Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Jean-Baptiste Louvet de Couvray · Chapitre 1 sur 1 · partie 1/8

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Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

LES AMOURS

DU CHEVALIER DE FAUBLAS TOME CINQUIÈME [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT] ÉDITION JOUAUST Paris, 1884 LES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT] TOME CINQUIÈME PARIS, M DCCC LXXXIV LES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS PAR LOUVET DE COUVRAY AVEC UNE PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER Dessins de Paul Avril GRAVÉS A L’EAU-FORTE PAR MONZIÈS [Marque d’imprimeur: IOVAVST] PARIS LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES Rue Saint-Honoré, 338 M DCCC LXXXIV

[Illustration: L’AVENTURE DE LA MONTDÉSIR]

LA

FIN DES AMOURS

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS

(SUITE)

Cependant le souvenir de Sophie me poursuivoit sans cesse, et mille

regrets, dès que j’étois seul, venoient m’assaillir: j’avouerai

néanmoins que le doux espoir d’embrasser bientôt mon Éléonore, et

peut-être aussi, car le moyen de cacher à mes confians lecteurs la

moitié de mes sentimens, peut-être aussi le vif désir de revoir la

marquise, adoucissoient un peu mon infortune et contribuoient à me

rendre des forces. Les fréquens messages de La Fleur et de Justine

m’annonçoient assez que j’étois des deux côtés attendu avec une

impatience presque égale; mais, hélas! si jamais vous avez senti combien

les passions contrariées deviennent plus ardentes, plaignez l’amant de

Mme de Lignolle et l’ami de Mme de B… M. de Belcour, touché des maux

qu’il m’étoit permis d’avouer, mais insensible à mes peines secrètes,

déploroit avec moi la perte de Sophie et fermoit l’oreille aux plaintes

mal étouffées que m’arrachoit l’absence d’Éléonore. Malgré mes

sollicitations indirectes, malgré les représentations de la baronne, mon

père, cette fois inexorable, s’obstinoit à ne me laisser aucun moment de

liberté. Il venoit le matin s’établir dans mon appartement, et

m’accompagnoit le soir à la promenade. Ce fut ainsi que ma lente

convalescence fut prolongée de huit mortels jours.

Le neuvième étoit le vendredi d’avant Pâques; une superbe matinée

promettoit que le dernier jour de Longchamps seroit magnifique. Mme de

Fonrose, qui vint dîner avec nous, proposa la promenade au bois de

Boulogne. «Nous emmènerons le chevalier», dit-elle à mon père. Trop

malheureux pour rechercher les plaisirs bruyans, j’allois m’en défendre;

un regard de la baronne m’avertit qu’il falloit accepter, et, M. de

Belcour nous ayant un instant quittés, Mme de Fonrose me fit cette

confidence d’autant plus agréable qu’elle étoit moins prévue: «Elle y va

parce qu’elle espère que vous y viendrez.—La comtesse?—Eh! qui donc?

vous aimeriez peut-être mieux que ce fût la marquise?—Non, non. La

comtesse! j’aurai le bonheur de la voir!—De la voir, c’est là tout ce

que vous demandez?—Tout ce que je demande,... oui,... puisqu’il est

impossible de…—De…! interrompit-elle en me contrefaisant; et s’il

n’étoit pas impossible de…?—Je serois dans les cieux!...—Dans les

cieux! répéta-t-elle encore en affectant le même ton que moi; eh bien,

vous irez dans les cieux!... Mais, pour cela, convenons auparavant de ce

que vous avez à faire sur la terre. D’abord, ne vous avisez pas de vous

enfermer dans une sombre berline avec cette ennuyeuse Mme de Fonrose et

cet importun baron de… Vous n’écoutez point?—Si fait, de toutes mes

oreilles!—Je le crois: il tremble d’impatience. Il a l’air de vouloir

dévorer mes paroles… Vous arriverez sur votre alezan. Quand vous aurez

fait une centaine de caracoles à quelque distance du cabriolet où sera

votre amie, quand la comtesse aura pu s’enivrer tout à son aise du

plaisir de vous voir, avec une grâce infinie, manier votre joli cheval,

le sien, qu’elle gouvernera plus mal, ou mieux, prendra tout à coup le

mors aux dents. D’abord, sans vous ébranler, vous suivrez de l’oeil la

fugitive voiture; mais, un moment après, votre cheval aussi vous

emportera,... d’un autre côté cependant, Monsieur.—D’un autre

côté?—Oui. Mais rassurez-vous. Après de longs détours, au bout d’une

heure,... d’une heure entière! au bout d’un siècle! l’animal, qui n’est

pas du tout bête, apportera justement Faublas où l’attendra son

Éléonore: devinez?—Chez elle, peut-être?—Quelle idée! est-ce bien vous

qui me répondez ainsi?... Chez moi, jeune homme. Vous n’y trouverez que

le suisse et mon Agathe, deux braves gens qui ne voient, ne disent et

n’entendent que ce qu’il me plaît, des gens dont je vous réponds.—Chez

vous! que de reconnoissance dit-elle d’un ton presque

sérieux, j’espère que vous vous comporterez comme des gens raisonnables.

Si je croyois que vous fissiez seulement des enfantillages, je ne vous

permettrois que l’entrée de mon salon. (Elle se mit à rire.) Mais je

vous connois tous deux, vous emploierez votre temps… à des choses

importantes… Vous ferez une, ou deux, ou trois charades… Que

sais-je, moi, tout ce dont Faublas est capable! Tenez, voilà la clef de

mon boudoir… Ah çà! mais, pourtant, n’allez pas déplacer tous les

meubles. Mes femmes, que je n’ai point accoutumées à des déménagemens,

ne sauroient que penser. Ma réputation… Je tiens beaucoup à ma

réputation…»

M. de Belcour rentra; nous parlâmes encore de Longchamps: je témoignai

la plus grande envie d’y paroître à cheval. Mon père observa que trop

d’exercice pourroit m’être nuisible; mais il ne fit plus d’objection

quand je lui représentai que la plus grande fatigue me seroit épargnée,

s’il vouloit bien me donner une place dans sa voiture jusqu’au-dessus de

la grille de Chaillot. Ce fut encore plus loin, ce fut à l’entrée du

bois même que Jasmin alla m’attendre avec mon cheval. Le baron, à

l’instant où je quittois son carrosse, reconnut la Porte-Maillot, et,

comme s’il eût pressenti la rencontre hasardeuse que j’allois faire:

«Voilà, dit-il avec un profond soupir, un endroit qui sera toujours

présent à ma mémoire: j’y ai passé un des momens les plus pénibles et

les plus doux de ma vie.»

Aussitôt je cherchai Mme de Lignolle, et je ne tardai pas à la

rencontrer; et bientôt elle vit, avec une joie difficile à rendre, elle

vit son amant passer auprès de sa voiture. Vous, jeunes gens, qui

jouissez des triomphes de Faublas, préparez-lui vos plus grandes

félicitations. Lui, qu’enivroit déjà le plaisir d’admirer la comtesse et

d’être admiré d’elle, eut encore le bonheur d’entendre plusieurs

personnes, en la regardant, s’écrier: «O la charmante petite femme!»

