L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Georges Darien · Chapitre 12 sur 26 · partie 2/2

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L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Chapitre XII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Mais, à Paris, c'est une autre histoire. Mon père, dès que je pénètre dans son cabinet,—car je suis arrivé vers deux heures de l'après-midi et j'ai couru de suite au ministère,—mon père, dis-je, me rit au nez, et me demande si je suis fou. Vouloir aller au Tonkin! Mais pourquoi pas au pôle Nord? Pourquoi pas dans la Lune? Qu'est-ce qu'il y a à gagner, au Tonkin? Des coups de fusil et des coups de soleil. Il faut vraiment que je sois bien embarrassé de ma peau. D'abord, il me défend d'y aller, au Tonkin! Il me le défend, et formellement...

Et il continue sur ce ton pendant un bon quart d'heure, très agile, frappant la table de coups de poing et le parquet de coups de talon. Mais, s'apercevant tout à coup que ses objurgations autoritaires ne semblent point produire grand effet sur moi, il s'arrête, s'assied, allume un cigare, en tire deux on trois grandes bouffées et reprend:

—Mon cher enfant, j'ai sans doute eu tort de te parler brutalement et de chercher à t'imposer ma volonté. Je vais te faire part des motifs qui me font agir, et tu jugeras. Tu es mon fils, mon fils unique; tu constitues toute ma famille, tu es le seul être pour lequel je ressente autre chose que du mépris ou de l'indifférence. Je ne suis pas sentimental et je ne veux pas te faire de longues phrases; mais tu me comprends. Après tout, la vie n'est ni assez intéressante ni assez gaie pour qu'on envisage avec insouciance la perte des gens et des choses qui nous y attachent. Tu dois donc t'imaginer facilement que je ne tiens pas à te voir t'engager dans une aventure qui ne peut que te faire courir les plus grands risques, sans aucun profit possible pour toi ni pour personne. Mon avis est que, au moins pour le moment, le Tonkin est une misérable affaire. Les choses y ont été menées d'une façon si déplorable et l'opinion publique en est tellement dégoûtée, qu'il serait impossible à un officier, fût-il à la fois un héros et un génie, de s'y créer l'ombre d'une réputation. Quant au côté pratique, néant; tout ce qui valait la peine d'être pris a été pillé depuis longtemps. Pour le reste.... Les Français, pères de famille, qui sont assez sots pour envoyer leurs fils à cet abattoir, à ce charnier pestilentiel, sont excusables jusqu'à un certain point: ils ne connaissent rien ou presque rien de ce qui s'y passe; mais nous, officiers, généraux, qui sommes au courant de tout, qui n'ignorons rien de l'effroyable désordre qui règne dans cette soi-disant colonie, nous serions impardonnables si nous imitions ces braves gens. Si tu savais toutes les infamies dont nous avons connaissance et que nous gardons secrètes! Les défaillances du commandement, l'insuffisance de l'intendance, les scandales des hôpitaux, l'ignorance et l'incurie de tous, la malhonnêteté et la couardise... La couardise, oui; le découragement, la démoralisation, se sont emparés des troupes qui n'ont, à juste titre, aucune confiance dans leurs chefs. A Lang-Son, des généraux ont donné le signal de la fuite, des compagnies entières ont crié Sauve-qui-peut! et jeté sacs et fusils pour courir plus vite; une batterie d'artillerie a été précipitée dans un arroyo; les conducteurs de voitures d'ambulance ont dételé afin de fuir sur les chevaux, abandonnant les blessés; et l'armée n'a été sauvée d'un désastre complet que grâce aux hommes du Bataillon d'Afrique qui ont couvert la retraite—ces mêmes pégriots qu'on conduit au corps menottes aux poignets, entre des baïonnettes... Maintenant, on envoie des soliveaux, comme cet idiot de général des Nouilles, avec ordre de ne rien faire contre les Chinois; quant à ces derniers, on les payera ce qu'ils demandent afin qu'ils nous laissent tranquilles, et on appellera cela pacification. Voyons, Jean, tu n'iras pas là, n'est-ce pas?

—Ma foi, dis-je après un moment d'hésitation, du moment que....

—Allons, allons, c'est entendu! s'écrie mon père d'une voix où perce l'émotion. Du reste, si tu tiens à voir du pays, tu pourras en voir avant peu; et peut-être avec moi. La France n'est pas lasse des expéditions coloniales; elle n'est lasse de rien; et il y a des brasseurs d'affaires qui en redemandent. Il se pourrait bien que, grâce à certaines influences, j'obtienne bientôt le commandement d'une de ces expéditions; je te prendrais avec moi. Ou bien, dans le cas où— ce qui est fort possible, et nous en reparlerons—dans le cas où une réaction patriotique et revancharde se produirait contre le mouvement d'expansion coloniale, je trouverais bien le moyen de te dénicher un bon poste. En attendant....

Un officier qui, de la part du ministre, vient chercher mon père, interrompt notre conversation. Mon père me demande de l'attendre et sort. Et je reste livré à mes réflexions; réflexions, commentaires sur ce que je viens d'entendre, comparaisons entre l'armée que m'a représentée mon père, l'armée que je connais, et l'armée que j'ai rêvée autrefois, très autrefois....

Mon père revient, l'air affairé; il presse le bouton d'un timbre: un capitaine paraît bientôt, la main au képi.

—Capitaine, veuillez m'envoyer de suite le lieutenant Boisselle.

—Mon général, il vient justement de partir pour la Place.

—Alors veuillez m'envoyer le lieutenant de Ressonne.

—Mon général, il était un peu souffrant et vient de sortir.

—Alors, quoi? Personne? Après tout... Merci, capitaine. J'ai mon affaire.

Le capitaine disparaît et mon père se tourne vers moi.

—J'ai besoin d'un officier correct et discret pour une mission très délicate. L'idée me vient de t'en charger. Ce n'est pas fort amusant, mais cela peut servir à te mettre bien en cour. Tu es justement en civil; ça va bien. Voici de quoi il s'agit: il y a un bonhomme à suicider. Ne saute donc pas comme ça! Je vais te dire le nom. C'est le général duc de Schaudegen. Un grand nom, oui; mais un sale monsieur; noblesse d'Empire; vices grecs. Il vient d'être pincé dans une affaire dégoûtante. Mais non, mais non, pas des petites filles; on comprendrait encore; des petits garçons. Enfin, il a été pincé, et sérieusement. Qui est-ce qui l'a fait prendre! Mystère en jupons, et la bague au doigt. Si on l'arrête, c'est la cour d'assises, la maison centrale, le déshonneur sur lui et sur l'armée. Empêcher ça est nécessaire. Il est actuellement dans le cabinet du ministre, qui vient de le convaincre de l'obligation où il est de se brûler la cervelle. La chose doit avoir lieu dans une petite maison où il s'amusait à sa façon, à Passy. Il faut que nous le fassions suivre afin qu'il n'échappe pas. Je te charge de la chose. Tu ne quitteras le général que lorsqu'il aura rendu l'âme.

—Mais, père...

