Les loups de cendres mortes

Colin Heine · Chapitre 2 sur 31

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Les loups de cendres mortes

Chapitre 1

 

Il y a toujours une dernière fois.

Un dernier battement de paupières quand on quitte sa paillasse au réveil, un dernier bol de gruau et une dernière gorgée d’eau, une dernière séance d’entraînement contre et avec les autres, une dernière suée sous le soleil et sur le sable, un dernier mouvement de poignet et un dernier pas de côté, le dernier vivat du dernier public.

Après le dernier combat.

Braciatus ne peut s’empêcher d’y penser. C’est son dernier matin de gladiateur. Quelle que soit l’issue de sa prochaine entrée en scène, il fera aujourd’hui ses adieux. À Aristus, au public, aux hourras. Au sang, à la douleur, et à la honte de devoir prendre la vie pour ne pas avoir à donner la sienne. Des visages défilent devant ses yeux alors qu’il s’allonge et sent sur sa peau l’huile chaude du masseur.

Ils sont tous les mêmes, au fond.

Leurs traits ne comptent plus vraiment, comparés à la profondeur des regards. Les vaincus gisent au sol, parfois tellement blessés, tellement meurtris que Braciatus s’est toujours senti presque soulagé de devoir mettre un terme à leur souffrance. Et quelle que soit la cause de leur perte – l’épuisement, le manque d’entraînement ou d’endurance –, leur regard se teinte toujours de la même intelligence grise. Ils finissent tous par comprendre et par accepter, fût-ce à la toute dernière seconde, au moment où la pointe de son coutelas ou de sa lance se fraye un chemin dans leur gorge. Les plus lents, les plus naïfs se perdent parfois, juste avant l’instant ultime, dans une panique qui fait honte à Braciatus. Il en ressent une gêne coupable. Sa pudeur lui interdit de voir si loin, si profond en quelqu’un. On n’a pas le droit de voir ça. Alors il les met à mort en s’interdisant tout regret. Et au dernier moment, il leur sourit en les voyant comprendre. La peur, la douleur, le doute s’effacent et font place à l’instant le plus authentique, le plus pur de leur existence. À l’acceptation. Puis tout finit et Braciatus remporte une victoire de plus.

Des mains lui pétrissent le dos.

Braciatus évoque la masse des spectateurs qu’il a toujours saluée, vers laquelle il a toujours levé son arme en haletant, à laquelle il a toujours renvoyé le respect, l’estime et l’admiration qu’elle lui prodiguait et qu’il a appris en plus d’une décennie de combats à haïr plus que tout.

Ce n’est pas le besoin de vengeance, la cruauté de la foule ou le désir de punir son manque d’humanité qui l’ont plus d’une fois fait rêver de tailler dans le public. D’y lancer sa lame, d’y fouiller dans les corps et de purifier la terre d’une partie de sa lie.

C’est la conviction qui s’est imposée à lui au terme de son premier combat. Lorsque la masse jouissante lui demanda de conclure la vie de son adversaire.

À cette distance, Braciatus ne voyait pas les visages. Il ne distinguait que des formes, des bras et des têtes frémissant au spectacle du sang. Mais il discernait aussi des existences, des vies individuelles qui s’étaient toutes mises en retrait. Elles avaient toutes fait le choix de s’effacer et de se fondre pour ne plus former qu’une entité vaguement consciente, qu’agitaient les efforts et les souffrances d’autres êtres devant elles. Cette masse, cette chose formée d’une multitude de désirs de ne plus penser, mais seulement de ressentir, Braciatus aurait voulu la réduire en cendres.

Il ferme les yeux. Cela n’arrivera jamais, bien sûr. Qu’importe. Ce soir, il ne sera plus gladiateur. Il aura péri dans l’arène, ou bien Aristus l’aura récompensé d’un pécule confortable et de la liberté. Il sourit en pensant à la vie qui sera bientôt la sienne et repousse avec une pointe d’angoisse la voix qui, dans les tréfonds de sa psyché, lui susurre que la victoire pas plus que la mort n’ont d’importance et que l’essentiel n’est pas de survivre, mais de ne plus mener cette vie.

