Les femmes qui font des scènes

Charles Monselet · Chapitre 1 sur 2 · partie 2/3

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Les femmes qui font des scènes

Chapitre 3

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

HERMANCE. Pas de ça, Lisette!

CATHALA. Pourquoi?

HERMANCE. Parce qu’il y a trop de petites bêtes dans l’herbe, et que

j’ai peur des petites bêtes.

CATHALA. Il y en de si jolies pourtant!

HERMANCE. Tenez, vous ne cherchez qu’à me contrarier. Rejoignons Jeanne

et Alphonse.

CATHALA. Comme vous voudrez.

IV

=Le repas de la grue.=

UN GARÇON. Mesdames et messieurs, nous n’avons plus un seul cabinet de

libre pour le moment; mais entrez dans cette salle où il n’y a qu’une

table d’occupée. Vous y serez fort bien. (

groupe de cinq ou six jeunes gens.>) Ces messieurs auront bientôt

fini.

ALPHONSE. Allons, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement!

Cathala, charge-toi du menu.

CATHALA. Mesdames, qu’aimez-vous?

HERMANCE. Avez-vous un parfait, garçon?

LE GARÇON. Certainement, madame.

HERMANCE. Et du maquereau?

LE GARÇON. Du maquereau aussi… Mais pour commencer, quel potage?

HERMANCE. Oh! je n’y tiens pas.

JEANNE. Dis donc, nous y tenons, nous. Une purée Crécy, garçon.

HERMANCE. Et un tapioka pour Mirza.

CATHALA, . Mesdames, voulez-vous vous en

rapporter à moi? Je crois que vous n’aurez pas à vous repentir de cette

marque de confiance. Tenez, garçon, et vivement.

JEANNE. A présent, plaçons-nous. Monsieur Cathala à côté d’Hermance.

CATHALA, <à Hermance>. Qu’avez-vous, mademoiselle? Vous semblez

contrariée…

JEANNE. Qu’as-tu, en effet?

HERMANCE, <à demi-voix>. Ce sont ces messieurs de la table,

là-bas, qui ont l’air de me regarder en riant.

CATHALA, . Croyez-vous.

JEANNE. Mais non! mais non! tu es folle! Ils ne s’occupent pas de toi.

Monsieur Cathala, rasseyez-vous donc.

HERMANCE. Je t’assure…

JEANNE. Est-ce qu’on n’a pas le droit de rire en dînant, maintenant? Tu

verras bien si nous nous gênons, nous, tout à l’heure!

ALPHONSE, . Ah çà, elle n’est pas amusante, ton

amie. ()

HERMANCE. Garçon, vous me donnerez un bol pour Mirza… elle n’aime pas

manger dans les assiettes.

ALPHONSE. Comment? est-ce que le chien va dîner avec nous?

HERMANCE. Mais oui, sur mes genoux, comme cela. Montre ta petite langue

rose, Mirza! C’est mon enfant, monsieur. ()

CATHALA, <à Hermance>. Vous offrirai-je du vin?

HERMANCE, .

Oh! cette fois…

CATHALA. Qu’est-ce qui arrive encore?

HERMANCE. Je suis bien sûre que ce monsieur m’a désignée du doigt en se

moquant.

CATHALA. Lequel?

HERMANCE. Celui qui a la cravate bleue.

JEANNE, . Je te dis, Hermance, que tu rêves… je ne

sais pas où tu as la tête aujourd’hui!

CATHALA. Allons, il faut en finir. (

l’autre table.>)

JEANNE. Monsieur Cathala!

ALPHONSE. Cathala! qu’est-ce qui te prend donc?

CATHALA, <à un jeune homme>. Monsieur… madame prétend que vous

la regardez avec une obstination inconvenante.

LE JEUNE HOMME, <étonné>. Je vous affirme, monsieur, que je ne

sais pas ce que vous voulez dire.

CATHALA. Cependant, monsieur…

LE JEUNE HOMME. Ah! monsieur, après ma déclaration, c’est votre

insistance qui devient déplacée.

ALPHONSE. Reviens donc, Cathala!

UN AUTRE JEUNE HOMME, <à Cathala>. Mais oui, vous nous ennuyez.

CATHALA,

homme>. Vous devez savoir la valeur de vos paroles, monsieur.

(<Échange de cartes.>)

ALPHONSE, <à Hermance>. Il n’y a pas de bon sens, madame, à

soulever des scènes pareilles pour des niaiseries!

HERMANCE. Alors, il faut me laisser mépriser par les premiers venus? Je

vous remercie de l’intention. ()

CATHALA, . Voyons, Alphonse, cela ne te regarde pas. Ma

petite Hermance, ne pleurez pas.

HERMANCE. Non, je suis de trop ici; je préfère m’en aller.

ALPHONSE, <à part>. Le diable m’emporte si je la retiens!

HERMANCE. Monsieur Alphonse a bien su me faire sentir ma position.

ALPHONSE, <à part>. Bon! est-ce qu’elle va essayer aussi de me

brouiller avec Cathala?

CATHALA, <à Hermance>. Vous resterez, ma chère. (

à Alphonse.>) Et vous, mes amis, vous allez me faire le plaisir de

vider vos verres, où le vin commence à s’éventer…

la table voisine abandonnent la place. La diversité des flacons amène

la gaieté. Hermance fait goûter de tous les plats à Mirza. Le champagne

est accueilli avec une bruyante faveur.>

JEANNE. Vous saurez, messieurs, qu’Hermance a une voix délicieuse. Il

faut qu’elle chante quelque chose.

CATHALA et Alphonse. Ah! oui! oui!

HERMANCE. C’est que j’ai mangé des artichauts crus ce matin, et je

crains…

CATHALA. Bah! bah! ça ne fait rien.

HERMANCE. Alors voulez-vous entendre l’_Écuyer du roi de Sicile_, ou

bien Ernest, éloignez-vous?

TOUS. Ernest, éloignez-vous!

HERMANCE. Elle est toute nouvelle.

Partez, Ernest, partez, je vous en prie! Mon cœur est faible et craint votre pouvoir. Je vous aimais, et par coquetterie J’ai trop longtemps méconnu mon devoir. Oui, près de vous, j’aurais pu être heureuse; De mon bonheur vous vous montrez jaloux. Si vous m’aimez, laissez-moi vertueuse! Éloignez-vous, Ernest, éloignez-vous!

ALPHONSE. Ah! très-bien!

HERMANCE. Messieurs, en chœur au refrain!

ALPHONSE. Fichtre! nous n’aurions garde d’y manquer.

TOUS.

Si vous m’aimez, laissez-moi vertueuse! Éloignez-vous, Ernest, éloignez-vous!

ALPHONSE. Crapule d’Ernest!

HERMANCE. Deuxième couplet, messieurs. Je crois que je l’ai pris un peu

haut.

CATHALA . Si jolie!

HERMANCE. On ne change pas d’air.