—Je ne te dis pas qu'il a une âme; c'est une façon de parler. Allons, viens; tu m'attendras un instant devant le cabinet du ministre, et je te remettrai le duc en mains propres. Aussitôt l'affaire faite, tu reviendras m'avertir. Dépêche-toi: la veuve est en bas.

—Je t'assure, père, que j'aurais préféré...

—Ta, ta. Pour l'avancement, des affaires comme ça valent mieux que le Tonkin. J'oubliais; si, au dernier moment, il manquait de l'énergie nécessaire, comme les liqueurs ne doivent pas faire défaut dans la petite maison, verse-lui un bon verre de quelque chose.

—Et s'il ne veut rien prendre?

—Donne-lui tout de même à boire, dit mon père.

Après avoir attendu pendant quelques minutes dans le vestibule qui donne accès au cabinet ministériel, je vois apparaître mon père précédé d'un homme d'une cinquantaine d'années environ, de taille moyenne, mince, sec, mais les épaules voûtées et la tête basse comme s'il venait de recevoir un coup sur la nuque. C'est le général duc de Schaudegen. Mon père me présente à lui en quelques mots rapides; il redresse la tête un instant, sa tête au teint terreux, au grand nez tranchant, à la bouche longue et mince, aux traits impitoyables, aux yeux de poisson féroce; il salue silencieusement et nous descendons l'escalier. Un fiacre attend dans la cour; nous y montons, le général et moi; et mon père ordonne au cocher de nous conduire au coin de la rue de Boulainvillers et d'une autre rue. Nous partons.

Durant la première partie du trajet, le général reste silencieux, immobile, les yeux perdus dans le vague. Pense-t-il à quelque chose? Je l'ignore; mais moi, qui ne veux point troubler ses méditations possibles, je me mets à réfléchir. D'abord, quelle était la raison d'être de cet homme, jusqu'ici, sa raison d'être comme personnage important dans la société et dans l'armée? Par lui-même il n'en avait point. Ce qu'il était, il le devait entièrement à son nom et à sa richesse. Son nom, c'était celui du fils de vigneron qui, soldat heureux, avait trouvé dans sa giberne le bâton de maréchal; et le titre de duc qu'il portait était l'un des titres octroyés à l'aïeul par Napoléon. Et il avait semblé naturel et nécessaire, parce que cet homme s'appelait le duc de Schaudegen, qu'il occupât une situation élevée dans la hiérarchie militaire; qu'on lui confiât, en raison de la gloire et du renom du grand homme de guerre qu'avait été son ancêtre, une autorité énorme sur ses concitoyens; et qu'il fût défendu de mettre en question ses capacités spéciales et son intelligence générale. Il avait paru indispensable à la France, qui s'oppose à la manifestation de tous les talents ou les écrase avec fureur, de choisir pour l'un de ses chefs ce mannequin au ventre creux duquel grelottait un nom sonore, ce fantôme que masquait un spectre. Sa richesse, elle était faite de l'argent pris en Europe, au temps des grandes guerres; volé en Allemagne, surtout. Ah! le sang, les pleurs, la honte et la misère qu'elle représentait, cette fortune-là! Les infamies de toutes sortes qu'elle représente encore, qu'elle représentera demain! Les cupidités, les égoïsmes, les conspirations sordides, les vilenies, les crimes—pires peut-être que ceux dont a été coupable ce malheureux, que celui dont il fut victime... Allons, j'en parle déjà au passé...

Et maintenant, pourquoi cet homme va-t-il mourir? Parce qu'il a manqué à l'honneur; à l'honneur de l'armée. Cet honneur de l'armée, il l'a incarné jusqu'ici, pendant plus de trente ans; il l'a affiché, plastronnant, comme il exhibe encore à présent, à la boutonnière de sa redingote, la rosette de la Légion fameuse. Et tout le monde savait ce qui se cachait derrière ce déploiement d'honneur. Tout le monde. Et ce vice à culotte de peau, boursouflé d'ignorance et de sottise, ce vice à panache et à décorations, incarnait l'honneur de l'armée. Et il l'incarnait jusqu'à ce que l'ombre du policier, grassement payé pour faire son devoir, se fût projetée sur les grosses épaulettes, et eût fait apparaître en caractères éclatants un nom d'infamie qu'on affectait de ne pouvoir lire dans l'étincellement des dorures.

Une voiture de blanchisseur frôle le fiacre, est près de l'accrocher. Le général sort brusquement de sa rêverie, regarde autour de lui avec ahurissement; il grognonne, tousse, et prend le parti de m'adresser la parole.

—Lieutenant Maubart? Fils du général? Bonne chose, ça, fils de général; soldat, fils de soldat, excellent. On vous inculque de bonne heure les grands préceptes de droiture, de fidélité au devoir et au drapeau, d'obéissance nécessaire. Indispensable, tout ça. Voilà la conviction de ma vie entière; et je vais le prouver. L'honneur, le sentiment de l'honneur, c'est la base de tout. Vous avez un bel avenir ouvert devant vous, jeune homme! L'épaulette...

Horrible, ce pédéraste conventionnel et bien-pensant moralisant encore au bord du tombeau. En un pareil moment, dans cette tête qu'ont entièrement vidée les événements qui se sont précipités, c'est ce verbiage professionnel, creux, stupide, qui revient et qui revient seul. Le duc de Schaudegen s'arrête. Je me décide à lui poser une question qui, comme on dit, me brûle la langue.

—Mon général, je voudrais vous demander quelque chose, quelque chose qui m'intéresse beaucoup. J'espère que vous aurez la bonté d'excuser mon indiscrétion. Je voudrais savoir si, réellement, vous avez été heureux.

—Heureux! s'écrie le général en tressautant. Heureux! Qu'est-ce que vous voulez dire? Heureux? Est-ce que je sais, moi?...

Et il semble se mettre à chercher la solution d'un difficile problème, les mains sur les genoux, la bouche ouverte. La voiture s'arrête. Je descends et paye le cocher. Nous suivons, le général et moi, une petite rue; puis, une autre petite rue, bordée de murs de jardins. Dans un de ces murs, une porte basse. Le général l'ouvre et je la referme derrière moi. Nous longeons quelques plates-bandes, où des arbrisseaux poussent leurs premières feuilles; nous montons le perron d'une petite maison et nous pénétrons, au rez-de-chaussée, dans un salon meublé de bric et de broc. Le duc s'assied sur une chaise, près d'une table, prend sa tête dans sa main et reste silencieux quelques instants.

—Vous désirez savoir, dit-il soudainement, en me regardant bien en face, si j'ai été heureux. C'est une question que je ne m'étais pas posée, jusqu'ici. Mais je puis y répondre aujourd'hui. Non, je n'ai pas été heureux. J'ai été effroyablement malheureux; toujours, toujours. Pourquoi? Je ne sais pas...

Moi, je sais. C'est parce que le bonheur est à vendre; alors, personne ne peut l'acheter... Le duc reprend:

—Oui, j'ai été très malheureux. Aussi, je n'ai nul regret de la vie; je suis prêt à mourir.

