Les Contes de l'Égypte ancienne

Gaston Maspero · Chapitre 9 sur 31

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Les Contes de l'Égypte ancienne

Les Plaintes du Fellah

 

 

(XIIIe DYNASTIE)

Ce conte paraît avoir été très populaire pendant la durée de l’Empire thébain, car nous connaissons quatre manuscrits qui le renferment, trois à Berlin, un à Londres. Les trois manuscrits de Berlin ont été publiés dans les Denkmäler aus Ægypten und Æthiopien de Lepsius, Abtheilung VI, puis dans Vogelsang-Gardiner, die Klagen des Bauern (forme le tome I des Literarische Texten des Mittleren Reiches d’Erman), 1908, Leipzig, in-folio.

1° Le Papyrus de Berlin n° 2 (Berlin 3023), de la planche 108 à la 110 des Denkmæler (cf. les planches 5,5a – 17,17a des Klagen), renferme trois cent vingt-cinq lignes d’une grosse écriture des premiers temps de la XVIIIe dynastie, soignée au commencement, de plus en plus négligée à mesure qu’on avance vers la fin. Le début et la conclusion de l’histoire manquent.

2° Le Papyrus de Berlin n° 4 (Berlin 3025), de la planche 113 à la planche 114 des Denkmæler (cf. pl. 18,18a – 24,24a des Klagen), renferme cent quarante-deux lignes d’une écriture très rapide de la même époque que celle du manuscrit précédent. Il paraît avoir été détérioré par un maniement prolongé, et les lacunes provenant de l’usure, jointes au peu de netteté du caractère, le rendent difficile à déchiffrer. Les parties conservées contiennent, vers la fin, une cinquantaine de lignes en plus ; cependant la conclusion du récit manque encore. Des fragments de ces deux manuscrits, qui avaient échappé à Lepsius, ont été acquis par lord Amherst of Hackney et sont conservés dans sa collection à Didlington Hall. Les plus importants contiennent quelques débris des pages qui manquent au Papyrus de Berlin n° 2, les autres appartenaient au Papyrus de Berlin n° 4, et tous ont été publiés par :

Percy E. Newberry, the Amherst Papyri, 1901, t. I, pl. I A-L et p. 9-10.

 

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3° Le Papyrus du Ramesséum (Berlin 10.499) faisait partie d’un lot de papyrus découverts pendant l’hiver de 1895-1896 près du Ramesséum, au cours des fouilles de Quibell ; cédé par Petrie à Alan H. Gardiner, celui-ci en fit hommage au Musée de Berlin. Il contient au recto le début des Plaintes du fellah, correspondant au Papyrus Butler en son entier, et aux lignes 1-87, 130-146 du Papyrus de Berlin n° 2. Son existence fut signalée par :

Alan H. Gardiner, Eine nette Handschrift des Sinuhegedichtes, dans les Sitzungsberichte de l’Académie des Sciences de Berlin, 1906, p. 442-443, p. 1-2 du tirage à part.

Il a été publié en fac-similé et en transcription hiéroglyphique dans :

Volgelsang-Gardiner, die Klagen des Bauern, pl. 1, 1a – 4bis 4bis-a.

4° Papyrus Butler n° 527 (British Museum 10274 verso). Il est d’une grosse écriture, assez soignée, peut-être des premiers temps de la XVIIIe dynastie. Il est plus développé que les deux anciens manuscrits de Berlin, et il ajoute à ce qu’ils nous font connaître une quinzaine de lignes d’introduction, qui ne nous donnent pas encore le commencement de l’histoire. Une portion en a été publiée en fac-similé cursif par :

F. Ll. Griffith, Fragments of Old Egyptian Stories, dans les Proceedings of the Society of Biblical Archæology, 1891-1892, t. XIV, pl. I-IV

En combinant les éléments que nous fournissent ces quatre manuscrits, on arrive à reconstituer le texte presque complètement. Borchardt a démontré dans la Zeitschrift für Ægyptische Sprache, t. XXVII, p. 12, que divers fragments, placés par Lepsius au début du Papyrus n° 4, doivent être reportés à la fin du même papyrus, et qu’ils nous fournissent à peu près le dénouement de l’histoire.

Le sujet en fut découvert et signalé presque simultanément par Chabas et par Goodwin. Chabas donna la traduction suivie des premières lignes dans son mémoire sur :

Les Papyrus hiératiques de Berlin, récits d’il y a quatre mille ans, Paris, 1863, in-8°, p. 5-36 ; cf. Œuvres diverses, t. II, p. 292 sqq.

Goodwin se contenta de publier une analyse fort courte de l’ensemble dans un article intitulé :

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The Story of Saneha, An Egyptian Tale of Four Thousand Years ago, dans le Frazer’s Magazine (n° du 15 février 1865, p. 185-202), p. 188. Chabas n’avait utilisé, pour établir son texte, que les Papyrus de Berlin, Goodwin eut la bonne fortune de découvrir le Papyrus Butler au British Museum, et il inséra la traduction raisonnée des premières lignes dans les :

Mélanges Égyptologiques de Chabas, 2e série, Paris, 1864, Benjamin Duprat, in-8°, p. 249-266, ce qui fournit à Chabas lui-même (p. 266-272) l’occasion de rectifier quelques détails de sa propre traduction et de la traduction anglaise.

Depuis lors le texte a été étudié plusieurs fois. Je l’avais transcrit et traduit en 1877 au Collège de France, en 1893 et 1894 à l’École des Hautes-Études, et c’est le commencement de cette traduction qui figurait dans les trois premières éditions de ces Contes. Une version anglaise, couvrant les parties du texte sur lesquelles j’avais travaillé déjà, fut publiée plus tard par :

F. LI. Griffith, Fragments of Old Egyptian Stories, dans les Proceedings of the Society of Biblical Archæology, 1891-1892, t. XIV, p. 459-472.

Une transcription hiéroglyphique de quelques parties, puis une traduction complète de l’ensemble a été donnée en allemand par :

Erman, Ægyptische Grammatik, 1re édition, 1899, p. 28*-37* ;

Erman, Aus den Papyrus der Königlichen Museen, Berlin, Speeman, 1899, p. 46-53 ;

Erman, Ægyptische Chrestomathie, Berlin, Reuther et Richard, 1904, p. 11-19 et 6*-10*,

et l’on trouve une traduction anglaise un peu libre d’allure dans :

Flinders Petrie, Egyptian Tales, 1895, t. I, p. 61-80.

Enfin la transcription et la traduction en allemand de l’ensemble ont été publiées en 1907 par Vogelsang-Gardiner, die Klagen des Bauern, p. 8-15.

Le nom et la qualité des deux personnages principaux de cette histoire ont donné lieu à de nombreuses recherches. Pleyte avait lu celui

– 146 – du persécuteur Sati, le Chasseur (Sur quelques groupes hiéroglyphiques, dans la Zeitschrift, 1869, p. 82), et sa lecture prévalut longtemps. En 1891, Griffith le déchiffra avec doute Souti ou Soutenti (Fragments of Old Egyptian Stories, dans les Proceedings, 1891-1892, t. XIV, p. 468, note 3), et bientôt après Max Müller le rendit par hamouîti, le charpentier, l’artisan (the Story of the Peasant, dans les Proceedings, 1892-1893, t. XV, p. 343-344). Schæfer a démontré (Eine kursive Form von Dhwti, dans la Zeitschrift, 1902-1903, t. XL, p. 121-124) que c’était non pas un terme de métier mais un nom propre, Thotnakhouîti. Le sobriquet du persécuté, Sokhîti, a été rendu d’accord commun paysan, cultivateur, fellah, et c’est bien le sens qu’il a dans les textes ordinaires. Ici le contexte me paraît indiquer qu’on doit le considérer comme un ethnique : le sokhîti de notre conte est donc l’homme de la Sokhît hamaît, de l’Oasis du Natron, et, par abréviation, je l’avais traduit le Saunier dans l’édition précédente de ces contes. Pour éviter les confusions que cette traduction trop littérale n’a pas manqué de produire dans l’esprit des lecteurs, je reviens à l’ancienne traduction de fellah.

