Les casseurs de bois

Michel Corday · Chapitre 17 sur 32

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Les casseurs de bois

XVI le Dernier Repas

XVI

 

LE DERNIER REPAS

 

Popette a gardé du festin ce souvenir indécis et charmé que laisse une ivresse légère. Dans sa mémoire, le décor lui-même reste brillant et flou. Que de lumières! Un rang de grosses perles électriques festonne le fronton du velum tendu sur le buffet. Des petits abat-jour de toutes les couleurs fleurissent les tables. Et quelle foule aussi! Au dernier jour de la Quinzaine, tous ses fervents ont tenu à en célébrer l'éclatant succès. Par groupes sympathiques, ils se sont réunis pour ce suprême repas. Et c'est une ruée vers les gérants affolés, un mascaret de dîneurs que dominent les plats portés à bras levés par les garçons.

Du diable si Popette parvient à se rappeler le nom de tous les convives attablés avec elle. Heureusement qu'elle a fait circuler son menu, avec prière de signer à la ronde. Au besoin, ce document rafraîchira ses souvenirs... Le certain, c'est que Lucien Chatel avait invité là ses pilotes et ses amis. Qui donc Popette avait-elle à sa gauche? Un monsieur qui écrit dans les journaux. Elle revoit bien sa figure. Impossible de mettre un nom dessus. Et pourtant, elle ne connaît que ça. Oh! par exemple, elle sait bien qu'elle avait Rémy Parnell à sa droite. Elle a déployé assez de ruses et de diplomatie pour s'assurer ce voisin-là!

Tout de suite, la musique s'en est mêlée. Les tziganes étaient de la fête. Ah! ces valses qui vous câlinent, qui vous emportent, ces violons qui vous jouent sur les nerfs... Il n'en fallait pas plus à Popette pour perdre un brin la tête. Pas besoin du mousseux vin d'Anjou, si léger, si cordial qu'on le boit comme on respire.

Très vite aussi, l'atmosphère s'est échauffée jusqu'à l'enthousiasme. On accueille chaque pilote glorieux par des ovations. Quand paraît Ravier, le héros de la traversée des Vosges, qui traîne la jambe et porte le bras en écharpe depuis un accident récent, toute la foule se lève, les serviettes s'agitent et les tziganes attaquent La Marseillaise. Et quand, à son tour, Rémy Parnell gagne sa place, salué par la même musique et par le même délire, Popette, grimpée sur sa chaise, voudrait crier bien haut: «C'est lui que j'ai choisi...»

Mais sait-il qu'elle l'a choisi? Voilà ce que Popette se demandait quand, dans la chaude rumeur, Rémy Parnell s'est assis à ses côtés. Il y a si peu de temps qu'elle l'a élu entre tous, le jour où, devant le chef de l'État, il a volé seul dans le vent, le jour du Président, ainsi que le désigne Popette lorsqu'elle songe à cette date mémorable.

Mais elle n'ignore pas la mystérieuse contagion de l'amour. La tendresse monte, comme un parfum, de celle qui l'éprouve vers celui qui l'inspire. On aime, bien souvent, ce dont on est aimé. Une femme, même sans se départir de sa réserve ni de sa modestie, peut, à d'imperceptibles signes, laisser deviner sa préférence et, par là, plaire à qui lui plaît.

Malgré ses allures crânes et délurées, Popette est femme, très femme. Elle met jusqu'à ses travers au service de sa séduction. Ainsi, sa voix trop rapide et trop preste paraît tendre dès qu'elle se ralentit. On dirait alors que ses paroles viennent de plus loin, d'une source plus profonde, qu'elles montent du cœur.

Popette n'est même pas bien sûre de n'avoir pas mis la jalousie dans son jeu. Barral, le pilote de dirigeable, la courtise assidûment. Peut-être, au début du fameux dîner, a-t-elle encouragé la galanterie de cet aéronaute infortuné pour exciter celle de son favori.

Toujours est-il que l'entretien, d'abord un peu épars et confus, s'est soudain affermi et concentré. Là, les souvenirs de Popette sont très précis. Quelqu'un—c'était justement ce monsieur qui écrit dans les journaux et dont le nom lui échappe—quelqu'un a proposé aux aviateurs cette question: «A quoi pensez-vous en plein vol?» A quoi s'occupait leur esprit, pendant les heures entières où ils tournaient loin de terre au-dessus de la piste?

Là-dessus, chacun des intéressés de donner son sentiment. Pajou déclara qu'il écoutait uniquement son moteur. Lerenard guettait les mouchoirs que ses amis étendaient sur l'herbe, au pied d'un pilône, pour lui signaler le nombre de tours accomplis. Savournin avoua gaîment qu'il ne pensait à rien. Piéril luttait contre la fatigue en chantant et en supputant les bénéfices de ses victoires. Barral se reconnut des pensées vagues, isolées, qui défilaient dans son esprit comme des nuées dans le ciel, imprévues et disparates de couleur et de forme, depuis les plus nobles soucis jusqu'aux plus triviales préoccupations.

Et c'est alors que Rémy Parnell, se penchant vers Popette, lui a soufflé tout bas le mot qu'elle attendait:

—Maintenant je pense à vous...

Elle revoit le moment où il a prononcé la phrase espérée. Sa mémoire a cliché le site que contemplaient ses yeux. La plaine envahie par la nuit, une usine dont les lumières scintillaient comme celles d'une ville allongée sur une rive lointaine, de rares feux d'autos qui naviguaient, cahotantes, dans l'immensité grise. Une vision de casino, le soir, au bord de la mer.

Ensuite?... Ensuite, les souvenirs de Popette se noient dans une brume heureuse. Il lui semble bien que Rémy Parnell lui a offert de l'emmener comme passagère, une fois la Quinzaine achevée. Même qu'un paternel ami l'a avertie: «Faites attention, Popette: le plus dangereux, dans cette aventure-là, c'est que vous devrez montrer vos jambes pour grimper dans l'appareil.»

A quoi Popette croit avoir répondu: «Ça m'est égal, elles sont bien faites.»

Mais le vin d'Anjou, la musique, l'enthousiasme, l'amour, la victoire, ont troublé la mémoire de Popette. Elle n'est plus bien sûre de cette fin de repas. Et elle en arrive à douter du commencement. Le bonheur est si rare, que l'on craint de rêver dès qu'on se sent heureux.