Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Rosambert eut tout le temps de s’éloigner; la marquise alors prit ma main, aussitôt couverte de baisers et baignée de larmes. «Oh! de quel poids je me sens soulagée! me dit-elle. Oh! qu’il m’a été consolant d’entendre que vous ne participiez point à cette infamie!»
Mme de B… vouloit continuer; mais son extrême agitation ne le lui permit pas. Elle sanglota longtemps sans pouvoir me dire un mot, puis, redoublant de pénibles efforts, d’une voix entrecoupée, elle reprit: «Faublas, si vous aviez été capable de me livrer à cet indigne homme, si vous m’aviez à ce point méprisée, plus grande que tous mes revers, ma dernière infortune eût entraîné ma mort. Mon ami, je sens qu’il m’est possible de vivre et de n’être pas tout à fait inconsolable, puisque, dans mon avilissement profond, je puis encore espérer votre estime, puisque dans mon malheur extrême je dois au moins compter sur votre pitié.—Si pour adoucir votre peine amère il suffit de la partager, ma chère maman, mon aimable amie…—Que je suis malheureuse!—Et que je vous plains!—Comme le perfide, aidé par un hasard fatal, s’est joué de ma vaine prudence! comme un instant a renversé mes projets les plus sûrs et détruit mon plus cher espoir!»
A ces mots, la marquise laissa retomber sa tête sur mon oreiller, ses bras s’étendirent immobiles, son regard se fixa, ses pleurs s’arrêtèrent. Insensible à mes soins, sourde à mes discours, elle paroissoit, dans le recueillement du désespoir, se pénétrer de l’horreur de sa situation. Elle garda pendant plus d’un quart d’heure cet effrayant silence; puis, d’un ton qui me parut calme, elle me dit enfin: «Tranquillisez-vous, mon ami, asseyez-vous auprès de moi, ne craignez rien, donnez-moi toute votre attention; je vais me montrer à vous tout entière, et quand je vous aurai dit quels vains projets j’avois formés, et quelles immuables résolutions je viens de prendre, vous saurez précisément jusqu’à quel point vous devez me plaindre et me blâmer.
«M. de B… venoit de vous rencontrer aux Tuileries. Il entre chez moi furieux; devant vingt personnes il me reproche ses outrages récens, et m’annonce sa prochaine vengeance. Étonnée du cruel abandon où vous me laissez dans un moment également fatal à mon amour et à mon honneur, je suis forcée de me dire qu’un intérêt plus pressant, qu’un objet plus cher vous occupe. Justine va plusieurs fois chez vous et ne vous trouve pas; alors je charge Dumont, le plus ancien et le plus affidé de mes serviteurs, celui-là même qui fait ici le personnage de Desprez, je le charge, dis-je, d’aller vous attendre aux environs du couvent qui renferme Mlle de Pontis, et d’éclairer vos démarches jusques au lendemain. Dumont vous voit entrer au couvent, attend que vous en sortiez, vous suit sur le champ de bataille et sur la route jusqu’à Jalons, où il perd vos traces. Il ne revient pas assez tôt pour être le premier qui m’apprenne deux enlèvemens, dont le bruit s’est déjà confirmé dans tout Paris.
«Dumont, à son retour, trouve mes dispositions déjà faites. J’ai rassemblé mon or, mes bijoux, quelques effets de banque; je me suis revêtue d’un uniforme bleu, que vous ne me connoissez pas, et moi-même je vole à Jalons. Tandis que j’y questionne le maître de poste, arrive un homme que je reconnois, et qui, sans le vouloir, va m’indiquer votre retraite. C’étoit Jasmin, qui conduisoit une chaise de poste3; je le suis, toujours à quelque distance, et comme lui j’arrive à Luxembourg le lendemain du jour qui vous vit y entrer. L’aurore venoit de paroître; je cours dans la ville, je m’informe, je perds en recherches une heure entière, l’heure la plus précieuse de ma vie. Enfin l’on me dit qu’à l’instant même il se fait un grand mariage, qu’un jeune homme qui traînoit à sa suite une fille enlevée… C’en est assez, je n’écoute plus rien, je vole au temple, je me précipite… On venoit de vous unir!... Un cri m’échappe, et soudain, rassemblant mes forces, je me dérobe à votre vue. Trop heureuse de pouvoir fuir, je fuis sans savoir où; bientôt l’amour, plus fort, me ramène à Luxembourg; il me dit qu’il faut au moins savoir ce que vous deviendrez. Faublas, en vérité, la joie que je ressentis en apprenant que ma rivale vous étoit arrachée fut moins vive que l’inquiétude où me jeta le dangereux délire dont on vous disoit atteint. Animée du double désir de veiller sur les jours de mon amant et de le conserver pour moi, pour moi seule, je bâtis aussitôt mon plan.
[3] Celle que M. Duportail et moi nous avions laissée à Vivrai pour courir à franc étrier sur les traces de Sophie.«Dumont m’accompagnoit, nous parcourûmes les environs de Luxembourg.
Sous le nom de Desprez, Dumont loue cette maison. Dans le pavillon que je vous destinois, je fis promptement quelques changemens nécessaires à l’exécution de mes desseins. La marquise de B…, déterminée à tout souffrir pourvu qu’elle ne vous perdît pas, alla s’enfermer dans un misérable grenier de l’autre corps de logis.
«Votre père vous fit conduire ici, j’eus le plaisir de loger avec mon amant, presque sous le même toit, de le voir sous mes yeux revenir à la vie, d’aller quelquefois, dans le silence des nuits, respirer son haleine et sentir palpiter son coeur… Sans doute j’aurois dû, pour m’enivrer d’un bonheur plus grand encore, attendre que sa convalescence fût plus affermie; mais le moyen de résister sans cesse au charme de ta présence! le moyen de combattre des désirs toujours renaissans!... Eh!
de quoi lui parlé-je?... Faublas, l’instant approchoit où mes desseins alloient s’accomplir. Dans trois jours je déchirois le voile presque magique dont je m’étois enveloppée; dans trois jours je me découvrois sans mystère. Je vous montrois la marquise de B… songeant à peine à son rang perdu pour vous, et ne désirant autre chose que de vous donner des jours heureux dans quelque retraite ignorée. Si mon amant savoit m’entendre, je lui gardois encore un sort digne d’envie! Si l’ingrat m’osoit résister… Chevalier, mon parti étoit pris, je vous enlevois malgré vous; malgré vous je vous conduisois… Que sais-je? peut-être au bout du monde! Oui, j’aurois mis l’immensité des mers entre mon perfide amant et ma rivale préférée!»
