Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Jean-Baptiste Louvet de Couvray · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/8

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Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

tours que ces imbéciles maris se laissent faire m’amuse toujours

infiniment. Conte.—La dame a eu le jeune homme autrefois; mais il l’a

quittée pour une autre: elle ne se soucie point de le partager et veut

le revoir.»

Ici la marquise murmura: «L’effrontée menteuse!—O ma belle maman,

taisez-vous donc!» Et je risquai de lui donner à petit bruit un baiser

qu’elle ne put s’empêcher de recevoir. Cependant nous avions encore

perdu quelques mots.

«Justement, disoit Mme de Montdésir, elle ne lui permet rien encore;

mais le moment approche où elle lui permettra tout.—Tu es donc

entièrement dans la confidence?—Non: c’est une femme trop méfiante et

trop adroite! elle ne me dit presque rien; mais je vois bien par sa

conduite… De quoi riez-vous?—De la mine que ces amoureux-là doivent

faire quand ils sont ensemble. Moi, qui suis physionomiste, je

donnerois… cent louis! pour étudier alors le jeu de leurs figures…

Parbleu! tu devrois quelque jour me procurer ce plaisir-là.—A vous?—A

moi.—Impossible, Monsieur le marquis!—Pourquoi? je me cacherois

quelque part.—Impossible! vous dis-je.—Tiens! quand je devrois me

tapir sous ton lit.—Sous mon lit? vous ne pourriez apercevoir que leurs

jambes.—Tu as raison. Eh bien! dans une armoire. Tu as des armoires

ici?—Vous le voyez que j’en ai.»

La conversation prenoit un tour vraiment effrayant; il s’en falloit bien

que je fusse à mon aise, et je sentois la marquise trembler.

«Attends!...» s’écria le marquis.

Il alla très heureusement à celle qui étoit de l’autre côté de la

cheminée, et, quand il en eut ouvert la porte: «Voilà précisément ce

qu’il me faut, dit-il; un homme un peu puissant n’y tiendroit point;

moi, je n’y serai pas trop mal. Et, vois-tu, par le petit trou de la

serrure je contemplerois les acteurs tout à mon aise. Allons, Justine,

laisse-toi fléchir, je payerai bien ta complaisance, et je garderai le

secret.—D’honneur, si la chose n’étoit pas entièrement impraticable, je

le voudrois pour la rareté du fait.—La dame est-elle jolie?—Bon! comme

ça, pas trop mal; mais elle se croit… superbe!—C’est l’usage. Et le

galant?—Oh! charmant, lui! charmant!—Mieux que le chevalier de

Faublas?—Mieux, non, mais tout aussi bien, en vérité!—Sais-tu que je

suis jaloux du chevalier?—Comment, jaloux? vous croyez encore que

madame la marquise…?—Non, non. Mais toi, mon enfant…—Moi! ah! vous

avez tort.—Autrefois, cependant…—Autrefois, je n’avois pas des goûts

solides. Pourtant je me suis toujours senti de l’inclination pour vous,

Monsieur le marquis.—Ah! je le crois bien. Je te dis, ma figure… Elle

produit cet effet-là sur toutes les femmes.—Oui, la vôtre, par exemple,

vous adore.—M’adore! tu as dit le mot… Sais-tu bien une chose? c’est

qu’à la longue rien ne devient plus fatigant que ces adorations-là! Mme

de B… peut passer pour belle, à la bonne heure! mais toujours la même

femme! toujours! D’ailleurs, avec toute sa tendresse, la marquise est

froide sur l’article! et moi je ne connois que cela de bon en amour. Ma

foi! je suis jeune, j’ai besoin d’amusement, de distractions… Mon

enfant, je soupe avec toi.—Vous soupez?—Oui, je soupe. Toujours je

soupe, tu dois t’en souvenir,... et je couche, ma reine…—Ici,

Monsieur le marquis?—Pas ailleurs, je t’assure.»

Nous entendîmes une bourse tomber sur la cheminée. «Tout à l’heure nous

passerons dans la salle à manger, dit Justine.—Pourquoi donc la salle à

manger? restons ici, nous sommes si bien! fais apporter une volaille.

Va, mon ange, avant et même pendant le souper nous pourrons avoir mille

choses intéressantes à nous communiquer.»

Mme de Montdésir sonna son jockey: «Vite, qu’on apporte deux couverts,

et qu’on ne laisse entrer personne.

—Et nous, ma belle maman, nous allons donc, de notre côté, souper et

coucher dans cette armoire?—Ah! mon ami, me répondit-elle, mon ami! je

suis encore tremblante de la peur qu’il m’a faite!»

Maintenant que j’y réfléchis, je me demande pourquoi je craignois de

passer toute la nuit dans cette armoire où je devois me trouver si bien.

Je vous ai dit qu’en largeur elle ne nous eût pas contenus, et,

puisqu’il falloit que nous nous tinssions, la marquise et moi, l’un sur

l’autre serrés dans sa profondeur, n’eût-il pas été trop extraordinaire

que je tournasse impoliment le dos à Mme de B…? Je m’étois donc placé

dans le sens contraire. Aussi, dans cette posture infiniment douce, mes

lèvres sans cesse effleuroient les siennes, ma poitrine reposoit sur son

sein, je pouvois compter les battemens de son coeur, nous nous touchions

de la tête aux pieds! Quel homme, fût-il né dans les antres froids de la

Sibérie, des embrassemens d’un couple glacé; l’eût-on, sous un froc

chastement absurde, élevé dans la haine de l’amour et dans la terreur

des femmes; l’eût-on constamment nourri de végétaux sans chaleur et sans

sucs, constamment abreuvé des plus rafraîchissantes émulsions; quel

homme, aux attraits tout-puissans d’une tentation pressante autant que

celle qui m’agitoit, n’eût pas senti son coeur s’émouvoir, et tous ses

esprits fermenter, et tout son sang bouillir! Le mien brûloit mes

veines! et vous-même, ô Madame de B…, vous-même… Ah! quelle vertu

n’eût pas succombé!»

Mes premières caresses pourtant lui causèrent une surprise mêlée

d’effroi: «Faublas, est-il possible! y songez-vous?... Monsieur,

Monsieur!»

Le marquis, plus promptement heureux que moi dans ses amours, me força

par le succès rapide de ses entreprises à suspendre la vivacité des

miennes. Il se faisoit alors dans l’appartement un silence qui nous eût

trahis, si j’avois osé me permettre le moindre mouvement. «Ma belle

maman, il me semble que votre mari vous fait une infidélité?—Que

m’importe? dit-elle. Ah! pourvu que mon ami conserve pour moi quelque

respect, pourvu qu’il n’abuse pas de ma situation vraiment chagrinante,

que m’importe le reste?»

