Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
LES AMOURS
DU CHEVALIER DE FAUBLAS TOME TROISIÈME [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT] ÉDITION JOUAUST Paris, 1884 LES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT] TOME TROISIÈME PARIS, M DCCC LXXXIV LES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS PAR LOUVET DE COUVRAY AVEC UNE PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER Dessins de Paul Avril GRAVÉS A L’EAU-FORTE PAR MONZIÈS [Marque d’imprimeur: IOVAVST] PARIS LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES Rue Saint-Honoré, 338 M DCCC LXXXIV[Illustration: C’EST DONC ELLE!]
SIX SEMAINES
DE
LA VIE DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
L’auguste cérémonie s’achevoit. Dans un discours qui m’avoit paru long, l’éloquent ministre venoit de nous recommander des vertus que je ne croyois pas difficiles. Sophie me nommoit son époux; ma bouche répétoit à Sophie un serment qu’avouoit mon coeur, lorsque la voûte sacrée retentit d’un cri lamentable et perçant.
Chacun se retourne effrayé. Déjà, loin des spectateurs étonnés, s’est élancé vers les portes du temple un jeune homme dont je n’aperçois plus que l’uniforme bleu.
On l’a vu, quelques instans auparavant, entrer précipitamment, brusquement fendre la foule, s’approcher de l’autel avec la plus grande agitation. Ses regards sont tombés sur Sophie; d’une voix plaintive il a dit: C’est donc elle! et puis il a poussé ce long gémissement dont mon coeur s’est ému. Inquiet et curieux, je veux voler à lui, mon père s’y oppose et m’arrête; mais mon généreux ami, mon cher compagnon d’armes et d’amour, Derneval, plus libre et moins alarmé que moi peut-être, Derneval court aussitôt sur les traces de l’inconnu.
C’est pendant le tumulte momentané causé par cet événement étrange que Sophie se penche à mon oreille et me dit en tremblant: O mon ami, prends garde à moi!
J’allois lui répondre, j’allois l’interroger, quand M. Duportail, un moment distrait dans le trouble général, mais apparemment aussitôt rappelé par le mouvement qu’il a vu faire à sa fille, vient reprendre auprès d’elle la place que peut-être il se repent d’avoir un instant quittée. Je le vois lancer un regard sévère sur ma timide épouse, qui baisse les yeux en pâlissant. Une foule de réflexions cruelles tourmentent mes esprits dans le court espace de temps qu’emploie le ministre pour terminer la cérémonie.
«Quoi! Derneval, mon ami! quoi! sitôt de retour!... Eh bien! ce jeune homme? le connoissez-vous? Quel est-il? que veut-il? que vous a-t-il dit?—Mon cher Faublas, ses gens lui tenoient dans le cloître un cheval tout prêt, il étoit au bout de la rue avant que je fusse à la porte du temple.—Et vous ignorez ce qu’il est devenu?—Mon ami, il couroit au galop, et j’étois à pied: à tout hasard je me serois volontiers jeté dans la voiture qui a conduit Mme de Faublas ici, mais l’indocile cocher n’a pas voulu marcher.—Derneval, vous ne savez pas combien j’ai d’inquiétude… Promettez-moi de ne pas nous quitter aujourd’hui, ne partez que demain.—Demain? Si dès aujourd’hui mes persécuteurs…—Je crois vos dangers possibles, mais les miens sont peut-être inévitables.
Depuis la terrible scène d’hier, depuis que le baron de Gorlitz et Mme Munich sont partis, Lovzinski s’est emparé de sa fille, de sa fille que je n’ai revue qu’aujourd’hui, que je n’ai revue qu’à l’autel. A peine a-t-on daigné souffrir que je lui adressasse un mot, toute réponse lui sembloit interdite; ce n’est qu’aux pieds de l’Éternel qu’elle a pu me renouveler sa foi, ce n’est qu’à ma femme qu’on m’a permis de jurer que j’adorerois toujours mon amante! Derneval, examinez Lovzinski, remarquez son visage sombre et soucieux, son regard observateur et défiant; lui trouvez-vous cet air de satisfaction que montre toujours un bon père qui donne à sa fille l’époux désiré? a-t-il, dites-moi, le maintien noblement orgueilleux d’un homme offensé qui pardonne?... Et ma chère Dorliska, ma jolie cousine, ma belle Sophie, quelle impression de tristesse profonde je vois sur cette figure céleste que devroit embellir l’idée d’un bonheur suprême, aujourd’hui légitime!... Et dans ses yeux obscurcis une larme qu’elle s’efforce de retenir!... Qui peut donc altérer sa félicité? Qui peut lui faire d’un jour d’allégresse un jour de tourment? Quelle crainte ou quel regret…? Ce jeune homme, d’où la connoît-il? que venoit-il faire ici?... Un affreux soupçon déchire mon coeur… Mais non, Sophie ne peut me trahir! Elle va donc succomber victime d’une trahison? C’est donc elle? a dit l’inconnu; Prends garde à moi, m’a dit Sophie. Mais comment la défendre? Quels sont nos ennemis? A quel péril faut-il me préparer? Derneval, je vous en conjure par notre confraternité, ne m’abandonnez pas dans des circonstances aussi critiques. Si vous me quittez, je suis perdu. Une obscurité profonde couvre les desseins de nos ennemis, une incertitude affreuse enchaîne toutes mes facultés. Comment prévenir des complots que j’ignore? Et, dans la foule des malheurs que je pressens, comment deviner celui qui peut m’accabler?»
Je n’entendis pas la réponse de Derneval, car Sophie, toujours accompagnée de son père, regagnoit déjà les portes du temple. «Mon ami, ne venez-vous pas?» me dit-elle. Il y avoit dans son regard tendre une expression de douleur si forte, il y avoit dans l’inflexion de sa voix douce une altération si marquée, que je sentis s’accroître encore mon inquiétude mortelle.
