Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 2 (of 2) Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple
Chapitre LII
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Lundi dernier je mis à exécution mon projet. J’abandonnai les confédérés, et partis seul avec mon domestique de Tarnopol, laissant notre troupe sous les ordres du régimentaire Baluski selon le désir de son père.
Comme rien ne m’appelle à Varsovie, je vais chercher un asile chez un oncle qui a ses terres près Radom et à peu de distance du château où le comte Sobieski doit s’être retiré. Tu vois, cher Panin, que c’est dans la vue d’être à portée de Lucile.
Il vient de m’arriver une singulière aventure et trop singulière pour ne pas t’en faire part. Je m’amuserai chaque soir à t’en donner un précis en attendant que j’arrive à bon port.
Sur la route de Buck à Betz est un lieu solitaire dont l’aspect sauvage inspire une noire mélancolie.
Ce spectacle s’accordait assez bien avec l’état de mon coeur: je me plaisais à le contempler.
En promenant mes regards autour de moi, j’aperçus au pied d’un roc un homme assez mal vêtu et à l’orientale qui trempait une pièce de pain dans l’onde claire.
Pressé moi-même par la faim, je m’approche et lui demande de m’en vendre un morceau. Il partage avec moi et me refuse la pièce que je lui présentais.
—Gardez votre argent, me répondit-il d’un ton sec en français; vous
vous méprenez.
Et il repoussait ma main, en me jetant un regard fier.
Je l’examinai d’un air surpris. Il avait l’air vif, mais hagard, de courtes moustaches noires, la voix forte, et je ne sais quoi d’heureux dans la physionomie, et de peu commun sous son habit.
Son air mélancolique me charmait. Je mis pied à terre, et lui demandai permission de prendre mon frugal repas auprès de lui. A l’instant il se retira et me fit place.
A peine fus-je assis, qu’il m’apostropha par ces mots:
«Vous voilà donc aussi précipité dans l’infortune, s’il faut en juger
à votre air. Dans les jours de votre prospérité, vous auriez été
l’objet de mon indignation: maintenant vous n’êtes plus que celui de
ma pitié.»
—Vous avez raison, lui dis-je, d’être indisposé contre les grands;
cette inégalité de condition est presque toujours injuste. Je rougis
pour la fortune d’avoir si mal distribué ses dons.
Mais craignant que la conversation ne dégénérât en personnalités ou ne finît trop tôt, je me mis à lui demander des nouvelles de la guerre. Notre entretien fut aussi long qu’intéressant. Le voici en dialogue et je parierais bien que tu seras toujours de son avis.
MOI.
Ami, que dit-on de la guerre dans les quartiers d’où vous venez? Voilà
que les armes russes se distinguent toujours contre celles des
Ottomans.
LUI.
Cela doit peu vous surprendre. Si le Turc sentait ses forces et qu’il
voulût en tirer parti, il ferait bientôt la loi à la Czarine: mais de
quelque façon que les affaires tournent, il serait encore moins
affaibli par ses défaites, que son ennemi par ses victoires.
MOI.
Vous ignorez peut-être que la Russie a de grandes ressources.
LUI.
J’ignore en quoi elles consistent, d’abord elle est mal peuplée, et
seulement d’esclaves. Quelques pelleteries, du bois de construction,
du cuivre, du nitre; voilà ses seules branches de commerce; et elle
manque de plusieurs denrées de première nécessité. Pendant sept mois,
la terre y est presque partout couverte de neige, de glace, de frimas,
et lorsqu’elle n’est pas engourdie par le froid, elle ne s’y pare
jamais ni des fleurs du printemps, ni des fruits de l’automne.
MOI.
Il faut pourtant de grands trésors pour soutenir une guerre aussi
dispendieuse, pour envoyer contre l’ennemi des armées par mer et par
terre.
LUI.
A la Czarine moins qu’à tout autre prince: ses sujets sont forts et
endurcis, ils résistent aux fatigues et supportent patiemment la faim;
car par un heureux préjugé, lorsque les vivres manquent à l’armée (ce
qui n’est pas fort rare), jamais on n’y voit de révoltes; un prêtre
fait entendre aux soldats que s’ils perdent quelques repas sur la
terre pour le salut de leur pays, ils retrouveront en récompense de
bonnes tables dans le ciel; et les bonnes gens prennent patience. Avec
cela, les finances de l’impératrice se trouvent courtes assez souvent,
mais elle ne manque pas d’industrie pour dérober au monde la
connaissance de ce fatal secret.
S’il faut en croire quelques officiers étrangers, faits prisonniers à
la dernière bataille de Derasnia, ses ministres en Angleterre et en
Hollande font sonner bien haut ses victoires, tandis que ses agents
cherchent à négocier ses lauriers, c’est-à-dire à faire de gros
emprunts.
Ce n’est pas tout. Dans le temps même que ses affaires allaient le
plus mal en Turquie, on dit qu’elle donnait dans l’étranger de grosses
commissions en bijoux, statues, tableaux de prix; et ses
commissionnaires n’avaient certainement pas ordre de tenir leurs
commissions secrètes. Néanmoins quoiqu’elle s’efforçât ainsi de jeter
de la poudre aux jeux, sans la sottise des Ottomans, sa misère eût
paru dans tout son jour.
MOI.
Avouez du moins que si elle n’est pas fort riche, elle mérite de
l’être. Elle a naturellement l’âme droite, bienfaisante, élevée,
magnanime; toute l’Europe admire ses belles qualités et ses rares
vertus.
LUI.
Apparemment les rares vertus qui lui ont mis la couronne sur la tête!
MOI.
Voilà, j’en conviens, une tache dans un beau tableau, sur laquelle il
faut passer l’éponge. Mais convenez aussi qu’une fois sur le trône
elle l’a occupé dignement?
LUI.
Je ne vois pas qu’elle ait rien fait digne de l’immortaliser.
MOI.
Quoi ses victoires sur les Turcs?
LUI.
Elle n’y a pas plus contribué que vous ou moi. C’est la supériorité de
la discipline militaire européenne sur l’asiatique, qui a assuré
quelques succès à ses armes; et elle n’a d’autre part à ces
événements, sinon qu’ils sont arrivés sous son règne.
MOI.
Mais que direz-vous des soins qu’elle prend de faire fleurir dans ses
États le commerce, les arts, les sciences; de civiliser ses peuples,
de les éclairer et de leur procurer l’abondance, après leur avoir
rendu la liberté? Ses vues ne sont-elles pas grandes, et ses talents
bien proportionnés à sa place?
LUI.
Il est vrai que, par une suite de la vanité et de l’instinct imitatif
naturel à son sexe, elle a fait quelques petites entreprises, mais qui
ne sont d’aucune conséquence pour la félicité publique.
Par exemple, elle a établi une école de littérature française pour une
centaine de jeunes gens qui tiennent à la cour; mais a-t-elle établi
des écoles publiques où l’on enseigne la crainte des Dieux, les droits
de l’humanité, l’amour de la patrie?
Elle a encouragé quelques arts de luxe et un peu animé le commerce:
mais a-t-elle aboli les impôts onéreux et laissé aux laboureurs les
moyens de mieux cultiver leurs terres? Loin d’avoir cherché à enrichir
ses États, elle n’a travaillé qu’à les ruiner en dépeuplant la
campagne de cultivateurs par des enrôlements forcés, et en arrachant à
ceux qui restaient les minces fruits de leur travail pour des desseins
pleins de faste et d’ambition.