Leurs exercices et nos confidences furent à la fois interrompus par le

retour du petit domestique: il apportoit la table; nous entendîmes

qu’elle fut placée assez près de notre armoire. Dès que le souper fut

servi, Mme de Montdésir renvoya son jockey. «Nous voilà libres, dit-elle

à M. de B…, causons. Je suis, Monsieur le marquis, charmée de vous

appartenir. C’est une bonne fortune que je désirois trop pour qu’elle ne

m’arrivât pas; mais pourquoi m’est-elle arrivée si tard? par quel hasard

n’avez-vous fait aucune attention à moi pendant que je demeurois chez

vous?—Ah! dans la maison de ma femme!—Bon!... Tenez, soyez vrai, tous

les hommes sont comme cela: vous m’aimez maintenant parce que je suis

quelque chose.—Tu badines! est-ce que je ne le voyois pas bien dans ta

physionomie, que tu serois quelque chose?... car elle est heureuse ta

physionomie,... un peu gâtée, ce soir! ce coup de fouet t’a marquée;

mais, pour un connoisseur, c’est une bagatelle: le fond des traits reste

toujours… Justine, je t’assure que de tout temps j’ai vu sur ta mine

que tu ferois fortune; chez moi, je me suis dit cent fois en te

regardant: «Je remarque dans l’air de cette fille-là je ne sais quoi qui

finira par me plaire quelque jour.»—Cependant, quand, il y a six mois,

vous m’avez chassée?—J’étois en colère, on me vouloit faire croire que

ma femme…—A propos, je suis bien curieuse de savoir de quelle manière

vous avez découvert son innocence: car elle est innocente.—N’est-il pas

vrai qu’elle l’est?—Moi, j’en suis sûre, et je vous l’ai toujours

soutenu, souvenez-vous-en.—Oui.—Mais je voudrois savoir de vous-même

comment vous en avez acquis les preuves.—Vraiment! il a bien fallu que

Mme de B… me donnât les éclaircissemens nécessaires. Tiens, écoute.»

Ce que le marquis alloit dire devoit à tous égards exciter ma vive

curiosité: je redoublai d’attention.

«Écoute. D’abord M. Duportail n’a pas d’enfant, c’est la vérité. Son

nom? Mlle de Faublas, qui est une petite personne fort éveillée, l’avoit

pris pour aller au bal avec cet habit d’amazone. C’est bien avec Mlle de

Faublas que la marquise a fait connoissance. C’est bien Mlle de Faublas

qui a couché dans le lit de ma femme. Toi, d’abord, comme tu me l’as

cent fois répété dans le temps, tu en sais quelque chose…

—Certainement! je l’ai déshabillée d’ailleurs il étoit horrible

à moi de supposer que la marquise eût pu tout d’un coup se jeter à la

tête d’un jeune homme qu’elle ne connoissoit pas. Mais, tiens! que je

t’apprenne une circonstance que je me suis rappelée depuis, et dont je

me garderai bien d’instruire Mme de B… Ma figure avoit produit sur la

jeune personne son effet ordinaire; la vive demoiselle m’avoit à peu

près permis de venir pendant la nuit lui faire une visite. A tâtons je

suis entré dans l’appartement de ma femme; à tâtons j’ai promené

librement ma main sur la gorge de la jeune fille… Et que diable! un

garçon n’a pas la poitrine faite comme ça!... Tu ris!—Oui, je ris parce

que… parce que je pense que madame… dans ce moment-là pouvoit sentir

votre main:... car elle étoit couchée là tout auprès, madame?—Oh!

madame étoit endormie: malheureusement le bruit l’a trop tôt

réveillée…—Ah! ah! de sorte que, tout au contraire, c’est à côté de

l’enfant, qui dormoit peut-être encore…—Qui dormoit, oui.—C’est à

côté d’elle que vous avez… embrassé votre femme?—Justement, ma reine.

Il n’étoit pas à présumer que je fusse venu là pour rien: c’eût été

d’ailleurs faire une espèce d’insulte à la marquise, que de m’en aller

sans avoir rempli le devoir conjugal!—Je suis pourtant bien étonnée que

madame vous ait permis cela dans un moment pareil. Vous conviendrez que

la décence…—La marquise, cette nuit-là, ne demandoit pas mieux, parce

que…

—Ma belle amie, je suis témoin qu’il ment.—Faublas! Faublas!

plaignez-moi!

—... La jalouse marquise, disoit M. de B…, quand je lui rendis mon

attention.—Il est vrai qu’elle est jalouse, cela fait trembler!...

Monsieur le marquis, voilà déjà deux bonnes preuves que c’étoit Mlle de

Faublas! Mais n’en auriez-vous pas encore quelque autre?—Assurément.

Celle-là, je ne m’en souvenois plus, c’est Mme de B… qui me l’a

rappelée: le lendemain, nous reconduisîmes la prétendue Mlle Duportail;

elle fut obligée de nous mener chez son père supposé; mais nous y

trouvâmes son véritable père qui la traita comme on traite une

demoiselle,... une demoiselle dont la conduite n’est pas tout à fait

bonne. Or, je le connois maintenant, ce baron de Faublas; j’ai eu deux

fois l’occasion d’examiner son caractère et sa physionomie: c’est un

homme vif, emporté, quelquefois brutal, un homme incapable de

ménagement! Si c’eût été le jeune homme que nous eussions ramené déguisé

de la sorte, il se fût écrié comme chez ce commissaire: «C’est mon

fils!»—Ainsi donc ce fut Mlle Duportail qui vint le soir en habit

d’amazone, et le lendemain…—Le lendemain? non; ce fut son frère.—Son

frère,... je le sais bien. Mais vous a-t-on dit pourquoi?—Parce que M.

