L'engravement
L'engravement
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Il est 17 h 45, vous le savez sans regarder l’horloge, les jeunes saluent,
embrassent, ils veulent leur place dans la file des médicaments, leur place ensuite dans la file des repas. Tu redresses des chaises, tu replaces des tables, la femme de ménage t’adresse un signe reconnaissant, tu rejoins le troupeau à grandes enjambées, tu prends le rythme, mais ces grands pas t’ont fait du bien, vous croisez la pensée coincée, franchement, quelle couleur incroyable, vous continuez sans elle, la femme dont la fille reste un enfant, un handicap mental en plus d’une maladie mentale, y en a qui cumulent, vous la regardez vous dépasser, vous enviez sa force, sa vivacité, vous avez le sang lent, le muscle anoxié, vous avez envie d’être pris dans son sillage mais elle est déjà sur son vélo, ailleurs, hors de votre vue quand vous atteignez le parking, l’arrêt de bus.
OceanofPDF.com
– Cette semaine, tout le monde se pend. Une véritable épidémie. La semaine passée, c’étaient des mutilations. Vous voyez bien qu’il s’agit d’autre chose que de tentatives de suicide. Nous avons dû l’attacher. Mais il est majeur, je ne suis pas censé vous dire cela. Il avait les mains en sang, à force de cogner sur la porte. Ce matin, il est plus calme.
OceanofPDF.com
Le chant des oiseaux n’a aucune incidence sur votre avancée poisseuse, mais le grincement de la roue mal huilée vous intrigue, vous vous retournez fugacement, vous voyez la mère avec ses yeux gonflés, sa fille plâtrée, ces premières fois où, vous aussi, vous aviez les yeux gonflés, les hoquets dans la voix, la vie fracturée, les os de l’âme à vif. Sans un mot, dans un unisson qu’aucun réalisateur ne pourrait reproduire, vos pas ralentissent. À peine. Juste pour qu’elle vous rejoigne avec la voiturette. Qu’elle se sente moins seule. Et même si vous savez que cela ne sert à rien. Vous l’adoptez. Tu l’ignores. Ton drame obstrue tes meurtrières. Tu pousses Emma depuis des jours, d’un hôpital à l’autre. Personne ne veut la garder. Notre service n’est pas adapté / ce sont des appels à l’aide, il ne faut pas se laisser faire / on la garde cette nuit mais vous la reprenez demain / si c’était un suicide, elle serait morte / ce n’est pas en dramatisant que vous allez l’aider / une tentative de suicide, ce n’est pas un suicide / vous n’avez jamais trébuché dans un escalier ? Faut pas la surprotéger ainsi, ma petite dame / si elle voulait vraiment mourir, elle ne se couperait pas si superficiellement / si elle voulait mourir, elle ne vous aurait pas réveillée avant que l’alarme incendie ne s’active / soyez tranquille, quand ils décident de mourir, ils meurent. Tu as fini par en parler à ton amie dermatologue, une ancienne de sa promo est psychiatre dans cet hôpital, tu touches le fond et le bout, elle a accepté de vous recevoir. Toi aussi tu as eu du mal à comprendre. Il t’a fallu du temps. Maintenant c’est fait. Ce sont des appels à l’aide. Que personne, même pas toi, ne voulait entendre. La semaine dernière, dans la salle d’attente, pendant qu’on la plâtrait, tu as vu le film dans ta tête, tilt, Emma en haut des escaliers de sa coloc, qui se lance, roule, rebondit, crac, tilt, rampe, appelle l’ambulance, raconte qu’elle a trébuché mais tu vois le film, maintenant tu sais. Emma a besoin d’aide. Tu as besoin d’aide. On ne peut pas vous laisser seules ainsi. Ils ont quoi ces abrutis à ralentir, tu as rendez-vous dans deux minutes avec l’amie de ta copine dermatologue. Il faut avoir un piston, maintenant, pour être hospitalisé rapidement en psychiatrie ? On croit rêver. Et puis merde, tu ralentis, tu as les bras en compote avec cette chaise à la con.