Elle a fait fondre un nouveau code; mais a-t-elle songé à faire
triompher les lois? N’est-elle pas toujours toute puissante contre
elles? Et ce nouveau code, est-il même fondé sur l’équité? La peine y
est-elle proportionnée à l’offense? Des supplices affreux n’y sont-ils
pas toujours la punition des moindres fautes? A-t-elle fait des
réglements pour épurer les moeurs, prévenir les crimes, protéger le
faible contre le fort? A-t-elle établi des tribunaux pour faire
observer les lois et défendre les particuliers contre les attentats du
gouvernement?
Elle a affranchi ses sujets du joug des nobles; mais ce n’est que pour
augmenter son propre empire. Ne sont-ils pas toujours ses esclaves? Ne
les pousse-t-elle pas toujours par la terreur? Ne leur empêche-t-elle
pas toujours de respirer librement? Le glaive n’est-il pas toujours
levé sur la tête des indiscrets? Au lieu de servir par sa sagesse à la
félicité de ses peuples, ne les fait-elle pas toujours servir, par
leur misère, à sa cupidité et à son orgueil? Sont-ce donc là ces hauts
faits, ces actions héroïques qu’il faut admirer en extase?
Vous parliez de ses talents: ils sont assortis à ses vertus. Si elle
avait quelque génie, elle aurait jeté un coup-d’oeil sur ses vastes
États; et sans s’amuser ainsi puérilement à faire de petites réformes
pour tirer parti des stériles provinces du Nord, qu’il faudrait
abandonner, elle aurait travaillé à faire valoir les riches provinces
du Sud, si longtemps couvertes de ronces et d’épines. A la place d’un
pays ingrat, sous un ciel de fer, sans cesse battu des noirs aquilons,
et peuplé de tristes, de misérables, de stupides habitants; elle
aurait sous un ciel doux, de belles régions couvertes de fleurs et de
fruits, et habitées par des peuples gais, riches, intelligents. La
nature lui ouvrirait de nouvelles sources de puissance et de richesse.
Elle serait le créateur d’un nouveau peuple au lieu d’être le tyran de
ses anciens sujets.
Je n’aime point, continuat-il, à me livrer à une critique
présomptueuse; mais je n’aime pas non plus entendre des éloges
déplacés.
On la flatte, on fait semblant de l’adorer, on tremble au moindre de
ses regards; voilà ses priviléges: voici ses titres à l’estime
publique: un désir sans bornes d’être encensée. Allez, allez,
elle-même s’est rendu justice: sans attendre que le public fixe sa
renommée, elle tient à sa solde des plumes mercenaires pour chanter
ses louanges.
MOI.
Tout cela me surprend un peu: mais vous me paraissez bien informé;
aussi aurais-je plaisir à entendre ce que vous pensez des affaires de
la malheureuse Pologne.
Vous voyez que nous ne sommes guères les maîtres chez nous. Trois
puissances s’interfèrent dans nos différents: l’une, depuis quelques
années, inonde en vain de ses troupes nos provinces pour les pacifier;
les deux autres viennent d’y entrer à main armée pour nous mettre
d’accord.
LUI.
Vous êtes perdus, peut-être sans ressources; mais quoi qu’il vous
arrive de fâcheux, vous ne l’avez que trop mérité!
MOI.
Expliquez-vous, de grâce, car je ne vous entends pas.
LUI.
Dans l’état d’anarchie où vous vivez, comment ne seriez-vous pas la
victime les uns des autres, ou la proie de vos voisins?
Votre gouvernement est le plus mauvais qui puisse exister. Je ne vous
dirai rien de ce qu’il a de révoltant. Vous sentez comme moi, si vous
n’avez pas renoncé au bon sens, combien il est cruel que le travail,
la misère et la faim soient le partage de la multitude; l’abondance et
les délices, celui du petit nombre.
Vous sentez aussi combien sont monstrueuses ces lois qui, pour
l’avantage d’une poignée de particuliers, privent tant de millions
d’hommes du droit naturel d’être libres, et mettent leur vie à prix.
Je laisse ce côté honteux de votre constitution pour n’examiner que
son côté faible.
En saine politique, la force d’un État ne consiste que dans la
situation du pays, la richesse du sol et le nombre de ses habitants,
hommes libres. La nature vous a assez bien partagés; mais comme le
gros de la nation chez vous est privé du précieux avantage de la
liberté, tous les autres sont comme nuls.
En Pologne, il n’y a que des tyrans et des esclaves; la patrie n’a
donc point d’enfants pour la défendre.
On n’est porté au travail qu’autant qu’on peut en recueillir les
fruits. Chez vous, où les paysans sont dépouillés de toute propriété,
le cultivateur ira-t-il s’appliquer à féconder la terre pour le maître
insolent qui l’opprime? Le seul bien dont il jouisse, c’est
l’oisiveté; il se livre donc à la paresse et ne travaille qu’avec
répugnance. Ainsi, quelque fertile que soit le sol, le rapport doit en
être très-petit.
Il n’y a que des corps bien nourris qui soient propres à multiplier
l’espèce. Comment la Pologne, où le peuple manque du nécessaire, ne
serait-elle pas dépeuplée?
Ce n’est qu’au sein de la liberté et de l’aisance, que les talents
peuvent se développer. En Pologne, les hommes doivent donc être
généralement ignares et stupides. Les sciences, les arts, le commerce
n’y sauraient donc fleurir.
Mais quelle foule d’autres vices de constitution! C’est un bien sans
doute que la couronne soit élective, quand les électeurs ne sont pas
animés d’un esprit de parti, car alors le choix tombe sur un digne
sujet. Mais c’est un grand mal, lorsque la cabale, le crédit et la
force sont comme chez vous les seules voies qui conduisent au trône.
Hé! combien de fois n’en avez-vous pas fait la triste expérience?
C’est bien pis encore, lorsque toutes les affaires nationales ne sont
plus que des affaires de faction.
En Pologne, l’autorité souveraine est faible, l’autorité civile
presque nulle; et ni l’une ni l’autre n’est exercée que sous la
protection des armes; ou plutôt en Pologne il n’y a proprement point
de public: une poignée d’hommes puissants y décident de tout, y
règlent tout, y ordonnent de tout, défont tout, renversent tout,
détruisent tout. Ce sont eux qui disposent de la couronne, de la
nation entière, et ce sont eux qui font les lois. Faites, ils ne sont
point sous leur empire, ils les violent avec audace et avec impunité,
ils s’arment même contre la justice et lui arrachent son glaive.
Ainsi, sous le dur joug des seigneurs, l’État est sans enfants; les
campagnes dépourvues de cultivateurs; les villes sans arts, sans
commerce, l’État sans richesses. Le corps de la nation n’est donc
qu’une malheureuse troupe de serfs condamnés à de serviles travaux,
qui seraient même à craindre s’ils n’étaient trop faits à leurs fers.
Puisqu’en Pologne l’on ne peut compter le peuple pour rien, où est
donc la force publique? dans ceux qui le tiennent opprimé? Mettons la
chose au plus haut. Que ces oppresseurs soient tous unis, et qu’ils
assemblent leurs vassaux: vous aurez une armée de cavaliers qui
n’auront tout au plus en partage que la force du corps et une valeur
sans art; une armée de troupes légères, passables pour escarmoucher,
mais incapables de tenir la campagne contre des troupes réglées.