de Rosambert le pressa de faire cette mauvaise plaisanterie, M. de

Rosambert avoit ses motifs: il étoit amoureux de ma femme, et, furieux

de n’essuyer que des mépris, il voulut se venger. Il envoya donc chez la

marquise le chevalier revêtu des habits de sa soeur, et, profitant de la

circonstance, il vint le soir faire une scène à ma femme, une scène

affreuse qui la pouvoit étrangement compromettre, une scène… Je ne me

souviens pas des détails, car, moi, je n’ai de la mémoire que pour les

physionomies. Mais la marquise m’a beaucoup aidé, et je me rappelois en

général que la scène étoit horrible… Ce procédé de Rosambert me paroît

infâme; aussi je ne verrai monsieur le comte de ma vie, ou si je le

vois… Tiens, Justine, sur un mot, je me sens disposé à me couper la

gorge avec lui.—Ne vous en avisez pas! vous feriez mourir votre amante

d’inquiétude!—Mon amante, c’est…?—C’est moi.—Bien! ma petite. Fort

bien, ce que tu dis là.—Monsieur le marquis, apprenez-moi donc aussi…

Pardon si je vous fais tant de questions. Vous devez sentir que je suis

enchantée de vous voir entièrement revenu sur le compte de madame, et

surtout sur le mien: car vous imaginiez que je vous faisois une foule de

mensonges!... Mlle de Faublas, que devint-elle?—Mlle de Faublas? elle

commença par se lier intimement avec M. de Rosambert, et puis avec

d’autres. Elle donna des rendez-vous à celui-ci, des rendez-vous à

celui-là, j’en suis sûr: j’ai trouvé une lettre qu’elle avoit laissée

dans un endroit fort suspect; et elle-même, la jeune personne! je l’ai

rencontrée en partie fine aux environs du bois de Boulogne. Il est

arrivé de tout cela ce qui arrive: un enfant.—Un enfant?—Un enfant,

j’en suis sûr encore. Je l’ai vue… grosse,... je l’ai vue grosse. La

taille déjà rondelette, et la physionomie d’une femme. Que diable! je

m’y connois! Elle se cachoit alors, sous le nom de Mme Ducange, dans un

hôtel du faubourg Saint-Honoré. Malgré ces précautions, le père n’a pu

ignorer plus longtemps les dérangemens de sa fille; il a assemblé les

parens. Les parens, pour sauver du moins l’honneur de la famille, ont

décidé qu’il falloit que le frère, de temps en temps, parût en public

avec des habits de femme, et qu’ils en prendroient occasion de répandre

partout que c’étoit le chevalier de Faublas, et non pas sa soeur, qui

avoit couru les bals sous divers travestissemens. M. Duportail a bien

voulu se prêter à cet arrangement. De cette manière, on a dépaysé les

médisans, excepté Rosambert et deux ou trois jeunes gens de par le

monde, à qui l’on ne persuadera jamais que la demoiselle étoit garçon.

Mais ce qu’il y a de vraiment affreux dans cette affaire, ajouta-t-il

d’un ton mystérieux, c’est qu’ils ont fait, je crois, avorter la jeune

personne, ou bien ce seroit donc quelque accident qui l’auroit fait

accoucher avant le terme. Au moins je sais qu’ils se sont hâtés de la

faire voir dans toutes les promenades. Le jour que je la rencontrai aux

Tuileries, elle étoit maigre, pâle, fatiguée!... Regarde pourtant

combien d’accidens se sont réunis pour mettre ce jour-là mes

connoissances physionomiques en défaut! Je trouve la demoiselle fort

changée; je lui fais tout bas mon compliment de condoléance. Le père,

qui est derrière moi, m’entend; désespéré de ce que je suis dans le

secret, il entre en fureur. Le jeune homme arrive; et, comme je vois

pour la première fois le frère à côté de la soeur, je suis frappé de

leur extrême ressemblance. Cependant le chevalier appelle le baron son

père. Le père crie que M. Duportail n’a pas d’enfans. M. Duportail me

fait le mensonge auquel il s’est engagé, il m’affirme que c’est le

chevalier qui a toujours mis le maudit habit d’amazone. Moi, tout

étourdi de tant de quiproquos, très chatouilleux sur l’honneur, je perds

la tête, je m’emporte, j’en crois leurs discours plus que mes yeux,

j’accuse ma femme, et, qui plus est, la science physionomique, de

m’avoir à la fois trompé! Je vais comme un enragé défier le chevalier,

qui n’a pas eu la marquise, puisqu’il la connoît à peine; qui ne l’a

point eue, qui ne l’aura jamais, ni lui, ni d’autres! Cependant le jeune

homme, intéressé à soutenir la querelle, qui devient celle de toute la

famille, ne s’explique point. Il accepte fièrement, et le lendemain…»

Le marquis ne cessa pas de parler; mais, ayant appris de lui ce que

j’étois si curieux de savoir, je cessai de l’écouter. Un intérêt plus

pressant me commandoit une occupation plus douce: Mme de B…, dans une

posture assez peu favorable à l’attaque, mais du moins incommode pour la

défense, retenue d’ailleurs par la crainte d’être entendue, n’osoit

risquer de grands mouvemens, et ne pouvoit opposer à mes efforts

rapidement multipliés qu’une bien courte résistance. Aussi, lorsque,

après quelques minutes, son mari, transporté d’aise, répéta: «Le

chevalier ne l’a jamais eue, et il ne l’aura jamais! ni lui, ni

d’autres!» quand il le répéta, peu s’en falloit que je ne l’eusse. La

marquise elle-même parut s’avouer ma prochaine victoire, puisqu’elle

prit le ton doucement suppliant d’une femme qui ne veut que retarder sa

défaite: «Un moment! dit-elle, mon ami, je ne vous demande qu’un

moment!... Faublas, je vous avois jugé capable de plus de

générosité!—Ma belle maman, c’est de l’héroïsme qu’il faudroit!—...

Cruel! me refuserez-vous un moment?... Faublas! mon ami! que je sache du

moins si le danger n’est point extrême… Voudriez-vous m’exposer?...

Que je sache s’ils ne peuvent pas au moindre bruit venir à nous… Où

sont-ils?—Ils soupent.—Assurez-vous-en.—Le moyen?—Regardez.—Par

où?—Mais par le trou de la serrure.—Cela n’est pas facile! je ne puis

me baisser.—Tâchez.—Ils sont à table.—Comment placés?—Justine en

face.—De cette armoire?—Oui.—Et le marquis?—Nous tourne le dos.»

A peine ai-je dit que, prompte comme l’éclair, la marquise, en se

dégageant de mes bras, pousse notre porte avec violence, se précipite

hors de l’armoire, s’élance vers la table, la renverse et… Je ne vois

plus rien, la porte a été rejetée sur moi, les bougies viennent de

s’éteindre; mais, tout stupéfait que je suis, comme il me reste encore

des oreilles, je puis entendre le bruit de cinq ou six soufflets très

lestement donnés. Je puis entendre Mme de B…, d’un ton ferme, parler

ainsi: «Il vous sied bien, petite créature que j’ai tirée de la lie du

peuple et de la misère, qui, sans moi, garderiez encore les troupeaux de

votre village, et que je puis d’un mot renvoyer sur votre fumier; il

vous sied bien d’oublier le profond respect que vous devez à votre

bienfaitrice, et de faire de sa conduite privée l’objet de vos secrets

entretiens, de votre impertinente curiosité, de vos insolentes

remarques. Je vous trouve surtout bien osée d’entraîner mon mari dans de

libertines orgies… Et vous, Monsieur, voilà donc le prix dont vous

payez mon attachement sans bornes! Je me doutois bien que quelque projet

de conquête vous conduisoit à Longchamps! je vous ai fait suivre, on

vous a vu… Je vous ai vu moi-même aller sans pudeur grossir le honteux

cortège d’une courtisane, et dans la foule de ses amans briguer

l’honneur du mouchoir! on vous a vu longtemps entretenir un jeune homme

à qui, par ménagement pour moi, vous ne deviez jamais parler en public

ni même en particulier! on vous a vu revenir consoler cette nymphe du

trop petit malheur que son impudence venoit de lui attirer, puis enfin

vous disposer à la ramener en triomphe chez elle!... Mademoiselle,

quiconque fait métier de se vendre au premier venu doit s’attendre à

n’avoir que des valets que le premier venu peut corrompre; j’ai fait

généreusement payer les vôtres; ils n’ont pas refusé d’indiquer votre

demeure, et c’est l’un d’eux qui m’a cachée dans cette chambre où je

tremblois,... Monsieur, de vous voir arriver bientôt avec votre amante.