Nous arrivons dans le cloître. Est-ce par distraction ou par incivilité que Lovzinski, sans prendre garde ni à Dorothée ni à mon père, fait monter sa fille la première et se place aussitôt à côté d’elle? Pendant que je me fais cette question, Lovzinski ferme la portière, et le cocher, déjà prêt, donne aux chevaux de grands coups de fouet. La voiture, rapidement emportée, est à plus de cinquante pas de distance avant qu’aucun de nous soit sorti de la profonde stupéfaction où le jette cette fuite imprévue. Le premier, je me réveille; plus prompt que l’éclair, je m’élance. La grandeur de la perte que je puis faire, l’espérance de recouvrer l’inappréciable bien qu’on m’enlève, ajoutent à ma légèreté naturelle des forces extraordinaires; je me sens une vigueur plus qu’humaine; bientôt j’atteindrai la voiture, bientôt j’arracherai ma femme à son ravisseur… Mais, hélas! Derneval et mon père sont, trop tôt pour moi, revenus de leur étonnement, et leur activité bruyante va me devenir plus funeste que la funeste immobilité dans laquelle je les ai laissés. Tous deux ils me suivent de loin, en criant de toutes leurs forces: «Arrête!» Moi, je cours si vite que je ne puis crier. Plusieurs soldats viennent à passer; en me voyant seul et silencieux brûler le chemin dans mes élans rapides, ils imaginent que c’est moi qu’on poursuit. Tout d’un coup le cercle est fait, et me voilà environné: je veux m’expliquer, je parle françois à des Allemands1! Désolé de n’être pas compris et de perdre en vains discours le temps si précieux, j’essaye de forcer la barrière; mais que peut un homme contre dix? Ma résistance ne fait que les irriter; ils me maltraitent. Ce n’étoit rien que des coups, je les sentois à peine; mais j’entendois le bruit sourd que faisoit la voiture déjà beaucoup plus éloignée, et chaque tour de roue étoit un coup de poignard pour mon coeur. Tout en me débattant, je jette sur la route un regard douloureux; dans le lointain je distingue à peine un foible nuage de poussière. Alors, saisi d’un mortel désespoir, je sens expirer mon courage et s’anéantir mes forces; alors se fait dans toute la machine ébranlée la plus prompte et la plus affreuse des révolutions… Je tombe sans connoissance aux pieds des barbares qui m’ont arrêté, aux pieds de mon père et de mes amis, qui ont enfin pu me rejoindre. Je tombe… Ah! Sophie, mon âme te suit!
[1] Il y avoit alors dans Luxembourg une garnison de 7 à 8,000 hommes de troupes de l’Empereur.Malheureux chevalier! quand tu revins à toi, où étois-tu?
Sur un lit de douleur. Le baron veilloit à mon chevet, qu’il baignoit de ses larmes; Sophie fut le premier mot que je prononçai, quand je recouvrai ma raison. «Voyez comme sa tisane a déjà fait son effet! dit un petit homme que j’aperçus derrière le baron. Voilà l’accès passé, il entre demain dans son quatrième jour.—Quoi! Monsieur, je ne suis ici que depuis trois jours? Quoi! mon père, il n’y a que trois jours qu’ils m’ont arraché Sophie?—Oui, mon ami, me répondit-il en sanglotant, trois jours se sont écoulés depuis que ton père désolé attend que tu le reconnoisses et que tu le nommes.—Ah! pardon! cent fois pardon… Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez concevoir quel énorme fardeau pèse sur mon coeur, combien je me sens accablé du poids de mon infortune.—Tel est, mon fils, l’effet ordinaire des passions qui égarent la jeunesse insensée. Elles ont d’abord amolli ton âme au sein des plaisirs; maintenant elles te livrent sans force aux coups de l’adversité. A Dieu ne plaise que je veuille aujourd’hui te reprocher tes fautes! le sort t’en a trop cruellement puni. Tu as besoin d’un appui, ce sont des secours que je prétends te donner. Mon fils, entends ma voix gémissante, recueille mes consolations paternelles. Écoute un ami tendre qui souffre de tes maux, un père alarmé qui frémit pour lui-même en tremblant pour toi. Ta Sophie t’appartient, nul ne peut t’en priver. Duportail, en la conduisant au temple, a perdu tous ses droits sur elle. Mon ami, nous la chercherons. En quelque lieu que nous puissions la découvrir, je te promets de ne rien négliger pour la tirer de sa retraite, je te promets de te rendre ta femme. Toi, mon ami, rappelle ton courage, ouvre ton coeur à l’espérance, prends pitié de ma peine extrême, et rends-moi mon fils.—Oui, qu’il continue sa tisane, interrompit le petit homme, et nous le guérirons.—Mon père, je vous devrai deux fois la vie.—Et moi, Monsieur, reprit le petit homme, croyez-vous ne me rien devoir?
Comptez-vous pour rien les boissons que depuis ce matin je vous administre?—Mon père, sait-on au moins ce qu’elle est devenue?—Mon ami, Derneval et Dorothée sont partis avant-hier et m’ont promis de faire des recherches.—Messieurs, dit encore le petit homme, voilà un entretien qu’il faut finir. Nous guérirons ce jeune homme-là, puisqu’il parle déjà raison, mais qu’il se taise et qu’il continue sa tisane.
Demain tout ira bien, et nous pourrons le faire transporter.» Le petit homme, en parlant ainsi, alla remplir une énorme tasse, et, me l’apportant d’un air de triomphe, m’invita doucereusement à avaler le breuvage consolateur. Un amant jeune et vif, à qui l’on vient offrir un verre de tisane, quand il demande sa maîtresse enlevée, peut bien ressentir un mouvement d’impatience et n’être pas exactement poli. Je pris le vase avec promptitude, et je le vidai lestement sur la tête pointue de mon Esculape. L’épais liquide, découlant le long de sa face oblongue, inonda aussitôt son maigre corps. «Ah! ah! dit froidement le petit homme, en épongeant sa ronde perruque et son habit court, il y a encore du délire! Mais, Monsieur le baron, que cela ne vous inquiète pas, qu’il continue sa tisane; seulement ayez soin de la lui donner vous-même, parce que, comme vous êtes son père, il n’osera peut-être pas vous la jeter au nez.»
Le meilleur médecin est celui qui, connoissant nos passions, sait les flatter quand il ne peut les guérir. Aussi les promesses du baron préparèrent mon rétablissement bien plus efficacement que ne l’auroit pu faire la tisane du petit homme. Dès le lendemain, je me sentois mieux; je fus transporté comme on me l’avoit annoncé la veille. Nous allâmes au village de Hollriss, situé à deux lieues de Luxembourg, occuper une maison bourgeoise que mon Esculape venoit d’acquérir tout récemment. On avoit conseillé cette retraite au baron. La tranquillité du lieu, sa gaieté champêtre, le charme de la campagne, les travaux de la saison, tout m’y offriroit, avoit-on dit, de consolantes distractions ou des occupations utiles; je pourrois, sans aucun danger, respirer un air salubre et prendre un exercice modéré dans un grand jardin. Mon père aussi avoit pensé que nous serions beaucoup mieux cachés dans un village obscur; à la précaution, peut-être surabondante, du changement de lieu, il avoit ajouté la précaution, sans doute plus nécessaire, du changement de nom. On l’appeloit M. de Belcourt, je me nommois M. de Noirval. Le valet de chambre du baron et mon fidèle Jasmin composoient notre domestique. Mon père avoit envoyé le reste de ses gens sur diverses routes, avec la double commission de chercher Lovzinski et de veiller à ce que nous ne fussions pas inquiétés.
