Les endormies
Pourquoi mon amour trop grand s’il ne…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
—Il faut que je m’en aille, Noura, il le faut.
Et voici que la réflexion d’une minute fugace faisait que Noura s’épouvantait. Elle se remémorait le charme des Grandes Tentes; trop merveilleusement peut-être, il guérirait son enfant.
Elle supplia:
—Ma petite fille, au nom de notre tendresse, je te demande ceci: supporte le chagrin pendant un mois encore, ici. Après, nous partirons. Et il peut advenir tant de choses dans le court espace d’un mois.
Presque inconsciemment la jeune fille dit ces imprudentes paroles dont Mouni s’empare et qui dicte la réponse:
—Je supporterai ces jours, pour toi.
… Il peut advenir tant de choses dans le court espace d’un mois…
Si-Rabah aurait pu mentir.
Et pourquoi Claude Hervis ne préférerait-il pas la frémissante Mouni à la calme Noura?
Combien tu es retentissante sous la lune, ô ronde et blanche koubba!
Derrière la lourde porte close, comme en une nuit de sabbat, quelles mânes folles mènent leurs tympanons et leur sarabande?
O mon seigneur Brahim sur qui reposent la bénédiction et le miracle, en ton sépulcre drapé d’étendards, voilà ta poussière émue au vacarme des litanies, au bruit des voix féminines.
Contre le mur arrondi où des niches protègent la clarté vacillante des cierges verts et rouges, voici, en double et triple rangs, toutes tes prêtresses plus belles et parées que les bayadères sacrées de Siva!…
Au dehors, par les chemins s’en vont des bandes faméliques, les pauvres de toutes races et de toutes religions auxquels la généreuse maîtresse de la fête donna la part du mendiant prescrite par la loi divine.
Dans la koubba, c’est un éblouissement de visages superbes, de joyaux, de soies et de velours rebrodés, effleurés de gestes tintants. Une élite féminine et musulmane est réunie. On reconnaît la veuve d’un ingénieur français, délicatement assimilée d’abord puis revenue à tout l’Islam de ses aïeules. Une grosse femme brune mariée à un Européen est venue sans le costume indigène et jure étrangement dans cette foule orientale. Il y a aussi un curieux petit bouffon femelle, commensal des cafés maures la nuit et des lieux mal famés le jour, traînant ses vices et sa difformité de bossue. En dépit de sa honteuse débauche, on invitait la bouffonne, parce qu’elle créait et mimait des danses lascives avec un réalisme audacieux, le langage éhonté de sa figure et de ses gestes.
Et toutes les femmes de tous les âges, les jeunes filles, les fillettes et les petits garçons se passionnaient pour ces danses. Après, ils essayaient de l’imiter.
Cette nuit-là, la fête était donnée par la tante d’Oureïda, pour qu’un miracle sauvât la «petite rose» dont le mal s’était subitement aggravé. Ainsi, la souffrance d’Oureïda se résolvait en joie pour les invitées nombreuses qui, après les condoléances et les souhaits d’usage, étaient tout au plaisir de se retrouver. Tel est l’avantage des fêtes au prétexte pieux: la réunion des amies proches ou lointaines. Là se rencontrent les affections, se font et se défont les mariages, s’édifient ou croulent les réputations.
La cuisine contiguë à la koubba était envahie de servantes. On emportait les plats de kouskous où chaque invitée avait puisé. On préparait les jattes d’eau fraîche et les plateaux de cuivre chargés de tasses de café.
*
Noura et Mouni conviées se mêlent à la foule d’où s’exhalent le parfum du jasmin, la senteur amère et prolongée de l’essence de rose. Elles s’entretiennent avec des jeunes femmes aux cheveux dénoués sous la tiare assyrienne où l’or des vieilles pièces romaines et arabes, des sultanis et des louis s’unit aux luisances des émeraudes, à la douceur des perles inégales. Sur les joues peintes, de multiples chaînettes tremblent, accrochent les voiles scintillants de fleurs d’argent. Les pieds et les mains sont zébrés de noir, par un raffinement de coquetterie dédaignant le henna commun, et ils se meuvent dans un cliquetis de choses précieuses.
Des fillettes félines et jolies,—plusieurs sont des élèves de Noura,—caressent un derouïche venu du Moghreb et qui fume du kif, béatement.
Noura cause avec Louïz et Merïem mariées comme Richa. Louïz rit et taquine son amie Merïem.
—O Mâlema, voici la plus paresseuse d’entre les femmes; mais elle a su séduire sa belle-mère et son mari peut gronder en vain; Merïem n’a jamais tort.
—Voici la plus avare, riposte Meriem. Louïz a hérité de la fortune de son père; mais son pauvre mari ne connaît pas le poids de ses douros.
—Il m’a prise, à lui de m’entretenir, c’est la loi. Mâlema, pourquoi ne te maries-tu pas? Tu connaîtrais le paradis avant la mort. Pourquoi n’épouses-tu pas un Musulman? Plusieurs te veulent. Ils savent voir ta beauté, tandis que les Chrétiens sont aveugles. Si un seul de ces derniers avait des yeux, il viendrait un soir, à cheval, pour te prendre, même malgré toi et t’emporter! Alors tu saurais comme nous le miel de la bouche, la brûlure bienheureuse d’un baiser.
Elle poursuivait répétant des cajoleries et de ces mots que toutes les femmes de tous les siècles ont aimé entendre aux lèvres des hommes. Naïvement et voluptueusement impudique, elle disait la joie des caresses.
—Avant de me marier, répond Noura, j’aurai peut-être le temps d’instruire tes filles.
—Si leur père veut…
—Et les tiennes, Merïem?
—Cela m’est égal. Elles pourront apprendre à lire, peut-être, pour faire comme moi. Moi, je lis le journal à mon mari, c’est ennuyeux de lire; mais mon mari s’amuse et dit que ton beylik est fou.
—Toi, Louïz, que fais-tu de ton instruction?
C’est Merïem qui réplique:
—Elle s’en sert pour savoir la valeur de ses sultanis.
*
Contre la barrière qui entoure le sépulcre de Sidi Brahim, quatre êtres étaient accroupis, tassés par l’ahurissement de la misère, quatre êtres copiés sur les sinistres silhouettes que Loti peignit dans l’Inde.
Une larve humaine pendait à la mamelle vidée et flasque d’une femme de vingt ans. Entre les genoux de cette femme, un garçonnet aux admirables yeux de souffrance injuste, d’étonnement douloureux. La tuberculose et le rachitisme déformaient ses jointures, recroquevillaient ses membres où les chairs fondaient en plaies purulentes.