S’ils m’avoient donné quelque attention, ceux qui lui faisoient ce

compliment si doux à mon oreille, ils auroient pu remarquer que je les

remerciois par un sourire, par un sourire orgueilleux qui sembloit leur

répondre: «C’est mon Éléonore cependant! elle est à moi, cette femme que

vous trouvez charmante!» et, sans m’en apercevoir, je répétois:

«Charmante petite femme!... charmante!...» Il est bien pour elle, cet

éloge! pour elle seule! Ses habits, sa voiture, ses gens, ne le

partagent pas… Ses gens? Elle n’a qu’un domestique, le confident de

nos amours, le discret La Fleur. Sa voiture? c’est tout uniment le petit

cabriolet qui me l’amena dans la forêt de Compiègne. Ses habits? ils ne

sont jamais ni recherchés ni riches, mais toujours frais et jolis. Elle

est venue ici comme elle reste chez elle, parée surtout de ses attraits.

Comme elle lui va bien, cette robe de linon, moins blanche que sa peau!

que j’aime à lui voir, au lieu de diamans, ces fleurs, touchans symboles

de son adolescence à peine commencée; ces violettes printanières et ce

précoce bouton de rose qu’on diroit sans aucun art jetés dans sa

chevelure! Ah! jusqu’au milieu des pompes du monde, que j’aime à

reconnoître, dans les plus simples atours et dans le plus modeste

équipage, la bienfaitrice de mille vassaux!

Mais, dans la longue et double file des voitures, où le hasard

persécuteur lui avoit-il fait prendre une place? le superbe whisky dont

elle est précédée, quelle déesse porte-t-il? quelle nymphe occupe le

brillant phaéton qui vient immédiatement après la comtesse?

Je vais d’abord au magnifique char: une femme superbe y paroît dans tout

le faste de sa parure, dans tout l’éclat de sa beauté. Sa première vue

impose à tous le silence de l’admiration; les courtes exclamations de

l’enthousiasme s’élèvent ensuite; puis succède un léger murmure, puis on

entend chacun se répéter: «Oui, la voilà, c’est elle, c’est la marquise

de B…!

Qui lui disputoit cependant les honneurs de Longchamps? la jolie femme

du phaéton. Négligemment assise dans une conque lilas plaquée d’argent,

elle manie avec abandon des guides si riches qu’on ne croit point que

ses mains délicates puissent longtemps en soutenir le poids. Elle

paroît, en se jouant, retenir quatre chevaux isabelles, à tous crins,

superbement enharnachés, couverts de rubans et de fleurs, quatre

fringans chevaux qui, relevant fièrement leurs têtes, de leurs pieds

frappant la terre, et couvrant leurs mors d’écume, semblent s’indigner

qu’une femme et un enfant1 aient la témérité de les conduire. Tout le

monde voit bien que la nymphe a moins de contenance que de manières, et

moins de fraîcheur que d’éclat; mais personne ne sauroit dire s’il y a

plus d’indécence dans son maintien que de friponnerie sur sa figure;

s’il y a plus de richesse que d’élégance dans le luxe effréné de son

équipage et de ses habits. Cependant, ô Madame de B…! cette femme

maintenant chargée de panaches, de diamans et de broderies, promenée sur

un char triomphal, environnée de jeunes seigneurs et poursuivie des

joyeux applaudissemens de la multitude, pouvez-vous deviner que c’est la

petite fille qui fut pendant un an votre servante? M. de Valbrun s’est

donc ruiné?

[1] Le jockey, monté sur l’un des deux premiers chevaux.

Je passai plusieurs fois devant le whisky de Mme de B…: elle eut l’air

de ne me pas voir, j’eus la discrétion de ne la pas saluer; mais,

curieuse apparemment de savoir si j’étois là pour elle, la marquise

promena de toutes parts ses regards inquiets. En se retournant, elle

reconnut, dans son cabriolet modeste, Mme de Lignolle, qu’elle honora

d’un gracieux sourire, et sur son char de triomphe Mme de Montdésir,

qu’elle humilia d’un coup d’oeil protecteur. Il y a tout lieu de penser

que Mme de B…, si près de la comtesse dont elle connoissoit les

jalouses vivacités, et non loin de Justine qui pouvoit se permettre

quelques familiarités imprudentes, ne se crut pas en sûreté. Ce qui est

du moins certain, c’est qu’à l’instant même elle sortit des rangs pour

aller prendre la file un peu plus haut. Peut-être aussi fut-elle

déterminée à cette espèce de fuite parce qu’elle aperçut de loin son

mari qui sembloit piquer droit vers moi.

Mon premier mouvement fut de rebrousser chemin pour éviter le

malencontreux cavalier; mais, par réflexion, craignant, sans doute assez

mal à propos, qu’il ne me soupçonnât d’une lâcheté, je pris le parti de

continuer ma route. Je crus même devoir ne plus aller qu’au petit pas et

regarder fièrement l’ennemi qui s’approchoit. J’étois pourtant bien

résolu, comme on le devine, à laisser passer M. de B…, s’il ne

m’abordoit pas.

Il m’aborda. Je suis, Monsieur le chevalier, charmé du

hasard…—N’achevez pas, Monsieur le marquis, je vous entends; mais que

signifie ce mot hasard, je vous en prie? Il n’est pas, ce me semble,

tout à fait impossible de me rencontrer dans le monde, et quiconque

d’ailleurs a quelque chose de pressant à me dire est toujours sûr de me

trouver chez moi.—Vraiment! je voulois y aller chez vous!—Qui a pu

vous en empêcher?—Qui? ma femme.—Eh bien! Monsieur, vous croyez donc

que madame la marquise a mal fait?—Pas trop mal, dans un sens. Elle

avoit ses raisons…—Ses raisons?—Pour m’engager à ne pas vous faire

ma visite; moi, j’avois les miennes pour désirer du moins de vous

joindre quelque part, Monsieur le chevalier.—La rencontre est donc,

comme vous disiez tout à l’heure, fort heureuse.—Oui, parce que je vais

avoir avec vous une explication…—Ah! tout à l’heure si vous le

voulez, Monsieur le marquis!—De tout mon coeur.—Sortons de la

foule.—Sortons… Mais je vous demande bien pardon.—Et de quoi?»

En m’en allant, je crus ne pouvoir pas me dispenser de saluer Mme de

Lignolle, et de tâcher de lui faire comprendre par mes signes que

j’allois bientôt revenir.

«Vous regardez sans cesse de ce côté, reprit M. de B…; c’est

apparemment cette jolie femme du phaéton qui vous occupe? Je vous

dérange.—Ah! laissez donc la plaisanterie, Monsieur le marquis.—Je ne

plaisante point!... Arrêtons-nous ici.—Ici! nous serons mal.—Pourquoi?

personne ne nous entendra.—Mais tout le monde pourra nous

voir!—Qu’importe?—Qu’importe!... Enfin, comme il vous plaira,

Monsieur… Vous avez donc vos pistolets?—Mes pistolets?—Sans doute.

Ni vous ni moi n’avons d’épée.—Eh! pourquoi donc faire des pistolets et

des épées, Monsieur le chevalier?—Comment, pourquoi faire? Est-ce qu’il

n’est pas question de nous battre?—Nous battre! au contraire, Monsieur.

