Les conversations d'Émilie

Louise Florence Pétronille Tardieu d'Esclavelles, marquise d' Epinay · Chapitre 1 sur 3 · partie 1/3

Pages du PDF

Les conversations d'Émilie

Conversations

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

ENTRE

UNE MERE ET SA FILLE.

 

PREMIERE CONVERSATION.

 

EMILIE.

 

Maman, j’ai bien étudié mon Catéchisme, trouvez-vous bon que je

travaille auprès de vous?… Ah! Maman, venez, venez, j’entens le

tambour. Ce sont les singes qui passent.

 

LA MERE.

 

Mettez-vous à la fenêtre avec votre bonne, mon enfant, quand ils seront

passés, vous viendrez travailler.

 

(_Emilie va à la fenêtre, ensuite elle revient._)

 

EMILIE.

 

Maman? je les ai vus; pourquoi n’êtes-vous pas venue les voir? Est-ce

que vous ne les aimez pas?

 

LA MERE.

 

Pas beaucoup. Tenez, voilà votre ouvrage, vous broderez jusqu’à cette

fleur.

 

EMILIE.

 

Oui, Maman; mais pourquoi n’aimez-vous pas les singes? Moi, je les aime

bien.

 

LA MERE.

 

Pourquoi les aimez-vous?

 

EMILIE.

 

C’est qu’ils sont drolles, ils m’amusent, ils ont une mine!… des

grimaces!

 

LA MERE.

 

Si vous les voyiez de près, ils ne vous amuseroient pas autant; ils sont

d’un naturel méchant, ils sont traîtres, malins, voleurs…

 

EMILIE.

 

Bon!… C’est dommage… mais comme je les vois par la fenêtre, ils ne

me feront pas de mal; ils ont une drolle de mine… je voudrois pourtant

bien les voir de près.

 

LA MERE.

 

Et qu’est-ce que c’est qu’un singe? Puisque vous les aimez, vous devez

sçavoir ce que c’est?

 

EMILIE.

 

Oui, sûrement? c’est un animal.

 

LA MERE.

 

Est-il fait comme un chien, comme un chat?

 

EMILIE.

 

Mais non, Maman, il est fait comme un singe.

 

LA MERE.

 

A quel animal trouvez-vous qu’il ressemble le plus?

 

EMILIE.

 

Je ne sçais pas, Maman, voulez-vous bien me le dire?

 

LA MERE.

 

C’est à l’homme; il en a la figure; les mains, les pieds…

 

EMILIE.

 

Est-ce que l’homme est un animal?

 

LA MERE.

 

C’est un animal raisonnable.

 

EMILIE.

 

Pourquoi dites-vous un animal raisonnable, Maman?

 

LA MERE.

 

C’est la maniere dont on s’exprime pour distinguer l’homme des bêtes;

parce que l’homme est la seule créature qui ait l’usage de la raison &

de la parole.

 

EMILIE.

 

Les hommes sont donc des animaux? Cela est drolle! & nous, Maman,

sommes-nous aussi des animaux?

 

LA MERE.

 

Quand je dis l’homme, j’entens toutes les créatures humaines; quand je

dis un homme, je désigne seulement alors une créature humaine du genre

masculin, & quand je dis une femme, je désigne une créature humaine du

genre féminin.

 

EMILIE.

 

Ah, Maman, voilà Rosette qui mange ma robe!… mais, Maman, les chiens

ne parlent pas?

 

LA MERE.

 

Non, ils n’ont ni l’usage de la raison, ni celui de la parole; ils

sentent comme nous la douleur; ils souffrent & se plaignent quand on

leur fait mal.

 

EMILIE.

 

Qu’est-ce qu’ils font, les chiens?

 

LA MERE.

 

Ils gardent leurs maîtres, & pour les en récompenser, leurs maîtres les

nourrissent & ont soin d’eux.

 

EMILIE.

 

Et les hommes, pourquoi sont-ils dans le monde?

 

LA MERE.

 

Pour y vivre en société.

 

EMILIE.

 

Et que font-ils toute la journée?

 

LA MERE.

 

Ils s’aident mutuellement dans leurs besoins, dans leurs affaires, &

même dans leurs plaisirs.

 

EMILIE.

 

Et celui qui n’aideroit pas les autres que lui en arriveroit-il?

 

LA MERE.

 

Que les autres ne l’aideroient pas, qu’il ne seroit bon à rien, que

bientôt il ne seroit ni aimé, ni estimé, ni recherché; que bientôt il

manqueroit de tout, & qu’il finiroit par mourir d’ennui, de besoin & de

chagrin.

 

EMILIE.

 

Il faut donc être utile aux autres pour être heureux?

 

LA MERE.

 

C’est un des moyens les plus sûrs pour arriver au bonheur.

 

EMILIE.

 

Qu’est-ce que c’est que le bonheur?

 

LA MERE.

 

C’est ce que vous éprouvez, mon enfant, quand vous êtes contente de

vous, & que vous avez satisfait à ce que nous exigeons de vous.

 

EMILIE.

 

J’entens, quand j’ai été bien obéissante & que j’ai bien fait mes

devoirs; mais quand je serai grande, je n’aurai plus de devoirs à faire,

je n’aurai donc plus d’occasion d’être heureuse?

 

LA MERE.

 

Chaque âge a ses devoirs, ses occupations, ses plaisirs…

 

EMILIE.

 

Maman, voyez mon ouvrage, il n’est pas mal.

 

LA MERE.

 

Est-il fini? Je vous ai dit ne pas quitter votre place que votre tâche

ne fût faite.

 

EMILIE.

 

Mais pourquoi cela, Maman?

 

LA MERE.

 

Parce qu’il faut s’accoûtumer à faire de suite ce que l’on fait, & à ne

point passer sans raison d’une occupation à une autre.

 

EMILIE.

 

Mais, Maman, c’est que…

 

LA MERE.

 

Point de raisonnement, quand je vous ai dit ce que vous devez faire, il

faut vous y soumettre sans replique.

 

EMILIE.

 

Maman, je vais vous obéir; mais permettez-moi de vous demander pourquoi

vous voulez bien dans de certains moments que je vous fasse des

questions, & que je dise tout ce qui me passe par la tête, & que vous ne

voulez pas le souffrir dans d’autres.

