Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 22 parties.

Cet arrêt de mon vieillard quinteux est loin d’être sans appel; mais que de poëtes semblent prendre à tâche de le justifier!

=E. DE LA BÉDOLLIÈRE.=

[Cul-de-lampe]

[Illustration: LE CONDUCTEUR DE DILIGENCE]

[Tête de page]

LE CONDUCTEUR DE DILIGENCE.

CONDAMNÉS à la rude épreuve de donner chaque jour du nouveau, encore du nouveau, n’en fût-il plus au monde, la presse et le théâtre vont demandant des sujets à toutes les classes de la société. Boudoir et mansarde, palais et guinguette, il n’est aucun lieu, si haut placé qu’il soit, si intime qu’il puisse être, où leur pied hardi ne se pose, aucune variété de l’espèce humaine qu’ils n’analysent dans ses moindres détails: une seule jusqu’ici semble avoir échappé à leur œil scrutateur. Est-ce dédain, est-ce oubli? je n’ose me prononcer entre cette alternative, et cependant le fait est vrai, le malheureux inédit existe, il est là près de moi, réduit à réclamer par ma voix sa place au soleil de la publicité… PAUVRE CONDUCTEUR!!!

C’est à toi cependant qu’auteurs et vaudevillistes doivent la primeur des productions étrangères, source inconnue de bien des œuvres! à toi le doux cigare

Dont la blanche fumée Fait naître la pensée.

Par toi, dans leurs réunions bachiques, Strasbourg et Toulouse, Ostende et Périgueux viennent à l’envi se placer sur leurs tables! par toi, l’hiver voit renaître les richesses de l’été! par toi, le printemps devient automne! Et lorsque le festin s’avance, lorsqu’impatiente de bondir, la parole frémit aux lèvres des convives, qui donne l’essor à cette noble aventurière? qui couronne la bacchante de ses grappes les plus vermeilles? n’est-ce pas toi, avec la précieuse liqueur que tu apportas des coteaux de la Champagne? Sans toi, plus de Caveau, plus de Rocher; sans toi, plus d’esprit, plus d’amours!

Et cet ami qu’ils attendent, cette femme qu’ils brûlent de presser sur leur cœur, qui donc les leur rendra? Aux mains de qui, pendant des jours, des nuits entières, la vie de ce qu’ils ont de plus cher est-elle aveuglément confiée? aux tiennes, aux tiennes seules, conducteur, et ils te méconnaissent, ils te préfèrent le postillon, ce ministre aveugle de tes volontés! Ils le promènent en triomphe sur la scène, ils lui réservent les parfums les plus suaves, les roulades les plus flexibles. Ils ne refusent aucun laurier à sa gloire, et font chanter ses louanges aux harmonieux accords de l’orgue de Barbarie. Ils ont tout dit sur lui, tout… excepté ce qui est.

Là commence ta vengeance!... Ton fidèle portrait va faire justice de leurs dédains.

Le conducteur est au civil ce que le hussard est au militaire: même conscience de sa supériorité, même esprit de corps et d’insubordination, même coquetterie dans la tenue; il n’est pas un jeune gars dont le village soit traversé par une route royale plus ou moins bien entretenue, pas une fille de ferme ou d’auberge au cœur plus ou moins susceptible d’impression, qui puissent résister au pouvoir d’attraction dont le conducteur, comme le hussard, semble avoir été doué par la nature. Où chercher la cause de cette vertu puissante?

Réside-t-elle dans cette veste dont la coupe élégante et dégagée laisse chez tous les deux deviner les formes du modèle, dans ces riches brandebourgs dont les fils artistement tressés en spirales semblent autant de liens indissolubles, dans ce charivari enfin dont un cuir élégamment ciré protége les parties inférieures?

Tous deux, il est vrai, sont soumis à une discipline sévère, à une subordination passive à l’égard des chefs, depuis le colonel jusqu’au brigadier, depuis l’administrateur jusqu’au contrôleur de bureau.

Au hussard, l’entretien pénible du fourniment; au conducteur, le soin de sa ferrière6; au premier, l’inflexible théorie; au second, l’inexorable règlement; au troupier, les corvées, la consigne et la salle de police; au bourgeois, la mise à pied, la responsabilité la plus étendue et les amendes qui, partant du chiffre 5, attribué aux dernières peccadilles, suivent arithmétiquement la progression du délit et s’élèvent, sans grand effort, jusqu’à 500 francs, punition ordinaire de la fraude avec récidive.

[6] On appelle ainsi la réunion des divers outils, tels que cric, hache, ciseau, etc, dont le conducteur doit toujours être muni, afin de parer en route aux accidents les plus ordinaires.

Ce sont là de rudes épines, mais on ne les connaît qu’à la pratique, et les fleurs du métier jettent à l’extérieur un si vif éclat!

Est-il rien de plus séduisant en effet que la moustache retroussée, le riche dolman, le colback bleu de ciel du hussard; rien de plus entraînant que la casquette à la forme inclinée et gracieuse, que le collet brodé, où l’or, l’argent et la soie se disputent coquettement le soin de rendre le conducteur plus beau, la gloire de le faire plus brillant? puis la sacoche de ce dernier renferme de nombreux écus dont quelques-uns demeurent à chaque voyage, sa propriété. Décidément l’avantage lui reste sur son concurrent…

Pour le conducteur, le langage des emblèmes n’a point vieilli; nouveau chevalier toujours errant, sa dame est l’administration qu’il sert; on la reconnaît à la couleur et à l’écusson qu’elle lui permet de porter.

Voyez celui-ci: le cornet d’or du paladin Roland brille à son cou, sa belle est la Royale, et ce talisman, source de tant de merveilles, explique les prodiges de richesse dont elle se glorifie encore sous nos yeux.

Celui-là se pare du caducée d’argent: la Générale est sa maîtresse; en se plaçant sous l’aile de Mercure, elle invoque tout à la fois le dieu des messagers et celui des commerçants, symbole ingénieux du secours réciproque que doivent se porter ces deux industries.

Ce troisième enfin obéit aux lois de la Française; nouvellement descendu dans la lice, il étale avec orgueil l’or et l’argent de sa double branche de chêne. Puisse-t-elle être pour lui le rameau d’or!

«L’union fait la force:» telle est sa devise. Que Dieu et sa dame lui soient en aide!

Combien d’emblèmes encore faut-il renoncer à décrire! ici la corne d’abondance, là le rameau d’olivier, plus loin le chiffre entrelacé; partout de l’éclat, de la dorure partout.

Arrière, arrière, vous autres tous qui usurpez ce nom, conducteurs de coucous, de wagons, d’omnibus…, arrière! Parcourir, à l’aide d’une mauvaise carriole, un chemin de quelques heures à peine; regarder sans fatigue la vapeur dérouler ses mille anneaux de fumée; compter, le jour entier, les pavés boueux de notre Lutèce; Est-ce là les fonctions d’un véritable conducteur? Comme lui une fois assis sur votre siége, avez-vous à votre tour des voyageurs à commander, des relayeurs à menacer, des postillons à punir! Grand roi sur votre voiture, pouvez-vous comme lui vous exclamer: L’administration, c’est moi!....

