Les conversations d'Émilie

Louise Florence Pétronille Tardieu d'Esclavelles, marquise d' Epinay · Chapitre 2 sur 3

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Les conversations d'Émilie

La maison paternelle, c’est la maison de…

Paris.

 

EMILIE.

 

La maison paternelle, c’est la maison de son papa, n’est-ce pas, Maman?

 

LA MERE.

 

Oui.

 

EMILIE.

 

Comment? Ils vouloient s’en aller sans permission? Mais cela étoit bien

mal! Et s’en aller tout seuls, tout seuls?… Ils étoient donc fous?

Qu’est-ce qu’ils vouloient devenir?

 

LA MERE.

 

Ils avoient pourtant tous deux une forte raison pour rester chez eux.

L’un étoit sourd, l’autre sans être tout-à-fait aveugle voyoit à peine à

se conduire. Il eût été à propos de remédier à ces accidents avant que

de se mettre en route. Pour vivre dans le monde, on n’a pas trop de ses

deux yeux & de ses deux oreilles.

 

EMILIE.

 

Oh! je crois que non. Je parie que ces deux petits Messieurs sont de

méchants garçons, n’est-ce pas, Maman?

 

LA MERE.

 

Vous jugez bien vîte. Est-ce que vous voudriez qu’on décidât de votre

conduite & de votre caractére sur une folie qui vous auroit passé un

moment par la tête?

 

EMILIE.

 

Non, Maman!

 

LA MERE.

 

Attendez donc que vous sçachiez l’histoire de ces ceux jeunes gens pour

arrêter votre opinion, & si elle doit leur être défavorable, vous ferez

bien encore de supposer que leur aventure a pu être exagérée.

 

EMILIE.

 

Pourquoi cela, Maman?

 

LA MERE.

 

C’est qu’on ne sçauroit trop être en garde contre les propos qui peuvent

nuire, & quand il s’agit de condamner les autres, il faut réfléchir

long-temps avant d’établir son jugement. Ne desirez-vous pas qu’on en

agisse ainsi avec vous?

 

EMILIE.

 

Oui sûrement, Maman. Eh bien, qu’est-ce qu’ils firent?

 

LA MERE.

 

Quoique leur infirmité, d’abord peu considérable, augmentât tous les

jours, elle ne put arrêter leur projet. La jeunesse est ardente, &

souffre impatiemment les conseils. Elle ne doute de rien. Son

imagination lui répond de ses succès, & la raison est presque toujours

la derniere consultée.

 

EMILIE.

 

Est-ce que la raison est comme la conscience? Est-ce qu’elle parle

aussi?

 

LA MERE.

 

Suivre les avis qu’on vous donne, c’est écouter la raison. «Que ferai-je

dans la maison de mon pere?» disoit le sourd qui s’appelloit Daucourt.

 

EMILIE.

 

Ah! j’avois bien envie de sçavoir son nom, & je suis bien aise de ne pas

le connoître.

 

LA MERE.

 

«Puis-je espérer un sort digne de moi, disoit-il? Je suis grand, bien

fait, j’ai du mérite & de l’esprit. Ici, je vis ignoré, & sous le

prétexte que j’ai l’oreille un peu difficile, on prétend me borner à une

vie obscure, on me reproche ma surdité pour me refuser les

éclaircissements que je demande; mais je sçaurai m’en passer, je ne

perdrai plus mon temps à écouter, & je vais faire mon chemin par

moi-même.»

 

EMILIE.

 

Il a bonne opinion de lui, Monsieur Daucourt. Il ne veut plus perdre son

temps à écouter!

 

LA MERE.

 

Je connois des gens qui ne le disent pas, mais qui font de même.

 

EMILIE.

 

Qui donc, Maman?

 

LA MERE.

 

Cherchez bien… Vous ne dites mot? Quand on ne profite pas des avis que

l’on reçoit, c’est comme si l’on disoit qu’on ne veut pas perdre son

temps à écouter. Ne connoissez-vous personne dans ce cas?

 

EMILIE.

 

Oh! pardonnez-moi, Maman, j’entens bien; c’est de moi dont vous voulez

parler.

 

LA MERE.

 

Il faut prendre garde, Emilie, de ne pas condamner dans les autres les

fautes dont on peut être coupable.

 

EMILIE.

 

J’y prendrai garde, Maman.

 

LA MERE.

 

Vous venez de tomber là dans la même faute que Daucourt. Il s’étoit

persuadé qu’on ne lui parloit jamais, parce qu’il n’entendoit point; il

se moquoit des défauts de son camarade, & il ne voyoit pas les siens.

«Si j’étois aveugle comme lui, disoit-il, je ne me plaindrois pas d’être

négligé. Sans yeux, on n’est bon à rien. Il ne sçait d’ailleurs que ce

que je lui ai appris, & il ne peut se flater d’en sçavoir jamais

davantage. Son accident ne peut se cacher, & on peut très bien ignorer

le mien. La nature m’en a dédommagé, par une pénétration d’esprit peu

commune. Je parie que la plûpart de ceux qui me connoissent sont encore

à s’appercevoir de ma prétendue surdité. Il y a une maniere de prendre

part à tout sans y rien concevoir. Un sourire, un signe de tête, un mot

jetté à propos suivant l’air & le geste de ceux qui parlent, tout cela

m’a donné la réputation d’un homme qui entend très-finement.»

 

EMILIE.

 

Mais, c’est comme Monsieur Gobemouche cela.

 

LA MERE.

 

Précisément. «J’ai vu souvent, continuoit-il, les gens les plus graves

rire de mes bons mots, & le seul reproche que j’ai eu à faire à mes

oreilles, c’est de n’avoir pas toujours entendu l’éloge qu’on faisoit de

moi.»

 

EMILIE.

 

Voilà un drolle de corps! Je parie qu’il faisoit bien des quiproquo.

 

LA MERE.

 

Est-ce que vous sçavez ce que c’est qu’un quiproquo?

 

EMILIE.

 

Oui, Maman, c’est un coq-à-l’âne.

 

LA MERE.

 

Et qu’est-ce que c’est qu’un coq-à-l’âne?

 

EMILIE.

 

Mais c’est de dire une chose qui n’est pas ce qu’on dit.

 

LA MERE.

 

Voilà assurément une définition bien claire! Tâchez un peu de vous

expliquer d’une maniere plus précise; car enfin on parle pour être

entendu.

 

EMILIE.

 

Mais, Maman, vous sçavez bien ce que je veux dire.

 

LA MERE.

 

Quand cela seroit, cela ne suffit pas. Voyons, dites-moi ce que c’est

qu’un quiproquo ou un coq-à-l’âne.

 

EMILIE.

 

Mais, tenez, Maman, c’est quand vous dites une chose, & que moi je me

suis trompée, j’en ai entendu une autre, & je répons à ce que j’ai

entendu.

 

LA MERE.

 

Cela devient un peu plus clair; mais donnez-moi un exemple de ce que

vous venez de dire.

 

EMILIE.

 

Maman, si vous disiez, par exemple, en parlant de moi, voilà une petite

Demoiselle bien raisonnable, & puis il passeroit une autre petite

Demoiselle qui croiroit que vous parlez d’elle, & qui diroit, Madame,

vous avez bien de la bonté, elle feroit un quiproquo. N’est-ce pas

cela, Maman?

 

LA MERE.

 

Oui, cela n’est pas mal.

 

EMILIE.

 

Maman, j’ai bien envie de sçavoir la fin de l’histoire.

 

LA MERE.

 

Tandis que Daucourt s’occupoit de ses projets, Sainville (c’étoit le nom

de l’aveugle) tenoit conseil de son côté. «La surdité de mon voisin

m’afflige, disoit-il, il sera obligé de passer sa vie chez son pere. Que

faire dans le monde quand on n’entend point?»

 

EMILIE.

 

Fort bien! En voilà encore un qui voit le défaut d’un autre, & je parie

qu’il ne voit pas le sien.

 

LA MERE.

 

Cela est vrai. «Pour moi, disoit-il, si j’ai la vue un peu foible, j’ai

en revanche écouté de toutes mes oreilles. J’ai acquis des connoissances

& de la mémoire. Daucourt est orgueilleux & opiniâtre; je suis docile &

me soumets sans peine aux volontés des autres. Par-là j’ai trouvé le

secret de me servir de leurs yeux. Ils voient pour moi, & me dispensent

du soin de me gouverner. Avec le secours de bons guides, je me tirerai

toujours d’affaire. On peut compter sur l’assistance des autres, quand

on veut s’y fier.»

 

Après avoir ainsi tracé leur plan, ils ne tarderent pas à le mettre en

exécution. Ils quitterent la maison paternelle, & prirent chacun une

route différente. L’aveugle muni d’un guide, & le sourd se reposant sur

son mérite.

 

EMILIE.

 

Ah! voyons ce qu’ils vont devenir.

 

LA MERE.

 

Le premiere journée, Sainville accusa son guide d’avoir choisi le chemin

le plus long & le plus pénible; mais étant arrivé le soir à la Ville, où

il devoit prendre place dans un carrosse public, il se reprocha le peu

de confiance qu’il avoit dans les hommes & se sçut mauvais gré d’avoir

soupçonné son conducteur.