Une fille de quinze ans, sœur de la mère, et dont les bras étaient couturés de cicatrices blafardes, se leva après un long colloque.
La bouffonne venait de mimer avec une passion cynique l’éternelle aventure de deux amants, de la rencontre à l’étreinte. Les femmes surexcitées approuvaient par des applaudissements frénétiques.
Les musiciennes,—joueuses de bendir, de derbouka et de tambourins continuaient le refrain et le rythme sur lesquels la bouffonne avait dansé.
—Je te prie, dit la fille misérable à l’une des belles idoles de la fête, je te prie… Nous sommes entrées, ma sœur et moi, pour un vœu. Prête-moi un foulard; il faut que je danse afin que Sidi Brahim accepte le vœu.
Le foulard flottant au bout de ses doigts, maladroitement, sans passion, ni grâce elle suivit le battement des musiques aux saccades de ses hanches maigres. Elle ignorait la danse maraboutique, sacrée, qui plaît aux saints. Comme Photine saluant le Messie avec un chant de courtisane, elle faisait ce qu’elle savait.
*
Noura s’était assise près de la misère de la femme et des petits. Elle apprenait que le mari était en prison, compromis dans une affaire de vol. Sous un gourbi croulant, les abandonnés vivaient d’aumônes.
—Il faut aller au dispensaire; on soignera cet enfant, dit Noura.
—Je ne sais pas le chemin, répond la femme. Je ne suis jamais allée dans la ville.
Ainsi, hors les remparts à peine, des êtres vivaient et mouraient sans même avoir désiré connaître ce que cachaient ces murailles.
Une voix aiguë s’élève, une de ces voix de tête suprêmement appréciées par les Arabes. C’est celle d’une matrone presque aveugle, mais savante en l’art de chanter. Elle commence un solo dans le silence des instruments et de l’assistance.
J’ai crié que je t’aimais Et qui m’a répondu, O ma mère! Si ce n’est le hennissement de mon cheval.
Les musiciennes heurtent les peaux sonores chauffées sur les kanouns. Elles reprennent avec une ardeur contenue:
J’ai crié que je t’aimais, O toi l’œil de mon visage Et la salive de ma bouche!
Dans un nouveau silence la soliste dit:
Si tu ne m’aimes pas, Ote-toi de ma présence. Si tu m’aimes, ne serait-ce qu’un peu, Fais-le moi connaître.
Les tympanons et le chœur scandent le refrain.
J’ai crié que je t’aimais…
Noura écoutait maintenant une créature exquise de charme jeune et de malicieuse séduction qui lui racontait:
—J’ai été mariée une fois, pendant cinq jours, répudiée, remariée un mois après pour la joie. On m’avait donnée à un vieux cheikh et j’aimais mon cousin; mais je n’osais pas refuser d’épouser le cheikh à cause des cadeaux qu’il m’avait faits. Seulement, pendant les cinq jours et les cinq nuits où je suis restée dans sa maison, je ne lui ai pas permis de me connaître. Dès le premier soir, je simulai la folie et chaque fois que le cheikh voulait me prendre, je devenais comme une panthère furieuse dans la forêt. Alors, le cheikh m’a rendue à mon père. Mon père était fâché à cause de ma réputation. Il criait:—«Que ferai-je de toi? Qui te voudra désormais?»—J’ai fait prévenir mon cousin. Il a dit:—«Elle est folle, à mon oncle. Tous les gens le savent. Qui la voudrait? Donne-la moi, c’est pour te rendre service…»—Tu comprends, ô Mâlema, nous avons bien travaillé pour notre plaisir.
Elle s’éloigne, répondant à un appel des musiciennes qui l’adulent comme toute la féminine assemblée, car elle a la réputation d’être une superbe amoureuse et d’avoir autant d’esprit que d’amour.
Elle entonne une bizarre complainte devenue populaire. C’est l’œuvre d’une prostituée emprisonnée après de hideux scandales et qui rima un poétique plaidoyer de son innocence.
—La chanson de Yamina, murmure l’auditoire.
On chuchote les aventures de la belle, les révoltantes orgies qui furent dénoncées dans cette koubba de Sidi Brahim, les tombes violées par de macabres sorcelleries.
—Tout est vrai, affirme une vieille. Etant déjà menacée de la prison, Yamina a fait voler au cimetière l’œil, la main et un morceau de la cuisse d’une morte. Elle les a fait bouillir, sécher, piler, mélanger à du kouskous que son amant Ali porta comme un cadeau aux juges pour que, l’ayant mangé, ils fussent dans l’impuissance de condamner Yamina. On l’a mise en prison cependant, mais sa peine sera légère.
Enfin les musiciennes commencèrent les litanies saintes.
Le chapelet des noms et des vertus des merabtin s’égrèna.
Soudain, une jeune femme s’élança,—celle-là même qui se refusa au cheikh son époux.—Possédée d’un délire, debout devant l’orchestre, elle s’agitait en mouvements d’abord cadencés qui s’accéléraient jusqu’à la convulsion.
Elle n’avait pu résister à la sollicitation du nom de son saint de prédilection.
Elle dansait, silencieusement enviée par les jeunes filles qui n’ont pas le droit de participer à la danse pieuse. Ses talons nus rythmaient exactement le battement des tambourins, la mélopée des chanteuses. Son visage était nerveusement extatique. Toutes les prunelles s’attachaient à elle. Le derouïche ne fumait plus.
Suivant la cadence, le buste de la danseuse s’inclinait et se dressait. Le geste ailé de ses bras éployait la mousseline des manches larges. Puis, sa tête ballotta, foulards défaits, chaînettes pendantes contre les joues blêmes et mouillées. Un tremblement épileptique la saisit. Elle continua sa danse à genoux et, bientôt, se renversa avec un râle…
Celles qui avaient soutenu ses convulsions épuisées, frottèrent ses tempes avec de l’essence de rose. Elle but un peu d’eau, refit sa toilette avec un soin méticuleux, se pencha sur le kanoun où le benjoin brûlait et, le nom de son saint revenant dans les litanies, dansa encore…
O notre seigneur Brahim, dors d’un sommeil ivre, parmi le poison des parfums, l’ensorcellement du benjoin, le scintillement des joyaux, la litanie des chants et la folie des musiques!… Dors, ô notre seigneur Brahim!…
Les ferveurs trépident dans les fumées bleues… En quel temps et en quel pays cette nuit étrange? A quels dieux sont dévouées ces vivantes adorations? A ceux de l’Inde mystérieuse ou à ceux de Babylone et surtout à toi, peut-être, Vénus-Astarté, l’amour… A moins que le Prophète, sous les yeux extasiés du derouïche, ait convié les paradisiaques danseuses autour de ton sépulcre, ô notre seigneur Brahim!…
Le premier rai du soleil levant pénètre dans la koubba, réjouit au seuil de la porte, les deux hommes somnolents, gardiens de l’honneur, de la beauté et des richesses de plusieurs familles.