Tu pars avant les autres. Un entretien d’admission, ça dure moins
longtemps qu’une visite. Tu te demandes ce que tu as fait. Si tu as bien fait. Tu as l’impression de déposer Camille Claudel à la fourrière. Ta fille va dormir dans un hôpital psychiatrique. Qui aurait pensé ça ? Ils vont en faire quoi ? Tu as peur, horriblement peur. Mais tu as arrêté le film avant que le crâne de ton enfant n’explose sur le marbre.
Vous cherchez des yeux la nouvelle mais elle n’est plus là, tant pis, vous
avancez. Sa fille, parquée sur la terrasse, vous regarde partir, elle n’a sans doute pas encore reçu les horaires. Vous ne vous retournez pas. Vous ne voulez pas voir ce qu’il y a sur le visage d’un enfant que l’on dépose ici. Le visage du premier jour. Le corps encore beau. Elle est plâtrée, donc elle est tombée. Mais vous savez que sa chute ne fait que commencer. Vous avancez. Vous n’y pouvez rien. Vous avez apprivoisé le mot « inéluctable ». Vous avez appris à gérer l’incertitude. Si la mère vient la semaine prochaine, vous l’entourerez de votre mieux, sur l’allée tout au moins, sans même y penser.
OceanofPDF.com
– Votre fille est majeure, elle sera présente à l’entretien. Vous imaginez dans quelle angoisse elle pourrait être si nous parlions d’elle en son absence ?
OceanofPDF.com
Tiens, vous êtes moins nombreux aujourd’hui. Ce doit être à cause de la grève. Mais non, d’autres arrivent, pressent le pas pour vous rejoindre, vous êtes dix, puis vingt, trente, à l’approche de la terrasse. Où est Lucie ? Et qu’est-ce qu’elle fiche parmi ces monstres ? Tu ne comprends pas ce qui s’est passé. Vous habitez ensemble depuis un mois. Tu as passé une semaine avec tes amis de la spéléo. C’est ainsi que vous avez choisi de vivre votre couple, chacun continue à faire les choses qu’il aime, pas question de s’enfermer dans le duo ronronnant, pas question de finir comme tous ceux-là autour de toi, tristes et gris. Avec Lucie, tu te sens vivant. Beau. Grand. Elle a le don de faire sortir de toi ce qu’il y a de meilleur. Sa vitalité te contamine. Tu as parfois un peu de mal à la suivre, mais t’es un mec, t’es plus lent, elle te lâche ça dans un grand rire et tu aimes ces grelots de joie. Tu t’es tout de même adapté au shampoing solide, au dentifrice solide, au plan zéro déchet, tu manges végan et tant qu’elle ne réclame pas le slow sex, tu prends tout, tu t’adaptes. Mais là. Là, quand tu es rentré, la cuisine était jonchée de sacs. Vos vêtements, vos livres, des bijoux, des plats, tout votre univers dans des sacs, et pas de Lucie. Rien dans le frigo. Pas de tonalité à son portable. Plus rien sur votre compte bancaire. Tu as commencé à flipper. Pas de famille à appeler, puisqu’elle ne voit plus sa famille. Les hôpitaux, la police. La police a embarqué une femme qui pourrait correspondre au signalement. Tu es passé au poste. Et tu arrives, à l’endroit où Lucie est depuis trois jours. On t’a parlé de maniaco-dépression. De phase maniaque. Ta mère te conseille de prendre distance. Elle dit que tu es jeune. Que tu ne peux pas t’enfermer « là-dedans ». Tu ne comprends rien. D’ailleurs Lucie n’est pas sur la terrasse. Et toi, tu l’aimes. C’est la femme de ta vie. Tu as envie de pleurer. Ce n’est pas du chagrin. C’est de la peur. La tristesse, ce n’est pas ton genre. Vous êtes si heureux, toi et Lucie. Frais diplômés, frais pacsés, frais amoureux. Vous avez la vie devant vous. Mais bon sang, qu’est-ce qui lui est arrivé, qu’est-ce qui t’arrive ? Bureau