Mais, quoi qu’il dût m’en coûter, j’avois cette fois bien résolu

d’acquérir enfin la preuve certaine de vos infidélités journalières; je

m’étois même promis de ne sortir de ma prison que pour surprendre au lit

mon indigne rivale et mon perfide époux. Je n’ai pas eu la patience

d’attendre si longtemps; vous m’en avez d’ailleurs épargné la peine; je

ne dois pas m’en étonner. Cette jolie personne est si digne de tous vos

empressemens!... Cependant rassurez-vous: je ne m’emporterai plus ni

contre vous, ni contre elle; déjà même je me repens des violences dont

un premier mouvement m’a tout à l’heure rendue coupable envers cette

fille. A l’avenir je saurai conserver en de pareilles rencontres plus de

tranquillité; ou plutôt cette scène, je vous le promets, sera la

dernière que se permettra la jalouse marquise; et, pour continuer à me

servir de vos expressions tout à fait obligeantes, _mes adorations ne

vous fatigueront plus_. Au reste, puisqu’à présent je n’ignore pas que

c’étoit le seul désir de ne point m’insulter qui vous déterminoit à

m’honorer quelquefois de ce qu’il vous plaît nommer le _devoir

conjugal_, je ne suis plus obligée de vous répéter complaisamment ce que

je vous ai dit mille fois avec trop de modération, que c’étoit la chose

du monde qui m’étoit la plus indifférente. Il est bon de vous déclarer

que je me suis vraiment immolée, chaque fois qu’il m’a fallu le remplir,

ce devoir; il est bon de vous déclarer qu’à compter de ce moment-ci je

m’en crois entièrement dispensée. Peu m’importe qu’un tyrannique usage

interdise au sexe le plus foible cette malheureuse et dernière ressource

contre les crimes du plus fort. Je ne reconnois de lois que celles qui

sont justes, et de lois justes que celles qui comportent l’égalité. Il

est trop affreux que les perfidies nombreuses de l’époux soient

applaudies, lorsqu’une seule foiblesse de l’épouse la déshonore! Il est

trop affreux que moi, qu’on eût condamnée à périr de douleur au fond de

quelque retraite ignominieuse, parce que j’aurois idolâtré l’amant le

plus digne de mon choix, on m’oblige à recevoir dans mes bras mon

indigne mari sortant des bras d’une prostituée! Je jure qu’il n’en sera

rien! Monsieur le marquis, souvenez-vous du jour que de vaines rumeurs

et vos odieux soupçons m’accusoient. Si je ne m’étois justifiée mal ou

bien; mal ou bien, répéta-t-elle avec beaucoup de force, si je ne

m’étois justifiée, si je n’étois parvenue à vous convaincre de mon

innocence, vous alliez user de vos droits, des droits du plus fort. Déjà

vous m’annonciez que nos noeuds étoient rompus, qu’une éternelle prison

m’alloit renfermer. Eh bien! Monsieur, alors comme aujourd’hui, vous

prononciez contre vous-même non pas l’arrêt de votre captivité, il n’y a

pas de couvens pour les hommes en pareil cas; mais l’arrêt de notre

séparation. Vous venez de le signer ici, tout à l’heure, sur le sofa de

Justine. Mme de B… vous le proteste, et Mme de B…, vous devez le

savoir, n’est pas femme à varier dans ses résolutions. Je vivrai

célibataire, mais je vivrai libre; je ne serai plus le bien, l’esclave,

le meuble de personne; je n’appartiendrai qu’à moi. Vous, cependant,

Monsieur le marquis, encore un peu plus heureux qu’auparavant, vous

aurez sans aucune contrainte cent maîtresses, si bon vous semble: toutes

les femmes à qui vous plairez! toutes les filles qui vous plairont!...

Excepté celle-ci pourtant. Je ne veux pas que celle-ci profite de vos

largesses, et c’est là mon unique vengeance. Je l’avertis que, s’il lui

arrive seulement une fois de vous recevoir chez elle, je la fais

impitoyablement enlever… Mademoiselle, je vous cause un tort que vous

croyez irréparable, n’est-ce pas? Mais consolez-vous, ajouta-t-elle d’un

ton qui dut faire sentir à Justine le véritable sens de cet équivoque

discours, soyez toujours charmante,... adroite,... fidèle,... d’autres

personnes plus riches ou plus généreuses vous dédommageront,... quant à

la fortune,... de la perte de monsieur le marquis. D’autres, croyez-moi,

vous récompenseront amplement de cet indispensable sacrifice…

Monsieur, je me flatte que vous voulez bien me donner la main pour

descendre et rentrer à l’hôtel avec moi.

—Oui, je vous comprends, Madame la marquise, s’écria Justine, qui,

revenant de conduire jusque dans son antichambre le marquis et sa femme,

se croyoit seule; je vous comprends, vous me dédommagerez de ce

sacrifice, à la bonne heure. Mes affaires n’en iront que mieux, parce

que je pourrai conserver M. de Valbrun.»

Pendant que Mme de Montdésir se parloit, je restois toujours dans cette

armoire, j’y restois confondu de tout ce qui venoit de se passer, de

tout ce que je venois d’entendre. Justine cependant se mit à rire de

toutes ses forces. «Ils sont loin, s’écria-t-elle, ne nous gênons

plus… J’étouffois… Ah! la bonne scène!... Quand verrai-je le

chevalier, pour lui raconter… Ah! la bonne scène!... Comment diable

aurois-je deviné que cette femme étoit ici,... dans cette armoire!...»

Elle l’ouvrit, et m’y trouva.

«Tiens! et l’autre aussi!... Mon Dieu! mon Dieu!... j’en suffoquerai!...

Elle me paroissoit bonne, cette scène! la voilà bien meilleure!... Quoi!

Monsieur le chevalier, vous en étiez?... quoi! nous faisions la partie

carrée? Le marquis ne m’aimoit que par représailles? En effet, depuis

une heure que vous êtes dans cette armoire, côte à côte, face à face!...

Monsieur le chevalier, vous l’avez eue? vous n’avez pas laissé échapper

une si belle occasion de reprendre vos droits?—Justine, ne m’en parle

pas: tu me vois encore étonné de sa présence d’esprit, de son heureuse

hardiesse! c’est par une ruse diabolique, une ruse de femme, qu’elle m’a

arraché la victoire, la victoire que je croyois sûre!—J’en suis

vraiment fâchée, c’eût été plus drôle. Pourtant ça ne l’est pas mal! moi

qui faisois causer ce mari comme si sa femme eût été à mille lieues de

nous! comme si j’avois deviné que vous, Monsieur de Faublas, vous en

étiez tout près! Savez-vous que je lui ai fait dire d’excellentes

choses! et ce n’est pas non plus trop mauvais, ce que je lui ai fait

faire,... là,... presque sous les yeux de sa femme,... une vengeance du

Ciel! car c’est aussi sous les yeux de son mari que la vertueuse dame

vous a jadis… idolâtré, comme tout à l’heure elle le donnoit si

plaisamment à comprendre au marquis! Ah! c’est une maîtresse femme! elle

lui a fait là de furieuses déclarations! il a entendu des vérités dures!

