Les Hommes frénétiques

Ernest Pérochon · Chapitre 10 sur 12

Pages du PDF

Les Hommes frénétiques

Troisième Partie une Genèse

TROISIÈME PARTIE

 

UNE GENÈSE

 

– 181 –

I

L’HUMANITÉ STÉRILE

L’humanité ne comprit pas, tout d’abord, qu’elle venait de recevoir le coup de grâce.

L’éclosion de féeriques divers avait recommencé ; des for-mations spontanées évoluaient un peu partout ; aussi, le sys-tème 13 avait-il envahi le monde sans que personne n’en conçût de particulières alarmes. Entre tant de manifestations drama-tiques se succédant sans répit, les avortements ne pouvaient at-tirer spécialement l’attention ; d’ailleurs, les communications cinétéléphoniques devenant de plus en plus difficiles et pré-caires, l’universalité du fléau n’avait même pas été remarquée.

Le dernier épisode de la tragédie se déroulait dans une morne horreur. Tardivement dociles à l’enseignement du 4.48, les hommes détruisaient les centrales, les zones, les laboratoires et jusqu’aux réserves de substances radioactives patiemment accumulées au cours des derniers siècles.

Mais, soit que cette destruction fût trop brusque, soit que fussent rompus des équilibres insoupçonnés, soit pour toute autre raison, l’ébranlement de l’éther tellurique persistait. Ce ne fut qu’après une dizaine de jours que le monde retrouva son or-dinaire stabilité et que disparut le dernier féerique.

La civilisation avait sombré. À part quelques rares avions, quelques installations privées de cinétéléphonie, tout était à peu près disparu de ce qui avait fait la puissance et l’orgueil de la so-ciété moderne. Au surplus, le monde était dépeuplé. Cent mil-lions d’hommes, peut-être, demeuraient en apparence in-demnes. En nombre deux ou trois fois plus grand, les victimes des derniers féeriques achevaient atrocement leur vie. De vastes

– 182 – régions étaient jonchées de paralytiques gémissants qui mou-raient de faim et de soif ; en d’autres lieux, on ne trouvait plus guère que des aveugles. Des hallucinés, des fous, des monstres qui n’avaient même plus figure humaine erraient à l’aventure. Aucun des groupes sociaux n’avait subsisté. La famille n’existait plus que rarement. L’individu assurait sa subsistance au jour le jour et vivait en état de perpétuelle alerte.

Les infirmes et les grands déséquilibrés disparurent vite. Un mois après la destruction des centrales, la tranquillité ré-gnait sur la terre dévastée. Les survivants ébauchaient d’humbles entreprises, organisaient silencieusement leur nou-velle existence. La vie était rustique, prudente, économe.

Mais cette léthargie ne devait pas durer. Une sourde in-quiétude gagnait les plus clairvoyants. Certains médecins se rappelaient à présent l’étrange série d’avortements, causés, sans nul doute, par l’invasion féerique. Chacun, dans son rayon d’observation, pouvait constater qu’il ne naissait aucun enfant, qu’il n’y avait aucune promesse, aucune probabilité pour l’avenir.

Le malaise grandit très vite. Les dernières installations ci-nétéléphoniques furent fiévreusement utilisées, les derniers avions prirent l’air pour des voyages de recherches. Et l’on ac-quit bientôt cette certitude angoissante que le mal s’étendait à la terre entière. Cependant on voulut croire encore qu’il s’agissait d’une affliction temporaire et guérissable. Des médecins, des biologistes qui avaient, par miracle, sauvé une partie de leur ou-tillage scientifique, procédèrent sur eux-mêmes et sur leurs proches à un examen minutieux des éléments sexuels. Partout le résultat fut identique : tous les sujets, hommes, femmes, enfants des deux sexes, semblaient irrémédiablement stériles ! Les sa-vants ne purent tenir longtemps secrète la terrible nouvelle. L’angoisse gagna leur entourage ; des étrangers même accou-raient à eux et demandaient impérieusement à subir l’examen.

 

– 183 –

Et, bientôt, par le cinétéléphone et les avions, mais aussi par on ne sait quelle intuition mystérieuse, chacun fut prévenu. La vérité éclata sur le monde comme une épidémie : l’espèce était condamnée à mourir !…

L’énormité de la sentence écrasa les hommes.