Le rayon détermine les formes des femmes aveulies dans l’hypnose après l’énervement, ou dans la béatitude du sommeil matinal. Quelques-unes se soulèvent, pâles, paupières épaisses. Des enfants geignent qui s’embrouillent des bras et des jambes, mêlant leurs nudités. Un fou entre, un garçon de seize ans, vêtu d’une seule gandourah déchirée, maculée d’excréments. Dans sa main, quatre brins d’herbes fatidiques. On se détourne de lui, mais nul ne le chasse; sa disgrâce le fit sacré.
Noura est sortie. Depuis des heures elle étouffait dans l’atmosphère viciée. Elle est sortie le cœur lourd du secret de Mouni, le secret révélé dans le crépuscule de la veille. Et voici ce cœur si triste dans son amour, martyrisé dans ses tendresses, angoissé dans ses espérances, le voici plus pesant d’un poids nouveau, de ce qu’on apprit cette nuit.
Le mari de Zorah est mort, brusquement, sans causes apparentes. La femme qui raconta la chose dit aussi que les deux épouses du défunt avaient été emmenées, la première par ses parents, Zorah par un berger…
Et Noura sait que Zorah a empoisonné son mari…
Elle entend de vieilles paroles de Claude Hervis—«La souffrance et l’exaltation des unes, la révolte et la chute des autres, voilà l’aboutissement de vos leçons.»—
Mouni, Helhala, Djénèt, Zorah…
Ah! la réalisation de son beau désir, que devient-elle? Courbée sur la terre ingrate et dangereuse, elle laboure puis sème… Perdue au vent la semence! Fleurie en floraison mauvaise! Etouffée par la graine ancienne, germant et se développant malgré le passage du soc.
Richa est retournée aux traditions ancestrales, comme Djénèt, comme Louïz et Merïem qui ont dansé toute la nuit, furieusement, en l’honneur des saints.
Et Mouni voudrait revoir la zmala…
Noura jette un cri de détresse intérieure.
—A moi, Dieu du bien! S’il est vrai qu’une vie plus parfaite doit nous posséder, si elle n’est pas le but illusoire des souhaits et du travail des êtres d’âge en âge, à moi! Pourquoi mon amour trop grand, s’il ne doit être qu’un instrument de ruine? Pourquoi ma volonté si elle est vaine? O Créateur, détruis ta créature si tu la fis de telle sorte que ses énergies et ses aspirations ne concourent qu’à des douleurs et à des crimes!…
*
Elle s’est assise sur la margelle d’un abreuvoir, derrière la koubba. Des voitures vont venir qui la ramèneront en ville avec les femmes.
Une vie active s’éveille dans le carrefour où bifurquent cinq routes. Des chariots chargés de fourrage, qui sont comme des meules glissant et oscillant le long des chemins, s’arrêtent, leurs attelages de bœufs ruminant sous le joug.
Des charretiers jurent contre leurs mulets fatigués, arc-boutés sur leurs jambes fourbues, refusant un dernier effort.
Des moutons arrivent en troupeaux, le bouton de la clavelisation à l’oreille, destinés à l’embarquement. Museaux morveux, gris de poussière, au sifflement des bergers, ils bêlent la peur et la lassitude.
A l’ombre d’un frêne, un Kabyle vend des pastèques luisantes. Le soleil monte qui change l’ombre de l’arbre, brûle les pastèques. Alors, patiemment, le marchand prend ses fruits l’un après l’autre et les transporte dans l’ombre nouvelle.
Des vaches maigres, des juments étiques s’abreuvent dans le bassin de la fontaine, puis un poulain jaune, fantastique, bête bâtarde et affamée.
*
Oh! puissant ressort d’une nature obstinée! Avec la lumière croissante, il semble que le visage de Noura a perdu de son souci. La force de sa pensée répond à la muette supplique. Encore une fois, elle espère tout du temps et de la conviction immortelle. Ne subsisterait-il qu’un épi de froment parmi l’ivraie, que cet épi vaudrait l’effort du laboureur et le prix de la semence. La prière matinale de Noura, maintenant est une phrase de Job:
—«Mes espérances descendront jusqu’aux barrières du sépulcre et nous nous reposerons ensemble dans la poussière…»
*
Une caravane passa… Quelques dromadaires que poussaient des bédouins maigres, la peau tannée par le soleil du Sud et le vent de toutes les errances. Sur les marchés du littoral, les grands sacs de laine rudement tissée et teinte avaient laissé leurs charges de céréales pour se gonfler de produits hétéroclites, pour de nouveaux échanges avec les gens du pays des palmes, les Oasiens sédentaires. Au flanc des dromadaires, les outres d’eau et de semoule, les tamis de crin pris à Tunis, oscillaient. Sur le bât d’une chamelle suitée, un chat dormait blotti parmi des étoffes. Un autre dominait l’amas des piquets et des lambeaux de tentes nomades.
Mêlés aux pattes souples des animaux anciens, des chiens féroces cheminaient, tenus en laisse, et de petits ânes dont l’un portait un vieillard, l’autre un enfant nu, le troisième une femme drapée d’écarlate, allaitant un nouveau-né.
Des adolescents, et des femmes encore suivaient. La plus grande, en guenilles bleues, tête haute, profil puissant sous les tresses et les anneaux barbares, marchait dans la poussière comme Sémiramis, sur les terrasses d’onyx.
Un Bédouin, fils des guerriers numides, prononça une phrase d’amour murmuré et un nom:—«Rekeïa…» Les yeux de la femme altière étincelèrent sous l’orgueilleux abaissement des paupières et elle sourit.
*
La caravane passa… avec tous les hôtes familiers des logis mobiles, avec des reflets de l’immensité fauve et magnifique des horizons du désert, théorie biblique, comme à la recherche de terres cananéennes.
Heureux celui qui peut s’en aller ainsi, emportant son ciel et sa maison vers le lieu de son désir!…
*
Et dans ce carrefour, Noura symbolise la France enthousiaste et généreuse regardant vivre ses fils nord-africains, les charretiers de Malte et de Sicile, les Kabyles toucheurs de bœufs, les Bédouins instables et, derrière les murs de la koubba, sur le sol de la conquête, l’Islam virtuellement conquis…
La religieuse,—un parfait visage qui eût pu servir de modèle au Bernin pour sa sainte Thérèse,—la religieuse causait avec la petite Mâlema.