Le pauvre homme! elle ne lui a pas laissé le temps de se reconnoître. Je

voudrois que vous eussiez vu comme moi la figure qu’il faisoit: les

sourcils en l’air, la bouche béante, les yeux hébétés. Je gagerois qu’il

arrivera chez lui avant d’avoir retrouvé la force de répondre un mot…

Ce qui me fait dans tout ceci un sensible plaisir, ajouta Mme de

Montdésir en pesant dans chacune de ses mains une bourse pleine d’or,

c’est que je vais m’enrichir, si cela continue. Le mari me paye pour me

caresser, et la femme pour me battre.—Comment?—Oui! celle-là, je l’ai

gagnée sur mon sofa; celle-ci, c’est madame la marquise qui, tout à

l’heure, avant que les bougies fussent rallumées, me l’a donnée très

adroitement d’une main, tandis que, de l’autre, elle m’appliquoit sur la

joue ces petits soufflets qui m’ont fait plus de peur que de mal.

Monsieur le chevalier, si du moins votre comtesse payoit ainsi les coups

qu’elle donne!—Justine, ne me parlez jamais de la comtesse, et tâchez

plutôt, si vous voulez que nous soyons amis…—Je ferai pour cela tout

ce qui dépendra de moi, interrompit-elle en se jetant à mon col. Tenez!

en voulez-vous des preuves? restez ici. Aussi bien je ne devois pas

coucher seule cette nuit; et je croirai, sans compliment, avoir gagné

beaucoup au change.—Justine, je pense qu’ils sont maintenant assez loin

pour que je puisse descendre sans danger. Bonsoir.—Quoi! vraiment?

qu’est devenu l’amour que vous aviez pour moi?—Il y a plusieurs jours

qu’il est parti, cet amour-là, ma petite tâchez donc que ça

revienne quelque matin, dit-elle négligemment, en se regardant au

miroir; et, si cela revient, revenez avec, vous serez toujours bien

reçu… Mais, avant de partir, mangez du moins un morceau.—Un morceau?

il est vrai que je meurs de faim… Mais non, il est déjà trop tard: mon

père doit être dans l’inquiétude. Adieu, Madame de Montdésir.»

Dès que je parus à la porte de l’hôtel, le suisse cria: «Le voilà!—Le

voilà! cria Jasmin sur l’escalier.—N’est-il pas blessé? demanda le

baron, qui accourut vers moi.—Non, mon père. Vous m’avez donc vu dans

la foule avec le marquis de B…?—Eh! oui, je vous ai vu, j’ai fait de

vains efforts pour m’ouvrir un passage jusqu’à vous. Depuis trois

grandes heures que je suis revenu, je meurs d’inquiétude. Que vous

est-il donc arrivé? comment votre ennemi vous a-t-il si longtemps

retenu?—Le voici: quand nous avons pu nous dérober au brouhaha de la

multitude, nous étions tous deux fort échauffés…—Vous l’avez

tué?—Non, mon père; mais il m’a forcé…—Encore une fâcheuse affaire!

encore un duel!—Mais point du tout, mon père; écoutez donc la fin: il

m’a forcé de le suivre jusqu’à Saint-Cloud, chez un ami qu’il a dans cet

endroit-là, et d’y prendre des rafraîchissemens…—Des

rafraîchissemens?—Oui, mon père, M. de B… n’a qu’un chagrin, c’est de

m’avoir fait une mauvaise querelle, il ne s’en console pas; il m’en a

demandé vingt fois pardon; il m’aime, il vous honore; je suis chargé de

vous assurer de toute son estime.»

Mon père, à ces mots, essaya de garder son sérieux; mais, n’y pouvant

réussir, il me tourna le dos. Mme de Fonrose, qui n’avoit pas les mêmes

raisons de se contraindre, s’en donna de tout son coeur. Ses coups

d’oeil pourtant m’annoncèrent qu’elle comprenoit où j’avois été prendre

des rafraîchissemens. La baronne, quand elle eut bien ri, prit congé de

nous. «Je vous quitte de bonne heure, nous dit-elle, parce qu’il faut

demain me lever de grand matin pour aller au château de la petite

comtesse.»

Je ne sais pas si Mme de Fonrose fut plus matinale que Mme de B…; mais

avant sept heures un billet de Justine m’éveilla.

Monsieur le chevalier, _M. le vicomte de Florville est chez moi; je vous écris sous sa dictée. Il est très fâché que des soins plus pressans l’aient empêché de me dire hier, en votre présence même, ce qu’il pense de ma conduite envers madame la comtesse. Il faut qu’une fille de mon espèce ait vraiment perdu la tête, pour avoir eu l’insolente audace de faire un outrage public à une femme de son rang. Ma folle impudence auroit pu compromettre aussi M. de Florville, parce que, si vous le connoissiez moins, vous, Monsieur le chevalier, vous l’auriez peut-être soupçonné d’avoir eu quelque part à cet odieux procédé. Cependant monsieur le vicomte, quant à lui, me fait grâce; mais il doute que vous soyez disposé à la même indulgence pour moi, et il m’annonce que, si vous ne me pardonnez pas, la petite protection de M. de Valbrun et d’autres considérations, pourtant plus puissantes, ne m’empêcheront point d’aller coucher ce soir à… M. de Florville veut bien permettre que je n’aie pas l’humiliation d’écrire ce mot-là._ Je suis avec repentir, avec crainte, avec respect, etc. DE MONTDÉSIR.

Je fis la réponse suivante:

_Présente mes hommages respectueux à monsieur le vicomte, ma pauvre enfant, assure-le de toute ma reconnoissance; mais dis-lui bien qu’il s’inquiète mal à propos; que jamais il ne me pourroit venir à l’esprit qu’il fût capable d’employer des moyens comme ceux d’hier, et une fille telle que toi, pour chagriner madame la comtesse. Tu ne manqueras pas d’ajouter que je te pardonne, à la triple considération du coup de fouet, de la chute, et des soufflets d’hier. Et, sur tout cela, porte-toi bien, ma petite._ * * * * *

Cependant, au milieu des événemens extraordinaires qui sembloient tout

exprès se précipiter afin d’assurer ma convalescence en m’étourdissant

sur ma situation, un moment de repos me fut donné pour me recueillir, et

ce moment, ma Sophie l’occupa tout entier. Libre et tranquille,

j’appelai ma Sophie: «O mon épouse, non moins chérie et toujours plus

regrettée, quand viendras-tu par ta présence diminuer et détruire les

vives impressions que produisent sur l’esprit et dans le coeur de ton

jeune mari, trop foible contre tant d’épreuves, la tendresse et les

charmes de tes rivales? Mais que dis-je? de tes rivales? Sophie, tu n’en

as vraiment qu’une. Celle-là, je ne puis faire autrement que de

l’adorer! et du moins, du moins, je ne lui donnerai pas de compagnes.»

Mais que peut un mortel contre la destinée? Mon génie persécuteur, à

l’instant même où je formois les plus belles résolutions, se préparoit à

m’imposer la loi de plusieurs infidélités nouvelles, de plusieurs

infidélités dont on verra qu’il seroit trop injuste de m’imputer tout le

crime.