Braciatus serre les poings, repousse les doigts du masseur et se lève.

Il gagne la pièce voisine où l’attendent trois esclaves. Sous le regard du maître de l’arène, droit dans sa toge blanche, il se laisse vêtir. Ses sandales cloutées, sa jupe lui tombant jusqu’aux genoux, son plastron où l’on reconnaît encore son emblème sculpté dans le métal. La chimère a pris bien des coups, mais elle a résisté. Ses épaulières, ses longs bracelets de cuir. Son casque, dont il ne serre pas encore la sangle.

Un esclave lui tend une coupelle d’eau dont il n’avale que trois gorgées. Puis il s’approche du râtelier et s’empare de ses armes.

Pour ce combat, le choix n’est pas difficile. Le filet d’abord, lesté de plomb. Lourd et peu maniable, il lui a coûté des années d’entraînement. Le poignard, qu’il fixe à sa cuisse et qu’il n’aura pas à dégainer si tout se déroule comme il l’espère. Son trident enfin, à l’équilibre réglé avec tant de précision. C’est lui qui lui assurera la victoire. Qui le protégera, en gardant la chose à distance. Puis qui lui permettra de porter le coup de grâce.

Il prend conscience du mugissement de la foule au-dehors. Il se dirige vers le couloir menant à l’arène. Elle est là, la véritable bête. La vraie monstruosité. Ce que je vais combattre et vaincre, ça n’a pas le choix. C’est ainsi. Mais le public… Il se retient de cracher par terre.

Ils méritent encore moins d’exister que l’aberration que j’affronterai dans quelques minutes.

Suivi d’un groupe de gardes en tenue d’apparat, il descend le couloir. À son extrémité brille un carré de lumière qui le force presque à plisser les yeux. Un morceau d’arène baigné de soleil. Le sable sera brûlant. Il fait halte à quelques mètres de l’ouverture, s’imprégnant de la rage et de l’écœurement que suscitent les frétillements de la foule venue pour le carnage. Elle en a déjà eu un peu. Quelques combats, une poignée d’esclaves mal équipés contre un unique gladiateur bien entraîné… Pas de course, aujourd’hui. Pas de combats navals, non plus. Ce n’est pas encore la saison.

Non, le clou de la journée, c’est lui.

Braciatus réajuste le filet qu’il s’est passé sur l’épaule et serre les doigts sur la hampe de son trident. Il caresse pour la dernière fois de son existence, il le sait, la chimère qui orne son poitrail en un rituel dont il aime à penser qu’il lui a toujours assuré la survie. Puis il quitte l’ombre du couloir et pénètre dans l’arène.

À son apparition, la masse s’embrase. On y est. Enfin. Braciatus, le grand Braciatus, contre une monstruosité qui n’existe pas encore. Tout le reste n’était que mise en bouche.

Comme elle est simple, cette masse. Il n’a qu’à marcher pour la faire crier. Il n’a qu’à lever son arme, à tourner sur lui-même, à lui montrer qu’il ne connaît pas la peur pour qu’elle s’enflamme comme à son ordre, pour qu’elle vrombisse de plaisir à l’idée de la mort qui va frapper devant elle. Elle ne le voit pas sourire sous son casque.

Il se dirige vers la tribune impériale et les rugissements de la foule diminuent. Aristus est assis sur son fauteuil en contre-haut, beau et droit. Entouré de ses conseillers, de ses gardes, de ses serviteurs. Braciatus ôte son casque et lève son arme vers lui. Le silence se fait.

Il croise le regard de l’empereur, qui l’observe avec gravité, et Braciatus se sent soudain apaisé. Il est à sa place. La foule tout autour n’est pas vraiment là, mais Aristus… C’est lui qui donne tout son sens aux quelques minutes de violence et de douleur qui vont suivre. Tout ça est pour lui.