Vous le savez, mon mari vient d’apprendre Qu’il est trompé par moi, qu’il aime tant! Au saint autel, ah! laissez-moi me rendre; Je dois me rendre ou m’enfouir au couvent…

ALPHONSE, . Non, non! assez! assez!

CATHALA, <à Jeanne>. Qu’est-ce qu’a donc Alphonse?

HERMANCE, <à Jeanne>. La musique fait trop d’impression à votre

époux. Je vais passer au dernier couplet.

JEANNE. Oui, c’est cela.

HERMANCE. Ce n’est plus la femme qui parle.

Deux mois plus tard, dans la sainte chapelle, Aux doux accords des cantiques pieux, Sœur Amélie, aussi pâle que belle, Prenait le voile et prononçait ses vœux. Le même jour, étendu sur la pierre, Ernest mourait à la maison des fous, Et murmurait, en fermant la paupière: Éloignez-vous, de grâce, éloignez-vous! TOUS. Et murmurait en fermant la paupière: Éloignez-vous, de grâce, éloignez-vous!

ALPHONSE, . Ernest était mon ami… J’ai mérité son

sort… je demande à faire des révélations!

JEANNE. Reviens à toi, Alphonse.

ALPHONSE. A la condition qu’on fera boire du champagne au chien! Je

demande que le chien boive du Champagne

chemin de fer.>

V

=La grue au nid.=

HERMANCE, <à Cathala>. M’aimerez-vous toujours, au moins?...

CATHALA. Parbleu!

MA FEMME M’ENNUIE

I

C’était un jeune homme très-doux.

Seulement il avait quelques idées fixes.

Il ne pouvait souffrir ni le vent, ni la grêle, ni les grosses

chaleurs, ni les grands froids, ni les enfants à table, ni les

opérettes, ni les embarras de voitures.

C’était moins un original qu’un délicat.

Il comprenait la vie à sa manière; il se la représentait comme un beau

jardin, rempli de lumière et de parfums, avec de larges parties d’ombre

et des perspectives infinies, égayé de mille chansons d’oiseaux (rien

des perroquets!), traversé d’eaux vives, et couronné d’un ciel blanc et

bleu,—le ciel des hommes doux.

On l’appelait Francis.

Il était riche; il semblait devoir être heureux, et il l’aurait été

infailliblement sans un accident qui vint l’en empêcher tout à coup.

Il se maria.

II

Ce fut comme qui dirait un plongeon dans l’océan Parisien, le pire des

océans.

Il piqua une tête à la hauteur de la Mairie du deuxième arrondissement,

et il disparut.

Au bout de six mois seulement, on le revit à la surface du boulevard

des Italiens,—mais pâle, verdi, vaseux, souillé d’algues, amaigri et

incommensurablement mélancolique…

Sa première sortie fut pour le club, où l’on hésita à le reconnaître.

—Francis!

—Allons donc!

—Pas possible!

—Mais si fait!

Puis, parmi tous ces jeunes gens, il s’en trouva un qui eut l’héroïque

candeur de lui décocher ces sept mots en pleine poitrine:

—Donnez-nous des nouvelles de votre femme?

Francis répondit simplement, de l’air souriant d’un gentleman à qui

l’on scie une jambe:

—Ma femme m’ennuie.

III

Ce jour-là, il joua et perdit quinze mille francs au baccarat.

C’était la première fois qu’il touchait une carte.

A partir de cet instant, ce jeune homme si doux donna dans tous les

plaisirs et dans toutes les turbulences. Il loua à l’année le char de

la fantaisie et le lança à travers toutes les ornières.

Lui, qui avait toujours enveloppé les courtisanes d’une insouciance et

d’un mépris sans égal, il s’enquit des plus fameuses et des plus chères.

On lui en indiqua plusieurs.

Il les harnacha et les empanacha d’une façon excessive, et il se montra

avec elles dans les endroits les plus voyants, devant Tortoni, dans

les avant-scènes des théâtres de vaudeville, aux courses d’Iffisheim.

Il les fit souper à toute heure, il les excita à être insolentes et

insupportables, et souvent elles dépassèrent son désir.

L’étonnement fut général.

Il arrivait quelquefois qu’un de ses amis l’abordait au sortir d’une

orgie, harassé, débraillé, les yeux brûlés, les mains tremblantes.

—Qu’avez-vous, mon cher Francis? et dans quel état vous trouvé-je? Il

faut que vous ayez quelque chagrin inconnu. Répondez.

Francis demeurait les yeux attachés au sol, et il finissait par dire:

—Ma femme m’ennuie.

IV

Il se décida à voyager.

Ce n’était pas qu’il aimât les voyages.

Au contraire.

Il fit comme tous les gens qui se déplacent rarement: il alla au bout

du monde.

Là, comme il se trouvait sur le sommet d’une très-haute montagne et

qu’il bâillait à un magnifique lever de soleil, il se vit soudain nez

à nez avec un savant, membre correspondant de l’Institut, envoyé en

mission extraordinaire pour étudier je ne sais quelle matière rocheuse.

Il le salua fort poliment.

Le savant, qui reconnut ce jeune homme si doux pour l’avoir rencontré

dans les meilleurs salons de Paris, ne put retenir une exclamation.

—Vous ici!

—Comme vous voyez, dit Francis.

Le savant eut l’esprit traversé par un soupçon; il flairait un émule,

un concurrent.

—Peut-on vous demander dans quel but vous êtes ici? lui demanda-t-il

avec un accent inquiet.

—Oh! mon Dieu, c’est bien simple, répondit Francis.

—Ah!

On était à trois mille huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer.

Le savant retenait sa respiration.

Francis, ne voulant pas prolonger plus longtemps son anxiété, laissa

tomber cette parole:

—Ma femme m’ennuie.

V

Or, un matin qu’il souffrait d’un cor au pied, il envoya chercher un

pédicure.

Le pédicure arriva.

Francis lui tendit la jambe, et s’étendit silencieusement dans un vaste

fauteuil.

Le pédicure, tout en déployant sa trousse et en tâtant le pied, voulut

causer, comme font un assez grand nombre de pédicures.

—Voilà une callosité, monsieur,—essaya-t-il de dire,—qui doit vous

occasionner de vives souffrances, surtout pendant les changements de

température.

Mais lui, pensif, se contenta de répondre au pédicure:

—Vous allez vous taire, n’est-ce pas?

Le pédicure, un peu troublé, baissa la tête et se mit à l’œuvre.

Tout à coup, l’acier, guidé par une main mal assurée, entama la chair

vive.

Francis poussa un rugissement.

Il retira précipitamment sa jambe; de l’autre, il sauta vers un

secrétaire ouvert, y prit un revolver et brûla la cervelle au pédicure.

Une seconde avait suffi à la perpétration de ce drame de cabinet, qui

n’excita aucune émotion dans le quartier.

Le bris du pédicure passa pour une explosion de gaz.

Dire que Francis éprouva quelque regret de ce forfait, ce serait

beaucoup s’avancer, mais, à coup sûr, il en éprouva un certain embarras.