Certes, on venait de traverser une période d’immenses malheurs, on avait subi des souffrances effroyables ; tout cela demeurait néanmoins admissible, car ce qui avait été mis en question, ce n’était que la disparition plus ou moins rapide des individus. Mais, cette fois, la source de vie était tarie d’un seul coup ! Catastrophe pour laquelle toute habitude manquait ; ca-tastrophe unique et qui dépassait l’entendement. Aussi l’effondrement fut-il complet. La mort d’innombrables indivi-dus n’avait fait que désagréger les groupements sociaux ; la seule annonce de la disparition probable de l’espèce disloqua immédiatement les âmes.

L’esprit d’entreprise s’éteignit aussitôt. Les humbles tra-vaux commencés furent abandonnés. Même chez les plus gros-siers des hommes, chez des arriérés, des demi-fous, que n’eût pas dû atteindre, pourtant, le commun désespoir, une paresse étonnante fut la règle. L’activité devint, aux yeux de tous, chose absurde, douleur inutile et sans compensation. Le souci de pré-voyance apparut comme une plaisanterie sinistre. Placé entre deux tâches nécessitant un effort égal, l’une d’acquisition, l’autre de destruction, l’homme optait généralement, sans re-mords et même avec une sorte de jubilation lugubre, pour la destruction.

Certaines régions désertes demeurèrent opulentes et pa-rées ; mais, partout où vivaient encore des hommes, les riches jardins, les parcs harmonieux furent tristement saccagés. Pour cueillir un fruit, on abattait l’arbre ; on flambait une forêt pour dissiper une onglée ou même sans aucune apparence de raison, le geste étant au moins aussi naturel d’allumer un incendie que de l’éteindre. Les derniers vestiges de la civilisation scientifique

– 184 – disparaissaient. Les maisons intactes restaient ouvertes et n’abritaient que des hôtes de passage ; les réserves étaient gas-pillées ; les animaux domestiques erraient, cherchant en vain quelque maître. Très vite, les moyens de communication rapide cessèrent tout à fait d’exister ; les glisseurs, avions, voitures, na-vires de tout genre, dont beaucoup étaient d’ailleurs inutili-sables depuis la disparition des zones, furent abandonnés ou dé-truits. Il ne resta, çà et là, que de rares voitures à traction ani-male et de lents planeurs à voile d’un usage dangereux.

La terre redevenait libre, sauvage, vaste.

L’homme déchu, condamné, agonisait dans la tristesse et la laideur.

Chacun vivait, à l’ordinaire, isolément. Les dernières fa-milles se dissociaient ; les derniers enfants, même jeunes ou in-firmes, étaient fréquemment abandonnés par leurs parents. Des groupes éphémères se formaient parfois, mais c’étaient des dé-sespérés qui se rassemblaient pour mourir, ou encore des ma-lades qu’un instinct diabolique poussait à s’unir et à voyager afin de contaminer les autres.

Il arrivait souvent que le souci de conservation individuelle perdît sa force. Nombreux étaient ceux qui se suicidaient ; plus nombreux encore ceux qui se traînaient misérablement, lâche-ment, incapables d’assurer leur propre subsistance au milieu de la région la plus prospère.

L’intelligence rétrogradait. Les idées étaient plates, grises, confuses. Une sorte d’hébétude se constatait chez tous, une im-bécillité homogène avec, parfois, des crises d’effervescence dé-sordonnée. Ces crises confinaient souvent à la folie ; chez les moins déséquilibrés, elles constituaient toujours un état mor-bide, une révolte fiévreuse, le dernier jaillissement d’une flamme sur le point de s’éteindre. Cette activité momentanée et anormale de l’esprit s’exerçait ordinairement dans un sens ma-léfique ; les excités dressaient des plans de destruction,

– 185 – s’ingéniaient à découvrir des méthodes de vandalisme efficaces et rapides.

Quelques savants essayaient, de temps en temps, de re-prendre pied et cherchaient le remède sauveur. L’idée d’une ré-ussite inconcevable, miraculeuse, les soutenaient alors, et ils étaient presque heureux. Mais la plupart d’entre eux ne pou-vaient garder longtemps cette attitude ; au bout de quelques jours, ils abandonnaient tout.