C’est que je me repens de m’être déjà battu avec vous.—Bon!—Je me

repens de vous avoir fait une mauvaise querelle.—Ah!—D’avoir causé

votre exil.—Ah! ah!—Et, par suite, votre emprisonnement.—Monsieur le

marquis!... vous conviendrez que je ne pouvois pas deviner cela!—Voilà

pourquoi je vous cherche depuis que vous êtes sorti de la Bastille.—En

vérité, vous êtes trop bon!—Et, comme je vous l’ai dit, j’aurois même

été chez vous, si ma femme…—Madame la marquise a très bien fait de

vous le déconseiller; c’eût été pousser trop loin…—Je ne sais pas! Un

galant homme ne sauroit trop vite et trop bien réparer une offense.

Voilà mon avis, à moi. Tenez, vous en avez fait la fâcheuse expérience:

je suis vif, je m’emporte sur un mot, je me fâche avant de m’expliquer;

mais l’instant d’après je reviens et je conviens franchement de mes

torts. Oh! tous mes amis vous le diront, je gagne à être connu, je suis

dans le fond un bon diable.—Vous m’en voyez convaincu.—Bien! mais

dites que vous me pardonnez.—Vous vous moquez!—Dites-le, je vous en

prie.—Jamais! jamais je ne pourrai…—Vous ne me pardonnerez

jamais?—Ce n’est pas cela que…—Écoutez-moi. Je vous ai avoué mes

torts, je ne dois pas non plus vous dissimuler mes services: c’est moi

qui vous ai fait sortir de la Bastille.—Vous, Monsieur le

marquis?—Moi-même. Je me suis mis aux genoux de ma femme pour obtenir

d’elle qu’elle sollicitât votre liberté.—Et vous avez pu l’y

résoudre?—Vraiment ce n’a pas été sans peine! mais il faut lui rendre

justice: ensuite, elle a pris cette affaire à coeur autant que moi. Elle

a pressé le nouveau ministre avec une ardeur dont vous n’avez pas

d’idée!—On dit qu’elle est bien avec le nouveau ministre?—Au mieux!

ils s’enferment ensemble pendant des heures entières… C’est une femme

de mérite que ma femme… Je la connoissois bien quand je l’ai épousée;

sa figure promettoit beaucoup, et la marquise a tenu tout ce que

promettoit sa figure… A propos, si vous désirez quelque emploi,

quelque pension, quelque lettre de cachet…—Sensiblement obligé.—Vous

n’avez qu’à parler! Mme de B… aura une conversation particulière

avec…—Je vous rends mille grâces!—Pour en revenir à nous… Mais

vous ne m’écoutez point?—Je regarde là-bas cette vieille dame!...

N’est-ce pas la marquise d’Armincourt?—Je ne la connois pas.—Oui,

c’est elle… Monsieur le marquis, ne tournons plus les yeux de ce

côté-là.—J’entends, vous ne vous souciez pas d’être obligé d’aller

faire votre cour à cette douairière?—Pas infiniment.—Pour en revenir à

nous, je vous ai donc fait sortir de la Bastille; et puis n’avois-je pas

eu déjà ce que je méritois? ne m’aviez-vous pas donné ce fier coup

d’épée…?—Je ne me consolois pas d’y avoir été forcé, je vous

assure.—Oh! c’étoit un maître coup d’épée, celui-là! savez-vous bien

que j’en ai pensé mourir?—C’eût été pour moi, je vous en donne ma

parole d’honneur, un éternel sujet de chagrin.—Vous ne m’en vouliez

donc pas?—Pas du tout.—Comment, en ce cas-là, refusez-vous aujourd’hui

de me pardonner?—Moi, je ne demande pas mieux.—Monsieur le chevalier,

j’en suis ravi d’aise!—Et vous, Monsieur le marquis, vous me pardonnez

donc aussi?—Si je vous pardonne! mais, de l’aveu de ma femme elle-même,

vous n’avez eu dans toute cette affaire que de très légers torts avec

moi… et avec elle,... mais très légers.»

Cette conversation, qui d’abord ne m’avoit paru que fâcheuse, m’amusoit

maintenant et piquoit ma curiosité; mais je sentois que Mme de Lignolle,

déjà très étonnée de mon départ, devoit attendre mon retour avec une

mortelle impatience, et pourroit, s’il tardoit longtemps, faire une

étourderie. «Monsieur le marquis, nous voilà d’accord, rentrons dans la

foule.—Nous causerions ici plus à notre aise.—Nous serons tout aussi

bien là-bas.—Je le disois bien que la jolie fille lui tenoit au coeur!»

s’écria M. de B…

En effet, ce fut auprès de la demoiselle du phaéton que je le

reconduisis; mais ce fut la dame du cabriolet qui s’attira tous mes

regards, et je n’ai pas besoin de vous dire qu’elle parut enchantée de

me revoir; cependant il m’étoit aisé de m’apercevoir que cet étranger

dont elle me voyoit suivi l’inquiétoit. Mme de Montdésir aussi parut

excessivement flattée du nouvel hommage que j’avois l’air de lui rendre

en revenant une seconde fois grossir le nombre de ses adorateurs; mais,

aussitôt qu’elle eut reconnu son ancien maître dans le cavalier qui

m’accompagnoit, elle étouffa quelques éclats de rire, pour lui lancer,

comme à moi, des coups d’oeil très significatifs. Cependant le marquis,

revenant à sa première idée, me disoit:

«Vous n’avez eu, par rapport à la marquise et par rapport à moi, que des

torts très légers, de ces torts que tout autre jeune homme…—N’est-il

pas vrai, Monsieur, qu’à ma place tout autre eût fait de même que

moi?—Sans doute. Mais c’est M. de Rosambert qui, dans tout cela, s’est

conduit on ne peut pas plus mal; aussi nous resterons brouillés jusqu’à

la mort. M. Duportail a bien, de son côté, quelques petits reproches à

se faire.—Vraiment! oui…—Vous en convenez donc?—Assurément.—Ce

fatal jour que je vous rencontrai tous aux Tuileries, M. Duportail

devoit conserver plus de présence d’esprit, me tirer à part, m’avertir

que l’honneur et le repos de toute une famille l’obligeoient à ce

mensonge… Pouvois-je deviner, moi?—Certainement non.—Mademoiselle

votre soeur aussi n’auroit pas mal fait d’essayer de me glisser un mot à

l’oreille; mais la jeune personne avoit peur, son père étoit là! Vous,

Monsieur le chevalier…—Ah! moi…—Voyons! que voulez-vous

dire?—Non, non, parlez.—Après vous.—Point du tout; Monsieur le

marquis, je vous ai interrompu.—Cela ne fait rien! dites.—Dites

vous-même.—Je vous en prie!—Je vous le demande en grâce.—Eh bien!

vous, Monsieur le chevalier, vous ne me deviez aucune confidence.

D’abord il ne vous convenoit pas de m’accuser les petits écarts de

mademoiselle votre soeur… Ceci vous fait de la peine?... Oh! ne me

croyez pas capable de causer! J’ai donné ma parole d’honneur… Et

gardez-vous d’en vouloir à la marquise: je ne lui ai point surpris vos

secrets d’abord! Ce n’est pas non plus pour le plaisir de parler qu’elle

me les a confiés.—Je le crois, je crois madame la marquise incapable

d’une maladresse ou d’une indiscrétion.—Incapable! c’est le mot… Les

étourderies de mademoiselle votre soeur, une dangereuse plaisanterie que

vous avoit conseillée M. de Rosambert, et le dernier mensonge de M.