 

LA MERE.

 

Quand nous causons ensemble, soit pour votre instruction, soit pour

votre amusement, vous pouvez avec liberté & avec confiance me

communiquer toutes vos idées; alors je vous répons, & vos questions ne

sont point déplacées; mais lorsque je vous prescris votre conduite, vous

devez obéir sans replique.

 

EMILIE.

 

Pourquoi cela, Maman?

 

LA MERE.

 

Par respect & par confiance. M’avez-vous jamais vu exiger rien de vous

qui ne fût pour votre bien?

 

EMILIE.

 

Non, Maman.

 

LA MERE.

 

Je me suis toujours assujettie autant que votre âge le permet à vous

expliquer les raisons des ordres que je vous donne; vous le sçavez, d’où

viendroit donc votre répugnance à m’obéir.

 

EMILIE.

 

Cela est vrai, Maman, & je vous assure qu’à l’avenir je vous obéirai

sans repliquer; mais aussi quand nous causerons, vous me permettez de

vous dire tout ce que je voudrai.

 

LA MERE.

 

Oui, je vous le permets, mais seulement quand nous causerons.

 

EMILIE.

 

Causons-nous à présent, Maman?

 

LA MERE.

 

Mais il me semble qu’oui, qu’en pensez-vous?

 

EMILIE.

 

Oh! je m’en vais vous dire bien des choses… Maman? mais pourquoi

suis-je au monde?

 

LA MERE.

 

Voyez, dites-moi cela vous-même.

 

EMILIE.

 

Je n’en sçais rien.

 

LA MERE.

 

Et qu’est-ce que vous faites toute la journée?

 

EMILIE.

 

Mais je me promene, j’étudie, je saute, je bois, je mange, je ris, je

cause avec vous quand je suis bien sage.

 

LA MERE.

 

Eh bien, voilà jusqu’à présent pourquoi vous êtes au monde; c’est pour

boire, manger, dormir, rire, sauter, grandir, vous instruire, voilà ce

que vous avez à y faire, & à mesure que vous grandirez, vos occupations

& obligations changeront; au lieu d’être au monde pour sauter, danser &

être à charge aux autres, vous y serez pour travailler, pour être utile,

pour remplir d’autres devoirs & jouir d’autres amusements.

 

EMILIE.

 

Etre à charge aux autres? est-ce que je suis à charge?

 

LA MERE.

 

Sans doute, puisque vous êtes un enfant.

 

EMILIE.

 

Mais un enfant, c’est une personne.

 

LA MERE.

 

Un enfant c’est un enfant qui deviendra avec le temps une personne

raisonnable.

 

EMILIE.

 

Mais qu’est-ce que je suis donc à présent que je suis un enfant.

 

LA MERE.

 

Comment! vous avez cinq ans & vous n’avez pas encore réfléchi à ce que

vous êtes? tâchez de trouver cela toute seule.

 

EMILIE.

 

Maman, je ne trouve rien.

 

LA MERE.

 

Un enfant est une créature foible dans la dépendance de tout le monde,

un enfant est ignorant, étourdi, foible, innocent, importun & indiscret.

 

EMILIE.

 

Quoi, j’ai tous ces défauts.

 

LA MERE.

 

Ce sont ceux de votre âge. Vous voyez qu’un enfant ne doit les soins

qu’on prend de lui qu’à la tendresse de ses parents, & qu’il ne peut

être qu’à charge & insupportable aux autres.

 

EMILIE.

 

Il me semble que je ne suis pas si foible.

 

LA MERE.

 

La moindre personne peut vous renverser d’un coup de poing, peut vous

tuer, vous anéantir.

 

EMILIE.

 

Mais est-ce qu’un enfant ne peut pas se défendre comme un autre?

 

LA MERE.

 

La foiblesse l’en empêche, son ignorance & son étourderie ne lui

permettent pas de prévoir ni d’éviter le danger. Il a besoin d’avoir

sans cesse auprès de lui quelqu’un qui le garde, qui le protége, qui le

garantisse; personne n’a même interêt à se donner ce soin qui est

très-pénible, parce que l’enfant n’a rien en lui qui en dédommage, & ce

n’est que par sa douceur, par sa soumission, par ses égards pour ceux

qui lui rendent des services, qu’il peut se flater de les voir

continuer; car s’il a de l’humeur, s’il répond avec dureté, si ce n’est

pas son cœur qui lui fait sentir l’obligation qu’il a à tous ceux qui ne

lui font pas de mal, il sera bientôt abandonné de tout le monde; & alors

il seroit bien à plaindre.

 

EMILIE.

 

Mais, Maman, ma bonne n’est-elle pas obligée d’avoir soin de moi?

 

LA MERE.

 

Votre bonne a soin de vous parce que je l’en ai chargée; mais je ne peux

pas l’obliger à vous aimer si vous ne vous rendez point aimable, & si

vous aviez de l’humeur, de la dureté, de l’ingratitude pour elle, je

suis trop juste pour exiger qu’elle vous rende des soins que vous

reconnoîtriez si mal, & je lui défendrois même d’approcher de vous.

 

EMILIE.

 

Alors je m’habillerois toute seule.

 

LA MERE.

 

Croyez-vous le pouvoir?

 

EMILIE.

 

Oui, Maman.

 

LA MERE.

 

Voyons, défaites votre fourreau, votre collier.

 

EMILIE.

 

Voilà mon collier défait.

 

LA MERE.

 

Votre fourreau, à présent.

 

EMILIE.

 

Ah! je l’ôterai bien toute seule… Maman, voulez-vous bien défaire les

agraffes?

 

LA MERE.

 

Non, vous devez tout faire seule, puisque vous supposez que vous n’avez

personne pour vous aider.

 

EMILIE.

 

Mais je ferai bien le reste.

 

LA MERE.

 

Il vous faut donc quelqu’un pour défaire vos agraffes? Remettez votre

collier.

 

EMILIE.

 

Maman, je ne peux pas.

 

LA MERE.

 

Il vous faut donc quelqu’un pour renouer votre collier. Jugez par cet

essai combien vous avez besoin de votre bonne! Combien vous devez

craindre de la rebuter & qu’elle ne vous laisse; car si elle vous

quittoit par votre faute, personne ne voudroit vous aider.