Comme le conte précédent, celui-ci nous apporte quantité de détails sur les usages, la condition, les misères des petites gens. La ressemblance des mœurs anciennes et des mœurs actuelles s’y révèle d’une manière frappante, et l’homme auquel un petit fonctionnaire de village vole un âne ou un chameau, ses plaintes et ses récriminations inutiles, ses séances prolongées à la porte de l’officier de police ou du grand seigneur qui est censé devoir lui rendre justice, sont expériences journalières pour quiconque a vécu hors d’Alexandrie et du Caire. Il n’est pas jusqu’aux harangues interminables du fellah ancien qu’on ne retrouve, presque avec les mêmes hyperboles, dans la bouche du fellah contemporain. Le pauvre diable se croit obligé de parler beau afin d’attendrir son juge, et il débite tout ce que son imagination lui suggère de grands mots et de fortes images, le plus souvent sans trop se soucier du sens et sans bien calculer ses effets. Les difficultés que ses discours présentent tiennent sans doute à la même cause qui empêche l’Européen de comprendre un fellah qui porte plainte. L’incohérence des idées et l’obscurité du langage sont dues au désir de bien dire qui le possède et au peu d’habitude qu’il a de manier le langage relevé : l’auteur de notre conte me semble avoir réussi trop complètement pour nous à rendre ce côté légèrement comique du caractère national.

Le nom du Pharaon Nabkaourîya et le lieu de la scène nous prouvent que l’auteur faisait vivre son héros au temps des dynasties héracléopolitaines. Je reporterai donc volontiers la composition au

– 147 – premier âge thébain, comme on a fait depuis Chabas, et plutôt aux siècles qui suivirent la XIIe dynastie qu’à la XIIe dynastie elle-même ; c’est là toutefois un point qui ne pourrait être établi sans de longues discussions.

*

* *

Il y avait une fois un homme, Khounianoupou de son nom,

qui était un fellah de la Plaine du Sel347, et il avait une femme,

Nofrît de son nom348. Ce fellah dit à cette sienne femme : « Hé

toi, je descends en Égypte pour en rapporter du pain349 à nos enfants. Va là, mesure-moi le grain qui est dans le magasin, du reste du grain de cette année ». Alors il lui mesura huit boisseaux de grain. Ce fellah dit à cette sienne femme : « Hé toi, voici ces deux boisseaux de grain pour tes enfants, mais fais-

moi, des six boisseaux de grain, de pain et de la bière 350 pour

347 La Plaine du Sel est le pays de l’Ouady-Natroun, à l’ouest du Delta et au nord-ouest de Hnès.

348 Le nom de la femme est mutilé du début : si les deux signes qui en restent sont bien un r et un t, il y a quelque vraisemblance qu’on peut le lire Nofrît ou Nofrét.

349 Il ne faut pas prendre ce mot au pied de la lettre et s’imaginer que notre homme compte rapporter une charge de pain. Le mot aîkou était pris par les Égyptiens anciens de la même manière que êche en pareil cas par les Égyptiens modernes, afin de désigner toute espèce de denrées pouvant servir à la nourriture d’une famille.

350 Le rapprochement s’explique lorsque l’on connaît les procédés que les Égyptiens employaient à la fabrication de la bière : ils se servaient de mie de pain rassis en guise de levure. Les scènes reproduites en bas-relief ou en poupées de bois, dans les tombeaux du premier empire thébain ou de l’empire memphite, réunissent toujours la boulangerie et la brasserie sur les mêmes tableaux : on ne doit donc pas s’étonner si notre fellah commande à sa femme de fabriquer à la fois le pain et la bière avec le grain qu’il lui remet.

– 148 – chaque jour que je serai en voyage ». Quand donc ce fellah

descendit en Égypte, il chargea ses ânes de roseaux, de joncs351,

de natron, de sel, du bois d’Ouîti352, de l’acacia du Pays des

bœufs353, de peaux de loup, de cuirs de chacal354, de sauge, d’onyx, de la gaude, de la coloquinte, du coriandre, de l’anis, du talc, de la pierre ollaire, de la menthe sauvage, du raisin, des pigeons, des perdrix, des cailles, des anémones, des narcisses, des graines de soleil, des Cheveux de terre, des piments, tout

plein de tous les bons produits de la Plaine du Sel355.

Lors donc que ce fellah s’en fut allé au sud, vers

Khininsouton356, et qu’il fut arrivé au lieu dit Pafifi, au nord du

bourg de Madenît357, il rencontra un individu qui se tenait sur

 

351 Aujourd’hui encore on exporte de l’Ouady-Natroun deux espèces de joncs, le somâr et le birdi, qui servent à fabriquer des nattes. La meilleure qualité de ces joncs vient d’au delà de l’Ouady Natroun, de l’Ouady Maghara qu’on appelle aussi l’Ouady es-Soumâra.

352 Le nom est incomplet : il me semble reconnaître les traces du nom de l’Oasis d’Ouîti, conservé dans celui du village de Baouîti, un des villages de l’Oasis du Nord.

353 Le Pays des Bœufs est l’Oasis de Farafrah.

354 Les peaux de chacal paraissent avoir été exportées en paquets de trois, comme on le voit par la forme du signe mos en hiéroglyphes.

355 Les noms de ces minéraux et de ces graines sont encore mal identifiés à ceux des espèces modernes correspondantes : je les ai traduits sous toutes réserves.

356 Hâkhininsouton ou Hâkhininsou est la ville que les Assyriens nommaient Khininsou, les Hébreux Khanès, les Coptes Hnès : c’est aujourd’hui Henassiéh ou Ahnas el-Medinéh.

357 Les deux bourgs de Pafifi et de Madenît ne nous sont pas connus d’ailleurs ; il faut les chercher quelque part entre l’Ouady

– 149 – la berge, Thotnakhouîti de son nom, fils d’un individu, Asari de son nom, tous deux serfs du maire du palais Marouîtensi. Ce Thotnakhouîti dit, dès qu’il vit les ânes de ce fellah, s’émerveillant en son cœur : « Me favorise toute idole, si bien que je m’empare des biens de ce fellah ». Or le logis de ce Thotnakhouîti était contigu à la chaussée, qui en était resserrée, pas ample, si bien qu’elle n’avait plus que la largeur d’une pièce d’étoffe avec de l’eau sur un côté et du blé sur l’autre. Ce Thotnakhouîti dit à son serviteur : « Cours et m’apporte une pièce de toile de ma maison. » Elle lui fut apportée sur le champ et il la déploya à même la chaussée, si bien que le liteau touchait

à l’eau et l’effilé au blé 358. Lors donc que ce fellah vint sur le chemin de tout le monde, ce Thotnakhouîti dit : « Fais-moi

plaisir359, fellah, ne marche pas sur mon linge ». Ce fellah dit : « À faire ainsi que tu dis, ma route est bonne ». Comme il se portait vers le haut, Thotnakhouîti dit : « Mon blé va-t-il pas te servir de chemin, fellah ? » Ce fellah dit : « Ma route est bonne, mais la berge est haute, la route a du blé, tu as barré le chemin avec ton linge. Est-ce que tu ne permets pas que je passe ? » Tandis qu’il lui disait ces paroles, un des ânes prit une pleine

Natroun et Ahnas, mais beaucoup plus près de cette ville, probablement vers l’entrée du Fayoum.

358 La suite du récit nous donne la raison de ces préparatifs. Thotnakhouîti, en barrant le sentier, compte obliger le paysan à se porter vers le haut de la route au voisinage du champ. En chemin, l’âne happera quelques tiges ; Thotnakhouîti constatera le délit et confisquera la bête. Aujourd’hui, le propriétaire d’un champ se contente de couper une oreille au baudet : on peut néanmoins citer tel cas où, comme le personnage de notre conte, il s’empare du voleur.