Celui que vous parodiez se repose-t-il chaque soir dans un lit bien chaud? trouve-t-il, à l’heure dite, son repas qui l’attend? n’a-t-il à redouter comme vous ni le soleil brûlant des Landes, ni les glaces du Jura? Non sans doute; privations de tout genre, dangers de toute espèce, accidents de toute nature, voilà sa vie, sa vie de toutes les heures, de tous les instants.

Place, place au vrai conducteur!

Il existe dans cette nombreuse famille vouée au culte des grandes routes, différents genres bien tranchés, tous également faciles à reconnaître. Nous citerons les principaux; ce sont: la Jambe de laine, le Fashion, la Bamboche, le Potin, le Flambant, et enfin le Pur sang.

La Jambe de laine se reconnaît à son air gauche, à sa marche pesante, à sa tenue sans goût, rehaussée, en dépit de l’uniforme, d’un col de chemise d’une hauteur démesurée. Son accent est auvergnat ou flamand; à ses oreilles se balancent agréablement deux grandes boucles d’or; incapable, au moral comme au physique, de surveiller toutes les parties de son chargement, chaque voyage est pour lui le sujet d’une perte nouvelle. En route, le moindre accident apporte un retard considérable à sa marche; sans autorité sur les postillons qui rient de sa maladresse à escalader l’impériale, sans influence sur l’aubergiste qui, lorsque son jour est venu, fort de son impéritie à manier la plume et la parole, réchauffe à loisir et sans crainte de rapport, le dîner de la veille; chevaux, repas, rien n’est prêt, rien n’obéit à sa voix.

La jambe de laine peut à elle seule désorganiser le service le mieux monté, et, cependant, c’est un homme honnête, doux, économe, incapable de s’approprier un centime mal acquis. Aussi se plaint-il pour la première fois, lorsqu’enfin, dans son propre intérêt, on le force à se retirer, et n’est-ce le plus souvent qu’après avoir absorbé les 4

ou 5,000 fr. de cautionnement déposés par lui suivant l’usage, qu’il consent à retourner aux mottes et au charbon dont il n’aurait jamais dû se séparer.

Le Fashion est le Dandy, le Lion de la partie.

Jeune homme bien élevé, il s’est assis autrefois dans l’étude de l’avoué ou dans le comptoir du marchand de nouveautés. Quelques fredaines, le désir de voir le pays l’ont amené à changer d’état; mais il ne peut entièrement perdre ses premières habitudes. Son linge est toujours blanc, son uniforme du drap le plus fin, ses ongles soigneusement conservés. Le cambouis, l’huile de pied de bœuf sont pour lui des objets d’aversion. Sa parole est légèrement affectée; il aime à étaler son savoir aux yeux des voyageurs fatigués de sa familiarité; sa suffisance le fait haïr des directeurs de route et punir de ses chefs.

«_Il fait le monsieur._» Une fois prononcé par les camarades, ce mot fatal vole rapidement sur la ligne que le fashion doit parcourir; il le précède au relais, à l’auberge, dans les bureaux, partout… et, soit envie, soit esprit de vengeance de la part de ceux qu’il y rencontre, le service n’est jamais plus mal fait qu’en sa présence. Car avant tout, dans notre métier de Messagiste, il faut prêcher d’exemple.

On a remarqué qu’aucun fashion n’avait encore pu blanchir sous la veste du conducteur. Six mois, un an au plus, suffisent pour le guérir de ses caprices voyageurs.

La jambe de laine et le fashion sont les deux plaies de toute entreprise de diligences.

Également riches en défauts et en qualités, la Bamboche et le Potin

forment deux variétés du genre, d’une nature tout à fait opposée.

L’un est la gaieté personnifiée; l’autre, la tristesse incarnée. Que Démocrite et Héraclite reviennent en ce monde pour endosser la veste à brandebourgs, et le premier sera bamboche, le second potin.

La bamboche rit de tout, plaisante sans cesse. Actif et intelligent, il obtient par ses lazzis ce que le potin doit à son ton hargneux, à son air renfrogné. Idole des postillons qui l’on surnommé le bon enfant, il les grise à force de leur payer à boire et manque de verser, en blaguant sans relâche avec eux.

Son opposé ne dit mot et n’échappe que par miracle au même accident, le postillon, ayant, au risque de se casser le cou à lui-même, tourné court dans une descente, pour se venger d’un pourboire retenu à la course précédente.

L’un et l’autre manient bien la courroie et les guides; le métier leur est familier; le détail d’une voiture, parfaitement connu. Ils seraient sans reproche, si toujours disposé à se plaindre de tout et de tous, le potin ne soufflait parfois la cabale et si la bamboche ne le secondait par cela seul qu’il se promet de trouver du plaisir dans les troubles intérieurs qui en seront la suite; et puis, l’un est maussade avec les voyageurs; l’autre, trop jovial. C’est le potin qui, pour ne pas perdre la place qu’il s’est ménagée sur le pavillon, afin de dormir plus à l’aise, refuse, malgré les plus vives prières, de charger la boîte où repose le chapeau destiné à orner le front d’une jolie voyageuse; c’est la bamboche qui, bravant le règlement, s’assied avec hardiesse dans le coupé, sollicite et obtient parfois de la belle qui l’occupe seule, des arrhes que cette fois il négligera de porter sur feuille.

Tous deux sont également bien avec les employés du fisc et les agents de l’ordre public; celui-ci excite leur hilarité, et chacun sait que faire rire un gendarme, c’est le désarmer; celui-là, grâce à ses formes âpres, grâce à son extérieur de grognard, n’est pas même soupçonné; aussi avec eux rien de plus rare que les procès-verbaux, ou les amendes. L’état deviendrait pauvre, je vous assure, si le potin et la bamboche trônaient exclusivement sur le siége des voitures publiques.

Mais heureusement pour lui, le Flambant existe. Cette espèce, toujours en guerre avec les droits réunis dont, par instinct, elle réussit souvent à tromper les agents, est l’objet d’une surveillance particulière de leur part. Semblables à l’épervier qui mire l’hirondelle en planant sur sa tête, ils s’attachent à ses pas. ils épient ses moindres mouvements, mesurent sa marche des yeux et quand ils peuvent la saisir, comme ils l’étreignent avec joie, comme ils lui vendent cher sa liberté, cette liberté dont elle est si jalouse!