 

EMILIE.

 

Mais vraiment, Maman, je serois bien à plaindre; je n’avois jamais pensé

à cela: je ne pourrois ni me lever, ni me coucher, ni rien faire toute

seule.

 

LA MERE.

 

Vous voyez donc bien que quand on est dans le cas d’avoir besoin de tout

le monde, il faut être polie, reconnoissante, corriger son humeur,

profiter des leçons & des avis qu’on vous donne, & sentir que quand on

vous corrige, c’est une preuve d’intérêt & d’amitié, & un moyen qu’on

vous procure pour vous faire aimer.

 

EMILIE.

 

Je n’avois jamais pensé à tout cela.

 

LA MERE.

 

C’est qu’à votre âge on est étourdie & qu’on ne prévoit rien.

 

EMILIE.

 

Mais à présent je prendrai garde à moi, & j’aimerai bien plus ma bonne,

puisqu’elle a eu tant de peine avec moi. Mais, Maman, il y a bien des

choses que je ne sçais pas, n’est-ce pas?

 

LA MERE.

 

Non-seulement il y a bien des choses que vous ne sçavez pas; mais vous

voyez bien que vous ne sçavez rien, puisque vous ne sçavez ni ce que

vous êtes, ni ce que vous faites en ce monde.

 

EMILIE.

 

Oh! je le sçais à présent, & je ne l’oublierai pas. Voilà ma tâche

finie, Maman, voulez-vous voir mon ouvrage?

 

LA MERE.

 

Voyons… il est bien. Vous pouvez jouer si vous êtes lasse de causer.

 

EMILIE.

 

Maman, puisque vous êtes contente, je vous en prie, je vous demande en

grace de me faire un grand plaisir.

 

LA MERE.

 

Quoi?

 

EMILIE.

 

Contez-moi l’histoire de cette Dame dont vous parliez hier au soir avec

mon Papa.

 

LA MERE.

 

Volontiers. Quand vous êtes raisonnable, je n’ai rien à vous refuser.

Cette Dame étoit veuve d’un homme de condition. A sa mort, elle étoit

restée sans bien avec une fille & un garçon…

 

EMILIE.

 

Comment s’appelloit-elle?

 

LA MERE.

 

Vous ne la connoissez pas.

 

EMILIE.

 

Mais sa fille?

 

LA MERE.

 

Elle s’appelloit Julie. Elle lui dit un jour: «Mon Enfant, je ne suis

point riche, je viens de m’épuiser pour faire entrer votre frere au

service. Jusqu’à présent il s’est distingué des jeunes gens de son âge

par sa sagesse & son émulation. Il fera son chemin, je l’espere, & il

pourra un jour vous être utile; mais pour vous, vous n’avez rien. Je ne

suis point en état de vous donner des maîtres, ni de vous procurer des

talents agréables. Ce n’est donc que de vos vertus, de votre émulation à

acquérir les qualités qui vous manquent, que vous pouvez attendre des

secours. Je vous aiderai des lumieres que l’expérience & la connoissance

du monde m’ont données. Si vous ne vous faites pas aimer, si vous

n’interessez pas par vos qualités personnelles, vous ne trouverez point

d’établissement à faire, vous ne vous marierez pas.»

 

EMILIE.

 

Pourquoi, Maman, cette Dame lui dit-elle cela?

 

LA MERE.

 

Parce qu’elle n’étoit pas riche, & que quand on n’a rien, il faut être

meilleure qu’une autre pour être recherchée; car si vous êtes pauvre &

méchante, on n’a rien de mieux à faire qu’à vous laisser là.

 

EMILIE.

 

Je ne voudrois pas d’un mari qui fût pauvre & méchant.

 

LA MERE.

 

Vous devez donc trouver tout simple qu’on ne veuille pas d’une femme

pauvre & méchante.

 

EMILIE.

 

Cela est vrai. Eh bien, Maman?

 

LA MERE.

 

Eh bien! Julie étoit malheureusement d’un mauvais caractére, boudeuse,

paresseuse, sujette à l’humeur, s’en prenant toujours aux autres de ses

torts, ingrate envers sa mere, qui la voyant incorrigible, fut obligée

de la mettre dans un Couvent. L’exemple de son frere n’avoit pu la

changer. Il avoit le plus grand respect pour sa mere; il ne l’approchoit

jamais sans lui en donner des marques; il avoit une extrême confiance en

elle. Sa plus grande peur étoit de lui déplaire. Pour Mademoiselle

Julie, elle manqua un mariage considérable, parceque les informations

qu’on fit à son sujet au Couvent lui furent si défavorables qu’on n’en

voulut pas malgré sa jolie figure, qui avoit séduit d’abord.

 

EMILIE.

 

Et qu’est devenue Mademoiselle Julie?

 

LA MERE.

 

Elle est restée au Couvent, & y sera toute sa vie.

 

EMILIE.

 

Mais elle se corrigera peut-être?

 

LA MERE.

 

A un certain âge, ma fille, on ne se corrige plus. Quand on n’a pas fait

ses efforts dès l’enfance, cela devient presque impossible.

 

EMILIE.

 

Etoit-elle Jolie, Mademoiselle Julie?

 

LA MERE.

 

Fort jolie; mais elle n’étoit pas aimable.

 

EMILIE.

 

Il vaut donc mieux être aimable que jolie. Cependant… Maman, suis-je

jolie?

 

LA MERE.

 

Jusqu’à présent vous ne l’êtes pas.

 

EMILIE.

 

Mais pourquoi donc tout le monde dit-il que je suis charmante?

 

LA MERE.

 

Je vous dirai cela demain. Allez jouer avec votre bonne en attendant la

promenade, & amusez-vous bien, puisque vous avez bien travaillé.

 

DEUXIEME CONVERSATION.

 

EMILIE.

 

Maman, comment s’appelle… ce n’est pas cela que je voulois dire…

Maman, vous m’avez promis de me dire une chose, voulez-vous bien me la

dire?

 

LA MERE.

 

Qu’est-ce que c’est, mon enfant?

 

EMILIE.