Duportail, avoient à mes yeux étrangement compromis la marquise.

J’accusois ma femme… Oh! je lui en ai demandé cent fois pardon, et je

me le reproche encore tous les jours… J’accusois ma femme,... la femme

la plus sage! Si c’étoit seulement par principes, on pourroit s’en

défier;... mais chez elle, ajouta-t-il très bas, la sagesse est solide;

elle tient à un tempérament de glace: car, le croiriez-vous? c’est par

pure complaisance que Mme de B… me donne de temps en temps une nuit, à

moi qui suis son mari et qu’elle adore!... Je l’accusois cependant! Il a

donc fallu que, pour se justifier, elle me contât vos petits chagrins de

famille,... que je savois à peu près.—Enfin, Monsieur le marquis, ce

qui me fait grand plaisir, c’est de vous entendre convenir que je ne

devois pas vous avouer les écarts de Mlle Duportail.—Ne dites donc plus

Duportail! vous voyez que je suis au fait!—De Mlle de Faublas, puisque

vous le voulez.—Bon!... D’abord, vous ne le deviez pas; et puis, si

vous aviez eu l’air de solliciter une explication, moi qui, dans ma

colère, brûlois d’en venir aux mains, j’aurois été peut-être assez

injuste pour vous soupçonner de manquer de courage. Or, un jeune homme

ne sauroit soutenir avec trop de fermeté sa première affaire; et, dans

celle-ci, je l’ai dit à la marquise, qui s’est vue forcée de le

reconnoître, vous vous êtes en tout point montré comme le plus brave des

hommes… Oui, vous êtes plein de coeur! et quiconque s’y connoît le

voit dans votre physionomie… Oh! j’ai pour vous beaucoup d’estime, et

ma femme aussi… Tenez, je vous engagerois à nous venir voir; mais le

public est si bête! quand une fois il lui a plu de donner à telle femme

tel amant, il n’en revient pas. Je trouve quantité de gens qui ne

mettent que de la complaisance à ne me point contredire quand je leur

affirme que je ne suis pas… Vous le leur protesteriez vous-même,

qu’ils ne vous croiroient pas davantage! et cependant personne, excepté

la marquise, ne le sait aussi bien que nous. Mais remarquez un peu

l’extrême différence: à présent que je suis tranquille sur votre

aventure, vous et cent mille autres jeunes gens plus aimables, s’il y en

a, pourroient à la file se donner à tous les diables avant de me

persuader qu’ils ont obtenu les faveurs de la marquise. Je vous ai déjà

dit combien de raisons me font croire à la sagesse de Mme de B…; il y

en a encore une qui me paroît, seule, aussi forte que toutes les autres

ensemble: je m’avise quelquefois de me regarder au miroir, et je ne

trouve pas dans ma physionomie un trait, un seul trait qui annonce que

je puisse être… Que diable! M. de B… ne voit pas du tout qu’il ait

la figure d’un sot! et M. de B… s’y connoît!... Ah çà! mais donnez-moi

donc un peu d’attention. Depuis une heure il ne m’écoute que d’une

oreille! Il a toujours les yeux tournés sur la jolie fille!... Il me

semble aussi que, de temps en temps, elle vous regarde? En vérité, elle

vous lorgne!—Point du tout, Monsieur le marquis, c’est vous qu’elle

agace.—Oh! que non! vous êtes plus joli garçon que moi. Ce n’est pas

qu’à votre âge je n’aie été fort bien; mais, dame! vous avez maintenant

l’avantage de la première jeunesse… Pourtant, je crois que vous ne

vous trompiez pas! je crois que j’ai ma part des oeillades que lance la

princesse!... Je vous avouerai franchement qu’elle commence à me

tourmenter un peu. C’est pour moi du tout neuf au moins; il faut que

cela soit très nouvellement sur le trottoir! Dites-moi son nom.—Son

nom?... je l’ignore.—Et sa demeure?—Je ne la sais pas.—Mais pourtant

vous la connoissez?—Ah! comme on connoît ces filles-là! de

réminiscence!... Oui, je crois me rappeler que j’allois assez

fréquemment souper dans une maison tierce où quelquefois, la trouvant

sous ma main, je lui faisois faire sa partie; tenez, à peu près dans le

même temps que j’avois cette fantaisie pour une certaine Justine, vous

savez?—Oui! oui! une des femmes de la marquise, cette petite

dévergondée, que vous veniez commodément caresser jusque dans mon

hôtel. Oh! Monsieur le libertin, j’ai été trop bon chez ce

commissaire!—Monsieur le marquis, vous direz tout ce qu’il vous plaira,

je ne puis me persuader que cette beauté-là vous soit tout à fait

inconnue. Faites-moi donc le plaisir de vous en approcher davantage et

de la regarder comme il faut.—Ma foi, vous avez raison; j’ai vu quelque

part ce visage chiffonné. Tout à l’heure nous parlions de Justine; cette

petite fille en a un faux air.—Il me semble que la ressemblance est

grande.—Grande? non.—Moi, je le trouve.—Oh! mais, vous, s’écria-t-il

avec feu, vous n’êtes pas physionomiste!... Puisqu’il est question de

ressemblance, savez-vous deux individus entre lesquels il y en a une

frappante? Mademoiselle votre soeur et vous. Ah! parlez-moi de cela, par

exemple! Le plus habile en peut être dupe! Moi, moi, qui suis le premier

du royaume pour la science physionomique, je m’y suis mépris!...

plusieurs fois!... plusieurs fois mépris! Il paroît que mademoiselle

votre soeur aime beaucoup les plaisirs. Quand elle est fatiguée, pâle,

exténuée, on s’aperçoit bien que ce n’est pas vous; mais, lorsqu’elle

est dans ses jours de santé, le diable vous verroit l’un à côté de

l’autre qu’il ne sauroit dire quelle est la fille et quel est le garçon!

A propos, parlerez-vous à mademoiselle votre soeur de notre

rencontre?—Si cela peut vous être agréable…—Oui, faites-moi le

plaisir de lui dire que, malgré les fâcheux quiproquos auxquels son

premier déguisement a donné lieu, je l’aime toujours de tout mon coeur;

et, quoique monsieur votre père soit un peu vif, assurez-le de toute mon

estime. Dites même à M. Duportail que je ne lui en veux pas beaucoup,

pas…—Monsieur le connoisseur, voyez dans ce cabriolet qui précède le

phaéton, voyez un peu cette jeune femme; voilà ce que c’est qu’une

figure! voilà ce qu’on peut appeler une charmante petite personne! bien

moins parée que l’autre, et bien plus jolie! et ça n’a pas l’air d’une

fille…—Une femme comme il faut, parbleu! Je connois cette livrée.

Au reste, ajouta-t-il en se rengorgeant, je suis bien aise de vous

avertir que depuis longtemps aussi cette dame nous regarde; et beaucoup,

et souvent!... Tenez! ne diroit-on pas qu’elle veut nous parler?»