Noura l’avait connue en d’autres temps et l’accueillait, au hasard d’un voyage, avec une petite novice, Kabyle convertie.
—Ah! disait sœur Bénigne, je suis heureuse de vous voir à la tête de cette mission de relèvement social. Vous souvient-il de la visite que nous fîmes ensemble chez les sœurs blanches de C…?—Vous vous réjouissiez de voir les petits enfants nègres, métis, Kabyles ou Arabes des deux sexes, ayant perdu toute trace d’origine barbare dans leur costume et même sur leur front devenu candide comme il sied à des agneaux de Dieu.
—Je regrettais leur petit nombre et je souhaitais réunir un troupeau considérable.
—Vous avez expérimenté vous-même ce que peut la parole civilisatrice étayée par le bon exemple. Vous avez réussi.
Et Noura répondit doucement:
—Non.
La religieuse sursauta.
—Non, reprit Noura. Avez-vous oublié, ma sœur, que je m’inquiétais d’une expression d’abêtissement et de volupté animale qui couvait dans le regard des jeunes négresses, de la lueur à peine perceptible, mais vivace, qui gîtait dans l’œil des petits musulmans convertis? Vraiment ils ne chantaient pas les hymnes pieux et naïfs rien qu’avec des lèvres de petits chrétiens! J’ai acquis cette expérience; pour réduire à zéro ou à bien peu l’œuvre d’années dévouées et ferventes, pour rendre impuissant et infécond le geste salutaire, il suffit d’une circonstance, d’une influence ou d’un souvenir qui développe brusquement la lueur et l’expression. Savez-vous le formidable pouvoir de survivance de l’héritage des aïeux, de toute la race que chaque être porte en lui?
—Mais, fit sœur Bénigne, en admettant que beaucoup ploient sous cet héritage, d’autres brisent le joug, se guérissent du mal de la perversité et du mensonge, l’éternel mensonge des musulmans…
—Ma sœur, ma sœur, vous exagérez. Est-ce bien un véritable mensonge? Je crois plutôt à une dissimulation impassible ou souriante en la forme, dédaigneuse et vengeresse au fond. C’est une sorte d’orgueil dressé sous l’humiliation du vaincu; une revanche qui consiste à égarer le vainqueur dans des sentiers hors de la vérité. Les Grecs firent d’Ulysse un héros parce qu’il avait le don de dissimulation. Cela n’empêchait pas le geste noble et chevaleresque. Les Arabes ressemblent aux Grecs par plus d’un côté.
—Je ne soutiens rien contre vos déductions et votre science, Noura Le Gall. Mais, pour revenir au premier chapitre de notre discussion, je constate combien fréquemment nos maisons religieuses recueillent d’êtres détachés du grand navire de l’atavisme, ce routinier, et livrés aux vagues du hasard.
—Ils ne se laissent recueillir que parce qu’ils sont des épaves. Un coup de mer, la fantaisie d’une tempête, les jetèrent étourdis hors du grand navire. Quand ils auront repris leurs sens ils rejoindront leur bord.
—Vous êtes fatiguée et triste, Noura. Nombre de ces épaves deviendront de chères petites élues comme sœur Cécile.
Elle se tournait vers la novice convertie qui souriait dévotement.
Sœur Bénigne reprit:
—Vous êtes une pessimiste, ma chère. Ce n’est pas en disant:—«La ville est imprenable.»—qu’on fait des brèches dans les murailles.
Poussée par la contradiction, Noura répliquai:
—J’ai vu ici, trois petites indigènes aller à l’école d’un couvent de votre ordre, trois filles d’un homme lettré, distingué, en apparence ennemi de la routine. Elles étaient vêtues comme des pensionnaires d’un tablier noir au col blanc; mais elles restaient coiffées d’un petit fez rouge. Ce petit fez étant plus près du cerveau dominera toujours le tablier noir; c’est le symbole de l’indestructible obstacle.
—A votre tour d’exagérer. Vous arrivez à conclure que nous semons parmi d’irrésistibles ronces. Le Seigneur ne le voudrait pas.
—Nous ignorons le dernier mot de la volonté de Dieu, ma sœur. Se rendre compte ne veut pas dire qu’on a perdu courage. Il faut semer quand même; c’est l’universel et immémorial devoir des hommes: c’est le geste initial,—conscient ou inconscient,—de toutes les civilisations. Mais la moisson ne dépend pas de nous seuls; elle est soumise au soleil et à la pluie, à la grêle et à la sécheresse; elle dépend de Dieu. Semons, sœur Bénigne, semons puisque telle est notre mission terrestre: mais ne concluons pas du fruit des semailles. Nous ne le verrons probablement point. Et pas plus que moi vous ne savez s’il mûrira pour le bonheur humain d’un peuple.
—Bonheur humain! Que faites-vous du salut des âmes?
—L’affaire de Dieu.
—Et la nôtre, ma chère… Sœur Cécile, entendez-vous? De belles conversions sincères et édifiantes ou le simple relèvement moral d’une foule prouveront la bonté de notre ouvrage.
—A mon tour je convertirai les autres, murmura la novice avec onction.
—O petite convertie, songeait Noura, les lumières, les ors, les chants et l’encens qui a l’odeur du benjoin t’exaltèrent; d’autant mieux que tu avais souffert une enfance misérable. Mais es-tu prise au fond de ta conscience? Tes sens furent réduits par une volupté mystique; puis, tu n’es pas une Arabe au sang d’intraitable vagabond; tu es une Berbère ayant peut-être un aïeul Gaulois. Sois libre quelque jour où un vent chaud soufflera du Sud, où tes yeux et ta peau brûleront… Si la voix d’une raïta sauvage ou de la ghesbâ langoureuse,—du hautbois fanatique et de la flûte pastorale,—se fait entendre qu’adviendra-t-il?…
La novice au visage d’adoration avait des lèvres qu’on eût plus facilement vouées aux baisers qu’aux prières et ses mains faisaient mieux songer à de frémissantes caresses qu’à l’égrènement du rosaire.
—Ma chère Noura, dit affectueusement sœur Bénigne en quittant la Mâlema, vous êtes dans une période de lassitude. Je sais pour vous un exemple qui agira avec plus d’efficacité que mes paroles. Allez rendre visite à mon amie, la veuve du commandant Soer[38].
[38] Celle dont il s’agit est morte tandis que s’imprimait ce livre. L’auteur veut ici saluer son souvenir de l’expression d’un douloureux regret.