 

Mais pourquoi, si je ne suis pas jolie, me dit-on toujours que je suis

charmante?

 

LA MERE.

 

On peut être charmante sans être précisément jolie, & l’on peut être

très-jolie sans être charmante; car…

 

EMILIE.

 

Ah! je sçais, je sçais, Maman; pour être charmante, il faut être sage,

modeste, ne parler qu’à propos, n’être pas importune, n’est-ce pas,

Maman, vous m’avez dit cela?

 

LA MERE.

 

Cela est vrai. Dites-moi si vous êtes jolie ou charmante?

 

EMILIE.

 

Mais… je crois qu’oui.

 

LA MERE.

 

Lequel des deux?

 

EMILIE.

 

Jolie, Maman.

 

LA MERE.

 

Qu’est-ce que c’est que d’être jolie?

 

EMILIE.

 

J’entens quelque chose, mais je ne sçais comment dire.

 

LA MERE.

 

C’est d’être fort blanche, c’est d’avoir de beaux yeux, un nez bien

fait, une jolie bouche ni trop petite ni trop grande, enfin des traits

bien proportionnés; l’ensemble de toute la figure agréable, les cheveux

bien plantés, ne point faire des grimaces, n’avoir l’air ni boudeur, ni

ricannant, avoir l’air affable & modeste.

 

EMILIE.

 

Comme ma cousine?

 

LA MERE.

 

Oui; avez-vous tout cela?

 

EMILIE.

 

Mais non pas tout.

 

LA MERE.

 

Vous n’êtes donc pas jolie.

 

EMILIE.

 

Mais pourquoi presque tous ceux qui viennent ici le disentils?

 

LA MERE.

 

N’avez-vous jamais entendu dire à d’autres enfants comme vous, qu’ils

étoient charmants, aimables, quoiqu’ils ne le fussent pas?

 

EMILIE.

 

Je ne sçais pas, je n’y ai pas pris garde.

 

LA MERE.

 

Mais ne vous a-t-on jamais louée, quoique vous ne le méritassiez pas?

pensez-y bien.

 

EMILIE.

 

Je cherche. Je crois que cela pourroit bien être; mais dans le moment où

l’on me donnoit des louanges, je croyois les mériter, ou je crois plutôt

que j’avois bien peur que vous ne disiez le contraire, Maman… Ah!

tenez, je croyois aussi une fois qu’on se moquoit de moi.

 

LA MERE.

 

Ce n’étoit rien de tout cela. C’est une politesse fausse & mal entendue

qui fait qu’on se croit obligé lorsqu’on va dans une maison de louer

tout ce qui s’y trouve depuis la maîtresse jusqu’au petit chien. Vous

avez vu des gens à qui ma chienne alloit mordre les jambes, dire

également qu’elle étoit charmante. Croyez-vous que ce compliment fût

bien sincére & que Rosette le méritât?

 

EMILIE.

 

Oh! pour cela non.

 

LA MERE.

 

Eh bien ceux qui vous disent que vous êtes jolie, que vous êtes

charmante, ne le pensent pas plus de vous que de Rosette, ou ne sçavent

pas plus si vous le méritez mieux qu’elle, ou du moins ne se soucient

pas de le sçavoir.

 

EMILIE.

 

Mais c’est bien bête de parler pour ne pas dire vrai.

 

LA MERE.

 

Vous avez raison, il vaut bien mieux se taire. Aussi j’ai vu toutes les

jeunes personnes qui pensent bien, ne faire aucun cas de ces sortes de

compliments, & souvent même s’en trouver offensées. Il est bien sot ou

bien leger de tenir ces propos; mais il seroit bien plus sot encore de

les croire, & de s’en glorifier.

 

EMILIE.

 

Ah! Maman, je n’y serai plus attrapée… Mais… quand je suis bien

sage, il est pourtant vrai alors que je suis charmante; car ma bonne me

l’a dit, & vous aussi, Maman.

 

LA MERE.

 

Quand vous êtes raisonnable, nous vous disons que si vous étiez toujours

ainsi, vous seriez charmante, parce qu’alors vous l’êtes en effet; mais

vous ne sçavez point encore qu’on n’est point charmante avec une

conduite inégale, & que si vous voulez mériter cette réputation avec le

temps, il faut être tous les jours un peu plus raisonnable.

 

EMILIE.

 

Maman, je le serai toujours; à commencer d’aujourd’hui je vais être

parfaite.

 

LA MERE.

 

Qu’entendez-vous par-là?

 

EMILIE.

 

J’entens faire toujours bien.

 

LA MERE.

 

Vous croyez donc cela bien aisé?

 

EMILIE.

 

Oui, Maman, il n’y a qu’à vouloir.

 

LA MERE.

 

Et comment vous y prendrez-vous?

 

EMILIE.

 

En faisant toujours ce que ma bonne & vous me direz, & ne faisant pas

autre chose.

 

LA MERE.

 

Commencez donc par vous bien tenir.

 

EMILIE.

 

Oui, Maman; est-ce comme cela?

 

LA MERE.

 

Oui, & tournez vos pieds. Voilà qui est bien. Avez-vous écrit cette

après-dînée pendant que j’ai eu du monde?

 

EMILIE.

 

Oui, Maman, mais je n’ose vous montrer mon écriture, car elle est si

mal!… si griffonnée!…

 

LA MERE.

 

Ah, vous n’aviez pas pris encore la résolution d’être parfaite… tenez,

voilà déja vos pieds dérangés, & votre tête…

 

EMILIE.

 

Les voilà remis. Maman, voulez-vous me permettre de recommencer ma page,

je suis sûre que je la ferai très-bien.

 

LA MERE.

 

Volontiers. Mettez-vous près de cette table… Êtes-vous bien?

 

EMILIE.

 

Oui, Maman.

 

LA MERE.

 

Vous tenez mal votre plume… votre tête est de travers… votre

écriture n’est pas plus droite… vous vous impatientez? prenez garde,

l’impatience ne va pas avec la perfection… J’en suis fâchée, mais

cette page n’est pas meilleure que l’autre.

 

EMILIE.

 

Mais comment faut-il donc faire? Je vais recommencer.

 

LA MERE.