Mme de Fonrose, que je croyois déjà bien loin, vint à midi nous annoncer

qu’une indisposition légère l’ayant retenue à la ville, elle venoit

dîner avec nous; et tout de suite on fit la partie d’aller, en sortant

de table, se promener aux Tuileries; je refusai d’en être. Avant le

dîner, Mme de Fonrose, que mon père laissa quelques instans seule avec

moi, me dit: «Vous avez bien fait de ne pas vouloir venir avec nous.

Sautez de joie: ce soir, vous verrez Mme de Lignolle.—Il n’est pas

possible!—Écoutez, et remerciez votre amie. Ce matin, comme j’étois à

ma toilette, il m’est venu dans la tête une idée lumineuse. J’ai couru

chez la comtesse pour lui en faire part; mais, toujours trop prompte,

elle étoit déjà partie. Je me suis tout à coup rejetée sur la vieille

tante; j’ai dit à Mme d’Armincour que Mlle de Brumont, venant d’obtenir

seulement tout à l’heure l’inattendue permission d’aller au Gâtinois,

m’envoyoit prier madame la marquise de vouloir bien retarder son départ

de quelques heures, pour lui donner une place dans sa voiture.—Dans la

sienne! et pourquoi pas dans la vôtre?—Belle demande! parce que je me

sacrifie, moi; pour que vous puissiez aller à la campagne, il ne faut

pas que j’y aille. Après le concert, j’emmène votre père chez moi, et

j’ai, pour l’y retenir toute la nuit, un moyen que je vous laisserai

deviner, jeune homme! Le baron fera d’autant moins de difficulté

qu’étant instruit de l’éloignement de Mme de Lignolle, il ne pourra

m’alléguer le danger de vous laisser maître de vos actions. M. de

Belcour restera, je vous le promets; je m’engage même à le garder toute

la journée de demain. Demain, je ferai si bien qu’il ne rentrera qu’à

minuit. Arrangez-vous pour être, à tout hasard, de retour avant neuf

heures. Vous le pouvez: aussitôt après le dîner, que j’ai déjà demandé

qu’on voulût bien faire avancer, dès que votre père et moi serons

partis, Agathe va venir vous coiffer et vous habiller. Tout de suite,

dans une voiture de place, vous vous rendrez chez Mme d’Armincour… Ne

perdez pas son adresse…—Eh! ne craignez rien!—Il sera peut-être six

heures quand vous partirez. Vous arriverez encore assez tôt pour passer

une bonne nuit avec la comtesse. Le matin, vous serez à cette fête à

côté de Mme de Lignolle,... qui aura sans doute les yeux un peu battus,

et plus envie de dormir que de faire les honneurs de chez elle… Mais,

enfin, il n’y a pas de plaisir sans inconvénient; je vois d’ici que sa

petite figure pâlie, fatiguée, vous paroîtra plus intéressante; mais

patience! vous aussi, vous aurez votre châtiment, car un amant comme

Faublas a toujours faim. Monsieur, il faudra cependant laisser le grand

dîner. J’en suis au désespoir! A deux heures précises, en chaise de

poste… Chevalier, n’y manquez pas au moins! n’allez pas céder aux

sollicitations de votre étourdie maîtresse, la compromettre, me

désobliger, et vous enlever à jamais les seules ressources qui vous

restent dans la compassion d’une amie telle que moi, d’une amie…»

Mon père, qui rentroit, força la baronne à changer de conversation. Tout

se passa d’abord aussi heureusement que Mme de Fonrose me l’avoit

annoncé. Avant cinq heures, Faublas fut déguisé; à cinq heures précises,

Mlle de Brumont posoit à peine le bout de ses lèvres sur le menton

pointu de la vieille marquise, qui lui rendoit ce prétendu baiser avec

une lenteur vraiment désespérante, et en la poursuivant d’un regard

qu’une tendre curiosité sembloit animer. Mais, en revanche, Mlle de

Brumont donnoit une bonne et franche embrassade à certaine fille svelte,

mince, élancée, grandelette, et qui n’avoit sur ses joues de quinze ans

que les couleurs brillantes de la nature et de la pudeur.

«Madame la marquise, voilà une jolie personne!—C’est une cousine de

votre amie, Mlle de Mésanges. Je viens de l’aller prendre à son couvent

pour la mener à cette fête… A propos de fête, vous n’étiez donc pas

hier à Longchamps avec la comtesse?—Non, Madame… Mademoiselle est des

nôtres? tant mieux!...—Vous n’y avez pas été à Longchamps?—Non,

Madame… Je suis bien aise que mademoiselle vienne avec nous!—J’y ai

vu quelqu’un qui vous ressembloit beaucoup, reprit l’éternelle

bavarde.—Où cela, Madame?—A Longchamps.—Cela se peut bien… Voilà

une personne vraiment charmante… Mais c’est déjà une fille à

marier!—Nous y songeons, répliqua la douairière.—Et vous,

Mademoiselle? lui demandai-je.—Moi, répondit l’Agnès en baissant les

yeux et croisant, d’un air embarrassé, ses mains beaucoup plus bas que

sa poitrine, moi!... dame! ça ne me regarde pas. On m’a dit pourtant

qu’on me le diroit; et c’est que j’ai bien prié qu’on m’avertît quand il

seroit temps.—Oui, oui, s’écria la marquise, nous vous avertirons.

Tenez! c’est Mlle de Brumont qui vous parlera… La veille vous lui

parlerez, n’est-ce pas? Je ne veux point qu’il lui arrive le même

malheur qu’à ma pauvre petite nièce… Il pourroit bien lui arriver! En

vérité,... ça ne sait rien non plus, ajouta-t-elle tout bas, rien! mais

c’est vous que je charge de la mettre au fait.—Avec bien du

plaisir.—Pas à présent, pourtant… Mais, quand le moment sera venu, je

vous supplie d’y mettre tout votre talent.—Madame la marquise peut

compter sur moi.—Oui, je me doute bien que je vous trouverai toujours

disposée à me rendre de pareils services… Je ne connois pas de fille

plus obligeante que vous.»

Nous partîmes, et, comme nous montions en voiture, je ne pus m’empêcher

de faire cette remarque que Mlle de Mésanges avoit la jambe fine et le

pied très petit.

Et, comme nous faisions route, je ne pus m’empêcher d’entrevoir

quelquefois, à travers une gaze infidèle, quelque chose de fort joli; je

ne pus m’empêcher de me dire tout bas que celui-là seroit un fortuné

mortel, qui, le premier, verroit ce sein naissant palpiter de plaisir.

Mais ce fut avec un vrai chagrin que je fis bientôt une autre

découverte: c’est qu’il y avoit sur la figure de la jeune personne je ne

sais quoi de moins piquant que la pudeur aimable, de plus niais que la

simple ingénuité, je ne sais quoi qui sembloit m’avertir que l’amour,

ordinairement si prompt à former les filles, donneroit difficilement de

l’esprit à celle-là.

Au reste, soit instinct, soit sympathie, Mlle de Mésanges paroissoit

avoir déjà beaucoup d’amitié pour moi quand nous arrivâmes au château.