Le cadavre d’un pédicure est toujours gênant.

Après avoir mûrement réfléchi pendant un quart d’heure, il prit

le parti de l’emballer fort proprement dans une caisse (peut-être

lésina-t-il sur les aromates) et de l’expédier au chemin de fer de

l’Est, par la petite vitesse.

VI

On traduisit Francis en cour d’assises.

Il y apporta sa physionomie indifférente.

Toutefois, l’appareil de la justice humaine parut exciter sa curiosité.

Il examina avec une profonde attention les juges, le public, les

gendarmes, comme s’il n’eût pas été là pour son propre compte,—prenant

souci des moindres épisodes, d’une porte qui grince, d’un greffier qui

se lève, d’un juré qui fait passer un papier à son voisin.

La lecture de l’acte d’accusation le ramena au sentiment de sa

situation.

Un éclair d’intérêt brilla dans ses yeux lorsqu’il s’entendit traiter

de bête fauve, de chacal, et comparer aux scélérats les plus consommés.

Il s’oublia au point d’en frissonner lui-même.

Son avocat, qui appartenait à la nouvelle école du barreau,

c’est-à-dire à l’école mondaine, essaya de rejeter tous les torts sur

la victime. Il prétendit que le pédicure avait été l’agresseur, et que

son client n’avait fait qu’user de son droit de légitime défense.

—La vue de son sang lui aura tourné la tête, dit-il; il a pu croire

à un guet-apens, s’imaginer que sa blessure était mortelle. Se voyant

attaqué par le fer, il a riposté par le feu. Quoi de plus naturel? Vous

en auriez fait autant à sa place, messieurs!

Il y eut plusieurs signes de dénégation parmi les jurés.

—Si! si! continua l’avocat, en insistant; on ne se laisse pas

charcuter de sang-froid. Je prétends même qu’il faut considérer

comme un bonheur le trépas purement accidentel de ce pédicure, de

ce maladroit, de cet empirique. Qui nous affirmera que ce bourreau

n’avait point estropié déjà un nombre considérable d’individus? Combien

d’autres n’en eût-il pas mutilés encore! Il eût fini par décimer notre

belle France sous son outil homicide. Mon client a purgé l’humanité

d’un monstre. Et voilà pourtant celui contre lequel vous avez voulu

prononcer une peine. Vous n’y pensez pas!...

Ce système ingénieux ébranla quelques jurés; mais il était écrit que

Francis devait gâter toutes ses affaires.

Lorsque le président «qui avait dirigé les débats avec une lucidité

merveilleuse,» lui adressa la phrase consacrée, dernière perche tendue

aux criminels:

—Accusé, n’avez-vous rien à ajouter pour votre défense?

Il répondit, en levant les yeux au ciel, comme un ange qui aurait fait

un mauvais coup:

—Ma femme m’ennuie!

VII

Il fut condamné à mort.

Cela ne parut pas l’affecter outre mesure.

Il conserva sa présence d’esprit et sa douceur jusqu’au dernier moment,

ce qui est le propre des grands coupables.

Il se refusa à toutes les visites, afin d’éviter les attendrissements;

et, en fait de consolation suprême, il se contenta philosophiquement de

la compagnie du concierge de la prison, avec lequel il avait obtenu la

permission de jouer au piquet.

Le jour de l’exécution, il mangea de bon appétit la classique aile

de volaille, et but les trois-quarts d’une bouteille de vin de

Bordeaux,—prise derrière les fagots.

Après quoi, les cheveux rafraîchis, il se mit en route pour la place

publique, par un petit soleil de printemps.

Ses regards, qu’il ne cessa de promener sur la foule pendant le trajet,

le convainquirent du sentiment unanime de réprobation dont la société

était animée contre lui.

Arrivé au lieu de destination, il monta tranquillement l’escalier.

Une fois sur la plate-forme, il voulut parler au peuple; mais les

aides exécuteurs l’en empêchèrent, et l’on n’entendit que ces mots

immédiatement tranchés par le couperet:

—Ma fem…

LA ROSIÈRE

PERSONNAGES:

LA ROSIÈRE. LE PÈRE. LA MÈRE. LE FRÈRE. LE TAMBOUR. UNE VOIX DU CIEL.

SCÈNE PREMIÈRE.

LE PÈRE, LA MÈRE.

LE PÈRE, . Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir depuis deux

jours?

LA MÈRE. Qui ça?

LE PÈRE. Notre vache.

LA MÈRE. Un peu d’échauffement, peut-être. Espérons que cela ne sera

rien.

LE PÈRE. Faudrait la montrer à M. Maillard, le vétérinaire.

LA MÈRE. Oui, tu as raison; il faudra aller demain chez lui… Mais

aujourd’hui, ne pensons qu’au bonheur de voir couronner notre Thérèse.

LE PÈRE. C’est donc aujourd’hui?

LA MÈRE. Eh! tu le sais bien, mon homme.

LE PÈRE. Ce n’est pas dommage; je commence à être ennuyé de toutes ces

allées et venues dans notre maison.

LA MÈRE. Mais c’est pour le bien de ta fille.

LE PÈRE. La prime de trois cents francs, oui…

LA MÈRE. Et l’honneur donc!

LE PÈRE. L’honneur, l’honneur, ce n’est pas ça qui guérira notre vache.

() Elle rechigne sur tout, ce n’est

pas naturel.

LA MÈRE. Une rosière dans notre famille!

LE PÈRE. Pauvre Biquette…

LA MÈRE. Elle s’habille en haut, aidée par la vieille mademoiselle

Chuquet, la tapissière. Tu verras comme elle est belle. Chère enfant!

c’est le premier beau jour de sa vie. () Ne

t’impatiente pas, Bertrand, la cérémonie n’est que pour dix heures.

LE PÈRE, . Je me moque de la cérémonie! je te

parle de notre vache, et je dis comme ça que c’est n’avoir pas de

cœur que d’attendre à demain, quand on peut aujourd’hui procurer du

soulagement à cette bête.—Donne-moi ma veste.

LA MÈRE. Pour quoi faire?

LE PÈRE. Pour aller chez M. Maillard, et l’amener avec moi voir

Biquette.

LA MÈRE. Attends au moins à ce tantôt. Tu ne seras pas de retour assez

à temps pour donner le bras à ta fille.

LE PÈRE. Son frère l’accompagnera.

LA MÈRE. Auguste? Où veux-tu que j’aille le chercher à présent?

LE PÈRE. Enfin, tu feras comme tu pourras. Mais je ne connais que la

justice: notre vache est notre vache, et je n’aime pas à voir souffrir

personne. Je vais chez M. Maillard.

LA MÈRE, . Bertrand!

LE PÈRE. Veux-tu que je te dise? Eh bien, toi, tu as toujours eu le

cœur sec. ()

LA MÈRE, . Qu’est-ce qu’il a dit? J’ai mal entendu, ce

n’est pas Dieu possible… Voici mon fils!