En arrivant dans le nouveau domicile qu’il nous avoit choisi, M. de Belcourt visita toutes les chambres pour m’y faire donner celle qu’il jugeroit la plus commode et la plus tranquille. M. Desprez (c’est le nom du médecin) nous fit remarquer un petit pavillon entre cour et jardin.
Il nous dit qu’il y avoit au premier étage trois chambres fort gaies, mais que le dernier propriétaire s’étoit vu forcé d’abandonner à cause des revenans. «Noirval, répondit mon père en souriant, ne craint pas les esprits: il a maintenant ses pistolets; quand il se portera mieux, il aura son épée.» On me mit donc en possession d’une des trois pièces.
Jasmin s’empara gaiement de l’une des deux autres, et promit de garder encore la troisième contre les esprits. M. de Belcourt alla prendre son logement dans le corps de logis, plus considérable, situé sur la rue.
La nuit vint, les esprits ne vinrent pas; ils me laissèrent tout entier à mes réflexions douloureuses. O ma jolie cousine! ô ma charmante femme!
que je versai de pleurs en songeant à vous!
Où son père l’avoit-il conduite? Pourquoi me l’avoit-il enlevée? Quelle raison assez puissante avoit pu porter à cette extrémité si dangereuse Lovzinski, naturellement compatissant et doux, Lovzinski, dont le coeur avoit éprouvé l’irrésistible empire d’une grande passion vainement contrariée? L’inconsolable époux de Lodoïska devoit-il être un père cruel? D’ailleurs, un prompt hymen n’avoit-il pas réparé ce qu’il appeloit mes égaremens? Que pouvoit exiger de plus l’honneur de sa maison involontairement compromis? Enfin, n’étoit-ce pas à mes fautes mêmes qu’il devoit le bonheur inespéré d’avoir retrouvé son adorable fille? Et l’ingrat osoit me la ravir! et le barbare ne craignoit pas de l’immoler! Oui, sans doute, de l’immoler! Accablée de ce coup affreux, Dorliska, l’infortunée Dorliska… O ma Sophie! si déjà tu n’es plus, du moins, en me donnant ta dernière pensée, tu auras emporté le juste espoir de n’être pas pour longtemps survécue. Va, je ne tarderai pas à l’accomplir. Bientôt, loin d’un monde jaloux, loin des pères dénaturés, libre de l’insupportable fardeau des tyranniques bienséances, affranchi du joug odieux des préjugés persécuteurs, j’irai, j’irai, satisfait et tranquille, me réunir à mon épouse heureuse et consolée. Bientôt, au sein d’une inaltérable paix, dans l’Élysée promis aux vrais amans, nos âmes, plus intimement rapprochées, s’enivreront des délices d’un éternel amour.
Ainsi, dans le calme des nuits, ma douleur se nourrissoit des idées les plus propres à l’augmenter. Le jour m’apportoit quelque repos. Mon père, toujours levé avec l’aurore, ne se lassoit pas de me répéter ses promesses: il me parloit des moyens qu’il comptoit employer avec moi pour retrouver ma femme, et, ne paroissant pas douter de leur succès, il me défendoit de mon désespoir. Par un de ses décrets immuables et bienfaisans, la nature a voulu que la crédulité naquît de l’infortune.
Rarement l’espérance abandonne un mortel malheureux, et plus ses maux sont grands, plus aisément on lui persuade qu’ils vont bientôt finir.
Quelquefois, agité d’un soupçon inquiétant, je demandois à mon père ce qu’il pensoit de ce jeune homme dont je croyois encore entendre le lamentable cri. M. de Belcourt ne savoit que me répondre quand je le priois de me dire comment cet inconnu avoit pu nous suivre à Luxembourg, quel dessein l’y amenoit, en quel temps il avoit connu Sophie, et pourquoi Sophie ne m’avoit jamais parlé de lui.
Quelquefois aussi, reportant ma pensée moins triste sur cette foule d’événemens qui avoient rempli ma seizième année, je me plaisois à donner quelques souvenirs à cette intéressante beauté par qui le commencement de ma carrière, semé de tant de fleurs, m’avoit été si doux. Pauvre marquise de B…! Qu’est-elle devenue?... Peut-être enfermée! peut-être morte! Lecteur équitable, je m’en rapporte à vous: pouvois-je, sans ingratitude, refuser quelques larmes au sort de cette femme malheureuse, seulement coupable de m’avoir trop aimé?
Je ne dois point oublier de dire que mon cher docteur aussi, M. Desprez, continuoit à me donner de salutaires distractions. Tous les matins il me demandoit si quelque revenant ne m’avoit pas tourmenté; tous les soirs il me recommandoit de continuer l’excellente tisane; mais, quoique je l’en priasse instamment, il ne vouloit jamais me la donner lui-même.
J’étois étonné que mon père m’eût choisi cet étrange Esculape, qui ne croyoit qu’à sa tisane et aux revenans. Voici ce que m’apprit M. de Belcourt, à qui j’en parlai. Le plus habile médecin de Luxembourg, d’abord consulté sur mon état, avoit ordonné les remèdes et le régime nécessaires; M. Desprez, instruit qu’on avoit arrêté de conduire le malade à la campagne dès que le transport pourroit se faire sans danger, étoit venu, dès le troisième jour, offrir à mon père ses services et sa maison. Le premier médecin, en applaudissant au choix du lieu, qu’il connoissoit, avoit rejeté la concurrence humiliante et dangereuse d’un moderne confrère qu’il ne connoissoit pas. M. de Belcourt, pour mettre les rivaux d’accord, avoit accepté les soins de l’un et la maison de l’autre.
C’étoit le médecin connu de Luxembourg qui me gouvernoit; l’ignoré docteur de Hollriss n’avoit d’autre mérite que celui de nous louer sa maison fort cher. J’étois le maître de craindre ses revenans; mais je n’avois rien à redouter de ses ordonnances.
Plus de huit jours cependant s’étoient passés, lorsque enfin nous reçûmes des nouvelles encourageantes. Dupont, celui de nos domestiques que mon père avoit envoyé sur la route de Paris, écrivit qu’en sortant de Luxembourg il avoit appris à la première poste qu’on venoit d’y donner des chevaux à un homme d’un âge mûr, accompagné d’une jeune fille éplorée. Dupont, ne doutant pas que ce ne fût ma femme et mon beau-père, les avoit suivis de près, jusqu’aux environs de Sainte-Menehould, où malheureusement il s’étoit démis la cuisse en tombant de cheval. Cet accident l’avoit empêché de nous faire passer plus tôt l’intéressant avis qu’il nous donnoit.