Il se lève; semble hésiter. Moi aussi, j'hésite. J'hésite à parler. Je sais à quoi il pense. Il pense qu'il regrette la vie—peut-être une autre vie que celle qu'il a menée, une vie qu'il ne connaît pas; et peut-être celle qu'il a menée.—Il pense qu'il n'est pas prêt à mourir. Et pourquoi mourrait-il, d'abord? Pour un mot vide de sens, voilà tout. Pour l'honneur, cet honneur qui n'a eu pour lui, en fait, aucune signification jusqu'à présent; qui n'a été qu'un vain simulacre, qu'un maléfique épouvantail dont il jouait, et qui se dresse tout à coup, idole implacable et altérée de sang qui réclame la chair des victimes. Il ferait bien mieux de fuir que de se tuer, de se sauver quelque part d'où l'on ne pourrait pas l'extrader et où il connaîtrait peut-être le bonheur. L'homme ne m'est pas sympathique; mais il serait intéressant, après tout, qu'il vécût afin de déjouer les calculs qu'on a basés sur sa mort, les combinaisons qui vivent déjà de son cadavre. Et il est bien possible que si je disais deux mots... Je les dis.

—Mon général ne croyez-vous pas qu'une nouvelle existence...

—Pas une parole de plus! s'écrie le duc; je vous en prie. Ce que vous venez de dire me rappelle à moi-même, à mon devoir. Je dois me sacrifier à l'honneur de l'armée. Je ne reculerai pas.

Soit. Une phrase de Goethe sonne dans ma mémoire. «Dès que ces petits cerveaux ne trouvent pas d'issue, c'est la mort qu'ils conçoivent immédiatement.» Je n'insiste point.

Le général a ouvert un meuble, en a sorti un revolver qu'il charge et place sur la cheminée; puis des papiers, des livres, des albums, qu'il dépose sur la table.

—Lieutenant, je vous confie le soin de brûler toutes ces choses-là dans la cheminée; je n'ai pas le temps de les détruire moi-même. Pour moi, je vais dans une grande salle, au bout du corridor, qui était autrefois un atelier d'artiste; je m'y exerçais de temps à autre au pistolet. Je vais disposer une cible, etc., de façon à ce qu'on puisse croire à un accident de tir. Quand vous entendrez une détonation, vous pourrez venir. Si je respirais encore, je compte sur vous pour m'achever. Fermez bien les portes de la maison et du jardin en vous en allant. Voici les clefs. Adieu.

Le général est sorti que je suis encore là, immobile, glacé par un froid singulier; je cherche à échapper à l'émotion qui m'étreint, malgré moi; je jette une brassée de papiers dans la cheminée et je les allume; la flamme monte... J'écoute; j'écoute. Rien... Je saisis une grande poignée de papiers et, avant de les lancer dans le feu, j'y jette un coup d'oeil: des écrits, des dessins pornographiques. Je les livre à la flamme; et d'autres; et d'autres. Je saisis un album; mais il me tombe des mains...

Une détonation vient d'éclater; très sourde, faiblement répétée par les échos du corridor.

Je me dirige vers l'atelier dont a parlé le général; j'ouvre la porte; une petite odeur de poudre me monte à la gorge. Le général est étendu sur un sofa, un bras pendant dont la main a laissé échapper le revolver. Il y a un petit trou à la tempe droite, très noir et très profond, d'où coule un mince filet de sang. Je m'assure que le duc de Schaudegen est bien mort; puis, je contemple le cadavre quelques instants. Duc, général, riche, puissant... avoir vécu comme ça et mourir comme ça! Une farce qui se termine en tragédie! Et ne serait-ce pas, plutôt—tout considéré—une tragédie qui se termine en farce? Je n'en sais rien. C'est la France qui doit savoir ça...

Je quitte l'atelier et je reviens dans le petit salon. Un monceau de cendres dans l'âtre. L'obscurité commence à envahir la pièce; je n'ai guère le courage de brûler là les livres et les albums qui sont encore sur la table; je les détruirai aussi bien ailleurs. J'en fais un paquet que je place sous mon bras; je sors de la maison; je sors du jardin dont je ferme soigneusement la porte. Trois minutes après, je hèle un fiacre; et une demi-heure plus tard j'entre dans le cabinet de mon père, au ministère.

—Eh! bien, me demande-t-il, c'est fait?

—Oui.

—Ça s'est bien passé?

Je fais un geste vague. Mon père se lève.

—Je vais prévenir le ministre, et la veuve. A propos, qu'est-ce que tu as apporté là? Qu'est-ce que c'est que ce colis?

Je donne des explications.

—Comment! s'écrie mon père en coupant la ficelle qui lie le paquet et en ouvrant deux ou trois albums; comment! tu as brûlé des papiers pareils! Mais c'est de la folie!... Enfin, heureusement que tu as conservé ça. C'est d'un curieux!... Je vais en montrer quelques échantillons au ministre; ça l'amusera. Et puis, ça vaut un billet de mille comme un sou, rue Colbert.

 

Je suis de retour à Angenis depuis quelques mois; quelques mois qui m'ont paru bien longs. Sans les femmes, à Angenis, on ne saurait que devenir; et les femmes sont difficiles à découvrir à moins qu'on ne puisse employer, comme moi, beaucoup de temps, de ressources et un bon rabatteur. J'avoue simplement ce que je fais sans chercher à le justifier; mettre une chose en pratique n'est point la canoniser. Mon rabatteur s'appelle Lamesson. C'est un sous-officier réengagé qui, sans être précisément procureur général, rend plutôt des services que des arrêts. Il n'a jamais connu les arrêts qu'au féminin. Il a fait autrefois le gros dos, au soleil parisien, sous le nom de Coco des Ternes. Au régiment, ses aptitudes spéciales furent appréciées; elles lui valurent rapidement l'adjonction d'une paire de sardines (complétées aujourd'hui d'un ver solitaire); elles furent largement utilisées par le cadre supérieur. Je ne suis pas le premier à emboîter le pas à Lamesson ainsi que l'hyène, dit-on, suit le chacal.

Lamesson, malheureusement, va quitter le régiment. Ses quinze années de service touchent à leur fin et il est sur le point d'être libéré. Lamesson désire obtenir le plus rapidement possible un de ces emplois civils auxquels il a droit; il désire choisir l'emploi. Il pense qu'une recommandation du général Maubart lui serait fort utile; il vient me prier d'écrire, à ce sujet, à mon père. Lamesson ne veut pas être garde forestier (c'est trop retiré); ni facteur (c'est trop fatigant); ni gardien de poudrière (c'est trop dangereux); ni gardien de musée (c'est trop monotone); ni fonctionnaire colonial (le voyage par eau lui fait peur). Il voudrait être porteur de contraintes ou employé de l'Assistance publique (il y a de bons pourboires). J'écris la lettre; Lamesson, qui part pour Paris, l'emporte.