SCÈNE II

LA MÈRE, LE FRÈRE,

entre silencieusement et va au buffet.>

LA MÈRE. Trois jours sans rentrer? Où étais-tu?

LE FRÈRE. Je travaillais au pont.

LA MÈRE. La nuit aussi? (). Comme tu as

chaud, mon cher fils! viens ici que je t’essuie la figure.

LE FRÈRE. Finis donc.

LA MÈRE. Tu sais, mon ami, le bonheur qui nous est arrivé…

LE FRÈRE. Où est le vin?

LA MÈRE. Ta sœur a été nommée rosière.

LE FRÈRE, . Qué malheur!

LA MÈRE. Tu penses si j’ai remercié le bon Dieu! Notre Thérèse, la plus

sage de la commune!

LE FRÈRE. C’est flatteur pour les autres.

LA MÈRE. Tu vas mettre ta redingote; je t’ai repassé une chemise.

LE FRÈRE. A cause? Je ne m’habille pas le dimanche, c’est trop commun.

LA MÈRE. Mais il faut que tu conduises ta sœur à la mairie.

LE FRÈRE. Qu’est-ce qui a dit ça?

LA MÈRE. C’est M. Bersalotte, l’adjoint, qui est venu hier chez nous.

LE FRÈRE. C’est tout ce qu’il paye? (

dispose à sortir.>)

LA MÈRE. Auguste! où vas-tu?

LE FRÈRE. Jouer au tonneau.

LA MÈRE. Ne fais pas affront à ta sœur; accompagne-la, je t’en prie.

LE FRÈRE. Merci! Pour qu’on m’embête encore au chantier, comme on fait

depuis trois jours. J’en ai assez, des rosières.

LA MÈRE. Oh? mon fils, un si grand honneur…

LE FRÈRE. Laisse donc; de la comédie en bâton!

LA MÈRE. Auguste, mon cher enfant, va mettre ta redingote.

LE FRÈRE. Eh! je l’ai vendue.

LA MÈRE. Ah!

LE FRÈRE. Adieu, maman. ()

LA MÈRE, . Allons je n’ai pas le temps de

pleurer.

SCÈNE III

LA MÈRE, LA ROSIÈRE.

LA ROSIÈRE. Eh bien, qu’est-ce que tu fais donc, maman? Voilà une heure

que je t’appelle. Tu n’entends jamais quand on a besoin de toi.

LA MÈRE, . Belle comme une reine!

LA ROSIÈRE. Ma robe a craqué à l’épaule; il a fallu y faire un point.

Comme c’est agréable!

LA MÈRE. Cela ne se voit pas, je t’assure… Mais embrasse-moi donc, ma

Thérèse!

LA ROSIÈRE. Voyons, ne me touche pas; tu vas toute me salir. Où est

papa?

LA MÈRE. Il est sorti.

LA ROSIÈRE. Et Auguste?

LA MÈRE, . Auguste aussi.

LA ROSIÈRE. Tous les deux! Qui est-ce qui m’accompagnera alors?

LA MÈRE. Dame!... moi, mon enfant.

LA ROSIÈRE. C’est pour rire, n’est-ce pas?

LA MÈRE. Il faut bien que ce soit quelqu’un, puisque ton père et ton

frère…

LA ROSIÈRE. Et avec quoi t’habilleras-tu? Tu n’as seulement pas de

bonnet à te mettre.

LA MÈRE. J’ai ma robe verte.

LA ROSIÈRE. Elle est propre, ta robe verte! Tu veux donc me faire honte?

LA MÈRE. Ma chère fille, on sait que nous ne sommes pas riches; c’est

connu.

LA ROSIÈRE. C’est connu ici; mais il viendra beaucoup de monde de

Paris. Qu’est-ce qu’on dirait en te voyant à côté de moi?

LA MÈRE. On dirait que je suis ta mère. Une mère n’a pas besoin de

coquetterie.

LA ROSIÈRE. Tu crois cela? Non, maman, reste. Il est nécessaire qu’il y

ait quelqu’un pour garder la maison.

LA MÈRE. Mais je veux te voir couronner, moi!

LA ROSIÈRE. Je t’apporterai ma couronne. Je te la donnerai. Tu pourras

la serrer dans ta commode.

LA MÈRE, . Je t’en prie…

LA ROSIÈRE. Sois raisonnable; cela ne se peut pas. (

cloches.>)

LA MÈRE. Ah! j’ai ma robe de noce!

LA ROSIÈRE. Je l’ai donnée l’autre jour à la petite Maria pour sa

première communion. Est-ce que je ne te l’avais pas dit?

LA MÈRE. Tu… as donné ma robe de noce?

LA ROSIÈRE. Une guenille!

SCÈNE IV

LES MÊMES, LE TAMBOUR, AMIES DE LA ROSIÈRE.

LE TAMBOUR. Serviteur, la compagnie. Mademoiselle Thérèse Hallut, c’est

pour vous prévenir comme cela que voilà vos amies qui viennent vous

chercher, vu qu’il est l’heure.

LA ROSIÈRE. Vous êtes bien honnête, monsieur Laflême. Je suis prête;

mais vous nous ferez le plaisir de vous rafraîchir, n’est-ce pas? Ces

demoiselles aussi.—Bonjour, Flore; bonjour, Annette.—Maman, donne des

verres.

LA MÈRE. Oui, tout de suite.

LE TAMBOUR, .—Eh bien, madame Hallut,

êtes-vous assez heureuse!

SCÈNE V

CORTÉGE DE LA ROSIÈRE.

=Le tambour de la commune.= =Le garde champêtre=, . =Dix jeunes filles=, . =Une enfant de cinq ans=, . =La rosière.= =La rosière de l’an précédent.= =Monsieur le maire.= =Monsieur l’adjoint au maire.= =Deux pompiers.= =Les notables de l’endroit.=

SCÈNE VI

BAL MOREL.>

UN EMPLOYÉ DU BAL. En place! en place, pour le quadrille!

UN PAYSAN. Viens, Denise.

UNE PAYSANNE. Je veux bien; où est Marie? () Marie! ici!

viens donc!

L’EMPLOYÉ. Un vis-à-vis! un vis-à-vis!

UN COUPLE. Voilà! (

rosière, ivre, traverse les groupes.>)

UN DANSEUR. Hé! faites attention.

LE FRÈRE. De quoi?

UN PAYSAN. Tiens, c’est Auguste. Oh! là, là, Auguste!

UN AUTRE. Est-ce que ta sœur va bientôt venir?

LE FRÈRE. Colle-moi la paix avec ma sœur…

VOIX DIVERSES. Voilà la rosière! Vive la rosière! (

banquettes.>)

UN PARISIEN. C’est là une rosière? Je demande la tête de Florian!

UNE PARISIENNE. Elle a des gants de coton.

L’EMPLOYÉ. En place! en place!

UN ZOUAVE, . Mademoiselle, vous m’avez

promis un quadrille?

LA ROSIÈRE. Le second, oui, monsieur; je danse celui-ci avec M.

