Les Malvenus

Audrey Brière · Chapitre 1 sur 27

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Les Malvenus

Prologue – 1881

Quelques années avant la fin du siècle, on trouva un enfant dans les bois de Combe-Lavau.

C’était un matin d’hiver, le jour faisait une incursion timide sur la région. En vue il n’y avait rien, pas une belette, pas un sanglier, pas un oiseau. Rien que la forêt qui recouvrait les collines enneigées. Quant aux hommes du bourg voisin, il n’y avait pas une âme vivante assez hardie pour affronter les températures effroyablement basses qui s’étaient abattues sur le pays. La nature était en sommeil.

Seul le comte de Maison-Rouge osa sortir de chez lui. La hardiesse n’était pas en cause, mais plutôt l’eau-de-vie dont il s’imbibait chaque nuit depuis le trépas de sa femme, deux ans auparavant, alors qu’elle s’employait à mettre au monde un chétif garçonnet. L’ultime effort lui arracha son dernier souffle ; elle laissa, en vestiges de sa vie, un grand lot de tristesse et un demi-orphelin.

Ce matin d’hiver, donc, le comte enfonça un chapeau haut-de-forme à ruban pourpre sur sa tête et quitta le château avant l’aurore, dans l’idée d’aller prendre le frais. C’est que l’eau-de-vie qu’on ingurgitait par malheur tenait chaud. Il siffla ses chiens, deux choses décharnées et puantes qui vouaient à leur maître une infaillible loyauté, et s’enfonça dans les bois, creusant un sillon dans l’épais duvet de neige encore vierge.

Le halètement des chiens, le crissement de ses pas, le comte allait sans but, l’esprit empli de sa défunte épouse. Triste et faible comme il était, il ne dérangeait pas la nature et la nature ne se souciait pas de lui. Le comte pouvait bien mourir de froid dans les bois de Combe-Lavau, qui s’en préoccuperait ? Non pas qu’il fût méchant homme, c’était seulement un soûlaud. Son château, Nobles-Pierres, tombait en ruines et son fils aurait mangé de la nourriture pour animaux sans l’intervention des villageois. La mort, alors, n’endeuillait pas les gens si longtemps. On n’avait pas que ça à faire. L’élan de commisération collectif atteignait ses limites.

Un cri, soudain, tira le comte de ses sombres pensées. Un cri perçant de peur et de colère. Il cligna des paupières pour stabiliser sa vision et marcha vers la provenance du bruit avec un entrain mesuré.

Il le trouva là, le petit enfant, assis dans la neige au pied d’un arbre mort. Seul, ô combien seul, tout juste vêtu d’une tunique taillée dans une toile de jute, ses pieds minuscules bleus de froid, de la glace dans ses rares cheveux. Pâle, frêle, délicat comme une tige exposée à la tempête. La Faucheuse essayait de le cueillir, les chiens retroussaient leurs babines et grondaient, alléchés par la perspective d’un repas, si frugal fût-il. Le visage baigné de larmes, l’enfant poussait des vagissements féroces.

Le comte en resta statufié.

Il n’y avait rien de vivant dans la forêt que ce petit enfant qui était là depuis un certain temps, à en juger par la façon dont la neige recouvrait ses jambes. Ce petit enfant qui luttait pour survivre, quand on avait voulu le faire mourir d’une atroce manière. Le comte, dessoûlé sur le coup, estima qu’il avait peut-être deux ans, comme son propre fils. Il était possible cependant que sa maigreur et sa petite taille le fissent paraître plus jeune qu’il n’était en réalité.

Un des chiens jappa en se rapprochant du petit et ce dernier hurla de plus belle. Le comte sortit de son état léthargique et se précipita pour éloigner les cabots. Il ôta sa pelisse et enveloppa sa trouvaille à l’intérieur. L’enfant empestait, mais le comte n’y prit pas garde. Il le souleva de terre, l’arrachant à ce qui serait devenu sans son intervention un linceul glacial. Le petit cessa de crier, pour ne laisser place qu’à des sanglots silencieux. Il fixa intensément son sauveur, imprégnant ses pupilles de ce visage buriné, bouffi par le chagrin et l’alcool. Il se recroquevilla contre la poitrine chaude du comte. Ce dernier sentait entre ses doigts les bras fins et les pieds gelés du bambin.

C’était un petit garçon.