—La touchante héroïne des «Gens de Poudre» d’Hugues Le Roux?
—Elle-même; c’est-à-dire, non l’héroïne fantaisiste du romancier, mais une femme de race, simplement exquise.
—J’irai.
La petite gare esseulée au bord d’un lac, la carriole attelée d’une jument jaunâtre, la route qui conduit dans la brousse où vit madame Soer.
Noura, Mouni et un conducteur au parler provençal sont dans la carriole.
Des douars étalent le diss noirci de leurs gourbis. A l’écart d’un troupeau de chèvres, un mulet gris somnole; de façon mélancolique et cordiale un chien à tous poils hurle contre son museau.
Les collines ont un maquis de lentisques pomponnés de baies rouges, et des lianes épineuses unissent un parfum âcre à l’esprit flottant et doux des narcisses pâles.
Des troncs de chênes-lièges brûlés jalonnent les croupes. Le conducteur conte comment il y avait là des forêts épaisses, vénérables, hantées par les fauves, riches d’écorces. Un jour cinq foyers d’incendie s’allumèrent à la frontière tunisienne. Les flammes chevauchèrent et bondirent avec le sirocco. Le soir, le feu avait dévoré le pays. La forêt est morte; il reste le maquis repoussé que broutent les chèvres.
Mais, dans un paysage épargné, voici la grandeur des chênes géants aux rudes tuniques passementées de lichens.
Une maison esseulée s’ouvre.
—Je vous attendais, je vous souhaitais même depuis la lettre de sœur Bénigne. Soyez la très bienvenue. Ce n’est point ici un palais. Je ne peux pas vous offrir l’hospitalité ensoleillée de mon pays de palmes et de lumière, pas plus que je ne pourrais retrouver en moi la joie du temps passé, mais mon cœur vous accueille.
Ainsi parle la veuve du commandant Soer. Et Noura s’incline, et Mouni baise les mains de cette fille des Chorfa Fatimites, princesse musulmane sur qui passa le baptême chrétien.
Puis, sous les chênes, madame Soer serrant la main de Mouni et s’appuyant au bras de Noura, ce furent de longues paroles dans l’intimité d’une sympathie spontanée.
Le souvenir du commandant héroïque était évoqué avec le parfait amour des jours enfuis. La créature de rare et délicate exception qu’il avait prise à l’Islam avait su profondément et d’un cœur compréhensif être la femme et la fille qu’il initiait à un monde nouveau.
Mais le malheur était venu; l’époux dormait dans cet oasis du territoire sahari qu’il créait au temps du bonheur et, après le cruel abandon des palmes chères, la noble veuve vivait en forêt près de sa fille mariée.
Elle avait des larmes et des sourires de réminiscences attendries. La figure brune sous la blancheur des cheveux crêpelés s’altérait ou se détendait. Et c’étaient des choses dites dans un parler pur de grande dame où l’accent arabe ne demeurait que comme une musique.
—Si vous saviez, enfant, combien j’ai étudié dès le premier maître que mon mari me donna! Pendant que, toujours aux chemins d’avant-garde, il faisait de longues randonnées sahariennes, je m’efforçais d’apprendre vite et beaucoup. Le secret de mon ardeur était dans l’amour, cet amour nuancé de filiale gratitude qu’il avait su m’inspirer. J’ai connu sœur Bénigne. Avec elle je suis devenue chrétienne. C’était la religion qu’il me fallait et qui me rapprochait davantage du monde de mon compagnon… Et mon compagnon a fini son voyage… Il repose près de ma mère la bonne musulmane; car il est de bons musulmans et, parmi eux, des mères pieuses et justes qui ne se bornent pas à répéter seulement les prières rituelles, mais qui savent instruire leurs filles pour tous les devoirs futurs. Elles savent leur montrer la vie et leur apprennent à y aplanir les routes par l’énergie ou la soumission.
Elle nomma la générale Marmier,—une Arabe aussi, conquise par l’amour, ce conquérant plus souvent victorieux que la simple tendresse ou la raison. Elle s’apitoya sur la misère des Bédouines, mais avec une pitié toute chrétienne et raffinée. Faire des femmes de ces femelles, quel beau, mais grand labeur!
—Je le sais, murmurait Noura.
—Sans doute, vous le savez, chère et courageuse enfant. Ne faiblissez pas. Le bien sera le fruit de votre effort. Nous savons tous ce que sont l’ingratitude et la déception; pour quelques coupables on ne condamne pas un peuple.
—Et si ces coupables incarnaient l’esprit même du peuple? Si, pour la cause du bien, on ne pouvait citer à la barre que quelques trop rarissimes exceptions?
—Ce ne serait pas une raison de ne plus agir. Dans la masse obscure, des exceptions encore attendent la lumière.
*
Mouni n’avait écouté que les souvenirs de madame Soer. Elle avait découvert avec joie que le commandant avait l’âge de Claude Hervis quand il aima la petite Arabe… Le délai demandé par Noura n’était pas expiré; Claude pouvait encore revenir… Mouni se pencherait sur la terrasse et guetterait dans les ruelles creuses l’écho des pas reconnus…
*
Pour Noura, elle emporta de la maison forestière une âme vivifiée. Elle se fit un nouveau serment.
—Je ne veux plus que rien chancelle en moi. Que ma foi dans le bel aboutissement reste entière! Il se peut que ma vie ne soit pas assez longue pour parvenir; mais je laisserai le flambeau de mon expérience pour guider ceux qui viendront après moi, avec la possibilité d’appliquer un système plus vaste et plus efficace, dérivé du mien, peut-être. J’accomplis dans les limites de mon champ d’action, de la volonté et de la résistance humaine, mon travail de précurseur et d’annonciatrice. A d’autres appartiendra le soin d’affirmer et de généraliser la doctrine.
Le dispensaire… Une vieille koubba désaffectée, dortoir militaire au temps de la conquête, bien communal et infirmerie aujourd’hui. Une doctoresse y dirige une clinique et donne ses soins aux femmes et aux enfants indigènes.
Noura est allé chercher la malheureuse mère et les petits vus le soir de la fête à Sidi Brahim. Elle les amène à la consultation.
Des clientes et leur glapissante progéniture envahissent la cour.
Par les escaliers accédant à une coupole où s’accroche une vigne séculaire, la Mâlema voit descendre la bouffonne habile en l’art de mimer le poème de la vie. La bouffonne bavarde avec les habituées, très petites bourgeoises, femmes du peuple ou prostituées; car les filles de bonne maison ne vont point au dispensaire. Avec un esprit aiguisé la bouffonne déchire des réputations.