Maillard.—Mais qu’est-ce que vous avez à la joue? du sang…

LE ZOUAVE. Oh! ce n’est rien; une égratignure… Un polisson qui se

permettait des plaisanteries sur vous…

LA ROSIÈRE. Sur moi?

LE ZOUAVE. Soyez tranquille, mademoiselle, je viens de lui donner son

compte; il en a pour huit jours de lit.—Tenez, le voilà qu’on emporte.

LA ROSIÈRE. Ah! mon Dieu! c’est mon frère!

M. MAILLARD. Mademoiselle Thérèse, le quadrille commence. Votre main,

s’il vous plaît?

LA ROSIÈRE. C’est juste, monsieur Maillard. ()

SCÈNE VII ET DERNIÈRE

UNE VOIX DU CIEL. Humble femme, il est tard; les bruits s’éteignent

dans le village; tu as travaillé toute la journée; tes genoux tremblent

de fatigue; la lassitude est peinte sur ton visage; il est tard. Cesse

de pleurer, ou plutôt endors-toi dans tes larmes; cherche un apaisement

dans le sommeil, pauvre cœur meurtri. Oublie et pardonne; oublie les

lâchetés et les ingratitudes; pardonne aux goujats et aux méchants.

Endors-toi en priant: tes douleurs cesseront bientôt, et tu seras

glorifiée alors pour tout ce que tu auras souffert.—Saintes fleurs

du peuple, tristes fronts courbés dans la poussière, Dieu vous voit

et vous bénit; il sait vos insomnies en attendant l’époux enivré et

brutal; il compte vos supplications au fils détourné et farouche. Vous

êtes les âmes naïves, vous êtes les âmes tendres à qui une éternité

d’amour est promise. Endors-toi, pauvre mère, endors-toi, et je te

ferai voir en rêve la couronne qui t’attend, ainsi que la robe étoilée

dont tu seras revêtue le jour où tu monteras au Ciel! (

s’endort.>)

LA BAGUE

SCÈNE PREMIÈRE

Mme DE MONBAZON. En vérité, mon Georges, il faut que je vous aime bien

pour oublier ainsi tous mes devoirs d’épouse. Oh! laissez-moi cacher ma

rougeur dans votre sein!

SON GEORGES. Cachez, cachez.

Mme DE MONBAZON. Vous semblez préoccupé, mon Georges? Qu’est-ce qui

peut mettre ainsi un pli à votre front! O mon Dieu? un malheur plane

sur vous, peut-être!

SON GEORGES. Mais non, mais non.

Mme DE MONBAZON. C’est que, voyez-vous, un rien m’effraie, pauvre femme

que je suis! Je vous aime tant!

SON GEORGES, <à part>. Et Adèle qui m’attend chez moi à quatre

heures et demie.

Mme DE MONBAZON. Que vous êtes beau, mon Georges! que vous êtes

distingué! Il n’y a que vous pour savoir porter une cravate rose. Je

veux vous en envoyer une douzaine.

SON GEORGES. Pas de frais, voyons, pas de frais. ()

Quatre heures vingt!

Mme DE MONBAZON. Vos regards se portent toujours sur la pendule. Je

finirai par croire que mon Georges a un rendez-vous.

SON GEORGES. Un rendez-vous?... oui, un rendez-vous d’affaires, avec

mon banquier, qui demeure au Gros-Caillou. Ainsi permettez…

Mme DE MONBAZON. Qu’avez-vous donc fait de la montre que je vous ai

donnée?

SON GEORGES. Est-ce que je ne l’ai pas sur moi? Elle sera restée

accrochée… auprès de mon lit.

Mme DE MONBAZON, . Allez à votre rendez-vous, mon ami,

à votre rendez-vous… d’affaires. Oh! si c’était une femme qui vous

attendît?

SON GEORGES. N’y a pas de danger.

Mme DE MONBAZON. Si quelque rivale tentait de vous arracher à mon

amour!... je ne sais pas ce que je lui ferais. Vous ne me connaissez

pas encore, voyez-vous! Mais où mon esprit va-t-il s’égarer?... Vous

n’aimez que moi, et vous n’aimerez jamais que moi, n’est-il pas vrai,

mon noble Georges?

SON GEORGES. Naturellement.

Mme DE MONBAZON. Georges est à son Herminie, comme Herminie est à son

Georges!

SON GEORGES, <à part>. Oh! il y a des dents nouvelles à la scie.

() Adieu.

Mme DE MONBAZON. Attendez! Georges, c’est aujourd’hui le 8 novembre.

SON GEORGES. Eh bien?

Mme DE MONBAZON, . Cette date ne vous dit-elle rien?

SON GEORGES. Je croyais être au 9.

Mme DE MONBAZON. Oublieux! C’est l’anniversaire de notre liaison… de

notre coupable liaison.

SON GEORGES. Pas possible!

Mme DE MONBAZON. Acceptez cette bague en souvenir d’un jour qu’il n’est

plus en notre pouvoir d’effacer de notre existence.

SON GEORGES. Une bague?

Mme DE MONBAZON. Oh! bien simple… Je veux vous la passer au doigt.

Si elle ne peut nous fiancer devant les hommes, qu’elle nous fiance au

moins devant Dieu!

SON GEORGES, <à part>. Je n’éviterai pas une scène d’Adèle.

Mme DE MONBAZON. Et maintenant, partez, Georges; allez à vos

occupations. Je ne prétends pas être un obstacle dans votre vie; je

ne veux pas qu’on dise: «Cette femme a brisé l’avenir de ce jeune

homme.» Ah! c’est que je ne vous aime pas d’un amour égoïste, moi! Vous

reviendrez samedi, à la même heure.

SON GEORGES. J’aurais mieux aimé lundi.

Mme DE MONBAZON. Pourquoi?

SON GEORGES. Oh! pour rien… Va pour samedi. Mais votre mari?

Mme DE MONBAZON. Ne craignez rien; je l’éloignerai, comme toujours.

SON GEORGES. A samedi donc. Adieu, ma belle comtesse. ()

Mme DE MONBAZON, . Qu’il

est gracieux, mon Georges! qu’il a l’air comme il faut!

M. DE MONBAZON, . Bonjour, chère amie.

Il n’est venu personne pendant mon absence?

Mme DE MONBAZON. Si fait… ce jeune homme qui désire tant vous voir…

M. Georges Mac’Interlop.

M. DE MONBAZON. C’est étrange! Voilà dix-huit mois que ce monsieur a

une lettre de recommandation pour moi, et il n’est pas encore parvenu à

me la remettre.

Mme DE MONBAZON, . Vous vous croisez toujours.

SCÈNE II

GEORGES, . Je te jure qu’il n’y a pas de

ma faute, mon Adèle! Ouf!

SON ADÈLE. Merci! je te retiens, toi. Une heure de retard! Que dira ma

maîtresse de magasin!

GEORGES. Si tu savais que de courses j’ai faites! J’en suis esquinté.