Je l'avoue, moi qui ne regrette ni grand'chose ni grand monde, je regrette de plus en plus le départ de Lamesson. Depuis qu'il a quitté Angenis, j'ai plusieurs fois tenté d'opérer moi-même, mais toujours sans succès; j'ai même essuyé quelques-unes de ces rebuffades qui ne sont pas seulement désagréables, mais qui peuvent devenir compromettantes. Alors?... Alors il faut attendre, je suppose, que les femmes se présentent toutes seules et qu'on les trouve près de soi, à son réveil, ainsi qu'au temps heureux du Paradis terrestre.

Et en fait, c'est justement à mon réveil, ou très peu après, un beau dimanche matin de fin d'automne, qu'une dame vient tirer ma sonnette. Une dame de noir vêtue, d'allure un peu mystérieuse, et voilée comme une héroïne de roman.

La voilette, d'ailleurs, est relevée tout de suite; et je ne puis me défendre d'une émotion violente en reconnaissant Adèle Curmont. Adèle! Il y a des mois et des mois que je n'ai pensé à elle! Oui—et lorsque la sonnette a tinté, à l'instant, j'ai su que c'était elle qui était là, à la porte; je sais maintenant que je l'ai su.—Et devant cette femme, immobile et muette, je ne peux comprendre quelle peur me saisit; pas un remords; non, plus que ça: la frayeur physique causée par une rapide vision intérieure de représailles possibles. Je me trouble, je balbutie, je prononce des mots sans suite. Je m'attendais si peu, si peu...

—Naturellement, dit Adèle en souriant; je suis une revenante, ou presque; mais comme je n'apparais pas la nuit, vous voudrez bien m'excuser de ne point avertir de ma visite. Vous ne m'offrez pas un siège?

Je m'excuse, j'approche une chaise du feu. Adèle s'assied, très calme, très maîtresse d'elle-même. Je me demande avec inquiétude ce que cache cette apparente tranquillité; une haine féroce, sans doute; d'autant plus implacable qu'elle refuse de s'exhaler dans la colère. Ah! je préférerais des plaintes, des récriminations, des insultes et des menaces. Je pense avec terreur qu'un scandale brise, quelquefois, l'avenir d'un officier, et qu'une main de femme peut arracher une épaulette... J'ai secoué l'émotion qui s'était emparée de moi tout d'abord, mais je me sens encore affreusement gêné, perplexe, anxieux. Je reste debout et j'examine Adèle tandis qu'elle joue avec son parapluie, silencieusement. Il reste peu de la jeune fille d'autrefois, dans cette femme; les traits n'ont point changé, certes, mais l'expression est tout autre. Le front haut, comme pincé aux tempes, s'affirme plus volontaire qu'auparavant; les cheveux sont d'une nuance plus provoquante, on dirait perfide et cruelle; la vérité de leur blond a pris les tons impitoyables du mensonge; la bouche est plus nerveuse, les lèvres plus minces avec des contractions artificielles, le menton plus accusé. Une jolie femme, sûrement; mais... Elle parle.

—Vous ne vous êtes pas beaucoup occupé de moi, n'est-ce pas? Non? Point du tout? C'est peu flatteur; mais cela va me permettre de vous exposer ma vie depuis... depuis que nous nous sommes vus pour la dernière fois. C'était à la fin d'août 1883, vous rappelez-vous? et nous voici à la fin d'octobre 1885; un peu plus de deux ans. La première année, j'ai beaucoup pleuré; la seconde année, j'ai essayé de rire; ç'a été encore plus triste. Mais il faut procéder par ordre. Au début... Oh! quand je me rappelle! Ces lettres, ces lettres suppliantes que je vous écrivais tous les jours, deux fois par jour, et qui toutes sont restées sans réponse, toutes!... J'allais à la poste restante six fois par semaine. «Rien pour vous, mademoiselle.» Les employés me riaient au nez. Vous...

—Elle s'arrête un instant et me toise, l'oeil brillant, la lèvre frémissante.

—Vous portiez l'épaulette, pendant ce temps-là.

Je ne réponds pas. Je regarde au loin—très loin; tout un passé, si court, et si vide d'honneur, tout plein de vilenies, déjà... Adèle reprend:

—Et puis, un jour, je me suis résolue à ne plus écrire. Savez-vous quel jour? Le jour où je me suis aperçue que j'étais enceinte. Une idée de folle. Je me disais: «Il doit savoir que je vais être mère; il le sait; il va revenir; il fera de moi sa femme; un officier est un homme d'honneur.» Je vous dis que j'étais folle... Et du temps a passé, des semaines longues faites de jours sans fin. Un soir de décembre—je me souviens; il faisait si froid, la neige—je me suis trouvée mal. On a envoyé chercher le docteur qui a révélé à mon père la vérité que j'avais cachée jusque-là. Papa a été atterré; il ne pouvait croire. Cela, de moi!... Il parlait de se venger, de tribunal: il voulait le nom du séducteur. Que sais-je?... En réalité, s'il avait été laissé à lui-même, il m'aurait pardonné, il m'aurait aidé à cacher ma faute. Ma faute. Vous entendez? Ma...

Adèle s'arrête un moment, ricane; elle continue:

—Mais Albert est venu; il a été mis au courant des choses. Il a déclaré que je n'étais plus sa soeur, il a dit que j'étais une fille perdue, et que je devais quitter la maison paternelle, que j'avais souillée. Il a parlé de devoir sacré, de vertu outragée, de la chasteté des femmes qui fait la force des nations. Il a cité Renan. Il s'est cité lui-même. Il a rappelé mon père aux principes, aux grands principes. Il l'a adjuré d'agir avec une fermeté républicaine. Alors, papa a cédé. Pour lui épargner l'ennui d'une décision, qu'il allait prendre cependant, je me suis déclarée prête à partir... Écoutez; je vous haïssais bien, jusque-là; mais, à ce moment, ma haine de vous s'est subitement diminuée de toute la haine que j'ai vouée à Albert. Ah! celui-là!... Je me vengerai, je vous le jure, quoi qu'il arrive et quoi que cela doive me coûter!...

La voix d'Adèle trahit une telle sincérité d'exécration, un tel pouvoir de volonté, que j'ai peine à maîtriser mon étonnement. Et je me souviens, je ne sais pourquoi, du jour où elle m'a dit, lorsque nous étions encore enfants, que la musique ne l'émouvait pas.

—Donc, dit Adèle, papa m'a sacrifiée aux grands principes évoqués par Albert. Je suis partie. Où j'ai été, ce que j'ai fait, cela vous intéresserait très peu. Quand je vous dirai que pendant six mois j'ai vécu honnêtement, vous ne pourrez vous étonner que d'une chose, c'est que j'aie vécu. Dans les derniers jours de mai 1884, j'ai mis au monde une petite fille... Ne passez donc pas votre main sur votre front, mon cher; ça ne se fait plus, même au Gymnase... Une petite fille très gentille, qui a vécu cinq semaines. Étant donné ce que vaut la vie, c'est suffisant. Vous dites?... Pas un seul mot, je vous prie. C'était mon enfant à moi. Pas à vous. Elle ne se serait pas appelée Maubart, je vous en donne ma parole!

J'essaye de parler; mais Adèle m'impose silence, d'un geste.