Noura a présenté ses protégés à la doctoresse et la félicite de l’installation de son infirmerie.
—Ah! mademoiselle, il y aurait mieux à faire, mais l’argent manque. Enfin, c’est un commencement. Je n’ai que trois malades pour le moment. Le danger c’est que, guéries, elles ne veulent pas partir, étant pour la plupart des abandonnées. Et, puisque j’ai cette occasion de vous entretenir, que je vous dise; en faisant la leçon aux futures mères de famille que sont vos élèves, persuadez-les de ne pas tuer leurs enfants avec de l’opium. Regardez.
Elle montre un nourrisson comateux étendu sur les genoux de sa mère et dont les yeux ouverts ne voient point.
—Voilà! s’écrie la doctoresse. Pour que l’enfant ne trouble pas le sommeil maternel on lui donne des décoctions de pavot et, celui-ci devenant insuffisant à la longue, on use de l’opium. Cela d’ailleurs sans la moindre intention mauvaise. Je m’insurge et prêche contre la dangereuse pratique, faisant son procès devant les intéressées, mes confrères et tous ceux dont la bonne volonté veut l’amélioration des musulmans. Le procès ne doit-il pas être gagné?
—Certes, répond Noura; mais vous savez combien sont longues les généreuses campagnes.
Elle tressaille. Des mots saisis dans un bavardage la font pâlir.—Oureïda bent Derdour va mourir.—
Elle sort. La maison des Derdour est voisine. Elle heurte à peine, pousse la porte brusquement… L’amertume et l’ombre du deuil anticipé sont déjà dans ce logis.
Dès le seuil de l’appartement où la douleur des femmes est encore silencieuse, Noura ne voit que la marmoréenne figure d’Oureïda.
*
O «petite rose», pourquoi les jeunes corps sont-ils si débiles qu’ils ne peuvent porter longtemps le poids des âmes lourdes, trop lourdes de sucs nombreux, de parfums essentiels et graves?
O «petite rose», si tu devais mourir parce que ton âme était comme une aile qui s’ouvre et s’élargit, prête à l’envol sacré, immense; comme une large fleur épanouie dont les pétales vont essaimer; comme le fruit mûr et savoureux qui se détache de l’arbre; ô «petite rose», si tu devais en mourir, pourquoi n’avons-nous su te faire une âme légère, tranquille comme une aile fermée, fraîche comme une fleur à peine entr’ouverte, attachée à l’arbre comme le fruit vert? Pourquoi n’as-tu pas possédé seulement l’âme de tes aïeules?
Nous entendons un chant terrible et doux, le chant de la Mort en marche. Elle a préparé les sombres noces de ton printemps. Hélas! hélas! hélas! qu’une saison est courte!… Si un monde s’évanouissait après une seule saison, l’Univers se révolterait. L’Univers se révolterait et les Dieux repentants, devant la juste colère des hommes, ranimeraient le monde.
O Dieux! ceci est inique; la fin d’un enfant. Pour nous, la vie de cet être était aussi vaste et précieuse que celle d’un monde: ranimez-le!…
Les Dieux sont sourds. L’Humanité le sait. Elle ne dénombre plus les planètes mortes, les soleils éteints, les âmes enfuies, les corps dissous. La voix de la révolte, la clameur désolée ne couvre pas le chant terrible et doux de la Mort en marche… Elle vient au printemps sans que l’émeuvent les promesses de l’été. Elle vient en été sans entendre les désirs de l’automne.
Elle vient…
*
Oureïda dormait… Dans ce sommeil elle commençait à mourir.
Noura se pencha, cherchant avec angoisse le souffle léger, puis elle s’assit au bord des tapis sur lesquels reposait son amie et des larmes creusèrent ses joues.
Mais Oureïda ouvrit les yeux. Elle ouvrit les yeux, vit le muet désespoir des femmes de sa maison, l’angoisse de sa mère. Elle sentit les pleurs de Noura sur ses mains… Elle eut cet intraduisible sourire de ceux qui savent et qui acceptent.
—Tu es venue, ô Mâlema, et tu pleures. A quoi cela servira-t-il, je te prie?…—Elle ébauchait un geste de lassitude.—A quoi sert la science puisqu’elle n’empêche pas de mourir?…
*
Elle reprit lentement:
—Le ver qui me rongeait la poitrine a fini… Vous fermerez mes yeux avec des caresses… Vous me laverez doucement. Mes longs, longs cheveux, vous les dénouerez et vous les laisserez dénoués pour qu’ils m’enveloppent dans le tombeau. Vous me mettrez les bijoux des jeunes épousées, la robe neuve de brocart mauve et, sur ma tête un seul foulard aux franges d’argent…
Elle attira Noura contre sa bouche et murmura à la faveur des sanglots:
—Je ne crois plus au Koran, je ne crois pas à l’immortalité; je n’ai pas voulu d’autre croyance parce que, avant tout j’étais une Arabe fidèle à sa race. Il y avait trop de choses dans mon cœur et dans ma tête; elles m’ont tuée…
Elle dit encore, et l’effroi fluait dans ses larges prunelles.
—Je n’ai pas peur de la mort; mais c’est la première nuit dans l’ombre du tombeau qui m’épouvante… Elle doit être si longue et personne ne sera près de moi! Fait-il froid dans la terre?… Je m’habituerai…
*
Oureïda est morte.
*
Déjà la nouvelle bondit de terrasse en terrasse. Les pleureuses et les ensevelisseuses accourent. Elles accourent pareilles aux corbeaux qu’un cadavre fait voler des quatre horizons…
Elles sont si habiles que prompte est la funèbre toilette. Et voici Oureïda, ses ultimes désirs accomplis, échappant à l’horreur étroite du suaire, enlinceulée d’une robe de brocart et de sa chevelure fabuleuse…
Oh! la beauté suprême de la plus belle des Endormies pour l’éternité!…
*
Maintenant, criez, ô pleureuses! Vous toutes, femmes qui l’aimiez, déchirez vos visages avec frénésie! Que les pleurs se mêlent au sang des joues lacérées; qu’ils deviennent des larmes rouges, brûlante offrande à la morte blanche au tendre linceul. Que les déchirures soient profondes, qu’elles flétrissent longtemps votre charme, ô vous qui vivez encore!
Toi, la Bent Fraîchichi, chante selon l’usage, un chant digne d’Oureïda.