359 Les mots que je traduis Fais-moi plaisir par à peu près, Iri harou, forment une phrase polie par laquelle les Égyptiens appelaient l’attention de leurs camarades ou des passants sur une opération qu’ils exécutaient ou sur un fait qui les intéressait également. C’est l’équivalent de l’âmel maarouf ou Amelni el-maârouf, des Égyptiens modernes.

– 150 – bouchée de tiges de blé. Ce Thotnakhouîti dit : « Hé toi, puisque ton âne mange mon blé, je le mettrai au labour à cause de sa force ». Ce fellah dit : « Ma route est bonne. Pour éviter une avanie, j’avais emmené mon âne, et maintenant tu le saisis parce qu’il a pris une bouchée de tiges de blé ! Mais certes je connais le maître de ce domaine, qui est le grand intendant Marouîtensi ; c’est lui, certes, qui écarte tout voleur dans cette

Terre entière360, et je serais volé sur son domaine ? » Ce Thotnakhouîti dit « N’est-ce pas là vraiment le proverbe que disent les gens : “On cite le nom du pauvre diable à cause de son maître ?” C’est moi qui te parle, et c’est au maire du palais

Marouîtensi que tu penses361 ». Alors il saisit une branche verte de tamarisque et il lui en fouetta tous les membres, puis il lui enleva ses ânes et il les fit entrer dans son champ. Ce fellah se mit à pleurer très fort par douleur de ce qu’on lui faisait, et ce Thotnakhouîti dit « N’élève pas la voix, fellah, ou tu iras à la

ville du dieu seigneur du silence 362 ! » Ce fellah dit : « Tu m’as frappé, tu as volé ma propriété, et maintenant tu enlèves la

 

360 Comme nous l’avons dit, la Terre entière est un des noms que les Égyptiens donnaient couramment à l’Égypte (Le conte des deux frères).

361 Le dicton cité se traduirait littéralement : « Est prononcé le nom du pauvre diable pour son maître. » Il semble signifier, d’après le contexte, que celui qui croit avoir à se plaindre d’un subalterne ne s’arrête pas à maudire celui-ci, mais qu’il cherche aussitôt à en appeler au chef.

362 La réponse de Thotnakhoulti est une véritable menace de mort. Le seigneur du silence, c’est Osiris, le dieu de l’autre monde : sa ville est le tombeau. Osiris, dans ce rôle, avait pour équivalent à Thèbes une déesse qui porte le nom significatif de Marouitsakro, celle qui aime le silence.

– 151 – plainte de ma bouche ! Divin seigneur du silence, rends-moi

mon bien, afin que je ne crie ta crainte 363 ».

Ce fellah passa la durée de quatre jours à se plaindre à ce Thotnakhouîti, sans que celui-ci lui donnât son droit. Quand ce fellah se fut rendu à Khininsouton afin de se plaindre au maire du palais Marouîtensi, il le trouva qui sortait de la porte de sa maison pour s’embarquer dans la cange de son service. Ce fellah dit : « Ah ! permets que je réconforte ton cœur par mon

discours364. C’est le cas d’envoyer vers moi ton serviteur, l’intime de ton cœur, pour que je te le renvoie instruit de mon affaire ». Le maire du palais Marouîtensi fit aller son serviteur, l’intime de son cœur, le premier auprès de lui, et ce fellah le renvoya instruit de cette affaire, telle qu’elle était. Le maire du palais Marouîtensi informa de ce Thotnakhouîti les

prud’hommes365 qui étaient auprès de lui, et ils dirent à leur maître : « Voire, s’agit-il ici d’un paysan de Thotnakhouîti qui s’en était allé faire affaire avec un autre, au lieu de faire affaire avec lui ; c’est ainsi, en effet, que ces gens-là en agissent envers

 

363 Autant que je puis voir, cette locution, trop concise pour nous, semble devoir se paraphraser, « de peur que je n’aille crier partout que tu es un homme à craindre ! »

364 Le début du discours rappelle la formule par laquelle commencent les lettres qu’un homme de moindre condition adressait à son supérieur. (Griffith, Hieratic Papyri from Kahun, p. 68.)

365 Les personnages de haut rang, fonctionnaires royaux ou administrateurs de nomes et de villages, avaient à côté d’eux un certain nombre de notables qui les assistaient dans l’accomplissement de leurs fonctions c’était, ce semble, l’équivalent de la cohors de jeunes gens qui accompagnaient les magistrats romains dans leurs provinces. Ces gens, qu’on appelait sârou, les meshéikh d’aujourd’hui, les prud’hommes, avaient parfois des suppléants uîti mâ sârou qu’on trouve mentionnés souvent sur les monuments de la XIIe dynastie. (Cf. Maspero, Mélanges de Mythologie, t. IV, p. 446-447.)

– 152 – leurs fellahs, quand ceux-ci vont vers d’autres au lieu d’aller à

eux, c’est bien ainsi qu’ils en agissent366. Est-ce la peine de poursuivre ce Thotnakhouîti pour un peu de natron et pour un

peu de sel ? Qu’on lui ordonne de les rendre et il les rendra 367 ». Le maire du palais Marouîtensi garda le silence : il ne répondit pas à ces notables, il ne répondit pas à ce fellah.

Quand ce fellah vint se plaindre au grand intendant Marouîtensi pour la première fois, il dit : « Maire du palais, mon seigneur, le grand des grands, le guide de ceux qui sont et de ceux qui ne sont pas, quand tu descends au Bassin de la

Justice 368 et que tu y navigues avec du vent, puisse l’écoute de ta voile ne pas s’arracher, puisse ton esquif ne pas aller à la

 

366 La construction de ces membres de phrase est assez elliptique dans l’original, et le sens n’en ressort pas très clair. La traduction littérale en est : « Voire, c’est son fellah qui vient à un autre à coté de lui ; voici pour toi ce qu’ils font à leurs fellahs, qui viennent à d’autres à côté d’eux, voici pour toi ce qu’ils font » Les notables semblent supposer que le fellah était en rapports suivis avec Thotnakhoutti, qu’il était le fellah de celui-ci, et qu’il le fournissait de sel, de natron et d’autres produits. Le fellah, au lieu de venir tout droit à son patron attitré comme d’habitude, aurait voulu offrir sa marchandise à d’autres, d’où l’incident. Il ne se serait agi que d’une batterie vulgaire entre marchand et pratique.

367 Litt. : Fois d’être poursuivi (repoussé) le Thotnakhouîti, pour un peu de natron, pour un peu de sel, soit ordonné à lui rendre cela, il rendra cela ! » Peut-être vaudrait-il mieux traduire avec l’autre sens du verbe touba : « Qu’on lui ordonne de le payer, et il le paiera ».

368 Le Bassin de la Justice est le nom d’un des canaux de l’autre monde et du canal qui, dans ce monde-ci, passait à Khininsouton, Le fellah, jouant sur le double sens de l’expression, comme Griffith l’a remarqué (Fragments of Old Egyptian Stories, dans les Proceedings, t. XIV, p. 468, note 2), souhaite à Marouîtensi une navigation prospère à la fois sur les eaux terrestres et sur les eaux célestes. La suite de cette première plainte n’est que le développement raisonné de cette première équivoque et de la métaphore d’où elle résulte.