Mais il s’en faut bien que ces petits tyrans soient tous unis, jamais
on ne vit entr’eux que discorde et dissensions. Ainsi armés les uns
contre les autres, comment ne seriez-vous pas aussi méprisables au
dehors que vous êtes dangereux au dedans?
Mais, grâce au ciel, voici la fin de votre règne; vous touchez au
moment d’avoir des maîtres à votre tour qui vous dépouilleront de vos
dangereuses prérogatives: l’odieux monument de votre gouvernement
n’existera plus à la honte de l’humanité; vous ne pourrez plus vous
entr’égorger; et le peuple parmi vous sentira un peu alléger ses fers.
MOI.
Vous n’y pensez pas. Croyez-vous donc qu’au mépris du droit des gens,
de la justice et de la bonne foi, nos médiateurs voulussent devenir
nos usurpateurs? J’espère, au contraire, que par leur entremise nous
verrons bientôt finir nos maux.
LUI.
Comme vos espérances vont être trompées! Ces puissances qui, sous
prétexte de rétablir la paix dans vos provinces désolées, y sont
entrées les armes à la main, ne veulent que les envahir et vous
réduire en servitude. S’il était vrai qu’elles n’eussent formé aucun
dessein contre la liberté de la Pologne, et qu’elles songeassent de
bonne foi à vous pacifier, leurs généraux ne seraient pas si soigneux
à s’emparer de tous les forts, de tous les passages, de tous les
défilés propres à leur ménager des entrées dans le coeur du pays, et à
le leur livrer sans défense; ils auraient débuté par engager la Russie
et les confédérés à une suspension d’armes, et ils n’auraient pas
tardé si longtemps à prendre des arrangements pour établir une paix
durable. Vous le verrez, ce sont des maîtres que les Dieux irrités
vous envoient pour vous châtier.
MOI.
Vous leur faites tort; non, je ne saurais jamais croire qu’ils
manquassent ainsi sans honte aux principes de l’honneur!
LUI.
De l’honneur? Vous me feriez rire! Hé! les princes le connaissent-ils,
ou du moins combien peu le connaissent? Séduire et tromper est leur
grand art. Plus ils parlent de bonnes intentions, moins on doit les
croire; c’est même une maxime de leurs ministres et de leurs favoris,
de s’attendre à être disgrâciés, lorsqu’ils en reçoivent le plus de
caresses. Mais attendons l’événement; un peu de patience, et vous
verrez qui de nous deux s’est abusé.
MOI.
J’y consens.
LUI.
Quoique je ne sois pas prophète, je pourrais cependant vous dire
d’avance tout ce qui arrivera. Quand ils vous verront hors d’état de
leur résister, et que leurs troupes se seront assurées des provinces
qu’ils convoitent, ils lèveront tout-à-coup le masque. Mais comme il
ne faut pas révolter les esprits, ils chercheront à colorer leurs
usurpations. Pour éblouir la sotte multitude, ils feront des
manifestes, déterreront leurs aïeux, fouilleront dans des traités
surannés, feront revivre de prétendus droits; et vous verrez à la fin
qu’il se trouvera que ces provinces leur appartenaient, et que vous
les possédiez on ne sait à quel titre.
MOI.
Cela serait plaisant!
LUI.
Après avoir soumis à leur empire les provinces usurpées, si même ils
ne vous dépouillent tout-à-fait, ne vous attendez pas qu’ils cherchent
à rétablir la paix dans celles qui vous resteront. Ils voient avec
plaisir les semences de discorde, les causes d’anarchie de votre
gouvernement, et ils vous les laisseront toutes: peut-être encore
chercheront-ils sourdement à les multiplier, afin de se ménager un
prétexte pour y revenir dans la suite, quand l’envie leur en prendra.
Cependant, crainte de laisser apercevoir trop clairement quel était le
but de leur interposition officieuse, ils se donneront pour
médiateurs, ils auront recours à de petites voies d’accommodement, à
de petites compositions, à de petits réglements qu’ils vous forceront
de recevoir, tout en protestant qu’ils vous laissent pleine et entière
liberté.
MOI.
Très-bien!
LUI.
Vous me surprenez à mon tour avec votre prévention. Vous prétendez que
c’est pour rétablir la tranquillité dans vos malheureuses provinces
qu’ils les ont envahies. Mais comment auraient-ils dessein de vous
pacifier, eux qui ne peuvent laisser leurs propres sujets respirer un
moment en paix.
Je veux cependant qu’ils puissent aspirer à la gloire d’être vos
pacificateurs, ils voient trop bien le plan qu’il faudrait vous faire
adopter, le pied sur lequel il faudrait mettre les choses pour ne pas
en redouter eux-mêmes les conséquences.
Le seul moyen de vous rendre la paix est précisément celui de vous
rendre riches, puissants, heureux. Et quand un pareil plan serait dans
leurs maximes, il ne s’accorderait guères avec leur intérêt.
MOI.
Peut-on savoir quel est ce plan admirable?
LUI.
Prétendre éteindre parmi vous toutes les jalousies, apaiser tous les
ressentiments, guérir toutes les défiances, et par de petits
expédients contenter tous les partis; sottise, sottise: le mal est
dans la chose même et le remède est violent.
Il faut porter la cognée à la racine. Il faut faire connaître au
peuple ses droits et l’engager à les revendiquer; il faut lui mettre
les armes à la main, se saisir dans tout le royaume des petits tyrans
qui le tiennent opprimé, renverser l’édifice monstrueux de votre
gouvernement, en établir un nouveau sur une base équitable et dont
toutes les parties se balancent les unes les autres dans un juste
équilibre.
Voilà l’unique moyen d’avoir au dedans de ce beau pays la paix,
l’union, la liberté, l’abondance, au lieu de la discorde, de la
servitude et de la famine qui le désolent.
MOI.
Le remède est violent, en effet.
LUI.
Les grands qui croient que le reste du genre humain est fait pour
servir à leur bien-être ne l’approuveront pas sans doute, mais ce
n’est pas eux qu’il faut consulter; il s’agit de dédommager tout un
peuple de l’injustice de ses oppresseurs.
MOI.
Je ne serais pas fâché que le paysan fût plus à son aise; mais je le
serais beaucoup de voir les seigneurs dépouillés de leurs droits, et
j’espère que cela ne sera jamais: les puissances médiatrices sont trop
justes pour nous traiter ainsi.
LUI.
Ce n’est pas leur justice, si elles en avaient, qui s’y opposerait:
mais leur orgueil et cette manie de vouloir toujours dominer par la
force. Effectivement, il serait assez étrange qu’elles voulussent vous
rendre libres, elles qui ne travaillent qu’à tenir leurs peuples dans
les fers.
Tandis qu’il parlait, je ne pouvais trop démêler les pensées confuses qui se présentaient en foule à mon esprit. Je t’avoue que ses discours ont fait quelque impression sur moi, et je commence à craindre que ses prédictions ne viennent à se réaliser. Ces vues, qu’il prêtait aux puissances qui se sont interférées dans nos affaires, paraissent assez naturelles; elles s’accordent surtout avec le caractère qu’on donne à l’un de nos voisins.
Mais je voulais voir si ses idées à cet égard étaient conformes à celles du public.
—Laissons-là les affaires de Pologne, lui dis-je, j’aime mieux vous
entendre faire le portrait des princes, et, quoiqu’il ne soit guère
flatté, vous ne me paraissez cependant pas y mettre ni humeur ni
mauvaise foi. Que pensez-vous du roi de Prusse? On en dit tant de
merveilles: je ne sais si elles sont fondées. Il est sûr, néanmoins,
que c’est un brave capitaine et un grand prince.
