Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 1 (of 2) / Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple

XVII Gustave A Sigismond.

XVII

 

GUSTAVE A SIGISMOND.

 

A Pinsk.

 

Ce matin j'ai reçu la visite du nonce de Mazovie et jamais je ne fus plus surpris.

Il avait l'air un peu défait. Je lui demandai des nouvelles de sa santé.

 

—Je me porte aussi bien, répondit-il, qu'on peut l'espérer,

d'un homme dans mon état. Vous voyez qu'il ne me reste

qu'une légère roideur. (En même temps il remuait son bras). Il

faut en convenir, j'en ai été quitte à assez bon marché.

—J'en suis charmé; mais je l'aurais été bien davantage, que

vous ne vous fussiez point mis dans ce cas.

—Ma foi, c'est votre faute.

—Comment cela, je vous prie?

—Le voici. Ne vous rappelez-vous pas d'avoir passé la

soirée, il y a deux mois environ, chez le prince Toninski?

—Oui.

—Ne vous rappelez-vous pas d'y avoir fait à la princesse

l'éloge de la fille du comte Sobieski?

—Oui.

—Hé bien! dans la chambre voisine il y avait un jeune

homme un peu incommodé, et ce jeune homme c'était moi.

—Fort bien.

—De mon lit j'écoutais votre conversation, et je n'en perdis

pas un mot. Tout ce que vous racontâtes des charmes et des

vertus de votre amante, alluma dans mon cœur un ardent désir

de la voir. J'en cherchai l'occasion, qui se présenta bientôt dans

la fête où nous fîmes connaissance. Au portrait que vous aviez

fait de Lucile, je la distinguai entre ses compagnes; et, à vous

dire vrai, je trouvai bien faible votre pinceau. Quelle figure

intéressante! disais-je en l'admirant. Quelle élégante taille! Quel

air noble! Quel teint de lis et de roses! Que de douceur dans les

traits! Que de tendresse dans le regard! Que de finesse dans le

sourire! Que de grâce dans les manières! Que de modestie

dans le maintien! Je la considérais avec volupté et cherchais à

démêler dans ses traits tout ce que je savais qu'elle devait avoir

dans l'âme. Tandis que vous étiez à vous amuser auprès d'une

coquette, Lucile alla se mettre dans un coin: je saisis ce

moment pour lier conversation avec elle. Je l'abordai. Durant

notre entretien, j'admirai la vivacité, la finesse, l'aménité de son

esprit; je crus voir dans sa personne tout ce qui peut rendre

heureux un homme délicat et sensible. A ses côtés, je sentis

mon cœur plus puissamment attiré vers elle. Mon amour se

développa même avec tant de rapidité et de violence, que

j'oubliai un instant qu'elle avait un amant, et ne songeai plus

qu'à me féliciter de cette inclination vertueuse. Mon illusion ne

fut pas de longue durée. Mais comme nous sommes tous portés

naturellement à nous flatter, soit folie, soit orgueil, je ne

désespérais pas de vous supplanter. Je sentais bien que la

chose n'était pas facile. Pour y réussir, il fallait faire ma cour,

gagner la confiance, et devenir ami avant de prétendre au titre

d'amant. C'eût été sans doute le parti le plus sage; mais ce

n'était pas celui dont s'accommodait le mieux mon cœur

impatient: je voulais aller vite en besogne. N'osant lui faire de

bouche l'aveu du choix de mon cœur, je remis ce soin à ma

plume: je lui offris ma main, et j'en reçus la réponse que je vous

ai communiquée. La lettre de Lucile m'alarma. Cependant,

quoique je visse bien que je ne devais pas compter sur un

retour de tendresse, son refus ne fit qu'irriter mon amour, et

égarer ma raison; en proie à ce délire, je ne songeai plus qu'aux

moyens de la posséder à quelque prix que ce fût. Néanmoins la

réflexion me revint pour un moment, et je raisonnais ainsi: Quoi,

son cœur n'est plus libre? Irai-je donc épouser une femme qui

ne m'aime point? Non, non, le souvenir de celui qu'elle aime la

poursuivrait dans mes bras et ses froides caresses feraient mon

supplice. Mais aussi renoncer à elle! mon cœur n'était pas

capable de ce douloureux sacrifice. Quel parti prendre? Tandis

que j'étais en suspens, un rayon d'espérance vint luire dans

mon âme. Peut-être, me disais-je, son penchant pour mon rival

n'est-il pas bien fort. Une fois à moi, son inclination changera.

Les soins que je prendrai de lui plaire la forceront de m'estimer;

puis je gagnerai sa confiance, son amitié; et quand on vit

ensemble, de l'amitié à l'amour il n'y a pas bien loin. Je formai

donc le projet de l'enlever, résolu d'y périr ou d'y parvenir. Vous

savez le succès de cette téméraire entreprise. Que tout soit

oublié, ajouta-t-il en me tendant la main; je ne veux plus troubler

vos amours: j'étais votre rival, je serai votre ami.

—J'accepte votre amitié pourvu qu'elle soit sincère, et que

l'offre que vous m'en faites ne soit pas un artifice pour vous

ménager la facilité d'en venir à vos fins. Et aussi y aurait-il peu à

gagner de troubler mon bonheur: souvenez-vous qu'on ne

m'enlèvera Lucile qu'avec la vie.

—Je m'offenserais de vos soupçons injurieux, si je ne vous

avais donné raison de vous plaindre de moi; mais souvenez-

vous, de votre côté, que jamais mon cœur ne connut la

dissimulation ni les vils détours. La faiblesse où me jette la perte

de mon sang avait presqu'éteint ma passion pour votre

maîtresse. Pendant ces moments de calme, j'ai fait des

réflexions bien propres à m'en guérir entièrement. A présent j'ai

l'âme tranquille: pour preuve de ma sincérité, je renonce

dorénavant à voir votre amante.

Puisque vous êtes si fort de bonne foi, je rougirais d'être

moins généreux que vous. Non-seulement je n'exige pas que

vous renonciez à voir Lucile, mais je vous demande le plaisir

d'accepter ma soupe demain; vous dînerez avec elle. Lucile

vous pardonnera aisément d'avoir voulu me l'enlever, en

considération des motifs qui vous y ont porté, quoiqu'elle eût été

au désespoir si vous aviez réussi; et vous ne serez fâchés ni

l'un ni l'autre, je pense, de vous connaître un peu mieux.

Après quelques compliments de part et d'autre, il prit congé.

Que te dirai-je? Autant que j'en puis juger par cet échantillon, il me paraît que ce jeune homme a reçu de la nature une âme susceptible des plus vives passions, jointe à un caractère fort élevé. Il s'abandonne à la fougue des désirs; mais il n'est pas toujours sourd à la voix de la raison: il connaît le devoir et sait y sacrifier.

De Varsovie, le 11 août 1769.