 

Comme ses occupations pendant la route se réduisoient à monter en

carrosse le matin & à descendre le soir, il employa son temps à

refléchir sur sa position. Le résultat de ses méditations fut que dans

un pays policé, il étoit fort aisé de se passer de ses yeux.

 

EMILIE.

 

Qu’est-ce que c’est qu’un pays policé?

 

LA MERE.

 

C’est un pays où chacun vit en tranquillité, sans crainte que son voisin

lui nuise & trouble l’ordre.

 

EMILIE.

 

L’ordre de qui?

 

LA MERE.

 

Le bon ordre. On appelle ainsi la paix & la tranquillité qui résulte de

la vigilance & des soins de ceux qui gouvernent.

 

EMILIE.

 

Comment? Est-ce que nous sommes gouvernés?

 

LA MERE.

 

Il ne vous souvient déja plus de ce que nous avons dit la semaine passée

sur le Roi & sur ses Ministres.

 

EMILIE.

 

Ah! oui… mais il y a quelque chose que je n’entens pas: Maman:

dites-moi, je vous prie, quel rapport le Roi & les Ministres ont-ils à

ce que nous disions tout-à-l’heure?

 

LA MERE.

 

Vous l’allez voir. Que disions-nous l’autre jour qu’étoit le Roi?

 

EMILIE.

 

Le pere d’une grande famille.

 

LA MERE.

 

Qu’est-ce que fait un pere de famille dans sa maison?

 

EMILIE.

 

Il gouverne tout.

 

LA MERE.

 

Et en gouvernant tout, il établit les régles de conduite pour chacun, ce

qui fait que l’ordre & la sûreté sont établis dans sa maison.

 

EMILIE.

 

C’est donc cela qui s’appelle policé?

 

LA MERE.

 

C’est ce qui s’appelle la police, & l’on dit, une Ville bien ou mal

policée. Or dans chaque Ville le Roi établit un Magistrat qui s’appelle

Lieutenant de Police, chargé du soin de veiller à la sûreté des

particuliers, & de punir ceux qui voudroient la troubler, tels que les

voleurs, les brigands, les tapageurs, &c.

 

EMILIE.

 

J’entens toujours parler de voleurs; mais je ne sçais ce que c’est.

 

LA MERE.

 

C’est que vous ne me l’avez pas demandé. Un voleur est un homme qui

s’empare ou par force ou par adresse de ce qui ne lui appartient pas; &

comme il n’est pas permis d’user du bien des autres comme du sien,

chacun est interessé dans la société à le découvrir, & lorsqu’il est

découvert, il est puni.

 

EMILIE.

 

Maman, qu’est-ce que vous disiez de Monsieur Sainville, je ne m’en

souviens plus.

 

LA MERE.

 

Je disois, qu’il prétendoit qu’on pouvoit très-bien se passer de ses

yeux dans un pays bien policé.

 

EMILIE.

 

Mais pourquoi cela?

 

LA MERE.

 

«Cela seroit, disoit-il, une peine de plus que d’en avoir de bons. Il

faudroit en faire usage pour obliger ceux qui ont comme moi la vue

mauvaise, & qui sont en cela bien plus heureux qu’on ne pense,

puisqu’ils menent une vie dégagée de tous soins.»

 

EMILIE.

 

Il étoit donc bien paresseux?

 

LA MERE.

 

Avec ces réflexions, il prit un jour le devant à pied, pour rejoindre le

carrosse à l’endroit où l’on devoit dîner. Il s’étoit assuré un guide;

sans souci du côté des accidents, il marchoit gaiement, écoutoit les

propos de son conducteur, & s’occupoit de l’avenir agréable qu’il se

préparoit. Cependant la fatigue commença à se faire sentir, & le tira de

cet état de contentement. Bientôt son guide fut obligé de lui avouer

qu’il n’avoit jamais fait cette route, & qu’il ne sçavoit au juste où

ils étoient. «Mais j’apperçois quelques maisons, ajoûta-t-il; nous

sommes plus heureux que nous ne pouvions l’espérer.—N’en doutez point,

répondit Sainville; c’est l’endroit où nous voulions nous rendre.—Du

moins, reprit l’autre, on nous y dira le chemin qu’il faudra tenir.»

 

En arrivant dans le Hameau, ils se trouverent détournés de la route de

plus de quatre lieues; mais en revanche, ils furent bien reçus par un

vieillard & son accueil consola notre aveugle. Il ne fut plus question

que de bien dîner pour gagner ensuite avant la nuit la Ville où le

carrosse devoit s’arrêter.

 

Avant de poursuivre sa route il fallut s’assurer d’un autre guide.

Sainville remercia le sien de ses peines, & même du hazard qui les avoit

égarés & conduits chez un hôte si honnête. Il craignit de ne pouvoir

jamais remplacer un aussi bon conducteur.

 

Le fils du vieillard prit sa place. Ce jeune homme marqua d’abord à

Sainville beaucoup de surprise de son goût pour les voyages. Il lui

donna ensuite de très-bons conseils sur les précautions qu’il avoit à

prendre & sur la prudence qu’il devoit apporter au choix de ses guides.

Sainville, ennuyé de ses leçons, regretta un moment son premier

conducteur qui l’avoit entretenu de choses plus agréables; mais se

faisant bien vîte à la maniere de son nouveau compagnon, il ne tarda pas

à être enchanté de sa morale.

 

Le chemin néanmoins, lui paroissoit long. Il marchoit, il est vrai, sans

obstacle; mais accoûtumé depuis long-temps à rencontrer des pierres & à

se heurter, ce changement même le surprit. Il en parla à son conducteur

qui lui répondit, qu’il avoit choisi, non la route la plus courte, mais

la meilleure. «Quand on est aveugle, dit-il, on ne sçauroit aller trop

lentement & trop sûrement; les guides les plus habiles ne peuvent

toujours vous faire éviter le mauvais pas; il s’agit donc de prendre la

route la moins embarrassée.» Sainville charmé de ce discours, comprit

que son premier compagnon, avec ces propos & ses contes, n’avoit été

qu’un étourdi, & qu’il avoit trouvé en celui-cy un ami sage & sincere.

Il conçut pour lui autant d’estime que de reconnoissance. Leur entretien

les conduisit à la Ville, où ils apprirent que le carrosse avoit passé.

Il fallut continuer la route à pied, & après avoir marché jusqu’à la

nuit, ils furent obligés de s’arrêter dans un Village, sans avoir pu

rejoindre le carrosse.

 

Le lendemain Sainville, ne voulant point abuser de la bonté de son

guide, en prit un nouveau, qui gagna aussi promptement ses bonnes

graces. Celui-cy remarqua d’abord la générosité de notre aveugle, &

cette remarque augmenta son zéle. Il vanta à Sainville la connoissance

qu’il avoit des chemins & du pays. Il lui fit, pour le réjouir, la

description de tous les endroits où ils passoient; mais il lui apprit

aussi l’aventure de plusieurs voyageurs qui avoient été volés sur cette

route.

 

«Il est imprudent à vous, lui dit-il en finissant, de garder votre

bourse; c’est à celui des deux qui voit clair, à la porter. Si nous

sommes attaqués, vous êtes sans défense; mais n’ayant rien sur vous, il

ne peut vous arriver aucun malheur. Quant à moi, il me reste la

ressource de fuir, de sauver votre argent, & de venir vous reprendre

quand le danger sera passé.» Sainville ne put s’empêcher d’admirer cette

prévoyance. «Est-il possible, s’écria-t-il, que mes guides n’aient point

songé à me garantir d’un danger si évident, & qu’ils m’aient exposé par

leur imprudence à prendre tout ce que j’ai! Si je conserve ma bourse, ce

n’est pas à eux que j’en aurois l’obligation.» Il se hâta de la mettre

en sûreté entre les mains de son ami du jour, & lui confia qu’il avoit

encore une Lettre de change cousue par précaution dans la doublure de sa

veste.

 

Le guide, approuvant sa prudence, l’avertit bientôt qu’il y avoit devant

eux un ruisseau assez large. «Déshabillons-nous, dit-il, nous en serons

plus legers; je commencerai par passer vos habits, & je reviendrai

ensuite vous transporter de l’autre côté.» Sainville, touché de

reconnoissance, se déshabilla sans balancer, & dans le même instant il

se sentit saisi par le corps & plongé dans une riviere profonde. La

frayeur du danger lui ôta l’usage des sens; il ne revint à lui que

long-temps après. Il apprit alors qu’il étoit dans une cabane de

pêcheurs, auxquels il devoit la vie & tous les secours qui la lui

avoient conservée.

 

Assez long-temps malade, il eut le temps de faire des réflexions sur la

méchanceté des gens qui voient clair. Ces réflexions le dégoûterent des

voyages; & après avoir recouvré ses forces, il sollicita & obtint de son

pere le pardon de son double aveuglement. Ainsi de retour dans la maison

paternelle, il resta toute sa vie persuadé de trois vérités: La

premiere, que le choix d’un conducteur est une chose très-difficile,

mais en même-temps très-essentielle pour un aveugle. La seconde, que

quand on ne peut s’en passer, il vaut mieux rester chez soi. La

troisieme, que quand on a trouvé un bon guide, il ne faut jamais s’en

séparer.

