de notre monde moderne, qui perturbe leur outil de navigation, de communication, puis pousse leur stress à un paroxysme ingérable, et qu’ainsi s’engravent ensemble, le long de certains rivages, plusieurs baleines égarées, après une vie pourtant solitaire.

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Vous quittez le parking, l’arrêt de bus, la rue que personne ne veut habiter, vous vous rassemblez involontairement sur le chemin asphalté bordé de haies taillées au cordeau, vous avancez sans guide dans le parc – escouade silencieuse – vers la terrasse où ont échoué vos baleines pitoyables, égarées dans le bruit du monde. C’est la première fois que tu rejoins le troupeau, tu ne regardes pas ceux qui t’entourent, tu es la seule à souffrir, l’angoisse qui noue ton ventre exige de toi un effort musculaire singulier pour avancer une jambe, poser un pied, avancer l’autre jambe, avancer, cette chose si simple quelques jours auparavant. Tu arrives devant la terrasse, Mira n’y est pas, c’est encore trop tôt, tu ne regardes pas non plus les baleines, rien ne te concerne que ton enfant, ta petite, qui a voulu mourir. Tu entres dans le hall, la frontière, penses-tu alors. Ta douleur te rend unique, isolée, elle te camisole, tu cherches une infirmière, un médecin, ton enfant, les seuls êtres avec qui il t’est possible de communiquer depuis le jour de l’ambulance. Tu as droit à une visite, bien sûr, au parloir, deuxième porte à droite, sous surveillance visuelle, c’est comme ça en section fermée, une demi-heure, c’est comme ça la première semaine. Tu prends Mira dans tes bras, elle pleure, elle qui ne pleure jamais, elle sent mauvais, pardon maman, pardon maman, pardon maman, elle se souvient de tout, elle a pris des médicaments, elle avait envie de vomir chaque fois qu’un comprimé passait contre sa glotte, mais elle a continué, elle a vidé la boîte, après c’était difficile de marcher alors elle s’est allongée sur son lit en t’attendant, elle savait que tu allais venir. Ce qui a suivi, elle a oublié. Elle voulait mourir ou dormir et ne jamais se réveiller. Elle avait tout de même préparé son sac pour l’hôpital, au cas où. Et maintenant ? Maintenant aussi. Elle ne veut plus souffrir. Elle ne veut plus souffrir à ce point. Je suis là, je t’aime, je tiens à toi, tu refuses tes larmes, ton enfant a besoin de ta force, tu ne l’obligeras pas à croiser ton chagrin. Ton enfant ne veut plus vivre et autour de vos corps enlacés le sol se fissure, l’écorce terrestre se fend d’une faille infranchissable, le nœud qui s’est formé dans ton ventre, quand tu suivais l’ambulance, se serre plus encore, tes poumons se racrapotent sous la pression, pardon maman, pardon maman.

Tu dois partir, t’arracher, tu fais un grand sourire, tu traverses le hall, tu ne vois pas sur la terrasse les cendriers qui débordent, les cannettes écrasées, tu rejoins l’asphalte, le troupeau, le parking, tu avances une jambe, tu poses un pied, tu avances l’autre jambe, avancer, cette chose si simple, avant. Dans ta voiture, tu n’as des sanglots que les soubresauts, on dirait un vieux robinet que l’on tente d’ouvrir trop vite après les gelées. Tu ne vois pas celui-là qui attend un bus, celle-là qui décadenasse en tremblant son vélo, ni ce couple lent qui se donne la main, ni cet homme qui tapote son clavier en marchant, ni cette femme, qui a ton âge et en paraît vingt de plus. La horde anéantie. Même en suivant l’ambulance, quand ton corps entier se contractait, quand tu criais dans ta voiture de ce cri inconnu, viscéral, ce cri de bête qui se mêlait au bruit de la sirène, même à ce moment-là, tu n’as pas pleuré. Comment peut-on laisser une mère conduire derrière l’ambulance qui transporte son enfant qui a voulu mourir ? Tu jettes un regard dans le rétroviseur, tu ne reconnais pas ton visage. Tu n’es plus celle que tu étais. Et personne ne le sait.

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– Je vous mets un rendez-vous dans un mois pour une pré-admission. Inutile de le programmer plus tôt, de toute façon, il n’y a pas de lit qui soit libre avant six semaines. Nous verrons lors de cet entretien si une hospitalisation s’avère nécessaire. Si la situation devient ingérable de votre côté, le plus efficace est de passer par les urgences. Ils la garderont une ou deux nuits.