La marquise, d’abord calme, ensuite attendrie, maintenant exaltée, mit dans ces derniers mots une expression si forte que je ne pus retenir quelques signes d’étonnement qu’elle remarqua.
«Rassurez-vous, me dit-elle; vous êtes désormais libre, et me voilà pour toujours enchaînée. Il est passé pour moi le temps des passions tendres!... Je ne dois maintenant éprouver que la plus impétueuse, la plus implacable de toutes… L’amour s’enfuit chassé par l’opprobre.
Comment, en effet, remettre en vos bras une femme à vos yeux flétrie, avilie à ses propres yeux?... Amenée par le malheur, excitée par la plus lâche des trahisons, la vengeance, l’horrible vengeance, s’empare de mon coeur déjà rongé de son fiel empoisonné… Faublas, j’aime à croire, et j’ai vu que vous seriez prêt à servir mon juste ressentiment; mais Rosambert, dans ce combat, dont le succès ne seroit pas douteux, auroit encore à se glorifier de sa chute; sa vie, perdue sans honte, seroit une trop foible réparation de l’irréparable affront qu’il vient de me faire… Chevalier, son châtiment me regarde, et, je vous le jure, j’accomplirai son châtiment!»
Mme de B…, le visage enflammé, l’oeil furieux, s’exprimoit avec tant de rage que je craignis pour elle les suites d’un état aussi violent.
Mon infortunée maîtresse vit que j’allois l’interrompre, et se hâta de poursuivre:
«Vous essayeriez en vain de changer ma résolution. Un lâche l’a rendue trop nécessaire pour qu’elle vous paroisse étonnante, ou pour que je m’arrête épouvantée des foibles dangers qu’elle entraîne… Hélas! je n’ai plus rien à perdre. Le perfide vient de combler mon déshonneur et de m’arracher mon amant! Faublas, je vous le répète, je vous défends d’épouser ma querelle. Seule je prétends la soutenir. Je serois désespérée qu’un autre m’enlevât le plaisir de la vengeance… On sait ce que peut une femme outragée; on verra ce que peut une femme telle que moi. Oui; je le jure par mon amour flétri, par mon honneur perdu, un jour, dans votre étonnement, vous vous demanderez si quelqu’un au monde eût pu venger la marquise de B… mieux qu’elle-même.»
Elle garda quelque temps un morne silence. J’osai lui donner un baiser; mes larmes se répandirent sur son sein découvert. Elle répara promptement son désordre qu’apparemment elle n’avoit point encore aperçu, et d’un ton moins agité, mais non moins douloureux, elle me dit: «Oh! oui, prenez pitié de moi, j’ai besoin de consolations. Demain je vous quitte, demain nous allons nous séparer, nous séparer pour longtemps peut-être; je retourne à Paris…—A Paris!—Oui, mon ami. Ce ne fut point la crainte qui me chassa de la capitale. Ce n’étoit point pour me cacher que je volois à Luxembourg. Eh! que n’ai-je pu, selon mes désirs, vous consacrer le reste de ma vie!... Je vais reprendre ma fortune et mon rang, puisqu’il ne m’est plus permis de vous en faire le sacrifice… Je retourne à Paris; soyez tranquille sur mon sort; quand une femme, qui n’est pas tout à fait sans esprit et sans attraits, ne s’étonne pas, reposez-vous sur elle du soin de ramener l’époux le plus justement aigri. Pour réussir dans cette entreprise délicate, il me reste à moi deux moyens, dont le plus facile n’est pas le meilleur.
Comme tant d’autres, je puis me borner à pallier ce que mon aventure a de trop humiliant pour l’amour-propre de tiers compromis, confesser ingénument tout le reste, et, me servant du pouvoir que la beauté conserve encore sur celui qu’elle offensa, solliciter une grâce qui ne me sera pas refusée. Mais ce parti, toujours extrême, quelquefois bon à prendre dans le moment, offre pour l’avenir de trop grands inconvéniens.
Pour le repos de M. de B… lui-même, je ne veux point qu’il puisse jamais s’armer contre moi de mes propres aveux, me poursuivre éternellement de sa jalousie, me soupçonner d’avoir filé dix intrigues quand je n’ai eu qu’une passion, et peut-être me contester la légitime naissance du seul enfant que je lui ai donné. D’ailleurs, pourquoi demanderois-je humblement un pardon que je puis fièrement arracher? Non, non; j’aime mieux user de l’irrésistible ascendant qu’un esprit ferme a toujours sur un esprit foible. Je ne serai pas la première qu’on aura vue, forcée à des mensonges invraisemblables, nier hautement une infidélité prouvée. Peut-être me sera-t-il moins difficile que vous ne pourriez le croire de faire entendre à M. de B… que le chevalier de Faublas fut toujours pour moi Mlle Duportail; et, si je ne persuade pas le marquis, je tâcherai du moins de l’embarrasser de manière à le laisser indécis.
«Je sais bien que le public méchant, qui, loin de s’aveugler sur les torts véritables, est toujours prêt à en supposer, ne prend pas le change aussi aisément qu’un mari crédule. Je sais bien que je dois m’attendre à l’humiliante célébrité qui suit les aventures galantes, quand elles sont extraordinaires. Nos élégans, presque beaux esprits, vont me chansonner; nos douairières converties me déchireront. Dans les cercles, si j’ose y paroître, je me verrai l’objet des chuchotemens affectés, des malins regards, des sarcasmes détournés, des plaisanteries équivoques. Il me faudra souffrir les airs impertinens de nos sots petits-maîtres, les froids mépris des prudes inexorables, les dédains concertés des prétendues femmes honnêtes, l’accueil confraternel des beautés les plus mal famées. Aux spectacles et dans les promenades publiques, si j’ai le courage de m’y montrer, la foule m’environnera, un essaim de jeunes étourdis, bourdonnant sans cesse autour de moi, murmurera: «La voilà! c’est elle!...» Eh bien, Faublas, ce rôle si pénible, que plusieurs femmes de mon rang ont pris par choix, je le remplirai par nécessité. Comme elles, peut-être, hardie dans mon maintien, libre dans mes discours, stoïquement environnée de mon ignominie, je pourrai m’accoutumer à repousser la honte par l’effronterie et le blâme par l’impudence.