LUI.
On prétend que sa valeur est un peu équivoque, et que dans les combats il évita toujours avec soin le danger. Je ne vous dirai pas ce qu’il en faut croire; mais s’il n’a pas l’intrépidité d’un grenadier (qui même ne lui irait point), on ne peut lui refuser le titre d’habile capitaine. A l’égard de celui de grand prince, c’est autre chose. Il voudrait bien qu’on le crût tel. A force de vouloir paraître grand, il a ruiné sa véritable grandeur, et s’est plus d’une fois vu sur le point de perdre sa couronne. Les sots, éblouis par ses victoires, pourront le louer; mais il n’en sera pas moins l’objet du mépris des sages.
MOI.
Comment cela, je vous prie?
LUI.
La vrai grandeur d’un prince consiste à faire régner les lois dans ses États, et à rendre ses peuples heureux. Mais ce ne fut jamais là son ambition. Il ne se soucie guère d’être les délices du genre humain, pourvu qu’il en soit la terreur. Son grand art est de savoir exterminer les hommes. Aussi, sous sa main cruelle, tout tremble, tout languit, tout gémit. D’autant plus inexcusable en cela, qu’il n’est pas, comme bien d’autres princes, l’instrument des méchants, il a su écarter les flatteurs qui, d’ordinaire, environnent le trône, et lui-même il connut la misère.
Avec un naturel si atroce il a pourtant quelques bonnes qualités: il est laborieux, frugal, économe. N’est-il pas bien étrange que, tandis que ses vices ont trouvé tant d’admirateurs, les seules vertus qu’il possède n’aient trouvé que des censeurs?
Il aime aussi qu’on ait la hardiesse de lui dire ses vérités, et il est curieux de savoir ce qu’on pense sur son compte. On assure qu’il va souvent incognito dans les cafés et les autres endroits publics de sa capitale, pour écouter ce qu’on dit de lui, et qu’il y entend presque toujours toute autre chose que des louanges; mais on ne dit pas qu’il se soit jamais vengé des indiscrets.
MOI.
Il faut dire encore à son honneur qu’il a rendu la liberté aux sujets de ses domaines.
LUI.
Je ne sais ce que vous appelez liberté. On ne reconnaît dans ses États nulle autre loi que ses ordres. Il contraint ses sujets de servir; il les marie par force; il les dépouille à son gré; il les fait juger militairement. Or, tout cela n’annonce guère des hommes libres.
MOI.
Vous ne faites pas l’éloge de son coeur, mais vous ferez sans doute celui de son esprit.
LUI.
Il a de l’amour pour les lettres, du goût pour la poésie, et, par malheur pour son peuple, point de préjugés, car il est esprit fort.
MOI.
On le donne aussi pour un génie en fait de politique.
LUI.
Je ne disconviens pas qu’il n’entende à merveille l’art de négocier, c’est-à-dire, en termes plus clairs, l’art de tromper adroitement. Mais ce n’est pas en cela, je pense, que vous faites consister la science politique. Je vous dirai donc qu’il a de grandes vues, mais qu’il manque de grands talents.
Rongé d’ambition, il n’a songé jusqu’ici qu’à agrandir ses États et à leur donner de la consistance.
Pour s’agrandir, voici quel fut toujours son plan: il ne perd aucune occasion d’arracher à qui il peut quelque morceau de terrain; s’il a des vues sur quelques provinces, il sème avec adresse entre les puissances voisines des semences de discorde, qu’il a soin de fomenter, ou bien il attend qu’il s’élève entre elles quelque différend.
Cependant, il est aux aguets, et, avant de prendre parti, il les laisse bien s’affaiblir. Dès qu’il les voit hors d’état de s’opposer à ses desseins, il fait marcher de nombreuses armées et fond sur sa proie. S’il trouve de la résistance, il se bat et souvent il triomphe; si les choses vont mal, il joue de son reste et hasarde tout, ce qui lui a quelquefois réussi; mais quand il tient une fois, il ne rend plus.
S’il sait faire des conquêtes, il n’en sait pas tirer parti. Il a senti combien l’or est nécessaire à la puissance, et il n’a rien omis pour s’en procurer, excepté ce qu’il aurait dû faire.
Il a fait de grands efforts pour avoir une marine et il est parvenu à avoir quelques vaisseaux. Il a cherché à étendre le commerce dans ses États: mais il s’y est pris de manière à l’empêcher d’y florir jamais. Car il s’en mêle lui-même, au lieu d’en laisser tout le profit à ses peuples. D’ailleurs, il le gêne pour le tourner selon ses vues; il le surcharge d’impôts. Il fait pis: il inquiète les riches marchands, il use de supercherie pour confisquer leurs marchandises ou en extorquer de grosses sommes, et il viole ses engagements avec les artistes et les ouvriers qu’il a attirés par de fausses promesses.
Or, vous sentez bien que de pareils procédés ne servent qu’à éloigner les étrangers, à dégoûter ses propres sujets et à empêcher les richesses de couler dans ses états, d’autant plus que tous les peuples peuvent se passer de lui.
Mais la plus fausse mesure qu’il ait jamais prise, c’est le pied sur lequel il a mis ses finances; si ce n’est peut-être qu’il envisage les fermiers-généraux comme des sangsues publiques, qu’il faut laisser bien se gorger pour les faire dégorger ensuite. Ainsi, par une trop grande avidité de remplir ses coffres, il sacrifie tout au présent, et s’ôte toute ressource pour l’avenir.
La puissance de ce monarque n’est qu’enflée. Le peu de fertilité du sol, joint à la propriété peu assurée et à la dureté du gouvernement, qui bannit l’industrie, les arts, le commerce, ne permettront jamais à ses États de devenir florissants.
Au lieu d’y attirer en foule les étrangers par une douce domination, son tyrannique empire en chasse ses propres sujets, de sorte qu’il ne reste dans cette malheureuse patrie que ceux qu’un destin sévère y attache.
Encore n’y a-t-il guère à compter sur eux. Comme la force est son seul ressort, et qu’il ne mène ses peuples que par la crainte, au lieu de les gagner par l’amour: il s’en fait de dangereux ennemis; toujours prêts à secouer le joug, dès qu’il en trouveront l’occasion; du moins, ne se feraient-ils pas hacher plutôt que de consentir à passer sous une domination étrangère.
Si sa puissance n’est qu’enflée, sa grandeur n’est que précaire. Elle dépend des nombreuses armées qu’il tient toujours sur pied, et pour le maintien desquelles il est obligé de tendre toutes ses cordes; ce qui ne fait jamais qu’un état violent, et conséquemment de peu de durée.
Tant qu’il sera redoutable à ses ennemis, il conservera ses conquêtes; mais dès qu’ils cesseront de le craindre, il se les verra enlevées à son tour. S’il cesse même une fois d’y avoir sur son trône un grand capitaine, on verra bientôt tomber cette puissance qu’on admire. Ce n’est déjà plus en apparence que les tristes restes d’une grandeur qui menace ruine, car celui qui doit lui succéder ne promet (dit-on) pas beaucoup. Qui sait si nous ne vivrons pas assez pour le voir devenir lui-même simple petit électeur de Brandebourg?
Or, préférer ainsi le clinquant au solide n’annonce pas des talents bien rares. Qu’en pensez-vous?