—Laissez-moi finir. Depuis, je me suis déterminée à vivre, à vivre bien, c'est-à-dire sans aucun souci de l'honnêteté. Cependant, je n'ai pu parvenir à vivre que médiocrement. Une expérience de quinze mois m'a démontré que, pour réussir dans ce genre d'existence, ainsi que dans les autres, il faut un capital. Voilà pourquoi je suis venue vous voir. Je ne vous demande point de m'exprimer vos regrets et de réparer vos fautes; je vous demande de l'argent. Je vous réclame mon salaire, puisque vous m'avez traitée en fille. J'étais vierge. Une virginité a un prix. Payez-le.

Le récit d'Adèle, qu'elle n'aurait certainement pu faire plus court, a duré assez longtemps pour me permettre de reprendre complète possession de moi-même et d'envisager froidement la situation. Adèle veut de l'argent. Bien. Elle en aura. Cet argent qu'elle recevra me garantira contre de nouvelles tentatives de sa part. Mais, puisqu'elle a fait de la question une simple question d'affaires, qu'elle n'attende de moi que le langage et la façon d'agir d'un homme qui traite une affaire. Elle aurait aisément pu faire prendre aux choses une tournure différente, faire dévier l'aventure sur un terrain qui m'eût été moins favorable; elle n'a pas su; ou elle n'a pas voulu. Tant mieux pour moi. Adèle se méprend à mon silence, qui sans doute l'énerve. Elle se lève et vient vers moi, la tête haute, menaçante.

—Vous avez entendu? Vous m'avez eue. Il faut me payer.

—Soit, dis-je froidement. Je vais vous payer. Combien voulez-vous?

Ses lèvres tremblent. Ses mains tremblent. Des larmes, soudain, emplissent ses yeux. Elle regagne sa chaise, se renverse sur le dossier, et sanglote. Je la regarde, sans un mot. Au bout d'un instant, je répète:

—Combien voulez-vous?

Elle essuye ses yeux, me jette un regard si désespéré; et d'une voix très basse, de la même voix qu'elle avait quand elle était petite et qu'elle faisait la moue:

—Jean, je t'assure que je n'ai rien; sinon... Je crois... Peux-tu me prêter dix mille francs?

—Je vous donnerai dix mille francs demain à midi, dis-je d'un ton d'autant plus sec que j'ai grand'peine à dissimuler mon trouble. Demain à midi. Je vous le promets.

Adèle se lève.

—Merci, dit-elle péniblement. Je savais bien... Je pensais...

Elle mordille son mouchoir, et reprend d'une autre voix où tremble quelque chose comme un espoir:

—J'aurais mieux fait de vous écrire. Cela nous aurait épargné... Pour ma punition, j'aurai toute une grande journée de dimanche à passer seule dans une ville que je ne connais pas. Ça n'a pas l'air de la gaîté même, Angenis.

Je fais semblant de ne point comprendre. Adèle me quitte.

D'une fenêtre, derrière un rideau, je la regarde traverser la rue, disparaître. Et la conviction germe en moi, grandit vite, que je me suis conduit comme un sot. D'abord, c'est clair, Adèle était prête à accepter n'importe quoi; à la fin, elle s'est trahie; elle s'offrait; je n'avais qu'un mot à dire... Pourquoi ne l'ai-je pas dit? Qu'avais-je à risquer? Après ce qu'elle a fait ces temps derniers, ce qu'elle a avoué, elle ne peut songer à un mariage avec moi. Ma maîtresse, pourquoi pas?... Et je pèse longuement, en mon esprit, les avantages et les désavantages d'une liaison avec Adèle; il y a du pour, mais il y a du contre; tout compte fait, ça se balance. J'aurais pu jouer la chose à pile ou face, pendant qu'Adèle parlait, sans avoir l'air de rien. Je crois qu'elle ressent encore quelque chose pour moi; de mon côté, je ne sais pas; mais ça aurait pu venir. En tous cas, ça aurait duré ce que ça aurait duré; et après... Par exemple, ça m'aurait peut-être coûté plus de dix mille francs. Une somme, dix mille francs... Si j'avais proposé six mille? Cinq mille? Ça aurait pu prendre si j'avais laissé percer un peu d'attendrissement, un petit bout de sentimentalité. Quelle sottise, de me raidir ainsi, de vouloir jouer l'homme de bronze—et tout ça, par dépit de ce que la femme n'ose point faire le premier pas, montrer le fond de son coeur, malgré l'envie qu'elle en a.—L'image d'Adèle pleurant là, tout à l'heure, se précise. J'ai un moment d'émotion profonde. Je me juge sévèrement, impitoyablement. Et je vois clairement ce que j'ai à faire, la seule chose que j'aie à faire. Cette chose-là—prendre Adèle pour femme—se synthétise, s'exprime en un mot: le Devoir. Mon devoir... Devoir. Pouah! Le mot, tout d'un coup, m'apparaît ridicule, dégoûtant, éculé, stupide; le déguisement vulgaire de sales n'importe quoi. Devoir... Pourquoi ai-je pensé à ce mot-là? A ce mot qui est une claie sur laquelle les grands sentiments naturels sont traînés, ligotés de chapelets, à la voirie de l'honnêteté?... Le mot a défiguré, fait disparaître, la chose qu'il représentait. C'est fini. Passée, l'émotion; mort, le grand désir qui m'avait saisi. Adèle ne sera pas ma femme, jamais... C'est égal, j'ai eu tort de ne point lui proposer de passer la journée avec moi, lorsqu'elle parlait de la tristesse d'Angenis, avant de sortir. C'est cela, cela surtout, qu'elle ne me pardonnera pas. Et alors... Je songe à des représailles. Elle laissait deviner une telle haine, lorsqu'elle parlait de son frère... Jusqu'au soir, je me reproche mes maladresses...

Le lendemain, à midi, Adèle revient. Nous échangeons à peine quelques paroles. Je lui remets un chèque que j'ai été chercher à la banque. (Un chèque, ça laisse des traces; elle ne pourra nier avoir reçu une indemnité.) Adèle, avant de partir, me tend la main.

—Sans rancune, me dit-elle.

Sans rancune... Est-ce sûr?

Je ne sais pas pourquoi, je ne veux pas savoir pourquoi, le séjour d'Angenis me devient insupportable. La vie de garnison, avec son fastidieux tran-tran, ses intérêts mesquins, ses intrigues petites, me pèse de plus en plus. C'est un cimetière, cette ville de province. Oh! être quelque part où l'on vive, où l'on se sente vivre, où l'on ne soit pas seul avec ses pensées... J'écris à mon père pour le prier de trouver un général disposé à me prendre comme officier d'ordonnance. Il me répond qu'il a déjà cherché, sans succès, et qu'il n'a pas grand espoir pour le moment. Pourtant, le 10 janvier 1886, c'est-à-dire trois jours après la nomination du général Boulanger au ministère de la Guerre, mon père m'écrit qu'il a réussi à me faire demander par son ami intime, le général de Porchemart.