M. de Belcourt, habile à saisir tout ce qui pouvoit flatter mon espérance, ne manqua pas de m’observer que désormais l’objet de nos recherches, devenu plus facile, se trouvoit circonscrit dans l’étendue du royaume, ou plutôt dans l’enceinte de la capitale. «M. Duportail, ajouta-t-il, a bien senti qu’il pouvoit, sans courir un grand danger, retourner à Paris, où on le connoît peu, et qu’en supposant que nous parvinssions à découvrir sa retraite, nous n’oserions l’y venir troubler.—Je l’oserai, m’écriai-je avec transport, je l’oserai, mon père, et bientôt j’embrasserai ma Sophie.»
Le même jour vint une lettre de M. de Rosambert, à qui M. de Belcourt, depuis notre changement de demeure et de nom, avoit fait passer les détails de ma funeste aventure. Le comte, toujours caché dans l’asile qu’il s’étoit choisi, se portoit déjà beaucoup mieux, et comptoit venir bientôt nous joindre et me consoler. Il avoit envoyé au couvent savoir des nouvelles d’Adélaïde, que notre absence inquiétoit beaucoup et chagrinoit davantage. Le marquis n’étoit pas mort; Rosambert ne disoit pas un mot de Mme de B… Le silence qu’il affectoit sur le compte d’une femme trop malheureuse et trop aimable, dont il ne pouvoit douter que le sort incertain ne dût exciter au moins ma vive curiosité, me parut étrange. Je ne fus pas moins surpris qu’il ne m’eût pas écrit en même temps qu’à M. de Belcourt; mais, en y réfléchissant plus mûrement, je devinai que mon père, pour le moment peu curieux de me voir occupé de cette correspondance, interceptoit ces lettres.
Si, dans les nouvelles que je venois de recevoir, il n’y avoit rien d’assez positif pour me rassurer entièrement, j’y trouvai du moins de quoi me tranquilliser un peu. Ma convalescence commença. Le petit docteur contestoit à l’amour et à la nature le mérite de cette prompte cure, pour en attribuer tout l’honneur à la fameuse tisane si rarement bue. Une chose seulement lui faisoit croire que quelque divinité propice veilloit sur nos destinées: les revenans ne m’avoient pas encore tourmenté depuis que nous habitions notre nouvelle demeure! M. Desprez me parloit si souvent de ses revenans qu’enfin je le priai de vouloir m’apprendre ce qui pouvoit donner lieu à cette éternelle plaisanterie.
Aussitôt d’un ton très sérieux il commença ce triste récit: «Une petite métairie, dont le fermier s’appeloit Lucas, existoit jadis sur le terrain même où nous sommes, à la place de ce petit corps de logis, qui, par conséquent, n’existoit pas.—Votre conséquence est frappante, Monsieur Desprez.—Lucas adoroit sa femme Lisette, et Lisette adoroit son mari Lucas. Si Lucas n’avoit jamais aimé que Lisette, peut-être que Lisette auroit toujours aimé Lucas.—Eh, bon Dieu!
Monsieur Desprez, que de Lisette et de Lucas!—Monsieur, puisque je conte une histoire, il faut bien que je nomme les personnages.—Vous avez raison, Docteur, et ne vous gênez pas.—Je vous ai déjà fait entendre fort adroitement que Lisette et Lucas étoient mariés ensemble.
A présent je crois devoir vous prier de remarquer que, pour qu’un mariage soit heureux, il faut que les époux fassent bon ménage.—Excellente remarque, Monsieur Desprez!—Et, pour que les époux fassent bon ménage, il est nécessaire qu’ils aient des goûts d’espèce semblable et des humeurs de qualité pareille.—Bravo, Docteur!—Or, je vous ai dit que Lucas aimoit autre chose que sa femme.—Ah! Monsieur Desprez, que vous contez bien!—N’est-il pas vrai que je n’oublie rien?—Et vous vous répétez de peur qu’on n’oublie.—C’est qu’il faut être clair, Monsieur. Or donc, cette autre chose que Lucas aimoit autant et peut-être plus que sa femme, c’étoit le bon vin du pays, à trois sols la pinte, mesure de Saint-Denis; et ce goût différent que la femme avoit, c’étoit celui de l’eau de la fontaine, car elle ne pouvoit souffrir le jus de la treille.—Comment, Docteur! de la poésie?—Quelquefois je m’en mêle, Monsieur. Il y avoit dans le goût de Lucas cet inconvénient que le vin, échauffant les fibres irritables de son estomac, portoit aux fibres chaudes de son cerveau brûlé des vapeurs âcres qui faisoient qu’il étoit grossier, méchant et brutal, quand il avoit bu.—Voilà, permettez-moi de vous le dire, Docteur, une définition presque digne du Médecin malgré lui.—Vous m’offensez, Monsieur: moi, je le suis devenu malgré tout le monde; mon génie médical m’a entraîné… Et, dans le goût tout différent de Lisette, il y avoit cet autre inconvénient tout contraire que l’abondance d’eau, noyant ses viscères relâchés, délayant trop ses alimens mal cuits, détruisant enfin le ton des ressorts, troubloit les digestions, préparoit un mauvais chyle, causoit les malaises, les insomnies, les bâillemens, l’ennui, et portoit aux membranes affoiblies de sa petite cervelle cette humeur tenace et mordicante qui fait que les petites femmes qui ne boivent que de l’eau sont en général criardes, entêtées et revêches. Or, vous voyez bien, Monsieur, qu’il auroit fallu fondre ensemble ces deux goûts extrêmes et différens pour n’en composer qu’un seul et même appétit bien ordonné. Il auroit fallu que Lisette mît un peu de vin dans son eau; que Lucas mît beaucoup d’eau dans son vin, parce que le tempérament du mari et le tempérament de la femme auroient bientôt sympathisé par un juste milieu; parce que leurs humeurs se seroient trouvées parfaitement d’accord; parce que… parce que…—Ne vous tourmentez pas, Docteur, je devine le reste.—Il demeure donc prouvé, Monsieur, que, si les choses avoient été réglées de la manière que je viens de vous expliquer, il ne seroit point arrivé à ces malheureux époux la funeste catastrophe dont il me reste à vous entretenir.—Voyons, Docteur, la catastrophe.—C’étoit, Monsieur, l’an 1773, le vendredi 13 octobre, à huit heures treize minutes du soir. Je vous observerai, en passant, que le concours de plusieurs nombres treize est toujours fatal.—J’en faisois tout bas la remarque, Monsieur Desprez.—On achevoit alors la vendange, parce que les vignes avoient mûri tard cette année. Lucas, en sortant de la cuve où il venoit de fouler le raisin, avala treize pleins verres de vin nouveau. Quand il rentra dans la ferme, ce n’étoit plus un homme, c’étoit un diable. Malheureusement sa femme, Lisette, avoit mangé à son dîner une petite omelette aux rognons, de treize oeufs, et n’avoit bu que de l’eau. La digestion s’étoit faite péniblement. Lisette, en voyant Lucas un peu gris, bâilla, fit la grimace, et tint un propos aigre. Lucas répondit par un geste menaçant et par un gros mot. Dans un petit moment d’humeur, Lisette jeta treize assiettes à la tête de Lucas.