MOI.
J’en conviens.
LUI.
Ses malheureux sujets ont beaucoup à souffrir de sa folle ambition; mais il n’est pas trop heureux lui-même, et cela console un peu. Il se montre rarement; seul, triste, rêveur, au fond de son palais, il s’agite jour et nuit, car il ne songe sans cesse qu’à acquérir, et il tremble sans cesse de perdre. Ainsi, les dieux pour le confondre, le privent des douceurs du repos. Il y a quelques années qu’il ne pensait qu’à s’emparer de quelques-unes de vos belles provinces.
Tandis qu’il parlait:
—C’est bien là mon homme, disais-je tout bas.
Il se fit un moment de pause.
Puis, je repris ainsi:
—Vous m’avez parlé du roi de Prusse; dites-moi à présent, je vous
prie, quelque chose de l’empereur.
LUI.
Certes, il est difficile de vous satisfaire. C’est un jeune homme encore. Je ne sais s’il est habile, mais jusqu’ici on n’a point vu de son eau. Il n’est guère connu que par son invasion de la Pologne, et je vous avouerai que, de vos honnêtes voisins, c’est, à mon avis, le moins malhonnête.
Voisin lui-même d’un prince avide de s’agrandir aux dépens de qui que ce soit, et qui ne connaît d’autre règle de conduite que son intérêt, il fallait bien prendre parti et empêcher les deux autres de se partager le gâteau entre eux seuls.
En continuation.
Quand il eut fini, je sentis confirmer ses conjectures, et augmenter mes craintes.
Tous les pressentiments que j’avais lorsque mon père m’obligea de prendre parti vinrent se retracer à ma pensée.
Que n’étions-nous sages! disais-je tout bas. Nous avons allumé une guerre injuste, et à force d’atrocités nous avons réduit nos ennemis à ne plus chercher leur salut que dans notre ruine. Dans l’impossibilité de s’en fier à nous, les dissidents ont recours à leur protectrice; elle a pris parti pour eux. De notre côté, nous avons imploré le secours du Turc. Cependant, des voisins ambitieux, profitant de de nos divisions, s’avancent pour nous dépouiller.
Je fus quelque temps plongé dans ces tristes réflexions. A la fin, j’en sortis; et pour lui cacher l’impression qu’elles avaient faite sur moi, je renouai la conversation.
—J’étais à penser, repris-je, à ce que vous venez de dire: et certes,
vous ne me paraissez pas ami des rois à en juger sur le portrait que
vous avez fait de ces trois têtes couronnées.
LUI.
Laissons la flatterie ramper dans les cours, chatouiller l’oreille des
rois, encenser des coeurs morts à la vertu et se vendre aux vices pour
de l’or. Jamais cette honteuse bassesse ne souillera ma vie.
Je déteste les mauvais princes, mais sachez que j’adore les bons. Oui,
le soleil du haut des cieux ne voit rien, selon moi, de plus auguste
sur la terre qu’un roi vertueux et sage. Mais qu’il en est peu de
tels! A peine en dix siècles en trouve-t-on deux qui effacent
l’opprobre dont les autres couvrent le trône. Dans ceux mêmes que la
renommée chante le plus, on ne trouve ni les vertus ni les talents
qu’elle célèbre: on a beau les étudier, les approfondir, on s’y
méconte tous les jours.
MOI.
Il faut excuser les princes.
LUI.
J’entends: quand on se plaint de leurs crimes ou de leurs folies, tout
ce qu’on sait nous dire, c’est de nous recommander la patience.
Plaisante méthode de faire leur éloge!
MOI.
Vous n’avez pas saisi mon idée. Je ne veux justifier ni leurs crimes
ni leurs folies; je veux seulement les excuser sur la difficulté du
métier qu’ils font.
LUI.
Pas fort pénible, de la manière dont ils s’y prennent. Croyez-moi, ils
ont bien soin de cueillir la rose sans l’épine.
MOI.
Quoi, les rois ne sont-ils pas bien à plaindre d’avoir à faire à une
multitude d’hommes indociles, corrompus, trompeurs, et qui donnent
tant de peine à ceux qui veulent les gouverner?
LUI.
Vous feriez mieux de dire que les hommes sont fort à plaindre de
devoir être gouvernés par des princes presque toujours si sots et si
vicieux.
MOI.
Il faut bien leur passer quelque chose; ils sont hommes, et chacun a
ses défauts en ce monde.
LUI.
C’est des courtisans, des ministres, des flatteurs, que les peuples
ont pris cette maxime, et ils la répètent sottement. _Il faut bien
passer quelque chose aux princes._
Je suis de votre avis, mais seulement des faibles sans conséquence,
car il ne faut pas juger les princes comme les particuliers, vu
l’influence de leurs moindres actions sur la félicité publique.
On ne peut exiger d’eux des talents lorsque la nature ne leur en a
point donné. Mais ne sont-ils pas à blâmer lorsqu’ils refusent d’y
suppléer par les lumières des sages et qu’ils s’entêtent de leurs
idées?
Ils doivent à leurs peuples l’exemple des bonnes moeurs et des vertus;
ne sont-ils donc pas inexcusables lorsqu’ils ne leur donnent que celui
des vices, lorsqu’ils s’abandonnent aux voluptés les plus honteuses et
qu’ils sont les premiers à débaucher les femmes, à débaucher leurs
sujets?
Ils doivent tout leur temps à l’État: que dire pour leur
justification, lorsqu’ils passent la vie dans une molle oisiveté,
après s’être déchargés sur d’indignes ministres de tout le soin des
affaires, ou que les moments qu’ils dérobent aux plaisirs ils les
emploient à faire le malheur de leurs sujets?
Ils ne sont que les économes des revenus publics: comment les excuser
lorsqu’ils s’en font les propriétaires et les dissipent en
scandaleuses prodigalités?
Encore, si pour prix de leur paresse, ils se contentaient du produit
de notre sueur! mais il leur faut aussi notre repos, notre liberté,
notre sang. Au lieu de gouverner leur peuple en paix, ils l’immolent à
leurs désirs, à leur orgueil, à leurs caprices.
Toujours armés, toujours fomentant des semences de discorde chez leurs
voisins, et toujours appelant sur l’État des malheurs; ils ne mettent
leur gloire qu’à épouvanter la terre par le tragique récit de leurs
fureurs: et non contents d’intéresser à leurs querelles leurs
satellites, ils forcent les citoyens, les étrangers, les bêtes même
d’y prendre part.
Mais avec quelle indignité ils se jouent quelquefois de la nature
humaine! Ce n’est pas assez de vaincre et de charger leurs ennemis de
fers: il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout
soit dévoré par les flammes, et que ce qui a échappé au feu et au fer
ne puisse échapper à la faim encore plus cruelle; semblables à ces
astres malfaisants dont la maligne influence verse sur nos têtes la
contagion et les malheurs. Encore tombassent-ils tous eux-mêmes dans
les guerres qu’ils ont allumées, mais ils sont presque toujours trop
lâches, pour s’exposer aux coups.
Que vous dirai-je de plus? au lieu d’être les ministres de la loi,
s’ils s’en rendent les maîtres, ils ne veulent voir dans leurs sujets
que des esclaves, ils les oppriment sans pitié et les poussent à la
révolte; puis ils pillent, dévastent, égorgent, répandent partout la
terreur et l’effroi, et pour comble d’infortune, insultent encore aux
malheureux qu’ils tiennent opprimés.