SON ADÈLE. Avec cette toilette de notaire et ces souliers de bal?

Tiens, regarde-moi, tiens, tiens! ()

GEORGES. J’ai été à l’enterrement d’un de mes amis.

SON ADÈLE, . Trou la trou, trou la trou… Si tu

avais été à l’enterrement, tu sentirais le vin.—Approche ta tête, s’il

vous plaît.—Et ton mouchoir? Pouah! Monsieur se met du musc à présent,

comme les vieilles femmes.

GEORGES, <à part>. Le parfum préféré d’Herminie! Profanation!

SON ADÈLE. Tu sais bien pourtant que je t’ai défendu de te servir

d’autre chose que du Bully.

GEORGES. C’est vrai; je ne le ferai plus; pardonne-moi, ma petite Adèle.

SON ADÈLE. Non; tu n’es pas gentil; tu me traites comme la première

venue.—Vois, nous sommes au commencement de l’hiver, et tu n’as pas

encore retiré mon manteau de chez la mère Trudaine.

GEORGES. Eh bien, et moi, ai-je retiré ma montre?—Voyons, viens

m’embrasser, mon loulou. (

l’attirer sur ses genoux.>)

SON ADÈLE. Aïe! tu me fais mal… Qu’est-ce qui me blesse donc?...

Tiens, tu as une nouvelle bague!

GEORGES, <à part>. Pincé!

SON ADÈLE. Mais c’est un brillant!

GEORGES. Allons donc! une modeste pierre…

SON ADÈLE. Attends que je l’essaie… Elle me va comme si on m’avait

pris mesure. Merci, Georges!

GEORGES. Pas de bêtises! Rends ça tout de suite.

SON ADÈLE. Eh bien, quoi? Du strass, tu peux bien m’en faire cadeau. Ne

dirait-on pas?

GEORGES. C’est la bague de ma mère!

SON ADÈLE. Connu! Pourquoi ta mère ne la porte-t-elle pas, sa bague?

GEORGES. Elle me l’a confiée pendant vingt-quatre heures pour y faire

graver…

SON ADÈLE. Son chiffre; encore connu!—Je sais un graveur qui ne te

prendra pas cher. Adieu; il faut que je rentre au magasin.

GEORGES. Veux-tu bien me rendre cette bague?

SON ADÈLE. Madame doit être dans tous ses états. Je suis aussi sûre

d’attraper un savon que deux et deux font quatre… Ce sera ta faute.

()

GEORGES. Mon petit chat, sois raisonnable; tu ne veux pas que je me

fâche?

SON ADÈLE. Si; je voudrais voir ça. (

porte.>)

GEORGES, . Adèle… Une fois, deux

fois!... de bonne volonté!

SON ADÈLE. Non! () Tu me

casseras plutôt le doigt… Aïe!... je vais crier… Georges! Eh bien,

je te la reporterai demain… bien sûr!

GEORGES. Bien sûr?

SON ADÈLE. Mais lâche-moi! Oh! le monstre! j’ai le poignet tout bleu.

() C’est égal, ta bague a fait mon caprice!

()

GEORGES, . Adèle!

SON ADÈLE, . Écris ton linge; je l’enverrai

chercher.

GEORGES, . Après tout, tant pis pour la Monbazon! Je

trouverai une excuse.

SCÈNE III

ADÈLE, . Êtes-vous seule, mère Trudaine?

Mme TRUDAINE. Oui, mon petit pruneau; qu’est-ce qu’il y a pour votre

service?

ADÈLE, <ôtant la bague de son doigt>. Combien ça vaut-il, ça?

Mme TRUDAINE. Peste! ma fille, tu ramasses maintenant de ces petits

cailloux-là? Je t’en fais mon compliment. L’amidon va bien, à ce que je

vois.

ADÈLE. Combien? combien?

Mme TRUDAINE. Écoute, ma petite, ne joue pas la finesse avec moi; je

connais ton jeu comme si je te l’avais taillé. Tu sors de chez le

bijoutier, et tu sais son prix.

ADÈLE. Eh bien, après? quel mal y a-t-il à cela?

Mme TRUDAINE. C’est que le prix de maman Trudaine n’est pas tout à fait

celui du bijoutier.

ADÈLE. Mais enfin, qu’est-ce vous en offrez, vous?

Mme TRUDAINE. A cause de toi, mon chéri, j’irai jusqu’à cent francs.

ADÈLE, . Prenez donc garde

d’attraper un effort.

Mme TRUDAINE. Ah! je sais bien, nous préférerions traiter avec le

bijoutier, qui est plus généreux, plus large. Mais le bijoutier est

curieux; il veut tout savoir, les tenants et les aboutissants; il exige

des papiers, et quelquefois il ne paie qu’à domicile. Tandis que maman

Trudaine ne demande rien du tout; elle est glissante, elle…

ADÈLE. Mais, dites donc, cette bague vient de mon Georges!

Mme TRUDAINE. Oh! alors, c’est bien simple! Que ton Georges

t’accompagne chez le bijoutier. ()

ADÈLE, . Ainsi, nous ne faisons pas affaire, mère

Trudaine?

Mme TRUDAINE. Je n’ai pas dit cela, mon bibi.

ADÈLE. Cent francs! Ce n’est pas même le prix du Mont-de-Piété!

Mme TRUDAINE. Voyons, entendons-nous. Tu me dois douze francs pour

l’engagement de ton manteau, n’est-ce pas? Bien. Huit francs pour ta

robe écossaise. Douze et huit font vingt. Plus, quatre-vingts francs

pour la montre de ton homme. Voilà déjà tes cent francs.

ADÈLE. Oui, mais…

Mme TRUDAINE. Laisse-moi finir. Je te rends le manteau, la robe et la

montre. Ensuite… tu vas voir si je suis gentille… je te donnerai

un joli chapeau, qui n’a pas été porté deux fois, et que je dois aller

chercher tout à l’heure avec d’autres choses, chez Élisa Spiralifère,

ma meilleure pratique. De plus, tu pourras choisir deux paires de

bottines parmi celles que j’ai ici. J’espère que je fais bien les

choses!

ADÈLE. Et cinquante francs d’argent.

Mme TRUDAINE. Ah! non.

ADÈLE. Je m’en vais, mère Trudaine.

Mme TRUDAINE. Mais, méchante enfant, tu ne me laisses aucun bénéfice.

ADÈLE. Qu’est-ce que ça me fait?

Mme TRUDAINE. Trente francs, et tais-toi.

ADÈLE. Non.

Mme TRUDAINE. Eh bien, va-t’en; j’aime mieux ça.

ADÈLE. Allons, quarante; voici la bague.

Mme TRUDAINE, . Les diamants ne sont plus à la mode;

c’est d’un goût détestable aujourd’hui.—Je vais te chercher tes

nippes.—Et ton petit enfant, comment va-t-il?

ADÈLE. Toujours en nourrice à Saint-Denis, mère Trudaine; il n’a pas

été bien portant, ces jours-ci.