Lucas, dans un premier mouvement, assomma Lisette de treize coups de broc. Quand il la vit morte, il sentit qu’il l’aimoit. Il se jeta comme un désolé sur le cadavre, et lui demanda pardon de l’avoir tuée.
«Hélas! s’écrioit-il piteusement, voilà pourtant la première fois que cela m’arrive!» Enfin il se releva d’un air réfléchi, alla droit à sa cuve, les bras croisés, et s’y insinua tout doucement la tête la première. On l’en retira au bout de treize secondes, il étoit déjà mort et noyé.—Ah! Docteur, la belle et longue histoire!—Je ne la fais pas, Monsieur, c’est la traduction du pays. Mais apprenez les suites. La justice, indignée, prit connoissance de l’affaire. Elle s’empara du corps de Lucas, qui, très heureusement pour lui, n’avoit plus d’âme; elle le fit pendre par les pieds. On rasa la ferme, et le terrain fut mis à l’encan. Celui qui l’acheta s’en trouva mal, il n’osa jamais habiter ce petit corps de logis, et la raison la voici: tous les ans, dans le temps des vendanges, quelquefois plus tard, il se fait ici un changement affreux: la nuit vient, le ciel pâlit, la terre frissonne, les éléments sont en convulsion, le corps de logis saute sur ses fondemens, le toit semble danser, les murs paroissent rouges de sang ou de vin. Il se fait dans l’intérieur un horrible charivari. On croit entendre le cliquetis des assiettes et le choc des brocs; on croit entendre les gémissemens d’une morte et les cris d’un noyé!—Monsieur Desprez, la belle histoire! Ah! je vous en supplie, ne la contez plus à personne; réservez-m’en l’exclusive propriété; je veux, quand je serai de retour à Paris, en faire, pour l’Opéra-Comique, un joli drame bien réjouissant. J’aurai soin, pour satisfaire tout le monde, d’intercaler dans chaque scène deux ou trois ariettes en vers presque rimés: je retiendrai votre manière, Monsieur Desprez, et je n’écrirai pas plus mal que vous ne racontez. Si l’ouvrage est applaudi, s’il commence ma réputation, je tâcherai, chaque année, de traiter aussi heureusement deux ou trois sujets de cette force-là. Alors les musiciens, qui jugent toujours si bien, s’arracheront mes poèmes; les comédiens, qui ne se trompent jamais, les proposeront pour modèles; certain public, qui jamais ne s’engoue, demandera l’auteur avec un enthousiasme décent. Dans ce siècle de petits talens et de grands succès, mes chefs-d’oeuvre auront cent représentations, s’il le faut. Partout les sots crieront que je suis un grand homme, et, si je n’ai contre moi que les gens de lettres et les gens de goût, j’arriverai peut-être à l’Académie.»
Assurément ce projet étoit noble et vaste; mais, comme on le verra par la suite, j’eus tant d’autres choses à faire quand je vins à Paris que je ne pus m’occuper de son exécution.
* * * * *L’épouvantable histoire du crédule docteur avoit-elle un peu dérangé mon cerveau? C’est ce que va décider la judicieuse personne qui me lit.
Dans un rêve qui dura deux heures à peu près, je vis presque continuellement ma jolie cousine. La marquise de B… se présenta cinq à six fois dans les intervalles; et seulement une fois,... ne me grondez pas, lecteur, une fois seulement je crus entrevoir cette charmante petite créature chiffonnée dont je vous ai parlé dans ma première année, cette ingrate Justine, vous savez bien?... Je ne saurois vous dire laquelle de ces trois beautés m’embrassa; mais ce que je puis vous certifier, c’est que je fus embrassé; je le fus, et si bien, si bien, que je n’aurois pu l’être mieux par toutes les trois ensemble! Je me réveillai en sursaut, le jour commençoit à poindre. D’honneur, je sentois sur ma lèvre brûlante la vive impression de cet âcre[2]
baiser, mes rideaux de toile d’Orange s’agitoient avec un doux frémissement; il se faisoit dans mon appartement un petit bruit aigu…
Je me jette en bas de mon lit, en trois sauts je fais le tour de ma chambre, qui n’est ni très longue ni très large… Il n’y a personne, tout est bien fermé, bien tranquille. Je suis donc fou! L’amour et les revenans m’ont donc tourné la tête? O Sophie, ma Sophie, viens, reviens; hâte-toi, si tu ne veux pas que je perde ce qui me reste de ma raison.
[2] Depuis un quart d’heure je cherchois l’épithète convenable: ô Jean-Jacques! je te remercie.Quand MM. de Belcourt et Desprez entrèrent chez moi, j’étois encore si affecté du baiser reçu que je leur racontai qu’un revenant m’avoit embrassé. Mon père sourit et augura sur-le-champ mon entier rétablissement. Le docteur parut enchanté, et cependant me conseilla quelques rafraîchissans.
Ceux qui ne croient point aux esprits seront bien étonnés d’apprendre que le surlendemain je fus réveillé comme je l’avois été la surveille: j’éprouvai la même sensation, j’entendis le même bruit: je fis dans ma chambre des recherches plus exactes et non moins inutiles; il fallut en conclure qu’avec mes forces étoit déjà revenue mon ardente imagination.