O infidèle sorti du tombeau, que vois-tu? Le monstre au souffle pourri te frappe Avec des paroles obscènes. Tu demandes son nom, il répond: —«Je suis ton ouvrage, «Le mal que tu as commis. «Je l’ai porté durant ta vie; «Toi, désormais, porte-moi!…»
O croyant levé d’entre les morts, que vois-tu? —«Je vois les vierges qui n’enfanteront point, «Celles qui ne savent rien de la terre, «Si ce n’est l’amour. «Je vois ma mère, mes femmes et mes filles; «Elles vont, rassasiées de bonheur, «Aux sources de lait et de miel, «Par des chemins de diamant…»
La Bent Fraîchichi se livra toute à son inspiration.
Oureïda, ô Oureïda!… Nous nous souviendrons de tes yeux, Tes yeux plus noirs que le herkous[39]. Quand tes yeux s’ouvraient, Le soleil fuyait ta maison, pâle de jalousie, Oureïda!…
[39] Fard noir pour les sourcils.
Oureïda, ô Oureïda!… Nous avons bu à la fontaine de ton cœur; Nous nous souviendrons du parfum de l’eau, Plus doux que celui de la fleur d’oranger… Et nous ne boirons plus à la fontaine de ton cœur, Allah!…
Par Dieu! Oureïda, la source est-elle tarie, Que ton cœur ne souffre plus quand nous pleurons? Tes yeux sont-ils rongés par l’ophtalmie Qu’ils se cachent sous tes paupières quand nous les demandons?
Ma petite colombe, ô ma petite colombe, Le pigeon amoureux voulait venir vers toi; Ma petite colombe. Tu ne sais pas comme il chante bien!… Oureïda…
Oureïda, ô Oureïda!… Le pigeon ne veut pas chanter; Avec nous il pleure; Il pleure Oureïda… La colombe et la petite rose.
Tous les gens savaient qu’elle était belle comme la pleine lune, Odorante et douce comme l’anis, Tous les gens le savaient… Tous les gens le savaient qu’elle était grande comme le palmier Et souple comme la vigne enroulée aux colonnes de la maison.
O hommes, lequel d’entre vous pourrait dire: —J’ai fait rougir la «petite rose».— Son front était comme la neige du Djurdjura, Sa pensée claire comme l’eau des nuages.
Oureïda, ô Oureïda!…
Deux palmes sèches virent au vent sur un tumulus de terre rouge, au cimetière musulman.
Le monument rituel n’est pas encore édifié sur la sépulture d’Oureïda bent Derdour; mais la morte a déjà passé sa première nuit redoutée dans le tombeau.
Balancée au pas des porteurs, sur la civière recouverte d’un voile vert que soulevait un cercle de bois, afin de cacher aux regards les formes féminines, on l’a portée accompagnée par une multitude. Une multitude, car sa réputation de beauté, de bonté, de grâce et de sagesse était connue et louée par toute la ville arabe. Les jeunes gens pleuraient de songer qu’elle n’était plus.
Sur le cadavre sans cercueil, suivant la coutume, on a posé deux planches. L’argile a comblé la fosse et les imans ont dit les prières.
Tous les jours, pendant longtemps, à des heures différentes, le père avec ses amis et la mère avec les parentes et les intimes, viendront prier et visiter la tombe d’Oureïda. Ils parleront d’elle et l’oubli n’atteindra pas leur mémoire.
Ce matin, comme Noura Le Gall vêtue de noir franchissait la porte du logis en deuil, un homme l’a croisée dans la pénombre de l’antichambre, un homme au visage pâle et douloureux. Elle a reconnu le père. Il ne l’a pas saluée. Le mari de Lalià, la petite Française,—qui redouble d’amour et d’attentions pour sa femme afin de la consoler un peu,—répondit comme à regret aux paroles de la Mâlema. Ils la jugent coupable.
Et Noura est venue au cimetière, douloureusement.
Elle est seule dans du soleil. L’odeur de la terre fraîchement remuée lui fait mal. L’esprit d’Oureïda entend-il la pensée triste comme un remords?
—Si je fus pour une part dans ton trouble, dans ton inquiétude et ton incrédulité, pardon «petite rose». C’est une chose cruelle en vérité que de faire du mal en souhaitant le bien. Claude Hervis, pourquoi n’ai-je pas pris garde à l’avertissement de ce philosophe?—«Ménagez-le. Laissez-le dans sa solitude. Voulez-vous le briser entièrement? Il s’est fêlé comme un verre où l’on verse un liquide trop chaud,—et il était d’une matière si précieuse![40]»—
[40] Nietzsche.
La fêlure s’est élargie jusqu’à la mort… Ah! le châtiment n’est-il pas plus grand que la faute!…
Avant la leçon, Noura compta ses petites brebis. Il manquait Mimi.
Les leçons étaient plus simples et plus brèves depuis la mort d’Oureïda. Dès la fin de celle de ce jour, Noura fut chez les parents de Mimi.
L’enfant avait un peu de fièvre; mais elle courut vers la Mâlema.
—Emmène-moi promener. O ma mère, laisse-moi aller avec elle; je guérirai.
Elles sortaient et rencontraient le père. C’était un lettré. Il tenait un journal et donnait à Noura les dernières nouvelles d’un Maroc sanglant. Après les Beni-Snassen révoltés, les charges de Casablanca qui avaient fait tant de victimes et de héros, les harkas fanatiques des Berabers montaient du Touat et du Tafilalet. Encore une fois le Sud Oranais sentait la poudre et le massacre.
Claude Hervis, dès le début des hostilités avait énoncé son opinion.—«Le premier geste sanglant fut provoqué par la peur, disait-il. Depuis longtemps, la pensée islamique de ceux du Maghreb s’inquiétait de l’envahissement de l’Europe. Elle préconçut l’extermination sous le talon du progrès. Des voix chuchotèrent, un regard provoqua, des voleurs surgirent en quête de rapines. Une heure écrite était là. Le vent des nefras[41], des razzias, le goût du sang et des luttes incessamment renouvelées de sultan à partisan, de maghzen à tribus, grisèrent le peuple et réveillèrent d’autres appétits. Puis, le Maroc moyen-âgeux se méfiait d’un souverain faible et trop moderne; les grands brigands et les prétendant soufflaient la guerre, promettaient la victoire, l’honneur et le butin.»—
[41] Émeutes.
Devant la lenteur des premières représailles et aux discours de certains quotidiens, souvent, Noura s’était exaspérée dans une belle exaltation chauvine. Elle rêvait insensément d’une chevauchée victorieuse, d’un splendide galop épique de nos cavaliers, avec des armes luisantes, des drapeaux claquants; un galop qui dispersait les rebelles, les terrifiait et les éblouissait jusqu’à la soumission spontanée, au vertige qui ralliait tous les cavaliers ennemis sous le drapeau tricolore de cette guerrière fantasia.