 

Non, vous avez assez étudié aujourd’hui. Il faut mettre le temps à tout.

Il faut vous appliquer pour faire tous les jours un peu moins mal; mais

on ne peut pas apprendre à écrire dans un jour, ni même se corriger en

si peu de temps. Vous avez déja oublié ce que nous avons dit hier sur

votre âge, & sur ce que vous aviez à faire dans le monde.

 

EMILIE.

 

Ah! pardonnez-moi, je m’en souviens bien: j’y suis pour m’instruire,

sauter, danser…

 

LA MERE.

 

Oui, & pour croître, grandir, former votre corps, votre cœur, votre

esprit. Dites-moi, Emilie, dépend-il de vous de devenir grande comme moi

tout-à-l’heure… d’ici à demain, par exemple?

 

EMILIE.

 

Non sûrement, Maman.

 

LA MERE.

 

Eh bien, vous n’êtes pas plus la maîtresse de bien écrire & de vous

rendre raisonnable en un jour, que de devenir tout d’un coup aussi

grande que moi.

 

EMILIE.

 

Il faut donc que j’attende que je sois grande pour être raisonnable?

 

LA MERE.

 

Plus vous ferez d’efforts pour le devenir & plutôt vous y parviendrez;

mais il y a la raison de votre âge, qui est la seule à laquelle vous

puissiez prétendre.

 

EMILIE.

 

Quelle est donc la raison de mon âge?

 

LA MERE.

 

A présent, c’est de sentir ce que vous êtes, & de reconnoître que vous

ne pouvez rien, qu’aidée des autres.

 

EMILIE.

 

C’est d’être soumise & reconnoissante, n’est-ce pas?

 

LA MERE.

 

Oui, c’est de vous appliquer à apprendre les choses qu’on vous enseigne

qui sont proportionnées à votre âge & à l’ouverture de votre esprit.

C’est de me donner votre confiance entiere, puisque vous convenez que je

ne vous ai jamais trompée.

 

EMILIE.

 

Ah! cela est bien vrai, Maman; mais après, qu’est-ce que je ferai?

 

LA MERE.

 

Après? Peu-à-peu vous grandirez; votre esprit se dévelopera; vos

connoissances augmenteront, & vous deviendrez avec le temps une personne

raisonnable.

 

EMILIE.

 

Oui, parce que j’aurai travaillé à corriger mes défauts.

 

LA MERE.

 

Et vous acquerrez une force sur vous-même, qui est ce qu’on appelle

vertu, & sans laquelle on ne peut se promettre ni bonheur, ni estime,

ni succès; mais vous ne serez pas parfaite.

 

EMILIE.

 

Mais pourquoi cela? quand est-ce donc que je le serai?

 

LA MERE.

 

C’est un avantage qui n’est point donné à l’homme, de même que vous avez

vos défauts, notre âge a les siens, & nous travaillons tous comme vous à

nous corriger pour notre propre satisfaction, & pour conserver l’estime

des autres.

 

EMILIE.

 

Qu’est-ce que c’est que l’estime des autres?

 

LA MERE.

 

C’est l’approbation que les autres donnent à notre bonne conduite, & que

les personnes que nous connoissons le moins, ou celles mêmes qui

auroient des raisons de ne pas nous aimer, ne peuvent nous refuser.

 

EMILIE.

 

Je n’entens pas cela, Maman. Comment peut-on approuver quand on ne

connoît pas les gens?

 

LA MERE.

 

Dites-moi; que pensez-vous de ces deux enfants dont je vous ai conté

l’histoire hier? de Mademoiselle Julie, par exemple?

 

EMILIE.

 

Ah, je crois, que c’est un méchant enfant!

 

LA MERE.

 

Et de son frere, quelle opinion en avez-vous?

 

EMILIE.

 

Je pense qu’il est bien aimable, bien vertueux, bien sage.

 

LA MERE.

 

Eh bien, cette bonne opinion que vous avez de lui sur ce que vous avez

appris de sa bonne conduite, c’est de l’estime. Et cependant vous ne le

connoissez pas.

 

EMILIE.

 

Eh bien, je le connois à présent.

 

LA MERE.

 

Vous ne le connoissez que de réputation, mais cela ne s’appelle pas

connoître, puisque vous ne l’avez jamais vu.

 

EMILIE.

 

Maman, aurez-vous la bonté de me conter encore une histoire aujourd’hui?

 

LA MERE.

 

Non, mon enfant, il est tard, nous allons nous promener, & s’il ne nous

vient personne nous continuerons de causer tout en marchant. Sonnez pour

qu’on nous apporte nos mantelets.

 

TROISIEME CONVERSATION.

 

EMILIE.

 

Maman, j’ai attrapé une mouche!… Ah, qu’elle est brillante!

 

LA MERE.

 

Oui, elle est belle.

 

EMILIE.

 

Je m’en vais lui ôter les aîles pour qu’elle ne s’en aille pas, & je la

nourrirai.

 

LA MERE.

 

Doucement, attendez! Vous a-t-elle mordue? Vous a-t-elle blessée?

 

EMILIE.

 

Non, Maman.

 

LA MERE.

 

Et pourquoi donc lui faire du mal?

 

EMILIE.

 

Mais cela ne lui en fait pas.

 

LA MERE.

 

Cela lui en fait autant que si l’on vous coupoit un pied ou une main.

Parce que vous ne l’entendez pas crier, vous supposez qu’elle ne souffre

pas, vous vous trompez. C’est une créature tout comme vous, elle souffre

tout comme vous, & il ne vous est pas permis de lui faire du mal.

 

EMILIE.

 

Mais si elle m’avoit mordue!

 

LA MERE.

 

Il est permis de se défendre, & si elle vous eût blessée, vous auriez pu

la tuer; mais elle ne vous a rien fait.

 

EMILIE.

 

Je ne voulois pas la tuer, Maman; je voulois la nourrir, & prendre soin

d’elle.

 

LA MERE.

 

C’est à-peu-près comme si le premier passant vouloit s’emparer de vous

pour vous élever & vous nourrir. S’il commençoit par vous couper le

pied, de peur que vous ne vous enfuyiez, comment trouveriez-vous cela?

 

EMILIE.

 

Je n’y consentirois pas.