Laissant là les deux chiens déconfits, le comte de Maison-Rouge quitta promptement le bosquet et retrouva le sentier mal entretenu – puisqu’il lui incombait d’entretenir ces bois, il va sans dire que la nature n’en faisait qu’à sa guise sans rencontrer la moindre résistance. À cette époque de l’année, le sentier ne consistait qu’en un mince filet de terre serpentant entre les arbres, recouvert d’une épaisse couche de neige qui ressemblait à de la crème. Le comte salopa la crème sans y penser autrement, bondissant à grandes enjambées. À présent, son souffle rauque résonnait dans le matin. Le petit, sur sa poitrine, ne faisait pas un bruit. Le comte espéra qu’il n’était pas finalement mort. La bonne blague, s’il avait attendu d’être recueilli pour crever bien au chaud contre quelques litres d’eau-de-vie enfermés dans un torse émacié.

Ignorant la route de sa demeure, il bifurqua sur un chemin qui serpentait entre les vallons. D’un côté, les prés désertés par les troupeaux, de l’autre, les vastes champs. Dans la blafarde lumière de l’aube, les collines majestueuses en imposaient dans leur manteau immaculé. Si l’on observait attentivement, on pouvait percevoir la terre qui respirait imperceptiblement.

Crevant le paysage sans tache de sa minuscule silhouette d’insecte, le comte galopait vers Haut-de-Cœur.

 

*

 

Sœur Léonie se pencha en avant sur son baquet et vomit les restes de son dîner de la veille. Dans ce marasme, elle identifia quelques morceaux de carottes qui flottaient, quelques haricots qui surnageaient et cela provoqua un nouveau hoquet. En cette fin de nuit silencieuse, il lui sembla que ses dégorgements résonnaient dans tout le couvent.

Une fois son affaire terminée, elle s’affaissa sur la pierre froide, l’estomac tourmenté. Ses yeux fiévreux balayèrent l’environnement autour d’elle.

Seize pieds de long sur sept pieds de large. Les murs, blanchis à la chaux, reflétaient la chiche lumière du dehors qui s’infiltrait dans la cellule au moyen d’une lucarne au ras du plafond. Pour tout ameublement, un matelas recouvert d’une courtepointe, posé à même le sol, un pot de chambre, un meuble de toilette garni d’un broc et d’une vasque en porcelaine. Il y avait là également un marchepied sur lequel trônait une vasque plus petite pour l’eau bénite. Au fond de l’alcôve qui abritait le semblant de lit, un crucifix pendu à un clou.

L’endroit était propre et sec. Il y faisait froid été comme hiver.

Léonie n’avait guère qu’une vingtaine de printemps et déjà, elle se trouvait dans une panade gigantesque. Qu’allait-on dire d’elle ? Qu’elle avait abusé du vin de table. Que cette bonne vivante de bonne sœur était trop joyeuse, trop bavarde, trop gourmande. Elle souffrirait bien une réprimande supplémentaire et quelques travaux de peine à effectuer afin que Jésus pardonnât son écart. Ce coup-ci, Jésus, dans toute Sa miséricorde, va avoir du mal à me pardonner, songea Léonie en se remettant d’aplomb sur ses jambes. Mon écart fait la largeur de tout un pays. Elle essuya ses lèvres luisantes d’un revers de manche et se dirigea vers le meuble de toilette. S’emparant du broc, elle versa de l’eau fraîche dans la vasque et se nettoya le visage.

La douleur se dissipa dans ses entrailles et elle se détendit. L’aurore pointait et laudes allait sonner, mais Léonie se laissa choir sur sa couche. Peu à peu, elle sentit ses joues rebondies de poupée se colorer, le sang battre à nouveau dans ses lèvres charnues. Cela lui procura un léger réconfort.

Le bruit du verrou tiré, le courant d’air glacé qui se ruait dans la cellule, le raclement de la porte sur le sol de pierre inégal l’arrachèrent au repos. Sœur Marie pénétra dans la pièce et referma la porte derrière elle. Léonie détourna les yeux, irritée.

– On vous entend jusqu’à Montminier, ma chère. C’est tout à fait répugnant.

La jeune femme ignora le teint frais de Marie, ses yeux bleus alertes malgré l’heure matinale, sa mise impeccable et sa grâce légère tandis qu’elle s’asseyait sur le sol près du matelas.

– Une indisposition passagère, je suis navrée que cela vous ait réveillée, ma sœur.

