Les Femmes

Alphonse Karr · Chapitre 11 sur 31

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Les Femmes

Xi.un Jeune Homme.

XI.

 

UN JEUNE HOMME.

 

Je l’avais rencontré plusieurs fois avec une jeune fille d’une ravissante beauté : jamais je n’avais vu sur un visage plus d’in-nocence et de douceur ; sa démarche était aisée et décente, sa voix vibrante et mélodieuse ; ses regards timides laissaient ce-pendant échapper des éclairs d’intelligence. Quelquefois ils as-sistaient tous les deux à quelque bel opéra dans une baignoire, et leurs deux âmes à l’unisson savouraient cette belle langue appelée la musique, qui commence là où finit la langue hu-maine.

D’autres fois, je les avais rencontrés dans un canot descen-dant la Seine entre des rives ombreuses et fleuries.

Un jour que je le vis seul, je lui parlai d’elle.

– Elle a, lui dis-je, une physionomie pleine d’honnêteté.

– Sans doute, dit-il, elle travaille assidûment toute la se-maine et ne sort que le dimanche avec moi. Sa mère, qui est toute sa famille, ferme les yeux sur notre liaison.

– Elle paraît intelligente.

– Elle a un charmant esprit ; elle comprend tout et appré-cie tout ; elle aime la musique et la peinture ; elle jouit avec déli-ces des beautés de la nature.

– Elle est jolie.

 

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– Jolie et admirablement faite. C’est le plus joli pied, la plus jolie main… une taille…

– Et elle vous aime…

– Avec dévouement ; elle m’en a donné cent preuves.

– Vous devez être bien heureux, alors ?

– Hélas ! me dit-il, ce n’est pas une maîtresse qui fasse honneur à un jeune homme, comme celle-ci.

Et il me montrait une figure hâve, flétrie et peinte, qui pas-sait près de nous. Elle était couverte de riches étoffes ; mais sa coiffure, sa démarche, sa physionomie, tout racontait l’effronte-rie, le vice, la prostitution, la honte. C’était une fille qui s’est fait une célébrité par une façon particulièrement indécente de dan-ser dans les bastringues, et elle est entourée, adulée, fêtée. Il n’y a rien de trop beau pour lui être offert. Des jeunes gens de fa-mille se disputent à qui se ruinera pour elle. Aucun d’eux n’a la prétention, l’ambition, de l’avoir tout entière ; on se partage ses honteuses faveurs.

Et voilà sur quel fumier s’épanouissent aujourd’hui les premières fleurs de l’amour dans les cœurs de vingt ans !

 

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