Le flambant se reconnaît à cent signes divers; sa tenue plus riche, plus soignée, dépasse toujours l’ordonnance; de quelque sévérité qu’on use à son égard, on le rendrait plutôt muet que de l’empêcher de porter un galon plus large, une tresse plus fournie; tantôt il pare sa casquette d’un gland d’officier; tantôt, au jour du départ il se ceint le corps d’une large écharpe rouge. La chaîne en cheveux, la montre d’or, le jabot complètent sa toilette fanfaronne. Son front est empreint d’une mâle hardiesse, à laquelle se mêle une teinte prononcée d’insolence; une large mouche décore son menton; les mains dans les poches, les jambes écartées, il aime à se poser; quoique soumis à une certaine oscillation volontaire, sa démarche est aisée, gracieuse même; aussi pas une Charlotte de taverne, pas une Paméla d’hôtel ne peut lui résister. Il serait plus facile de nombrer les innombrables petits verres dont chaque jour il abreuve son gosier, que de compter les succès qui l’attendent sur sa route.

Le flambant s’estime égal à tous, et bien supérieur aux simples employés pour lesquels il ne consent qu’à grand renfort d’amendes à porter le bout des doigts à l’extrême bord de sa coiffure. Généreux du reste, sa bourse s’ouvre d’elle-même à la première pensée d’une action charitable; ses camarades le trouvent toujours prêt à l’occasion; néanmoins, ils ne l’aiment pas; jaloux de ses promptes arrivées, de sa témérité, de son talent à sonneries fanfares, que sais-je? ils lui prodiguent en arrière les noms d’_avale-tout_, de gâte-métier, et cependant ils s’efforcent à l’imiter et y réussissent merveilleusement… quant aux défauts.

Malheur à qui oserait médire devant lui de l’administration qu’il représente! La concurrence est son rêve, sa félicité, son dieu. Rude jouteur, il met hors de combat les champions et les chevaux qui luttent avec lui, et ne craint pas, pour brûler un rival, de descendre la côte au triple galop, imprudence extrême que couronne le plus souvent, il faut le dire, un extrême bonheur.

C’est lui qui dans sa verve distribue les noms de guerre; c’est lui qui enrichit le dictionnaire messagiste de quelque mot nouveau; dans sa bouche, la voiture devient une bagnole ou une ferrayeuse, l’inspecteur de route un christ, le renvoi de l’administration, un balancement, etc., etc.

Rempli d’effroi pour le mariage, les médisants prétendent qu’il ne craint pas la bigamie. Quoi qu’il en soit, il respecte les convenances, et la femme de Lyon ne connaît jamais celle de Paris.

Son jeu favori est le billard où il excelle; le piquet et les dominos reçoivent parfois ses hommages.

J’aurais un faible pour le Fringant, si la fraude et quelque peu de contrebande ne venaient de temps à autre ternir sa gloire; mais son imagination ne peut demeurer inactive; il faut un but à ses inventions toujours neuves, souvent ingénieuses, et, par malheur, c’est le commerce qu’il choisit pour objet de leur application: non pas ce négoce honnête qui, soumis aux lois, paie bourgeoisement tout ce qu’on lui demande, mais cette industrie coupable qui ne connaît ni frontières, ni règlements, ni tarifs. Étrange anomalie des sentiments qui fermentent dans le cœur humain! Ce même homme que l’idée du moindre larcin ferait rougir, vole sans honte les revenus publics, et sa probité, à l’épreuve en tout autre cas, ne sent aucun remords des recettes fraudées à ses patrons. Cette action l’ennoblit à ses yeux, et rien ne lui semble plus digne de pitié qu’un confrère qui ne sait pas travailler.

Préférable aux autres genres, le fringant à son tour ne peut entrer en parallèle avec le conducteur Pur sang; celui-là est vraiment le modèle des conducteurs. Pourquoi faut-il que l’espèce en soit si rare!

Le conducteur pur sang n’est plus de la première jeunesse; vert encore, ses cheveux rares et grisonnants annoncent de longs et honorables services; son embonpoint prononcé, partage ordinaire des hommes de cheval et de voiture, loin de nuire à son extérieur, lui donne un certain aplomb qui lui sied à ravir. Joignez à cela l’accent allemand, la pipe d’écume ou de buis, complément indispensable de la tenue, d’ailleurs strictement conforme à l’ordonnance, et vous reconnaîtrez dans cet ensemble le chique du métier auquel, parmi tant d’aspirants, si peu d’élus peuvent atteindre.

Trois objets se partagent presque également le cœur du vrai conducteur: sa voiture, sa femme et son chien.

Il m’en coûte de mettre l’_épouse_ en seconde ligne, mais avant tout un historien doit être vrai, et si un doute peut être admis dans l’ordre de ses affections, je suis forcé d’avouer que ce n’est réellement qu’entre les deux dernières.

Le chien est si fidèle! Compagnon inséparable de son maître, il lui fait oublier les ennuis de la route, veille à la sûreté de son coffre, quand il descend; s’assied éveillé près de lui lorsqu’il dort, le flatte à son réveil.

D’un autre côté, bonne ménagère et nourrie dans les vieilles traditions, la femme, pendant l’absence du mari, fait prospérer le commerce de comestibles qu’il alimente à son retour; restée en dehors du tourbillon de luxe qui entraîne aujourd’hui toutes les classes de la société, elle a conservé son allure plébéienne, et ne cherche à s’élever que par ses enfants, en leur donnant une éducation plus soignée que celle de leur père.

Néanmoins parvenus à l’âge voulu, ceux-ci s’élancent, pour la plupart, sur l’impériale, habitués qu’ils sont dès leur premier âge à la regarder comme leur patrie, et continuent noblement la carrière ouverte devant eux. C’est ainsi que de nos jours le pur sang se perpétue: puisse-t-il ne rien perdre de sa verdeur en coulant dans des veines plus jeunes, de son éclat, en vivifiant des tiges cultivées à plus grands frais!

Rien n’égale l’amour du conducteur pour sa voiture: c’est la tendresse d’une mère pour son nouveau-né, la première passion d’un cœur de seize ans; il la contemple avec délices, et, dans le voyage, le moindre choc vient-il à l’atteindre, comme son œil inquiet cherche à sonder la plaie, comme sa main habile trouve dans sa ferrière le remède propre à guérir la blessure!

Chéri de tous, une nombreuse clientèle attend son tour pour partir; ce jour venu, il reconnaît lui-même à l’avance chacun des articles qui lui sont confiés, indique aux chargeurs les colis dont se composera le talon[7], visite les agrès[8], la bâche, et, son inspection terminée, lorsque les chevaux hennissent, impatients de franchir la barrière, lorsque l’heure du départ commence à vibrer, regardez-le donner le signal, et, le portefeuille dans les dents, s’élançant d’un seul bond au sommet de son siége, ne quitter la courroie que pour entonner la fanfare d’adieu.

[7] Le talon est la partie du chargement placée à l’extrémité du pavillon. Sa hauteur combinée avec celle de la voiture ne doit pas, suivant les règlements de police, dépasser 3 mètres à partir du sol. [8] Le sabot, la mécanique, etc.