– 153 – dérive, puisse aucun malheur ne venir à ton mât, puissent tes bordages ne pas se briser ; puisses-tu ne pas être emporté, quand tu accostes à la terre ; puisse le flot ne pas te saisir, puisses-tu ne pas goûter aux malices du fleuve, puisses-tu ne pas voir la face terrible, mais que viennent à toi les poissons les plus rebelles et puisses-tu atteindre les oiseaux bien gras ! Car c’est toi le père du manant, le mari de la veuve, le frère de la divorcée, le vêtement de qui n’a plus de mère ! Fais que je puisse proclamer ton nom dans ce pays comme supérieur à toute bonne loi. Guide sans caprice, grand sans petitesse, toi qui anéantis le mensonge et fais être la vérité, viens à la voix qu’émet ma bouche ! Je parle, écoute, fais justice, louable que les plus louables louent, détruis mes misères ; me voici chargé de tristesses, me voici désespéré, juge-moi, car me voici en grand besoin ! »

Or ce fellah disait ces paroles au temps du roi de la Haute et de la Basse-Égypte, Nabkaourîya, à la voix juste. Le maire du palais Marouîtensi alla devant Sa Majesté, et il dit : « Mon seigneur, j’ai rencontré un de ces fellahs, beaux parleurs en vérité, à qui son bien a été volé par un homme qui relève de moi : voici qu’il vient pour se plaindre à moi de cela ». Le roi dit « Marouîtensi, si tu me veux conserver dispos, traîne-le en longueur, ne réponds rien à tout ce qu’il dira. Quoi qu’il lui plaise dire, rapporte-le-nous par écrit pour que nous l’entendions. Veille à ce que sa femme et ses enfants vivent, et toi, envoie un de ces fellahs pour écarter le besoin de sa maison, fais aussi que ce paysan vive en ses membres, mais quand tu lui feras donner du pain, donne qu’il ne sache pas que c’est toi qui le lui donnes ». On lui servit quatre pains et deux pots de bière chaque jour ; le maire du palais Marouîtensi les fournissait, mais il les donnait à un de ses clients et c’était celui-ci qui les donnait à l’autre. Voici que le maire du palais Marouîtensi envoya vers le châtelain de l’Oasis du Sel, afin que l’on fît du pain pour la femme de ce paysan, dans la proportion de trois mesures par jour.

– 154 –

Ce fellah vint se plaindre pour la seconde fois, disant : « Maire du palais, mon maître, grand des grands, riche des riches, toi qui es le plus grand de tes grands et le plus riche de tes riches, gouvernail du ciel, étai de la terre, corde qui porte les

poids lourds, gouvernail ne t’affole pas369, étai ne ploie pas, corde ne t’échappe pas ! Donc, le grand seigneur prend de celle

qui n’a pas de maître 370, il dépouille qui est seul ! Ta ration dans ta maison, c’est une cruche de bière, trois pains par jour, et qu’est-ce que tu dépenses à nourrir tes clients ? Qui meurt

meurt-il avec ses gens ? toi seras-tu éternel371 ? Aussi bien, c’est un mal, une balance qui ploie, un peson qui perd l’aplomb, un juste intègre qui dévie. Hé toi, si la justice qui marche sous toi s’échappe de sa place, les prud’hommes commettent des écarts, celui qui tenait compte des discours prononcés des deux parts penche vers un côté, la valetaille vole, celui qui est chargé de saisir l’infidèle qui n’accomplit point la parole du juge dans sa rigueur, lui-même il s’égare loin d’elle, celui qui doit donner le souffle de la vie en manque sur terre, celui qui est calme halète de colère, celui qui divise en parts justes n’est plus qu’un prépotent, celui qui réprime l’oppresseur donne l’ordre qu’il

 

369 Litt. : « Gouvernail ne va pas en arrière » Le gouvernail était une grande rame, manœuvrée d’avant en arrière : si le courant ou une faute du timonier le déplaçait, si bien qu’il se trouvât placé d’arrière en avant, il n’avait plus d’action sur la marche du bateau. D’où la métaphore de notre texte : affoler n’est qu’une traduction par à peu près.

370 La veuve ou la répudiée, qui n’a plus d’homme pour la protéger.

371 Ce développement, qui nous paraît un peu décousu, semble signifier que le maître a tort de dépouiller les êtres sans défense, car enfin, ses besoins sont si bornés et il dépense si peu à nourrir ses clients, qu’il ne lui est pas nécessaire d’accroître sa fortune aux dépens d’autrui. D’ailleurs, quand on meurt, emmène-t-on avec soin tous ces gens qu’il faut entretenir ? et le maître se croit-il éternel qu’il songe à toujours accroître sa fortune ?

– 155 – maltraite la ville comme l’inondation, celui qui repousse le mal commet des écarts. »

Le maire du palais Marouîtensi dit : « Est-ce donc pour toi si grand’chose et qui te tienne tant au cœur que mon

serviteur372 soit saisi ? »

Ce fellah dit : « Lorsque le boisseleur de grains fraude pour soi un autre se prend à perdre son avoir. Celui qui guide à l’observance de la loi, s’il commande qu’on vole, qui donc alors repoussera le crime ? Celui qui écrase l’erreur, s’il s’écarte lui-même de l’équité, un autre a le droit de plier. Si un autre approuve tes écarts, comment trouveras-tu, toi, le moyen de repousser les écarts d’autrui ? Quand l’homme opulent vient à la place qu’il occupait hier, c’est un ordre de faire à qui fait pour l’engager à faire ce qu’on l’a honoré d’avoir fait, c’est administrer sagement les biens au lieu de les gaspiller, c’est

attribuer les biens à qui possédait déjà la fortune 373. Oh, la minute qui anéantit, quand tout sera bouleversé dans tes vignes, quant ta basse-cour sera détruite et que seront décimés tes gibiers d’eau, quand celui qui voyait se manifeste aveugle et celui qui entendait sourd, quand celui qui guidait dans le droit chemin devient celui qui égare !… Donc es-tu sain ? Agis pour toi, car, toi, tu es fort puissant, ton bras est vaillant, ton cœur est

372 Le serviteur dont parle Marouîtensi est le Thotnakhouiti dont le fellah réclame le châtiment.

373 Le cliquetis de mots par quoi cette phrase commence signifie simplement que, si on remet l’homme opulent dans le poste qu’il avait quitté, c’est pour l’encourager à continuer d’agir bien comme précédemment pendant son premier temps d’emploi : on espère en effet, qu’étant riche déjà il n’aura plus besoin de piller le pays pour s’enrichir et qu’il gérera honnêtement la fortune publique. Or il se trouve que Marouîtensi, honnête lui-même, ne sait pas imposer l’honnêteté à ses gens : il finira par être leur victime et par être ruiné, ainsi qu’il est dit dans la phrase qui suit.

– 156 – hardi, l’indulgence s’éloigne de toi, la prière des misérables est ta destruction, tu sembles le messager du dieu Crocodile ; toi, tu es le compagnon de route de la Dame de Peste, si tu n’es pas elle n’est pas, si elle n’est pas tu n’es pas, ce que tu ne fais pas elle ne

le fait pas374. Le riche en revenus légitimes qui est fort est gracieux pour le mendiant, celui qui est ferme en la possession de ses rapines est gracieux pour qui n’a point de biens, mais si le mendiant est dépouillé de son bien c’est action mauvaise pour qui n’est pas dénué de tout, on ne saurait en être relevé, et on est recherché pour elle. Mais toi, tu te rassasies de ton pain à toi, tu t’enivres de ta bière, tu es riche plus que tous les vivants.

Lorsque le visage du timonier se tourne vers l’avant375, le bateau s’égare où il lui plaît. Lorsque le roi est dans le harem et que le gouvernail est dans ta main, il y a des abus autour de toi, la plainte est ample, la ruine est lourde. Qu’est-ce donc qu’il y a là ? Tu as fait des places d’asile, ta digue est saine, et voici que ta

ville conteste le bien jugé de ta langue376 ? Ne te rebute pas pourtant ! C’est le ver destructeur de l’homme que ses propres

membres377 ! Ne dis pas de mensonge, surveille les notables du

 

374 Le dieu crocodile est ou Sovkou ou Set-Typhon, et la dame de la peste est Sokhit-Sakhmît Il semble que le fellah remontrait à Marouîtensi, qu’il était fort et qu’il devrait sévir à la façon de ces deux divinités contre ceux qui commettaient des injustices sous sa protection.

375 Au lieu d’observer le fleuve et son régime de courants et de vents.

376 Marouîtensi, dans sa justice, a voulu que le pauvre eût un asile auprès de lui contre la violence, et la digue qu’il a construite, par métaphore, pour l’opposer au torrent de l’injustice, est en bon état, mais la ville d’asile elle-même se révolte contre l’intention du maître et se joint aux oppresseurs.

