Les casseurs de bois
Chapitre XII
CLIENTS
—J’ai trois rendez-vous de clients ce matin, me dit Chatel. Voilà des gens qui intéresseraient votre jeune amie, Mlle Popette, puisqu’elle veut connaître des hommes-volants. Dommage qu’elle ne vienne que l’après-midi. Car enfin, l’acheteur d’aujourd’hui, c’est l’aviateur de demain. Il y en a, parmi ces gaillards-là, qui vont se couvrir de gloire. Ils représentent l’inconnu, la surprise. Dame, dans le tas, il faudrait choisir un peu à la devine. Mais ils ont, sur les héros de la Quinzaine, l’avantage d’être moins recherchés, moins «en scène», et aussi d’être plus nombreux…
—Vraiment, demandai-je, en dehors des professionnels, l’amateur, le simple amateur vient à l’aéroplane?
—Je vous crois, qu’il y vient, et terriblement. Il existe, le bon bourgeois qui s’offre un biplan comme une auto, et qui trépide, et qui en veut. Bien sûr, il y a, dans le nombre, des loufoques et des fumistes, comme partout. Mais ce ne sont pas les plus ennuyeux. D’ailleurs, vous allez voir.
Le premier client qui se présenta semblait découpé dans un catalogue de bon tailleur, tant il était verni, soigné, impeccable. Tenue de pesage, gants de renne, noble visage, barbe blonde grisonnante à point. Bref, le monsieur sérieux.
Après avoir fourni, devant un biplan, les explications d’usage,—que le gentilhomme écouta avec une attention correcte et soutenue,—Chatel indiqua le prix de l’appareil tout nu voilure et châssis. Le noble amateur acquiesça d’un signe de tête. Le moteur était au choix du client. Chatel énuméra les différentes marques, avec leur valeur. Le monsieur sérieux choisit la plus chère. Quant aux conditions de paiement, à la commande et à la livraison, il les accepta d’un battement de paupière. Enfin, Chatel crut devoir signaler un très récent perfectionnement, qui entraînait une assez forte majoration de prix. L’impeccable client l’adopta sans balancer.
Et tandis que les deux hommes échangeaient une poignée de main et prenaient rendez-vous pour le soir même, afin de conclure l’affaire, j’admirais, par devers moi, la force de l’attrait et de la tentation. Avec quelle docilité cet homme avait-il accepté les prix et les conditions de la vente!
—Eh bien, dis-je à Chatel, bon début de journée… L’affaire est dans le sac.
Il me répondit froidement:
—On ne le reverra pas.
—Comment?
—Eh oui! Celui pour qui rien n’est trop cher est décidé à ne rien acheter. Il accepte tout, parce qu’en fin de compte il repoussera tout. Il s’est simplement offert le luxe de voir un appareil de près et de se le faire expliquer.
Chatel fut interrompu par l’arrivée d’un deuxième client. Moins élégant que le premier, il semblait cependant confortable et cossu. Un gros industriel, sans doute. Mais j’étais en défiance. Il se recommanda d’un ami commun, refusa des explications qu’il prétendit connaître et aborda aussitôt la question de prix. Dès qu’il entendit celui de l’appareil, il leva les bras et les regards au plafond. Quoi? Si cher! De la toile et du bois? Il y en avait juste pour cent francs! Il voulut une diminution. Et les moteurs… Ils étaient donc en platine, en or, pour valoir de pareilles sommes? Il criait comme un volé. Les conditions de vente comblèrent son indignation. Il suffoquait, littéralement. Quand il entendit parler d’une majoration possible, il crut qu’on se moquait de lui, haussa les épaules et s’en fut.
—Encore un que vous ne reverrez pas, dis-je à Chatel.
—C’est ce qui vous trompe, me répondit-il. Il a l’hameçon dans le bec. Il plonge. Mais il reviendra à la surface. S’il défend sa bourse, c’est qu’il est prêt à l’ouvrir. Le client sérieux, c’est celui qui marchande.
Je décidais en moi-même de ne plus risquer de pronostic, quand le troisième client se présenta. C’était un petit homme agité, nerveux, déjà guêtré de bandes molletières et coiffé d’un bonnet d’aviateur, bref, paré pour prendre son vol. Il s’exprimait d’une voix saccadée:
—Monsieur, voilà. Je veux absolument un aéroplane. Ma femme me traite de fou. Mes enfants se pendent à mes basques. Mais peu m’importe. Il m’en faut un. J’en perds l’appétit, le sommeil. Alors j’ai vendu mon fonds. Je suis coiffeur, monsieur. Je l’ai vendu 20.000 francs. Je les ai touchés hier. J’ai pris le train. Je vous les apporte. Vendez-moi un aéroplane.
Et, tirant son portefeuille, il brandit une liasse de bank-notes. Chatel lui demanda:
—Alors, il ne vous restera plus rien.
—Non.
—Comment vivrez-vous?
—Je ferai des exhibitions.
—Et si vous ne réussissez pas?
—Je réussirai. Prenez mes vingt mille francs et donnez-moi un aéroplane.
La casquette de Chatel dansait sur son front. C’est le signe, chez lui, d’une agitation intérieure. Je devinais un rapide combat entre sa générosité et son intérêt. Enfin il repoussa du geste la liasse que brandissait le petit homme:
—Eh non! Monsieur, gardez votre argent. Je n’en veux pas. Il ne sera pas dit que je vous aurai mis sur la paille pour vous refiler un appareil. Vous êtes des tas à croire que l’aviation mène à la fortune, et qu’il n’y a qu’à grimper dans un aéroplane pour décrocher le gros lot. Ce n’est pas si facile que ça. Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil, Monsieur. Allez tailler des barbes et couper des cheveux. C’est plus sûr…
Le petit homme rempocha ses billets. Il dit sèchement:
—C’est bien. J’irai ailleurs.
Déjà il s’éloignait. Pris de pitié pour ce loufoque, je craignais qu’en effet il ne rencontrât pas ailleurs les mêmes scrupules. Choper, par exemple, n’hésiterait pas à lui vendre un appareil.
Mais à ce moment un sémillant jeune homme s’approcha de notre groupe. Et avisant le bonnet du coiffeur:
—Monsieur est sans doute aviateur? dit-il.
Et comme l’autre asquiesçait d’un geste rageur, il tira de sa poche une petite trousse, l’ouvrit:
—Alors, Monsieur, veuillez accepter ce modeste souvenir. Oh! à titre purement gracieux. C’est de la publicité. C’est ce que nous appelons la trousse des premiers secours. Vous y trouverez le taffetas anglais pour les écorchures, coupures, déchirures. La gaze salolée pour les plaies plus profondes. Des sels pour prévenir l’évanouissement. La pince pour extirper des chairs les éclats de bois. Un peu de sublimé pour éviter l’infection, car de la terre dans une blessure suffit à développer la gangrène…
Je crois que ce discours, complétant celui de Chatel, acheva de décourager le petit coiffeur. Car il accepta «les premiers secours» de l’air glacé d’un monsieur résolu à n’en avoir jamais besoin. Cependant le gracieux jeune homme, lancé, poursuivait:
—Et si Monsieur est content de notre trousse après son premier accident, Monsieur voudra bien se souvenir de notre maison…