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Vous avancez, pressés d’arriver et pressés de partir, lents pourtant, ou lourds. Vous descendez du bus, le chauffeur te fait un petit signe, discret, soutenant, il te reconnaît, depuis tous ces mois. D’autres se garent, tirent douloureusement sur une cigarette, vérifient leur maquillage avant de quitter l’habitacle ou envoient un dernier texto, puis rejoignent le troupeau dépareillé. Il y a quelques minutes, les portes se sont ouvertes, les baleines sont sorties, elles attendent, vautrées sur les sièges en plastique sale, un peu d’amour et quelques clopes. Certaines n’espèrent rien ni personne, on ne vient plus les voir. Celles-là parlent fort, jurent et pètent ou rotent, elles marquent leur territoire de mégots mouillés et de voix stridentes, elles font les dures en chipotant des dents leur piercing lingual ou en crachant au pied des darons décatis qui, eux, viennent voir leur petit chéri. Ce n’est pas parce qu’elles n’ont pas de visites qu’elles n’existent pas. Elles le montrent. C’est le clan de Claudy. Jonas n’est jamais loin. Qu’est-ce qu’il leur trouve, à ces épouvantails, tu n’en sais rien. Tu sais que Claudy le protège et qu’elle l’appelle Jésus. Tu as remarqué qu’il regarde son cul. Ton petit ton chéri mate le cul de cette grosse gouine qui sue, ton petit ton chéri se prend pour le Messie ou le Che, les bons jours. Il va sauver le monde et le tien s’effondre, il est aussi maigre que Don Quichotte, une tête de saint suaire, il faut l’admettre, et il tourne autour de Claudy tel un illuminé. Quand il est assommé. Comme aujourd’hui. Tu t’approches, tu le vois hébété, culdeclaudyrivé, ta mâchoire te lance et c’est reparti, tu t’en veux. Si tu avais esquivé ses coups, dimanche, ils n’auraient pas été obligés de forcer la dose. Ah, il t’a repérée. Il avance. Tu reconnais sa démarche figée par les neuroleptiques, son regard déshabité, tu essaies de ne pas fixer sa langue. Qui pend. Sursaute un peu. Pend. Le psychiatre t’a expliqué que ce n’est pas parce qu’il ne t’aime pas, ou plus, que ses colères tombent sur toi. Tu ne dois pas tout mélanger. Taper sur toi est un symptôme de sa maladie. D’une certaine manière. D’ailleurs quand il t’a frappée, tu n’étais pas sa mère. Tu étais l’Autre menaçant. Ah. Toi, tu lui demandais juste comment il se sentait. Tu lui tendais les couverts pour qu’il t’aide à dresser la table. Il n’avait pas l’air de saisir, c’est vrai. Il regardait ta main, il marmonnait, tu ne comprenais pas ce qu’il disait, mais cela, tu en as l’habitude maintenant, tu gardais les couverts à la main, ton bras tendu. Tu avais toute la patience du monde en toi, il allait finir par percuter.

Bonjour mon chéri (c’est bien ou pas bien de dire mon chéri à son fils de

vingt-trois ans ?) je suis contente de te voir (je ne suis pas oppressante, là ?) comment vas-tu aujourd’hui (intrusive ?) Papa n’a pas pu venir mais il t’embrasse (c’est vrai qu’ils sentent quand on ment ?) ne t’inquiète pas je n’ai plus mal (ne pas dramatiser, de toute façon « il ne ressent pas les choses comme vous »). Tu hésites. Est-ce un jour où tu peux le toucher ? Vos corps se rapprochent, mais vous n’allez pas l’un vers l’autre. L’autre en toi n’existe plus pour lui. Ça veut dire quoi ? Et l’autre en lui, c’est qui ? Il est devenu qui ? Quoi ? Pourquoi ? Pourquoi lui ? Toi ? Tu l’as porté dans ton ventre, tu as marqué chaque centimètre de sa croissance sur l’embrasure de chêne, tu as raconté les histoires, chanté les comptines et un jour il est devenu fou. Tu regardes les visiteurs, tous les regards s’évitent. Circulez, rien à voir. Bonjour Jonas, je t’ai apporté des galettes. Il adore les galettes, il est sûrement content. Dimanche il était content. Il avait droit à sa journée. Vous vous êtes retrouvés à trois. Toi, votre fils, et Georges, qui surjouait le père épanoui, mais vos filles ne sont pas venues. Elles se protègent. La fuite n’est jamais un moyen de se protéger, c’est ce que tu réponds à tes amis quand ils te conseillent de te protéger de lui. De ton propre fils. En attendant, c’est sur toi qu’il a tapé, dimanche. Tu le vois raide, figé, incapable d’articuler une phrase de plus de trois mots, tu te sens responsable, coupable, et en prime, tu ne sais pas si tu préfères quand il est assommé ou assommant. Ce n’est plus ton enfant. Ce n’est pas l’enfant d’une autre mère. Tout cela t’épuise étrangement. Eh, Jésus, tu partages avec les copines ? Jonas l’automate t’oublie, il donne les galettes à Claudy. Tu les regardes. De loin. Interloquée. Avant, ton enfant était normal. Très intelligent même. Dans son cas, on peut dire brillant.

Tu reprends l’allée, le bus dans lequel personne ne se bouscule, tu

regardes ceux qui crânent jusqu’à leur véhicule. Entre toi et le monde, il y a un voile glacé. Entre toi et Georges également. C’est du reste du monde – ce monde qui te juge – que tu te protèges. Pas de Jonas. Le week-end prochain, c’est le tour de Georges. C’est ce que vous avez trouvé pour tenir. Ne pas voir ce qu’est devenu votre fils ingénieur, une semaine sur deux.