La voiture roule; dès lors ce n’est plus un simple mortel, c’est un demi-dieu sur son char de triomphe; à lui les vertes campagnes, les coteaux dorés, les riants vallons qu’il va parcourir; à lui les meilleurs postillons, les chevaux les plus frais, les mets les plus succulents!

Le pauvre villageois, auquel un jour il épargna la fatigue de quelques lieues, en le recevant gratis dans sa voiture, s’incline à son approche; la jeune fille lui sourit, car c’est avec lui que son prétendu partit l’an dernier pour la grande ville, c’est lui qui doit bientôt, elle l’espère du moins, le ramener toujours tendre, toujours fidèle… L’enfant lui-même l’accompagne de ses cris joyeux, sûr de recevoir quelque douceur, prix accoutumé de son innocente flatterie.

Tel est le père François; le récit d’un fait vrai achèvera de le peindre.

C’était un soir de l’été dernier, le soleil avait projeté ses derniers rayons de feu et un ciel pur annonçait une de ces belles nuits si désirables, à cette époque de l’année, pour le repos du voyageur.

Soudain l’air fraîchit; un point gris paraît à l’horizon, grandit, s’approche… A de larges gouttes succèdent des torrents de pluie sous lesquels la route disparaît, labourée en tous sens. La faible lumière de la lanterne s’est éteinte aux premiers souffles de l’ouragan; l’obscurité serait complète, si de fréquents éclairs ne permettaient encore de se conduire.

Le père François calme l’effroi des voyageurs, soutient l’énergie du postillon dont il suit tous les mouvements. Seul, il semble lutter contre les éléments réunis.

Mais bientôt la tempête redouble de fureur; effrayés des éclats répétés du tonnerre, excités par les cris de terreur qui partent de la voiture, les chevaux n’obéissent plus à la main mal assurée qui les guide. Ils se jettent dans le débord… Une seconde encore, et la diligence va disparaître entraînée dans le ravin… Déjà elle balance incertaine au bord de l’abîme… La stupeur a rendu les bouches muettes, silence solennel qu’interrompt aussitôt une chute pesante, répétée par la montagne avec fracas…

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Les voyageurs sont sauvés… grâce au sang-froid et à l’intrépidité du père François, dont l’œil exercé avait à l’avance mesuré le danger.

Sauter à terre au moment le plus périlleux, couper les traits d’une main ferme et adroite avait été pour lui l’affaire d’un instant, et les chevaux seuls roulaient dans le précipice…...

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L’orage une fois calmé, les voyageurs gagnent à pied le bourg voisin et y réclament les secours nécessaires.

Quant au père François, une seule pensée le préoccupe, son regard inquiet interroge toutes les parties de sa voiture, et lorsque cette visite lui a appris qu’elle n’a rien souffert, lorsqu’un nouveau relais l’a mis à même de continuer sa route, il rejoint sa petite caravane.

On l’entoure, on le félicite; alors seulement on s’aperçoit qu’un mouchoir plein de sang soutient son bras…. Il a été blessé. Les éloges redoublent, on lui offre des soins pour le présent, de l’argent pour l’avenir.

Insensible à tout, sauf aux attraits d’un verre de cognac: C’est le métier, dit-il, j’ai vu mieux que ça.—En voiture, messieurs.

Puis s’adressant au postillon et levant le coude à la hauteur du menton, de manière à lui faire comprendre la récompense qui l’attend: «_Toi, Propre à rien, rattrape le temps perdu… sauvons-nous!_»

Le père François n’est pas le seul qui eût agi ainsi.

Des circonstances analogues ne se présentent que trop souvent dans la vie aventureuse du conducteur, et son dévouement est d’autant plus grand qu’il est moins connu, son courage d’autant plus vrai qu’il ne lui procure aucune gloire.

Honneur donc, trois fois honneur au conducteur pur sang, AU VRAI CONDUCTEUR!

=J. HILPERT.=

[Illustration: LE NOTAIRE]

[Tête de page]

LE NOTAIRE.

VOUS voyez un homme gros et court, bien portant, vêtu de noir, sûr de lui, presque toujours empesé, doctoral, important surtout! Son masque bouffi d’une niaiserie papelarde, qui d’abord jouée a fini par rentrer sous l’épiderme, offre l’immobilité du diplomate, mais sans la finesse, et vous allez savoir pourquoi. Vous admirez surtout un certain crâne couleur beurre frais qui accuse de longs travaux, de l’ennui, des débats intérieurs, les orages de la jeunesse et l’absence de toute passion. Vous dites: Ce monsieur ressemble extraordinairement à un notaire. Le notaire long et sec est une exception. Physiologiquement parlant, le notariat est absolument contraire à certains tempéraments.

Ce n’est pas sans raison que Sterne, ce grand et fin observateur, a dit: le petit notaire! Un caractère irritable et nerveux, qui peut encore être celui de l’avoué, serait funeste à un notaire: il faut trop de patience, tout homme n’est pas apte à se rendre insignifiant, à subir les interminables confidences des clients, qui tous s’imaginent que leur affaire est la seule affaire; ceux de l’avoué sont des gens passionnés, ils tentent une lutte, ils se préparent à une défense. L’avoué, c’est le parrain judiciaire; mais le notaire est le souffre-douleur des mille combinaisons de l’intérêt, étalé sous toutes les formes sociales. Oh! ce que souffrent les notaires ne peut s’expliquer que par ce que souffrent les femmes et le papier blanc, les deux choses les moins réfractaires en apparence: le notaire résiste énormément, mais il y perd ses angles. En étudiant cette figure effacée, vous entendez des phrases mécaniques de toute longueur, et, disons-le, plusieurs lieux communs! L’artiste recule épouvanté. Chacun se dit affirmativement: Ce monsieur est notaire. Il est perdu, celui qui donne lieu à ces étranges soupçons, car le notaire a créé l’air notaire, expression devenue proverbiale. Eh bien! cet homme est une victime. Cet homme épais et lourd fut espiègle et léger, il a pu avoir beaucoup d’esprit, il a peut-être aimé. Arcane incompris, vrai martyr, mais volontairement martyr! être mystérieux, aussi digne de pitié quand tu aimes ton état que quand tu le hais, je t’expliquerai, je te le dois! Bon homme et malicieux, tu es un Sphinx et un Œdipe tout à la fois; tu as la phraséologie obscure de l’un et la pénétration de l’autre. Tu es incompréhensible pour beaucoup, mais tu n’es pas indéfinissable. Te définir, ce sera peut-être trahir bien des secrets que, selon Bridoison, l’on ne se dit qu’à soi-même.