des infirmières. Chambre 27. Lucie est couchée, les yeux ouverts sur le plafond. Elle ne tourne pas la tête. Tu te penches sur elle. Tu embrasses son front. Ses lèvres. Tu la regardes. Une larme quitte ses cils, glisse le long de sa joue, dans son oreille. Bureau des infirmières. Psychiatre. Pas de la famille ? Si si. On vit ensemble. On est pacsés. C’est ma femme. Tu dis au psychiatre ce que Lucie n’aurait jamais supporté d’entendre, « ma femme ». Cette possession insupportable pour elle devient la clé pour entrer dans le bureau du psychiatre. Tu entres aussi dans l’extrême intimité de celle que tu aimes : il y a un problème au niveau de ses synapses. Catatonie. Putain, c’est quoi ce vocabulaire hermétique ? Tu te lèves, tu repasses dans la chambre. Lucie n’a pas bougé. Putain. Toi, tu as besoin de bouger. Tu rentres au pas de course, tu vides les sacs, tu ranges l’appartement, tu demandes à ton père un petit coup de main pour terminer le mois. Non, Lucie n’avait pas d’assurance hospitalisation. Elle est contre ce système. Putain. Tu iras la voir. Chaque fois. Elle a besoin de toi et tu es là pour elle. Ta mère en pense ce qu’elle veut. Tu n’as que vingt-quatre ans, mais Lucie, c’est ta femme.
Quand claquent les portières, au moment où s’ouvrent les portes du bus,
se décadenassent les vélos, aucun de vous n’a remarqué que le petit jeune de tantôt n’était pas là. Il ne portait pas encore en lui ce chagrin qui vous unit. Ce sera pour la semaine prochaine ou plus tard. Quand il aura encodé. S’il revient. Fera-t-il partie de votre clan ? Ça n’arrive pas à son enfant, à son petit. Vous ne partagez pas le même désastre.
OceanofPDF.com
– Ce n’est pas parce que nous l’avons menacé de faire appel au procureur du roi que nous en arriverons là. Il faut bien mettre des limites, mais en effet, s’il décide de signer une décharge ou s’il se met à nouveau en danger, nous n’aurons pas d’autre choix.
OceanofPDF.com
C’est un peu compliqué pour certains, les visites du mois de juin. Les autres ont besoin de vous pour les examens. Tant pis. Qu’ils apprennent. Les psychiatres vous ont bien dit de ne pas surprotéger, couver, de laisser du mou, de ne pas faire les parents parfaits, allez-y les gars, compensez avec un fast-food ou une promesse vite fait sur le gaz et filez voir celui qui blesse votre sommeil, troue votre estomac, déchire vos désirs, les autres ont tout ce qu’il leur faut, eux. Ils peuvent se débrouiller sans vous, eux. Toi, pas de problème de ce côté-là. Le petit dernier, il est bien au chaud dans ton ventre. L’aîné a terminé ses études. Mais franchement, qu’est-ce qui t’a pris, de remettre le couvert ? Si tu avais su. Parce que c’est lié, tu le sens. Ce n’est pas un hasard si Olivier a pété un câble le lendemain du test de grossesse. C’est quoi, le problème ? Il ne veut pas perdre sa place de cadet ? Il refuse que tu remplaces son père ? Que tu sois heureuse avec un autre ? Ce n’est pas comme si tu avais choisi cette grossesse. C’est arrivé. Et oui, vous êtes heureux. Cet amour est si doux si bon, tu te sens aimée comme jamais, et être si bien à deux, ça donne envie de faire un bébé. Vous en aviez parlé. Mais vous aviez renoncé. À vos âges. Et puis la vie en a décidé autrement, voilà tout. Olivier était devenu fou. Choisir entre le bébé et lui, voilà ce qu’il exigeait. Évidemment, vous ne pouviez pas accéder à son ultimatum. Alors il s’est mis à voler, à tricher, il s’est fait renvoyer du bahut, il a dealé, il