Ainsi, un seul homme que le ciel dans sa colère donne au monde, suffit
pour faire le malheur de toute une nation. Lorsque les princes ne sont
pas vertueux, peut-on donc trop s’élever contre leurs vices et
déplorer le sort des peuples confiés à leurs soins?
Ici l’indignation lui coupa la parole; le ton de sa voix était véhément, et ses yeux étincelaient de colère.
En continuation.
Le feu de son âme semblait avoir passé dans la mienne: je l’écoutais avec un plaisir secret mêlé de surprise.
—Est-il possible, lui dis-je, que tant de sagesse soit ensevelie sous
ces habits? Non, le ciel ne vous a point fait naître dans l’état
obscur où je vous vois; vos discours vous trahissent et annoncent un
esprit cultivé, une âme élevée. Mais sans vouloir pénétrer le secret
de votre naissance, tout ce que j’entends m’intéresse à vous.
Apprenez-moi de grâce quel revers a pu vous réduire à cette étrange
condition.
LUI.
—Le récit de mes aventures serait trop long; mais accordez-moi un
moment de repos, et je vous donnerai un abrégé de ma vie qui fera
cesser votre étonnement.
Après un quart-d’heure de silence, il reprit ainsi la parole:
LUI.
—Je suis Français, issu d’une honnête famille; mais trop riche pour
mon malheur.
Occupé de la fortune de ses enfants, mon père ne put veiller à mon
éducation. La nature ne m’avait pas traité en marâtre; mais grâce aux
soins de ma mère, cet heureux naturel fut bientôt gâté.
J’eus des maîtres de toute espèce, qui ne s’appliquèrent à me donner
que des talents frivoles. Qu’eus-je fait des talents utiles? Ma
fortune se trouvait faite; il ne s’agissait plus que de m’apprendre à
savoir en jouir.
A peine avais-je atteint ma dix-neuvième année lorsque ma mère vint à
mourir. Mon père la suivit de près. Comme ils me laissaient de grands
biens, je n’eus pas de peine à me consoler de leur perte.
D’abord je pris, selon le bel usage, une petite maison et une jolie
maîtresse; puis je donnai tête baissée dans tous les travers de mon
âge.
J’avais pour amis plusieurs jeunes gens, au-dessus de moi par leur
naissance, qui m’accablaient de caresses et avaient soin de me faire
payer leurs plaisirs.
Mon curateur n’ayant pas la complaisance de fournir avec assez de
profusion aux libéralités de son pupille, j’en fus réduit aux
expédients, et ne trouvai malheureusement que trop de facilité
d’anticiper sur ma fortune. J’eus recours aux usuriers; ils
m’ouvrirent leurs bourses, vous pouvez penser à quelles conditions:
mais ce n’était pas là ce dont je m’embarrassais.
Le temps vint où il fallut remplir mes engagements. Ma fortune en
souffrit, mais au lieu d’ouvrir les yeux et de revenir sur mes pas, je
ne travaillai plus qu’à la dissiper entièrement. Pour avoir plutôt
fait, je quittai la province et allai me fixer dans la capitale.
On m’avait inspiré pour maxime que la considération était attachée au
faste, et que pour réussir dans le monde, surtout avec les belles, il
fallait être sur un certain pied. J’eus donc un hôtel meublé
magnifiquement, des laquais richement vêtus, un brillant équipage et
je tins table ouverte.
Bientôt les amis arrivèrent en foule; ils ne m’avaient jamais vu, mais
ils étaient attirés par mon mérite. Avec eux, je courus le bal, les
endroits de jeu, les parties de plaisir.
Au bout de six ans j’aperçus le dérangement de mes affaires; mais
comme il est humiliant de déchoir, je me piquai d’honneur et ne voulus
rien rabattre de mon faste, et continuai à vivre comme j’avais vécu.
Enfin, à l’aide du luxe, des femmes, du jeu, et de mille folles
dépenses, je me vis ruiné sans ressource.
Comme il ne m’était plus possible de cacher à mes amis le délabrement
de ma fortune; j’en fis la confidence à ceux qui m’avaient toujours
témoigné le plus d’attachement: je croyais pouvoir tout espérer de
ceux qui m’avaient tout offert; mais je ne tardais pas à voir ce que
j’avais à attendre.
Caressé par ces parasites, tandis que la fortune me souriait, elle ne
m’eut pas plutôt tourné le dos, qu’ils se retirèrent tous à l’envi.
Ils m’évitaient lorsqu’ils me rencontraient, ou s’ils daignaient
encore m’aborder ce n’était plus que pour insulter à ma misère par
leurs fausses marques de pitié, ou leurs plaisanteries.
Quoique j’eusse donné tête baissée dans tous les travers de la
jeunesse, j’avais suivi le torrent plutôt par air que par goût. Les
parties bruyantes n’avaient fait que m’étourdir sans m’amuser. Mon
esprit était gâté, mais mon coeur n’était pas corrompu. Au milieu du
tourbillon du monde, je me retirais quelquefois en moi-même pour
penser à la vanité de mes plaisirs et je sentais que je n’étais pas
heureux.
Crainte du ridicule, je continuai cependant comme j’avais commencé; je
tâchais de m’étourdir et j’avais soin d’entretenir cette ivresse. Le
moindre intervalle de sang-froid m’eût été trop amer.
Lorsque je me vis forcé de renoncer à ce genre de vie, mon
amour-propre en fut bien un peu mortifié, mais je ne sentis point
déchirer mon coeur. J’étais encore plus indigné des procédés de mes
amis qu’avili par mes disgrâces. Avec quels traits ce monde qui
m’avait séduit si fort était peint à mes yeux! Je maudissais sa
brillante imposture.
Comme j’étais à me rappeler le passé, je me souvins d’un ancien ami de
la famille, le seul qui me fût resté, et dont les efforts continuels
pour me retirer de la vie déréglée que je menais, n’avaient servi qu’à
lui aliéner mon amitié. Je désirais fort de le voir; mais je n’osais
me présenter devant lui: enfin je surmontai ma répugnance, j’allai le
trouver.
«—Je suis ruiné, lui dis-je en l’abordant, mais je suis moins
confus de ma disgrâce que d’avoir rejeté si longtemps vos sages
avis. Daignez me diriger, je viens vous demander des conseils; soyez
sûr de ma docilité.»
Après lui avoir exposé l’état de mes affaires:
«—Renoncez, me dit-il avec un front chagrin, renoncez à ces goûts
frivoles et insensés qui ont enchanté vos jeunes ans. Cessez de
faire du plaisir votre occupation. Retournez dans votre province.
Des débris de votre patrimoine réalisez un petit capital, reprenez
l’état de vos pères, et tâchez, par votre assiduité, de regagner ce
que vous avez perdu par vos extravagances.»
Ces paroles firent impression sur moi. Je sentais la sagesse de ce
conseil: mais je ne pouvais me résoudre à le suivre en entier. J’étais
bien disposé à quitter la capitale et à me mettre dans les affaires,
mais une ville où j’avais offusqué tous les yeux par mon faste,
révolté tous les esprits par ma hauteur, et qui n’était remplie que de
mes folies et de ma disgrâce, était pour moi un séjour odieux.