Le notaire offre l’étrange phénomène des trois incarnations de l’insecte, mais au rebours: il a commencé par être un brillant papillon, il finit par être une larve enveloppée de son suaire et qui, par malheur, a de la mémoire. Cette horrible transformation d’un clerc joyeux, gabeur, rusé, fin, spirituel, goguenard, en notaire, la société l’accomplit lentement; mais, bon gré, mal gré, elle fait le notaire ce qu’il est. Oui, le type effacé de leur physionomie est celui de la masse: les notaires ne représentent-ils pas votre terme moyen, honorables médiocrités que 1830 a intronisées? Ce qu’ils entendent, ce qu’ils voient, ce qu’ils sont forcés de penser, d’accepter, outre leurs honoraires; les comédies, les tragédies qui se jouent pour eux seuls devraient les rendre spirituels, moqueurs, défiants; mais à eux seuls il est interdit de rire, de se moquer et d’être spirituels: l’esprit chez un notaire effaroucherait le client. Muet quand il parle, effrayant quand il ne dit rien, le notaire est contraint d’enfermer ses pensées et son esprit, comme on cache une maladie secrète. Un notaire ostensiblement fin, perspicace, capricieux, un notaire qui ne serait pas rangé comme une vieille fille, épilogueur comme un vieux sous-chef, perdrait sa clientèle. Le client domine sa vie. Le notaire est constamment couvert d’un masque, il le quitte à peine au sein de ses joies domestiques; il est toujours obligé de jouer un rôle, d’être grave avec ses clients, grave avec ses clercs, et il a bien des raisons d’être grave avec sa femme! il doit ignorer ce qu’il a bien compris et comprendre ce qu’on ne veut pas lui trop expliquer.

Il accouche les cœurs! Quand il en a fait sortir des monstres que le grand Geoffroy Saint-Hilaire ne saurait mettre en bocal, il est forcé de se récrier:—Non, monsieur, vous ne ferez pas cet acte, il est indigne de vous. Vous vous abusez sur l’étendue de vos droits (phrase honnête au fond de laquelle il y a, vous êtes un fripon). Vous ignorez le vrai sens de la loi, ce qui peut arriver au plus honnête homme du monde; mais, monsieur, etc…. Ou bien:—Non, madame; si j’approuve le sentiment naturel, et jusqu’à un certain point honorable qui vous anime, je ne vous permettrai pas de prendre ce parti. Paraissez toujours honnête femme, même après votre mort. Quand la nomenclature des vertus et des impossibilités est épuisée, quand le client ou la cliente sont ébranlés, le notaire ajoute:—Non, vous ne le ferez pas; et moi, d’ailleurs, je vous refuserais mon ministère! Ce qui est la plus grande parole que puisse lâcher un officier ministériel.

Les notaires sont effectivement des officiers: peut-être leur vie est-elle un long combat? Obligés de dissimuler sous cette gravité de costume leurs idées drolatiques, et ils en ont! leur scepticisme, et ils doutent de tout! leur bonté, les clients en abuseraient! forcés d’être tristes avec des héritiers qui souvent crèveraient de rire s’ils étaient seuls, de raisonner des veuves qui deviennent folles de joie, de parler mort et enfants à de rieuses jeunes filles, de consoler les fils par des totaux d’inventaire, de répéter les mêmes paroles et les mêmes raisonnements à des gens de tout âge et de tout étage, de tout voir sans regarder, de regarder sans voir, de se mettre fictivement en colère, de rire sans raison, de raisonner sans rire, de faire de la morale comme les cuisiniers font de la sauce, les notaires sont hébétés, par la même raison qu’un artilleur est sourd. Il y a plus de sots que de gens d’esprit, autrement le sot serait l’être rare, et le notaire, obligé de se mettre au niveau de son client, se trouve constamment à dix degrés au dessous de zéro: chacun connaît la force de l’habitude, ce rôle devient une seconde nature. Les notaires se matérialisent donc l’esprit, hélas! sans se spiritualiser le corps.

Sans autre caractère que leur caractère public, ils deviennent ennuyeux à force d’être ennuyés. Perdus par l’usage des lieux communs dans leur cabinet, ils les importent dans le monde. Ils ne s’intéressent à rien à force de s’intéresser à tout, ils arrivent à la plus parfaite indifférence en trouvant l’ingratitude au bout de tous les services rendus, et deviennent enfin cette création pleine de contradictions cachées sous une couche de graisse et de bien-être, ce petit homme arrondi, doux et raisonneur, phraseur et parfois concis, sceptique et crédule, pessimiste et optimiste, très bon et sans cœur, pervers ou perverti, mais nécessairement hypocrite, qui tient du prêtre, du magistrat, du bureaucrate, de l’avocat, et dont l’analyse exacte défierait La Bruyère s’il vivait encore. Eh bien! cet homme a ses grandeurs, mais ce qui rend le notaire grand est précisément ce qui le fait si petit: témoin de tant de perversités, non pas spectateur, mais directeur du théâtre de l’intérêt, il doit demeurer probe; il voit creuser le lac Asphaltite où s’engloutiront les fortunes, sans pouvoir y pêcher; il minute l’acte aux commandites, et doit se tenir sur le seuil de la gérance comme un marchand de piéges qui ne s’intéresse ni à la proie ni au chasseur. Mais aussi quelles incarnations différentes, quel travail! Jamais essieu ne fut mieux battu, ni plus essayé. Admirez ses transitions, et voyez si la nature, qui met tant de temps et de soins à faire quelque magnifique coquille, n’est pas surpassée ici par la civilisation dans ce produit crustacé nommé le notaire?

Tout notaire a été deux fois clerc, il a pratiqué plus ou moins longtemps la procédure: pour savoir prévenir les procès, ne faut-il pas les avoir vu naître. Après deux ans de cléricature chez un avoué, ceux qui conservent des illusions sur la nature humaine ne seront jamais ni magistrats, ni notaires, ni avoués: ils deviennent actionnaires. De l’étude d’un avoué le clerc s’élance dans une étude de notaire. Après avoir observé la manière dont on se joue des contrats, il va étudier la manière dont on les fait. S’il ne procède pas ainsi, le futur notaire a pris l’état par ses commencements, il s’est engagé petit clerc comme on s’engage soldat pour devenir général: plus d’un notaire de Paris fut saute-ruisseau. Après cinq ans de stage dans une ou plusieurs études de notaires, il est difficile d’être un jeune homme pur: on a vu les rouages huileux de toute fortune, les hideuses disputes des héritiers sur les cadavres encore chauds. Enfin, on a vu le cœur humain aux prises avec le Code. Les clients d’une étude exercent une horrible et active corruption sur la cléricature. Le fils s’y plaint du père, la fille de ses parents. Une étude est un confessionnal où les passions viennent vider le sac de leurs mauvaises idées, consulter sur leurs cas de conscience en cherchant des moyens d’exécution. Y a-t-il rien au monde de plus dissolvant que les inventaires après décès? Une mère meurt entourée des respects et de la tendresse de sa famille. Quant, en fermant les yeux, le rideau tombe sur la farce jouée, le notaire et son clerc trouvent les preuves d’une vie intime épouvantable, il les brûlent; puis ils écoutent le panégyrique le plus touchant de la sainte créature ensevelie depuis quelques jours, ils sont forcés de laisser à cette famille ses illusions, ils se taisent par un sublime mensonge; mais quels rires, quels sourires, quels regards, le patron et son clerc n’échangent-ils pas en sortant? Pour eux, le politique immense qui trompait l’Europe était trompé comme un enfant par une femme: sa confiance avait le ridicule de celle du malade imaginaire avec Beline.