Le souverain hoche la tête et les cris de bonheur fusent. Braciatus ferme les yeux. Plus que quelques instants. Il plante son trident dans le sable, remet son casque et en serre la sangle, puis il reprend son arme et se dirige vers le centre de l’arène.

Vers la Fosse aux Impossibles.

Le grondement de la foule gagne en gravité au fur et à mesure qu’il s’approche de l’ouverture de plus de trente coudées de large que délimite une margelle. Lorsqu’il l’atteint, il n’entend plus qu’un murmure. Le pied droit calé sur le rebord, il incline la tête vers les profondeurs que le soleil n’éclaire qu’en partie.

Rien. Un puits vide. Juste une odeur de vice imprégnant les ombres. Quelques éclats de verre sur le sable, tout au fond.

Il s’éloigne, salue de nouveau son public et les acclamations retentissent. Certains scandent son nom, qui enfle dans des milliers de poitrines, des milliers de bouches célébrant son dernier jour de gladiateur. Il profite quelques instants de leur amour en souriant malgré lui, puis son regard se pose sur l’entrée d’un autre tunnel s’ouvrant dans l’enceinte de l’arène. Un groupe de soldats en armure, casqués et équipés, en surgissent et prennent place au pas de course sur toute sa circonférence, prêts au combat.

C’est vrai. Rien ne dit que je viendrai à bout de ce qui va naître. Rien ne dit, même si j’échoue, que la chose saura se rassasier de moi. Qu’elle ne décidera pas, dès qu’elle aura fini de festoyer sur ce qui restera de ma carcasse, de se jeter sur les gradins. Peut-être même sur Aristus.

Mais l’empereur est sauf. Sa garde personnelle est prête à intervenir, à bloquer l’ennemi pendant qu’on l’éloignera, qu’il disparaîtra dans quelque passage secret des arènes avant de s’envoler vers son palais, où la garde aérienne patrouillera jusqu’à ce que tout danger soit écarté.

Braciatus n’a pas besoin de meubler bien longtemps l’attente de quelques saluts à la foule, de mouvements de trident maîtrisés à la perfection et d’échauffements. Quatre esclaves entourés d’autant de soldats et de prêtres pénètrent sur le sable. Il sourit. Tout ce décorum… C’est beau. Les représentants des vieilles religions se montrant comme si de rien n’était, vaquant aux affaires spirituelles de l’empire…

Chaque prêtre porte une toge à la couleur de son élément et marche dans les pas d’un esclave portant une boule de verre dans un filet passé à l’épaule. L’intérieur de chaque sphère est gris et vaporeux. L’origine de toute chose, pense-t-il. La vape. Décomposée de manière aussi arbitraire qu’absurde entre quatre éléments essentiels.

Les prêtres s’avancent vers la fosse. Ils n’y croient pas plus que nous, bien sûr. Mais leur rituel a quelque chose de rassurant. Des gestes, des opinions que nous partagions tous quelques décennies plus tôt. Tout cela est aujourd’hui révolu.

Braciatus sent ses membres se raidir sans qu’il leur en donne l’ordre alors que les nouveaux venus prennent place autour de la fosse. Le grand moment approche. Ses traits se tirent sous son casque. Le public s’est lui aussi fait plus discret. Même si le cri d’un spectateur, incapable de résister à la tension qui monte sous les rayons du soleil, retentit parfois en une catharsis un peu ridicule.

Quatre trios, à égale distance les uns des autres, contre la margelle. Un prêtre, un soldat et un esclave. Ils attendent sous le regard de Braciatus, d’Aristus dans sa loge et de milliers de Luperquiens venus trembler et frémir au spectacle de vraies souffrances. À travers ce calme étrange, Braciatus croit presque entendre le murmure du vent. Il se force à se détendre. Il va falloir bouger, courir et bondir sur la durée. La tension me sauvera et je n’en ai qu’une réserve limitée. Tant que je peux garder mes membres au repos, je dois en profiter.