Il est vrai que Mme de Lignolle perdoit patience, et tâchoit de me faire

entendre par ses signes qu’il falloit enfin, à quelque prix que ce fût,

me débarrasser de cet importun cavalier, pour la venir joindre

incessamment au lieu du rendez-vous où, lassée d’attendre, elle alloit

courir. Plusieurs fois, emportée par son impétuosité naturelle, la

comtesse se montra tout entière hors de sa voiture. Cependant Mme de

Montdésir, du haut de la sienne, put remarquer les impatiences d’une

rivale; je ne crois pas qu’alors il lui fût possible de voir que c’étoit

Mme de Lignolle qui lui enlevoit mon attention; mais sans doute elle le

soupçonna. Ce fut pour s’en assurer qu’elle fit sur-le-champ donner à

son jockey l’ordre un peu trop hardi de quitter son rang et d’essayer de

couper le cabriolet. Il ne put le couper; mais durant quelques secondes

il marcha tout auprès, sur la même ligne, et puis le devança de quelques

pas. Justine, qui reconnut alors Mme de Lignolle, se permit de la saluer

d’un air insolemment familier; elle osa même, en la regardant avec

affectation, pousser d’impertinens éclats de rire. Je fus indigné!

j’allois… Je ne sais pas tout ce que j’allois faire! La comtesse ne me

laissa pas le temps de la compromettre en la vengeant. Trop vive pour

endurer tranquillement un affront pareil, la comtesse aussitôt cria

gare, poussa son cheval, d’un coup de fouet coupa le visage de Mme de

Montdésir, et, du même temps, accrocha le léger phaéton si bien et si

ferme qu’elle mit en pièces l’une de ses roues. Le char versa, l’idole

fut culbutée; je craignis un moment qu’elle ne se brisât la face contre

terre. Heureusement que, dans sa chute, Justine, par un mouvement

machinal, jeta ses bras en avant, de sorte qu’aux dépens de plusieurs

meurtrissures ses mains sauvèrent quelques contusions à son visage, déjà

bien maltraité. Mais, par un accident qui devint comique, il arriva que

les pieds de la nymphe restèrent, je ne sais comment, retenus en haut de

son char: or, dans cette posture, rien ne put empêcher les jupes de

retomber sur les épaules en découvrant une autre partie, et, le malin

zéphyr ayant à propos soulevé la fine toile qui seule restoit alors sur

la blanche peau, Mme de Montdésir fit voir… Respectons les bizarreries

de la langue: il seroit grossier de nommer par son nom ce que Mme de

Montdésir fit voir. Je dirai du moins ce qu’il m’est permis de dire:

c’est que toute l’assemblée, trouvant ce nouvel Antinoüs2 fort joli,

applaudit à son apparition par de grands claquemens de mains.

[2] Si vous avez oublié ce passage de l’histoire de Rome, consultez-le: la chose en vaut la peine.

Quelques jeunes gens néanmoins coururent à la désolée personne; et

moi-même, aussitôt calmé par le touchant spectacle de son infortune, je

mis pied à terre pour l’aller secourir. «Attendez, me dit M. de B…,

j’y vais avec vous: car je la plains, et, je vous le répète, j’ai vu

cette figure-là quelque part.—Oh! pour celui-là, Monsieur le marquis,

je ne le passerai pas à un physionomiste! vous êtes aussi trop bon

d’appeler cela une figure! Au reste, que vous vous obstiniez ou non à

soutenir que c’en est une, je vous déclare qu’elle est un peu de ma

connoissance; et, quant à vous, je doute que vous l’ayez jamais vue.»

Lorsque je me trouvai près de Justine, on l’avoit déjà remise sur ses

pieds. «Ah! s’écria-t-elle en me voyant, ah! Monsieur de Faublas, comme

elle vient de m’équiper!» Je l’interrompis, je lui dis bien bas: «Ma

chère enfant, tu n’as que ce que tu mérites, mais ne t’avise pas de

nommer la comtesse, car, sur mon honneur, tu n’en serois pas quitte à si

bon marché.—Ah! Monsieur de Faublas, vous croyez qu’elle a bien fait?»

reprit Justine au désespoir.

Elle avoit plusieurs fois prononcé mon nom, plusieurs voix le

répétèrent: aussitôt il circula dans l’assemblée, et vola de bouche en

bouche. La foule qui environnoit Mme de Montdésir me pressa tout à coup,

de manière qu’à peine le marquis et moi nous eûmes la liberté de

remonter à cheval, et qu’il fallut aller au petit pas. Le nombre des

curieux ne fit à chaque instant que s’accroître. Jeunes gens et

vieillards, hommes et femmes, piétons et cavaliers, tout accourut, tout

vint se jeter au-devant de moi; les voitures mêmes s’arrêtèrent. Aucun

des héros de la patrie, d’Estaing, La Fayette et Suffren, et mille

autres, au retour des plus glorieuses expéditions, ne virent autour

d’eux, dans les promenades publiques, une affluence plus prodigieuse. Et

pourtant ce n’est, ô de toutes les nations la plus légère, ce n’est qu’à

Mlle Duportail que vous prodiguez tant d’honneurs!

Quel jeune homme assez maître de lui, quel jeune homme cependant eût

repoussé le charme de ce triomphe? un moment j’en fus enivré; un moment

je sentis quelque orgueil à la vue de tant de jeunes gens qui, renommés

dans l’art de plaire et fameux par leurs amours, paroissoient proclamer

en moi leur vainqueur. Les femmes, surtout les femmes! Ce fut avec

transport que je me vis l’objet de leur attention! Le vif désir d’en

être plus digne dut prêter à mon maintien plus de grâces, à ma figure

plus d’expression. Et d’un regard plus doux je dus répondre à leurs

caressans regards, qui sembloient me promettre à jamais d’heureux

engagemens! Et, d’une oreille plus avide, je dus recueillir leurs

enchanteurs éloges qui me décernoient sur tous le prix de la beauté!

Mais pardonne, ô mon Éléonore! pardonne une erreur: le vain prestige ne

dura guère. Faublas pouvoit-il s’arrêter à Longchamps, pouvoit-il y

rester longtemps, retenu par les illusions doublement trompeuses de

l’amour-propre et de la coquetterie, quand l’amour, l’impatient amour,

l’attendoit à Paris, pour des triomphes non moins flatteurs et de plus

solides jouissances?

«Monsieur le marquis, si nous tâchions de nous débarrasser de la

foule?—J’y consens, me répondit-il; mais dites-moi donc comment il se

fait que vous soyez connu de tant de monde?—Vous savez ce que c’est que

ce pays-ci! Tout ce qui n’est pas absolument ordinaire y fait du bruit,

et vous donne pendant vingt-quatre heures une espèce de réputation:

notre combat, mon exil, ma prison.» Il m’interrompit: «Me suis-je

trompé? n’est-ce pas mon nom…?—Oui, c’est votre nom qui vient de

retentir à mes oreilles; et, tenez, voilà que deux cents personnes le

crient.—Deux mille! répondit-il avec une grande joie; mais, pour moi,

cela ne m’étonne pas, je suis très répandu.—Le bruit va toujours

croissant. Bon Dieu! quel tintamarre!—C’est que tous ces gens-là sont

bien aises de nous voir ensemble! Oui, je vois sur leurs physionomies

qu’ils sont bien aises. C’est une chose charmante pour eux d’être sûrs

que nous voilà réconciliés. En effet, c’étoit bien dommage que les deux

hommes de France les plus…—Monsieur le marquis, je crois, comme vous

le dites, qu’ils sont bien aises; mais dépêchons-nous d’échapper à leurs

applaudissemens.»