 

EMILIE.

 

Est-ce que c’est tout, Maman?

 

LA MERE.

 

C’est toute l’histoire de Sainville.

 

EMILIE.

 

Et Daucourt?

 

LA MERE.

 

Nous en parlerons après. Voyons d’abord ce que vous pensez de celui-cy.

 

EMILIE.

 

Je pense qu’il a raison.

 

LA MERE.

 

Qui?

 

EMILIE.

 

Sainville.

 

LA MERE.

 

Et en quoi?

 

EMILIE.

 

Mais en ce qu’il dit à la fin, que quand on a trouvé un bon guide, il

faut le garder.

 

LA MERE.

 

Etes-vous bien convaincue de cela?

 

EMILIE.

 

Oui, Maman.

 

LA MERE.

 

En ce cas, vous ne donneriez pas votre confiance au premier venu?

 

EMILIE.

 

Non sûrement. Mais je ne ferai pas comme Sainville, moi; je n’irai pas

voyager toute seule.

 

LA MERE.

 

Est-ce que l’on n’a besoin de conseils que pour voyager?

 

EMILIE.

 

Mais je ne sçais pas… je crois pourtant… Tenez, Maman, je ne sçais

pas ce que je veux dire.

 

LA MERE.

 

A quoi pensez-vous que servent les conseils?

 

EMILIE.

 

Mais à se bien conduire, à ne point faire de fautes; & puis aussi à

apprendre ce que l’on ne sçait pas.

 

LA MERE.

 

Vous voyez donc bien qu’il n’est pas nécessaire de voyager pour avoir

besoin de conseils. Tout le monde en a besoin; mais tout le monde n’est

pas en état d’en donner aux autres. Il ne faut accorder sa confiance

qu’à ceux que l’on connoît bien, lorsque leur conduite nous a prouvé

qu’ils ne nous en donneront pas de mauvais.

 

EMILIE.

 

Oui, j’entens bien cela. Par exemple, Maman, je dois ne donner ma

confiance qu’à vous, parce que je suis sûre que vous ne me tromperez

pas, & que vous avez une patience, une patience… Mais à propos, Maman,

& Monsieur Daucourt, qu’est-ce qu’il est devenu?

 

LA MERE.

 

Je m’en vais vous le dire. Il voyageoit seul comme vous sçavez. Il

s’étoit pourvu d’un cheval avec lequel il se mit en route. La premiere

journée se passa fort heureusement. Il arriva le soir dans un bourg &

descendit à l’hôtellerie pour y passer la nuit. En vain lui demanda-t-on

ses ordres. Daucourt n’aimoit pas les questions.

 

EMILIE.

 

Je le crois bien, car il étoit sourd; il ne les entendoit pas.

 

LA MERE.

 

Pour les éviter, il se hâta de signifier qu’il vouloit être tranquille.

Ainsi après avoir soupé il congédia tout le monde; & comme il étoit plus

que jamais enyvré de ses grands projets, il se mit à y rêver, il se

coucha tard. Il ne s’apperçut qu’alors du besoin qu’il avoit de ses

hardes.

 

EMILIE.

 

Et pourquoi faire, dès qu’il alloit se coucher?

 

LA MERE.

 

Il avoit au moins besoin de son bonnet de nuit.

 

EMILIE.

 

Où étoit-il donc?

 

LA MERE.

 

Dans sa valise. Et comme on lui avoit demandé s’il n’avoit besoin de

rien, & qu’il n’avoit rien répondu, elle étoit restée sur le dos de son

cheval.

 

EMILIE.

 

Ah, c’est bien fait! & comment fit-il?

 

LA MERE.

 

Toute la maison étoit endormie; il fallut qu’il descendît lui-même pour

tirer de sa valise ce qui lui étoit nécessaire. Le bruit qu’il fit

éveilla les Valets. Ne recevant point de réponse à leurs questions, ils

crurent avoir à faire à un voleur & agirent en conséquence. Daucourt

meurtri de coups, démêla, non sans beaucoup de difficulté, les causes

d’un traitement si étrange.

 

EMILIE.

 

Comment! ils le battirent?

 

LA MERE.

 

Oui, sans doute. Les Valets le virent détacher la nuit la valise qui

appartenoit à un étranger logé chez eux; ils le prirent pour un voleur,

ils le battirent.

 

EMILIE.

 

Et quand ils le reconnurent, ils furent sûrement bien fâchés?

 

LA MERE.

 

Oui, mais l’homme étoit battu, & l’on se moquoit de lui.

 

EMILIE.

 

Et qu’est-ce que fit Daucourt?

 

LA MERE.

 

Le lendemain il se mit en route d’assez mauvaise humeur, sans juger

cependant moins favorablement de sa sagacité & de sa prudence.

 

EMILIE.

 

Ah! je parie qu’il lui arrive encore quelque malheur. Ce sera bien fait,

n’est-ce pas, Maman, puisqu’il ne se corrige pas?

 

LA MERE.

 

Le hazard ne le servit pas mal pendant quelques jours. Il ne fit que

très-peu d’étourderies. Il questionnoit beaucoup, devinoit assez juste,

& ses succès lui persuaderent plus d’une fois qu’il entendoit comme un

autre. Mais ce bonheur dura peu. Le quatrieme jour de son voyage les

habitants des Hameaux écartés l’avertirent qu’il s’étoit égaré, & lui

conseillerent de regagner promptement le grand chemin pour se soustraire

aux brigands dont leur canton étoit rempli. Daucourt prit, à son

ordinaire, cet avis pour un compliment, & s’applaudissant de son talent

de deviner, il continua sa route avec plus de confiance que jamais.

 

EMILIE.

 

Oh, le drolle de corps qui prend un avis pour un compliment!… Maman,

je suis lasse. Voulez-vous que nous nous asséyons?

 

LA MERE.

 

Volontiers. Bientôt il se vit attaqué. Il n’est point de sourd qui

n’entende le langage des voleurs…

 

EMILIE.

 

Comment est-ce qu’ils parlent donc?

 

LA MERE.

 

Ils ne parlent pas beaucoup; ils fouillent dans les poches sans

cérémonie. Daucourt fut dépouillé. Cette aventure l’affligea. Il reprit

pourtant courage, & se reposant sur son mérite, il se persuada qu’une

fois arrivé à Paris, il ne pourroit manquer sa fortune. «Ces malheureux,

disoit-il, reculent mes espérances. A pied, je ne sçaurois faire la même

diligence; mais enfin il ne s’agit que de gagner Paris. On y connoît le

prix des talents, & cela doit me suffire.» En se consolant ainsi, il

arriva dans une petite Ville, où il résolut de passer la nuit. Son

premier soin fut de s’adresser à un usurier.

 

EMILIE.

 

Qu’est-ce que c’est qu’un usurier?

 

LA MERE.

 

C’est un homme qui prête de l’argent à ceux qui en ont besoin, à

condition qu’on lui rendra le double de ce qu’il a prêté.

 

EMILIE.

 

Est-ce qu’il y a des gens comme ça? Ils sont donc bien riches?

 

LA MERE.

 

Ils le deviennent par ce moyen à-peu-près comme les voleurs quand ils

ont fait une forte capture.

 

EMILIE.

 

Oui, mais s’ils sont pris, les voleurs sont punis, parce qu’il n’est pas

permis de voler. Vous m’avez dit cela, Maman!

 

LA MERE.

 

L’usure n’est pas plus permise que le vol. Mais laissons cela, & pour

aujourd’hui contentez-vous de sçavoir que Daucourt fit à cet usurier un

récit touchant de son aventure, & qu’il lui proposa de lui avancer de

l’argent à compte de la fortune qu’il espéroit de faire à Paris.

L’usurier s’apperçut encore plus vîte de la surdité de Daucourt & de sa

sotise, que de son besoin d’argent. Il n’en étoit pas à son coup

d’essai. Il lui fit faire par écrit une reconnoissance de l’argent qu’il

alloit lui prêter. Il emporta le billet & promit de lui donner dans peu

de ses nouvelles. En effet, Daucourt se vit arrêté une heure après &

conduit en prison. Sa surprise fut égale à son courroux, & s’il n’apprit

point le sujet de son infortune, ce ne fut pas faute de questions, mais

faute d’entendre les réponses. Il sçut enfin, par un interrogatoire en

forme, qu’il étoit condamné à payer sur son billet cinquante pistoles

qu’il n’avoit pas touchées. On lui apprit par la même occasion qu’il

étoit sourd, mais il ne voulut jamais convenir ni de sa dette ni de sa

surdité. Livré à ses réflexions dans une prison assez désagréable, il

commença à se plaindre de sa destinée, & s’occupa principalement des

réglements qu’il conviendroit de faire pour garantir les voyageurs de la

brutalité des valets, de l’attaque des voleurs & de la friponnerie des

usuriers; trois especes d’hommes auxquels il attribuoit tous les

malheurs du monde.