O ma Sophie! depuis plusieurs jours je supportois plus impatiemment l’incertitude de ton sort et le tourment de ton absence; je ne cessois de presser mon retour à Paris. Malheureusement mon père venoit de recevoir des nouvelles fâcheuses, qui sembloient apporter à l’accomplissement de mes voeux d’insurmontables difficultés. On ne parloit dans la capitale que de mon aventure et du duel qui l’avoit terminée. Des deux parens du marquis, celui contre lequel M. Duportail s’étoit battu avoit été tué. On le regrettoit généralement; ses amis, puissans et nombreux, faisoient contre nous de vives sollicitations. Je ne pouvois me montrer dans la capitale sans m’exposer à porter ma tête sur un échafaud. M. de Belcourt paroissoit effrayé du danger que je sentois moi-même, et qui pourtant ne m’eût pas arrêté, s’il n’eût fallu que le braver pour retrouver Sophie; mais, avant d’aller affronter le péril, au moins devois-je savoir en quel lieu gémissoit ma femme infortunée. Réduit moi-même à ne pas sortir de la maison que nous occupions, j’allois toute la journée promener dans le jardin ma douleur et mes ennuis.
Un soir, en me déshabillant, je trouvai dans mon bonnet de nuit un billet soigneusement plié; pour adresse étoient écrits ces mots: Noirval, renvoie ton domestique, et lis. Je renvoyai Jasmin et je lus: S’il est vrai que le chevalier de Faublas ne craigne pas les revenans, qu’il brûle ce billet et qu’il garde cette nuit un profond silence, quoi qu’il lui arrive.
«Voilà, m’écriai-je assez haut, une petite plaisanterie du cher docteur.» Je brûlai le mystérieux papier, j’éteignis ma lumière, je me couchai, et je m’endormis.
Ce ne fut pas pour longtemps. Mon premier sommeil, quoique profond, ne devoit pas résister à l’impression accoutumée de ce baiser si vif qui brûloit mes lèvres et faisoit palpiter mon coeur. Pour cette fois un songe vain ne m’abusoit plus, ce n’étoit plus une ombre fugitive qui m’embrassoit; dans mon lit même, et bientôt dans mes bras, se trouvoit un corps bien vivant dont le voluptueux contact… Mais doucement donc!
étourdi que je suis! j’allois conter tout cela au bon lecteur, qui déjà se trouble et rougit; essayons une phrase un peu plus décente.
Aussitôt je me sentis, non pas brusquement saisi, mais mollement attiré par une charmante petite main… que je baisai, ne vous en déplaise: car, avec tous vos scrupules, si vous vous étiez trouvé où je me trouvois, vous auriez fait ce que je fis; mille appas séducteurs ne vous auroient pas été vainement offerts, comme moi vous auriez promené sur tant de charmes une main caressante et curieuse; enchanté du résultat de vos recherches, comme moi vous auriez dit poliment, et bien bas, de peur que votre domestique ne vous entendît dans la pièce voisine: «Charmant revenant, que vos formes sont belles, et que vous avez la peau douce!»
Plus d’une fois je fis ce compliment flatteur, j’aurois voulu prouver plus d’une fois qu’il étoit sincère. Vains désirs! un convalescent, s’il peut dans une heureuse nuit souvent recommencer les mêmes discours, répète malaisément les mêmes actions. Le doux combat venoit de s’engager; il n’étoit pas de simple politesse, je me rappelle trop bien que mon adversaire s’y complaisoit. Hélas! Faublas s’y trouva trop peu préparé! Faublas y fut presque aussitôt vaincu. Encore, si le revenant, moins taciturne, avoit bien voulu causer familièrement avec moi! mais il s’obstinoit à ne pas répondre un mot. C’étoit un sûr moyen de me rendormir, moi qui, comme tant d’autres, aime assez à parler quand je n’ai rien à faire.
Lorsque je rouvris les yeux, le jour venoit de paroître, et j’étois seul dans ma chambre. J’y recommençai mes perquisitions déjà plusieurs fois inutilement faites: mes deux portes et mes quatre fenêtres se trouvoient bien exactement fermées, aucune fausse porte n’étoit pratiquée dans les murs; il n’y avoit point de trappes au plancher, point de coupures au plafond. Par où donc le revenant femelle pénétroit-il chez moi? Le cher docteur n’avoit ni femme ni fille; la maison n’étoit habitée que par des hommes. D’où venoit donc l’esprit tentateur dont le sexe m’étoit bien connu? Lisette voyageoit-elle de l’autre monde dans celui-ci pour se venger du pauvre Lucas? Une fermière dans mes bras! fi donc! j’aimois mieux me croire le Tithon rajeuni de la timide Aurore, ou le moderne Endymion de quelque fière déesse humanisée. O ma Sophie! de tout temps peut-être il étoit écrit que ton époux prédestiné ne pourroit seulement pendant trois semaines te demeurer fidèle; mais au moins l’encens qui t’appartenoit ne devoit brûler que pour une divinité!
Je fus bien aise de consulter sur cette aventure le comte de Rosambert, dont il étoit bien étonnant que je ne reçusse aucune nouvelle directe.
La lettre que je lui écrivis avoit trois grandes pages. En vérité, dans les deux premières, il n’étoit question que de ma Sophie; j’avois resserré dans la troisième l’inconcevable histoire du joli revenant.
Je l’attendois la nuit suivante, il ne revint que la huitième nuit.
Pressé du vif désir de connoître la nocturne beauté qui me visitoit, je lui demandai comment elle s’appeloit, car, nymphe ou déesse, elle avoit un nom; depuis quand elle m’aimoit, car, sans fatuité, je pouvois me flatter de lui avoir plu; dans quel endroit elle m’avoit rencontré, car elle me traitoit au moins comme connoissance. Ces questions et plusieurs autres moins embarrassantes ne me valurent aucune réponse. Alors, de tous les moyens connus de faire jaser une femme, j’employai le plus décisif; mais le malin démon femelle, avec une présence d’esprit imperturbable, épuisa toutes mes ressources sans se permettre même une exclamation. Je m’obstinois d’autant plus que ce silence impoli devenoit, par la circonstance, une ingratitude: cette fois je me comportois assez bien pour obtenir un remercîment. Tous mes efforts furent inutiles; je vis avec chagrin que les femmes de l’autre monde, quoique très sensibles aux bons procédés, n’ont pas, dans les occasions intéressantes, le tendre bavardage, le jargon caressant de la plupart des femmes de ce monde-ci.
Ennemie du jour délateur, ma discrète amante n’attendit pas chez moi le lever de l’aurore. Quand je l’entendis préparer son départ, j’essayai de la retenir; mais elle posa sur ma bouche l’index de sa main droite, sur mon coeur sa main gauche, sur mon front deux baisers; et puis, m’échappant avec un soupir, elle s’en alla prestement, je ne sais par où. Seulement je crus distinguer le craquement d’un mur qui s’ouvroit, et l’aigu sifflement d’un gond criard. Apparemment j’avois mal entendu, car je visitai mes quatre murailles dès qu’il fit jour, et le simple papier qui les tapissoit, bien uni dans sa surface, ne m’offrit aucune trace de déchirement; mes portes et mes fenêtres étoient bien exactement fermées.