«Voilà donc à quel excès d’avilissement m’aura, par degrés, conduite une passion, criminelle si l’on veut, mais pourtant excusable à bien des égards. Ah! puisqu’il est vrai que, pour n’être jamais malheureuse, il faut toujours sévèrement remplir ses devoirs, pourquoi nous en impose-t-on de si difficiles? Une fille qui s’ignore elle-même tombe, à quinze ans, dans les bras d’un homme qu’elle ne connoît pas. Ses parens4 lui ont dit: «La naissance, le rang et l’or constituent le bonheur; tu ne peux manquer d’être heureuse, puisque, sans cesser d’être noble, tu deviens plus riche; ton mari ne peut être qu’un homme de mérite, puisqu’il est homme de qualité.» La jeune épouse, trop tôt désabusée, ne trouve que ridicules et vices où elle attendoit talens agréables et qualités brillantes; le luxe qui l’environne, les titres qui la décorent, offrent à ses ennuis des distractions bien insuffisantes, bien passagères. Déjà, peut-être, ses yeux ont distingué, son coeur a senti le mortel aimable qui manque au bonheur de sa vie.
Alors, si le maître impérieux qu’elle s’est donné prétend encore user quelquefois des droits de l’hymen, s’il la soumet aux empressemens repoussans de l’habitude et du besoin, l’infortunée victime, caressant jusque dans les bras du mari l’image de l’amant, gémira de prostituer à celui qui le profane un bien qu’un autre mériteroit sans doute et sauroit mieux apprécier. L’époux volage, au contraire, après l’avoir longtemps négligée, la laisse-t-il enfin dans un abandon total, il faudra qu’elle subisse les continuelles rigueurs d’un célibat prématuré, ou qu’elle s’expose aux plaisirs périlleux de l’union vivement souhaitée. Retenue par ses devoirs, mais dominée par son penchant, tourmentée de plus d’une crainte, mais vivement sollicitée par l’amour, s’imposera-t-elle longtemps des privations pénibles sans aucun dédommagement? Supposons qu’elle résiste, le hasard ne lui garde-t-il pas, comme à moi, quelque séduction toute-puissante, quelque inévitable danger? Malheureuse! en un instant elle perdra le fruit de plusieurs années de combats, elle le perdra sans retour: car, après la première faute, quelle femme peut s’arrêter? Faublas, elle adorera celui qui la lui fit commettre. Rassurée par quelques précautions inutiles, elle négligera les plus nécessaires. Ses périls, devenus plus imminens, ne l’effrayeront plus. Bientôt compromise par un événement imprévu, peut-être immolée par un lâche ennemi, elle perdra pour jamais l’objet cher à son coeur, et se verra publiquement diffamée! Voilà, mon ami, voilà quel est le sort des femmes, dans cette France où l’on prétend qu’elles règnent!
[4] Décrétez le divorce, des parens barbares n’oseront plus sacrifier leur fille; ils trembleront qu’elle ne brise sa chaîne dès le lendemain.«Ainsi je me vis sacrifiée, ainsi je combattis longtemps, ainsi je fus entraînée quand vous parûtes. Le lendemain de cette nuit si fatale et si douce, qui m’eût dit que je venois d’ouvrir sous mes pas un abîme au fond duquel m’attendoient la vengeance, l’opprobre et le désespoir?...
Mon ami, je vous quitte, qu’allez-vous devenir? Hélas! vous brûlez de vous réunir à ma rivale fortunée. Ah! puissiez-vous la rejoindre et lui demeurer toujours fidèle! que celle-là du moins ne soit pas malheureuse!... Faublas, je vous quitte, je vous laisse pour un temps livré aux perfides insinuations de l’infâme Rosambert. Gardez-vous de l’écouter, si mon souvenir vous est cher, si vous aimez Sophie; mon ami, le comte vous perdroit, vous prendriez dans sa société le goût des occupations futiles et des plaisirs pernicieux; il vous enseigneroit l’art détestable des séductions, des perfides noirceurs, des trahisons lâches… Peut-être il vous paroît étrange d’entendre Mme de B… vous moraliser; mais c’est encore une de ces singularités que vous réservoient votre heureux destin et ma bizarre étoile. Faublas, je vous l’avoue, je ne vous verrois qu’avec le chagrin le plus vif altérer au sein de l’oisiveté corruptrice et de la débauche avilissante les dons précieux que vous prodigua la nature et que j’eus le bonheur de développer. Eh! mon ami, tant d’hommes très ordinaires savent corrompre des beautés qui ne demandent qu’à céder. Dès que tu le voudras, je le sais bien, tu l’emporteras sur eux tous, tu deviendras l’idole des femmes; mais il te convient d’ambitionner des succès plus dignes d’un grand coeur. Un jeune homme tel que toi peut prétendre à tout et tout embrasser. Les sciences t’invitent, les lettres t’appellent, la gloire t’attend dans nos armées: descends dans la carrière, et marche à pas de géant; que tes ennemis se voient réduits au silence; que tes rivaux soient forcés à l’admiration. Tes premiers succès apporteront à ma douleur un premier adoucissement; les éloges que tu mériteras, je croirai les avoir obtenus; l’estime qu’on aura pour toi me rendra l’estime de moi-même; tes vertus justifieront mes foiblesses, ta gloire opérera ma réhabilitation; un jour viendra qu’avec orgueil je pourrai dire partout: «Oui, je l’avoue, je me suis déshonorée, mais c’étoit pour lui!»
Mme de B… venoit de faire passer dans mon âme le noble enthousiasme dont la sienne étoit enflammée: entraîné par une force supérieure, j’allois me précipiter dans ses bras, elle me retint.
«Adieu, Chevalier: dans tous les temps, comptez sur moi. Je ne me souviendrai jamais sans attendrissement et sans reconnoissance que si ma jeunesse, tourmentée de tant de peines cruelles, eut quelques beaux jours, ce fut à vous que je les dus tous. Mais ne vous abusez point sur la nature de mes sentimens: de tous les revers, le plus funeste et le moins prévu m’a éclairée en m’accablant; j’en ai fait la trop fatale expérience! il ne faut point espérer de trouver le bonheur dans un attachement illégitime. Chevalier, la foible marquise de B… n’est plus. Vous voyez maintenant une femme capable de quelque énergie, uniquement occupée du soin d’assurer sa vengeance et de préparer votre avancement. Adieu, Faublas, c’est votre amie qui vous embrasse.» Elle me donna un baiser sur le front, et s’en alla par la cheminée.
Oui, c’étoit par là qu’elle entroit chez moi: au fond de l’âtre, la plaque, en tombant, découvroit une espèce de soupirail assez large pour que la marquise passât librement. Eh! que des gens qui ne savent rien n’aillent pas attribuer à ma belle maîtresse cette ingénieuse invention: dans ce siècle fécond en découvertes utiles, longtemps avant Mme de B…, une cheminée fut ouverte ainsi par un duc aimable pour une beauté captive, dont le nom, devenu célèbre, ne périra point.