 

Cependant il se familiarisa insensiblement avec l’idée qu’il pouvoit

bien être un peu sourd. De nouvelles réflexions (on a tout le loisir

d’en faire dans la prison) vinrent à l’appui du premier soupçon.

Daucourt ne put se dissimuler que s’il eût voulu se croire sourd & en

convenir, il auroit évité presque tous les malheurs qui lui étoient

arrivés. Il pensa encore que les jeunes gens, pour sçavoir si leurs

projets étoient bons ou mauvais, ne faisoient pas mal de s’adresser à

ceux que l’expérience a mis en état d’en juger. Il se condamna sur-tout

d’avoir entrepris de jouer un rolle, sans consulter un pere dont il

avoit reçu tant de marques de bonté. Il se détermina enfin à lui

apprendre ses malheurs & ses fautes. Ce pere étoit indulgent. Il

suffisoit que son fils fût malheureux & repentant pour lui faire oublier

ses écarts. Il pardonna. Daucourt eut la permission de revenir auprès de

lui, où il mene actuellement une vie tranquille, bien convaincu qu’il

faut avoir des oreilles pour entendre, & qu’on a besoin de conseils,

quand on veut réussir dans un monde qu’on ne connoît point.

 

EMILIE.

 

Il lui a fallu bien des choses pour apprendre qu’il étoit sourd.

 

LA MERE.

 

A quoi croyez-vous qu’on doive attribuer les malheurs qui lui sont

arrivés?

 

EMILIE.

 

Je crois, Maman, que c’est qu’il avoit trop bonne opinion de lui… Mais

je pense à une chose; être entêté, n’est-ce pas comme si l’on étoit

sourd?

 

LA MERE.

 

Précisément. Quand vous êtes entêtée, vous ne suivez que votre idée, &

vous croyez sçavoir d’avance tout ce qu’on va vous dire. Vous vous

croyez plus sage & plus habile que ceux qui vous parlent.

 

EMILIE.

 

Cela est vrai. Et puis quand je vois que j’ai tort, je ne veux pas en

convenir. Oh! je veux me corriger; il ne sera pas dit que je

ressemblerai à Monsieur Daucourt.

 

LA MERE.

 

Emilie, si vous êtes reposée, nous nous en retournerons.

 

EMILIE.

 

Comme il vous plaira, Maman… Maman, je crois que j’aime mieux Monsieur

Daucourt que Monsieur Sainville.

 

LA MERE.

 

Et pourquoi?

 

EMILIE.

 

Il est plus drolle, & puis… Cependant ils ont tort tous deux… Je ne

sçais pas, mais je l’aime mieux.

 

LA MERE.

 

Ne seroit-ce pas parce qu’il vous ressemble un peu?

 

EMILIE.

 

Peut-être bien… Mais il s’est corrigé, & je me corrigerai aussi…

Maman, nous avons assez causé; si vous permettez, je vais courir un peu.

 

LA MERE.

 

Je le veux bien; mais courez dans cette allée, & ne me perdez pas de

vue.

 

NEUVIEME CONVERSATION.

 

EMILIE.

 

Maman!

 

LA MERE.

 

Que voulez-vous, Emilie?

 

EMILIE.

 

Ah!… vous écrivez… j’en suis fâchée.

 

LA MERE.

 

Pourquoi?

 

EMILIE.

 

Mais à qui écrivez-vous donc?

 

LA MERE.

 

C’est à quelqu’un à qui j’ai affaire & que vous ne connoissez pas.

 

EMILIE.

 

Et qu’est-ce que vous lui mandez?

 

LA MERE.

 

Qu’est-ce que cela vous fait?

 

EMILIE.

 

Rien, mais c’est pour le sçavoir.

 

LA MERE.

 

Vous voyez bien que votre curiosité est indiscrete & sans objet.

 

EMILIE.

 

Comment donc, Maman?

 

LA MERE.

 

Ecoutez-moi! Lorsque vous me parlez tout bas des choses qui vous

intéressent, si une de vos petites amies, de vos compagnes venoit vous

interrompre & vous demander ce que nous disons, qu’est-ce que vous

diriez?

 

EMILIE.

 

Je dirois qu’elle est bien curieuse, & que cela ne la regarde pas.

 

LA MERE.

 

Vous croyez donc qu’elle commettroit une faute contre la politesse & la

discrétion?

 

EMILIE.

 

Oui, Maman.

 

LA MERE.

 

Eh bien! vous venez de commettre la même faute avec moi, & bien plus

grande encore, car vous me devez plus d’égards que votre petite amie ne

vous en doit.

 

EMILIE.

 

Mais vous ne causiez pas tout bas, Maman, vous écriviez?

 

LA MERE.

 

L’écriture est la conversation des absents. C’est le seul moyen que l’on

ait de leur communiquer ses idées; l’on confie alors ses secrets au

papier: voilà pourquoi tout ce qui est écrit est sacré. On ne doit pas

plus se permettre de lire les papiers que l’on trouve sous sa main,

quand ils ne nous sont pas adressés, que d’écouter deux personnes qui

parlent bas.

 

EMILIE.

 

C’est donc bien mal d’écouter, je ne le sçavois pas?

 

LA MERE.

 

Vous devez le concevoir, puisque vous trouveriez mauvais que vos

compagnes vous écoutassent quand vous me parlez.

 

EMILIE.

 

Oui; & il faut faire pour les autres comme nous voulons qu’ils fassent

pour nous. Je sçais bien cela.

 

LA MERE.

 

Souvenez-vous donc que ce seroit manquer à l’honnêteté, à la probité, à

toutes les loix de l’honneur & de la société, que de lire un papier

adressé à un autre, & d’écouter ce que l’on dit avec dessein de n’être

pas entendu.

 

EMILIE.

 

Tous les jours j’apprens quelque chose de nouveau.

 

LA MERE.

 

Mais ce n’est pas pour sçavoir à qui j’écris que vous êtes venue?

 

EMILIE.

 

Mon Dieu non; je suis bien fâchée d’avoir fait cette sotte demande. Je

vous promets Maman que je ne serai plus curieuse de ce qui ne me regarde

pas. Mais je crois que ce que j’ai à dire nous fera causer bien

long-temps, & si votre Lettre est pressée, Maman…

 

LA MERE.

 

Elle ne l’est pas. Attendez-moi ici, je vais revenir.

 

EMILIE.

 

Vous allez donc serrer vos papiers, Maman? Mais vous ne serez pas

long-temps?

 

LA MERE.

 

Non.

 

EMILIE.

 

C’est bon; je vais rêver pendant ce temps-là à tout ce que j’ai à

dire…

 

LA MERE.

 

Allons, prenons notre ouvrage, & voyons ce qui nous occupe.

 

EMILIE.

 

Maman, c’est que j’ai toutes mes idées barbouillées; ma tête est sens

dessus dessous.

 

LA MERE.

 

Eh bien, il faut tâcher d’y remette l’ordre. Voyons!

 

EMILIE.

 

Par exemple, vous m’avez dit, Maman, qu’il falloit que j’eusse une

confiance entiere en vous.

 

LA MERE.

 

Je ne vous ai jamais dit cela.

 

EMILIE.

 

Comment?

 

LA MERE.

 

Je vous ai prouvé par votre expérience que vous vous étiez toujours bien

trouvée d’avoir une confiance entiere en moi. Je vous ai montré plus

d’une fois, & toujours par votre expérience, que vous vous étiez nui à

vous-même, lorsque vous vous étiez cachée de moi. Mais je vous ai laissé

libre de juger de ce qui étoit le plus avantageux pour vous, ou de la

réserve ou d’une confiance entiere, & vous avez eu le bon esprit de

sentir que vous me la deviez; mais je ne vous ai jamais dit, il faut me

la donner.

 

EMILIE.

 

Mais c’est la même chose.

 

LA MERE.

 

Point du tout; car le jour que vous ne vous trouverez pas bien d’avoir

en moi une entiere confiance, il ne tiendra qu’à vous de me la retirer;

au lieu que si je vous avois dit, il faut me donner votre confiance, ce

seroit un ordre, & vous ne seriez pas maîtresse de me la retirer.

 

EMILIE.

 

Cela est vrai.

 

LA MERE.

 

Observez en passant par ce petit exemple, qu’il est très-important de

bien sçavoir la signification des termes dont on se sert & qu’on emploie

dans la conversation; sans quoi il arrivera que vous direz une chose &

que j’en comprendrai une autre.

 

EMILIE.

 

Je parie que voilà ce qui brouille mes idées?

 

LA MERE.

 

Cela pourroit bien être. Mais ce n’est pas ma faute; car je vous ai

assez recommandé de ne laisser passer aucun mot sans me demander ce

qu’il signifie.

 

EMILIE.

 

Cela est vrai; mais c’est que je les sçais tous à-peu-près…

 

LA MERE.

 

Voilà encore une expression qui n’est pas exacte. Vous voulez dire que

vous comprenez à-peu-près la signification de tous les mots, & ce n’est

pas cela que vous dites, car on peut sçavoir un mot, un terme, sans

comprendre toute l’étendue de sa signification. Mais laissons cela. Vous

dites donc?…

 

EMILIE.