Le même soir je trouvai dans mon bonnet de nuit un second billet: Je reviendrai dans la nuit du dimanche au lundi, si le chevalier de Faublas me promet, foi de gentilhomme, de ne faire aucune tentative pour me retenir. Qu’il me réponde par le même courrier.
Ah! j’entends; le courrier, c’est mon bonnet de nuit. Le lendemain mon docile commissionnaire fut chargé de mes courtes dépêches, qui contenoient la promesse qu’on exigeoit de moi.
Il vint enfin ce dimanche, peut-être impatiemment attendu! Bientôt elle alloit m’environner de ses ombres perfides, cette nuit si remarquable dans l’histoire de ma vie! Jasmin, qui depuis le dîner s’étoit absenté, revint sur la brune. Dès qu’il me vit seul, il m’apprit la nouvelle imprévue de l’arrivée de Rosambert; le comte s’étoit arrêté à Luxembourg, d’où il avoit secrètement dépêché vers Jasmin, pour de grandes raisons qu’il me diroit lui-même; il ne pouvoit venir à Hollriss qu’une heure avant minuit, il importoit extrêmement que personne ne le vît entrer dans la maison; j’étois donc instamment prié de lui ouvrir moi-même, à onze heures précises, la petite porte du jardin.
Je suivis ponctuellement mes instructions. M. de Belcourt, fâché que je le quittasse plus tôt qu’à l’ordinaire, en fit la remarque. M. Desprez répondit par une plaisanterie, dont je ne fus pas d’abord aussi frappé que par la suite: «Laissez aller ce convalescent, dit-il à mon père, il a sans doute avec les esprits quelque commerce qu’il n’avoue pas.»
Au lieu de monter chez moi, je me glissai doucement dans le jardin.
Rosambert m’attendoit à la petite porte. «Oh! bonsoir, mon ami, où est ma Sophie? Qu’est devenue la marquise? Avez-vous des nouvelles de son père? Son mari vit-il encore? Comment se porte ma soeur? Que dit-on de ce duel? Que pensez-vous de cet inconnu? Que vous semble de ce revenant?
Pourquoi ne m’avez-vous pas écrit? Comment vous portez-vous?—De Noirval, un moment donc! que de vivacité! quelle impatience! Vous ressemblez beaucoup à ce petit chevalier de Faublas, dont on parle tant dans Paris! D’abord, asseyons-nous sur ce banc, et permettez-moi d’apporter dans mes réponses un peu plus d’ordre que vous n’en avez mis dans vos questions. Mes vigilans émissaires ont vu M. Duportail à Paris, ils suivront ses traces jusqu’à ce qu’ils aient découvert la retraite de sa fille, on nous en rendra bon compte.—O ma Sophie, je te reverrai!—Doucement, mon ami; ne m’étouffez pas. Mme de B… est apparemment dans une de ses terres, on ne la rencontre ni à la cour ni à la ville.—Pauvre marquise! je ne la reverrai plus!—Peut-être: ne vous chagrinez pas… Le marquis, dont la blessure n’est pas jugée mortelle, ne désire sa guérison que pour vous aller chercher en quelque lieu que vous soyez. Faublas, il assure qu’il vous reconnoîtra partout.—Rosambert, on ne sait pas où elle est?—Apparemment dans une de ses terres, mon ami.—Oui, Mme de B…; mais Sophie?—Ah! dans Paris très probablement.—Mon ami, croyez-vous que le marquis soit homme à lui pardonner?—Pardonner à la marquise! pourquoi pas? l’aventure n’est pas commune, j’en conviens, mais le mal est ordinaire. Ce n’est donc qu’un peu plus de bruit! Oh! la marquise est femme à lui faire entendre raison là-dessus.—Rosambert, dites sans me flatter, pensez-vous qu’on puisse le forcer à me la rendre?—Comment! forcer le marquis à vous rendre sa femme?—Eh! non, mon ami, c’est de la mienne et de son père que je vous parle.—M. Duportail! il n’y a pas de doute, on l’y forcera très certainement.—Je ne la reverrai plus! je ne la reverrai plus!—Au contraire, puisqu’il sera contraint de vous la rendre, vous la reverrez.—Mon ami, je pensois à cette femme si malheureuse.—Mon ami, vous êtes toujours le même, le mariage ne vous a pas changé… Mais permettez qu’à mon tour je vous fasse quelques questions. D’abord, je vois que vous êtes à peu près rétabli.—L’espérance de revoir bientôt ma Sophie…—Oui! oui! ma Sophie! et puis cette femme si malheureuse?...—La marquise? je vous assure que mon intention n’est pas de l’aller chercher. Il est vrai que parfois je me surprends m’occupant d’elle, mais c’est que…—Sans doute, Chevalier, je vous entends; c’est qu’on n’est pas maître de cela. Malgré lui, un jeune homme bien né se rappelle les bons procédés d’une femme jeune et belle qui a formé son adolescence.—Rosambert, toujours vous plaisantez!
Dites-moi,... auriez-vous par hasard entendu parler de cette petite Justine…?—Quoi! la femme de chambre aussi vous tient au coeur? Ah!
c’est que vous l’avez formée, celle-là. Mais vous m’avez dit, ce me semble, que La Jeunesse…—Allons, Rosambert, pour cette fois j’ai tort, ne parlons pas de cela.—Non, mon cher Faublas, parlons de ce revenant…—Oui, Rosambert, comment le trouvez-vous, mon revenant?
N’est-elle pas singulière cette femme qui jamais ne dit mot et toujours se comporte à merveille?
«N’est-il pas drôle ce petit démon qui entre chez moi je ne sais par où?—Faublas, il vous visite toutes les nuits?—Non.—Non?—Mais tenez, justement je l’attends celle-ci.—Tant mieux, nous éclaircirons le doux mystère! nous saurons. Mais je me suis amusé à écrire dans cette auberge au lieu d’y souper: Chevalier, j’ai faim.—Attendez, je vais avertir Jasmin…—Faire du bruit dans la maison! gardez-vous-en bien. Tenez, je crois que ma chaise de poste n’est pas encore partie, j’y dois avoir quelque chose; quand je fais route, j’emporte toujours des provisions.»
Il me quitta, et rapporta un moment après une moitié de poularde avec une bouteille de vin. «J’ai pris deux verres, me dit-il, parce que vous souperez avec moi.—Ici?—Ici, dans ce jardin, Chevalier; nous avons à causer, et votre chambre n’est pas sûre. D’abord nous boirons à la santé d’Adélaïde, dont vous ne m’avez parlé qu’une fois.—Ah! ma chère soeur!
je l’aime pourtant beaucoup! Comment se porte-t-elle?—Bien, très bien.