Mme TRUDAINE. Ce sont les dents.

SCÈNE IV

UN GARÇON, . M. le marquis de Beffaria demande à

présenter ses hommages à ces dames.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph, nous vous avons défendu de laisser entrer

aucun homme ici. Présentez nos excuses à M. le marquis, et dites-lui de

nous ficher la paix.

BLANCHE, CAMILLE, ERNESTINE. C’est cela; pas d’hommes! pas d’hommes!

NANCY. Cha tient trop de plache!

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph! un parfait!

CAMILLE. Joseph! des impériales!

BLANCHE. Joseph! une carafe frappée!

ERNESTINE. Joseph! le café! les liqueurs! la chartreuse!

NANCY, . _Mon arrêt, descends du ciel?.... Venez tous,

c’est une fê…ê…ê…te!_

TOUTES. Non! non! non!

CAMILLE, <à Élisa Spiralifère>. Oh! le joli diamant! Depuis quand

l’as-tu?

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Depuis ce soir.

CAMILLE, . Tu as de la chance, toi.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Je l’ai acheté à ma revendeuse.

CAMILLE. Cher?

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Je ne sais pas; nous sommes en compte.

BLANCHE, <à Ernestine>. Je n’ai jamais compris le javanais.

ERNESTINE. Que tu es bête!

NANCY. Pas à moi, ces dents-là! Regarde donc. (

à sucre.>)

ERNESTINE. Je te parie de casser cette autre assiette au même endroit.

BLANCHE. Je te parie que non!—Mesdames, taisez-vous donc; on ne

s’entend pas casser les assiettes!

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph! (

salon.>) Vous viendrez chez moi demain matin avec l’addition.

LE GARÇON. Très-bien, madame.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. A onze heures.

LE GARÇON. Oui, madame.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous insisterez pour être introduit. Il y aura

peut-être un monsieur chez moi.

LE GARÇON. Madame peut compter sur la façon discrète…

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous êtes un serin. Vous parlerez très-haut, au

contraire. Vous direz que vous me rapportez cette bague, que je vous ai

laissée en nantissement. Prenez-la, avez-vous compris, cette fois?

LE GARÇON. Oui, madame.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ce n’est pas dommage. Allez maintenant, et

envoyez-moi chercher du tabac turc!

LE GARÇON, . Madame…

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Quoi?

LE GARÇON. C’est qu’il y a dans le corridor le jeune M. de Chalossé qui

sollicite la faveur…

ÉLISA SPIRALIFÈRE, . Encore, Joseph!

TOUTES. A bas les hommes!

SCÈNE V

M. DE MONBAZON. Encore, si j’étais certain de votre amour, Élisa!

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Pouvez-vous en douter, Paul, après tous les

sacrifices que j’ai faits pour vous!

UNE FEMME DE CHAMBRE, . Madame…

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Qu’est-ce qu’il y a, Victoire?

LA FEMME DE CHAMBRE. C’est…

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Parle. Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour

M. le comte.

LA FEMME DE CHAMBRE. Eh bien, madame, c’est un garçon de la _Maison

Dorée_.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ah! oui, je sais ce que c’est. Fais-le entrer.

M. DE MONBAZON, . La Maison Dorée?...

ÉLISA SPIRALIFÈRE. N’allez-vous pas être inquiet déjà? C’est pourtant

bien simple. Hier soir, en sortant des Variétés, j’ai invité trois ou

quatre de mes bonnes amies à manger un morceau. Nous avons sucé des

crevettes et bu deux doigts de tisane. Une orgie! J’avais oublié mon

porte-monnaie; j’ai laissé la première chose venue, c’est sans doute

cela que ce garçon me rapporte.

M. DE MONBAZON. Toujours évaporée! ()

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ah! c’est vous, mon ami. ()

Paul, donnez donc dix louis, je vous prie.

M. DE MONBAZON, . Dix louis de crevettes!

diable!

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Dix ou onze, je ne sais pas. Avez-vous votre papier,

garçon, votre note… comment appelez-vous cela?

LE GARÇON. Voici, madame, avec la bague.

M. DE MONBAZON, . Voyons cette bague. Elle

est gentille, oui, elle est gentille.

ÉLISA SPIRALIFÈRE. La voulez-vous?

M. DE MONBAZON. Qu’est-ce que vous voulez à la place?

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous le savez bien, gros vilain… le cachemire…

Hein?

M. DE MONBAZON. Oh! Oh!

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous n’en mourrez pas, chéri.

M. DE MONBAZON, . Encore, si

j’étais certain de votre amour, Élisa!

ÉLISA SPIRALIFÈRE. Pouvez-vous en douter, Paul, après tous les

sacrifices que j’ai faits pour vous!

SCÈNE VI ET DERNIÈRE.

M. DE MONBAZON. Bonjour, chère amie. Vous allez bien? Allons, tant

mieux. A propos… vous me reprochez toutes mes préoccupations, mon

manque de galanterie. Je veux vous prouver aujourd’hui que j’ai été

sensible à vos reproches. Permettez-moi de vous offrir ce bijou.

Mme DE MONBAZON, . Ma bague!!!

LES INVITEURS

PERSONNAGES:

CAZENAVE, de Toulouse[1]. ROUCOUMILLE, id. DIOMÈDE, id. MOI, de Paris, personnage de convention. [1] Il me fallait une ville de province pour les besoins de cette esquisse. Je n’ai pas choisi Toulouse, de préférence à une autre, avec l’intention de ridiculiser spécialement ses habitants; je l’ai prise précisément parce que je ne la connais pas, que je n’y suis jamais allé, espérant échapper de la sorte à des suppositions de satire trop directe. (Note de l’auteur.)

PREMIÈRE PARTIE.

CAZENAVE. Comment! vous ne connaissez pas Toulouse?

MOI. Non, monsieur, à mon grand regret.

CAZENAVE. Est-ce possible!—Dis donc, Roucoumille; monsieur n’a jamais

vu Toulouse.

ROUCOUMILLE. Oh!!!

CAZENAVE. Il faut absolument que vous nous fassiez l’honneur de venir y

passer quelque temps.

ROUCOUMILLE. Vous ne pouvez pas vous en dispenser.

DIOMÈDE. Vous n’avez pas le droit de vivre sans connaître

Toulouse.—Garçon! un autre bol de punch!

CAZENAVE. Nous serons heureux de vous y offrir une hospitalité qui ne

soit pas trop indigne de vous.

MOI. Merci, messieurs, merci…

CAZENAVE. Nous ne sommes que de petites gens auprès de vous autres

Parisiens, mais enfin, quand nous voulons nous mêler de faire les

choses… N’est-ce pas, Roucoumille?

ROUCOUMILLE. Fiez-vous à Cazenave: il sait traiter son monde.

MOI. Je suis aussi touché qu’embarrassé de ces témoignages de

cordialité.