 

LA MERE.

 

Mais si vous n’étiez pas la plus forte, il faudroit bien vous y

soumettre. Eh bien voilà comme vous avez fait avec cette mouche; vous

avez été la plus forte, vous l’avez prise, vous alliez sans moi lui

couper les aîles, & vous auriez été toute étonnée demain de la trouver

morte.

 

EMILIE.

 

J’en aurois été fâchée.

 

LA MERE.

 

Voyez comme elle souffre.

 

EMILIE.

 

Mais cela est vrai, elle souffre.

 

LA MERE.

 

Cette pauvre bête! pensez à la peine que vous auriez, si l’on vous

tenoit comme cela suspendue par un bras.

 

EMILIE.

 

Cela me feroit mal.

 

LA MERE.

 

Pouvez-vous n’être pas sensible au plaisir de lui rendre la liberté?

Laissez-la vîte aller retrouver ses camarades, jouissez de ce plaisir…

 

EMILIE.

 

Je le veux bien, mais…

 

LA MERE.

 

Souvenez-vous toujours, Emilie, qu’on ne doit se prévaloir de sa force

que pour secourir les plus foibles, & non pour les opprimer. Voilà comme

on se fait aimer, & comme on se procure du bonheur à tous les instants;

c’est en faisant toujours du bien, & jamais du mal volontairement.

 

EMILIE.

 

Mais moi, je ne veux faire du mal à personne, je m’en vais la laisser

envoler… ah! voyez, Maman, comme elle est bien aise!

 

LA MERE.

 

Oui. Vous avez le plaisir d’avoir fait du bien; n’êtes-vous pas plus

contente que si cette pauvre bête fût morte par votre faute?

 

EMILIE.

 

Oui, Maman, j’en aurois été bien fâchée.

 

LA MERE.

 

Voyez ce que vous deviendriez, si tous ceux qui sont plus forts que

vous, vous faisoient un petit mal? Je suis plus forte que vous, votre

bonne est plus forte que vous.

 

EMILIE.

 

Mais, vraiment oui, tout le monde est plus fort que moi.

 

LA MERE.

 

Eh bien, si nous n’aimions pas tous à faire du bien, & si au lieu de

trouver du plaisir à vous garantir du mal, & à protéger votre foiblesse,

nous nous divertissions à vous pincer, à vous tirer les oreilles, à vous

arracher les cheveux, que deviendriez-vous?

 

EMILIE.

 

Ah, Maman, que je serois malheureuse!

 

LA MERE.

 

Voyez donc combien il est important de contracter de bonne heure ce

plaisir de faire du bien; car à votre tour, vous serez la plus forte, &

si votre cœur ne répugne pas à faire du mal, tout le monde vous haïra.

Jusqu’à présent vous n’avez guere de supériorité que sur les mouches,

servez-vous-en pour leur faire du bien.

 

EMILIE.

 

Je n’oublierai pas cela, Maman; je ne sçavois pas qu’une mouche souffrît

comme nous; mais est-ce qu’il y a autant de mal à faire souffrir une

mouche qu’une personne?

 

LA MERE.

 

Non. Mais il faut s’accoûtumer à respecter la nature jusques dans ses

moindres productions. Une mouche, un hanneton, un chien, un arbre, tout

cela est son ouvrage.

 

EMILIE.

 

Moi aussi, je suis son ouvrage…

 

LA MERE.

 

Si vous arrachez une aîle ou une patte à cette mouche, il n’est pas en

votre pouvoir de réparer le mal que vous lui avez fait. Si vous arrachez

l’écorce de cet arbre, il n’est pas en votre pouvoir de l’empêcher de

périr, c’est comme si l’on vous arrachoit la peau.

 

EMILIE.

 

Cela leur fait donc bien du mal?

 

LA MERE.

 

Sans doute; vous ne devez donc pas leur nuire sans nécessité & sans

raison; vous ne pouvez même y trouver aucun plaisir. C’est l’ignorance,

c’est l’étourderie de votre âge qui fait faire aux enfants comme vous

tant de mal sans le sçavoir; mais à présent que je vous ai appris ce que

c’est qu’une mouche, un arbre, &c. vous n’aurez plus de pareils torts,

sans quoi vous donneriez une bien mauvaise idée de votre cœur.

 

EMILIE.

 

Oui, on diroit que je suis cruelle, que je suis méchante, n’est-ce pas,

Maman?

 

LA MERE.

 

On seroit fondé à avoir de vous l’opinion que l’on conçut de Domitien…

 

EMILIE.

 

Qu’est-ce que c’est que Domitien?

 

LA MERE.

 

C’étoit un Empereur Romain qui dans son enfance n’avoit d’autre plaisir

que de tuer des mouches, & de faire du mal à tous les animaux. On

n’avoit jamais pu l’en corriger.

 

EMILIE.

 

J’aurois bien mauvaise opinion d’un enfant qui ne veut pas se corriger.

 

LA MERE.

 

Vous avez raison. Aussi Domitien devint toujours plus méchant, &

lorsqu’il fut Empereur, il n’employa son autorité, son pouvoir qu’à

tourmenter les hommes, & à leur faire autant de mal qu’il en avoit fait

aux mouches dans son enfance. Il commit des crimes affreux. Il fut cruel

& atroce. Il finit par être assassiné, & son nom est encore aujourd’hui

en exécration.

 

EMILIE.

 

Je le crois, il le mérite bien. Maman, je voudrois bien lire son

histoire.

 

LA MERE.

 

Vous la trouverez dans l’histoire Romaine, nous la lirons ensemble; & je

vous ferai aussi celle de Titus, qui a été le modèle des hommes par sa

vertu & sa bonté. Quand il avoit passé un jour sans faire du bien, il

disoit: Mes amis, j’ai perdu ma journée!

 

EMILIE.

 

On devoit bien l’aimer! Etoit-ce aussi un Empereur Romain?

 

LA MERE.

 

Oui, il avoit regné avant Domitien; & vous me direz ce que vous pensez

de l’un & de l’autre.

 

EMILIE.

 

Oh! je crois que j’aimerois mieux Titus… Ah, Maman, il pleut, vîte,

vîte, allons-nous-en.

 

LA MERE.