Le jour qui succéda à cette nuit si malheureuse m’apporta de consolantes nouvelles: avant midi je reçus de Rosambert une lettre que d’abord je ne voulus pas lire. Le seul Desprez étoit chez moi quand on me la remit.
«Tenez, Dumont, voilà une écriture que je reconnois, faites-moi le plaisir de porter à Mme de B… cette lettre: dites-lui que je ne veux pas l’ouvrir, et qu’elle peut en disposer à son gré.»
Dumont partit pour revenir un quart d’heure après. Madame la marquise me faisoit prier de la venir voir un moment. J’arrivai chez elle avant de m’être aperçu que j’avois eu trois étages à monter, et je me serois probablement brisé la tête contre les lambris de son nouvel appartement, si l’on n’avoit pris plusieurs fois la peine de m’avertir que je me trouvois dans un grenier; je ne voyois que Mme de B…, sa tristesse, son abattement, sa pâleur. Je lui demandai comment elle avoit passé la fin de la dernière nuit. «Hélas! dit-elle, comme j’en passerai désormais beaucoup d’autres»; et, me présentant un papier baigné de ses larmes, elle ajouta: «Voici la digne épître de mon lâche persécuteur: mon ami, j’ai pu la parcourir une fois, je pourrai l’entendre encore. Lisez, lisez tout haut.—Tout haut!—Ce sera de votre part une cruelle complaisance, mais je l’exige.—Permettez…—Faublas, accordez-moi cette dernière grâce.—Cependant…—Chevalier, je le veux.»
_Respectez enfin votre maître, mon cher Faublas. Hier vous l’avez vu frapper un grand coup médité depuis plus d’un mois. Lisez et admirez. Dans ma retraite j’apprends que, le jour de votre mariage, un inconnu est venu au temple se donner en spectacle; quelque temps après, vous-même m’écrivez qu’un revenant à la fois discret et familier vous rend des visites intéressées; moi qui connois bien l’entreprenante marquise, je conjecture, je soupçonne et je m’informe: bientôt je sais et je me garde bien de vous dire que Mme de B… a disparu le jour même de votre fuite; il devient certain pour moi qu’elle est avec vous et que vous l’ignorez. On n’oublie pas aisément les torts d’une aussi aimable femme; depuis dix mois j’avois sur le coeur sa piquante infidélité._«Mon infidélité? s’écria la marquise; comme si jamais… Le fat!
l’insolent!... Mais continuez, mon ami, continuez.»
J’entrevois le moyen de m’assurer une vengeance complète et douce autant que difficile; je me hâte de guérir et je prends la poste. Pour amener la galante catastrophe, il a fallu vous enivrer un peu, mon ami; je me suis vu forcé d’employer cette petite ruse innocente, que sans doute vous me pardonnez. Ce matin, pourtant, je suis inquiet: après mon départ, qu’a-t-elle dit, qu’a-t-il fait? Bon! je parie que, toujours habile à saisir le seul parti convenable à la circonstance, elle aura joué la douleur touchante, le désespoir inquiétant, l’intéressant repentir. Je parie que, toujours crédule et compatissant au même degré, il aura sincèrement partagé la tribulation de son innocente maîtresse traîtreusement violée. Je parie que l’ingrat ne soupçonne pas encore l’obligation nouvelle qu’il vient de contracter avec moi! Cependant je l’arrache à la maîtresse qui le subjuguoit, je le rends sans partage à l’épouse qu’il chérit. Faublas, par un juste décret du sort, Mme de B… revient à son premier maître.«A son premier maître, interrompit Mme de B…, cela n’est pas vrai!»
Un adroit voleur s’étoit depuis dix mois établi chez moi. Je l’en ai chassé par surprise, ne pouvant employer la force, et je suis rentré dans mon bien. Chevalier, soyez l’unique possesseur du vôtre; Sophie attend son libérateur, Mme de Faublas gémit enfermée dans le couvent de ***, faubourg Saint-Germain, à Paris. Vous devinerez pourquoi je n’ai pas voulu vous apprendre hier cette importante nouvelle. Allez, mon ami, déguisez-vous, courez à la capitale; et, quand vous embrasserez votre charmante femme, n’oubliez pas de lui dire qu’elle doit au comte de Rosambert le plaisir de vous avoir sitôt revu. Je suis votre ami, etc.«Ma femme au couvent de ***, à Paris! m’écriai-je en finissant la lecture de cette lettre. Mon amie, voyez comme je suis heureux!—Cruel enfant, me répondit-elle avec un mouvement passionné qui exprimoit et son amour et son désespoir; cruel enfant! c’étoit donc vous qui deviez me porter le dernier coup!»
* * * * *J’allois tomber à ses genoux; j’allois la prier de me pardonner mon étourderie; mais, son trouble s’étant à l’instant dissipé, elle me demanda avec plus de fermeté ce que je comptois faire et quels services j’attendois de son amitié. Je lui témoignai le vif désir de retourner à Paris; elle parut épouvantée des périls qui m’y attendoient, et me parla des inquiétudes que ma fuite alloit causer au baron. Je lui observai que vraisemblablement je quittois mon père pour une quinzaine seulement, et qu’en usant de quelques précautions sages je pouvois espérer d’échapper aux périls que mon retour dans la capitale entraînoit effectivement. Mme de B… ne se rendoit pas. «Mon amie, lui dis-je, loin de moi, ma femme, désespérée, se meurt peut-être; je ne connois pour moi-même aucun danger plus pressant que celui qui la menace, et mon premier devoir est de la secourir.—Ce n’est point à moi, répondit-elle en soupirant, qu’il convient de blâmer les imprudences que la plus impérieuse des passions fait commettre. Puissé-je, devenue la confidente de vos témérités, ne jamais regretter en secret le temps, peut-être heureux, où j’en hasardai de pareilles! Allez, mon cher Faublas, à travers mille périls, chercher cette jeune Sophie dont la beauté m’a coûté tant de larmes. O destinée vraiment bizarre! je dois aujourd’hui, pour vous réunir, prendre autant de soins qu’autrefois je me donnai de tourmens pour vous séparer.
L’inquiète amitié, n’en doutez pas, veillera sur l’amour inconsidéré. Je veux, autant qu’il me sera possible, écarter les dangers dont je vous vois environné, et préparer les beaux jours qui vous sont promis. De toutes les précautions, la première et la plus nécessaire est celle de votre travestissement: je me charge de vous en trouver un commode et convenable; je me charge de tous les apprêts de votre départ. Le mien, dont l’heure étoit fixée, sera remis à demain à cause de vous.