 

Son ami intime est équivoque; on ne sait pas si le général de Porchemart est l'ami intime du général Boulanger ou celui de mon père. En fait, il est l'ami intime de l'un et de l'autre; ou, du moins, prétend l'être. Une observation rapide, mais attentive, m'a convaincu qu'il les hait tous deux. Je suis absolument certain, d'autre part, que mon père déteste cordialement le général de Porchemart; et j'ai quelque raison de croire que ses sentiments sont partagés par le ministre de la Guerre. Trio de chers camarades, de vieux camarades. On s'aime, dans l'armée. Ah! qu'on s'aime! Ce n'est pas de l'amour, c'est de la rage. Et l'on peut facilement comprendre l'intensité des sentiments qui lient les uns aux autres les grands chefs militaires, lorsqu'on se rappelle que c'est à des sentiments, les plus hauts et les plus purs, et non à de vils intérêts, que le soldat sacrifie son existence. La profession des armes est un sacerdoce.

C'est là une grande vérité que le général de Porchemart n'oublie point. Petit-fils d'un chef vendéen qui rôtissait les pieds des Bleus et pillait les diligences pour l'amour de Dieu et du Roi, il s'est sincèrement rallié à la République, gouvernement que le pays a librement choisi; il n'a pas jugé nécessaire, toutefois, d'abandonner ses croyances religieuses. Il a l'air d'un prêtre; d'un prêtre, si j'ose m'exprimer ainsi, toujours à cheval sur le Devoir, avec la Patrie en croupe et le Soupçon pour tenir la bride de l'animal; d'un prêtre impitoyable aux défaillances des simples mortels. Cette implacabilité s'est manifestée dernièrement, assure-t-on, par une dénonciation documentée contre le général de Lahaye-Marmenteau. Ce dernier, convaincu de s'être livré indirectement à des trafics répréhensibles, a dû se démettre des fonctions qu'il remplissait au ministère, et commande au loin une division d'infanterie. On n'a fait aucun bruit autour de cette affaire; on parle tout bas de scandales nombreux et graves que sa divulgation eût fait éclater. Le général de Porchemart, sans doute, sait à quoi s'en tenir là-dessus; mais sa face impénétrable ne laisse point deviner les secrets qu'il possède et qu'il utilisera peut-être, le moment venu, avec l'autorité que lui donnent sa réputation de droiture et la juste célébrité que lui valut une authentique action d'éclat, en 1870.

La vie du général de Porchemart est des plus simples et des plus régulières. Sa femme est une dame déjà âgée qui fréquente fort les églises, s'occupe de bonnes oeuvres et fait de la charpie pour la prochaine. Il n'a pas d'enfants; et jusqu'à ces derniers temps, chose inouïe, on ne lui avait jamais connu de maîtresse. Il en a une à présent; mais cette liaison, qui, assure-t-on, ne date que de deux mois environ, est demeurée très mystérieuse. La dame est invisible; cloîtrée, séquestrée comme une beauté de harem. Personne n'a vu son visage; tout le monde ignore son nom. Le bruit court, je ne sais pourquoi, que c'est une femme supérieure, extraordinaire; on affirme que le général de Porchemart a l'intention de se lancer avant peu dans la politique et l'on assure que l'amie qu'il dérobe à la vue de ses contemporains l'aide à préparer des plans machiavéliques. C'est, dit-on, son Egérie. J'ai parlé de la chose à mon père, pour voir; et il a éclaté de rire aux premiers mots.

—Une Egérie! C'est à se tordre. Porchemart-Pompilius! Vraiment, ne pouvez-vous voir les choses telles qu'elles sont? Pourquoi vouloir toujours trouver cinq pieds sous un mouton? Porchemart a une maîtresse qu'il ne montre pas. Bon. Qu'est-ce que c'est que cette maîtresse-là? C'est une Egérie. Fous que vous êtes! S'il ne la montre point, c'est qu'il ne peut pas la montrer. Donc, ce n'est point une Egérie. C'est une mineure.

Ma foi, probablement. Après tout, ça m'est égal. L'essentiel, c'est que mon tableau de service ne soit pas trop chargé; et il ne l'est pas. L'officier d'ordonnance est un heureux mortel. Il sort presque toujours de l'École. (Au fait, bien peu d'officiers sortent du rang; récemment, sur 230 lieutenants d'infanterie proposés pour le grade de capitaine, 8 seulement n'avaient point passé par Saint-Cyr; et il est à présumer qu'ils n'iront pas loin). L'officier d'ordonnance— généralement fils, neveu, cousin ou gendre de haut fonctionnaire militaire ou même civil, refusé aux examens d'état-major ou qui n'a pas osé les affronter—trouve une situation paisible auprès d'un général pourvu d'un emploi catalogué; il s'embusque dans des bureaux, parade aux revues, prépare des fêtes, règle des danses. Il est le héros des mamans à l'amabilité mûre et des demoiselles à écus auxquelles il faut des oiseaux tricolores pour picorer leurs coeurs en massepains. Et pas de danger, au moment critique du cotillon, que ces demoiselles marquent l'officier d'ordonnance du petit pompon... Vous savez.

Le général de Porchemart est charmant pour moi. Peut-être un peu trop. Je crois parfois découvrir dans ses manières quelque condescendance ironique. Cela m'ennuie. Le général, ainsi que tous les hommes qui ne se laissent pas deviner, exaspère. On est toujours tenté de se dire qu'ils n'ont réellement rien d'extraordinaire; qu'ils ne valent pas mieux que les autres; et cela, on ne peut pas se le dire.

Je vois grimacer autour de moi l'ambition grotesque, odieuse ou naïve d'un grand nombre de jeunes officiers pourvus d'emplois analogues au mien; l'ambition militaire, telle que je l'ai trouvée au régiment, mais avec des espoirs moins chimériques et des succès plus fréquents. Et je me demande pourquoi le général de Porchemart, ayant subitement besoin d'un officier d'ordonnance, ne l'a pas choisi parmi ces jeunes gens dont beaucoup le poursuivaient de leurs sollicitations, je le sais, et est venu me chercher. Afin de faire plaisir à mon père? C'est douteux... Je finis par trouver. Le général de Porchemart veut m'avoir auprès de lui, parce qu'il espère savoir par moi, grâce aux indiscrétions de mon père, ce qui se passe autour du général Boulanger; et mon père, de son côté, compte que je le tiendrai au courant des faits et gestes du général de Porchemart, que le ministre a intérêt à surveiller. C'est certain; absolument évident. Le général de Porchemart, personne n'en doute, est l'homme des opportunistes; et chacun sait que le général Boulanger est l'homme des radicaux.

Il est donc probable qu'on réclamera de moi avant peu, de droite et de gauche, des renseignements confidentiels. Je ne sais pas encore si j'en donnerai; pourtant, à tout hasard, je veux me mettre au courant de la situation politique. Pour commencer, je voudrais bien connaître un radical qui m'exposât ses vues. On pourrait croire que mon père, en qualité d'ami du ministre, est un fervent radical; et beaucoup de gens n'en doutent point. Mais je ne suis pas sûr du fait. Lui non plus. Je prends donc le parti de m'adresser à un radical bon teint, indubitable, et cependant sans mesquins préjugés de coterie.