Tout le monde y dormoit; une seule femme de chambre veilloit encore pour

madame la marquise et sa jeune parente. La comtesse avoit eu soin de

réserver à ses plus chers convives son propre appartement. Sa tante

devoit occuper son lit; elle en avoit fait dresser un autre pour sa

petite cousine dans le cabinet voisin, ce cabinet à porte vitrée où le

lecteur se souviendra que j’ai promis de le ramener plus d’une fois.

Quant à Mlle de Brumont, comme elle n’étoit pas attendue, il n’y avoit

point au château de quoi la loger. Pas une chambre, pas un lit, ne

restoient vides. Tous les ans, à l’époque de cette fête ordinairement

brillante, la marquise recevoit chez elle sa famille entière; et cette

fois, comme il arrive trop souvent à la campagne, beaucoup d’amis qu’on

n’avoit pas priés étoient venus le soir, amenant encore avec eux leurs

amis.

Mon premier mot fut qu’on éveillât la comtesse. La vieille marquise se

fâcha presque: il n’étoit pas délicat de demander qu’on troublât le

repos de son enfant; des jeunesses pouvoient bien coucher ensemble, et

ne mourroient pas pour une mauvaise nuit! La jeune fille me regarda d’un

air boudeur: j’étois une méchante de vouloir qu’on éveillât sa cousine;

ne seroit-il pas plus divertissant de causer ensemble toute la nuit que

d’aller chacune de son côté dormir dans un lit?

O mon Éléonore! je te donne ma parole d’honneur que, malgré la _mauvaise

nuit_ dont la tante me menaçoit, malgré l’intéressante conversation que

me faisoit espérer ta cousine, j’insistai pour aller à toi. Mais la

marquise, alors prenant de l’humeur, défendit absolument à la femme de

chambre de m’indiquer ton appartement, et lui donna tout d’un coup

l’ordre effrayant de nous déshabiller toutes trois.

Pouvois-je, je te le demande, aller dans les nombreux corridors de ce

vaste château, cherchant de porte en porte la maîtresse du lieu,

réveiller à deux heures du matin toute la compagnie? Remarque d’ailleurs

que la trop habile domestique dépouilloit déjà ta vieille tante de tous

les attirails de sa toilette, et ne pouvoit tarder de venir à moi. Sous

quel prétexte cependant refuser bientôt ses très dangereux services?

Conviens donc, mon Éléonore, conviens de bonne grâce qu’il me fallut

sur-le-champ prendre le parti de la résignation.

Je me déshabillai vite, et je courus au cabinet, et j’avois déjà le pied

dans le très petit lit où les demoiselles de Mésanges et de Brumont

auroient sans doute bien de la peine à pouvoir se tenir toute la nuit

l’une à côté de l’autre.

Mais, ô Ciel! quel coup de foudre vint m’atterrer! la maudite vieille

s’est ravisée. Apparemment qu’en se rappelant le talent qu’elle me

connoît de tout expliquer, elle a craint que je n’en fisse avec son

Agnès un usage prématuré. «Non, non, me crie-t-elle de sa voix cassée,

qui me paroît en ce moment vingt fois plus rauque, réflexion faite,

c’est avec moi que vous coucherez.» Chacun devine comme à cette

proposition je me récriai; mais je ne dois cacher à personne que la

jeune fille en fut autant que moi révoltée. «Quoi! ma bonne cousine, de

peur que nous ne soyons un peu gênées, vous vous exposeriez à passer une

mauvaise nuit?—Ne crains pas cela, ma petite Mésanges, tu sais que j’ai

le sommeil excellent, rien ne m’empêche de dormir.—Quoi! Madame la

marquise, vous auriez pour moi cette excessive bonté de permettre que je

vous… incommode?—Point du tout, mon ange! vous ne m’incommoderez

point du tout!... je remarque que ce lit est fort grand. Nous y serons à

merveille, vous verrez!» C’étoit là justement ce que je ne me souciois

pas de voir; je tentai de recommencer mes représentations caressantes:

un je le veux très absolu me ferma la bouche.

Et maintenant, plus vite encore et plus cruellement que tout à l’heure,

il fallut m’immoler. J’étois en chemise! Si pourtant vous n’apercevez

pas du premier coup d’oeil ce qui me gênoit beaucoup, si je suis obligé

de vous montrer dans toute son étendue l’embarras extrême où je me

trouvois, comment ferai-je pour ne pas violer un peu l’austère pudeur?

Lecteurs qui manquez de pénétration, ayez du moins de l’indulgence. Qui

de vous, étant à ma place, auroit pu suffisamment couvrir avec ses deux

mains seulement, en étendant l’une sur sa poitrine et jetant l’autre

ailleurs, auroit pu suffisamment couvrir la partie foible où il y avoit

quelque chose de moins, la partie forte où il se trouvoit quelque chose

de trop; quelque chose que, dans le voisinage de Mlle de Mésanges, il

m’étoit impossible de contenir, et qui de momens en momens devenoit plus

difficile à cacher3? Mlle de Brumont, pour dérober Faublas à tous les

yeux, n’eut donc, en sa mésaventure, pas de parti moins mauvais à

prendre que celui d’une prompte obéissance. Il fallut que, sans

délibérer, elle quittât l’étroite couche d’une fille novice pour se

précipiter dans le grand lit, où vint bientôt à ses côtés

voluptueusement s’étendre un tendron de près de soixante ans!

[3] Elle échappa, rompit le fil d’un coup, Comme un coursier qui romproit son licou. (Le conte des Lunettes.) O mon bon La Fontaine! je ne suis pas aussi polisson que toi.

Ah! plaignez-le, Faublas! plaignez-le! Jamais situation ne fut pour lui

plus chagrinante. Oui, dans ce même lit, il n’y a pas quinze jours, je

souffrois moins lorsque, indigne de la tendresse de deux amantes, je me

sentois, sous les yeux de mon Éléonore et de la marquise, prêt à mourir

de ma foiblesse extrême. Et c’est aujourd’hui l’excès de ma force qui

cause mes craintes et fait mon supplice! Quoi donc! une sexagénaire, par

la seule raison qu’elle est femme, peut-elle allumer dans mon sein ces

feux dévorans?... Mais n’est-ce pas plutôt, n’est-ce pas qu’à travers

une cloison trop mince les nubiles attraits de cette enfant me font

éprouver encore leur brûlante influence?

«Approchez-vous, mignonne, approchez-vous, me disoit tendrement ma

compagne.—Non, Madame la marquise, non, je vous gênerois.—Vous ne me

gênerez pas, mon coeur, je n’ai jamais trop chaud dans mon lit.—Moi,

Madame, la chaleur m’incommode.—Cela, par exemple, je le crois très

possible! à votre âge j’étois tout de même…—Oui, sans doute. J’ai

l’honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.—J’étois

tout de même; et, lorsque M. d’Armincour vouloit faire lit à part, il me

rendoit service.—Fort bien. Madame la marquise, je vous souhaite une

bonne nuit.—Il me rendoit service de s’en aller;... quand il avoit fait

son devoir, bien entendu;... et je lui rends justice, dans sa jeunesse

il ne se faisoit pas tirer l’oreille. Oh! ce n’étoit pas un M. de

Lignolle!—Je vous en fais mon compliment… Je crois qu’il est tard,

Madame la marquise?—Pas trop… Approchez donc, ma petite, je ne vous

entends pas… Est-ce que vous me tournez le dos?—Oui, parce que…

parce que je ne peux dormir que sur le côté gauche.—Le côté du coeur!

voilà qui est singulier! cela doit gêner la circulation.—Vraiment oui;

mais l’habitude.—L’habitude, mon ange? vous avez raison! Tenez, moi,

depuis que je suis mariée… Il y a déjà longtemps…—Oui.—J’ai

contracté celle de m’étendre toujours ainsi,... sur le dos,... et je

n’ai pas pu la perdre.—C’est peut-être tant mieux pour vous, car la

posture est bonne… Madame la marquise, j’ai l’honneur de vous

souhaiter le bonsoir.—Vous avez donc bien envie de dormir?—Je vous en

réponds!—Eh bien! allons, mon coeur,... ne vous gênez pas, il y a de la

place… Mais où est-elle donc? tout à fait sur le bord du lit?»