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– On pense à une décompensation schizophrène. Votre fils fumait ? Des joints, je veux dire. Il fumait des joints ? Vous pouvez bien entendu consulter un confrère. Je vous suggère d’attendre un peu afin de ne pas perturber davantage votre fils.

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Vous passez devant l’arrêt de bus de ceux qui partent. Ils ont une autorisation de sortie, ils s’agglutinent obèsement. Le bus décharge des parents, de l’autre côté de la place, après il fera le tour, ceux qui partent monteront, iront oublier quelque part que leur vie ressemble à un couloir blanc. Terminus, tout le monde descend. Les déchargés vous suivent, tu sens leurs yeux dans ton dos et tu sais qu’ils ne te voient pas. Ils regardent les haies bien taillées de ceux qui ont encore le cœur à tailler une haie. Ils regardent le parc, au-delà de toi, cherchent un signe, un mouvement, une indication, la météo de l’âme défoncée de leur petit. Tu donnes la main à ta femme. En réalité, sans sa main tu n’aurais pas la force. Pas un pas de plus. Terminus. Le troupeau, ce monstre hybride, se reforme, autour de vous. Tu voudrais les sentir réellement autour de toi mais chacun est si seul et sa peine à ce point astringente que, désolidaires, vous vous acheminez. Toi au moins tu es deux. Tu as sa main, ce lien qui tient, malgré tout. Ceux du parking vous rejoignent. Tu entends déjà le chant des baleines, tu n’y comprends rien. Tu diras à Manon ce que tu lui as dit la semaine dernière. Tu ne sais rien lui dire d’autre. Ma chérie, Yves est très gentil, il s’occupe bien des enfants, je t’assure, il ne veut pas te tuer, il te veut du bien, il n’a pas mis le feu à la chambre, d’ailleurs ce n’est pas si grave, il a déjà tout nettoyé, il a même remplacé les rideaux, heureusement que tu l’as, il est adorable, il veut ton bonheur, jamais il ne t’a frappée et non non, il ne rentre pas dans l’hôpital pendant la nuit, dors tranquille ma chérie, Yves reste à la maison avec les enfants, il veut que tu t’occupes bien de toi et que tu reviennes guérie, il est un peu perdu, alors on l’aide de notre mieux, et on voit bien qu’il est triste, il est temps de te ressaisir ma chérie, d’ouvrir les yeux, c’est un bon mari qui t’aime, n’importe lequel se serait enfui après tout ça, crois-moi. Tu lui diras tout ça parce que toi, tu n’as pas compris que ça ne sert à rien. Tu entres dans le hall, cette porte de prison, dit ta femme, mais d’un côté ou de l’autre de cette porte, vous êtes tous prisonniers. Dans la salle d’attente, une baleine vide le pot de chocolat à tartiner qu’elle vient de recevoir. Dans le couloir, une baleine a été amputée au niveau des genoux. Tu ne peux empêcher l’image d’un train de foncer sur toi. Au début cela vous a rassurés qu’il y ait de la place dans le service des jeunes. Manon n’a que vingt-huit ans. Trois ans de trop pour aller dans ce service mais ils ont pensé « préférable » de ne pas l’hospitaliser en service adulte. Tu observes les « jeunes » longer les murs, ahuris, lourds et lents, tu ne donnes pas de monnaie à la petite qui t’en réclame, comme à chaque fois, tu évites de croiser le regard du gars qui parle tout seul, mais tu as vu, dans sa barbe, du potage séché, des miettes de pain. Votre fille vous attend dans le « salon », appliquée à arracher ses ongles. Elle est si belle, elle. Qu’est-ce qu’elle fiche ici ? Vous lui aviez pourtant bien dit que les écrans n’étaient pas bons pour la santé, vous lui avez parlé du principe de précaution, des fakes, des fakenews, qu’est-ce qui lui a pris tout d’un coup de s’obséder ainsi ? De mettre le feu à la maison où dormaient ses enfants ? Tu revois Yves débarquer avec les filles dans les bras, en pleine nuit, il avait appelé le 112, il allait la rejoindre, il était affolé, tu t’es occupé des petites, tu lui as dit de venir finir la nuit chez vous, tu l’attendrais, le temps qu’il faut, tu ignorais encore que cette nuit allait dévaster les années qu’il te restait à vivre. Tu penses à ton frère qui vient d’entrer en soins palliatifs. Lui au moins, si un de ses enfants perd la boule, il ne sera plus là pour en souffrir. Tu l’envies presque. Vos mains enlacées, cette alliance profonde de tendresse et de chagrin, cette peine que vous avez pour l’autre, en plus de la vôtre, vos mains enlacées, c’est ce qui vous tient debout, toi et ta femme, quand vous entrez dans le salon. À aucun instant tu n’as pensé à fuir. Tu es là. Tu peux parler à ta fille. Tu sens en toi une infinie douceur. Tu vas essayer de la raisonner. Sans regarder ses mains. Parce que ça, c’est au-dessus de tes forces.

À l’arrêt de bus, la femme que tu suivais dans le parc dépose ses deux

sacs recyclables. C’est la mère d’une baleine. Tu les as vues ensemble. Déjà au grand air, ses sacs puaient la pisse. Alors dans le bus. Tout le monde va savoir que sa fille se pisse dessus. Ça te donne envie de pleurer. Vous rentrez chez vous à pied, comme chaque fois. Cela vous fait du bien, de marcher sans parler, après les visites.