Un coup de clairon cingle l’atmosphère de cérémonie qui a recouvert l’arène. Braciatus se garde une fois de plus d’adopter sa posture de combat.

Chaque soldat s’approche de la sphère de verre reposant aux pieds de l’esclave qui l’a apportée, dégaine son poignard, tranche les mailles du filet et s’éloigne de quelques mètres, l’esclave derrière lui, les restes de maillage en main. De nouveau, personne ne bouge durant plusieurs secondes. Les sons du public sont à peine perceptibles.

Le clairon retentit une deuxième fois et Braciatus sent presque son cœur battre dans sa poitrine. Ses bras, ses jambes se meuvent lentement et épousent un par un la position qui leur semble la plus naturelle au monde, celle qu’il a répétée toute sa vie, si intensément qu’il a désormais la conviction d’être né avec, celle dans laquelle il se sent bien, fort et prêt à faire usage de toutes les habiletés, de toutes les adresses qui font de lui ce qu’il est. Il ne lutte plus contre ce réflexe sûr. Il prend le temps. Il le laisse l’investir. Devant lui, les quatre prêtres ramassent la boule de verre gisant à leurs pieds, la hissent à bout de bras au-dessus de leurs têtes et se tournent vers la Fosse aux Impossibles.

Quelques secondes d’attente. Puis sonne le troisième coup de clairon et Braciatus abat les dernières digues intérieures qui empêchaient son corps de prendre le contrôle. Dans sa main droite, le trident relève ses pointes alors qu’il fléchit les genoux, assurant ainsi son équilibre tout en se laissant la possibilité de bondir. Le filet pend désormais dans sa main gauche, qui d’elle-même entame un tournoiement, timide encore, mais capable d’enfler en une fraction de seconde. Les prêtres lancent les sphères de vape dans la fosse, abattant les bras de toutes leurs forces. Elles se fracassent dans les ténèbres.

Les cris de la foule retentissent et s’éteignent presque en même temps. Les douze hommes fuient la fosse dans les quatre directions. Seuls les soldats trouvent parfois le courage de tourner la tête en arrière vers le gouffre d’où s’échappent déjà les volutes d’une brume épaisse comme une moiteur, qui bientôt déborde et suinte sur le sable de l’arène. Braciatus garde les yeux rivés sur la vape emplissant la fosse à ras bord, les deux pieds campés au sol.

Puis il tend l’oreille.

Le public est trop loin pour percevoir quoi que ce soit. Mais pas lui. De la fosse lui parvient une rumeur de croissance. Un crissement de sucs et de rocs, porteur du seul désir de donner forme à une vie bouillonnante de faim et de chasse.

Non, pas de chasse, sent-il confusément. De piège.

Lorsque les premières ombres passent sous la surface de la vape, le murmure du public s’intensifie. Puis les hurlements de joie, d’horreur et de plaisir que les poitrines retenaient jusqu’alors explosent à la vue de la forme qui émerge enfin. Le corps de Braciatus recule d’un pas.

Puis d’un second.

Le gladiateur fait un effort pour ne pas chercher à comprendre. Pourquoi vouloir donner un sens à tout ? Ce qu’il doit savoir, ce qu’il doit saisir, c’est d’où vient le danger et où frapper. Le reste ne compte pas.

Alors il observe. Il découvre la forme de couleuvre, d’où jaillissent des bras fouettant l’air comme la queue d’un animal blessé. Les pétales aux couleurs criardes, montant dans les airs au bout de tiges gonflant à un rythme inconcevable, les feuilles irisées, les racines crevant la margelle de l’intérieur, ses moellons sautant à plusieurs mètres avec un bruit mat… Et enfin le cœur de la fleur au centre, révélant des entrailles poisseuses, avides d’un corps à consommer, bordées d’épines larges comme des cornes, prêtes à enfermer et à mastiquer.