Quittez-moi, mon ami, dites à Desprez qu’il monte me parler; attendez-moi dans votre chambre au milieu de la nuit prochaine.»
Elle s’y rendit en effet, et pour cette fois elle entra par la porte.
D’abord elle me fit ôter mon habit, et d’un petit paquet mystérieusement ouvert elle tira une grande robe noire dont je me vis aussitôt affublé.
Une batiste menteuse, avec art disposée, parut recéler le trésor d’un sein pudique et naissant. Sur mon modeste front, déjà couvert d’un bandeau blanc, vint retomber encore un voile clair et léger, à travers lequel mon timide regard alloit cherchant celui de l’officieuse amie qui me déguisoit. Comme je la vis rougir et se troubler! qu’avec peine et plaisir je l’entendis étouffer un soupir douloureux et tendre! que de fois ses yeux mouillés de larmes se baissèrent pour éviter la rencontre des miens! que de fois sa main tremblante s’arrêta sur quelque partie de mon ajustement, qui jamais n’alloit assez bien! et moi, pour qui cette main si jolie n’étoit pas encore assez lente; moi qui, doucement penché sur mon intéressante amie, jouissois en silence de son émotion délicieuse à mon coeur, comme je me sentis pressé du vif désir d’éteindre mon ardeur et ses regrets dans un dernier embrassement! O ma Sophie! dans aucun moment de ma vie ton souvenir ne fut plus nécessaire à ma vertu chancelante, et même je dois, pour m’en punir, l’avouer franchement, si j’avois été bien intimement persuadé que Mme de B…, non moins foible que moi… Enfin, je n’essayai pas de m’en convaincre, et tu dois, ma charmante femme, me savoir quelque gré de n’avoir pas mis à cette rude épreuve le courage de la marquise et la fidélité de ton époux.
Mme de B…, quand elle vit qu’il ne manquoit plus rien à mon déguisement, ne put retenir quelques larmes, et d’une voix foible me dit: «Adieu, partez, rentrez en France, volez à Paris; dans deux heures je vous suis, deux heures après vous j’entre dans la capitale…
Faublas, nous allons arriver pour ainsi dire ensemble, la même ville va nous renfermer, et cependant nous ne nous verrons plus! Ah! du moins, je veillerai sur vous, je préviendrai le péril, ou je l’écarterai; ma tendresse inquiète… Vous verrez, vous verrez si je suis véritablement votre amie. Chevalier, descendez rue de Grenelle-Saint-Honoré à l’hôtel de l’Empereur; vous n’y resterez qu’un moment; il y viendra de ma part quelqu’un à qui vous pourrez donner toute votre confiance. Chevalier, écoutez ces avis, conduisez-vous par ces conseils, surtout ne faites pas d’imprudence, je vous en supplie. Vous n’avez plus qu’un moyen de me récompenser de mes soins: c’est de n’en pas détruire l’effet par de folles témérités. Que ne m’est-il permis de vous accompagner sur la route et de partager les dangers qui vous y attendent peut-être! Tenez, mon ami, à tout hasard, prenez vos pistolets. Quant à ce meuble, ajouta-t-elle en me montrant mon épée pendue au chevet de mon lit, ce ne peut jamais être celui d’une religieuse, permettez-moi de me l’approprier.»
J’allai la détacher et la lui présentai: elle la saisit avec transport, la tira promptement, parut prendre plaisir à considérer sa fine trempe; puis, l’ayant remise dans le fourreau et s’étant emparée de ma main qu’elle serra avec une force dont je ne l’aurois pas crue capable: «Grand merci, me dit-elle du ton le plus véhément, je serai digne de ce présent.»
Sans attendre ma réponse, elle me conduisit vers l’escalier, que nous descendîmes en silence; sans bruit nous traversâmes le jardin dont la petite porte s’ouvrit dès que nous parûmes: je vis une chaise de poste qui m’attendoit. Je voulus remercier la marquise, plusieurs baisers me fermèrent la bouche; j’espérois au moins lui rendre ses tendres caresses, mais, plus prompte que l’éclair, elle s’arracha de mes bras, ferma la porte sur elle, et me fit entendre un dernier adieu. Je partis, je partis pour te rejoindre, ma Sophie; mais combien de malheurs, que d’ennemis et de rivales devoient encore retarder le moment de notre réunion!
* * * * *Il étoit à peu près cinq heures du matin: nous entrâmes à la pointe du jour sur les terres de France. Tout homme qui voyage dans un pays où il s’est fait une fâcheuse affaire imagine que quiconque le regarde le reconnoît; il lui semble impossible que son inquiétante aventure, écrite sur son front, ne soit pas lue de chaque passant; d’ailleurs il étoit tout simple qu’une religieuse courant la poste fût curieusement remarquée. Voilà ce que je me dis à moi-même aux environs de Longwy, première place frontière, où je crus m’apercevoir que j’étois observé.
Ces belles réflexions m’ayant rassuré, je me livrai aux trompeuses douceurs d’un sommeil, hélas! trop court; à quelques centaines de pas, ma chaise fut environnée; j’ouvris les yeux au bruit que produisirent mes portières brusquement ouvertes. Avant que j’eusse le temps de me reconnoître, on se précipita dans la voiture, on me saisit, on me lia; les archers, trop respectueux ou trop inattentifs, soit qu’ils eussent un reste de considération pour mon sexe ou pour mon habit, soit qu’ils imaginassent ne devoir rien craindre d’une religieuse, qu’apparemment ils ne croyoient point armée, ne me fouillèrent pas; mais la troupe sacrilège osa souiller ma sainte étamine, en l’enveloppant d’un manteau guerrier, et ne craignit pas de cacher mon voile bénit sous une toile grossière et profane. Leur chef s’assit cavalièrement près de moi, le postillon eut ordre d’avancer.
Où me conduisoit-on? Apparemment sourd et muet, le discret satellite qui veilloit sur moi n’étoit pas plus touché de mes questions que de mes plaintes. L’espèce de serviette dont ma tête restoit enveloppée ne me laissoit parvenir qu’une lumière trop foible pour que je pusse rien distinguer. Seulement le bruit d’une cavalcade frappoit mon oreille, et j’en augurois très raisonnablement que, pour plus grande sûreté, des soldats m’escortoient. Une fois même, tandis que la troupe, un instant arrêtée, prenoit vraisemblablement des chevaux frais, j’entendis quelqu’un prononcer distinctement le nom de Derneval et le mien. Où me conduisoit-on?