OceanofPDF.com – Il est important pour votre fille que votre ex-mari vienne à la réunion avec vous. Essayez de le lui faire entendre.

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Vous êtes dix, vous êtes vingt, ça dépend. D’autres suivront. Les visites commencent à peine. Vous êtes ceux qui ne veulent pas rater une minute, ou ceux dont l’enfant s’angoisse trop, si vous êtes en retard. Vous avez renoncé au club de tennis, au rendez-vous copines, vous avez pris un congé ou réorganisé vos heures de récup, vous avez tout laissé tomber, parce que votre place est ici, le mercredi après-midi. Tu reconnais quelques silhouettes, certaines épaules, le parc est magnifique en automne. Les feuilles dans l’allée font chuchoter vos pas. Tu as envie de ralentir les tiens. Il y a deux ans que tu viens, ça dure deux semaines, trois mois, ça dépend. Tu es toujours en dépression, en burn out, en arrêt de travail, en arrêt de tout, mais contrairement à la première année, maintenant, quand Loreen est ici, tu es plus tranquille. Tu t’en veux de penser ça mais hier encore ils t’ont appelée pour te dire qu’ils l’ont retrouvée avec un sac sur la tête, du coup elle est en isolement, visite interdite. Si elle avait été chez toi, tu l’aurais retrouvée sans vie ce matin. La nuit, avec tout ce qu’on te donne pour dormir, tu dors. Alors oui, quand elle est ici, elle est mieux protégée. Tu ne la verras pas. Tu viens chercher son linge sale. Elle apprendra que tu es venue. C’est pour cela que tu viens aujourd’hui. Quand je suis en isolement, je pense que tu vas m’oublier, c’est horrible, personne ne me parle, ça dure des jours. Tu viens chercher son linge pour lui dire que tu l’aimes. Tu ne veux pas penser au lit arrimé au sol, sans draps, sans taie d’oreiller, à la caméra de surveillance fixée au plafond de la chambre et du coin toilette. Ils ne t’ont pas dit si elle s’était coupée avant. Tu verras ça sur les vêtements. Tu vas passer devant le bureau des infirmières. Si la rousse est là, tu lui poseras quelques questions. La rousse, même si ta fille est majeure, elle t’en dit un peu plus. Quand tu as cherché du travail, tu as refusé un poste en psychiatrie. Tu préférais la chirurgie. Cela t’aurait-il préservée ? Les enfants des infirmières psychiatriques décompensent-ils moins que les autres ? Parce qu’à force de venir ici, tu te dis qu’il y en a beaucoup, des jeunes qui vont mal. À se demander quoi. Tu as beaucoup réfléchi à tout ça. On est dans un monde qui exige le bonheur, la réussite, il faut des diplômes, un loft, un corps parfait et des vêtements de marque, il faut voyager loin, avoir une vue panoramique et un jacuzzi, il faut consommer et sauver la planète, il faut cuisiner slow food et grimper tous les échelons, être jeune et avoir de l’expérience, tu comprends que pour certains, c’est trop, ils ne se sentent pas à la hauteur. Je n’aime pas ce que je suis. Avant de chercher le linge, tu t’adosses contre le bâtiment. De l’autre côté du mur, c’est la salle d’isolement, tu le sais. Tu te colles au mur. Tout en toi parle à ton enfant, tu veux qu’elle entende que tu es là, ce que ton cœur lui dit. Elle est si sensible. Qui sait ? Certains disent que l’eau a une mémoire. Et les murs ? Puis tu traverses la terrasse, tu as peur. Tu as croisé une ambulance en arrivant. C’est peut-être ta fille qu’elle emportait. Mais la rousse te rassure. Loreen est plus calme. Ça a été difficile pendant la nuit, ils ont dû l’attacher, elle se tapait la tête contre le mur, mais elle est plus calme. Dites-lui que je suis venue pour son linge. Dites-lui que je l’aime.

Tu croises des arrivants sur l’allée du parc. Au loin, le jeune barbu qui

ressemble à Jésus marche avec son père. Il a l’air normal aujourd’hui. On dirait un père et son fils qui se promènent dans un parc. Tu pars avant la fin des visites, forcément. Tu rentres dans ta voiture, tu claques la porte et l’odeur du sang de ton enfant envahit l’habitacle. Pas besoin de regarder dans le sac. Toi qui n’as pas pleuré de toute la semaine, si fière de maîtriser enfin tes émotions, tu fonds. Les tremblements te reprennent. Tu es incapable de conduire. Tu attends. Dans ton rétroviseur, le troupeau s’approche. Ce soir, tu appelleras le service. Tu demanderas comment elle va. Tu imploreras qu’on lui dise que tu as téléphoné. En général, tu évites de les déranger, mais ce soir tant pis. Ta décision est prise. Cela te donne la force de démarrer. Tu croises Claudy qui était en autorisation de sortie. C’est une amie de Loreen, tu lui fais un petit signe et un petit sourire. Tu ne sais pas qu’elle a apporté un rasoir pour ton enfant.

