Les lauriers sont coupés
Édouard Dujardin
LES LAURIERS SONT COUPÉS[2]
[Note 2: Voir la Revue Indépendante, 7 et 8.]
VI
La rue, noire, et du gaz la double ligne montante, décroissante; la rue sans passants; le pavé sonore, blanc sous la blancheur du ciel clair et de la lune; au fond, la lune, dans le ciel; le quartier allongé de la lune blanche, blanc; et de chaque côté, les éternelles maisons; muettes, grandes, en hautes fenêtres noircies, en portes fermées de fer, les maisons; dans ces maisons, des gens? non, le silence; je vais seul, au long des maisons, silencieusement; je marche; je vais; à gauche, la rue de Naples; des murs de jardin; le sombre des feuilles surnageant au gris des murs; là-bas, tout au là-bas, une plus grande clarté, le boulevard Malesherbes, des feux rouges et jaunes, des voitures, des voitures et de fiers chevaux; immobilement, au travers des rues, dans le calme immobile de courantes voitures, c’est les courses entre les trottoirs où courent les foules; ici les bâtisses d’une maison neuve, ces échaffaudages ternes, plâtreux; on aperçoit mal les pierres nouvellement posées, qui s’échaffaudent; parmi ces mats je voudrais monter, vers ce toit si lointain; de là lointainement doit s’étendre Paris et ses bruits; un homme descend la rue; un ouvrier; le voici; quelle solitude, quelle triste solitude, loin des mouvements et de la vie; et la rue se termine; maintenant la rue Monceau; encore ces hautes maisons, majestueuses, et le gaz y jetant sa lumière jaune; quoi dans cette porte?… ah, un homme; le concierge de cette maison; il fume sa pipe; il regarde les passants; personne ne passe; moi seul; ce gros vieux concierge, que fait-il à regarder la solitude? me voici dans l’autre rue; brusquement elle se rapetisse, elle devient tout étroite; de vieilles maisons, des murs en chaux; sur le trottoir, des enfants, des gamins, assis par terre, taciturnes; et la rue du Rocher, et ainsi, les boulevards; des clartés là, des bruits; là des mouvements; les rangées de gaz, à droite, à gauche; et obliquement, de gauche, une voiture parmi les arbres; un groupe d’ouvriers; la corne du tramway chargé de gens, deux chiens derrière; tout en les maisons, des fenêtres éclairées; ce café en face, ses rideaux blancs lumineux; le tapage, au près de moi, d’un omnibus; une jeune fille en un vêtement bleu sombre, un visage rose; la foule; le boulevard; je vais traverser cet espace, aller là; parmi ces gens je vais être; alors je vais être moi là-bas, moi le même, le même encore, là et non plus ici, moi toujours, je serai; haut et en devant, la butte; des clartés sous le ciel clair; à droite, le long mur, le mur du réservoir; je ne connais aucun de ces venants; me voient-ils? quel me croient-ils? des cris d’enfants qui jouent; des roues lourdes sur les pavés; des chevaux lents; des marches; dans les arbres plus denses le ciel obscurci; mes pas sur l’asphalte monotonement; un chant d’orgue-de-Barbarie, un air à danser, une sorte de valse, le rhythme d’une valse lente… [Illustration: portée]… où est l’orgue-de-Barbarie? derrière, quelque part, sa voix criarde et douce… «j’ t’aim’ mieux qu’ mes dindons»… un chant qui va et recommence, un même chant… [Illustration: portée] … le calme d’une voix qui naît, sous un paysage calme, dans un calme coeur amoureux, et le désir très contenu d’une naissante voix; et la voix répondante, équivalente et plus haute, ascendante, calme et tenue, ascendante en le désir; et encore elle qui s’élève; la croissance du désir; sous le toujours naïf site et dans ces naïfs coeurs, l’ascendance monotone, alternée, calme, d’un très doux angoissement; le simple doux chant qui s’enfle, et le simple rhythme; entre les feuillages frais, parmi la sourdine des bruits quelconques, voix grêle, s’enfle le chant criard et doux, la monotone litanie, le fixe rhythme des lentes danses; et surgit l’amour… dans les champs purs, plus que je ne les aime, les champs, je t’aime, amie; voici les beaux champs pâles et les disséminés errants troupeaux; plus je t’aime; ils sont beaux, les troupeaux, dans les feuillages frais, quand ils bêlent, les troupeaux et les troupes des bêtes chères; plus je t’aime; ils sont chers, mes champs rêvés; mais plus je t’aime, mon amie, en tes yeux clairs; les lignes des lumières vont s’allongeant, les troncs des arbres; plus je t’aime en tes chansons; c’est des rivières avec des ombres, un ciel de soir, des bruits lointains; et la voix pleurante est plus lointaine; s’éloigne la voix simple et le rhythme; s’efface le chant religieux; des chants pourtant, des chants encore, et plus je t’aime… des paysages frais et nocturnes, les arbres successivement rangés, et les pas des passants; à l’entour, des roulements; des paroles, des teintes énombrées, un air tiède, plus frais; dans le bois qui longe les monts j’irai, près les prairies, sous les sapins, en l’été; ce sera la très précieuse chaleur des nuits aimées; nous serons tous en ces pays; oh l’admirable temps, loin de Paris, durant ces semaines nombreuses! et quand ces jours?… les bruits se font plus forts; c’est la place; dépêchons; sans cesse, des longs murs tristes; sur l’asphalte une ombre plus épaisse; à présent des filles, trois filles qui parlent entre elles; elles ne me remarquent pas; une très jeune, frêle, aux yeux éhontés, et quelles lèvres; elles seraient, ces obscènes lèvres, sous la complicité impérieuse des yeux, combien savantes aux perverses jouissances! et cette fille, ainsi est-ce donc? en une chambre nue, vague, haute, nue et grise, sous un jour fumeux de chandelle, avec un assourdissement des tumultes de la rue grouillante; ce serait une haute chambre étroite, oui, le grabat, la chaise, la table, les murs gris, et l’agenouillement de la bête parmi le lit; alors ces yeux, et les lèvres luxurieuses, montantes et remontantes, tandis qu’elle geint, et qui halètent; la voici, cette fille, qui parle; les trois, sur le trottoir, oublieuses des promeneurs; moi, demain, j’ai le cours, l’ennuyeuse école, et dans trois mois l’examen; je serai reçu; adieu lors la franchise de tous les jours, mais la charge d’un emploi; allons; maintenant partout des filles; le café; des jeunes gens entrent; un monsieur qui ressemble à mon tailleur; si je me rencontrais à quelque ami; mieux certes, mieux être seul, marcher par un bon soir très librement, sans but, en des rues; l’ombre des feuillages ondoie sur l’asphalte, un air frais court, les trottoirs très secs et blancs luisent; une bande de jeunes filles là-bas, droites, très hautes, minces et de façons séduisantes; là, des enfants; les façades scintillent; la lune a disparu; c’est, tout au tour, un bruissement; quoi? des sons confus, épars, unis, un bruissement… bravo l’avril! oh, le beau, le beau soir, ainsi très libre, sans pensées, ainsi très seul.