Braciatus ne respire plus. Ça ne le surprend pas. Il ne pouvait pas imaginer la chose avant de la voir. Mais il savait qu’il serait pris de vertiges. Alors il recule une nouvelle fois, se force à poser les yeux sur le sable, relève la tête et pousse un cri. Puis il inspire, pince les lèvres et réfléchit.

L’apparente souplesse de la tige ne le trompe pas. Elle ondule à une vitesse surprenante, mais les craquements qui accompagnent chacun de ses mouvements indiquent une surface dure, que ni son trident ni son poignard ne perceront. Pour quel résultat, d’ailleurs ? Les lianes plus fines, qui fouettent l’air autour de la fosse, lui servent sans doute à attraper ses proies. Elles plient, s’enroulent au gré d’une volonté fruste. Il doit être possible de les trancher au prix d’un geste assez ample du bras, s’il est armé du coutelas. Braciatus s’éloigne encore un peu.

Ses yeux se posent sur la base de la tête, où naissent les pétales se dressant de part et d’autre de la bouche. Ici, certainement… Je n’en sais rien, en fait. Je ne peux pas savoir. Mais je ne vois pas d’endroits plus propices pour tenter ma chance.

Ça y est. Elle sait que je suis là.

L’arène est maintenant déserte, hormis les soldats postés sur sa circonférence et dont Braciatus perçoit la nervosité malgré la distance. Au-dessus d’eux, la masse des spectateurs laisse libre cours à sa fureur. Le gladiateur chasse ces pensées de son crâne et se concentre.

Tuer, ce n’est pas pour tout de suite. D’abord, il s’agit d’éviter les coups. Et entre les deux, l’essence même du combat en arène devant un public.

Le temps.

Braciatus n’est pas devenu ce qu’il est pour avoir abattu ses adversaires en trois ou quatre mouvements bien enchaînés. Il l’aurait pu, le plus souvent. Mais pour grandir, il faut du spectacle. Alors il a toujours joué. Sans méchanceté, sans cruauté. Juste pour faire durer.

Aujourd’hui, ce ne serait même pas nécessaire puisque c’est son dernier combat. Mais il faut bien partir en beauté… Alors il va le prendre, ce temps. Le temps de ne pas se faire transpercer par une tige bardée de ronces, le temps de porter toutes les attaques qu’il faut, une à une, en un crescendo qui se conclura par le tout dernier coup, l’ultime mise à mort de sa carrière.

Il dégaine son coutelas et choisit une approche prudente, son filet sur l’avant-bras. Il pare quelques coups de liane avec son trident dans la main droite, testant la vivacité des fibres. Il taille prudemment, le bras alourdi par le filet, et fait couler une sève jaune. Qu’il est étrange de blesser ce qui ne crie pas sous la douleur… Tout au plus perçoit-il un frémissement quand sa lame entaille la plante, comme celui d’un animal tapi dans le sous-bois, immobile un temps et poussé par la peur à changer de position ou à prendre la fuite dans un craquement de brindilles.

Il doit bondir à plusieurs reprises pour échapper à une liane qui tente de lui enserrer le pied avec la vivacité d’un serpent. Là réside le vrai danger. Elles claquent comme des fouets et, avec précision et vitesse, elles peuvent l’atteindre avec tant de force que le membre touché en resterait gourd plusieurs heures. Même si le pire serait sans doute de se laisser prendre à l’une de leurs boucles. Elles le soulèveraient comme un lapin.

Braciatus tourne, saute et louvoie le temps qu’il faut. Les cris du public accompagnent chacun de ses mouvements, chaque passe, chaque esquive. Le silence de la plante, qui ne hurle ni ne rugit, donne à leur rencontre un goût de solennité dont Braciatus se demande si on en parlera encore quand la poussière sera retombée. C’est sûrement une bonne chose. L’un de nous va mourir dans une furieuse absence de cris. Ça marquera les esprits.