377 Les membres d’un grand seigneur sont ses vassaux et ses serviteurs, comme les membres de Râ sont les dieux moindres : le grand seigneur périt par les fautes des siens plus que par ses propres fautes.

– 157 – fisc ; lorsque les servants récoltent leurs herbages, dire le mensonge est une tradition qui leur tient au cœur. Toi qui connais l’avoir des gens, ignores-tu ma fortune ? Ô toi qui réduis à néant tout accident par l’eau, me voici, moi, sur les voies du malheur ! Ô toi qui ramènes à terre quiconque se noie et qui sauves le naufragé, je suis opprimé de par toi ! »

Ce fellah vint se plaindre pour la troisième fois, disant « Maire du palais, mon maître, tu es Râ, maître du ciel, avec ta cour, et c’est l’intérêt de tout le monde. Tu es comme la vague d’eau, tu es le Nil qui engraisse les champs, qui permets la culture des îles. Réprime le vol, protège les misères, ne sois pas un courant destructeur contre qui se plaint à toi, mais prends garde que l’éternité approche, et te plaise qu’il en soit pour toi ainsi qu’il est dit : C’est de l’air au nez que de faire la

justice378. » Charge qui a chargé, et cela ne sera point porté à ton compte. Est-ce que la bascule fléchit ? Est-ce que la balance penche d’un côté ? Est-ce que Thot est indulgent ? Si tu

commets des écarts tu te fais l’égal de ces trois-là379. Si tu es indulgent, ton indulgence est de qui répond le bien comme si c’était le mal, comme qui met ce dernier à la place de l’autre. La parole prospère plus que les herbes vivaces, elle prospère autant qu’est fort celui qui lui répond, et celui-ci est l’eau qui fait prospérer ses vêtements à elle, pendant ces jours qu’il le fait

 

378 Transcrite de la phraséologie égyptienne en expressions modernes, cette phrase signifie qu’être juste, c’est, pour qui l’est, s’assurer la vie devant le roi et les dieux, car rendre au malfaiteur la pareille de ce qu’il a fait, ce n’est pas inscrit comme crime au compte de celui qui agit de la sorte.

379 Litt : « Tu es placé le second de ces trois. » En d’autres termes : tu deviens une bascule mal équilibrée, une balance fausse, un Thot indulgent où il ne faudrait pas l’être.

– 158 –

faire 380. Quand tu tires des bordées à la voile, et que tu prends le courant pour arriver à agir ainsi qu’il est juste, fais attention

et manœuvre bien la barre quand tu seras en face de la terre381. « Fais le juste ; ne mens pas, tu es la grandeur, ne sois pas léger, tu es la lourdeur ! Ne mens pas ; tu es la romaine, ne perds pas l’aplomb ; tu es le compte exact, hé toi, tu es d’accord avec la bascule, si bien que si elle ploie, toi aussi tu ploies. Ne t’affole pas quand tu gouvernes, mais manie bien la barre. Ne prends rien quand tu iras contre celui qui prend, car ce n’est pas un grand, ce grand-là qui est rapace. Ta langue est un peson de balance et ton cœur est le poids que tes deux lèvres font basculer. Si tu voiles ta face pour celui dont le visage est

ferme382, qui donc repoussera le mal ? Hé toi, tu es comme un méchant blanchisseur rapace qui rudoie un ami et qui lie un client qui est pauvre, mais qui tient pour son frère celui qui vient et qui lui apporte son dû. Hé toi, tu es le passeur qui passe seulement celui qui possède le montant du droit de péage, et dont le droit de péage pour les autres est la ruine. Hé toi, tu es le

 

380 Autant que je puis le comprendre, la parole, c’est-à-dire la sentence ou l’ordre équitable rendus par le chef, ont une efficacité proportionnée à la vigueur de celui qui lui répond, c’est-à-dire qui en assure l’exécution. Il est comme l’eau qui donne la vigueur aux vêtements de la parole juste, c’est-à-dire, qui les rend propres et intacts, pendant tout le temps qu’il agit de manière à obtenir ce résultat.

381 L’image est empruntée aux incidents de la navigation sur le Nil Lorsque le vent est contraire, le pilote navigue au plus près en zigzags, courant d’un bord à l’autre et gagnant un peu à chaque fois. Il y a dans cette manœuvre un moment dangereux, celui ou la barque étant arrivée la proue en avant à l’une des rives, dqait nîti taou, « juste en face de la terre », comme dit le texte, il faut changer de direction : si le coup de barre n’est pas donné au moment voulu, la barque risque d’aller se briser à la berge.

382 En d’autres mots : « Si tu t’arranges complaisamment pour ne pas voir ce que le puissant fait au faible ».

– 159 – chef de grenier qui ne permet pas de passer celui qui vient les mains vides aussitôt. Hé toi, tu es un homme-oiseau de proie qui vis des misérables petits oiseaux. Hé toi, tu es le cuisinier dont la joie est de tuer et à qui aucun animal n’échappe. Hé toi, tu es le berger qui ne se soucie de rien ; tu n’as pas compté combien tu as perdu de tes bêtes par le crocodile, ce violateur

des lieux d’asile, qui attaque la cité de la Terre-Entière 383. Ô auditeur, qui n’as pas entendu, que n’entends-tu donc, puisqu’ici j’ai repoussé le furieux des eaux ? Être poursuivi d’un crocodile, combien de temps cela durera-t-il ? Que soit trouvée dès aujourd’hui la vérité cachée, et que soit rué le mensonge à terre ! N’escompte pas le lendemain qui n’est pas venu encore : on ne sait pas quels maux il y a en lui ! »

Après que ce fellah eut tenu ce discours au maire du palais Marouîtensi, sur l’esplanade qui est devant la Porte, celui-ci expédia contre lui deux hommes de son clan avec des courbaches, et ils flagellèrent tous ses membres.

Ce fellah dit : « Le fils que j’aime, il dévie donc : sa face est aveugle à ce qu’il voit, il est sourd à ce qu’il entend, il passe oublieux de ce qu’on lui signale. Hé toi, tu es comme une ville qui n’a pas de châtelain, comme une communauté qui n’a point de chef, comme un bateau qui n’a point de capitaine, comme une caravane sans guide. Hé toi, tu es comme un ghafir qui vole, comme un châtelain qui prend, comme un chef de district

 

383 Le fellah fait ici allusion à un incident de vie rurale qui est souvent représenté dans les tombeaux de l’âge memphite, le passage d’un gué par un troupeau de bœufs (cf. Fragment d’un conte fantastique antérieur à la XVIIIe dynastie du présent volume) que les crocodiles menacent : le mauvais berger, au lieu de veiller à ses bêtes, les laisse aller, et au sortir de l’eau, il ne s’inquiète pas de savoir si le nombre des têtes de bétail est encore exact, ou bien si les crocodiles l’ont diminué de quelques unités.