 

Je voulois dire d’abord, Maman, que j’ai une confiance entiere en vous,

que je vous dis tout, mais tout, tout, & j’ai remarqué…

 

LA MERE.

 

Eh bien?… Qu’avez-vous remarqué?

 

EMILIE.

 

J’ai remarqué quelque chose.

 

LA MERE.

 

C’est?

 

EMILIE.

 

Je n’ose pas dire.

 

LA MERE.

 

Vous n’avez donc pas une confiance entiere en moi?

 

EMILIE.

 

Mais pardonnez-moi; mais c’est que… Allons, je m’en vais le dire.

 

LA MERE.

 

Ce que vous avez à me dire est donc bien humiliant, bien honteux?

 

EMILIE.

 

Oh non, Maman, du tout!

 

LA MERE.

 

Il n’y a pourtant que ces sortes d’aveux qui puissent coûter à faire.

 

EMILIE.

 

Ah, Maman, ne pensez pas cela, je m’en vais vous le dire bien vîte;

c’est que j’ai remarqué que vous ne me disiez pas tout.

 

LA MERE.

 

Et qu’est-ce que je ne vous ai pas dit?

 

EMILIE.

 

Mais je ne sçais pas…

 

LA MERE.

 

Mais encore avez-vous eu occasion de remarquer que je vous aye rien

caché de ce qui vous intéresse?

 

EMILIE.

 

Non, Maman.

 

LA MERE.

 

C’est donc sur les choses qui ne vous regardent pas que je vous ai fait

des mysteres?

 

EMILIE.

 

Oui, Maman; c’est quand vous parlez tout bas avec des personnes de vos

amis, quand vous recevez des Lettres, & puis d’autres choses comme cela.

 

LA MERE.

 

Et vous croyez donc que je manque de confiance en vous?

 

EMILIE.

 

Oui, Maman.

 

LA MERE.

 

Ah! il faut vous rassurer & vous montrer que j’ai toute celle que votre

âge peut permettre. Qu’est-ce que c’est que la confiance; car il faut

toujours convenir de nos termes pour être sûres que nous nous entendons?

Répondez-moi.

 

EMILIE.

 

C’est de tout dire à quelqu’un, de n’avoir rien de caché pour lui.

 

LA MERE.

 

Et qu’est-ce qui détermine en nous cette confiance pour une personne

plutôt que pour une autre?

 

EMILIE.

 

Je n’entens pas, ou pour mieux dire, je ne comprens pas.

 

LA MERE.

 

Qu’est-ce qui vous donne de la confiance en moi, par exemple; qu’est-ce

qui fait que vous me dites tout ce que vous pensez & tout ce que vous

faites?

 

EMILIE.

 

C’est que je vous aime, Maman.

 

LA MERE.

 

Cela ne suffit pas, ma fille. Vous aimez vos freres; vous aimez vos

petites compagnes, & vous ne leur dites pas tout ce que vous pensez, &

vous avez raison. Voyez pourquoi vous avez plus de confiance en moi

qu’en eux?

 

EMILIE.

 

C’est que vous ne m’avez jamais trompée, Maman, & que je suis bien sûre

que vous ne direz à personne ce que je vous dis.

 

LA MERE.

 

Vous croyez donc le secret & la discrétion indispensables pour inspirer

la confiance?

 

EMILIE.

 

Très-sûrement, Maman.

 

LA MERE.

 

Si j’allois confier aux autres tout ce que vous me dites, je perdrois

votre confiance, vous n’en auriez plus en moi.

 

EMILIE.

 

Je crois que je n’en pourrois plus avoir.

 

LA MERE.

 

Eh bien! vous devez donc trouver tout simple que je ne vous parle pas

des affaires des autres, puisque je ne leur parle pas des vôtres.

 

EMILIE.

 

Mais c’est que je voudrois bien sçavoir tout.

 

LA MERE.

 

Pourquoi faire? Il faut être si réservée pour ce qui ne nous regarde

pas! si discrette pour ne pas parler des affaires d’autrui, de peur de

nuire sans le sçavoir en nous en mêlant sans nécessité, qu’il est bien

plus heureux de n’en rien sçavoir.

 

EMILIE.

 

Mais c’est que cela amuse.

 

LA MERE.

 

Cela amuse les gens désœuvrés, comme les enfants & les ignorants. Il n’y

a guere que ceux-là qui soient curieux; ils sont bavards, redisants &

dangereux.

 

EMILIE.

 

Et pense-t-on d’eux comme cela dans le monde?

 

LA MERE.

 

Oui; on les craint, on les fuit.

 

EMILIE.

 

Il faut encore que je me souvienne de cela. Mais, Maman, vous, vos

affaires, pourquoi ne me les dites-vous pas?

 

LA MERE.

 

Parce que vous n’êtes point en âge de les entendre & de les connoître,

parce que votre âge est celui de la legereté, de l’indiscrétion, & qu’il

faut que vous ayez mérité ma confiance, comme j’ai mérité la vôtre, pour

que je vous la donne.

 

EMILIE.

 

Ah! Maman, je vous promets que je ne dirai rien de ce que vous me direz.

 

LA MERE.

 

Pour que je puisse m’y fier, il faut d’abord cesser d’être curieuse, &

puis j’essayerai votre discrétion par des secrets proportionnés à vos

connoissances. A mesure que vous en acquerrez, je vous dirai tout ce qui

pourra vous être utile de sçavoir, mais jamais ce qui concerne les

affaires des autres.

 

EMILIE.

 

Et moi, Maman, dois-je vous dire les affaires des autres?

 

LA MERE.

 

Comme personne n’ira vous choisir à votre âge pour vous rien confier,

vous pouvez tout me dire sans manquer à la prudence, & ce n’est qu’en me

disant tout, que vous apprendrez ce qu’il faut dire & ce qu’il faut

taire aux autres.

 

EMILIE.

 

Mais si l’on me prioit de ne pas vous dire quelque chose, comment faire?

 

LA MERE.

 

Il faut ne pas recevoir de confidences jusqu’à ce que vous soyez en âge

de discerner celles qui doivent être sacrées d’avec celles qu’il

convient de me dire.

 

EMILIE.

 

Mais est-ce que je peux empêcher de parler?

 

LA MERE.

 

Vous pouvez prévenir la confidence, & dire, si l’on vous demande le

secret, je vous avertis qu’il ne faut pas me le dire, si vous ne voulez

pas que Maman le sçache, parce que je ne lui cache rien.

 

EMILIE.

 

On dira que je suis une indiscrette.

 

LA MERE.

 

Au contraire, vous n’aurez pas promis le secret & vous n’aurez pas voulu

l’entendre. On dira que vous êtes prudente & vraie.

 

EMILIE.

 

C’est joli d’être prudente & vraie, n’est-ce pas, Maman?

 

LA MERE.

 

Oui, ce sont deux belles qualités. Mais je voudrois sçavoir pourquoi

vous aviez tant de peine à me dire que je n’avois pas confiance en vous.

 

EMILIE.

 

Maman, je ne sçais pas, je craignois que cela ne fût pas bien de vous

dire cela.

 

LA MERE.

 

Et quand cela auroit été mal, est-ce que je ne vous juge pas toujours

par votre intention?

 

EMILIE.

 

Cela est vrai, Maman.

 

LA MERE.

 

Vous voyez donc bien que c’est une fausse honte; & une fausse honte a

toutes sortes d’inconvénients.

 

EMILIE.

 

Lesquels donc?

 

LA MERE.

 

Que vous seriez restée dans l’idée que j’exigeois de vous une confiance

que je ne vous accordois pas.

 

EMILIE.

 

Oui, & puis que je n’aurois pas appris quelque chose sur la curiosité &

sur la discrétion que je suis bien aise de sçavoir. Mais, Maman, si vous

vouliez pourtant me dire un secret d’affaire, je vous assure que je le

garderai bien.

 

LA MERE.

 

Un secret d’affaire? Et vous êtes fort en état de comprendre ce que je

pourrois vous dire, n’est-ce pas?

 

EMILIE.

 

Mais je crois qu’oui.

 

LA MERE.

 

Allons, voyons.

 

EMILIE.

 

Faut-il garder le secret?

 

LA MERE.

 

Non pas absolument, mais comme il n’est ni poli, ni prudent d’entretenir

les autres de ses affaires, il est inutile d’en parler.

 

EMILIE.

 

Oh! je vous promets, Maman, que je n’en parlerai pas. Est-ce ce que vous

disiez hier au soir avec mon Papa, quand vous m’avez dit de vous laisser

causer tranquillement?

 

LA MERE.

 

Oui, vous ne m’interromprez pas.

 

EMILIE.

 

Non, Maman, je vous le promets.

 

LA MERE.

 

Votre Papa, l’année derniere, a fait afficher sa ferme, dont le bail

étoit à renouveller. Il s’est présenté plusieurs Fermiers; mais comme il

a fallu faire des informations pour sçavoir s’ils étoient solvables,

cela a donné au Fermier, dont le bail finissoit, le temps de faire des

réflexions. Entendez-vous bien?