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– Vous lui téléphonez tous les jours ? C’est une pathologie du lien. Il est peut-être temps de prendre un peu de distance.

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Vous vous écartez sans vous retourner. Vous avez entendu le pas d’un homme pressé. Vous lui cédez le passage. Cela n’a aucun sens. Depuis quand on se retrouve en psychiatrie pour un décrochage scolaire ? Tu as exigé un rendez-vous avec le psychiatre. Majeur, majeur, ça veut dire quoi ? Ton fils a dix-neuf ans. Tu as droit à des explications. Il est toujours à ta charge, pour ce que tu en sais. D’ailleurs c’est toi qui viens d’acheter une voiture d’occasion pour remplacer celle qu’il a crashée le mois dernier. Une amende pour conduite en état d’ivresse, il le méritait. Un retrait de permis, passe encore. Mais un hôpital psychiatrique, faut pas pousser. Ta femme a laissé faire ça. Évidemment, elle n’est pas sa mère. Elle n’a pas d’enfant à elle. Elle ne sait pas ce que c’est. Elle a été débordée, tu peux le comprendre. Aujourd’hui, tu es rentré de ton congrès, tu prends les choses en main et tu ramènes ce petit con à la maison. Tu es prêt à signer une décharge. Tu dépasses tout le monde, qu’est-ce qu’ils ont à marcher si lentement, on dirait un enterrement. Ils n’ont que ça à faire ou quoi ? Toi tu as annulé trois patients pour venir, pas le temps de regarder les feuilles tomber des arbres. Ou alors ils sont au chômage, ou enseignants. Quand tu penses que ton fils est ici depuis trois jours, tu as envie de péter la gueule à tout ce qui bouge. Une société de profiteurs, de glandeurs, d’assistés. Après on s’étonne. Tom exagère, tu ne dis pas le contraire. Il n’en fout plus une. Il boit trop. Tu vas remettre les pendules à l’heure. Ta femme a peut-être raison, tu lui donnes trop d’argent. Tu ne l’aides pas à se battre pour son autonomie. Mais quand sa mère est morte, tu as fait ce que tu pouvais. Tu as sans doute voulu compenser la perte de sa mère et tes horaires de dingue. Tu vas le dire au psychiatre. Ah, les psychiatres. Parlons-en. Dans ta promo, ceux qui ont fini psychiatres, c’étaient les fêlés. Après on s’étonne. Quoiqu’il en soit, il n’a pas le droit de retenir Tom contre son gré. Il est majeur. Tu as dépassé tout le monde. Tu n’es pas comme eux. C’est le rendez-vous de la plèbe, ici. Tom a déjà de mauvaises fréquentations, ce n’est pas ça qui va l’aider. Au moins, côté filles, pas de danger. Les baleines, c’est pas son truc, à Tom. Et lui qui tombe amoureux pour un oui pour un non, il ne manquerait plus que ça. Qu’il tombe amoureux d’une toxico ou d’une maniaco-dépressive. Tu vas régler ça fissa. Décharge, valise, salut la compagnie. Tu vas resserrer les boulons. Si ça peut aider Tom, tu es prêt à le faire.

Le vent souffle sur la cohorte maudite, plus lente que jamais. Demain, il

n’y aura plus une feuille sur les arbres, c’est garanti. Personne ne parle. Personne ne pleure. Personne ne salue personne. Vous avancez, le vent gonfle vos manteaux, alourdit vos sacs et grille vos cigarettes. La femme qui te précède sent l’alcool. Du whisky dirait-on. D’un coup tu as une furieuse envie de whisky. Toi qui ne bois jamais en journée. Tu n’es plus si pressé qu’en arrivant. Tu es abasourdi. Ton fils ne veut pas rentrer. Plus jamais. Il t’a traité de vieux con de capitaliste. Ton petit Tom. Il y avait dans ses yeux. Tellement de haine. Et, au-delà de cette haine, tu le voyais, une tristesse infinie. Qu’est-il arrivé à ton enfant ? Qui lui a fait ça ? L’alcool ? Ses soi-disant amis ? Il veut un studio. Un job. Sa vie sans toi. Tu veux bien. Tout mais pas cette haine. Tu dis oui à tout. Tu as accepté le rendez-vous proposé par le psychiatre la semaine prochaine. Tu dis à ta secrétaire d’annuler le reste de l’après-midi. Tu as besoin d’un whisky. Tu passes devant l’arrêt du bus, des gens suivent ta voiture du regard. On n’en voit pas souvent des comme ça dans ce quartier. Tu dépasses un couple. Ils se donnent la main. Tu te demandes si ta femme, qui n’est pas la mère de ton enfant, va te donner la main, pour traverser ce merdier.

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– Vous pouvez chercher une place dans un service de désintox mais je doute qu’ils acceptent votre fils. La situation est plus compliquée. Il y a comorbidité, vous comprenez. À ce stade, l’urgence, c’est sa survie.