Noura était trop Française et indépendante pour admettre volontiers les concessions de bon voisinage, l’imbroglio des considérations et des susceptibilités internationales. Les récentes opérations plus libres et les engagements fougueux la rassérénaient. Mais, pour un petit soldat rencontré dans la rue, pensant que demain peut-être il serait là-bas, râlant, poitrine trouée pour avoir obéi au devoir et à l’élan de sa bravoure, une sensation violente et douce étreignait son cœur. Elle vouait une admiration émue, une fraternelle et fière tendresse à ce soldat qui souriait si simple, sans arrière-pensée parmi le va et vient des civils dont il défendait la quiétude. Et elle détestait ces civils de n’être pas soldats et de commenter sans passion les événements meurtriers.
*
Le père de Mimi, Si Lakhdar parlait avec un accent impersonnel.
—Ah! ces Berabers, ce sont des lions qui montent du désert.
—Tu te trompes, répliqua la Mâlema, ce ne sont que des chats sauvages.
—Les chats sauvages sont mauvais quand ils sont nombreux.
—S’ils sont las de vivre, les légionnaires, les spahis et les goumiers les attendent.
—Ceux-ci voudront-ils toujours se battre contre des musulmans?
—Ils se battront parce que leur mère ordonne, la France, dont ils sont devenus les fils.
Les yeux de l’Arabe se firent plus vagues, mais Noura les sentait brûler.
—Les Berabers ne veulent pas la France. Ils préfèrent rester semblables à leurs pères et à leurs mères. Qui a raison?… Regardenous.
La petite Mâlema se redressa.
—Je regarde. Vous êtes heureux. Vous le serez davantage en vous rapprochant encore de nous. Nous vous avons délivrés et consolés de vos chefs turcs. Nous avons dit:—«Vous êtes nos frères.»—Et nous avons agi. Notre Gouvernement a pris souci de vous comme un général de ses soldats favoris. Il savait que vous aviez souffert, il voulait vous faire oublier la souffrance, vous traiter comme des égaux. Le nierez-vous? Quiconque ne se souvient pas d’un bienfait est indigne de sa religion.
Si Lakhdar eut un sourire ambigu.
—Dieu connaît tout. Il juge et il est miséricordieux. Il en existe comme le Gouverneur de ce temps, comme toi et quelques autres qui sont pour le bien et la justice,—sur eux la bénédiction!—Ces justes pensent:—«Les musulmans sont des hommes et ils étaient des seigneurs.»—Mais combien hurlent:—«Ce sont des chiens qu’il faut abattre, des serpents qu’on doit écraser.»—Que répondrons-nous à ces chiens d’un autre pays qui sont venus aboyer sur nos terres?
—Vos terres sont à eux, à nous, comme elles furent à vous; par droit de conquête. Mais fermez l’oreille aux hurlements stupides et pardonnez, n’y aurait-il qu’un seul juste.
Le père de Mimi avait encore des griefs.
—Vos colons ont pris les pâturages de nos tribus. Les gardes forestiers défendent l’inutile broussaille des forêts. Le procès-verbal étrangle le fellah et les troupeaux ont faim.
Noura savait bien cette plainte quelque peu justifiée, cependant elle répondit:
—C’était le droit du vainqueur de disposer à son gré de la terre conquise. D’ailleurs nous n’avons pas réduit votre bétail à la famine; il reste des prairies et des maquis. Si nous défendons la forêt, c’est que vous êtes de grands destructeurs contre lesquels on doit sévir. Il suffit du moindre besoin de pâturage nouveau ou d’une rancune pour qu’un incendie s’allume dans une boule de mousseline, arrachée au turban d’un berger, cachée sous des feuilles sèches; dix mille hectares de forêt flambent et une fortune s’en va en cendre et en fumée.
—Mais tu sais bien qu’il y a des têtes vertes[42] qui mesurent l’avancement au nombre des procès infligés; mérités ou non, que leur fait cela!
[42] Gardes forestiers.
—S’il y en a, je les déteste et ce ne sont pas des Français.
Si Lakhdar, sa petite fille et la Mâlema avaient gagné la rue haute qui domine la ville et s’achève en route sous des caroubiers.
L’Arabe passait sa main fine sur son visage de citadin dont les traits s’épaississaient. Il caressa sa barbe noire et luisante, examina attentivement une sardoine gravée de son nom et qui formait le chaton d’une bague à son petit doigt.
Il se remit à parler.
—Je te dirai une histoire. Nous avions un champ où pâturaient les troupeaux de mon grand-père et du grand-père de celui-ci. Des hommes vinrent dont les concessions entourèrent nos terres. Peu à peu leurs labours s’étendirent, entamèrent notre domaine. Un jour d’entre les jours, ils eurent envie du domaine entier,—un de ces Roumis était puissant près du beylik,—et le beylik nous dit:—«Allez-vous-en. Vous serez payés.».—Des années, nous avons attendu l’argent. Les troupeaux sont partis, vendus. Déjà l’usurier avait mangé le poil et la viande; il a rongé les os. Quand l’argent est arrivé, il était à peine la valeur d’un olivier. Il y avait si longtemps; le beylik avait oublié le chiffre de sa dette.—Et cette histoire est celle de plusieurs. Ah! si quand un Gouverneur est bon, il pouvait tout voir lui-même, cela n’arriverait pas. Mais on lui cache la vérité, puis on l’accuse alors qu’il n’est coupable de rien…
Sa voix devint mélancolique.
—Notre noblesse est finie. Mon père qui pouvait avoir des cavaliers est devenu maquignon. Moi je suis taleb. Mes cousins font du commerce avec les chrétiens et les trompent parce qu’ils ont été trompés. Ils n’avaient plus d’argent; ils se sont faits marchands comme on se fait voleur; ils sont au rang d’un M’zabi.
Il poursuivit fortement:
—Il y a beaucoup de marchands parmi les chrétiens. Et la France n’a-t-elle pas assez de princes et de soldats que ce sont des marchands qui la gouvernent? Mais je m’en irai! Je m’en irai dans le Sud, loin, là où sont les aghas ou des Bureaux arabes avec des chefs qui n’ont peur ni d’un cheval ni de la poudre, des chefs selon nos cœurs. Je préfère obéir au sabre qu’à la balance. Je préfère le salut d’un officier à celui de ton Président de la République. Un officier n’a pas peur de se battre, tandis que ton président se cache dans Paris.