s’est retrouvé en IPPJ et puis ici, dans un hôpital pour les fous. Ton petit. Ton chéri. Vous avez commencé une thérapie familiale et tu ne trouves plus le sommeil. Parce que tu ne sais plus, depuis, si c’est Olivier ou le bébé que tu choisirais, si Olivier réitérait son ultimatum. Mais tu es là. Tu viens le voir. Tu veux y croire. Jean-Luc te soutient. Sans lui, tu ne serais pas dans ce parc. Tu n’en peux plus, tu n’en peux plus, tu n’en peux plus. Et ce n’est pas hormonal. Tu es rincée. Olivier t’a balancé son vitriol, ses mines antipersonnel. Peux-tu encore l’aimer ? Tu le dois. L’amour peut-il devenir un devoir ? Et cette petite qui pousse en toi, de quelle maladie mentale va-t-elle souffrir, après une telle grossesse ? Ta première fille. Peut-elle ne pas avoir souffert de ta dérive ? De ta si grande peine ? Cette fois, tu ne veux pas de péridurale, tu veux un accouchement le plus naturel possible, as-tu dit à Jean-Luc. En réalité, tu veux payer ta dette, et à la fois tu veux souffrir d’autre chose que d’Olivier. Tu ne seras pas seule avec lui. Son infirmière référente sera présente. Cela te rassure. Sur le temps de ta grossesse, Olivier a atteint ta taille. Tu as peur de ton fils. Ça fait durcir ton ventre. Le thérapeute est confiant, Olivier est plus calme, il fait son chemin. Depuis quelques semaines, tu l’admets, les entretiens se passent plus paisiblement. Mais tu n’as pas encore pardonné. Tu lui en veux, pour l’argent que ses conneries t’ont coûté, pour ce chapitre de ta vie qu’il abîme au cutter, pour cette peur qui ne te quitte pas, les amis que tu ne vois plus, les parents qui te jugent coupable, le congé de maladie que tu as fini par demander, tu lui en veux, tu lui en veux tellement. Tu vas avoir un bébé, une petite fille. Et tu te sens si vieille. Mais tu avances, emportée par cette armée muette qui se joint à ton pas résigné. C’est ta fille, à faire tendre ainsi ton ventre, qui te souffle la force qui te manquait.
Vous dépassez la femme enceinte, à ce rythme-là, vous allez rater votre
bus. Le soleil chauffe votre dos, c’est délicieux. Vous ne partirez pas en vacances cet été, ou pas loin, ou pas longtemps. En général, ça dégénère quand vous quittez le pays. Alors chaque rayon de soleil à prendre devient un voyage. Ça donne envie à certains de s’offrir un petit rosé à la première terrasse, une petite pause, avant le reste de la journée, les révisions, le souper, la promesse à tenir.
Quand tu atteins la voiture, tu comprends que tu es incapable de
conduire. Tu appelles Jean-Luc. Viens me chercher. Non, ça s’est très bien passé. Je te raconterai. On a beaucoup pleuré mais ça va, ça va, ça va aller. Viens me chercher. La petite arrive. Prends ma valise. Pitié, Jean-Luc, dépêche-toi. Nom d’un chien ça fait mal, surtout ne pas pousser, tu voulais souffrir, eh bien, te voilà servie. Depuis quand on peut comparer des contractions à une autre souffrance ? Quelle conne ! En attendant, tu sens encore contre ton ventre les sanglots d’Olivier, ce long chemin qu’il a fait pour retrouver tes bras, sa peine à lui, je t’aime maman, j’aime la petite aussi, Jean-Luc, aussi, je vous aime, c’est moi que je n’aime pas. – Moi aussi, mon chéri, mon amour, moi aussi je t’aime, je vous choisis tous les deux, mon chéri, tous les deux. Tu ne vas pas tenir, tu appelles l’ambulance. Pas question que ta fille naisse sur le parking d’un hôpital psychiatrique. Tu démarres, tu sors du parking, tu t’arrêtes à l’emplacement du bus.