Marie haussa un sourcil et la commissure de ses lèvres frémit. Elle croisa les bras.

– Une indisposition passagère ? Vous me prenez pour un âne ?

– Un… ? Voyons ma sœur, qu’allez-vous penser ? Je n’ai pas digéré le repas d’hier soir, voilà tout. Ça arrive. Je suis fragile de l’estomac. Voyez, les haricots qui flottent dans le baquet.

Léonie y avait mis toute sa conviction, mais Marie répliqua après quelques secondes :

– Souhaitez-vous que je me mette à braire, Léonie ? Cela vous plairait-il ?

Cette dernière, mal à l’aise, se leva subitement, rajusta sa coiffe d’où s’échappaient ses folles boucles brunes.

– Bon, si je ne puis dormir, autant aller à l’office qui va démarrer.

– Comptiez-vous le manquer ?

– Comptez-vous me harceler toute la journée avec vos questions ?

– Cela ne tient qu’à vous, ma chère. Dites-moi dans l’instant qui est le père et je vous fiche une paix royale une fois que nous aurons décidé quoi faire. Une paix céleste, si cela vous chante.

Léonie se figea, le visage brûlant. Il lui sembla qu’elle allait s’enflammer sous l’effet de la honte.

– Ma sœur, comment osez-vous… ?

– Avant que vous ne songiez à nier davantage, je vous prie de nous épargner cela à toutes deux. Figurez-vous que ma mère était accoucheuse ; j’en sais quelque chose des femmes grosses. Vous mangez davantage, mais votre silhouette a perdu de sa générosité récemment, les nausées et les vomissements sont bien sûr en cause. Vos yeux brillent plus que de coutume et vos cheveux, eh bien vos cheveux sont luxuriants et épais. Et je crois bien que vous êtes encore plus distraite qu’à l’accoutumée, c’est dire.

Déconfite, Léonie s’appuya sur le meuble de toilette, faisant dangereusement danser le broc.

– Mais, mais… Cela ne se voit pas encore…

– J’ai l’expérience, je vous le répète. Alors ?

– Je n’ai rien à vous dire. Ce ne sont pas vos affaires.

– Au nom du ciel, Léonie, vous rendez-vous compte ? Notre Seigneur…

– M’a envoyé une épreuve et j’ai lamentablement échoué, je sais. Quelle mesquinerie de Sa part !

Léonie se mit à s’agiter en tous sens, en proie à un sentiment d’injustice qu’elle ne parvenait pas à dissimuler.

– Je ne lui ai rien demandé, moi, à Votre Seigneur ! Rien du tout ! Figurez-vous que la vie de ferme m’allait fort bien ! Et voilà que mon paternel me flanque une chasuble ! Le vieux a eu une vision, voyez-vous. Une vision ! Il s’est pris pour Jeanne d’Arc ! Sa bonne femme n’a été que trop contente de se débarrasser de moi, ça oui. C’est que je coûte cher, je mange beaucoup. Et Votre Seigneur est radin. Oui, radin. Regardez un peu cette cellule. Cette cellule. Une prison serait plus confortable ! Et la mère supérieure, qui me rabroue sans cesse parce que je parle trop. Est-ce un crime de parler, de rire, de chanter ? Je vous le demande, est-ce un crime ? Oui, triple oui ! Tout est un crime ici-bas ! Manger, rire, parler, forniquer surtout ! Alors votre épreuve, mon bon Seigneur, votre épreuve, vous savez ce que j’en dis ?

– Bon, avez-vous fini ? l’interrompit Marie. À moins que vous ne teniez à avertir toutes les sœurs et tous les enfants de votre infortune…

Elle se leva à son tour.

– Ce n’est un secret pour personne que vous n’êtes pas là de votre plein gré, ma petite. Hélas vous êtes encore novice et mineure, ce qui vous laisse peu de choix. C’est vous qui êtes un âne, Léonie. Un âne, oui, ne prenez donc pas cet air offusqué, les ânes sont des créatures du bon Dieu comme il en est tant d’autres. Vous n’aviez qu’à prendre votre mal en patience. Encore quelques mois et votre noviciat touchait à sa fin. Mais c’est que vous étiez pressée, sans doute.

Marie parlait le plus calmement du monde, usant du même ton pédagogique qu’elle employait pour enseigner aux orphelins. Pourtant, Léonie crut déceler dans son regard clair une sorte de tristesse, une peine résignée.