Je formai donc le projet odieux de convertir en une pacotille le peu
qui me restait, puis d’aller, s’il se pouvait, cacher ma honte et
tenter la fortune dans un autre hémisphère. Je communiquai ce projet à
mon ancien ami, il en parut étonné, me représenta les dangers de la
mer, et fit tout ce qu’il put pour m’engager à y renoncer. Mais je
craignais moins les écueils que les ris moqueurs de mes concitoyens.
Je n’écoutai donc plus que ma passion; et après avoir fait quelques
préparatifs, j’allai à Brest où je m’embarquai pour les échelles du
Levant.
Sur le vaisseau, je fis connaissance avec un homme dont l’humeur me
revenait fort. Je paraissais aussi ne pas lui déplaire. Nous étions
souvent ensemble, et la confiance s’établit bientôt entre nous.
Un jour que je lui faisais le récit de mes extravagances, j’observai
qu’il avait les yeux constamment attachés sur moi, lorsque j’en vins à
l’article de ma réforme, il parut attendri.
«—L’histoire de ma vie, me dit-il, ne ressemble pas mal à la
vôtre.»
Il me raconta à son tour ses aventures. Dès lors notre amitié devint
plus vive, et il ne cessa de m’en donner des preuves non équivoques.
Pendant le voyage, nous eûmes longtemps des vents favorables: mais
ensuite ils devinrent contraires.
Comme nous étions à la hauteur de la Sardaigne, une violente tempête
s’éleva, nous fûmes poussés à pleines voiles du côté de la Barbarie,
puis tout-à-coup enveloppés dans une obscurité profonde. Bientôt nous
aperçûmes à la lueur des éclairs les côtes dans le lointain.
Nous louvoyâmes toute la nuit.
Le lendemain les vents soufflaient avec plus de fureur encore, les
voiles se déchirèrent et le vaisseau se brisa contre un écueil.
Chacun cherche à se sauver sur quelque débris: nous étions peu
éloignés de terre, mais la mer était fort grosse.
J’échappai à la fureur des flots avec mon compagnon de voyage, le
bosseman et trois matelots; tout le reste de l’équipage périt.
Quand nous eûmes gagné le rivage, nous nous regardions les uns les
autres avec un morne silence. Je regrettai, mais trop tard, de n’avoir
pas suivi les conseils de mon vieux ami. Ce n’était là toutefois que
le commencement des malheurs qui m’attendaient.
Tandis que j’étais abîmé dans ma tristesse, Joinville (c’est ainsi que
s’appelait mon compagnon de voyage) me dit en me prenant la main:
—Allons, cher ami, que faites-vous à vous désoler de la sorte! Avant
de vous embarquer dans le péril, vous deviez le prévoir: à présent que
vous y voilà enfoncé, il ne vous reste que de le mépriser. Soyez
homme, montrez un coeur plus grand que les malheurs qui vous menacent.
Je ne pouvais retenir mes larmes.
—Vous pleurez, continuat-il, comme un lâche amolli par les
délices, et qui ne sait point supporter l’adversité. Eh quoi! la mer
vient de m’enlever le fruit de quinze ans de fatigue, je suis mille
fois plus à plaindre que vous, et c’est moi qui vous console?
Cependant nous avancions un peu dans les terres, en recherche de
quelque partie habitée, sans néanmoins trop nous éloigner du rivage.
—Que vous êtes jeune encore, me dit Joinville en me voyant si
consterné. Ce monde n’est qu’un théâtre de tristes vicissitudes.
Lorsque la fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait
briller ses trésors, une foule de mortels lui tendent les bras et
s’apprêtent à recevoir ses dons. Tandis qu’elle les répand, avec
quelle fureur ils se jettent les uns sur les autres et s’efforcent
de se les arracher. Leur ardeur est égale, mais leurs destinées sont
bien différentes. L’un manque le but par trop d’empressement à le
saisir; l’autre y touche à peine, qu’il tombe, et sa proie lui
échappe. Cet autre s’applaudissait déjà de ses succès; mais au
milieu de ses transports un revers imprévu enlève ses richesses, et
les porte dans des mains étonnées de les recevoir. Et combien n’en
voit-on pas transportés de dessous le chaume au sein de l’opulence;
combien d’autres précipités tout-à-coup du faîte des grandeurs.
Moi-même j’en suis un exemple bien frappant. Jamais homme ne fut
autant promené par le sort de la bonne à l’adverse fortune. Mais
habitué à ployer mon caractère aux événements, je jouis de tout, et
ne fais fond sur rien.
C’est ainsi qu’il tâchait d’affermir mon coeur contre les coups du
destin.
Lui-même il montrait un courage que l’infortune ne peut abattre. Son
esprit était même libre et serein. Il ne cessait d’admirer la beauté
du sol et le pittoresque des points de vue.
Comme il possédait très-bien la géographie et qu’il avait observé le
local:
—Voilà, me dit-il en pointant du doigt quelques masures couvertes
de chaume et presque ensevelies dans des broussailles, voilà les
ruines de Carthage. Nous ne devons pas être éloignés de Tunis.
Si la douleur ne m’eût rendu comme insensible, j’aurais été charmé
d’examiner cette terre si fameuse, ces belles contrées si célèbres
dans l’histoire; mais j’étais trop absorbé par le chagrin pour montrer
la moindre attention.
Nous avions marché toute la journée, n’ayant d’autre nourriture que
les fruits que nous trouvions sur les haies, et nous étions rendus de
fatigue.
Comme le soleil allait se coucher, mon compagnon fut d’avis qu’il
fallait redoubler d’efforts pour gagner Tunis avant la nuit. Déjà nous
en découvrions les clochers, lorsque nous tombâmes entre les mains des
barbaresques.
Ils nous vendirent en esclavage. Je ne pouvais soutenir ce fatal
revers, qui me paraissait mille fois pire que la mort: rien n’égalait
mon désespoir.
Nous voilà donc traînés dans une prison. Le gardien féroce, un paquet
de clés à la main, nous en ouvre l’entrée et referme à grand bruit les
portes sur nous.
De toute la nuit, je ne pus fermer les yeux; je la passai à faire de
sombres réflexions sur le sort de l’humanité.
Le lendemain, on nous fit passer dans une vaste cour où nous nous
trouvâmes au milieu d’une multitude d’hommes inconnus, qui
s’étonnaient de me voir ainsi éploré; je les regardai avec la même
surprise.
Bientôt on vint nous appeler pour nous présenter à l’intendant des
jardins du dey. A l’ouïe des ordres de ce maître superbe,
l’indignation s’éleva dans mon coeur; je ne pouvais plus supporter la
vie, je demandais la mort à grands cris.
—Que ton courage t’élève au-dessus de tes malheurs, me disait
souvent Joinville; apprends à revêtir des sentiments conformes à ta
situation actuelle.
A force d’exhortations, il m’engagea à la fin à ronger mon frein en
silence.
On nous traita d’abord avec beaucoup de dureté, mais ce ne fut que
pour peu de temps. Joinville avait cultivé la musique dès sa jeunesse,
et il savait très-bien jouer du flageolet. Par un heureux hasard le
sien s’était trouvé dans sa poche, lorsque nous fîmes naufrage.
Un jour, qu’il avait fini sa tâche de meilleure heure qu’à
l’ordinaire, il se mit à en jouer. Tous nos compagnons d’infortune
accoururent et formèrent un cercle autour de lui.
Le bruit parvint bientôt aux oreilles du dey, qui voulut l’entendre;
charmé de son talent, il changea son sort. A sa considération, le mien
devint aussi plus doux.