OceanofPDF.com
– Elle a disparu depuis ce matin. Nous nous en sommes rendu compte à midi. Elle manquait au repas. La police est prévenue. La situation est critique. Nous vous suggérons de faire la liste des endroits où elle pourrait être. Des personnes chez qui elle aurait pu se rendre. À ce stade, cela dépasse nos attributions. Et nous ne pouvons nous permettre de susciter une crise d’angoisse généralisée en interrogeant les autres patients. La police fait son travail. Laissez-lui un peu de temps. Croisons les doigts.
OceanofPDF.com
Les bruits courent, pas vous. L’allée est en pente très douce, elle vous aspire mais votre cadence est rodée, respectée, intégrée, harassée. Les portables ont chauffé hier soir. Chacun de vous a une version singulière de ce qui est arrivé, mais vous avez appris à garder distance. Vous ne regardez plus le monde au travers de la lunette émotionnelle de votre enfant, et vous connaissez Samuel, jamais il n’aurait battu un patient. Pourtant, des parents ont porté plainte. Sont-ils parmi vous ? Toi aussi, au début, tu as failli porter plainte. Pour maltraitance. Quand ils ont attaché Mira, pendant quarante-huit heures, qu’ils l’ont laissée seule, sanglée, dans une angoisse affolante. Quand tu l’as retrouvée en chiffe molle. Même le plus sauvage des chevaux, on ne le traite pas comme ça pour le dresser. Parce qu’il s’agit de ça. On a dressé ta fille. Tu te fais du mal, on t’isole. Tu es agitée, on te sangle. Tu hurles, on ne t’écoute pas. Tu n’as pas encore compris ? On te neuroleptise. Thérapie comportementale, ont-ils justifié. Mais aucun autre hôpital ne voulait d’elle. On te donnait uniquement les coordonnées d’hôpitaux qui ont des chambres d’isolement. Même ceux-là refusaient Mira. Ils ne proposeraient pas une autre approche, et mieux valait pour elle éviter des changements, sources inévitables de stress émotionnel. Tu as fait sur la toile les mêmes recherches qu’ont faites, probablement, ceux que ton pas accompagne sur cette allée. Tu n’étais plus la mère qui gémit derrière une ambulance. Tu surfais sur les plus hautes vagues de l’océan humain, tu cherchais d’autres approches, d’autres théories, tu étais dans la seule impasse disponible. Alors toi aussi, tu t’es laissé dresser, tu as suivi, obéi, tu as tenté la confiance, tu as lu, écouté, tu as accepté l’idée que tout était à voir avec un regard neuf, vierge. Tu as lu encore. Tu as découvert des outils, pour elle, pour toi, tu les as essayés puis aiguisés. Parfois, tu te regardais dans le miroir et comme au premier jour, tu ne te reconnaissais pas. Tu n’es plus la même. Les autres peuvent s’y tromper. Pas toi. Quand tu ris, si tu y parviens, personne ne mesure l’effort. Quand tu parles d’un sujet léger, personne ne pense que tu te caches. Quand tu arrives en retard, ton mari n’imagine pas que tu as pleuré dans la voiture avant de rentrer. Quand tu entends qu’un pont s’est effondré, qu’un volcan a englouti un village, qu’une guerre s’éternise, personne ne peut deviner que dans ton esprit, ces événements sont dérisoires. Tu as honte, parfois, d’être ainsi monomaniaque. L’ampleur de ton isolement t’effraie. Encore heureux que personne ne s’en rend compte. De ton inhumanité. Et si c’était le contraire ? Si, au cœur des choses humaines, tu vivais la pire ? Cloîtrée dans le ganglion métastasé de l’âme troublée de ton enfant. Tu les côtoies, tu as appris à semblantiser, tu évites d’effrayer, d’inquiéter, tu avances, avec tes compagnons de misère, sur une allée incertaine et finalement, oui, tu