Toujours plus charmante! Je n’ai pu résister au désir de l’aller voir une dernière fois avant de quitter la France. L’aimable enfant! Comme sa douleur l’embellissoit! comme elle souffre de ne voir ni son père, ni son frère, ni sa bonne amie! Faublas, buvons à sa santé, buvons, mon ami: je sais que ce n’est pas du bon ton; mais nous sommes à la campagne, et puis des voyageurs… Tenez, prenez un morceau, je ne puis souper seul, vous le savez bien.—Rosambert, je suis charmé de vous voir ici… Mais à quoi bon dans ce jardin? pourquoi ce mystère?—Parce que je n’aurois pu vous entretenir en particulier; parce que le baron, qui a déjà intercepté les lettres que je vous écrivois, se seroit d’abord emparé de moi; parce qu’il m’auroit sans doute prié d’altérer selon ses vues les nouvelles que j’apporte.—Vous avez raison.—Et puis ce revenant,... croyez-vous qu’il ne m’occupe pas?... Faublas, à la santé de Sophie.—Mon ami, depuis plus d’un mois je ne bois plus de vin; vous allez me griser!—A la santé de Sophie, vous ne pouvez vous en dispenser.—Allons, va pour Sophie! O ma jolie cousine, ce ne sera pas la première fois que tu m’auras fait perdre la raison!
«Rosambert, voilà du vin terriblement fort, il me casse la tête!
Rosambert, que pensez-vous de cet inconnu qui, pendant la cérémonie…—Ma foi! je ne sais qu’en dire. Parlons de votre nouvelle amante, de cette nocturne beauté qui vous aime avec tant de discrétion.
Faublas, la croyez-vous jolie?...—Belle, mon ami.—Une femme qui fuit le jour!...—Belle, j’en suis sûr.—Allons, il est encore amoureux de celle-là.—Amoureux! Non.—Faublas, je parie, moi, qu’elle est laide!—Cent louis qu’elle est charmante!—Va, cent louis sur parole.—Comte, voilà qui est dit… Ah çà! mais comment ferai-je pour la voir?... Et puis vous vous en rapporterez donc à moi?—Volontiers, s’il le faut. Mais croyez-vous que je sois moins curieux que vous de connoître… Depuis que vous m’avez écrit votre aventure, je brûle du désir de contribuer à la mettre à fin. Preux chevalier, votre frère d’armes est avec vous; permettez qu’il vous aide!... Faublas, nous allons monter chez vous sans lumière et sans bruit. Vous vous coucherez vite, et ne direz pas un mot; moi, je resterai caché dans votre ruelle.
Je suis muni d’une lanterne sourde, que je ferai valoir à propos, et, si le revenant n’est pas sorcier, nous verrons quelle figure il a.
Chevalier, encore une santé! vous avez oublié quelqu’un…—Oui, la belle marquise.—Fidèle époux, je savois bien qu’il ne faudroit pas vous la nommer. Allons! deux doigts de vin pour la marquise.—Vous vous moquez, mon ami… Charmante femme!... Versez tout plein.»
Maintenant que de sang-froid je me rappelle et je vous confesse cette indélicate exclamation, lecteur justement irrité, je ne vois qu’un moyen de vous calmer un peu, c’est de réclamer toute votre indulgence pour un convalescent que les santés précédentes avoient déjà mis en gaieté.
Celle-ci m’acheva, je tombai tout à coup dans le délire de l’ivresse.
Déjà chaque objet me paroissoit déplacé, mobile et double. Je parlois sans me faire entendre, ou plutôt je bégayois au lieu de parler.
Bientôt, rêveur et pesant, je perdis ma joie babillarde, mon corps s’affaissa, mes paupières s’appesantirent, l’invincible sommeil alloit fermer mes yeux. Rosambert, qui s’en aperçut, me pria de le conduire à ma chambre, non sans me répéter plusieurs fois qu’il falloit ne pas faire le moindre bruit, et surtout garder un exact silence. Il recommanda à Jasmin, qui attendoit mes ordres dans le jardin, de se retirer sans lumière et sans bruit. Nous arrivâmes, éclairés seulement par la lanterne sourde, que nous laissâmes dans le corridor. Comme j’entrois à tâtons, soutenu par Rosambert, je rencontrai dans mon chemin une chaise longue, sur laquelle le comte m’étendit, afin, me disoit-il tout bas, de me déshabiller avec plus de facilité. Prudemment je laissois faire mon nouveau valet de chambre; mais il s’acquittoit de son emploi avec tant de lenteur et de maladresse qu’en attendant qu’il lui plût de finir, je tombai dans un assoupissement profond.
Une heure de sommeil ayant abattu les fumées du vin capiteux qui m’avoit ôté la raison, je fus éveillé par un bruyant éclat de rire. «Enfin!
s’écria Rosambert; me voilà complètement vengé! je veux qu’on m’assomme si ce n’est pas elle!» Au même instant j’entendis un gémissement sourd, suivi d’un grand soupir. Je me trouvois encore sur ma chaise longue, placé de manière qu’à travers ma porte entre-bâillée j’apercevois au fond du corridor la foible lueur de la lanterne sourde. Aussitôt, déterminé par l’inquiétude autant que par la curiosité, je cours dans ce corridor et rentre brusquement la lanterne à la main. Je promène sur les objets environnans sa lumière tremblante; je vois… Hélas! aujourd’hui même, comment le raconter sans gémir!... Je vois sur mon lit, dont il s’étoit emparé, à ma place, qu’il usurpoit, Rosambert à peu près nu, tenant étroitement embrassée, dans la moins équivoque des situations, une femme… O Madame de B…, que vous me parûtes belle encore, quoique vous fussiez évanouie!
Le comte, dès qu’il put croire qu’aucun détail de cette cruelle pantomime ne m’étoit échappé, abandonna sa victime, et, reprenant ses habits à la hâte, il me dit en riant: «Adieu, Faublas, je vous laisse avec cette belle désolée, je crois que vous allez avoir une singulière explication! Persuadez-lui, si vous le pouvez, que vous n’étiez pas d’accord avec Rosambert. Adieu, ma chaise de poste m’attend, je retourne à Luxembourg; demain je vous donnerai de mes nouvelles.»
Le cruel discours de Rosambert ne m’indigna pas moins que son horrible action! dans le premier mouvement de ma fureur, j’allois sauter sur mon épée et le forcer à me faire raison de son infâme procédé, lorsque Mme de B… se releva tout à coup, me saisit par le bras et me retint.