 

Et pourquoi? Il fait très-chaud; il ne tombe que quelques gouttes, la

pluie ne durera pas, nous pouvons rester; nos habits sont de toile & ne

se gâteront pas.

 

EMILIE.

 

Mais la pluie me tombe sur le nez, je n’aime pas cela.

 

LA MERE.

 

Comme cela ne peut vous faire de mal, je vous conseille de vous faire à

cette petite contrariété. Voulez-vous passer pour une mijaurée?

 

EMILIE.

 

Mais non, Maman… puisque vous y restez, j’y resterai bien aussi.

Maman… puis-je faire du bien à quelque chose, moi?

 

LA MERE.

 

Sûrement.

 

EMILIE.

 

Et à quoi? Comment? Voulez-vous bien me l’apprendre?

 

LA MERE.

 

Premierement, vous pouvez faire du bien à votre bonne par votre sagesse,

votre docilité, votre douceur.

 

EMILIE.

 

Ah, c’est bon!

 

LA MERE.

 

Quand vous n’êtes pas raisonnable, quand vous avez de l’humeur dans mon

absence, vous l’affligez, vous l’obligez à parler sans cesse, cela la

fatigue & lui fait mal; & c’est une bien mauvaise récompense que vous

lui donnez des soins qu’elle prend de vous. D’ailleurs comme nous avons

le cœur bon & compatissant, c’est un spectacle fâcheux & qui nous

afflige de voir une petite fille qui se tourmente, & qu’on est obligé de

punir pendant qu’on desireroit pouvoir lui rendre la vie douce &

heureuse.

 

EMILIE.

 

Mais si ma bonne vouloit me laisser faire tout à ma fantaisie, elle ne

se tourmenteroit pas. Qu’est-ce qui en arriveroit?

 

LA MERE.

 

Il en arriveroit qu’elle manqueroit à son devoir, qu’elle perdroit ma

confiance, & qu’elle seroit mécontente d’elle-même, parce qu’elle auroit

à se reprocher tout le mal qui vous arriveroit.

 

EMILIE.

 

Est-ce qu’il m’arriveroit du mal?

 

LA MERE.

 

Pouvez-vous en douter? Toutes les fois que vous vous promenez dans le

jardin, par exemple, si on vous laissoit faire, vous mangeriez tout le

fruit ou meur ou verd que vous trouveriez à votre portée, & vous vous

rendriez malade, peut-être même à en mourir.

 

EMILIE.

 

Oh! oui, j’entens cela, je sçais bien que si on ne m’empêchoit pas de

manger du fruit entre mes repas, cela me feroit mal.

 

LA MERE.

 

Mais vous ne le sçavez que parce qu’on vous en a avertie, & comme cela

ne vous a pas suffi, on vous en a empêché. Je vous ai donné une

gouvernante pour suppléer à la raison & à l’expérience qui vous

manquent.

 

EMILIE.

 

Vous êtes bien bonne, Maman. Tenez; vous aviez raison, voilà déja la

pluie passée… Mais tout ce qu’on m’apprend, Maman, c’est pourtant

parce que vous le voulez, & si vous me laissiez faire quand je ne veux

pas étudier, alors je ne serois pas tourmentée?

 

LA MERE.

 

Non; mais je le serois moi, parce que j’aurois manqué à mon devoir & je

serois malheureuse.

 

EMILIE.

 

Est-ce que vous avez aussi des devoirs, Maman?

 

LA MERE.

 

Sans doute, il est de mon devoir de vous corriger de vos défauts, de

vous en montrer les inconvénients, de vous punir quand vous faites mal;

sans quoi lorsque vous serez grande, vous auriez à me dire: Maman, j’ai

des défauts qui rendent les autres & moi-même malheureux, il est trop

tard à présent pour me corriger; vous m’avez gâtée en me laissant faire

à ma fantaisie, c’est votre faute si je suis si méchante; votre

complaisance m’est bien nuisible, & je finirois ma vie avec le regret

d’avoir fait un mal que je ne pourrois pas réparer. Ainsi voilà encore

un bien qu’il est en votre pouvoir de faire, c’est de profiter de mes

avis, pour me préparer une vieillesse paisible & heureuse. J’emporterai

au tombeau la satisfaction de n’avoir pas donné des soins à une ingrate,

& je me glorifierai de toutes les vertus que vous vous efforcerez

d’acquerir.

 

EMILIE.

 

Ah, Maman… que je vous embrasse!… comme je veux être sage, comme je

veux vous aimer! Maman, dites-moi; dites-moi, je vous prie, toutes les

façons dont je puis faire du bien?

 

LA MERE.

 

Vous pouvez secourir les pauvres.

 

EMILIE.

 

Comment, je n’ai pas d’argent.

 

LA MERE.

 

Je ne vous en refuse pas pour cet usage; mais il y a plus d’une maniere

de les secourir; en vous montrant sensible à leurs peines, & les

consolant quand ils souffrent; en leur parlant honnêtement, lorsque vous

êtes forcée de refuser l’aumône qu’ils vous demandent; en leur montrant

le regret de ne pouvoir les satisfaire.

 

EMILIE.

 

Mais cela ne leur donne rien.

 

LA MERE.

 

Il est vrai; mais si vous ajoûtez un refus dur & brusque à leur malheur,

vous l’augmentez. Il est déja assez humiliant pour eux de tendre la main

pour demander, sans augmenter leur honte par votre dureté! Il n’y a que

ceux qui demandent sans besoin, sans nécessité, qui ne méritent point de

ménagement.

 

EMILIE.

 

Pourquoi, Maman?

 

LA MERE.

 

Parce que c’est la paresse ou la bassesse de leur ame qui les y engage,

& alors on ne doit ni leur donner, ni avoir d’égards pour eux, parce

qu’il ne faut pas encourager les vices.

 

EMILIE.

 

Ceux qui ne sont pas des pauvres & qui demandent autre chose que de

l’argent, ont-ils tort? Moi, par exemple, Maman, est-ce que je fais mal

de vous demander quelque chose?

 

LA MERE.