La maudite voiture alloit toujours, et nous n’arrivions pas. Depuis j’ai calculé que nous avions fait route pendant trente-six heures à peu près: trente-six siècles ne paroîtroient pas plus longs! Que d’affreuses inquiétudes m’agitoient! à quelles réflexions j’étois livré! Je me voyois environné de juges! j’entendois prononcer l’arrêt terrible, j’apercevois le fatal échafaud! quelle situation!... Ce n’étoit pas pour moi seul que je frémissois: non, mon père, je songeois à cette lettre que j’avois laissée pour vous sur ma table, et dans laquelle je vous promettois de revenir bientôt.
Hélas! peut-être votre fils ne devoit plus vous embrasser!
Ce n’étoit pas pour moi seul que je regrettois la vie: non, ma jeune épouse, non, je songeois à tes appas encore naissans, à notre hyménée si court, à nos doux liens sitôt rompus. En supposant que ma déplorable fin n’entraînât pas ta fin prématurée, du moins, j’en étois sûr, tu resterois fidèle à ma mémoire; jamais personne n’auroit à se glorifier d’avoir épousé la veuve de Faublas. O ma Sophie! je m’attendrissois sur le sort d’une enfant de quinze ans, condamnée aux ennuis d’une viduité qui pouvoit durer plus d’un demi-siècle, et réduite à regretter si longtemps les rapides plaisirs de deux nuits.
Enfin nous arrivâmes. On me descendit; on me porta, je ne pouvois deviner où. Je ne pouvois, à travers la toile dont mon visage étoit couvert, et dans les ténèbres de la nuit, examiner les lieux. Au défaut de mes yeux, j’exerçois mes oreilles, j’écoutois avec autant de curiosité que d’inquiétude. J’entendois le fracas des portes, le bruit des verrous, le cri des grilles, la marche prompte de plusieurs personnes accourues de divers côtés. L’endroit où l’on me déposa me parut humide et froid; je fus assis dans un immense fauteuil de bois; assez loin de moi l’on murmuroit quelques mots qu’il m’étoit impossible d’entendre; et mes oreilles étoient seulement frappées de cette espèce de gémissement sourd et prolongé que produit dans un lieu vaste, ordinairement solitaire, le bourdonnement inaccoutumé de plusieurs voix réunies.
Quelqu’un, s’étant approché, se pencha à mon oreille, et, d’un ton fort doux, m’adressa ces paroles en même temps consolantes et terribles: «Grand Dieu! qu’allez-vous devenir? Pourrai-je vous sauver?»
L’instant d’après j’entendis le son d’une cloche funèbre; il me sembla que beaucoup de gens entroient ensemble et m’environnoient. Au tumultueux brouhaha d’une grande assemblée, succéda tout à coup un profond silence qui dura quelque temps. Mon âme s’en émut, mon imagination travailla, je ne sais quel sentiment jusqu’alors inconnu…
Eh bien, soit, je l’avoue, j’eus peur.
Une voix grêle rompit enfin l’effrayant silence et m’ordonna de dire un Ave Maria. Un Ave Maria! Trois fois je me fis répéter cet étrange commandement, et trois fois ma langue embarrassée refusa d’obéir: je ne pus, dans mon trouble extrême, me rappeler une syllabe de l’oraison demandée. Quelqu’un l’entonna, qui me la fit répéter mot pour mot.
Ensuite commença le court interrogatoire dont voici l’exact procès-verbal:
«D’où venez-vous?—Que sais-je? Demandez-le à ceux qui m’ont amené.—Qu’avez-vous fait depuis que vous êtes sorti d’ici?—Ici? Je n’y suis peut-être jamais venu! Où suis-je?—N’avez-vous pas séduit Mlle de Pontis?—Mlle de Pontis! O Sophie!...—Oui, Sophie de Pontis: vous la connoissez?—J’ai entendu parler d’elle. Si je l’avois connue, je l’aurois adorée et non séduite.—Connoissez-vous le chevalier de Faublas?—Ce nom-là est venu jusqu’à moi.—Derneval, le connoissez-vous?—Non.»
Ce non, répété par plusieurs voix, circula dans l’assemblée. «Ne vous appelez-vous pas Dorothée?—Non.»
Celui-ci fit encore plus d’effet que l’autre. La voix qui m’interrogeoit reprit: «Qu’on lui ôte cette serviette, et qu’on lève son voile.»
L’ordre aussitôt s’exécute, et quel spectacle vient m’étonner! Devant un autel, sur un banc circulaire qui m’enveloppe en son vaste contour, sont rangées à la file plus de cinquante… Mes yeux ne me trompent-ils pas?
Non, ce n’est pas un rêve de mon imagination égarée. Plus je regarde, et plus je vois que cinquante religieuses sont là qui m’examinent; je les entends même s’écrier en choeur: «Ce n’est pas elle!»
«Ce n’est pas elle!» répéta celle qui paroissoit présider l’assemblée.
«L’affaire est embarrassante, continua-t-elle après un moment de réflexion; il faut en écrire dès ce soir à nos supérieures. Demain nous recevrons leur réponse; en attendant, qu’on la mette au cachot, et que l’une de nos soeurs veille auprès d’elle.»
Quatre jeunes professes me saisirent et m’emportèrent. Je n’avois garde de résister: j’étois lié d’abord, et puis je trouvois la voiture assez douce. D’ailleurs toutes ces femmes me suivoient; moi, je prenois plaisir à les regarder. Dans le grand nombre de ces visages féminins, j’en voyois de très respectables par leur forme, et de très précieux par leur antiquité. Il s’en trouvoit de toutes les couleurs, blanc, gris, jaune, vert plus ou moins foncé; celui-ci étoit commun, celui-là singulier, cet autre ridicule; mais aussi du coin de l’oeil j’en lorgnois de si nouveaux, de si jolis! cette vue achevoit d’éloigner les idées funestes qui tout à l’heure portoient l’épouvante au fond de mon âme, et, quoique ma situation fût encore inquiétante, ma foi! je n’y songeois plus. Que voulez-vous? je suis ainsi fait. Dans aucune circonstance de ma vie, quelque embarrassante que vous l’imaginiez, je n’ai pu voir de près plusieurs femmes ensemble sans avoir de longues distractions.
Cependant on me promenoit, à la clarté des flambeaux, dans un long souterrain, au bout duquel je vis une chapelle. Tout auprès on ouvrit une chambre qui n’avoit d’un cachot que le nom. C’étoit une espèce de cellule où se trouvoit un lit, sur lequel on me posa. Une lampe fut allumée, on fit donner une chaise à la soeur Ursule, à qui les vénérables, en s’en allant, recommandèrent de prier religieusement près de moi jusqu’au lendemain matin.