DIOMÈDE. Eh bien, vous seriez bien bon d’y mettre des façons; on voit

bien que vous ne nous connaissez pas.—A votre santé!

MOI. A la vôtre, monsieur. ()

CAZENAVE. Voyons, quand venez-vous à Toulouse?

ROUCOUMILLE. Oui, quand partez-vous? dites-nous ça.

MOI. Mais… je ne sais pas… aussitôt que je le pourrai.

ROUCOUMILLE. Pourquoi pas tout de suite?

CAZENAVE. C’est justement la saison des bécassines.

MOI. Cela m’est impossible en ce moment.

DIOMÈDE. Allons, faites un sacrifice. Que diable! vous n’êtes pas

tellement retenu à Paris!

MOI. Mais si, je vous assure. Tout ce que je peux vous promettre, pour

répondre à vos charmantes instances…

CAZENAVE. Ah!

DIOMÈDE. Écoutons!

MOI. C’est d’aller à Toulouse le printemps prochain.

ROUCOUMILLE, . Dans six mois!

CAZENAVE. Au moins, est-ce une affaire bien entendue?

DIOMÈDE, . Bien convenue?

MOI. Oh! j’y engage ma parole.

ROUCOUMILLE. A la bonne heure! Vous verrez une ville comme vous n’en

avez jamais vue.

DIOMÈDE. Ce n’est pas Paris… c’est autre chose.

CAZENAVE. Je me charge de vous montrer toutes nos curiosités; et nous

n’en manquons pas!

DIOMÈDE. Moi, les monuments ne sont pas mon fort, mais je vous ferai

manger d’un poisson unique au monde, et boire d’un certain vin… Dis

donc, Roucoumille, le vin de l’avocat!

ROUCOUMILLE. Ah! oui! le vin de l’avocat!

CAZENAVE. Oh! le vin de l’avocat!

DIOMÈDE. Il faudra le mener aussi chez le père Morel, un restaurant de

Clémence Isaure. C’est là qu’on fait de bons repas.

CAZENAVE. Nous lui ferons faire la connaissance de Constantin.

ROUCOUMILLE. C’est une idée!

CAZENAVE. Vous verrez un bon garçon, sans pose, tout franc, tout

rond… pas bête cependant.

DIOMÈDE. Qui, bête? Constantin! Je crois bien qu’il n’est pas bête!

ROUCOUMILLE. Un peu braque, par exemple. Il arrivera chez vous sans

chapeau, ou avec un soulier d’une façon et l’autre de l’autre.

DIOMÈDE. Je vous présenterai à notre cercle. Le président sera heureux

de vous accueillir.

MOI. En vérité, messieurs, vous me comblez.

ROUCOUMILLE. Êtes-vous amateur d’opéra?

MOI. Jusqu’au délire!

ROUCOUMILLE. Nous avons une troupe comme il n’y en a pas deux. Le ténor

est un peu faible; mais la basse… c’est ça.

DIOMÈDE. Nous n’aimons que les basses, à Toulouse.

CAZENAVE. Vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer, je vous en réponds.

MOI. J’en suis convaincu.

DIOMÈDE. Et les femmes, donc! Vous nous en direz des nouvelles. Quels

yeux! quels cheveux! Et comme c’est établi les femmes, Cazenave?

CAZENAVE. Oui, Clara, la maîtresse à Peyrolle.

ROUCOUMILLE. Et Clotilde, celle au commandant!

DIOMÈDE. Laisse donc! ta Clotilde a quatre dents fausses.

CAZENAVE. Pour une belle femme, parlez-moi de Mariette, qui tient un

magasin de modes! Je veux que nous organisions une partie avec elle…

MOI. Messieurs, messieurs, je suis marié!

CAZENAVE. Bah! bah! une fois à Toulouse vous nous appartenez. Nous

sommes une petite bande de lurons; nous avons un commissaire de police

dans notre manche…—Mais vous ne pourrez rien voir en huit jours. Il

faut nous rester un mois.

ROUCOUMILLE. Deux mois!

DIOMÈDE. Tout l’été!

MOI. Je le voudrais de tout mon cœur, mais…

CAZENAVE. Mais quoi? Est-ce que vous ne vous reposez point quelquefois?

Est-ce que vous ne prenez jamais de vacances?

MOI. Si fait; je tâcherai…

CAZENAVE. Ah ça! pas de bêtise! Vous savez que vous descendez chez moi,

et que vous y demeurerez tout le temps de votre séjour.

MOI. Oh! pour cela, je ne peux accepter.

CAZENAVE. Ce serait me faire un véritable affront, à moi et à mes amis,

que d’aller à l’hôtel.

ROUCOUMILLE. Certainement.

DIOMÈDE. D’abord, il n’y en a pas un de passable à Toulouse.

CAZENAVE. Je vous installerai dans une jolie petite chambre, au

deuxième étage. Il y a une très-belle vue. Vous serez là entièrement

chez vous; vous pourrez sortir et rentrer quand vous voudrez; personne

ne vous dérangera.

MOI, <ébranlé>. Mais c’est moi qui vous dérangerai.

CAZENAVE. Cessez. Je vous attends du premier au quinze mai.

MOI. Eh bien, vous l’emportez, mon cher monsieur, mon cher…

CAZENAVE. Appelez-moi Cazenave tout court, vous me ferez plaisir.

MOI. Oui, mon cher Cazenave, je cède à tant d’urbanité; j’irai à

Toulouse, et je descendrai chez vous.—Messieurs, soyez témoins de

l’engagement solennel que j’en prends; j’ai éprouvé trop de plaisir

dans votre compagnie pour ne pas désirer de me retrouver avec vous le

plus tôt possible.—A votre santé encore, messieurs, et au revoir à

Toulouse!

TOUS LES QUATRE,

d’acte>. A Toulouse!

DEUXIÈME PARTIE

MOI, .

M. Cazenave, s’il vous plaît?

LE PASSANT. Quel Cazenave? Il y a cent cinquante Cazenave à Toulouse.

MOI. Diable! (

bravement à la recherche de son Cazenave; vers la fin de la journée il

en a FAIT soixante-quinze. Il s’adresse, pour le soixante-seizième, à

une femme du peuple.>) M. Cazenave, s’il vous plaît!

LA FEMME. C’est bien facile; vous voyez ce puits qui fait le coin de la

petite place, à côté du marchand de balais? Eh bien, c’est la seconde

rue en tournant sur votre droite, après la boutique des demoiselles

Fabrègue, dans la maison du menuisier, l’étage au-dessus de M.

Subleyras le fils.

MOI. C’est limpide. (

étages, et sonne à une porte percée d’un guichet.>)

UNE DOMESTIQUE, . Que voulez-vous, vous?

MOI. Voir Cazenave et m’asseoir!

LA DOMESTIQUE. Comment vous nomme-t-on?

MOI. J’aurais préféré lui faire une surprise… (

la domestique referme le guichet, et le laisse sur le palier.>)

MOI. Précieuse rusticité des mœurs de la province!

Continuer : partie 3 sur 3