avances, vers une autre toi-même, plus forte, invincible, celle-là, qui peu à peu comprend comment aimer /parler /soutenir /accompagner, ta fille en multidanger, en polydérive, en disparition déprogrammée. Samuel, tu le connais, jamais il ne se laisserait déborder par ses propres émotions. Samuel, tu as puisé dans sa force. Cet ancrage magistral que tu sens en lui. Tu as puisé dans les yeux paisibles et profonds du psychiatre, tu as puisé dans les paroles prudentes de l’assistante, tu as balayé ton orgueil, ta fierté, tu as accepté que tu ne connaissais rien. Que tu ne comprenais rien. Alors oui, tu as commencé à avancer. Pour cela, il fallait d’abord couper, intérieurement et à l’insu de tes proches, toutes les amarres. Accepter que pour un temps, pour toujours si nécessaire, tout le reste devenait dérisoire. Ah oui, tu aurais aimé accueillir des migrants, donner ton temps, ton énergie, ton argent, mais la vie de ta fille était en danger et c’est cette vie-là que tu devais sauver. Non, Samuel n’a pas battu Durum, non, Samuel n’est pas raciste. Un jour il a sanglé ta fille, un jour il a dû la contenir, le temps que le calmant agisse, mais un jour aussi, il lui a dit tu es une battante, tu vas y arriver, j’ai confiance en toi et ce « j’ai confiance en toi » qui a transformé Mira, cette phrase que personne ne pensait, ne disait, n’osait, Samuel, lui, avec son petit air d’infirmier à peine diplômé, il l’a prononcée. Alors tu vas avec ta fille dans le bureau du directeur administratif, et tu proposes à ta fille de raconter sa version. Tu la sens investie de cette mission. Responsable. Adulte. Quelque chose en elle tient debout. Tu t’y accroches. Quand vous sortez du bureau, tu vois l’un ou l’autre de ceux du troupeau. Vous vous reconnaissez, ça suffit.
OceanofPDF.com – Pour une question administrative, il ne nous est plus possible de le garder. Nous pouvons vous proposer le service chronique. C’est une question administrative. Les décrets ministériels nous imposent des durées limitées.
OceanofPDF.com
Vous avez connu la fin de l’été ici, ou pas, les saisons sont celles de votre enfant, vous n’appartenez plus au monde de l’ailleurs. Ta femme t’a quitté, vos filles sont parties avec elle. Tu es resté avec Julien, qui n’est même pas ton fils. Enfin si. Enfin non. Tu as pris les coups et les gueulantes. Il en faut plus pour que tu te tires. Parce que ton père t’a abandonné, tu es devenu un père qui n’abandonne pas. Tu étais là, le jour où Claudy est morte, devant toi. Tu n’as pas couru vers son corps balancier, tu as levé les yeux vers la fenêtre de la chambre de Julien, tu as soutenu son regard affolé, tu es monté, et tu l’as bercé, comme tu n’avais pas eu l’occasion de le faire lorsque tu es devenu son père, à la commune où tu venais signer la demande d’adoption. Tu viens chaque mercredi. Tu le reprends chaque week-end. Tu as envie de l’emmener à la montagne une semaine, si le docteur est d’accord. Tu es son père et son frère, puisque vos pères vous ont laissés tomber. Tu ne diras jamais un truc comme ça au docteur, c’est des tordus à voir le mal partout, les psychiatres, quand ils rencontrent les parents. La petite assistante, elle est bien partie, dans le genre, à te demander si tu espères reconquérir sa mère en t’occupant de Julien. Elle fait six ans d’études, sans sortir le nez de ses syllabus, elle sait à peine différencier une rougeole d’une rubéole et pan, dans les gencives, une interprétation de série télé. Depuis quand il faut porter un enfant dans son