 

Non, on peut demander à son pere & à sa mere tout ce dont on a besoin;

on le doit même; mais on ne doit rien demander ni recevoir d’aucun

autre. Les personnes bien nées y attachent tant de honte, qu’elles

aimeroient mieux se passer de tout, que de le demander à d’autres qu’à

leurs pere & mere.

 

EMILIE.

 

Mais je ne comprens pas cela!

 

LA MERE.

 

Etes-vous en état de rendre les présents qu’on pourroit vous faire? d’en

faire aux autres de même valeur?

 

EMILIE.

 

Non, puisque je n’ai rien.

 

LA MERE.

 

Vous ne devez donc pas en recevoir, parce que vous contractez une

obligation que vous que pouvez pas acquitter.

 

EMILIE.

 

Mais si j’avois de l’argent?

 

LA MERE.

 

Il seroit bien plus court d’acheter vous-même ce que vous desireriez,

que d’en avoir l’obligation à d’autres.

 

EMILIE.

 

Et pourquoi? Est-ce une honte de demander ce qu’on a envie d’avoir?

 

LA MERE.

 

C’est que vous vous mettez dans le même rang, & au même degré

d’humiliation que ces pauvres qui demandent sans nécessité. Croyez-vous

qu’il soit bien flateur d’inspirer le sentiment de la pitié?

 

EMILIE.

 

Non.

 

LA MERE.

 

Ceux qui demandent par nécessité font pitié; ceux qui demandent sans

nécessité inspirent le mépris.

 

EMILIE.

 

Je suis bien aise de sçavoir cela.

 

LA MERE.

 

Rentrons, Emilie, il se fait tard. Nous allons à présent faire du bien à

toutes ces pauvres plantes qui souffrent de la sécheresse. Il faut les

arroser.

 

EMILIE.

 

Est-ce que les plantes souffrent?

 

LA MERE.

 

Certainement. Voyez comme elles sont flétries & desséchées par l’ardeur

du Soleil! Elles ont soif. Elles sont aussi une production de la nature.

J’aime à leur faire du bien.

 

EMILIE.

 

Et les plantes sont-elles aussi un animal?

 

LA MERE.

 

Non; on les appelle végétaux.

 

EMILIE.

 

Qu’est-ce que cela veut dire, Maman?

 

LA MERE.

 

Ce que c’est? Tenez, je m’en vais vous l’apprendre. Allez là-bas,

cueillez cette tige d’épinard que vous voyez plus haute que les autres.

Apportez-la-moi.

 

EMILIE.

 

Elle est toute pleine de petits grains.

 

LA MERE.

 

On recueille tous ces petits grains que l’on appelle graine ou

semence, on les fait sécher au Soleil pour en ôter toute l’humidité;

ensuite on la met dans la terre, & cela s’appelle semer la graine.

Quand elle y a été quelque temps, elle pousse une herbe semblable à

celle-cy. Tout ce qui se met en terre en graine, ou pepin, ou noyau, &

qui pousse au bout d’un temps plus ou moins long des racines, des

feuilles, des fleurs, des fruits, des épis, des tiges, &c., s’appelle

végétal.

 

EMILIE.

 

Un arbre est-ce… quoi! Maman, qu’est-ce que c’est?

 

LA MERE.

 

C’est un végétal.

 

EMILIE.

 

Mais un arbre n’a pas de graine.

 

LA MERE.

 

Pardonnez-moi, je vous la ferai voir. Mais allez vous deshabiller, &

vous viendrez m’aider à arroser ces plates-bandes.

 

QUATRIEME CONVERSATION.

 

LA MERE.

 

Qu’avez-vous, Emilie, vous êtes triste?

 

EMILIE.

 

Oui, Maman.

 

LA MERE.

 

Est-ce que vous n’êtes pas bien aise de me revoir?

 

EMILIE.

 

Pardonnez-moi; mais…

 

LA MERE.

 

Eh bien?

 

EMILIE.

 

Maman, je ne mérite pas que vous ayez la bonté de causer avec moi

aujourd’hui.

 

LA MERE.

 

Pourquoi cela, ma fille?

 

EMILIE.

 

C’est que pendant tout le temps que vous avez été absente… Tenez,

Maman, permettez-moi de ne pas vous le dire. Je suis si humiliée de ce

que j’ai fait, que je n’ai pas le courage de l’avouer.

 

LA MERE.

 

Dès que vous sentez votre faute & que vous en êtes affligée, j’espere

que vous vous corrigerez & que cela ne vous arrivera plus.

 

EMILIE.

 

Oh, je vous le promets bien, Maman! J’ai prié ma bonne de me le

rappeller si je l’oubliois, afin de me mieux conduire; car je suis trop

mal à mon aise.

 

LA MERE.

 

Vous avez raison; c’est là le vrai secret pour vous corriger. Il n’y a

que les méchants qui ne se souviennent pas du mal qu’ils ont fait. Quand

les honnêtes gens ont eu un tort, ils se le rappellent toujours, afin de

n’y plus retomber. Mais dites-moi donc la faute que vous avez faite.

Vous sçavez que vous ne devez me rien taire, & qu’autant il est

important pour votre réputation de cacher vos défauts aux autres, autant

il est nécessaire de me les avouer.

 

EMILIE.

 

Je dois vous obéir, Maman, & je vais vous dire tout. Eh bien, Maman, je

n’ai rien fait, mais rien du tout, du tout, de ce que vous m’aviez

ordonné: j’ai toujours joué, toujours baguenaudé, & je n’ai pas étudié.

 

LA MERE.

 

Est-ce que votre bonne ne vous a pas engagée à travailler?

 

EMILIE.

 

Pardonnez-moi, Maman, ma pauvre bonne s’est donné bien de la peine pour

m’y engager; mais je ne sçais où j’avois l’esprit, je ne l’ai pas

écoutée, & c’est ce qui me fait le plus de peine; car c’est bien mal.

 

LA MERE.

 

Vous avez raison; mais j’espere au moins que vous n’avez pas mal reçu

ses avis.

 

EMILIE.

 

Oh non, Maman, je sçais bien que ce seroit vous manquer de respect,

puisque c’est par votre ordre qu’elle me parle.

 

LA MERE.

 

Eh bien! qu’est-ce qu’il faut faire à présent; car vous sçavez bien

Continuer : partie 2 sur 3