Elle fit un grand mouvement: si ma main n’avoit pas arrêté la sienne,

bon Dieu! qu’auroit-elle senti!

«Ah! Madame, ne me touchez pas! vous me feriez sauter au ciel là!

mon poulet, ne sautez pas du lit; je voulois seulement savoir où vous

étiez… Remettez-vous, remettez-vous donc!... mais à votre aise… Vous

êtes donc bien chatouilleuse, mon petit coeur?—Prodigieusement!... Une

bonne nuit, Madame la marquise.—Et moi aussi. Je ne sais pas si c’est

encore une habitude,... dites.—Je ne crois pas.—Mais, ma petite, ne

restez donc pas tout à fait sur le bord,... vous tomberez!—Non.—D’où

vient cet entêtement? pourquoi ne pas s’approcher? il y a plus d’espace

qu’il n’en faut.—C’est que… je… ne puis rien toucher! si par hasard

je rencontrois seulement le bout de votre doigt,... je me trouverois

mal.—Diable! c’est une maladie, ça! comment ferez-vous donc quand vous

serez mariée?—Je ne me marierai pas. J’ai l’honneur de vous souhaiter

le bonsoir, Madame la marquise.—Et comment auriez-vous pu rester sur ce

lit de sangle, à côté de la petite Mésanges?—Vous avez raison, il m’eût

été impossible d’y tenir! Madame la marquise, je vous souhaite une bonne

nuit.—Quelle heure peut-il être?—Je ne sais pas. Madame, mais je vous

souhaite une bonne nuit.»

Enfin la bavarde voulut bien se décider à me faire entendre à son tour

le bonsoir si vivement sollicité; mais ce bonsoir, applaudis-toi,

Faublas! ce bonsoir, tu n’étois pas le seul qui le désirasses.

Dès que la marquise se fut mise à ronfler, car il y avoit encore dans la

compagnie de ma charmante coucheuse ce petit agrément qu’on l’entendoit

ronfler comme un homme; quand donc elle se fut mise à ronfler, il me

sembla qu’à voix basse on m’envoyoit ce doux appel: «Ma bonne amie!» Je

crus que c’étoit un jeu de mon imagination frappée, cependant je levai

la tête et me tins à l’affût du moindre bruit; un second Ma bonne amie

vint le moment d’après caresser mon oreille. «Ma bonne amie, vous-même!

de quoi s’agit-il?—Est-ce que vous pouvez dormir, vous?—Non, en

vérité! je ne le peux pas.—Ni moi non plus, ma bonne amie; pourquoi

cela?—Pourquoi?... parce que, ma bonne amie, comme vous le disiez si

bien tout à l’heure, il seroit plus divertissant de causer

ensemble.—Puisque vous le croyez ainsi, venez donc.—De tout mon coeur;

mais la marquise?...—Ma cousine? oh! quand elle ronfle, c’est signe

qu’elle dort.—Je vous crois.—Et elle dort tout de bon, lorsqu’elle

dort. Allez, ma bonne amie, vous ne risquez rien. Venez.—Ah! comme je

vous le dis: de tout mon coeur, ma bonne amie… Mais vous êtes

enfermée toujours on m’enferme, moi! sans cela j’aurois

peur!—Et comment voulez-vous donc que j’entre?—Dame! ce n’est pas moi

qui me suis enfermée.—Je ne dis pas que ce soit vous.—Ce n’est pas

moi, parce que je ne m’aperçois pas du tout que vous me fassiez peur,

vous, ma bonne amie.—Ma bonne amie, vous êtes bien bonne. Cependant je

suis à votre porte, un peu légèrement vêtue pour faire la

conversation.—Ah! mais c’est madame la marquise qui m’a enfermée.—Cela

n’empêche pas que je ne commence à me refroidir beaucoup.—Ah! mais

c’est qu’elle a mis la clef dans sa poche, madame la marquise.—Après?

je ne l’ai pas, moi, sa poche.—Ma bonne amie, vous pouvez la trouver à

tâtons.—A tâtons! ma bonne amie, je vais la chercher.—Oui, ma bonne

amie, presque au pied de son lit, sur le second fauteuil à gauche, c’est

là que je l’ai vue poser sa poche.—Eh! que ne disiez-vous cela tout de

suite, ma bonne amie?»

Sans faire le moindre bruit, je trouvai le fauteuil, la poche, la clef,

la serrure. Je trouvai ma bonne amie qui me reçut dans son lit pour

causer, ma bonne amie qui, pour me réchauffer, se jeta dans mes bras et

me serra de tout son corps. L’aimable enfant!

Vous, cependant, déesse de mon histoire et de toutes les histoires du

monde, vous qui n’avez pas dédaigné de prendre ma plume quand il a fallu

décemment raconter les croustilleux débats de la nièce et de la tante,

les questions délicates multipliées par celle-ci, les amoureuses

instructions à celle-là prodiguées; ô Clio! digne Clio, venez! venez

peindre aujourd’hui l’étonnement de la cousine, ses premières

inquiétudes et ses douces erreurs. Venez peindre encore autre chose!

venez! le récit qui me reste à faire est peut-être plus surprenant et

plus difficile qu’aucun de ceux dont je n’ai pu jusqu’à présent me

dispenser d’entretenir la curiosité publique.

Depuis quelques minutes nous causions fort amicalement et je commençois

à me réchauffer. Un tiers qui vint se mêler de la conversation la

troubla. Sa brusque arrivée fit faire à Mlle de Mésanges un

haut-le-corps en arrière. «Ma bonne amie, qu’avez-vous donc qui vous

effraye?—Eh mais, vos deux mains sont là sur mon col,... et pourtant

j’ai senti… j’ai senti comme si vous me touchiez encore

quelque part!—Cela vous étonne? c’est que je suis… bonne à

marier—...—...—...—Ma bonne amie, que voulez-vous que je vous

dise?... vous a manqué jusqu’à présent parce que vous étiez encore trop

petite fille.—Ah!—...—...—...—... Puisque cela doit être ainsi,

répliqua notre Agnès, madame la marquise n’a pas besoin de m’avertir: un

si grand changement ne m’arrivera pas sans que je m’en aperçoive… Oui,

Continuer : partie 3 sur 8