Ils étoient bien aises, car ils rioient de toutes leurs forces; et

c’étoit visiblement à M. de B… que s’adressoient leurs applaudissemens

maintenant dérisoires. Le marquis cependant paroissoit plus joyeux de

leurs gaietés que je n’avois été fier de leurs hommages. Ce fut bien

malgré moi, mais au grand contentement de mon compagnon illustre, qu’il

fallut suivre les flots de cette multitude jusqu’à l’extrémité de la

file. Là, je parvins, non sans beaucoup de peine, à m’ouvrir un passage

dans les rangs un peu moins serrés de nos admirateurs. Là, je fis mes

adieux à M. de B…, qui, ne les voulant pas encore recevoir, suivit mon

cheval de toute la vitesse du sien. D’autres cavaliers aussi se mirent à

galoper sur ses traces; mais ce n’étoit point à lui qu’ils en vouloient,

puisque, l’ayant passé bientôt, ils ne ralentirent pas la rapidité de

leur course. Je conservai quelque temps l’espérance de leur échapper par

la fuite; mais, comme, après de longs et inutiles détours, je me vis sur

le point d’être atteint, il me parut nécessaire d’essayer des moyens

peut-être plus puissans pour écarter ces indiscrets persécuteurs.

Je me retournai sur eux, c’étoient des pages, j’en comptai huit:

«Messieurs, que puis-je faire pour votre service?—Nous permettre de

vous voir et de vous embrasser, me fut-il aussitôt répondu.—Messieurs,

vous êtes bien jeunes, mais pourtant vous devez être raisonnables.

Pourquoi donc, je vous prie, hasarder avec un galant homme une mauvaise

plaisanterie qui peut avoir des suites fâcheuses?—Ce n’est point une

plaisanterie, répliqua l’étourdi qui s’étoit chargé de porter la parole,

nous serions désolés de vous offenser; mais, en vérité, nous mourons

d’envie d’embrasser Mlle Duportail.—Non, dit un autre plus avisé, pas

Mlle Duportail, mais le généreux vainqueur du marquis de B…»

Tandis qu’ils me parloient, je promenois sur la campagne des regards

inquiets; je l’entrevoyois déjà ce fâcheux marquis! il s’approchoit à

vue d’oeil, et je tremblois pour mon rendez-vous. «Messieurs, je ne

connois pas Mlle Duportail; mais, tenez, le temps me presse, finissons:

s’il faut absolument que Faublas soit à la ronde embrassé, j’y consens,

à condition cependant que vous allez attendre, arrêter et retenir sous

quelque prétexte, pendant plusieurs minutes, ce cavalier que vous pouvez

apercevoir d’ici. Vous me rendriez même un plus grand service si, pour

plus de sûreté, vous vouliez l’engager à reprendre avec vous le chemin

de Longchamps.»

Comme je parlois encore, un homme assez mal vêtu, que d’abord j’avois

pris pour le laquais de l’un de ces jeunes gens, s’approcha de moi d’un

air mystérieux. Alors, malgré le chapeau rabattu qu’il tenoit enfoncé

sur ses yeux, je reconnus M. Després, le cher docteur de Luxembourg. Il

me dit bien bas: «Je ne veux pas vous embrasser, moi; mais j’accours

pour vous annoncer que Mme de Montdésir vous prie instamment de passer

un instant chez elle.—Mme de Montdésir!... oui, oui, je comprends!...

Mon cher, dites que j’en suis au désespoir, mais qu’il m’est absolument

impossible de me rendre à son invitation avant deux bonnes heures.»

Cependant mes écervelés de pages tous ensemble me promirent d’arrêter et

de remmener avec eux l’importun cavalier, qui n’étoit plus qu’à très peu

de distance. Ils me le promirent, ils m’embrassèrent, ils me virent avec

regret m’éloigner le plus vite possible.

Il étoit temps que j’arrivasse, Mme de Lignolle trouvoit les momens bien

longs. Dès qu’elle me vit, elle m’accabla de reproches. «Mon amie, que

vous êtes injuste! est-ce ma faute si cette femme a l’audace…?—Oui!

c’est votre faute. Pourquoi connoissez-vous de pareilles créatures?

Pourquoi m’avez-vous fait pour cette Mme de Montdésir une

infidélité?—Bon! vous allez rappeler une querelle oubliée!—Oubliée?

jamais! De ma vie je n’oublierai que j’ai sottement baisé la main de

cette impertinente,... qui ose aujourd’hui se prévaloir…—Vous venez

de l’en punir. Vous l’avez défigurée.—J’aurois dû la tuer!—Peu s’en

est fallu. Elle est tombée du haut en bas de sa voiture brisée…—Du

haut en bas! s’écria la comtesse avec beaucoup d’inquiétude. Mon Dieu!

je l’ai peut-être dangereusement blessée?—Non; mais…»

Ici, pour calmer tout à fait Mme de Lignolle, je me hâtai de lui

raconter la déconvenue de Justine; et je vous laisse à penser combien

mon récit rapide, mais fidèle, amusa la comtesse, vive dans ses gaietés

comme dans ses fureurs. Je craignois qu’à force de rire elle ne

suffoquât. Je la serrai dans mes bras, croyant que l’heure du

raccommodement étoit venue. Je me trompois: la cruelle Éléonore repoussa

son amant. «Vous serez toujours, me dit-elle en reprenant sa colère,

toujours le plus ingrat des hommes!... Depuis un siècle je péris d’amour

et d’impatience; cependant c’est à moi qu’il laisse le soin d’inventer

quelque moyen de nous réunir!—Mon amie, c’est inutilement que j’en ai

tenté plusieurs.—Enfin je trouve un expédient favorable, je vole à ce

Longchamps qui m’ennuie, j’y vole pour voir Faublas, uniquement pour le

voir! il y vient en effet, mais afin d’avoir l’occasion de faire en même

temps sa cour à mes deux rivales!—Éléonore, je te jure que non.—Et,

pour comble de perfidie, le barbare! il arrange tout cela de manière que

moi, dont la jalousie déchire le coeur, je me trouve justement placée

entre mes deux mortelles ennemies vous prétendez que c’est

encore ma faute?—Oui, tâchez, menteur que vous êtes, tâchez de me

persuader que c’est le hasard qui a voulu que la voiture de Mme de B…

précédât la mienne.—Éléonore, je t’en donne ma parole d’honneur.—Elle

a bien fait de s’en aller cette Mme de B…! vous avez bien fait de ne

la pas suivre! je venois de l’entrevoir! Un moment plus tard je vous

donnois à tous deux une leçon dont vous vous seriez souvenus!—Mon amie,

si pourtant j’y étois venu pour elle, ne l’aurois-je pas suivie?»

Elle réfléchit un instant, et puis aussitôt elle m’embrassa; mais tout

d’un coup: «Non, non! s’écria-t-elle, je ne suis pas encore convaincue!