Ils cherchent quelques papiers utiles chez un homme dit vertueux et bienfaisant, sur la tombe duquel on a brûlé l’encens de l’éloge et fait partir les décharges les plus honorables de l’artillerie des regrets; mais ce magistrat, ce vénérable vieillard était un débauché. Le clerc emporte une horrible bibliothèque qui se partage dans l’étude. Par un usage et par un calembour immémorial, les clercs s’emparent de tout ce qui peut offenser la morale publique ou religieuse et qui déshonorerait le mort. Ces choses infâmes constituent la cote G. Personne n’ignore que les notaires cotent par les lettres de l’alphabet les papiers, les documents et les titres. La cote G (j’ai) contient tout ce que prennent les clercs.—_Y a-t-il de la cote_ G? est le cri de l’étude quand le second clerc revient d’un inventaire.

Le partage fini, le diable inspire les commentaires qui se font entre la poire cuite du troisième clerc, le fromage du second et la tasse de chocolat du principal. Croyez-vous que sept ou huit gaillards, dans la force de l’âge et de l’esprit, ennnuyés du travail le plus ennuyeux, aplatis sur des pupitres à copier des actes, à étudier des liquidations, échangent des maximes de Fénelon et de Massillon au moment où, le patron sorti, restés seuls, ils prennent une petite récréation? L’esprit français, comprimé par les cartons poudreux du minutier, éclate en saillies et recule les limites du drolatique. La langue de Rabelais y a le pas sur celle de Florian. On y devine les intentions des clients, on commente leurs friponneries, on les bafoue.

Si les clercs ne bafouaient pas les clients, ils seraient des monstres: ils seraient notaires avant le temps. Ces débuts de la pensée dans la froide carrière du calcul ou du libertinage sont terminés par le grand mot du principal: «Allons, messieurs, on ne fait rien ici!» Ce qui certes est vrai. Le clerc parle beaucoup, il conçoit tout et reste vertueux comme un as de pique, faute d’argent. La grande plaisanterie des études à l’égard des nouveau-venus est de leur présenter comme existants de chimériques, de monstrueux usages: quand le clerc y croit, le tour est fait. On rit.

Ces plaisants concertos ont lieu devant un petit garçon de dix à douze ans, l’espoir de sa famille, à tête blonde ou noire, à l’œil vif, le petit clerc! cet empereur des gamins de Paris qui joue le rôle de fifre dans cet orchestre où chantent les désirs et les intentions, où tout se dit, où rien ne s’exécute. Il sort des mots profonds de cette petite bouche parée de perles, de ces lèvres roses qui se flétriront si vite.

Le petit clerc joute de corruption avec les clercs, sans connaître la portée de sa parole. Une observation expliquera le petit clerc. Tous les matins au bureau de la légalisation des signatures notariales, il y a une assemblée de petits clercs qui frétillent comme des poissons rouges dans un bocal, et qui font tellement enrager le personnage vieux et soucieux chargé de ce service, qu’il est à peine à l’abri de ces jeunes tigres derrière son grillage. Cet employé (il a failli perdre l’esprit) aurait besoin d’un ou deux sergents de ville dans son bureau.

On y a songé. Le préfet de police a craint pour ses sergents. Ce que disent ces petits clercs ferait dresser les cheveux à un argousin, et ce qu’ils font attristerait Satan. Ils se moquent de tout, savent tout et disent tout, ne pouvant encore rien faire. Ils composent à eux tous une espèce de télégraphe singulier qui transmet dans les études et au même moment toutes les nouvelles du notariat. La femme d’un notaire a-t-elle mis un de ses bas à l’envers, a-t-elle trop toussé la nuit, a-t-elle eu des querelles avec son mari, le bas, le haut, le milieu, tout se sait par les cent petits clercs du notariat parisien, en rapport au Palais avec les cent petits clercs des avoués.

Jusqu’au grade de troisième clerc, les jeunes gens qui se destinent au notariat ressemblent assez à des jeunes gens. Un troisième clerc a déjà vingt ans: il commence a pâlir devant les contrats de vente, il étudie les liquidations, il pioche son droit s’il ne l’a pas pratiqué chez un avoué, il porte les sommes importantes à l’enregistrement, il va recevoir sur les contrats de mariage les signatures des personnages éminents, il aperçoit dans la discrétion et la probité l’élément de son état. Déjà le jeune homme prend l’habitude de ne pas tout dire, il perd cette gracieuse spontanéité de mouvement et de langage qui mérite ce reproche: Vous êtes un enfant! à quiconque la garde, à l’artiste, au savant, à l’écrivain. Ne pas être discret, ne pas être probe, pour un troisième clerc, c’est renoncer au notariat. Chose étrange!

les deux éminentes vertus de l’état préexistent dans l’atmosphère des études. Peu de clercs ont subi deux remontrances à ce sujet. A la seconde, d’ailleurs, ils seraient renvoyés et déclarés incapables d’être dans les affaires. Au second clerc commence la responsabilité.

Caissier de l’étude, il tient le répertoire, il est chargé du scel, de la signature, de l’enregistrement en temps utile, de la collation des actes. Le troisième clerc rit déjà moins que les autres, mais le second clerc ne rit plus: il met plus ou moins de gaieté dans ses mercuriales, il est plus ou moins sardonique; mais il sent déjà sur ses épaules le petit manteau officiel. Cependant il est plus d’un second clerc qui se mêle encore à la vie des clercs, il fait encore quelques parties de campagne, il se risque à la Chaumière: mais alors il n’a pas vingt-cinq ans: à cet âge tout second clerc pense à traiter de quelque charge en province, effrayé du prix des études à Paris, lassé de la vie parisienne, content d’une destinée modeste, pressé d’être, selon la plaisanterie consacrée, son propre patron, et de se marier. Les piocheurs de la confrérie des clercs ont un divertissement particulier appelé conférence. L’esprit de la conférence consiste à se réunir dans un local quelconque pour y agiter les questions ardues de la jurisprudence; mais ces assemblées aboutissent toujours à des déjeuners dominicaux, payés par les amendes encourues. On y parle beaucoup, chacun en sort persistant dans son opinion, absolument comme à la Chambre, mais il y a le vote de moins.