 

EMILIE.

 

Je ne comprens pas tous ces mots-là, mais je n’ai pas osé vous

interrompre. Qu’est-ce que c’est qu’un Fermier; & puis sol… sol?…

Comment avez-vous dit Maman?

 

LA MERE.

 

J’ai dit, mon Enfant, toutes choses qu’il vous est impossible de

comprendre, mais ce que vous êtes fort en état de juger vous-même, parce

que vous le voyez tous les jours, c’est qu’une mere seroit très-aise de

donner sa confiance entiere à son enfant, & qu’elle n’attend pour cela

que le temps.

 

EMILIE.

 

Comment le temps?

 

LA MERE.

 

Oui, que le temps, que l’âge, que les instructions ayent mis son enfant

en état de comprendre les différentes choses qu’elle voudroit lui

confier. Elle attend que la prudence & la réflexion lui fassent juger de

l’importance de ce qu’on lui confie. Enfin, elle voudroit la voir

promptement formée; mais il faut le temps à tout, & c’est pour en hâter

le moment autant qu’il est possible, que je vous engage à profiter des

leçons qu’on vous donne. C’est pour cela que nous causons ensemble. Eh

bien, que concluez-vous de tout ce que je viens de vous dire?

 

EMILIE.

 

Je conclus, Maman, que lorsque vous me cachez quelque chose, c’est qu’il

ne faut pas me le dire, & je n’aurai plus de curiosité pour sçavoir ce

qui ne me regarde pas. Voilà ce que je conclus, & puis encore, que je

vais m’appliquer tant que je pourrai, & que je profiterai des avis que

vous voulez bien me donner.

 

LA MERE.

 

Vous ne croirez donc plus qu’on manque de confiance en vous.

 

EMILIE.

 

Non, Maman.

 

LA MERE.

 

Cette défiance est affligeante pour les autres, & c’est un vilain défaut

que la défiance; mais il y a bien autre chose qu’il faut que vous ayez

le courage de vous dire, parce que cela est vrai, & qu’il faut toujours

se dire la vérité.

 

EMILIE.

 

Quoi donc, Maman?

 

LA MERE.

 

C’est que vous n’avez encore aucune des qualités nécessaires pour que

l’on ait confiance en vous; ainsi vous n’êtes point en droit d’en

exiger, ni de vous plaindre de ce que l’on en manque.

 

EMILIE.

 

Et pourquoi donc, Maman, qu’est-ce qu’il faut faire pour les avoir?

 

LA MERE.

 

Il faut être plus grande que vous n’êtes, & cela ne dépend pas de vous.

Vous avez les agréments & les inconvénients de votre âge. Il faut en

grandissant, en prenant des années, perdre tous vos petits défauts &

acquérir des vertus solides; alors vous aurez droit à l’amitié & à la

confiance.

 

EMILIE.

 

Oui; alors vous en aurez en moi, n’est-ce pas, Maman?

 

LA MERE.

 

Si vous sçavez m’en inspirer; car la confiance est libre & ne peut

s’exiger. Vous êtes convenue que je ne vous avois jamais dit d’en avoir

en moi.

 

EMILIE.

 

Non, Maman.

 

LA MERE.

 

Qu’est-ce qui vous en a donné?

 

EMILIE.

 

Mais c’est que j’ai vu que je ferois bien.

 

LA MERE.

 

Et comment avez-vous vu cela?

 

EMILIE.

 

Maman, j’ai eu l’honneur de vous le dire.

 

LA MERE.

 

Oui, mais nous avons besoin de répéter souvent les mêmes choses?

 

EMILIE.

 

C’est que j’ai vu que vous me disiez toujours vrai, que vous ne répétiez

jamais ce que je vous avois dit, & puis vous m’annoncez toujours

d’avance ce qui m’arrivera.

 

LA MERE.

 

La prévoyance, la vérité & le secret sont donc des vertus nécessaires

pour inspirer la confiance?

 

EMILIE.

 

Je crois qu’oui.

 

LA MERE.

 

Croyez-vous les avoir?

 

EMILIE.

 

Oh non, pas encore; mais je veux les avoir absolument.

 

LA MERE.

 

J’aime à vous voir cette émulation.

 

EMILIE.

 

Maman, quand je les aurai, vous aurez confiance en moi, vous me l’avez

dit, n’est-ce pas?

 

LA MERE.

 

Oui, je vous le promets. Est-ce là tout ce qui barbouilloit vos idées?

 

EMILIE.

 

Oh! Maman, il y a bien autre chose; mais c’est bien difficile à dire

cela, je ne sçais par où m’y prendre.

 

LA MERE.

 

Essayez toujours.

 

EMILIE.

 

Maman, vous m’avez dit que si je restois ignorante, on n’auroit pas

bonne opinion de moi.

 

LA MERE.

 

Cela est vrai.

 

EMILIE.

 

Voilà pourquoi je me suis dépêchée bien vîte, bien vîte, d’apprendre à

lire & à écrire.

 

LA MERE.

 

Ah, vous ne vous êtes pas dépêchée, si vîte, si vîte!

 

EMILIE.

 

Mais un peu vîte, & puis je me dépêche à présent d’apprendre

l’Histoire-Sainte, la Géographie, enfin tout.

 

LA MERE.

 

Oui, vous en avez eu trois leçons… Eh bien, vous ne dites plus mot?

 

EMILIE.

 

Eh bien, Maman, c’est que je suis toute étonnée!

 

LA MERE.

 

Et de quoi?

 

EMILIE.

 

Mais, Maman, vous avez toujours la bonté de m’encourager, & à présent il

semble que vous ne soyez pas contente.

 

LA MERE.

 

Pardonnez-moi; mais vous commenciez à faire un si grand étalage de la

vîtesse que vous avez mise à apprendre fort peu de chose, que j’ai voulu

vous ramener à apprécier au juste votre mérite.

 

EMILIE.

 

Mais enfin, Maman, je sçais bien lire & bien écrire.

 

LA MERE.

 

Vous sçavez très-bien lire, j’en conviens, mais vous ne sçavez pas

encore écrire; vous commencez à bien former vos lettres, & il n’y a pas

de quoi se vanter si fort.

 

EMILIE.

 

Mais pourquoi donc, Maman?

 

LA MERE.

 

Si Mademoiselle Louise, ou quelques-unes de vos petites amies se

vantoient d’avoir appris en très-peu de temps à bien mettre leurs gants,

à se chausser & à se déchausser toutes seules, que penseriez-vous

d’elles?

 

EMILIE.

 

Oh! cela me feroit bien rire, par exemple; car tout le monde sçait cela,

je crois.

 

LA MERE.

 

Eh bien, il n’y a pas plus de vanité à tirer de sçavoir lire & écrire,

que de sçavoir se chausser & se déchausser toute seule; il n’est pas

plus permis d’ignorer l’un que l’autre, parce que cela est également

nécessaire.

 

EMILIE.

 

Mais d’apprendre à lire, c’est pourtant bien plus difficile.

 

LA MERE.

 

J’en conviens; mais c’est une peine que tout le monde a éprouvée, & que

tout le monde a surmontée à son tour. Personne n’est encore mort à cette

peine, ainsi l’on sçait que l’effort n’est pas grand.

 

EMILIE.

 

J’ai pourtant bien travaillé pour sçavoir lire couramment.

 

LA MERE.

 

Cela vous prouve que vous n’êtes pas un miracle de la nature comme vous

aviez l’air de le croire; car enfin vous ne sçavez rien de plus que ce

que sçavent tous les enfants de votre âge… Et si vous n’étiez pas

comme un petit hanneton…

 

EMILIE.

 

Ah!… à propos, Maman, que je vous dise… ce n’est pas un hanneton;

mais j’ai pris hier un beau papillon. Oh, il étoit beau! il avoit du

jaune, du bleu, toutes sortes de couleurs. J’avois bien envie de le

garder, mais je me suis souvenue de ce que vous m’avez dit… pas

d’abord pourtant, c’est ma bonne qui me l’a rappellé.

 

LA MERE.

 

Eh bien, qu’est-ce que vous en avez fait?

 

EMILIE.

 

Je me suis souvenue de cette mouche de l’autre jour, & j’ai dit, si l’on

me tenoit comme cela en l’air par les cheveux, cela me feroit bien mal.

Tenez, Maman, je me suis imaginé bien cela; car je me suis tiré les

cheveux, pour voir comme cela me feroit, & puis tout-de-suite j’ai été

dans le jardin, j’ai posé le papillon sur une rose; heureusement, je ne

lui avois pas fait mal, car il s’est envolé tout-de-suite, & je suis

revenue bien contente de lui avoir fait plaisir.

 

LA MERE.

 

Venez, que je vous embrasse, Emilie, vous ne sçauriez croire le plaisir

que vous me faites! Exercez-vous toujours à faire du bien, & à vous

trouver heureuse de celui que vous faites. C’est un moyen sûr de l’être

toujours, & un moyen qu’il ne dépendra de personne de vous ôter. Je

parie que vous étiez plus contente que vous ne l’êtes au milieu de tous

vos amusements ordinaires?