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Il a neigé cette nuit, on n’entend pas le troupeau encapuchonné, vos pas cette fois sont lents de prudence, ce n’est pas le moment de se prendre une gamelle. Tu te demandes si les ouvriers ont enlevé les feuilles mortes avant que la neige ne les recouvre. Toi non. Tu n’as pas enlevé les feuilles devant ton garage. Pourtant ça te fait du bien, l’action. Depuis deux mois, tu nettoies, tu ranges, tu tries, comme jamais. Tant que tu bouges tu ne pleures pas. Tu bouges dans tes murs. Tu as laissé l’automne et le gel abîmer ton jardin, tu n’as pas rentré le laurier et les géraniums, ils sont grillés. Leur feuillage est noir, visqueux, tes plants de tomates attendront le printemps. Toi aussi, tu attends le printemps. Le renouveau. En dehors de tes murs, vivre est douloureux. Les valises que tu tires sont vides, plus légères que ton cœur. À force d’apporter chaque semaine des effets à Mira, il n’y a pas assez de place dans son sac de voyage, pour embarquer, quitter, revenir, et tu ne veux pas ressembler à ces mères qui chargent tout dans les sacs recyclables des grandes surfaces. Aujourd’hui tu viens la chercher. Elle sort. Elle quitte. Elle rentre. D’un coup tu sens le troupeau autour de toi. Déjà tu n’en fais plus partie, avec tes valises légères. Et c’est à cet instant qu’il existe. Tu ralentis le pas. Tu découvres, après deux mois, que tu faisais partie de cette horde. Tu sais, aujourd’hui, que d’autres parents, comme toi, en ont fini avec le bonheur. Ils marchent dans la neige. Ils vont rendre visite à leur drame. Ce moment, tous ensemble dans l’allée enneigée, est le premier moment depuis deux mois, où tu ne te sens pas seule, et le nœud dans ton ventre se serre à nouveau. Jamais tu n’as aimé des gens comme tu aimes ceux-là, ils sont toi. Tu es eux. Tu marches à leur vitesse. Pas question de te démarquer. Pas question qu’ils puissent comprendre que tu n’es pas en visite. Il y a ceux qui arrivent au plus tôt, ceux qui arrivent plus tard, ceux qui ne sont pas capables de venir, ceux des autres hôpitaux, ceux des autres hôpitaux dans d’autres pays, et d’autres allées, combien de parents, au total ? Est-ce possible qu’autant de gens vivent ce que tu vis ? Cette chose inhumaine. Mira t’attend sur la terrasse, avec ses baskets d’été, son sweat d’été, un chariot surchargé, un si beau sourire. Tout le monde peut voir qu’elle part. Que tu es une mère qui récupère sa fille. Tout le monde peut penser que tu as de la chance. Mais toi tu sais. Tu as lu. Tu as écouté le médecin. Tu reviendras dans le troupeau, un jour ou l’autre. Ce que tu as appris, il y a quelques minutes, c’est que tu n’étais pas seule. Pendant que tu remplis les valises, ta fille va offrir aux infirmières les pralines que tu as achetées, et recevoir ses médicaments. En deux mois, elle a pris trente kilos. À cause des médicaments. Ils disparaîtront quand elle pourra s’en passer. Dans quelques années, si tout va bien, a dit le psychiatre.

Vous partez avant la fin des visites. Il y a pourtant deux parents avec

vous. Sans doute ne savaient-ils pas que leur enfant n’avait pas droit aux visites aujourd’hui. Tu leur dis bonjour. Tu les fais exister, maintenant que tu les vois. Il y a la femme au vélo, qui n’a pas l’air de se décider à entrer. Tu lui dis bonjour. Doucement, discrètement. Lui dire bonjour te donne l’impression de t’immiscer dans son malheur. Mira t’attend dans la voiture. Les kilos, les médicaments, les émotions, elle n’a plus de force. Tu vas prendre les derniers sacs. Tu croises un père, une mère, tu entends des cris, des rires. Jusqu’ici, ce lieu te semblait pourtant silencieux. Une femme nue gesticule à une fenêtre du pavillon des adultes, elle a l’âge de ta mère. Une petite fille cherche des marrons dans la neige, elle appelle son frère, Dylan, Dylan, viens ! et son frère lance une boule de neige, qui s’écrase sur le ventre de leur mère, abrutie à deux pas de la petite. Tu respires un bon coup, tu entres dans ta voiture et tu profites de la manœuvre pour activer le verrouillage central avec ton coude. Qu’est-ce qui te ferait plaisir, ma chérie ? Ta chérie regarde devant elle, le visage un peu figé, et pourtant parcouru de tics, tu regardes ses mains, ses ongles sales, ses poignets mutilés. Des crêpes, ça te ferait plaisir ? Et elle te fait un si beau sourire que tu veux bien en cuire deux kilos si elle a faim pour deux kilos. Tout ça va prendre du temps.

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– La prise en charge de votre fille est complexe. Une déficience mentale, des séquelles neurologiques, à quoi se greffe à présent un trouble de la personnalité. Notre approche doit s’adapter à sa spécificité. Actuellement, elle refuse de nous parler et de participer aux activités, ce qui ne simplifie pas les choses, mais nous avons décidé de la garder malgré tout. À vrai dire, il n’existe pas un lieu qui soit réellement adapté pour votre fille. Nous allons prendre le temps. Je pars en vacances pendant deux semaines, n’hésitez pas à contacter mon assistante durant cette période. Ça tombe mal car elle vient d’arriver, mais elle aura l’occasion d’étudier les dossiers ce week-end.