– 160 – chargé de réprimer le brigandage et qui se met à la tête de ceux qui le commettent ! »

Lorsque ce paysan vint se plaindre pour la quatrième fois, il trouva le maire du palais qui sortait de la porte du temple d’Harchafi, et il dit : « Ô béni, le béni d’Harchafi et qui vient de son temple, lorsque le bien périt sans opposition, le mensonge se propage sur la terre. Et en effet, le bac où l’on vous fait entrer et traverser le fleuve, lorsqu’arrive la saison de l’étiage, traverser le fleuve en sandales, n’est-ce pas un bon moyen de traverser ? Et qu’en est-il de qui dort jusqu’en plein jour ? Périssent par là et l’aller en sûreté pendant la nuit, et le voyager sans danger pendant le jour, et la possibilité que l’individu profite de sa fortune en vérité. Hé toi, il ne faut pas s’arrêter de te le dire. L’indulgence s’éloigne de toi, la prière des misérables est ta

destruction384. Tu es comme le chasseur, au cœur clair, hardi à faire ce qu’il, lui plaît, harponner l’hippopotame, percer de flèches les taureaux sauvages, atteindre au bident les

poissons385, emmailler les oiseaux. Ô toi qui n’as pas la bouche courante et qui es sans flux de paroles, toi qui n’as pas le cœur léger mais dont le sein est lourd de desseins, applique-toi de cœur à connaître la vérité, réprime ton inclination mauvaise

jusqu’à ce que survienne le silencieux 386. « Ne sois pas l’enquêteur malhabile qui écrase la perfection, ni un cœur rapide qui se dérobe lorsqu’on lui apporte la vérité, mais soit

 

384 Voir le même dicton un peu plus haut.

385 Seuls les pêcheurs de profession et les paysans pêchaient eux-mêmes à la ligne, à la nasse ou au filet : ainsi qu’on le voit sur les tableaux des tombes memphites et thébaines, les nobles prenaient le poisson avec un harpon à pointe simple ou double. La pêche, ainsi entendue, était un exercice d’adresse et de force, comparable aux chasses à l’hippopotame.

386 Le silencieux est ici, je crois, le dieu de la mort, Osiris ou une autre divinité.

– 161 – fait que tes deux yeux aperçoivent, que ton cœur se satisfasse, et

ne te trouble pas doutant de ta force387, de peur que le malheur ne t’atteigne : celui qui passe outre à sa fortune sans la saisir sera toujours au second rang. L’homme qui mange déguste, celui qu’on interroge répond, celui qui est couché fait des rêves,

mais le juge à la porte388 ne lui fais opposition car il est à la tête des malfaiteurs ; et alors, grâce à lui, imbécile on arrive, ignorant de tout on est consulté si l’on est comme un courant d’eau qui se déverse les gens y entrent. Ô timonier, n’affole pas ta barque ; toi qui donnes la vie ne fais pas, qu’on meure ; toi qui peux anéantir, ne fais pas qu’on soit anéanti. Lumineux, ne sois pas comme l’ombre ; place d’asile, ne permets pas au crocodile d’enlever ses victimes en toi ! Quatre fois que je me plains à toi, n’est-ce pas assez de temps passé à cela ?

Ce fellah vint pour se plaindre la cinquième fois, disant : « Maire du palais, Marouîtensi, mon maître, le pêcheur à la nasse embouteille les perches, le pêcheur au couteau égorge les anguilles, le pêcheur au trident harponne les bayyâds, les

pêcheurs à l’épervier prennent les châls 389, bref les pêcheurs dépeuplent le fleuve. « Hé toi, tu es de leur sorte ; ne ravis pas au misérable son avoir, car sa peine, tu la connais. Ses biens, c’est l’air vital du misérable : c’est lui boucher le nez que de les lui ravir. Tu as été commis à entendre la parole, à juger entre

 

387 Litt. : « Ne te trouble pas selon ta force ». Celui qui doute de sa force et qui se trouble lorsqu’il ne se croit pas assez fort n’arrivera à rien.

388 Ne pas oublier qu’en Égypte, comme dans tout l’Orient ancien, le prince et les notables rendaient la justice à la porte de leur maison ou à celle de la ville.

389 Tous les noms de poissons cités ici ne sont que des équivalents incertains pour les noms égyptiens, dont nous ne connaissons pas la valeur exacte : le bayyâd et le châl sont deux poissons bons à manger, le premier surtout.

– 162 – deux frères ; à réprimer le vol, et le malfaiteur est avec toi, et

c’est un lourd faix de vols, ce que tu fais ! On t’a fait le favori390, et tu es devenu un criminel ; tu as été donné comme une digue au misérable pour empêcher qu’il se noie, et toi, tu es l’homme

semblable au bassin qui se vide rapidement 391 ! »

Ce fellah vint pour se plaindre la sixième fois, disant :

« Maire du palais, Marouîtensi392, mon maître, maître silencieux de la ruine, fais que la justice soit, fais que soit le bien ; anéantis le mal, comme vient la satiété qui arrête la faim, l’habillement qui fait cesser la nudité, comme le ciel se rassérène après la bise, et que son ardeur réchauffe tous ceux qui avaient froid, comme le feu cuit les crudités, comme l’eau

éteint la soif. Ô toi qui vois, ne détourne pas ta face 393 ; toi qui

partages équitablement, ne sois pas rapace 394 ; toi qui consoles, « ne cause pas de rancœur ; toi qui guéris, ne cause pas de maladies. Le délinquant diminue la vérité ; celui qui remplit bien ses devoirs ne lèse pas, ne blesse pas la vérité. Si tu as des revenus légitimes, donnes-en à ton frère : l’égoïsme manque

 

390 On est ici Pharaon qui a Marouîtensi pour maire de son palais.

391 Et dont les eaux, par conséquent, emportent la digue, ruinant le champ que la digue était censée protéger.

392 Marouîtensi est appelé « maître de la ruine » parce qu’il ne fait pas restituer son dû au fellah, et « maître silencieux » parce qu’il ne répond pas à ses plaintes.

393 Le scribe a passé ici un mot, par assonance : me harou harou-k. Le fellah prie Marouîtensi qui, voyant tout, peut remédier à tout, de ne pas détourner de lui sa face et de ne pas le laisser dans sa misère.

394 Marouîtensi, étant équitable ; partage en deux moitiés exactes le bien de ses subordonnés et il ne prend que la moitié qui lui est due : le fellah le supplie ici de ne pas se montrer rapace et de ne pas garder le tout.

– 163 – d’à-propos, car celui qui a rancœur, il est un guide de discorde, et celui qui conte sa peine tout bas amène les scissions, sans

qu’on ait su ce qu’il avait dans le cœur 395. Ne sois donc pas inactif ! Si tu agis selon ton intention de détruire, qui livrera bataille ? L’eau de la brèche est avec toi, à la façon dont la brèche s’ouvre, au temps où l’inondation est étale : si la barque y entre, comme elle est saisie par le courant, sa cargaison périt à

terre dispersée sur toutes les berges396. Tu es instruit, tu es bien dressé, tu es établi solidement et non par la violence, mais tandis que tu établis des règlements pour tout le monde, ceux qui t’entourent s’écartent de la voie droite. Équitable à la fois et coupable envers la Terre-Entière, jardinier de misère qui irrigue son terrain de vilenies pour que son terrain devienne un terrain de mensonge, pour répandre les crimes sur le bien-fond ! »

 

395 L’opposition est ici entre le bien acquis par des moyens illégaux et les biens légitimes, ceux qui sont apportés – anou – au maître ou que le maître apporte lui-même. Le fellah conseille à Marouîtensi de donner « à son frère », c’est-à-dire à son prochain, ce qu’il apporte de ses domaines, une portion de ses revenus légitimes, car le fait de les garder pour lui seul, de les manger - ouagait - comme dit le texte, est « sans exactitude, » est un mal à propos, une maladresse. Le pauvre à qui rien n’est donné en devient rancunier - ahou - et il « conduit à séparer » il conduit à la discorde, et celui qui conte sa peine tout bas, « celui qui fait savoir » sarkhi, – il apporte les scissions mais sans qu’on soupçonne ses sentiments.

396 La suite des idées n’est pas facile à saisir : voici comme je l’établis. Après avoir montré combien il est dangereux pour l’homme en place qu’est Marouîtensi de soulever des rancunes cachées, le fellah, revenant à son affaire, le supplie de réprimer l’injustice : s’il veut le faire, qui osera lui résister ouvertement ? Son action sera comme celle du courant qui se forme à la rupture d’une digue, quand la crue est dans son fort : les bateaux entraînés par lui font naufrage et leur cargaison s’éparpille le long des berges.