ventre pour être son parent ? Tu es devenu le père de Julien avant d’avoir envie d’autres enfants avec Hélène. En jouant à cache-cache, en mouchant le nez, en racontant des histoires, en épongeant le jus d’orange renversé, en écoutant ses petits charabias. Hélène n’en peut plus ? Hélène ne t’aime plus ? Ce sont des choses qui arrivent. De toute façon, tu lui en veux de faire ça à Julien. Il n’avait pas besoin de ça en prime. Mais tes filles. Alors là. Les enfants abandonnés, tu connais. Et les pères ? Tu aurais voulu en parler avec le psychiatre, tu le sens bien celui-là. Mais comme il ne s’agit pas de Julien, il dit que ce n’est pas avec lui que tu dois en parler. Que tu devrais consulter quelqu’un. Tu te vois t’effondrer devant un gars qui pourrait être ton fils en disant que tu ne comprends pas ce qui a merdé avec tes filles, que tu es juste un tiroir-caisse, un punching-ball. Hélène les manipule, tu le pressens. Mais n’ont-elles pas le choix de la croire ou pas, de se laisser faire ou pas ? Tu t’occuperas de ça plus tard. Un problème à la fois. Julien commence à aller mieux. Il a une petite amie. Évidemment, ce n’est pas l’idéal. On n’a jamais fait un homme qui marche avec deux unijambistes. Mais l’amour lui fait du bien. Et toi, ça te réchauffe le cœur, de voir ton fils regarder une fille. L’amour, c’est le carburant de l’espoir.
D’habitude, à cette heure-ci, tu es seul dans cette allée. Tu pars plus tôt
parce que Hélène ne veut pas te croiser. Elle a demandé des « allées alternées ». Aujourd’hui, tu apprécies la compagnie des autres, vos pas accordés, ces minutes sans solitude. Et pourtant, à cet instant, aucun de vous ne pense à la même chose, aucun ne voit la montgolfière vous survoler. Aucun ne se doute que la feuille de bouleau qui, dans sa légèreté, a semblé vous suivre pendant quelques mètres, est la première de toutes les feuilles de bouleau du pays à tomber. Aucun n’a fait le choix de vivre ça. Seules vous réunissent cette allée et la conscience aiguë de votre effondrement.
OceanofPDF.com
– Nous en avons discuté en équipe. Votre fille peut rentrer chez elle. C’est d’ailleurs son souhait. Son comportement s’est amélioré. Elle a suivi le programme d’activités. Nous n’avons aucune raison de la garder. Je comprends votre anxiété. Vous devriez peut-être vous faire aider.
OceanofPDF.com
De la neige avant la Toussaint, vous aurez tout vu. Il y a encore des ongles vernis qui dépassent des sandales, des tee-shirts sous les vestons de coton, il ne fait même pas froid. Plus rien ne tourne rond ici-bas. Putain de climat. Vous ne craignez pas la fin du monde, vous, sur cette allée. Elle a déjà eu lieu. La fin de votre monde, les dérèglements, ce qui ne peut se comprendre ni se mesurer, ce qui ne peut s’expliquer, vous baignez dedans, c’est votre lot. Alors la neige. Les noyers ont encore toutes leurs feuilles. Avez-vous déjà vu de la neige tomber avant les feuilles des noyers ? Et ce soleil. Entre la pluie et le soleil, l’arc-en-ciel. Peut-il y avoir un arc-en-ciel avec de la neige ? Quand on ne vient plus sur cette allée, existe-t-il un lieu, un groupe, où l’on puisse ne pas se sentir seul ? Comme pour un dernier baiser, un à bientôt, un j’ai fait une bêtise ou un je t’aime, on sait rarement, au moment de le vivre, que c’est la dernière fois. C’est la dernière fois pour toi. Les jambes qui te portent tremblent. Tu es venue leur dire que ta fille est morte, il y a une semaine. Tu préfères leur annoncer toi-même, c’est plus humain. Surtout à l’infirmière