Les metteurs en scène
Chapitre IV
Elle saisit la main de Lydia et la pressa frénétiquement:
—Dites que vous m’aiderez, vous et votre mari, dites-le!
Lydia tâcha de se dégager.
—Ce que vous demandez est impossible; vous devez bien le voir. Personne ne peut s’immiscer dans cette affaire-là.
L’étreinte de Mrs Cope se resserra encore:
—Vous ne voulez pas? Vous ne voulez pas?
—Certainement non. Lâchez-moi, je vous prie.
Mrs Cope la lâcha, en éclatant de rire.
—Oh! vous pouvez aller, parbleu! je ne vous retiendrai pas de force!... Irez-vous de ce pas dire à lady Susan Condit que nous faisons la paire, vous et moi?... ou bien voulez-vous que je me charge de l’éclairer?
Lydia restait immobile, au milieu de l’allée, ne voyant plus son adversaire qu’à travers une brume d’épouvante. Mrs Cope riait toujours:
—Vous savez, ma chère, je ne suis pas méchante; mais vous en exigez un peu plus qu’il ne faut en demander!... C’est impossible, vous dites que c’est impossible?... Il faut que je vous lâche, oui!... Vous êtes trop comme il faut pour vous mêler de mes affaires, n’est-ce pas? Mais, petite bête, la première fois que je vous ai vue, j’ai compris que vous et moi nous étions toutes les deux à fourrer dans le même sac: voilà pourquoi je me suis adressée à vous.
Elle s’approcha de Lydia et son sourire se dilata comme une lampe à travers le brouillard.
—Vous avez le choix, vous savez: je joue toujours franc jeu. Si vous le dites vous-même, je promets de me taire... Eh bien! qu’est-ce que vous décidez?
Lydia, machinalement, avait commencé de s’éloigner, pour échapper à cette furieuse rafale de paroles. Mais, à cette sommation, elle se retourna et vint se rasseoir:
—Allez, dit-elle simplement, je reste ici.
IV
Elle demeura là longtemps, comme hypnotisée, à contempler, non le présent de Mrs Cope, mais son propre passé. Gannett, de bonne heure, ce matin-là, était parti pour une longue promenade. Il avait pris l’habitude de vagabonder ainsi dans la montagne avec divers compagnons d’hôtels; mais eût-il été à sa portée, Lydia ne serait pas allée le trouver maintenant: elle avait trop à faire avec elle-même, d’abord. Elle reconnaissait avec surprise à quel point, dans ces derniers mois, elle avait perdu l’habitude de l’examen de conscience. Depuis leur arrivée à l’hôtel Bellosguardo, elle et Gannett s’étaient tacitement évités eux-mêmes comme ils s’évitaient l’un l’autre.
Elle fut rappelée à elle-même par le sifflet du bateau de trois heures qui approchait du débarcadère à deux pas de la grille.—Trois heures! Gannett serait bientôt de retour: il lui avait dit de l’attendre avant quatre heures. Elle se leva brusquement, se détourna de l’hôtel, de cette façade inquisitive. Elle n’avait pas encore le courage de voir Gannett, de rentrer. Elle se glissa dans une des allées couvertes, puis s’engagea dans un sentier qui menait à la montagne...
Il faisait nuit quand elle ouvrit la porte de leur salon. Gannett était assis sur le rebord de la fenêtre, fumant une cigarette. La cigarette, maintenant, était sa grande ressource: il n’avait pas écrit une ligne durant les deux mois qu’ils venaient de passer à l’hôtel Bellosguardo. Sous ce rapport, ce n’était décidément pas le milieu rêvé!
A l’entrée de Lydia, il se leva:
—Où étiez-vous donc? Je commençais à m’inquiéter.
Elle s’assit sur une chaise, près de la porte.
—Dans la montagne, dit-elle sur un ton de lassitude.
—Seule?
—Oui.
Il jeta sa cigarette: la voix avait sonné de telle sorte qu’il éprouvait le besoin de voir la figure.
—Allumons-nous? suggéra-t-il.
Comme Lydia ne répondait pas, il souleva le globe de la lampe et mit une allumette contre la mèche. Puis il la regarda:
—Qu’y a-t-il? Vous semblez éreintée.
Elle s’assit et parcourut d’un œil vague le petit salon où la pâle lueur de la lampe permettait à peine de deviner les lignes du mobilier, le bureau couvert de livres et de papiers, les gerbes de jasmin et de roses thé qui se fanaient sur la cheminée. «Comme tout cela est devenu cher et familier!» pensa-t-elle.
—Lydia, qu’y a-t-il? répéta Gannett.
Elle s’éloigna de lui, tâta les épingles de son chapeau, et s’écarta pour poser sur la table chapeau et ombrelle. Tout à coup elle dit:
—Cette femme m’a parlé.
—Cette femme?... Quelle femme?
—Mrs Linton... ou plutôt Mrs Cope.
Gannett eut un geste d’ennui, mais elle vit clairement qu’il ne saisissait pas toute l’importance de ses paroles.
—Diable! Elle vous a dit?...
—Elle m’a tout dit!
Gannett la regarda anxieusement:
—Quelle impudence! Je suis navré, ma chérie, que vous ayez été exposée à pareille chose.
—Exposée!
Lydia se mit à rire.
Le front de Gannett se rembrunit et ils détournèrent les yeux l’un de l’autre.
—Savez-vous pourquoi elle m’a tout raconté? Pour la meilleure des raisons. Parce qu’à première vue elle a deviné que nous étions toutes les deux à fourrer dans le même sac.
—Lydia!
—Il était donc tout naturel que, dans son embarras, elle eût recours à moi.
—Quel embarras?