C’est donc parce qu’il vous a fallu nécessairement secourir Mme de

Montdésir que vous me faites attendre ici depuis près d’une

demi-heure?—Non, mon amie; j’ai été longtemps retenu par cet importun

cavalier…—Qui vous parloit avec tant de feu, et que vous paroissiez

entendre avec tant de plaisir?—De plaisir? non.—Que vous disoit-il

donc de si beau, ce monsieur?—Il m’entretenoit de ma soeur.—Il la

connoît?—Oui, c’est un parent…—Un parent?... mais cette fois je vous

crois… parce que je l’ai bien examiné pour m’assurer si ce n’étoit pas

encore quelque femme déguisée. Oh! vous ne m’attraperez plus, j’y

prendrai garde, allez!—A propos, mon amie, dis-moi, n’as-tu pas vu ta

tante à Longchamps?—Non, je ne voyois que toi; mais vous, Monsieur,

vous avez pu faire attention à tous ceux qui vous entouroient.—J’ai

fait attention à la marquise, parce qu’il m’a semblé qu’elle me

regardoit.—Heureusement pour nous, dit la comtesse, elle n’a pas ses

yeux de quinze ans.—Éléonore, si pourtant elle m’avoit reconnu?—Oh!

que non, s’écria-t-elle… Faublas, ce seroit un grand malheur;...

mais… mais il faut espérer que non.»

Déjà la comtesse me parloit d’un ton plus doux, et je l’eus bientôt

persuadée de toute mon innocence. Alors elle parut avec transport

m’entendre lui répéter cent fois les protestations d’un fidèle amour;

mais je fus non moins affligé que surpris quand je vis qu’elle en

refusoit les preuves. «Non! non! disoit-elle d’un ton absolu… Tu

pleures, mon ami! Pourquoi donc?—Parce que vous ne m’aimez plus comme

autrefois!—Davantage, Monsieur!—Autrefois jamais un refus…—Oui,

lorsque vous n’étiez pas malade!... Tu pleures?... voyez donc, qu’il est

enfant!»

Et ma très raisonnable maîtresse me fit mettre à ses genoux pour essuyer

et baiser mes larmes.

«Faublas, il ne faut pas pleurer, tu me fais de la peine… Écoutez

donc, mon ami; je me souviens du jour que dans mes bras vous avez perdu

connoissance; votre maladie vous a encore bien fatigué depuis, ta

convalescence ne fait que commencer: veux-tu mourir? Dame! vois, je

mourrois aussi… Là, vraiment, ne seroit-ce pas dommage? tous deux si

jeunes et nous aimant si bien! Ah! je t’en prie, Faublas, ne mourons que

le plus tard que nous pourrons, afin de nous adorer le plus longtemps

possible. Vous riez, Monsieur? est-ce que j’ai l’air risible, quand je

parle raison?... Eh bien! voilà que déjà vous recommencez! tout ce que

je dis et rien, c’est donc la même chose?... Finis, Faublas; finis, mon

ami… Laissez-moi, Monsieur! laissez-moi. Je me fâcherai!... Dame!

écoutez donc! mettez-y de votre côté un peu de courage!... Faublas, mon

cher Faublas! ajouta-t-elle avec abandon, après m’avoir donné le baiser

le plus tendre, ce n’est déjà pas pour moi une chose si facile que de

résister à mes désirs: s’il faut en même temps triompher des tiens, je

ne réponds pas d’en avoir la force.»

C’étoit avec raison qu’elle se défioit d’elle-même, mon adorable

Éléonore, puisque, après quelques momens d’un voluptueux silence, elle

me dit avec des soupirs entrecoupés et d’une voix tremblante: «Tu vois

bien, mon ami, tu vois bien ce qui vient d’arriver? eh bien, en venant

ici j’avois juré que cela ne seroit pas»; et tout de suite elle jura que

du moins cela ne seroit plus. Or, comme je publie sa défaite, il faut

avouer ses victoires: malgré mes efforts à chaque instant renouvelés, je

ne pus une seconde fois obtenir de ma délicate maîtresse qu’elle oubliât

ses chastes résolutions.

«Ma charmante amie, les heures fortunées s’écoulent bien vite! il faut

déjà nous séparer.—Déjà!—Si j’arrivois trop tard, il me deviendroit

impossible de faire à M. de Belcour une fable un peu vraisemblable; mon

esclavage…—Un moment! s’écria-t-elle, les larmes aux yeux; un moment

encore! Faublas, nous nous quittons pour trois jours!—Pour trois

jours?—Demain je vais au Gâtinois…—Au Gâtinois sans moi, pourquoi

donc faire?—Hélas! sans toi. C’est ton père… Ton père me fera mourir

de chagrin!... Cette fête, qu’elle sera triste! et, quand il m’étoit

permis de croire que mon amant l’embelliroit de sa présence, je m’en

faisois une idée si charmante!—Éléonore, tes pleurs me font un plaisir

trop douloureux. Sèche tes pleurs, attends… que ma bouche…! Dis-moi,

ma belle amie, dis, quelle est cette fête?—Être au milieu de mille gens

indifférens, et ne pas rencontrer ce qu’on aime! se voir environnée de

monde, quand on voudroit gémir dans un désert!—Dis-moi donc quelle est

cette fête.—Tous les ans, au jour de Pâques,... tous les ans, depuis

que j’existe,... la rosière a reçu de mes mains… L’année dernière

j’ignorois encore ce que je faisois: je le sais maintenant! je le

sais!... Du moins je flattois ma foiblesse de cette espérance que mon

amant seroit là pour me consoler, pour me soutenir, si je venois à

songer avec quelque frayeur que moi, qui couronne la sagesse, je ne suis

pas sage… Hélas! je le dirai toujours: ce n’est point ma faute! je ne

cesserai de le répéter: pourquoi m’ont-ils donné ce M. de Lignolle?...

Ce que je dis là te fait de la peine, Faublas?... Va, rassure-toi: je

n’ai pas de remords! pas même de regrets… Quelquefois seulement,

depuis que ton père m’a fait de grands discours,... je me surprends

réfléchissant sur les dangers sans nombre… Va, rassure-toi: tant que

tu m’aimeras, ne crains pas que je t’abandonne! et, quand tu ne

m’aimeras plus,... quand tu ne m’aimeras plus, je trouverai dans mon

désespoir ma dernière ressource. Rassure-toi… Tu pleures! Tiens, mon

ami, viens, viens m’embrasser; viens, que nos larmes se confondent!

Demain je pars, dimanche la triste fête a lieu; le lundi, de très bonne

heure, tout le monde revient. Je ramène, avec ma tante, Mme de Fonrose

qui nous aime tant; Mme de Fonrose et moi nous concertons quelque

heureux stratagème qui puisse te rendre à ton Éléonore dans la soirée

même du lundi.»

Quoiqu’il fût déjà tard, quoique la marquise m’attendît, quoique mon

père dût s’impatienter de ma longue absence, je répétai cent fois mes

adieux à Mme de Lignolle avant de la pouvoir quitter.