rousse. Tu feras comme elle, tu diras la vérité. Mira t’a appelée tu m’aimes encore, maman ? j’ai fait une bêtise. Ton portable était dans ta poche, comme toujours, tu as bondi, tu le fais chaque fois, quelle bêtise, ma chérie ? Bien sûr que je t’aime, j’arrive, j’arrive, tu es où ? Un appel à l’aide. C’en était un. On ne se suicide pas avec trois anticoagulants retrouvés dans un fond de tiroir. Ils dataient de sa jambe plâtrée. Ils étaient sans doute périmés, en prime. Mais tu as grillé les feux rouges, tu as dépassé les limites de vitesse parce que pendant chacune de ces secondes, ta fille doutait de ton amour alors chaque seconde comptait. Quand tu es arrivée, du sang filait le long de sa bouche, de son cou, ses bras étaient bleus, le drap sous elle était rouge. Tu t’es couchée à côté d’elle. Dans le sang de ton enfant, tu t’es allongée. Tu l’as prise dans tes bras et tu l’as laissée partir en lui répétant que tu l’aimais, jusqu’à son dernier pauvre petit souffle. Tu l’as laissée quitter le monde dans lequel elle ne trouvait pas sa place. Tu t’en fiches de ce qu’ils t’ont dit après. Que de toute façon, il était trop tard. Qu’on n’aurait rien pu faire. Toi, ce que tu devais faire, à cet instant, c’est l’aimer, et aucune ambulance ne pouvait le faire à ta place. Tu devais lui rendre sa liberté, à ton oiseau fragile, ta baleine chérie. C’était un appel à l’aide et tu l’as aidée. Ce n’était pas un appel à vivre. Au plus profond de toi, tu l’as su, depuis le début. Je ne veux pas de cette vie, maman. Tu t’es battue, pourtant. Tu l’as attachée au rocher, tu la voulais vivante, en vie, battante, elle a essayé, elle a tenu un an pour toi, pour ne pas faire « ça » à ta vie. C’était un accident. Tu laisses les autres penser ce qu’ils veulent. Tu ne t’en veux pas de ne pas avoir appelé les secours. Tu t’en veux pour cette année infligée à ton enfant pour ta seule survie. Tant de souffrance. Va en paix, ma chérie. Je t’aime et je t’aimerai. C’était peut-être son choix. Son calcul. Parler d’une bêtise, empêcher le mot suicide de s’imprimer dans ton cœur de maman. Prendre suffisamment de seringues. Treize, c’est tout de même beaucoup. Attendre suffisamment de temps. Elle n’avait pas préparé son sac cette fois. Mais tu n’as pas pensé à ce détail. Tu as respecté son mystère. Enfin. Tu lui as donné ce dont elle avait réellement besoin. L’absolu de ton amour. Tu as pris dans tes bras son âme épuisée, ce fragile oisillon.
Vous approchez du parking, vous voyez cette silhouette, vous l’avez déjà
vue. Elle vous attend. Je viens vous dire au revoir. Je voulais vous remercier. D’avoir été là, d’avoir fait ce chemin si souvent avec moi. De m’avoir offert de me sentir moins seule. Sans vous, je n’aurais pas tenu le coup. Je suis grandie, de votre courage et de votre peine. Elle vous serre la main, vous prend dans les bras. D’autres vous rejoignent, ils comprennent tout de suite. Comme une équipe de rugby, vous finissez tous agglutinés, secoués, vos sacs puants posés sous des flocons incongrus. Vous êtes les compatriotes d’un pays non cartographié. Personne ne vous connaît. Personne ne parle de vous. Quand vous quittez cette allée, quand vous rejoignez votre bus, quand vous remontez sur votre vélo, quand vos mains se retrouvent par-dessus le trottoir de la honte, plus personne ne vous reconnaît, vous n’existez plus. La frontière, elle est là. Tracée autour du troupeau. Là où l’écorce terrestre a craqué en profondeur, vous isolant définitivement de ceux qui ne vivent pas ça.
OceanofPDF.com