 

C'est du cousin Raubvogel qu'il s'agit. Depuis cette mémorable élection par laquelle, grâce à lui, les populations du Nord offrirent une chaise curule à son beau-père M. Delanoix, le cousin Raubvogel s'est séparé de ses anciens amis les opportunistes et a adopté des opinions de plus en plus radicales. Il est aujourd'hui l'intime ami du chef de son nouveau parti et de ses séides, le docteur Kaulbach et autres. La rumeur publique assure que Raubvogel n'a point, financièrement, gagné au change. Il en fait lui-même l'aveu; ajoutant avec modestie qu'un bon Français doit savoir sacrifier sans hésitation ses intérêts à ses principes. Il laisse entendre, néanmoins, qu'il attend avec patience de nouveaux sourires de la Fortune, car il a pleine confiance dans la destinée de l'homme rare que le parti radical vient de hisser au ministère de la Guerre..

Tout d'abord, je crois qu'il va m'être facile de tirer du cousin des informations précieuses; de l'amener à me dire de quel côté, le cas échéant, il sera préférable de me ranger. Raubvogel m'écoute attentivement, ouvrant de grands yeux, hochant la tête tantôt à gauche, tantôt à droite. Quand j'ai fini, il m'invite à passer dans son cabinet.

—Mon cher cousin, me dit-il après avoir soigneusement fermé la porte, ce que vous me demandez est tellement grave et mon désir de vous répondre à coeur ouvert est si grand, que je pense qu'il est nécessaire de nous mettre à l'abri d'oreilles indiscrètes. Ici, où nous sommes en sûreté, je puis vous dire ce que je ne dirais certainement pas à tout le monde. La France se reprend, mon cher cousin. Elle se reprend! Oui, quoi qu'on en dise, la France se reprend.

A ce moment, on frappe à la porte; et Raubvogel, avec un geste d'ennui, va ouvrir. C'est Mme Raubvogel. C'est Estelle qui s'exclame, se précipite vers moi et, presque, me saute au cou. Quelle joie! Quel plaisir! Qu'elle est heureuse de me revoir! Comme je dois être content d'avoir quitté cette vie de garnison! Il n'y a que Paris au monde. Puisque je suis là, elle ne me quitte pas; il faut que je reste à déjeuner, d'abord; et après, je vais l'accompagner au bois... Raubvogel me jette un regard désolé et pousse un soupir de résignation. Allez donc parler sérieusement, avec les femmes!...

Je comprends, bien que ce soit peu flatteur pour mon amour-propre, qu'il n'y a guère à compter sur les indiscrétions du cousin. Si encore Estelle entendait la politique! Mais elle n'y comprend rien; absolument rien; elle me l'a dit elle-même. Pourtant, si Raubvogel ne parle point, pourquoi un autre ne parlerait-il point? Gédéon Schurke, par exemple? J'essaye. Et, deux jours après, cet excellent Schurke m'ouvre son coeur, entre la poire et le fromage.

—Je vais vous expliquer la situation, M. Jean. Nous sommes en 1886. Durant les quinze années qui se sont écoulées depuis sa défaite, la France a trouvé moyen de faire deux choses; en laissant égorger la Commune, elle a détruit toutes ses chances de relèvement réel; et elle a permis l'établissement d'une république opportuniste qui n'a vécu que de mensonges de toutes sortes. Cette république a appelé à la curée tous les coquins qui crevaient de faim sous l'Empire. Ils ont été, avec leurs amis et leurs petits, s'asseoir à la table du Riche, et se sont gavés. Et ils ont laissé Lazare à la porte, avec son drapeau tricolore autour du ventre pour tenir chauds ses boyaux vides. Comme Lazare aurait pu dérouler son drapeau, pendant une canicule, et compromettre ainsi la sûreté de ses nouveaux maîtres, ceux-ci ont inventé les expéditions coloniales. On a cessé de parler de la trouée des Vosges, mais on a commencé à faire trouer la peau du populo. Les seuls résultats des expéditions coloniales ayant été, pour le pays, des pertes énormes d'hommes et d'argent, sans parler de honteux revers, la patience publique s'est lassée. Les radicaux, qui guettaient depuis longtemps l'occasion, ont jugé que le moment était venu pour eux de s'emparer de l'assiette au beurre. Ils se sont décidés à agir...

—Oui; et par procuration.

—Comme vous dites. Et cela vous donne leur mesure. Le parti radical est un fantôme de parti. Son programme date de 1869; une loque. Son incapacité est désolante. Pour se frayer la voie, c'est un militaire professionnel qu'il va choisir. Il n'y a qu'à ouvrir l'Histoire pour voir que le soldat trahit toujours. Excusez-moi; c'est la vérité. Un soldat, c'est un homme qu'on soudoye. Qui paye? Le Riche! Avec quoi? Avec l'argent du Pauvre. Donc... Vous me direz que, pour transformer sa misérable république nominale en république réelle, il fallait au peuple français une grande énergie; et qu'il n'en a pas l'ombre. Vous me direz que, pour arracher les esprits à leur torpeur, il fallait les violents soubresauts d'un pitre, les appels de trompe d'un charlatan. Vous me direz que, telle la grenouille que seul attire hors de sa vase un morceau de drap écarlate, la nation française pouvait être déterminée à l'action par le prestigieux éclat d'une calotte rouge. Je vous répondrai que vous avez tort; lorsque des gens sont trop lâches pour se sauver eux-mêmes, il ne faut point leur présenter de sauveur; c'est simplement donner un nouveau prétexte à leur veulerie. Et puis, vraiment, est-ce là le rôle du parti radical? Vous allez voir comment leur grand homme va les récompenser, les radicaux...

—Et que pensez-vous qui arrivera?

—Rien. Du bruit, des sottises, du vent. Les opportunistes ne feront rien, les radicaux ne feront rien, Boulanger ne fera rien. La France, surtout, ne fera rien. Donc, conclut Schurke, ne vous inquiétez point de l'agitation qui se produit, qui va se produire. Elle est, et sera de plus en plus, superficielle, dérisoire. Ne craignez pas non plus qu'on vous demande des renseignements. On n'en a pas besoin. Tous les acteurs de la tragi-comédie qui commence s'espionnent entre eux, se vendent réciproquement, portent habit de deux paroisses et mangent à tous les râteliers. Il est inutile de se gêner. Et c'est au grand soleil qu'une cocotte, avant peu, va transporter le mannequin à barbe blonde du cerisier de Clemenceau dans le néflier de M. de Mun.

 

On ne me demande, en effet, de me livrer à aucun reportage spécial; je m'étais donc trompé dans mes conjectures. Et la seconde partie de la prophétie de Gédéon Schurke se réalise rapidement. Le général Boulanger devient, de jour en jour davantage, l'espoir de la réaction et du cléricalisme. Mon père hésite à le suivre dans son évolution; il s'y décide cependant en se ménageant, suivant son expression, des portes de sortie. Le général de Porchemart, de son côté, hésite à se ranger parmi les adversaires déclarés du général Boulanger; il s'y décide cependant en se ménageant, sans en rien dire, des portes de sortie.