– Je dois vous dire que cela me fatigue, Léonie, de devoir résoudre ce genre de soucis. Je suis religieuse, moi. Pas entremetteuse ni intrigante.

Léonie achevait de nouer sa ceinture de cuir sur sa tunique. Sa figure poupine prit une expression confuse. C’est vrai qu’elle était jolie, Léonie.

– Ma parole, que sous-entendez-vous là ? C’est la première fois que…

– Rien, rien, je ne parlais pas de vous, s’agaça Marie. Cessez de toujours tout ramener à votre insignifiante personne. Bien. Votre mésaventure. Il va falloir trouver une solution, à moins que vous ne souhaitiez en référer directement à la prieure.

– Non, non. Je n’y tiens guère. C’est le fouet qui m’attendrait.

– Nous ne fouettons pas les sœurs, Léonie.

– Je parlais de mon père, soupira la jeune fille. Si mon père apprend ce que j’ai fait portant le voile… Vous n’aurez plus qu’à me creuser une tombe.

– N’exagérons rien. Nous sommes dans un orphelinat. Les enfants mal conçus, ça nous connaît. Avant tout, il faut nous assurer que le géniteur ne parlera pas. Dites-moi qui c’est, j’irai le trouver pour vous et le menacerai de tous les feux de l’Enfer s’il ose ne serait-ce que murmurer votre nom.

Léonie secoua la tête, dépitée.

– Pourquoi feriez-vous cela, Marie ? Cela ne vous concerne pas. Vous n’avez aucun tort. La prieure vous tient en haute estime, les enfants vous adorent. D’ici vingt ans, vous dirigerez cet endroit et je suis convaincue qu’aucun enfant ne regrettera plus d’y avoir été abandonné. Vous êtes parfaite. Et vous risqueriez tout cela pour une novice sans vocation ?

– La perfection n’est point humaine, ma chère. Croyez-moi, je suis bien placée pour le savoir. L’erreur, en revanche, l’est. Son nom ?

– C’est inutile, il ne parlera pas.

– Les hommes parlent, c’est pour ça que Dieu les a dotés d’une langue. Ils parlent, à tort et à travers, ils adorent ça. Votre… ami, s’il n’est pas muet de naissance, cancanera sur votre compte dès potron-minet.

– Il aura oublié. Il ne se souviendra de rien.

Marie scruta le visage de Léonie.

– Oublié… ? Mais comment est-ce possible ?

À cet instant très précis, le heurtoir du couvent résonna. D’un même mouvement, Marie et Léonie tournèrent leur regard vers la porte de la cellule. Le saisissement les tenait si bien qu’il fallut un second coup de heurtoir pour qu’elles se dirigeassent vers la sortie.

– À cette heure, qui cela peut-il être ? Maugréa Marie. Allons-y, avant que cet importun ne rameute tout le couvent.

Les deux religieuses parcoururent le couloir et sortirent dans la cour enneigée. Le jour pâlissait, jetant une chape de froid sur le monde. Léonie retint une grimace en sentant l’ourlet de sa tunique se gorger d’humidité, la neige traverser ses bas. Marie ne parut pas indisposée, suivant le sentier invisible jusqu’à l’enceinte du couvent. Une bicyclette abandonnée et quelques cerceaux jonchaient les lieux.

Comme chaque fois qu’elle traversait la cour du couvent des Ursulines, Léonie s’arrêta un bref instant pour contempler, par-delà les massifs, la vieille serre abandonnée. Quelle vision étonnante que cette structure de verre et de métal qui reflétait les rayons de lumière et dont le dôme arrogant s’élançait vers le ciel avec des prétentions de clocher. C’était autrefois un lieu majestueux, qui avait abrité des espèces de plantes rares venues de lointaines contrées. Hélas, le climat dans la région s’était dégradé et les spécimens avaient péri. Quand Léonie était arrivée, il y avait déjà belle lurette que la serre ne servait plus qu’à entreposer de vieux outils de jardinage et des jouets cassés. Personne n’y mettait plus les pieds, l’accès en était strictement interdit.

La jeune novice reporta son attention sur le visiteur.

C’était le comte de Maison-Rouge qui attendait devant la porte bleue, sous l’arcade de pierre. Le comte, que l’on ne voyait jamais que chez lui avec ses cabots ou à la taverne. Le comte, dont on avait oublié jusqu’au prénom et qui se mourait d’alcool et de douleur, englué dans son veuvage.