O mon étoile! grâces te soient rendues! De tous les jolis visages que j’avois distingués, celui d’Ursule étoit le plus charmant. Quel teint!
quel éclat! quelle fraîcheur! que de douceur dans son regard timide! que d’innocence sur son front ingénu! A moins qu’on n’y rencontre ma Sophie, on ne voit pas de ces figures-là dans le monde; et du jour que, dans les bras de son heureux amant, Mlle de Pontis devint la plus belle des femmes, Ursule dut être proclamée la plus jolie des filles.
Quoique prisonnier, je n’eus plus d’autre inquiétude que celle dont il falloit ressentir le vif attrait près de cette beauté si touchante.
Quoique très fatigué, je n’éprouvai plus le besoin du sommeil; et puis il s’agissoit bien de dormir! Allons, Faublas, galant compagnon de Rosambert, docile élève de Mme de B…, c’est ici qu’il te faut montrer digne de tes maîtres. Le triomphe peut te paroître difficile, mais enfin la carrière est ouverte, et vois comme il est digne de toi le prix que le hasard propose en ce moment à l’éloquence: une fille charmante et la liberté! Si jamais séduction fut excusable, assurément voici le cas.
Prélat curieux qui, seul au coin du feu, parcourez dévotement ce méchant livre, si vous êtes aussi étourdi que son jeune auteur, composez de quoi remplir les six pages suivantes; mais prenez garde à la censure, elle ne permet pas de tout imprimer.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je venois de lier ensemble les deux jolis pieds d’Ursule; je venois de charger ses mains des liens dont elle avoit débarrassé les miennes; je préparois à regret le mouchoir qui devoit lui couvrir la bouche. «Un moment, dit-elle, un moment encore. Je veux vous répéter vos dernières instructions, qu’il faut bien retenir. Guidé par la foible lueur de cette bougie, vous entrerez dans le souterrain que nous venons de parcourir ensemble. A quelques pas d’ici, comme je vous l’ai fait voir, vous détournerez à gauche; bientôt vous arriverez à cette trappe que nous avons eu tant de peine à lever; tout près de là, sous le hangar de la petite cour, vous prendrez l’échelle du jardinier; enfin, avec cette clef-ci vous ouvrirez la grille du jardin que vous connoissez, et veuille le Ciel vous préserver de tout accident! Ah! j’oubliois encore une précaution nécessaire; je l’oubliois, parce qu’elle ne regarde que moi. Pour qu’il paroisse moins douteux qu’on a employé la force afin de vous arracher d’ici, ayez soin, en sortant, de jeter à l’entrée du cachot l’un des deux pistolets que la maréchaussée vous a si heureusement laissés. Partez, mon ange, sauvez-vous, il est déjà tard.
Adieu, divin jeune homme; l’abeille n’a pas de miel plus doux que tes paroles, le feu de ton regard brûle mon coeur, mon âme repose dans la tienne. Couvre-moi le visage, et hâte-toi de sortir d’ici.»
J’eus quelque peine à ne pas lui désobéir; il fallut bien m’y décider pourtant. Je cachai sa belle bouche sous un mouchoir, que j’arrangeai de manière à faire croire qu’on avoit ainsi enveloppé le visage de la pauvre nonne pour que ses cris ne fussent pas entendus. Ensuite, au lieu de perdre le temps en remerciemens inutiles, je quittai ma libératrice, à peu près tranquille sur son sort, quoi qu’il pût arriver, mais encore fort inquiet pour mon propre compte. Jugez quelle fut ma joie lorsque, après avoir heureusement parcouru le souterrain, franchi la trappe, traversé la petite cour, ouvert la grille, je me vis dans un jardin que je reconnus, et que, sans doute, le lecteur reconnoît aussi.
Cette partie du mur où je place l’échelle que je porte est celle que Derneval et moi nous avons si souvent escaladée ensemble; derrière est la rue ***; c’est par là que je compte m’en aller. Voici le pavillon; voici l’allée couverte: votre coeur n’est-il pas ému? Le mien palpite, et mes yeux se remplissent de larmes. Je la revois, cette promenade chérie où soupiroit ma jolie cousine. Quels sentimens j’éprouve! un trouble religieux, un saint respect mêlé d’attendrissement! Ces lieux sont pleins de sa présence et des monumens de nos amours. Elle rêvoit ici le jour que je lui chantois ma romance; ce fut là qu’elle se trouva mal; ce fut là-bas que je la portai. Sur ce banc que je touche, elle venoit s’asseoir dans les heures de récréation, pour que nous pussions nous voir à travers la jalousie de mon pavillon. Voici la place où je la joignois presque tous les soirs; ici, dans un mutuel épanchement, nous confondions souvent nos soupirs et nos pleurs… Plus loin… Oui, le voilà, c’est lui!... Je l’ai salué d’un cri de reconnoissance et de joie; ne le voyez-vous pas, le marronnier propice, cet arbre consacré par ses derniers combats et par mon triomphe? Vite je vais baiser ses rameaux tutélaires; je vais, sur son tronc protecteur, graver mon chiffre et celui de ma femme… De ma femme! ah! nous étions amans, et nous vivions réunis! nous sommes époux, et nous languissons séparés!
séparés!... Je vole vers elle… Grand Dieu! le jour va bientôt paroître, et, si l’on me découvre ici, je suis perdu.
Je courus à mon échelle, sur laquelle je ne montai que difficilement, à cause de la longue robe dont Ursule avoit voulu que je restasse affublé.
Déjà cependant je touchois au chaperon du mur, lorsqu’en me penchant du côté de la rue je vis une escouade de guet qui s’y promenoit. Je redescendis précipitamment, fort embarrassé de savoir par où je sortirois. Il ne falloit pas songer à me sauver chez M. Fremont, où j’étois trop connu, et je ne savois par qui étoit habitée la maison que je voyois à côté de la sienne; mais, quel qu’en fût le propriétaire, aucun séjour ne pouvoit être plus dangereux pour moi que celui du couvent: je me déterminai donc à planter mon échelle le long du mur mitoyen.
Pour faire avec moins de difficulté ma périlleuse incursion, je songe à quitter l’ample vêtement qui gêne tous mes mouvemens; mais un léger bruit se fait entendre et m’effraye; au lieu de perdre du temps à me déshabiller, je grimpe le plus vite qu’il m’est possible, et, me mettant promptement à califourchon sur le chaperon, j’enlève l’échelle, que je veux planter de l’autre côté. A l’instant où je la tiens en l’air, je crois apercevoir quelqu’un près de la grille du jardin que je quitte.