– 164 –

Ce fellah vint se plaindre pour la septième fois, disant « Maire du palais, mon maître, tu es le gouvernail de la Terre-

Entière, qui navigues la terre à ton gré. Tu es le second Thot397, qui jugeant ne penche pas d’un côté. « Ô mon maître, te plaise n’assigner un individu à comparaître au tribunal que pour les actes qu’il a commis réellement ! Ne restreins pas ton cœur ; il n’est pas dans ta nature que de large d’esprit tu deviennes borné

de cœur398 ! Ne te préoccupe pas de ce qui n’arrive pas encore et ne te réjouis pas de ce qui n’est pas encore venu ! Comme l’homme impartial est large en amitié, il tient pour nul l’acte qui s’est accompli sans qu’on ait su quelle intention il y avait au

fond du cœur399. Celui qui rabaisse la loi et qui détruit le compte des actions humaines, il n’y a misérable qui vive parmi

ceux qu’il a volés, et la vérité ne l’interpelle plus 400. Mais mon sein est plein, mon cœur est chargé et ce qui sort de mon sein en conséquence, c’est la brèche d’une digue d’où l’eau s’écoule : ma bouche s’ouvre à la parole, j’ai lutté pour boucher ma brèche, j’ai versé mon courant, j’ai piloté à bon port ce qui était dans mon sein, j’ai lavé mes haillons, mon discours se produit et ma misère est complète devant toi : quelle est ton appréciation finale ? Ton inertie te nuira, ta rapacité te rendra imbécile, ton avidité te fera des ennemis ; mais où trouveras tu un autre fellah

 

397 Lit. : « Tu es le second de Thot », ou peut-être, « tu es le frère de Thot », le dieu qui joue le rôle de greffier au jugement des âmes.

398 Littér. : « N’est pas à toi cela devenir le large de face un étroit de cœur ».

399 Litt. : « Étant l’impartial il se fait large en amitié, il anéantit action qui se produit, n’a pas été su ce y qu’il a dans le cœur ».

400 Les vertus qui pour nous sont des abstractions, la Vérité, la Justice, étaient pour les Égyptiens des déesses : ne nous étonnons point de voir qu’on leur appliquait des formes de langage en usage pour les êtres vivants. Nous dirions ici « la Vérité ne le connaît plus »

– 165 – tel que moi ? Sera-ce un paresseux qui, se plaignant, se tiendra

à la porte de sa maison 401 ? Il n’y a silencieux que tu ne fasses parler, il n’y a endormi que tu ne réveilles, il n’y a timide que tu

ne rendes audacieux402, il n’y a muet dont tu n’ouvres la bouche, il n’y a ignorant que tu ne changes en savant, il n’y a stupide que tu n’instruises. Ce sont des destructeurs du mal, les notables qui t’entourent, ce sont les maîtres du bien, ce sont des artisans qui produisent tout ce qui existe, des remetteurs en

place de tête coupée403 »

Ce fellah vint se plaindre pour la huitième fois, disant « Maire du palais, mon maître, puisqu’on tombe par œuvre de violence, puisque le rapace n’a point de fortune ou plutôt que sa fortune est vaine, puisque tu es violent quand ce n’est pas ta nature de l’être, et que tu voles sans que cela te soit utile, laisse les gens s’en tenir à leur bonne fortune. Tu as ce qu’il te faut dans ta maison, ton ventre est plein, mais le tas de grains

s’éparpille404 et ce qui sort de lui périt sur le sol, le voleur pille, ravissant par force les notables qui sont faits pour repousser les crimes et qui sont l’asile du persécuté, les notables qui sont faits pour repousser le mensonge. La crainte de toi n’a pas permis que je te supplie comme il faut, et tu n’as pas compris mon

 

401 Au lieu de venir, comme notre homme, chaque jour à la porte du palais.

402 Lit. : « Il n’y a pas restreint de face, que tu n’aies fait être muni de face. »

403 Cf. plus haut, dans Le roi Khoufoui et les magiciens, l’histoire du magicien Didi qui rattachait à leur place les têtes coupées. L’expression remetteurs en place de têtes coupées semble avoir été une locution toute faite pour désigner les plus savants d’entre les savants.

404 Litt. : « il danse » avec le mot employé pour désigner les diverses sortes de danses qu’on voit figurer sur les murailles des mastabas memphites.

– 166 –

cœur. Ô silencieux405, celui qui revient pour te faire ses objurgations, il ne craint plus de te les présenter, bien que son frère ne t’apporte pas des cadeaux dans ton habitation privée. Tu as des pièces de terrain à la campagne, tu as des revenus à la

ville, tu as ton pain aux entrepôts406, les notables t’apportent des cadeaux, et tu prends ! N’es-tu donc pas un voleur puisque, lorsqu’on défile avec la redevance pour toi, il y a des pillards

avec toi pour prélever le métayage des terres407 ? Fais le vrai du

maître du vrai, ce qui est le vrai du vrai 408. Toi le calame, le rouleau du papyrus, la palette, le dieu Thot, garde-toi de faire des écarts de la justice ; bon, sois bon, vraiment bon, sois bon ! Car la vérité est pour l’Éternité ; elle descend dans l’Hadès avec qui la pratique. Lorsqu’il a été mis au cercueil et déposé dans le sol, son nom n’a pas été effacé sur terre, et on se le rappelle en

bien, en conséquence de la parole du dieu 409. C’est qu’en effet la

 

405 Ici encore Marouîtensi est désigné par cette épithète, pour la raison indiquée plus haut.

406 Le mot faqaou désigne les revenus que Marouîtensi tirait de ses propriétés urbaines, maisons, boutiques ou usines ; âqaou, lit. les pains, comprend en soi-même le traitement en nature qu’il touchait aux entrepôts royaux en tant qu’employé de l’État.

407 Littérat. : « pour les moitiés de terres affermées. » Il semble que, dans la pratique de l’Égypte antique, l’État, les villes ou les riches propriétaires affermaient les terres qui leur appartenaient aux paysans contre partage des produits du sol par moitié.

408 Le maître du vrai ou du juste est Thot : le vrai du maître du vrai c’est la vérité et la justice telles que Thot les pratique, et qui sont le vrai du vrai et le du juste juste, nous dirions la quintessence du vrai et du juste.

409 Litt. : « compte du discours du dieu ». Thot, greffier du tribunal osirien (cf. plus haut), notait les indications de la balance à la pesée des actes, et il proclamait le résultat de cette pesée dans un discours : selon ce qu’il avait consigné dans ce rapport, le mort était admis au paradis

– 167 – bascule n’a point ployé, la balance n’a point penché d’un côté. Et pourtant, a quand moi je viens, quand un autre vient te prier,

répondant, priant le silencieux 410, s’efforçant d’atteindre ce qui ne peut pas être atteint, tu ne t’es pas adouci, tu n’as pas compati, tu n’as pas reculé, tu n’as pas supprimé le mal, tu n’as pas tenu envers moi la conduite qui répond à cette parole

excellente qui est sortie de la bouche de Râ lui-même 411 : Dis le vrai, fais le vrai, fais ce qui est conforme au vrai, parce que la vérité est puissante, parce qu’elle est grande, parce qu’elle est durable, et lorsqu’on trouve ses limites, elle conduit à la béatitude ». Si la balance ne ploie pas, si ses plateaux portent des objets au même niveau, les résultats du compte ne se feront pas sentir contre moi, et la honte n’arrivera pas derrière moi à la ville, et elle ne prendra pas terre ».

Ce fellah vint se plaindre pour la neuvième fois, disant « Maire du palais, mon maître, la balance des gens c’est leur

langue, et c’est la balance qui vérifie les comptes412. Lors donc que tu punis celui qui avait mal agi, le compte est apuré en ta

faveur413. Au contraire, celui qui pactise avec le mensonge, sa

 

osiriaque ou en était exclu, et son nom restait en bonne ou en mauvaise odeur sur la terre.

410 Cf. pour le sens de ce mot, ce qui est dit plus haut dans les notes.

411 Littér. : « Tu ne m’as pas donné les équivalents de cette parole ». Le paysan veut dire par là que Marouîtensi n’a pas agi envers lui comme il aurait dû le faire, s’il avait pris en considération l’aphorisme que la tradition mettait dans la bouche de Râ.