 

EMILIE.

 

Oh! cela est vrai, Maman; tenez, je me sentois si aise… Il me sembloit

que j’étois plus grande! Pourquoi donc?

 

LA MERE.

 

C’est que quand vous faites du bien, vous vous élevez au-dessus de votre

âge.

 

EMILIE.

 

Comment cela, Maman?

 

LA MERE.

 

C’est qu’à votre âge, on n’a pas souvent le pouvoir d’en faire, mais

revenons à ce que vous vouliez me dire.

 

EMILIE.

 

Bon! je ne sçais plus ce que c’est à présent. Qu’est-ce que je disois

donc, Maman?

 

LA MERE.

 

Vous me parliez de la peine que vous avez eue à apprendre à lire & que

vous avez à apprendre à écrire.

 

EMILIE.

 

Oui, mais je voulois dire autre chose… Est-ce que je n’ai dit que

cela?

 

LA MERE.

 

Il me semble que non. Vous avez commencé cependant comme si vous vouliez

qu’on vous expliquât pourquoi ces premieres sciences, qui sont les

éléments de toutes les autres, étoient si nécessaires à sçavoir.

 

EMILIE.

 

Oh, non!… oui… je me souviens… voici ce que je n’entens pas. Vous

m’avez toujours assuré, Maman, qu’on auroit mauvaise opinion de moi, si

je ne sçavois rien; & hier, vous sçavez bien, cette grande compagnie qui

est venue, ces Messieurs, ces Dames…

 

LA MERE.

 

Eh bien?

 

EMILIE.

 

Ils se sont moqués de cette Dame… J’ai oublié son nom… cette Dame,

dont ils parloient toujours, qui est si sçavante, comment

s’appelle-t-elle donc?

 

LA MERE.

 

Son nom n’y fait rien. Mais qu’est-ce qu’ils en disoient?

 

EMILIE.

 

Oh! j’ai bien vu qu’ils se moquoient d’elle, & vous l’avez bien vu

aussi, Maman, j’en suis sûre; car vous avez ri & vous avez fait des

signes à Papa. Pourquoi lui faisiez-vous des signes?

 

LA MERE.

 

C’étoit pour le prier de changer de conversation, parce que je n’aime

point à entendre donner des ridicules à personne chez moi.

 

EMILIE.

 

Monsieur le Comte disoit qu’il ne lui manquoit qu’un chapeau de Docteur,

je crois, & qu’on ne pouvoit pas dire un mot, qu’elle ne répondît en

grec ou en latin. Et puis ce gros Monsieur, qui avoit un habit verd &

une si belle veste, a dit, qu’elle parle toujours de sa science, pendant

qu’elle ne sçait pas seulement le prix d’un poulet; & puis qu’elle

feroit mieux d’apprendre à parler à sa fille, qui ne sçait pas lire.

 

LA MERE.

 

Eh bien, qu’est-ce que vous en dites?

 

EMILIE.

 

Mais voilà ce qui brouille ma tête. Pourquoi se moquer de sa science,

dès qu’il est honteux de ne rien sçavoir?

 

LA MERE.

 

Nous allons voir, c’est une chose à examiner. Je me rappelle qu’il y a

une de vos compagnes, dont la société ne vous plaît pas beaucoup, c’est

Mademoiselle Sophie, je crois.

 

EMILIE.

 

Ah! cela est vrai, elle m’ennuie.

 

LA MERE.

 

Et pourquoi?

 

EMILIE.

 

Vous le sçavez bien, j’ai eu l’honneur de vous le dire.

 

LA MERE.

 

Dites-le-moi encore, je ne m’en souviens pas bien.

 

EMILIE.

 

Mais c’est qu’elle parle toujours d’elle, de ce qu’elle a appris, de ce

qu’elle a dit, & quand on veut jouer ou parler d’autre chose, elle ne

veut pas, elle prend de l’humeur, & elle se donne toujours pour exemple.

 

LA MERE.

 

Et vous ne trouvez pas cela bien?

 

EMILIE.

 

Je ne sçais pas si cela est bien ou mal, mais cela m’ennuie.

 

LA MERE.

 

N’est-ce pas que vous voudriez faire comme elle, & qu’elle ne vous en

laisse pas le temps?

 

EMILIE.

 

Oh non, ma chere Maman!

 

LA MERE.

 

Vous avez raison; car cela est fort ridicule. Eh bien, vous ne devez

plus être étonnée qu’on blâme cette Dame de parler de sa science,

puisque vous trouvez le même ridicule insupportable dans vos compagnes.

 

EMILIE.

 

Mais cependant il faut bien montrer aux autres ce que l’on sçait, sans

quoi on passe pour une ignorante.

 

LA MERE.

 

Point du tout; cela s’arrange tout autrement, vous allez en convenir.

Quand vous brodez, quand vous faites de la tapisserie, quand vous lisez,

avez-vous besoin d’aller dire, Madame, je sçais lire, je sçais broder,

je sçais faire de la tapisserie? On sçait pourtant que vous n’ignorez

pas ces différentes choses.

 

EMILIE.

 

Je le crois bien, Maman; on me les voit faire.

 

LA MERE.

 

Eh bien! à la maniere dont on écoute les différentes conversations, à la

maniere dont on répond lorsqu’on nous adresse la parole, on juge

très-aisément qu’une personne est instruite, ou qu’elle est ignorante.

N’est-il pas vrai que si on vous parloit de l’histoire de France ou de

l’histoire Romaine, vous ne sçauriez répondre, parce que vous ne

sçauriez seulement pas de quoi l’on veut parler?

 

EMILIE.

 

Cela est sûr.

 

LA MERE.

 

Et si l’on parloit devant vous de quelques points de Religion contenus

dans votre Catéchisme, vous seriez tout d’un coup au fait de ce que l’on

dit, & vous pourriez même répondre à propos. Vous voyez donc bien qu’on

peut apprécier les connoissances que vous avez acquises sans que vous

vous donniez la peine de dire, je sçais ceci, j’ignore cela.

 

EMILIE.

 

Ah, ah, mais vraiment oui, cela est vrai!

 

LA MERE.

 

Vous devez sentir par la même raison, que c’est une affectation ridicule

d’aller se vanter de ce que l’on sçait.

 

EMILIE.

 

Oui je sens cela. Mais si on ne parle pas devant moi des choses que je

sçais, on croira que je suis ignorante.

 

LA MERE.

 

C’est une des raisons qui doit vous engager à apprendre promptement ce

que vous ne sçavez pas, pour être au fait de tout ce qu’on dit. Mais il

y a encore une raison, qui rend ridicule cette affectation de se vanter

de sa science.

 

EMILIE.

 

Laquelle, Maman?

 

LA MERE.

 

Pourquoi apprenez-vous à travailler en broderie, en tapisserie, &c.?

 

EMILIE.

 

Mais c’est pour sçavoir m’occuper, je crois, & puis pour faire des

ouvrages utiles pour moi.

 

LA MERE.

 

Pourquoi apprenez-vous à coudre, à raccommoder vos mouchoirs, vos

nippes, à faire vos ajustements?

 

EMILIE.

 

Maman, vous m’avez dit que c’étoit pour apprendre à me passer des

autres.

 

LA MERE.

 

C’est donc pour vous-même que vous apprenez à travailler, ce n’est pas

pour les autres?

 

EMILIE.

 

Non sûrement, c’est pour moi, c’est pour mon avantage; vous me l’avez

dit, Maman, je m’en souviens bien.

 

LA MERE.

 

Eh bien, mon Enfant! c’est aussi pour soi, pour sçavoir s’occuper seule,

& pour apprendre à se passer des autres, qu’il faut avoir des talents &

cultiver les sciences.

 

EMILIE.

 

Qu’est-ce que c’est que des talents & cultiver les sciences?

 

LA MERE.

 

La musique, le dessein, la danse, la peinture, &c. voilà ce qu’on

appelle des talents.

 

EMILIE.

 

Quoi, il faut sçavoir tout cela?

 

LA MERE.

 

Non, sur-tout si vous n’y avez pas de disposition naturelle; mais il

faut les connoître & apprendre à fond celui de ces talents pour lequel

vous vous sentirez le plus de goût.

 

EMILIE.

 

Oh! je crois que ce sera le dessein. Et cultiver les sciences, qu’est-ce

que c’est?

 

LA MERE.

 

C’est ce que vous appellez être sçavante, c’est sçavoir l’histoire & la

lire souvent, c’est acquérir des connoissances en tout genre.

 

EMILIE.

 

Mais on n’a donc jamais le temps de jouer?

 

LA MERE.

 

Quand vous appreniez à lire, vous ne pouviez pas concevoir que la

lecture vous serviroit un jour d’amusement?

 

EMILIE.

 

Oh! pour cela non; car j’ai bien pleuré pour apprendre à lire, j’en suis

bien honteuse à présent.

 

LA MERE.

 

Et cependant dans les moments destinés à vos amusements, je vous vois

souvent quitter votre poupée pour lire une Fable ou une Histoire.

 

EMILIE.

 

Oui, j’aime beaucoup à lire; cela m’amuse à présent.