Bientôt, la plante et le gladiateur se connaissent assez. Il a pris soin de montrer le moins possible ce que son corps un peu las peut encore accomplir, et il doute que la plante à qui la vape a donné forme ait su lui dissimuler ce dont elle est capable. Sa vitesse, sa précision lui sont désormais connues et Braciatus, qui danse devant elle avec plus d’assurance, sent un enchaînement de gestes grandir en lui.

Il ne brusque rien pourtant. D’autant que le combat peut durer encore un peu. Il le laisse se déployer dans son esprit et dans ses membres, se préciser, se fluidifier et s’épurer seconde après seconde. Jusqu’à ce que son corps l’ait défini, compris et anticipé, comme la route qu’on choisit sur une carte et qu’on n’a plus qu’à suivre. Il ne lui reste que le premier pas à faire.

Braciatus retarde ce pas encore un peu. Il en a les moyens. Et l’intérêt. Le public profite, gémit et se soulève quand il abat son arme et entaille une liane, avance, recule et saute, fait tournoyer son trident ou roule sur le sable avant de se redresser, prêt à réagir au prochain coup de sa partenaire.

Puis se précise le moment de conclure. Rien de brusque là-dedans. C’est une certitude qui se dessine petit à petit sans s’imposer à sa conscience, sans rien changer jusqu’à ce qu’il se rende compte que le temps a passé et que l’instant est venu. Alors Braciatus repasse son coutelas à sa ceinture, saisit les mailles du filet dans sa main gauche et prépare son trident, dont il lève la pointe vers la plante.

Quelques mouvements d’attente encore, puis l’ouverture s’offre à lui.

Il commence.

Son trident d’abord, auquel il fait manquer sa cible et qu’il fiche dans le sable entre deux racines dégoulinant de la margelle, à la base du monstre. Sa culbute en avant, un battement de cœur avant le claquement de la liane, et son appui du pied droit sur une souche. Son bras qui tourne, avec tout juste ce qu’il faut de célérité pour ne rien perdre en précision, et qui envoie le filet sur la gueule de la créature, l’empêchant de béer et de happer, ses cornes se prenant dans les mailles et resserrant d’autant leur emprise. Son poignet droit dégainant de nouveau son coutelas et tranchant à deux reprises.

Puis le saut jusqu’au sol, près des racines, où il extrait son trident. Il bondit hors d’atteinte des lianes qui ondulent de rage et cisaillent l’air autour de la fosse, pose ses armes au sol, expire de bonheur et ôte son casque. Puis il lève les bras au ciel et boit les rugissements de ceux qui l’aiment.

Il tourne sur lui-même, salue et fait ses adieux à ce qu’il était. Il est temps d’en finir. De mettre un terme à cette vie et de devenir autre chose. Braciatus est désormais un homme complet.

Alors il recoiffe son casque, ramasse son trident et court porter le coup fatal.

Une prise d’élan, un gain de hauteur jusqu’à une première racine, un bond jusqu’à cette tige, un dernier saut jusqu’à la corolle où, arc-bouté sur le filet empêchant le monstre de trop ouvrir la gueule, il assure sa position en saisissant fermement une maille d’une main tout en brandissant son trident de l’autre. Il lui suffit de frapper d’estoc. Son bras s’abat et enfonce le métal dans la gorge de la fleur, d’où s’exhale un souffle chaud. Braciatus retire son arme et l’y replonge, toujours cramponné au filet. La plante se tord sans autre bruit que le froissement de ses lianes. Le gladiateur perçoit pourtant sa souffrance. Il frappe une troisième fois sous l’ivresse de la foule.

Quelque chose perce dans la plante.

Alors qu’une bruine explose de l’intérieur du monstre et arrose en gouttelettes brunâtres son corps déjà luisant de sueur, Braciatus sait qu’il a tué pour la dernière fois. Son adversaire s’affaisse et il lâche le filet pour rouler au sol en abandonnant son trident planté dans la gorge qui meurt. Il se redresse.

Il n’a plus rien en main. Plus d’armes. Plus d’adversaire.

C’est fini.