Là se termine la première incarnation. Le jeune homme s’est façonné lentement, il a eu peu de jouissance: les clercs sortent tous de familles plus ou moins laborieuses, où leur enfance a été sans cesse rebattue de ce mot: Fais fortune! Ils ont travaillé du matin au soir sans quitter l’étude. Les clercs ne peuvent se livrer à aucune passion; leurs passions polissent l’asphalte des boulevards, elles doivent se dénouer aussi promptement qu’elles se nouent, et tout clerc ambitieux se garde bien de perdre son temps en aventures romanesques; il a enterré ses fantasques idées dans ses inventaires, il a dessiné ses désirs en figures bizarres sur son garde-main, il ignore entièrement la galanterie, il tient à honneur de prendre cet air indéfinissable qui participe à la fois de la rondeur des commerçants et du bourru des militaires, que souvent les gens d’affaires outrent pour se faire valoir ou pour élever par leurs manières des chevaux de frise entre eux et les exigences des clients ou des amis.

Enfin, tous ces clercs rieurs, gabeurs, spirituels, profonds, incisifs, perspicaces, arrivés au principalat, sont à demi notaires. La grande affaire du maître clerc est de donner à penser que sans lui le patron ferait de fameuses boulettes. Il tyrannise quelquefois son patron, il entre dans son cabinet pour lui soumettre des observations, il en sort mécontent. Il est beaucoup d’actes sur lesquels il a droit de vie et de mort, mais il est des affaires que le patron seul peut nouer et conduire; généralement, il est à la porte de toute les confidences sérieuses. Dans beaucoup d’études, le premier clerc a un cabinet qui précède celui du patron. Ces premiers clercs ont alors un degré d’importance de plus. Les premiers clercs, qui signent pp{al} et s’appellent entre eux mon cher maître, se connaissent, se voient et se festoient sans admettre d’autres clercs. Il est un moment où le premier clerc ne pense qu’à traiter, il se faufile alors partout où il peut soupçonner l’existence d’une dot. Il devient sobre, il dîne à deux francs quand il n’est pas nourri chez le patron, il affecte un air posé, réfléchi. Quelques-uns empruntent de belles manières et se donnent des lunettes afin d’augmenter leur importance, ils deviennent alors très visiteurs, et dans les ménages riches, ils lâchent des phrases dans le genre de celle-ci: «J’ai appris par le beau-frère de monsieur votre gendre que madame votre fille est rétablie de son indisposition.» Le maître clerc connaît les alliances bourgeoises, comme un ministre français auprès d’une petite cour allemande connaît celle de tous les principicules. Ces sortes de premiers clercs professent des principes conservateurs et paraissent extrêmement moraux; ils se gardent bien de jouer publiquement à la bouillotte; mais ils prennent leur revanche dans leurs réunions entre maîtres clercs, qui se terminent par des soupers bien supérieurs à ceux des dandies, et dont le dénouement leur évite de jamais faire aucune sottise sentimentale: un premier clerc amoureux est plus qu’une monstruosité, c’est un être incapable. Depuis environ une douzaine d’années, sur cent premiers clercs il en est une trentaine emportés par le désir d’arriver qui abandonnent l’étude, se font commanditaires d’entreprises industrielles, directeurs d’assurances, hommes d’affaires; ils cherchent une charge sans finance, et peuvent ainsi conserver une physionomie: ils restent à peu près ce que la nature les a faits.

Après sept ou huit ans d’exercice, vers trente-deux à trente-six ans, le principal est pendant quelques jours visiblement perturbé: il est atteint par une charge au cœur. Mais dans aucune partie, ni dans l’église, ni dans le militaire, ni à la cour, ni sur le théâtre même, il n’y a de changement analogue à celui qui se fait chez cet homme, en un moment, du jour au lendemain. Dès qu’il est reçu notaire, il prend ce visage de bois qui le rend plus notaire qu’il ne l’est avec son petit manteau officiel. Il a les façons les plus solennelles, les plus graves, avec les premiers clercs ses amis, qui cessent aussitôt d’être ses amis. Il est entièrement dissemblable de l’homme qu’il était la veille; le phénomène de sa troisième incarnation entomologique est accompli: il est notaire.

Frappés des désavantages de leur position au centre d’une ville pleine de jouissances, qui tend sa robe à tout venant, qui la relève d’une façon si séduisante à l’Opéra, les notaires au désespoir d’être, dans leur vêtement moral, comme des bouteilles de vin de Champagne dans la glace, froids et pétillants, comprimés et animés: sous l’Empire, les notaires avaient établi, disait-on, à mots couverts dans les études, une société de riches notaires, laquelle était au notariat ce qu’une soupape est dans une machine à vapeur. Secrètes étaient les assemblées, secrets étaient les intermèdes, étrangement drolatique était le nom de cette société, où le grand commanditaire était le plaisir, où Paphos, Cythère et même Lesbos étaient membres du conseil de discipline, où l’argent, principal nerf de cette association mystérieuse et joyeuse, abondait. Que ne disait pas l’histoire? On y mangeait beaucoup d’enfants, on déjeunait de petites filles, on soupait de mères, on ne s’apercevait plus ni de l’âge ni du sexe, ni de la couleur des grand’mères sur le matin, après des bouillottes échevelées.

Héliogabale et les empereurs n’étaient que des petits clercs auprès de ces grands et gros notaires impériaux, dont le moins intrépide, le lendemain, apparaissait grave et froid comme si son orgie n’avait été qu’un rêve. Aussi, grâce à cette institution où le notaire déversait les inspirations du malin esprit, le notariat parisien eut-il alors moins de faillites à compter que sous la Restauration. Peut-être cette histoire est-elle un conte. Aujourd’hui les notaires parisiens ne sont plus autant liés qu’autrefois, ils se connaissent moins, leur solidarité s’est dénouée avec les transmissions trop répétées des offices. Au lieu d’être notaire quelque trente ans, la moyenne de l’exercice est de dix ans au plus. Un notaire ne pense qu’à se retirer: ce n’est plus le magistrat des intérêts, le conseil des familles; il a tourné trop au spéculateur.

Le notaire a deux manières d’être: attendre les affaires ou les aller chercher. Le notaire qui attend est le notaire marié, digne; il est le notaire patient, écouteur, qui discute et tâche d’éclairer ses clients.

Il est susceptible de voir tomber son étude. Ce notaire a trois saints différents: il se tortille en s’inclinant devant le grand seigneur; il salue en balançant la tête le client riche, donne un petit coup de tête aux clients dont la fortune se dérange, et ouvre sa porte sans saluer aux prolétaires. Le notaire qui cherche les affaires est le petit notaire à marier: il est encore maigre, il va dans les bals et les fêtes, il court le monde, il y prend des airs penchés, il s’y insinue, il transporte l’étude dans les nouveaux quartiers, et ne nuance pas ses saluts: il saluerait la colonne de la place Vendôme. On dit du mal de lui, mais il se venge par ses succès. Le vieux notaire complaisant et bourru est une figure presque disparue. Le notaire, maire de son arrondissement, président de sa chambre, chevalier d’un ordre quelconque, honoré par le notariat entier, et dont le portrait décorait tous les cabinets de notaire, qui respirait enfin l’air parlementaire des conseillers d’avant la révolution, est le phénix de l’espèce: il ne se retrouvera plus.