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Où avez-vous la tête, avec vos escarpins, vos souliers de ville, dans le dégel brutal ? Le bas de vos pantalons est trempé, vos manteaux tristes sont éclaboussés, de splash en splosh, rien ne vous arrête, la procession s’étire à peine, on pourrait la penser sereine, appliquée. À vrai dire, la frontière est au niveau du parking et non à la porte du hall d’entrée. Quand vous l’atteignez, vous pouvez abandonner vos masques. Ici, personne ne vous demande d’être heureux. Vous êtes les parents. Le premier cercle. Personne ne vous demande de vous réjouir de vos vacances. Personne n’exige la moindre trace de joie sur vos visages. Il n’y a plus de quoi rire. On vous fiche la paix avec ça. Pas question pour autant de vous mettre à pleurer ou à laisser filer le moindre gémissement. Vous savez que si l’un commence, d’autres suivront. Vos larmes sont contagieuses. Alors, dans l’allée, votre peloton avance sans joie ni pleurs. Son sillage pue la misère humaine, l’étrangeté de l’odeur de l’humus après plusieurs jours de neige. Quelque chose d’extrêmement difficile à expliquer. Tu t’en fiches de tout cela, toi tu viens en visite. Il y a plein de parents autour de toi et ça te rassure un peu, tu marches à leur rythme. C’est la première fois que tu viens en visite. Avant, tu étais hospitalisée. Tu t’es fait des amies et toi ça va, maintenant ça va, enfin ça va mieux, ça va presque, tu es sortie, tu t’en sors, tu n’as pas bu une goutte d’alcool dans ton petit studio, ça te fait tout drôle de revenir, ça te rassure et ça te fait flipper, ils pourraient avoir peur pour toi et vouloir te garder, ou ils pourraient trouver dans ton sac le rasoir que tu apportes à Claudy, tu sais bien que c’est interdit, mais bon, Claudy elle n’a pas de famille, pas de visite et c’est ton amie, ça fait six jours qu’elle te demande de lui apporter un rasoir, pour ses jambes elle dit, parce qu’elle a des jambes de yéti, à force, ce n’est plus supportable. Elle t’a juré de ne pas se faire du mal avec. Et tu n’as pas beaucoup d’amies. Elle pourrait venir en week-end chez toi, un jour. À cette pensée, tu te sens plus adulte. Tu as un studio, tu as vingt-quatre ans et tu peux inviter une amie pour le week-end, la vie est belle, qu’est-ce qu’ils ont à tirer la tronche, tous ces vieux autour de toi ? Tu presses le pas, tu te sens grande et belle, tu vas leur montrer, aux infirmières, que tu vas mieux.

Ça t’a fait super plaisir de voir Claudy et les autres. C’est un peu comme

ta famille, maintenant. Pourtant tu ne te sens pas très bien. Sans doute parce que tu vas te retrouver seule chez toi. Ou alors. Tout ce que Claudy t’a raconté. Celle qui s’est jetée du pont la semaine dernière, par exemple. Elle avait trois enfants. Tu lui parlais parfois. Il y a aussi eu du grabuge avec Durum qui a pété des vitres et cogné une infirmière, et Jésus qui est monté sur le toit. Paraît que les chambres d’isolement sont remplies. Tu dirais que les conduites explosent avec le froid, a dit Claudy en montrant ses tempes. Y a une folle qui tapait sur la porte, personne pouvait dormir, ils se sont retrouvés devant le bureau des infirmières pour en apprendre davantage, ils ont fini la nuit à quatre sur la terrasse à griller des clopes, autant mourir de ça que d’autre chose. Toi, tu n’as jamais eu envie de fumer. La fois où tu as essayé pour faire plaisir à Claudy, tu as failli étouffer, comme si tu ne savais plus comment respirer, la tronche que tu faisais, à ce qu’il paraît. Toi, tu ignores de quoi tu vas mourir. Tu ne sais pas conduire, tu n’as pas de boulot. Pas d’accident de voiture ou de travail. Ton rêve, ce serait de mourir sans avoir mal, avec tous ceux que tu aimes autour de toi. Le problème, c’est que ceux que tu aimes ne sont déjà pas autour de toi quand tu vis. Tu pourrais mourir de solitude. Si on meurt de ça. Dans le bus, il y a des parents. Pourquoi les tiens ne venaient-ils pas ? Ils en ont marre de tes rechutes. Tu les as épuisés. Ici, dans le bus, les parents sont épuisés, tu le vois bien, t’es pas conne quand même, et pourtant ils viennent, chaque semaine, tu reconnais certains d’entre eux, ça te manque un peu, l’ambiance de l’hôpital, les sourires des infirmières et les bêtises des jeunes, et l’autre dingue, là, celle qui marchait sur ses fesses en réclamant un médecin parce que ses jambes ne voulaient plus marcher, soi-disant, même elle, elle te manque un peu. Tu penses au rasoir qui reste dans ton sac. C’était deux pour le prix d’un. Tu as envie de voir comment ça fait. On peut mourir de ça ? Toutes celles que tu connais et qui ont essayé sont bien vivantes. Tu les trouves presque beaux, leurs bras recousus. Leurs chairs boursouflées. Les marques de leur souffrance, quand la tienne est invisible.