412 C’est d’après la langue des gens qu’on apprécie ce qu’ils valent, et d’autre part, c’est en pesant les paroles qu’on vérifie si l’appréciation qu’on s’est formée d’eux est exacte.

413 Lit. : « est égalisé le compte à toi ». En d’autres termes, lors du jugement des morts, le châtiment infligé par Marouîtensi à un criminel

– 168 – part désormais c’est que la vérité se détourne de lui, car alors son bien c’est le mensonge, et la vérité ne se soucie plus de

lui414. Lors donc que marche le menteur, il s’égare, il ne passe

pas l’eau dans le bac, il n’est pas accueilli415. S’il est riche, lui, il

n’a pas d’enfants, il n’a pas de postérité sur la terre 416. S’il voyage, il n’accoste pas à terre, et sa barque n’aborde pas à sa

ville417. Donc ne te fais pas lourd, car déjà tu n’es pas un petit

poids, ne fonce pas, car déjà tu n’es pas léger à la course418, ne

 

ne lui sera pas imputé à mal, ou mieux ne figurera pas au compte des mauvaises actions.

414 Le début de la phrase se traduirait littéralement : « devient sa part se retourne la vérité en face de lui ». La fin en est de lecture difficile, et je me suis borné à indiquer en gros le sens que j’ai cru y reconnaître, sans essayer de la traduire exactement.

415 Il y a ici, je crois, une allusion au bac qui transportait les doubles de ce monde au domaine d’Osiris : celui qui n’exerce pas la justice et la vérité ne sera pas admis, après sa mort, à vivre chez ce dieu.

416 N’ayant pas de postérité, personne ne se souciera de célébrer pour lui le culte funéraire : son âme sera condamnée à l’oubli, puis au néant.

417 Le terme employé ici pour la navigation, - saqdoudou – est celui qu’on appliquait à la course du Soleil autour du monde, pendant le jour et pendant la nuit : le mort ne sera pas admis à suivre le dieu, et sa barque périra avant d’atteindre le port céleste où il voulait aborder.

418 Litt. :« Ne sois pas lourd, tu n’es pas léger ; ne marche pas pesamment, tu ne cours pas ». Si je comprends bien la phrase, elle signifie que le fellah recommande à Marouîtensi de ne pas traiter brutalement ses subordonnés : il n’a pas besoin de peser sur eux ni de les attaquer avec force, il est déjà assez pesant et son allure est déjà assez lourde pour qu’il n’aggrave pas le mal qu’il leur cause naturellement, sans y prendre garde, par le jeu de sa seule nature.

– 169 –

crie pas fort, ne sois pas égoïste419, ne voile pas ta face à ce que tu sais, ne ferme pas les yeux à ce que tu as vu, n’écarte pas celui qui mendie de toi. Si tu tombes dans la négligence, on fait usage

de ta conduite contre toi420. Agis donc envers qui a agi contre toi, mais que tout le monde n’en entende point parler : n’assigne un individu que pour l’acte qu’il aura commis en vérité. Il n’y a

pas de hier pour le négligent 421 ; il n’y a pas d’ami pour qui est sourd au vrai ; il n’y a pas de bonheur pour le rapace. D’autre part celui qui proteste devient misérable, et le misérable passe à l’état de plaignant perpétuel, et le plaignant est égorgé. Hé toi, je me suis plaint à toi et tu n’as pas écouté ma plainte : j’irai me

plaindre de toi à Anubis422 ».

Le maire du palais, Marouîtensi, envoya deux hommes de son clan pour que le fellah revînt. Ce fellah donc eut peur et il eut soif, craignant que le maire n’agit ainsi afin de le punir pour ce discours qu’il avait tenu, et ce fellah dit : « Écarte ma

 

419 Litt. : « N’écoute pas de ton cœur ». Écouter de cœur veut dire obéir dans le copte et dans la langue ancienne : ici je pense qu’il faut lui prêter un sens un peu différent, s’écouter soi-même, n’écouter que soi, être égoïste.

420 Litt. : « Si tu tombes dans la négligence, est fait rapport de ton concept, de ta conduite ».

421 Donné le contexte, cette phrase me parait signifier que le négligent, – il vaudrait peut-être mieux traduire l’indifférent, – ne peut pas compter sur la reconnaissance, puisqu’il n’a fait aucun bien à autrui dans le passé, hier, comme dit notre texte.

422 Ainsi que Vogelsang l’a bien vu, le fellah désespéré songe ici à transporter sa plainte dans l’autre monde, auprès du dieu des morts (die Klagen des Bauern, p. 15, note 2). Est-ce en se tuant lui-même ? Le mot samamou employé plus haut s’applique plutôt à un assassinat ou à une exécution. Le fellah craint évidemment que Marouîtensi, fatigué et blessé de ses plaintes, ne se débarrasse de lui sans autre forme de procès.

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soif… »423. Le maire du palais, Marouîtensi, dit : « Ne crains rien, fellah. J’agirai envers toi ainsi que tu agis envers moi ». Ce fellah dit : « Puissé-je vivre mangeant ton pain et buvant ta bière éternellement ! » Le maire du palais, Marouîtensi, dit : « Garde donc désormais qu’on entende ici toi et tes plaintes ! » Puis il fit coucher sur une feuille de papyrus neuve toutes les plaintes du fellah jusqu’à ce jour. Le maire du palais, Marouîtensi, l’envoya à la Majesté du roi des deux Égyptes Nabkaourîya, à la voix juste, et cela lui fut agréable par-dessus toutes choses qu’il y a en cette Terre-Entière, et Sa Majesté dit : « Juge toi-même, mon fils bien-aimé ». Le maire du palais, Marouîtensi, manda donc deux hommes de son clan pour qu’on lui amenât le greffier, et il lui fit donner six esclaves mâles et femelles, en plus de ce qu’il possédait déjà en esclaves, en blé du midi, en dourah, en ânes, en biens de toute sorte. Il ordonna que restituât ce Thotnakhouiti à ce paysan ses ânes avec tous ses biens qu’il lui avait pris…

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La fin manque, et il est difficile de dire si les exercices de style noble auxquels ce fellah s’était livré ne continuaient pas quelque temps encore, cette fois pour rendre gloire au Pharaon et pour remercier Marouîtensi de son équité. Le fellah d’aujourd’hui ne se lasse jamais de parler quand son intérêt entre en jeu ou que sa cupidité est satisfaite : celui que nous venons de quitter avait l’haleine non moins longue, et il ne devait pas être embarrassé de trouver dans sa mémoire autant de belles phrases qu’il en avait déjà tiré. Je crains bien que mes lecteurs, s’ils ont eu la patience d’aller jusqu’au bout de cette rapsodie, n’aient pas ressenti plus de plaisir à la parcourir que je n’en éprouvai à mettre la traduction sur pied.

 

423 La réponse du fellah est trop souvent interrompue par des lacunes pour qu’il me soit possible d’en deviner le sens. Dans ce qui précède, je crois voir une allusion à la soif qui accompagne souvent les grandes émotions ou les grandes souffrances corporelles.

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Auront-ils toujours bien apprécié le détail ? Les concepts des Égyptiens ne répondent pas souvent aux nôtres, et l’on en réunissait sous une expression unique plusieurs que nous avons l’habitude de séparer. Il n’y avait qu’un seul mot pour le vrai et pour le juste, pour le mensonge et pour le mal, pour la paresse personnelle ou pour l’indifférence aux actes ou aux intérêts d’autrui ; par contre, l’auteur rend par des termes auxquels je n’ai pas réussi à attribuer d’équivalents, les variétés diverses du mal physique ou moral. J’ai dû paraphraser résolument des passages qu’un moderne étranger à l’Égyptologie n’aurait pas compris si je les avais transcrits littéralement. Le gros sens y est : ce sera affaire à d’autres d’approfondir chaque membre de phrase et d’en dégager les nuances subtiles de pensée et de langage qui y charmèrent les Égyptiens.

 

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