Marie eut un mouvement d’humeur.

– Que voulez-vous, comte, qui n’ait pu attendre quelques heures ?

Léonie, quant à elle, recula comme pour se dérober à la vue du nouvel arrivant. Il l’aperçut quand même et les salua toutes deux placidement.

– Un petit que j’ai trouvé abandonné dans les bois de Combe-Lavau, sœur Maria…

– Marie. Quel petit ? Qu’est-ce que vous racontez ?

Alors, le comte desserra les pans de sa pelisse miteuse et dévoila l’enfant, paisiblement endormi. Durant un temps infini, tous trois se perdirent dans la contemplation de ce minuscule visage aux traits purs, aux longs cils recourbés, aux lèvres fines entrouvertes.

Enfin, Marie murmura :

– J’ai beau en voir, des petits dont personne ne veut… Laissé à mourir dans les bois, quelle méchanceté.

– C’est le Seigneur qui m’a fait sortir, sœur Maria. Dans toute ma misère, il voulait que je fasse un peu de bien avant de clamser.

Marie tendit les bras pour recevoir l’enfant. Les yeux rivés sur son précieux paquet, elle dit :

– Vous n’allez pas clamser, comte. Ne soyez pas si poltron avec la vie. Elle vous a donné un fils, si vous vous rappelez bien. Antoine.

– Oui, bien sûr. Antoine.

– Et cessez de m’appeler Maria. Ce n’est pas mon nom.

Comme le comte ne faisait pas mine de bouger, le regard perdu entre le lointain et sa trouvaille, elle ajouta :

– Bon, merci comte. Nous allons nous en occuper, bien sûr. Léonie ira à la mairie tout à l’heure.

– Comment allez-vous l’appeler ?

– À cette heure, l’inspiration me manque. Nous verrons bien. Quelque chose Lavau, puisque c’est là-bas que vous l’avez trouvé. Ainsi, il sera aisé de s’en souvenir. Léonie, une idée ?

Léonie paraissait mortifiée. La novice fixait le comte la bouche ouverte, avec une insistance qui fit détourner le regard au maître du château de Nobles-Pierres. Il prit l’air embarrassé de celui qu’une attention excessive met mal à l’aise.

– Eh bien Léonie, que vous arrive-t-…

Marie se tut d’un coup, dévisageant l’expression crispée de sa consœur, et comprit. Dans ses bras, l’enfant commençait à s’agiter doucement. Son souffle chaud sur son cœur ne la réconforta pas. Elle n’éprouvait que pitié pour la pauvre novice ; Léonie, si jeune, regrettait déjà sa décevante récréation dans les bras d’un comte qui, s’il possédait encore de beaux restes, n’en était pas moins un ivrogne malheureux et à demi amnésique.

Sans y croire, Marie demanda néanmoins :

– Comte, vous connaissez sœur Léonie, je crois ?

L’œil absent du comte daigna se poser sur la novice, sans que la moindre étincelle vînt éclairer son regard. Il opina poliment du chef, l’air de se conformer à ce que l’on attendait de lui.

– C’est chose faite. Enchanté. Bon, si vous n’avez plus besoin de moi, je vous laisse le petit Lavau et je m’en retourne. Bon jour, mes sœurs.

Et le comte s’en fut sur le chemin pavé qui menait au village ; il s’en fut de cette démarche caractéristique des hommes défaits, des hommes tristes aux bottes usées. Les épaules basses et le regard traînant à terre, comme les chiens qui progressent en reniflant le sol. Il passa la croix debout à l’entrée du chemin, recouverte de bois de lierre. Il la contempla un instant, puis s’éloigna. Sous l’arcade de pierre, l’offrande du comte lovée au creux de leur chaleur, Marie et Léonie le suivirent des yeux tandis qu’il disparaissait dans la fade lumière du matin.

On ne le reverrait pas de sitôt et c’était pour le mieux. Elles ne parlèrent plus jamais du comte de Maison-Rouge. Marie s’occuperait de Léonie, la couverait et la soignerait jusqu’à ce que son enfant naisse et que la vie civile reprenne ses droits sur la novice. En attendant, elles donnèrent un nom au petit orphelin.

Elles l’appelèrent Matthias Lavau.

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