Le notaire pourrait se consoler des affaires par l’amour conjugal, mais pour lui le mariage est plus pesant que pour tout autre homme.

Il a ce point de ressemblance avec les rois, qu’il se marie pour son état et non pour lui-même. Le beau-père voit également en lui moins l’homme que la charge. Une héritière en bas bleus, la fille née avec les bénéfices d’une moutarde quelconque, ou de quelque bol salutaire, du cirage ou des briquets, il épouse tout, même une femme comme il faut. Si quelque chose est plus original que la plate-bande des notaires, peut-être est-ce celle des notaresses. Aussi les notaresses se jugent-elles sévèrement: elles craignent avec de justes raisons d’être deux ensemble, elles s’évitent et ne se connaissent point entre elles. De quelque boutique qu’elle procède, la femme du notaire veut devenir une grande dame, elle tombe dans le luxe: il y en a qui ont voiture, elles vont alors à l’Opéra-Comique. Quand elles se produisent aux Italiens, elles y font une si grande sensation, que toute la haute compagnie se demande: Que peut être cette femme? Généralement dénuées d’esprit, très rarement passionnées, se sachant épousées pour leurs écus, sûres d’obtenir une tranquillité précieuse, grâce aux occupations de leurs maris, elles se composent une petite existence égoïste très enviable; aussi presque toutes engraissent-elles à ravir un Turc. Il est néanmoins possible de trouver des femmes charmantes parmi les notaresses. A Paris le hasard se surpasse lui-même: les hommes de génie y trouvent à dîner, il n’y a pas trop de gens écrasés le soir, et l’observateur qui rencontre une femme comme il faut peut apprendre qu’elle est notaresse. Une séparation complète entre la femme du notaire et l’étude a lieu maintenant chez presque tous les notaires de Paris. Il n’est pas une notaresse qui ne se vante de ne pas savoir le nom des clercs et d’ignorer leurs personnes. Autrefois, clercs et notaire, femme et enfants dînaient ensemble patriarcalement.

Aujourd’hui ces vieux usages ont péri dans le torrent des idées nouvelles tombées des Alpes révolutionnaires. Aujourd’hui, le premier clerc seul, dans beaucoup d’études, est logé sous le toit authentique, et vit à sa guise, transaction qui arrange mieux le patron.

Quand un notaire n’a pas la figure immobile et doucement arrondie que vous savez, s’il n’offre pas à la société la garantie immense de sa médiocrité, s’il n’est pas le rouage d’acier poli qu’il doit être; s’il est resté dans son cœur quoi que ce soit d’artiste, de capricieux, de passionné, d’aimant, il est perdu: tôt ou tard, il dévie de son rail, il arrive à la faillite et à la chaise de poste belge, le corbillard du notaire. Il emporte alors les regrets de quelques amis, l’argent de ses clients, et laisse sa femme libre.

=DE BALZAC.=

[Illustration: LE PÊCHEUR.]

[Tête de page]

LE PÊCHEUR DES BORDS DE LA SEINE.

MÉDISE de la pêche qui voudra! Nomme qui voudra la ligne: Une perche ayant un animal d’un côté et un imbécile de l’autre,—je m’inscris contre les détracteurs de cet innocent plaisir.

Stultum me fateor, comme dit Horace. J’avoue que j’ai été quelquefois l’un de ces imbéciles, et qu’il m’est resté mille charmants souvenirs de ces heures passées, le bras tendu, l’œil fixé sur le bouchon fuyant d’un air affairé dans le courant qui l’emporte, ou stationnant, pour ainsi dire endormi sur la surface d’une eau tranquille, comme le chat patelin dont l’œil, mi-fermé par un sommeil trompeur, ne regarde que de coin les petits oiseaux qu’il guette.

Et, dites-moi, quel passe-temps, quel plaisir eut jamais un cadre plus riant et plus gracieux? Ce ne sont plus les arides guérets, les bords pierreux des luzernes ou les lisières des taillis hérissées de ronces, que le chasseur arpente et côtoie sous le soleil d’automne. Au pêcheur les frais gazons, les repos sous la saulée, les harmonies fluviales, les contrastes de la lumière glissant en rayons d’argent sur l’onde immobile, et se brisant, s’éparpillant plus loin en sautillements joyeux, à la suite des flots qui moutonnent sur un fond de cailloux, ou ruissellent amoureusement sur un lit de sable fin.

Le bord de l’eau est le séjour de la rêverie; les eaux tiennent toujours une grande place dans l’œuvre des poëtes rêveurs: les Israélites pleurent sous les saules de l’Euphrate; Ossian chante sur le rocher contre lequel se brise l’écume du torrent. L’eau donne une âme, une pensée au paysage; c’est un souvenir, une image de la fuite du temps, de la rapidité de la vie; c’est aussi la partie mystérieuse que doit contenir toute chose pour agir complètement sur l’esprit de l’homme. D’où vient-elle, où va-t-elle, cette onde qui fuit sans jamais s’arrêter? Par delà ces prés, quels sites va-t-elle embellir, quelle contrée va-t-elle fertiliser? Doit-elle voyager long-temps encore entre ces saules et ces peupliers avant de trouver le fleuve, le lac, où elle se perdra avec le souvenir du bien qu’elle a fait?

Ainsi la rêverie et l’imagination se plaisent également au bord des eaux. Et n’allez pas croire que l’imagination ne joue pas aussi un grand rôle dans ces plaisirs du pêcheur, que j’essaie de réhabiliter à vos yeux. Qui a plus de puissance sur elle que l’inconnu? Un voile qu’elle cherche à soulever, sous lequel elle rêve un ange ou un spectre, un brouillard qui lui fait deviner le paysage et lui permet de changer la ferme en palais, le colombier du village en château féodal, voilà ce qui lui convient par-dessus tout, car elle n’est jamais mieux que sur les limites qui séparent le monde positif du monde des conjectures.

C’est justement la position de la plume qui flotte sur l’onde et que suit le regard du pêcheur. Que se passe-t-il sous le voile vert des eaux dont son œil ne peut sonder la profondeur? S’il est poëte le moins du monde, il devine dans ces longues herbes qui ondulent au fil du courant la verte chevelure de quelque ondine endormie sur son lit d’algues et de mousses: c’est tout un pays de féerie que parcourt en ce moment son imagination, suspendue comme l’hameçon au fil de crin ou de soie. Les gobelins moqueurs suivent la ligne, la retiennent avec leurs pattes d’écrevisse, ou l’accrochent en riant aux racines du saule de la rive; et quand le pêcheur, trompé par la brusque disparition du liége flottant, tire à lui, croyant ramener quelque superbe proie, si l’acier recourbé cède et reste engagé dans l’obstacle, alors les lutins font entendre un rire qui ressemble, à s’y méprendre, au cri du martin-pêcheur et au frôlement des roseaux et des saules courbés tous à la fois par une brise de rivière.

Continuer : partie 8 sur 22