La popularité du ministre de la Guerre s'accroît sans cesse; cultivée, à l'aide de procédés intensifs, par des gens qui se dissimulent de leur mieux, eux et les intérêts variés qu'ils représentent. La foule des admirateurs, des fidèles, augmente; foule que pousse une certaine honte de sa longue et abjecte inertie et à laquelle les indécents beuglements des Ligues et autres troupeaux d'ahuris donnent l'illusion de l'action. Boulanger accepte cette popularité comme un tribut naturel, dû. Il couche dessus; étendu de tout son long, bottes vernies et barbe teinte, sur cette chose flasque et cotonneuse qui constitue l'âme française. Un peuple de barnums s'évertue, camelots de la haute et de la basse pègre, mâles, femelles et l'autre sexe. La presse maquille ses brêmes; l'aristocratie maquille sa vieille gueule, se camoufle en tricoteuse; les banques donnent des écus; les tonsurés, des conseils. On maquignonne l'opinion publique, pitoyable Rossinante; on lui fourre du coton tricolore dans les oreilles et un piment rouge autre part; et le Don Quichotte de la manchette, sa lyre de fer-blanc au poing, se prépare à l'enfourcher pour de grandes expéditions à la statue de Strasbourg. Les assassins et les massacreurs prêchent la nécessité de l'union; les voleurs prêchent l'honnêteté; les sacristains, la tolérance; les gardes-chiourmes, la liberté; les cocottes chantent la vertu; et les maquereaux, la famille. Le Devoir est à la mode.

—Trop de beaux sentiments, murmure tristement Gédéon Schurke. Voyez-vous, monsieur Jean, le Boulangisme mourra, non pas de son improbité—l'improbité est l'âme des partis forts—mais de ses prétentions à la vertu. Il ne parle que d'honneur, de pureté, de droiture. C'est une grande faute. Il ne faut abuser de rien, même des pires choses.

Le ministère de la Guerre est une sentine. Boulanger vit au milieu d'une population d'escarpes, de rasias, de grues, d'aigrefins, d'espions, d'imbéciles et de filous décidés à faire la France, à la tête ou à la dure. Tout ça grouille, gesticule, braille, minaude, bave, jacasse, espère, désespère, s'enthousiasme, se multiplie. Et pour base de cet échafaudage d'envies, de haines, de convoitises, de rancunes et d'appétits qu'érigea le Hasard, de ses doigts puants, il y a un Mot. Le Mot éternellement mystérieux, cabalistique, le Mot qu'on n'explique jamais, qu'il est criminel de chercher à définir.—Il y a le mot: Patrie.

—La Patrie! La Patrie!

Chose curieuse, c'est aussi la Patrie que les adversaires du Boulangisme prétendent servir. Ils combattent la dictature menaçante au nom de la Patrie. «Nous avons le monopole de la Patrie!» s'écrie la bande opportuniste qui, menacée dans ses privilèges et dans son existence même, s'apprête à faire face à l'attaque. Les opportunistes ont été renforcés par beaucoup de radicaux, furieux d'avoir été plaqués par l'homme dont ils voulaient jouer, et par les socialistes dont c'est la caractéristique de redouter tout ce qui peut porter atteinte à l'ordre de choses actuel. Et ces honnêtes gens, si honnêtes, font appel aussi aux plus purs sentiments du peuple, lui parlent de la Patrie et même de la République.

La République? Les Boulangistes ne veulent pas autre chose. Ils veulent une République honnête, voilà tout. Raubvogel me l'affirmait hier. Vive la République! Tel est le cri de M. de Mun, de M. de Mackau et de la duchesse. Et le nonce du pape, derrière leur dos, fredonne la Marseillaise. On est républicain, dans la boulange.

—Oui, dit encore Raubvogel; et la preuve qu'on est républicain, c'est qu'on a Paris.

Paris... J'essaye, évoquant le passé libertaire de la grande ville, de la juger en homme imbu fortement, mais sans lyrisme, des idées qu'elle incarna. Je vois que Paris a donné à l'humanité, en ce XIXe siècle, deux torches sans lesquelles la route de la Révolution serait encore obscure: 1848 et 1871. Février et juin 1848 ont prouvé, il me semble, qu'aucune transformation sociale n'est possible sans des changements politiques complets; et 1871 a démontré, je pense, que des changements politiques ne peuvent s'effectuer sans la complicité de cette partie de la population qui, portant les armes, est jusqu'à présent le meilleur et même le seul soutien de l'État autoritaire. Et je me demande comment Paris a pu devenir ce qu'il est aujourd'hui; comment les Parisiens, après avoir entendu tomber de l'abominable gueule d'un pitre des couplets patriotards qui sont le dérisoire écho de la lâcheté publique, peuvent acclamer le brave général Boulanger, qui fit preuve de sa bravoure en les fusillant...

—Le peuple de Paris, ricane le général de Porchemart, a été peint de main de maître, et une fois pour toutes, par Rabelais; ce peuple qui est «tant sot, tant badault, et tant inepte de nature». Il ne faut pas le prendre au sérieux, même dans ses moments de férocité. Les Sans-Culottes, par exemple, n'ont jamais eu d'autre idéal qu'une nouvelle mode; leurs plus abominables excès témoignaient simplement d'un goût maladif pour le pantalon.

Les Parisiens... Aujourd'hui, 14 juillet, c'est par centaines de mille qu'ils se sont rendus à Longchamps afin d'assister à la Revue—la misérable revue annuelle instituée pour satisfaire la curiosité badaude d'un demi-million d'idiots.

Ça foisonne, ça grouille, ça sue, ça pue; ça noircit les rues et les avenues; les fourrés du bois en sont pleins: singes, guenons, chapeaux de paille, gluants, saucissons et litres à seize. On reconnaît au passage les petits oignons du veau; y a du bleu, du blanc, du rouge, vive le drapeau français!...

Ah! Vive tout ce qu'on veut, pourvu qu'on gueule, qu'on fasse la guerre à coups de gosiers. Voilà la revue, le défilé, les saluts, les acclamations. Vive Boulanger! Vive Boulanger!... Cri d'espoir et de foi, pour sûr. Vive Boulanger! Vive l'Armée! Vive la revanche!

La guerre, alors? Certainement. Pas aujourd'hui; mais demain, sans faute. Le peuple français n'attendra pas plus longtemps. Il lui faut la guerre, au peuple français. Il la lui faut parce qu'il sait que maintenant la France s'est relevée et que son armée est prête. Il la lui faut afin de reprendre l'Alsace-Lorraine, sûrement, mais avant tout pour se délivrer de l'effroyable taxation dont on le chargea au lendemain du désastre; pour en finir avec les écrasants impôts dont le produit devait servir à organiser une armée de revanche, l'armée qui est prête aujourd'hui. Elle est prête, l'armée! Elle est prête, car pas un sou n'a été gaspillé, car pas une minute n'a été perdue. Vive l'armée!...