 

LA MERE.

 

Vous pouvez donc comprendre que quand je vous presse d’apprendre de

nouvelles choses, ce sont de nouveaux amusements que je vous prépare.

 

EMILIE.

 

Comment cela, Maman?

 

LA MERE.

 

Lorsque vous sçaurez la musique, la géographie, le dessein, vous

passerez de l’une à l’autre de ces occupations, & vous vous en amuserez

comme vous vous amusez actuellement de la lecture.

 

EMILIE.

 

Oh, si je croyois cela!… Mais je le crois, Maman, puisque vous me le

dites.

 

LA MERE.

 

Il viendra un temps où votre poupée, votre lanterne magique, votre

ménage ne vous amuseront plus. Il faut donc vous préparer dès-à-présent

des ressources pour ce temps-là, & c’est ce que vous faites, lorsque

vous étudiez.

 

EMILIE.

 

Ah! Maman, je m’en vais bien m’appliquer, afin de sçavoir le plus de

choses que je pourrai. J’ai déja deux maîtres, Maman, si vous m’en

donniez encore quelques-uns, deux ou trois.

 

LA MERE.

 

Non; il ne faut pas aller trop vîte! Contentez-vous de bien faire ce

qu’on exige de vous, & laissez-moi guider vos progrès.

 

EMILIE.

 

Et avec cela je me passerai donc des autres?

 

LA MERE.

 

Vous n’aurez besoin que de vous-même & des vos talents pour vous trouver

heureuse.

 

EMILIE.

 

Mais pourquoi faut-il sçavoir se passer des autres?

 

LA MERE.

 

C’est qu’on est beaucoup plus souvent seul qu’avec les autres, & que si

vous ne sçavez pas vous occuper & vous amuser seule, l’ennui vous

gagnera. Quand on s’ennuie, on prend de l’humeur. Votre expérience vous

a d’ailleurs appris que l’humeur n’arrive jamais que lorsque l’on est

desœuvré.

 

EMILIE.

 

Maman, voulez-vous que je demande de la lumiere, je ne vois plus clair.

 

LA MERE.

 

Oui, sonnez!

 

EMILIE.

 

Et puis nous verrons la lanterne magique, en attendant que mon maître

vienne.

 

DIXIEME CONVERSATION.

 

EMILIE.

 

Maman, j’ai vu hier aux Thuileries quelque chose de bien extraordinaire.

 

LA MERE.

 

Et qu’est-ce que c’étoit?

 

EMILIE.

 

C’étoit une petite Demoiselle, bien parée, qui n’étoit pas plus grande

que moi, & qui regardoit toujours, toujours ses nœuds de manches.

 

LA MERE.

 

Bon!

 

EMILIE.

 

Elle ne regardoit pas seulement autre chose; aussi tout le monde rioit &

se moquoit d’elle. Elle ne le voyoit pas; elle rioit aussi.

 

LA MERE.

 

Comment! elle ne sentoit pas qu’on se moquoit d’elle?

 

EMILIE.

 

C’est que je crois qu’elle est un peu bête.

 

LA MERE.

 

Connoissez-vous cette petite Demoiselle?

 

EMILIE.

 

Non, Maman, je ne la connois pas, ni ma bonne non plus. Mais la bonne de

Mademoiselle Louise a dit que c’étoit sûrement la fille de quelque

cuisiniere, que sa maîtresse s’étoit divertie à parer, parce que si

c’étoit une Demoiselle de condition, elle ne seroit pas si étonnée

d’être bien mise & d’avoir des nœuds de manches.

 

LA MERE.

 

Cela prouve au moins une bien petite tête, bien vuide, bien ignorante.

 

EMILIE.

 

Oui, & bien bête de ne pas voir qu’on se moque d’elle. Mademoiselle

Louise voit bien quand on se moque d’elle, mais elle ne s’en soucie pas;

c’est bien mal cela, Maman?

 

LA MERE.

 

C’est encore pis que de ne le pas voir.

 

EMILIE.

 

Oui, cela prouve qu’elle n’a pas de sentiment.

 

LA MERE.

 

Et vous, comment faites-vous quand on se moque de vous?

 

EMILIE.

 

Moi?

 

LA MERE.

 

Oui vous.

 

EMILIE.

 

Je ne sçais pas.

 

LA MERE.

 

Comment! vous connoissez si bien les défauts de vos compagnes, & vous ne

connoissez pas les vôtres?

 

EMILIE.

 

Mais, Maman… c’est que je les vois; c’est visible cela.

 

LA MERE.

 

Vous rappelez-vous la Fable de la besace?

 

EMILIE.

 

Oui, Maman.

 

LA MERE.

 

Eh bien, qu’est-ce qu’elle dit?

 

EMILIE.

 

N’est-ce pas celle où tous les animaux sont contents de leur figure?

 

LA MERE.

 

Oui, ils se trouvent tous parfaits & critiquent leurs camarades.

Dites-moi les six derniers vers.

 

EMILIE.

 

_Nous nous pardonnons tout & rien aux autres hommes,

On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.

Le fabricateur souverain

Nous créa besaciers tous de même maniere,

Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui:

Il fit pour nos défauts la poche de derriere,

Et celle de devant pour les défauts d’autrui._

 

LA MERE.

 

Avez-vous bien pensé au sens de ces vers, ma fille?

 

EMILIE.

 

Pas beaucoup, Maman; mais j’y pense à présent.

 

LA MERE.

 

Je me meurs de peur que ce ne soit votre histoire.

 

EMILIE.

 

Non, Maman.

 

LA MERE.

 

Regardez-y bien. Interrogez votre conscience; je crois qu’il y a

long-temps que vous ne lui avez rien dit. Voyez, vous avez très-bien

remarqué qu’il étoit fort mal d’être insensible à l’improbation?

 

EMILIE.

 

L’improbation est le contraire de l’approbation, je crois?

 

LA MERE.

 

Oui, c’est le blâme, la critique. Eh bien! voyez si vous n’avez aucun

des défauts que vous voyez si bien dans les autres?

 

EMILIE.

 

C’est que mes défauts sont dans la besace qui est par derriere, vous

sçavez bien, Maman?

 

LA MERE.

 

C’est pour cela qu’il faut interroger votre conscience; il n’y a pas de

besace cachée pour elle.

 

EMILIE.

 

Eh bien, ce soir je lui demanderai. Maman, elle m’a parlé hier au moins.

 

LA MERE.

 

Et qu’est-ce qu’elle vous a dit?

 

EMILIE.

 

Oh! c’est après ma leçon d’écriture, vous sçavez bien ce qu’elle m’a

dit, Maman?

 

LA MERE.

 

Je m’en doute; elle vous a dit que si vous ne faisiez pas plus de

progrès, c’étoit votre faute & manque d’application.

 

EMILIE.

 

C’est vrai, Maman… ah!… à propos, j’ai lu hier une belle histoire

dans ce Livre que vous m’avez prêté. Oh, elle est belle! belle! belle!

Sçavez-vous, Maman, qu’elle a fait pleurer mon frere?

 

LA MERE.

 

Et vous?

 

EMILIE.

 

Moi, je n’ai pas pleuré!

 

LA MERE.

 

Est-ce que l’histoire ne vous a pas paru touchante?

 

EMILIE.

 

Ecoutez, Maman, je m’en vais vous la dire, vous me direz si j’ai mal

fait de ne pas pleurer.

 

LA MERE.

 

Sans sçavoir votre histoire, je vous dirai d’avance que vans avez bien

fait de ne pas pleurer, dès qu’elle ne vous a pas assez touchée pour

vous en donner envie, & votre frere a bien fait de pleurer dès qu’il

étoit attendri.

 

EMILIE.

 

Mais je n’entens pas cela, nous n’avons pas fait la même chose, & nous

avons bien fait tous deux.

 

LA MERE.

 

Oui, parce que vous avez suivi tous deux le mouvement de votre cœur. Le

vôtre ne vous a rien dit; il ne falloit pas le faire parler malgré lui.

Le sien s’est attendri, il l’a écouté.

 

EMILIE.

 

Maman, que je vous conte l’histoire que j’ai lue.

 

LA MERE.

 

Me la conterez-vous d’une maniere bien claire?

 

EMILIE.

 

Oh! oui, Maman, car je l’ai bien retenue.

 

LA MERE.

 

Voyons?

 

EMILIE.

 

«Il y avoit deux vieux bons hommes qui étoient une fois sur les

montagnes… les montagnes…» J’ai oublié le nom de la montagne, mais

c’est égal.

 

LA MERE.

 

Non pas, s’il vous plaît; cela n’est point égal, à moins que vous ne me

disiez au moins dans quel pays elle est.

 

EMILIE.

 

Mais je ne le sçais pas, Maman.

 

LA MERE.

 

Vous avez cependant lu le nom de la montagne, à ce que vous dites, &

vous ne sçavez pas où elle est?

 

EMILIE.

 

Non, Maman!

 

LA MERE.

 

Voilà ce que c’est que de ne pas connoître la géographie; moi je suis

bien aise de sçavoir dans quel pays étoient ces bons vieillards.