Chez les humbles, cette foi intermittente au miracle appa-raissait plus rarement. Il arrivait cependant qu’un groupe ac-cueillît quelque fausse nouvelle porteuse d’un étonnant espoir. Il y avait une heure de joie, une brève reviviscence ; puis le doute revenait très vite et, souvent, le groupe se désagrégeait avant que fût venu le démenti formel. Chacun se replongeait plus profondément dans la solitude et la détresse.

La moralité n’était plus qu’un mot désignant des habitudes indifférentes. L’homme, à cet égard, tombait au-dessous de toute créature animée. Les plus ordinaires vertus et les plus fa-ciles étaient aussi les plus rares. Un certain héroïsme noncha-lant se pouvait encore rencontrer assez aisément, mais la sincé-rité, le respect de la parole donnée, la plus élémentaire recon-naissance, ne se manifestaient que de loin en loin et, d’ailleurs, par pur hasard. Le juste ne semblait plus se distinguer de l’injuste. Toutes les actions pesaient le même poids.

Et tous les masques tombaient…

Aux heures, surtout, où l’individu sortait de son habituelle veulerie, les sentiments destructeurs se donnaient libre cours. Les mensonges, les trahisons, les haines, se dévoilaient cyni-quement. Au sein même des très rares familles qui avaient échappé au désastre, les liens d’amour se brisaient ; de féroces antipathies ou des attirances monstrueuses, jusque-là énergi-quement refoulées, arrivaient au jour.

– 186 –

L’instinct génésique, exaspéré, subissait d’effrayantes per-versions. Partout où les survivants demeuraient en nombre, le mal de luxure atteignait son paroxysme. Aucune pudeur, au-cune retenue, aucun dégoût ; une hideuse et morne confusion des sexes, des âges, des espèces. Des couples se formaient au hasard des plus sordides rencontres. Le viol suivi de meurtre était fréquent ; des enfants fuyaient éperdument devant des brutes à face humaine.

Les hommes étaient abominables, mais les femmes étaient pires. Elles en arrivaient tôt ou tard à une frénésie sanguinaire, à des accès de rage véritable. Le vice hilarant faisait chez elles de terribles ravages ; et, souvent, dans le silence des nuits, on en-tendait des rires lamentables, des appels nostalgiques, des cris rauques et d’une infinie tristesse, par quoi elles se conviaient mutuellement à des étreintes désespérées. Parfois, groupées en bandes, elles traquaient les mâles isolés, les frappaient avec une cruauté inouïe et les mutilaient. Presque toutes s’adonnaient ouvertement à la bestialité.

Il s’en trouvait, de temps en temps, pour simuler la gros-sesse ; à demi démentes, elles se donnaient le change à elles-mêmes et parfois réussissaient à persuader les autres. On les suivait alors, on les entourait de soins impérieux, on adorait leurs flancs sauveurs ; jusqu’au jour où, la supercherie décou-verte, on les écharpait férocement.

À mesure que les saisons succédaient aux saisons, sur toute l’étendue de la terre, le nombre des humains diminuait vite ; et les survivants, qui s’approchaient du terme fatal, sombraient dans la plus affreuse mélancolie et dans la débauche la plus immonde.

Les continents s’ignoraient. De région à région, il n’y avait que des échanges insignifiants, de lentes migrations de malades, des voyages d’agités, cheminant au hasard par les pistes les plus faciles.

– 187 –

Or, un soir d’été, sur la terre d’Europe, trois ribaudes presque folles, qui avaient, tout le jour, poursuivi un jeune gar-çon, s’arrêtèrent, stupéfaites, à la lisière d’une forêt…

Un couple sortait du couvert des arbres. L’homme à peau sombre, vigoureux et haut, semblait depuis peu hors de l’adolescence ; la femme, plus jeune encore, parfaitement belle et le visage heureux, allaitait un tout petit enfant !

Quand les ribaudes furent revenues de leur surprise, elles s’élancèrent du même mouvement vers la féerique apparition. Mais, déjà, le couple s’était enfui avec la surprenante agilité des bêtes sauvages. Et deux grands chiens fauves, qui avaient surgi d’un fourré, barraient la route, les crocs menaçants, prêts à combattre.

 

– 188 –