Chaque jour on nous traitait avec plus d’égards, et au bout de sept
ans nous obtînmes notre liberté. Mais je ne puis passer sous silence
un trait de générosité admirable.
Un jour Joinville disparut.
Il s’était couché le soir auprès de moi; jugez quelle fut ma surprise
à mon réveil de ne plus le trouver, et combien je versai de larmes.
Mais sur le soir, je le vis reparaître.
—Je suis libre, me dit-il en m’abordant d’un air serein.
—Hélas! vous allez donc me quitter, m’écriai-je? Ciel! que vais-je
devenir?
—Ne craignez rien, vous êtes libre aussi.
—Eh quoi! nous aurait-on rachetés?
—Non, non.
—Expliquez-moi donc ce mystère.
—Il y a quelques jours que le dey me demanda un air. Je ne sais,
j’étais assez bien disposé, et l’affectai si fort, que dans un
transport de joie il me promit de m’accorder, comme marque de sa
faveur, la grâce que je lui demanderais.—Celle de retourner dans ma
patrie, répondis-je à l’instant. Il parut un peu surpris, et après
un instant de réflexion, il me dit:—Tu ne pouvais pas plus mal
choisir pour mon bonheur: mais je te l’ai promis, il faut le tenir.
Puis il se retira sans me donner le temps de répondre. Je ne savais
qu’en penser, je n’osai trop me fier à sa promesse; aussi ne vous en
ai-je rien dit. Ce matin il m’a fait venir devant lui et m’a offert
de me renvoyer dans mon pays avec un chebec qui doit premièrement
porter un envoyé à Constantinople. J’ai accepté avec joie et l’ai
remercié de ses faveurs. Mais, tout-à-coup, je me suis souvenu de
vous, et ne pouvais me résoudre à vous quitter. Que faire? Une
heureuse réflexion m’a tiré d’embarras. Puisque le dey a de généreux
sentiments, me suis-je dit, il n’a point un coeur insensible; il
faut essayer de le toucher. Je me suis donc jeté à ses pieds. J’ai
embrassé ses genoux et les ai arrosés de mes larmes.—Que veux-tu?
m’a-t-il dit en me voyant dans cette attitude.—La mort, seigneur,
car je ne saurais vivre si vous ne permettez à mon compagnon de me
suivre. Le même jour nous devînmes tous deux vos captifs: la fortune
le retient encore esclave. S’il doit l’être plus longtemps, souffrez
que je reprenne mes fers. Ah! généreux Solim, ne fermez point votre
coeur à la pitié! Autrefois j’aurais donné la vie pour éviter
l’esclavage; à présent vous me voyez vous demandant à genoux la
servitude, comme mon unique ressource, craignant même de ne pas
l’obtenir. Solim me regarde d’un air surpris, me tend la main et me
dit:—Quand je ne serais pas content de tes services, je serais
touché de ta vertu, et l’amitié que j’ai pour toi s’étendrait à ton
compagnon: dès ce moment il est libre.
—Généreux ami, m’écriai-je, en sautant au cou de Joinville, quoi,
c’est à vous que je dois ce bienfait?
En nous affranchissant, Solim nous fit de grandes libéralités. Quand
tout fut prêt pour le départ, nous allâmes prendre congé de lui.
—J’admire votre amitié, nous dit-il. Puissiez-vous trouver un sort
digne de vos vertus. Allez, et en retour de ce que j’ai fait pour
vous, je ne vous demande que de vous souvenir de moi.
A peine fûmes-nous à bord, qu’on mit à la voile, et au bout de quinze
jours nous mouillâmes devant Constantinople.
Le lendemain de notre arrivée, il fallut me séparer de Joinville: il
avait trouvé un bâtiment prêt à partir pour le grand Caire, où il
avait un frère qu’il voulait aller joindre. Je le conduisis jusqu’au
vaisseau; nous nous embrassâmes sur le port; je l’arrosai de mes
larmes, la douleur m’empêchait de parler.
—Souvenez-vous de la fragilité des choses humaines, me dit-il en me
quittant, si jamais vous vous trouvez de nouveau dans la prospérité,
craignez d’en abuser; mais surtout secourez les malheureux.
Je restai quelques jours à Pera à attendre une occasion pour passer en
France.
Il y avait bien à la rade un vaisseau de Marseille en charge; mais
comme il ne devait mettre à la voile que dans six semaines, je pris le
parti de m’embarquer dans une grande chaloupe turque qui appareillait
pour Venise.
Nous sortîmes du port par un bon vent. Déjà je me félicitais d’avoir
quitté la terre des infidèles, et me promettais d’aller dans quelque
coin de ma patrie finir mes jours en paix: mais le destin qui se plaît
à se jouer de moi, me réservait à bien d’autres épreuves.
Comme nous venions de passer le détroit de Candie, un matin à la
pointe du jour, nous nous trouvâmes au milieu d’une flotte russe.
Le vaisseau dont nous étions le plus proche fit signal et nous appela
à l’obéissance. A l’instant deux chaloupes qui le suivaient vinrent
faire tout l’équipage prisonnier de guerre. Quoique je ne fusse pas
Ottoman, je fus enveloppé dans leur disgrâce.
Après m’avoir dépouillé de tout ce que j’avais, on me transporta, avec
les autres prisonniers à Néapoli, port de la Romanie, où débarqua une
partie de l’équipage de la grande escadre pour répandre les feux de la
sédition dans les provinces de la Turquie européenne, comme je l’ai
appris ensuite. De là, nous fûmes transférés à Rashow, puis à
Mendzibos, place d’armes sur le Dniester, où les Russes ont établi
leurs principaux magasins. Pendant quinze mois j’y ai souffert la
faim, la soif, le froid et mille mauvais traitements.
Comme le nombre des prisonniers augmentait de jour en jour, on résolut
de nous transférer en Russie. Tandis que nous étions en marche,
escortés par un simple escadron de cavalerie, une troupe de confédérés
tomba sur nous près de Crasnopol, et j’eus le bonheur d’échapper. Il y
a dix jours que je traverse la Pologne pour me rendre dans mon pays.
Voilà le précis de ma vie jusqu’au moment où vous m’avez rencontré.
Jamais le destin, comme vous voyez, ne s’acharna davantage à la perte
d’un malheureux; mais qui sait combien d’autres malheurs m’attendent?
Infortuné que je suis! l’espérance même est éteinte au fond de mon
coeur.»
Comme il achevait ces paroles, un bruit soudain retentit dans la forêt; nous levâmes les yeux, et nous aperçûmes entre les arbres une multitude de chevaux qui faisaient voler devant eux un tourbillon de poussière.
C’était un escadron russe.
Près de tomber entre les mains de l’ennemi, il fallut chercher un refuge dans le bois. Nous eûmes le malheur de nous séparer. Je n’osais l’appeler à haute voix, crainte d’être découvert. Le même motif le retenait sans doute. Je le cherchai longtemps en vain.
Enfoncé dans l’épaisseur de la forêt avec mon domestique, la nuit nous y surprit. Je résolus d’y attendre le retour de l’aurore. A son lever, je tâchai de me reconnaître. J’errai longtemps à l’aventure.
Enfin, je regagnai le grand chemin et continuai ma route, ayant toujours cet inconnu devant les yeux. Son sort me pénétrait; j’aurais voulu en adoucir l’amertume: mais de nouveaux sujets de douleur vinrent bientôt me l’ôter de l’esprit.
De Sandomir, le 30 juillet 1770.