Il ôte son casque et salue une dernière fois. Ses muscles le font souffrir. Sa peau surtout, mordue par le sel de la sueur et le soleil de l’arène. Une odeur de chair chaude lui monte aux narines.

Une fumée de combustion naît de son casque. De sa cuirasse aussi, où la chimère disparaît déjà, ses formes rongées par l’acide. Et de ses mains. De ses cuisses, de ses bras. De la ligne de ses yeux qui déjà s’éteignent en brûlant, là où la visière ne les a pas protégés des sucs. Braciatus cesse de marcher, avale une goulée d’air, refait un pas sans savoir dans quelle direction et ferme les paupières en sachant qu’il ne les rouvrira plus.

Il gémit de rage plus que de douleur. Ses membres cuisent. Il sent déjà sa peau lui pendre des avant-bras, lui retomber en pans sur le dessus des genoux et se liquéfier à la base du cou. Il ne pourra bientôt plus crier.

Mais il entend toujours.

Il entend la foule heureuse. Il entend les acclamations, les rires, la joie d’avoir vécu en frissonnant de plaisir, d’avoir partagé la violence et la souffrance sans avoir à en payer le prix. Il entend la gratitude et l’amour.

Merci à toi, Braciatus, tu nous as tout donné. Des années de peur, de blessures et de cris. Des années où nous avons toujours pu espérer, grâce à toi. Espérer quoi, nous l’ignorons, mais l’espoir était bien là, tu nous le portais à chaque spectacle. Nous t’aimions, et nous t’aimons toujours en ce dernier jour. Il est bon que tu gagnes, et il est bon que tu meures. Car tu as tout fini, tout conclu dans la vie, et nous ne t’oublierons pas.

Braciatus devine à travers la souffrance qui se déverse sur lui les visages tournés dans sa direction. Les regards brillent et les bouches salivent. Des enfants n’en croient pas leurs yeux, il s’écorche vif, il s’écorche tout seul, la peau se décolle ou disparaît, on lui voit les muscles, c’est incroyable, regarde, Tertius, regarde, il n’a plus d’ongles, ses yeux ont fondu et il tient toujours debout, il marche encore sur le sable, c’est incroyable, c’était vraiment le plus grand, c’est le plus grand…

Un air chaud lui souffle sur la gorge sans qu’il ouvre la bouche. La douleur est telle qu’il n’en a jamais connu. Mais la douleur, ça fait partie de la vie d’un gladiateur. Il ne la laissera pas gagner.

Alors c’est ainsi que vous m’aimez… Je dois partir sous vos rires, sous vos joies, en créature sacrifiée. Soit. Mais je ne suis plus gladiateur.

La chimère de mon plastron a disparu sous l’acide qui me dévore maintenant la poitrine, mais il me reste un petit peu d’air. Ma gorge fume de sa propre combustion et ma voix n’est plus qu’un glapissement que vous ne comprendrez pas, mais vous l’entendrez. Vous rirez et vous m’aimerez pour ce dernier courage, vous m’ignorerez en pensant qu’il n’y a rien à entendre, mais moi, je vous parlerai.

Braciatus disparaît sous vos yeux. J’ignore ce qui prendra sa place. Mais sachez ceci : ça ne vous appartiendra pas, ça ne vous laissera pas l’aimer, ça vous terrorisera, ça sera libre et cruel, ça me vengera de votre inhumanité et ça méprisera votre bonheur. Ça sera plus grand, plus beau, meilleur que vous tous, et sa simple existence fera de vos vies une somme d’erreurs. Je pars en regrettant de ne pas le voir.

En s’écroulant au sol sous les applaudissements, retenant son dernier souffle, il se demande s’il n’a pas crié ce que tout gladiateur crie avant de s’éteindre. S’il ne va pas disparaître comme tous ceux qu’il a vaincus sans que rien ne change, jamais. Mais il rejette cette idée.

Il laisse exploser en lui un ultime torrent de haine, expire et meurt.

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