Mon effroi s’augmente, ma main tremble, l’échelle m’échappe et tombe; me voilà, dans un équipage très incommode, à cheval sur un mur.
Heureusement, un saut de dix pieds n’est pas fait pour m’épouvanter; le temps presse, il n’y a pas à délibérer, je me précipite.
Au bruit de la double chute de mon échelle et de mon individu, une jeune fille, en joli caraco, est sortie de derrière une charmille où elle se tenoit cachée. D’abord elle venoit droit à moi; soudain elle s’arrête, comme si elle étoit aussi épouvantée que surprise, et elle se couvre le visage de ses deux mains avant que je sois assez près d’elle pour distinguer ses traits. Moi, je la joins, je la rassure, et, tout en implorant son secours, je baise, l’une après l’autre, les deux petites mains que je voudrois écarter pour voir la figure apparemment jolie qu’elles me cachent.
«Une religieuse! dit alors une voix: c’est lui qui se déguise ainsi! Ah!
faquin, je vous apprendrai à venir en conter à ma maîtresse.»
Comme je me retourne pour regarder d’où part la voix menaçante, je sens mes épaules rudement compromises. Sans respect pour ma robe, on me régaloit de coups de bâton. Il est vrai que j’en reçus plusieurs avant d’avoir eu le temps de tirer mon pistolet de ma poche; mais vous allez décider si mon honneur, involontairement outragé, fut suffisamment vengé par la réparation à laquelle je forçai mes brusques agresseurs.
Ils étoient trois. Chacun d’eux suspendit ses coups, dès qu’après avoir reculé quelques pas j’eus montré le redoutable instrument dont je venois de m’armer. Celui de mes adversaires que je regardai le premier avoit à peine quatorze ou quinze ans. Je le reconnus pour un de ces petits enfans de jolie figure, un de ces jockeys élégans, qui, majestueusement courbés sur le faîte menaçant d’un cabriolet colossal, font de gentilles grimaces aux passans que leur maître éclabousse, ou d’une voix douce et futée crient gare à ceux qu’il écrase. Je ne donnai qu’un coup d’oeil au second: c’étoit un de ces grands coquins insolens et lâches que le luxe enlève à l’agriculture, que nous autres gens comme il faut payons pour jouer aux cartes, ou pour dormir sur des chaises renversées près des fournaises de nos antichambres; pour jurer, boire et se moquer de nous dans nos offices; pour manger au cabaret l’argent de monsieur; pour caresser dans les mansardes les femmes de chambre de madame. Le troisième s’attira toute mon attention; sa mise étoit en même temps simple et recherchée, indécente et jolie; il avoit dans son maintien quelque noblesse et beaucoup de grâce; son air conservoit quelque chose d’imposant jusque dans sa frayeur. Je jugeai qu’il étoit le maître des deux autres. «Monsieur, si vous osez faire un pas, si vous vous permettez seulement un signe, si vos gens tentent la moindre résistance, je vous tue. Faites-moi la grâce de me répondre. Êtes-vous gentilhomme?—Oui, Monsieur.—Votre nom?—Le vicomte de Valbrun.—Monsieur le vicomte, je ne vous dirai point comment on m’appelle; vous saurez seulement que je vous vaux bien. Cette aventure, dont le commencement m’a été si désagréable, finira-t-elle heureusement pour vous? Il est vraisemblable que ce n’est pas à moi que vous en vouliez; mais enfin c’est moi que vous avez indignement outragé: Monsieur, vous ne l’ignorez pas sans doute, l’honneur offensé veut du sang. Malheureusement l’heure me presse, et je n’ai qu’un pistolet; cependant nous pourrons, si bon vous semble, vider notre différend sans sortir d’ici. D’abord, je vous prie de vouloir bien renvoyer votre domestique et votre jockey.»
M. de Valbrun fit un signe, et les deux valets s’éloignèrent. Soudain je fus au maître, et, lui présentant un de mes poings fermé: «Il y a là dedans, Monsieur, quelques pièces de monnoie: pair ou non. Si vous devinez, je vous remets le pistolet, vous tirerez à bout portant. Si vous ne devinez pas, Vicomte, je vous déclare que vous êtes mort.—«_Pair_», dit-il. J’ouvris la main, il avoit rencontré juste…
Adieu, mon père! ô ma Sophie! adieu, pour jamais!... M. de Valbrun, en prenant le pistolet que je lui présentois, s’écria: «Non, Monsieur, non; vous reverrez votre père et Sophie.» Il tira son coup en l’air, et, tombant à mes genoux: «Étonnant jeune homme, continua-t-il, qui donc êtes-vous? Que de noblesse et d’intrépidité! Je serois trop inexcusable si j’avois pu vous outrager volontairement. Songez que ce fut le hasard qui me rendit coupable, et daignez m’accorder mon pardon.» Je m’efforçois de le relever. «Monsieur, reprit-il, je ne quitterai point cette posture que vous ne m’ayez pleinement rassuré sur vos dispositions.—Vicomte, vous me demandez grâce quand vous m’avez laissé la vie! Croyez que je ne conserve aucun ressentiment et que je serai charmé d’obtenir votre amitié.—A qui ai-je le bonheur de parler?—Je ne puis vous le dire; je me ferai connoître dans un temps plus heureux, souffrez que je me retire.—Comment! avec cette robe de religieuse?
Entrez chez moi, je vous ferai donner un habit; ce sera l’affaire d’un moment.»
En effet, il étoit impossible que je sortisse dans l’équipage où je me trouvois, j’acceptai les offres du vicomte.
* * * * *Cependant la jeune fille qui avoit causé tout le désordre étoit demeurée à quelque distance et ne disoit pas un mot. M. de Valbrun l’appela; elle vint en se cachant toujours le visage avec ses mains. «Quelle pudeur!
lui dit le vicomte, comme cela est intéressant! Vous concevez, ma mie, que je ne suis pas la dupe de cet air-là! Je voulois bien, comme cela se pratique dans une petite maison, vous céder quelquefois à d’honnêtes gens qui sont mes amis; mais nous étions convenus que vous ne vous donneriez jamais sans mon ordre, et vous sentez que votre maître ne se soucie point d’être le rival de votre coiffeur. Puisque c’est ce beau monsieur qui vous plaît, eh bien, que ce soit lui qui vous paye. Dès ce soir nous nous séparerons, Mademoiselle Justine…»