Enfin pourtant nous trouvâmes assez de force pour nous séparer, et je

courus chez Justine joindre Mme de B…

* * * * *

La marquise avoit les yeux rouges, la respiration difficile, la figure

très altérée; elle me vit pourtant avec quelque plaisir m’emparer de sa

main, qui fut aussitôt vingt fois baisée. «Étoit-il tout à fait

impossible, me dit-elle avec infiniment de douceur, que vous me fissiez

un peu moins attendre?» Puis, sans me donner le temps de lui répondre,

affectant de la joie et me regardant avec complaisance: «Le voilà tout à

fait bien, poursuivit-elle. Croiroit-on que ce jeune homme étoit, il y a

douze jours, si dangereusement malade? Le croiroient-elles, ces femmes

qui tout à l’heure, à Longchamps, s’émerveilloient de lui voir ce teint

de lis et de rose, ne se lassoient point d’admirer son éclat, sa beauté,

sa fraîcheur, sa…» Mme de B… parut se faire violence pour n’en pas

dire davantage. Son regard, qui s’étoit animé, redevint triste,

incertain, pensif. D’une voix foible et traînante elle reprit: «Je ne me

serois point avisée d’aller là, si j’avois pensé que vous y dussiez

venir! Le moyen de deviner, le moyen d’imaginer que vous étiez en état

de paroître en public, quand, depuis huit jours, la petite de Montdésir

attendoit vainement l’annonce de votre visite particulière…—Ah! ne

m’accusez point! je n’ai pu me rendre à votre invitation. Mon père m’a

suivi partout, aujourd’hui même il étoit à Longchamps avec moi…—Ne

m’y avez-vous pas vue, à Longchamps? me demanda-t-elle avec une espèce

d’inquiétude.—Oui, je ne vous ai point saluée, de peur…» Elle

m’interrompit avec un cri de joie. «J’osois m’en flatter qu’il m’avoit

bien reconnue, et que c’étoit seulement par discrétion… Recevez mes

remercîmens, je vous reconnois à ce trait-là; à ce procédé généreusement

délicat, je reconnois… l’ami de mon choix.—Ma chère maman, pourquoi

donc n’avez-vous fait que paroître à cette promenade magnifique dont

vous étiez le principal ornement?—Le principal?... non,... non, je ne

le crois pas… Au reste, je ne suis partie qu’à l’instant où j’ai vu la

foule se porter autour de vous.—C’est-à-dire que vous avez pu voir

aussi l’accident de Justine?» Un sourire vint effleurer les lèvres de la

marquise. «Oui, je l’ai pu voir aussi, son accident», dit-elle. Et d’un

ton très sérieux elle ajouta: «Mais cet accident l’a-t-il assez punie?

Je suis bien aise que vous me disiez devant elle ce que vous en pensez;

c’est pour cela que, si vous ne vous ennuyez pas trop ici, nous

l’attendrons.»

Nous ne l’attendîmes pas longtemps, car à l’instant même on lui ouvrit

son antichambre. Un galant cavalier lui parloit très haut: «Ces jeunes

gens m’ont accueilli, fêté, caressé! Moi, je ne sais pas résister à des

manières obligeantes, aux prévenances des gens qui m’aiment! Cependant

l’autre gagnoit sur moi beaucoup d’avance. Quand j’ai vu cela, je suis

revenu à Longchamps, tout exprès pour toi, mon enfant: ta physionomie

m’avoit frappé.—Est-ce que je me trompe? me dit Mme de B… Est-ce que

ce n’est point…?—Vous ne vous trompez pas! A sa voix comme à ses

discours je crois aussi le reconnoître.—Oh! c’est lui! c’est lui!

sauvons-nous.» Il n’y avoit pas un moment à perdre; nous courûmes à la

porte qui communiquoit chez le bijoutier. «Bon Dieu! s’écria la

marquise, qu’ai-je fait de la clef?» Une armoire très haute, mais très

étroite, et fort heureusement assez profonde, pratiquée dans une

encoignure, à côté de la cheminée, nous offrit un dernier asile. Mme de

B… s’y jeta la première. «Vite, Faublas!» Je n’eus que le temps de me

précipiter après elle et de fermer la porte sur nous.

Ils entrèrent dans l’appartement que nous venions de leur abandonner.

«Oui, continua-t-il, ta physionomie m’avoit frappé. Je mourois d’envie

de te parler.—Vous m’avez donc bien reconnue?—Tout de suite! mais

peux-tu me faire une question pareille, à moi qui sais toutes les

figures par coeur?—Ah! c’est que ce superbe attelage, cette brillante

voiture, la grande parure où j’étois, tout cela pouvoit bien me rendre

méconnoissable.—Aux yeux de tout autre, oui; mais aux miens! tu as donc

oublié comme je suis physionomiste?... A propos de ton équipage, quel

est, je t’en prie, le magnifique mortel qui se ruine pour toi? le

chevalier de Faublas peut-être?—Eh bien, oui! un plaisant freluquet!

—Entendez-vous l’impertinente?—Taisez-vous, me répondit la

marquise.—Pourtant, reprit M. de B…, il me semble que tantôt tu le

lorgnois à Longchamps?—Lui! ce morveux! c’étoit vous que je

regardois.—Je te plais donc?—A qui ne plaisez-vous pas?—Il est vrai

que j’ai la physionomie du monde la plus heureuse, je ne rencontre que

des gens qui m’aiment! Encore aujourd’hui, tu as pu voir à Longchamps la

joie que ma présence leur donnoit à tous! Oui, tout le monde paroissoit

content.—Personne ne l’étoit plus que moi, je vous assure.—Cependant,

ma pauvre petite, il venoit de t’arriver une aventure assez désagréable.

Quelle est cette femme qui t’a si maltraitée?—Une petite catin!

—Mais voyez donc cette…—Taisez-vous», me dit encore Mme de B… Son

mari continua: «Elle avoit un domestique à livrée une livrée

d’emprunt.—Ton joli phaéton est bien endommagé.—J’en suis d’autant

plus fâchée que c’est le présent d’une dame de mes amies…»

A cet endroit de l’intéressant dialogue, la marquise ne put s’empêcher

de se récrier tout bas: «Une dame de ses amies! l’insolente!—Ma belle

maman, est-ce que c’est vous?...—Oui.—Eh bien! permettez qu’à mon tour

je vous dise: «Paix donc!»

Cependant, pour avoir causé, nous perdîmes quelques-unes des paroles de

Justine… «Venir tout exprès d’Angleterre! poursuivit-elle.—Une dame

de tes amies! s’écria le marquis, diantre! il faut que tu aies de

grandes complaisances pour cette dame-là?—Je vous en réponds.—Mais,

mon ange, entendons-nous. Je ne me soucierois pas d’une maîtresse qui

aimeroit les femmes.—Quoi! vous imaginez… Ce n’est pas cela! ce n’est

pas cela! Tenez, je vais vous dire: c’est une dame… comme il faut,...

du haut parage… Elle est gênée chez elle…—J’entends! j’entends!

c’est encore un benêt de mari qu’on attrape!...—Ou qu’on attrapera,

Monsieur le marquis.—Mon Dieu! que ces maris sont bons!... De sorte que

tu lui prêtes cette chambre à coucher pour…—Non, oh! non, il ne se

passe entre eux rien de malhonnête, j’en suis sûre.—L’intrigue ne fait

donc que commencer?—Au contraire, elle est ancienne… C’est une

histoire que cela, Monsieur le marquis!—Conte, conte, le récit des

Continuer : partie 2 sur 8