OceanofPDF.com – Vu son âge, elle va devoir passer en service adulte… Un de mes collègues reprendra son dossier.

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Les guirlandes de Noël sont installées avant vos sapins, chaque pavillon a son renne, sa crèche, vous cheminez, il y a plus de Marie que de Joseph sur l’allée qui mène à votre enfant. Votre enfant. Vous vous sentez presque coupables de penser ce mot. Le psychiatre dit qu’il est adulte. Mais il reste votre enfant, non ? Pour les autres, les frères et sœurs qui vont bien, on ne vous emmerde pas quand vous dites « mon enfant ». Pour celui-ci, penser « enfant » suffit à vous culpabiliser. Chacun de vous est en faute. Vous n’avez pas été de bons parents. Comment expliquer cela autrement ? Un des deux a été un mauvais père ou une mauvaise mère. Trop présent, pas assez. Trop inquiet, pas assez. Trop jeune, pas assez. Trop, pas assez. Trop, pas assez. Trop, pas assez. Un, deux, un, deux, la troupe s’approche, têtes baissées, poches remplies de doigts gelés, jouez, hautbois, résonnez, musettes. Vous espérez que ce n’est pas le vôtre qui va se faire électrocuter ou s’étrangler avec cette putain de guirlande. Aucun de vous n’a envie de mettre un sapin cette année. Vous le ferez pour les autres. Les frères et les sœurs, qui dégustent depuis des semaines. Ils ont perdu leurs parents, ceux-là. Vous pouvez bien leur mettre un sapin. Sur la terrasse, vous tombez sur la crèche. Les santons en papier mâché, réalisés en ergothérapie, ont tous perdu leur tête. Aujourd’hui tu peux voir ta fille, elle est sortie de l’isolement. Tu la verras au salon de la section fermée. Tu entres. Un infirmier fouille ton sac à main et le cabas avec les vêtements propres. Il enlève les cordons, les ceintures. Te rend le sac, comme si cette situation ne te défonçait pas les tripes. Tu ne dis rien. Si tu parles tu pleures. Ou tu deviens méchante. Et tu ne veux pas que ça retombe sur Loreen. Tu l’as repérée du coin de l’œil. Elle est couchée sur le sol de la section fermée, elle gratte le film plastique opacifiant posé sur la porte, tu vois son œil, collé à la vitre, sa langue qui pend dans l’effort, qui bave. Elle gratte. Comme un chien. L’infirmier a vingt clés à son trousseau mais il sort la bonne au premier essai, il t’ouvre. Tu as droit à deux heures et tu as envie de disparaître. Loreen se relève difficilement. Quelque chose qui ressemble à du plaisir – comment savoir ? – fait briller ses yeux. On s’assied sur ces fauteuils ma chérie ? Oh que c’est bon de te revoir. Tu le penses malgré tout. Quinze jours de visites interdites, de coups de fil interdits, aucune nouvelle, tu as l’impression d’avoir passé ces quinze jours à attendre ce moment, sur le divan glacé d’un salon inconnu, et tu ne veux pas voir la trace brunâtre sur le pantalon de ta fille alors tu lui prends le bras, tu fais, t’accordant à son rythme, des pas de dix centimètres, tu ne regardes pas le filet de bave qui coule sur son sweat à capuche sans cordon, tu essaies de comprendre ce qu’elle te dit. Fefaiflufienfarler. Tu cherches ses yeux, son regard, son âme quelque part et tu n’as jamais vu, dans aucun regard, tant de tristesse. Tu jettes un œil dans le bureau des infirmières qu’une vitre sépare de la salle et tu les vois rire, parler, tapoter les claviers. Tu veux qu’on t’explique ce qui arrive à ta fille, ce qu’ils lui ont fait. Personne ne se tourne vers toi. Vous vous asseyez. Tu te penches vers son fauteuil et tu prends Loreen dans tes bras, avec tout l’amour que tu as en toi. Tu pleureras tantôt. Dans la voiture. Fefaiflufarler. Faifefefenfieux. – Tu ne sais plus parler ? Tu te sens mieux ? Elle acquiesce. Elle te comprend. Tu peux lui parler. Tu lui dis que tu l’aimes, que tu penses à elle tout le temps, que tu es avec elle. Tu lui dis que quand elle était en isolement, tu te collais au mur pour lui donner ta force. Tu prends sa main dans la tienne et vous restez comme ça. Après tu sors, tu prends le sac de linge sale, tu attends devant le bureau du médecin. Elle doit comprendre que si elle se fait du mal, elle va en section fermée, si elle continue, elle va en isolement. Là, on a été obligés d’augmenter les doses. Son corps va s’habituer. Dans une semaine ou deux, elle pourra parler à nouveau. La dose est sans doute un peu violente pour elle.

Continuer : partie 2 sur 3