—Elle a lieu de croire, paraît-il, que la famille de lord Trevenna cherche à le faire rompre avant qu’elle ait obtenu son divorce...
—Alors?
—Elle s’est imaginée qu’il vous avait consulté hier soir sur le meilleur moyen de se débarrasser d’elle.
Gannett se leva, furieux:
—Eh bien! en quoi toute cette sale affaire vous regarde-t-elle? Pourquoi cette femme est-elle allée vous trouver?
—Vous ne le voyez pas? C’est pourtant bien simple: je devais vous soutirer le secret de lord Trevenna.
—Pour l’obliger, elle?
—Oui; ou bien, si je ne voulais pas l’obliger, pour me préserver, moi.
—Pour vous préserver, vous? Et de qui?
—D’elle, qui pourrait dire à tout le monde, dans l’hôtel, que nous sommes toutes les deux à fourrer dans le même sac.
—Elle vous en a menacée?
—Elle m’a laissé le choix de le dire moi-même ou de le laisser dire par elle.
—La gueuse!
Il y eut un long silence. Lydia s’était assise sur le canapé, hors du cercle de la lampe; Gannett s’appuyait contre la fenêtre.
—Quand cela s’est-il passé? Je veux dire: à quelle heure?
Elle lui jeta un regard vague:
—Je ne sais pas... après le déjeuner, je crois. Oui, je me rappelle, c’était vers trois heures.
Gannett revint au milieu de la pièce, et, comme il approchait de la lumière, Lydia vit que son front s’était éclairci.
—Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle.
—Parce qu’au moment où je suis rentré, vers trois heures et demie, on distribuait le courrier, et Mrs Cope attendait, comme d’habitude, pour fondre sur ses lettres: vous savez qu’elle guette toujours le facteur. Comme elle était tout près de moi, je n’ai pu m’empêcher de voir une dépêche qu’on lui remettait. Elle la déchira, jeta un coup d’œil sur le contenu, et fila en coup de vent pour remonter chez elle, tandis que le gérant lui criait qu’elle avait oublié toutes ses autres lettres. Je ne crois pas qu’elle ait un moment repensé à vous après que cette dépêche fut dans ses mains.
—Pourquoi?
—Parce qu’elle était trop affairée. J’étais à la fenêtre, vous guettant, lorsque le bateau de cinq heures est parti; et devinez qui j’ai vu monter à bord, avec armes et bagages, domestique, femme de chambre, sacs de voyage et caniche? Mrs Cope et Trevenna! Juste une heure et demie pour tout emballer!... Et il fallait la voir quand ils sont partis! Elle était radieuse, serrant la main à tout le monde, agitant son mouchoir du haut du pont, distribuant des saluts et des sourires comme une impératrice... Si jamais femme a reçu à point nommé ce qu’elle désirait, c’est bien celle-là. Je parie qu’avant une semaine elle sera lady Trevenna.
—Vous croyez qu’elle a son divorce?
—J’en suis sûr. Et elle doit en avoir reçu précisément la nouvelle après sa conversation avec vous.
Lydia garda le silence.
A la fin, elle dit avec une espèce de gêne:
—Elle était furieuse quand elle m’a quittée. Il ne fallait pas beaucoup de temps pour parler à lady Susan Condit.
—Elle n’a pas parlé à lady Susan Condit.
—Comment le savez-vous?
—Parce qu’en descendant, il y a une demi-heure, j’ai rencontré lady Susan...
Il se tut, avec un demi-sourire.
—Eh bien?...
—Et elle s’est arrêtée pour me demander si je pensais que vous consentiriez à être patronnesse d’un concert de charité qu’elle organise.
Malgré eux, ils éclatèrent de rire. Le rire de Lydia finit par des sanglots et elle tomba sur un fauteuil, la figure cachée dans ses mains. Gannett se pencha sur elle et s’efforça de dégager son visage.
—La vilaine femme! dit-il. J’aurais dû vous prévenir de vous tenir à distance; je ne me pardonne pas d’y avoir manqué!... Il m’avait parlé sous le sceau du secret; et je n’aurais jamais imaginé... Enfin, tout cela est fini.
Lydia leva la tête:
—Pas pour moi; ce n’est que le commencement.
—Que voulez-vous dire?
Elle l’écarta doucement et se dirigea vers la fenêtre. Là, tournée vers l’obscurité du lac, elle continua:
—C’est que, voyez-vous, cela pourrait arriver encore, à tout moment.
—Quoi?
—Cela... ce risque d’être découverts. Et nous pourrions difficilement compter, une autre fois, sur une aussi heureuse combinaison de hasards.
Il s’assit en gémissant.
Elle, obstinément tournée vers la nuit, reprit alors:
—Je désire que vous alliez tout dire à lady Susan... et aux autres...
Gannett, qui marchait vers elle, s’arrêta:
—Pourquoi? dit-il, avec moins de surprise dans la voix qu’elle ne s’y attendait.
—Parce que je me suis conduite bassement, abominablement, depuis que nous sommes ici, laissant croire à ces gens que nous étions mariés... mentant, pour ainsi dire, chaque fois que je respirais...
—Oui, c’est ce que j’ai senti aussi! s’écria Gannett avec une énergie soudaine.
Ces mots secouèrent Lydia comme une tempête: il lui sembla que toutes ses pensées tombaient autour d’elle en ruines.
—Vous aussi, vous avez senti cela?
—Oui, certes! répondit-il, d’une voix basse et véhémente. Me croyez-vous donc mieux fait que vous pour le rôle de lâche que nous jouons?
Il retomba sur le bras d’un fauteuil et tous deux se regardèrent comme des aveugles qui tout à coup voient clair.
—Mais cependant vous vous êtes plu ici? dit-elle avec hésitation.
—Oh! oui, je me suis plu, ici. (Il se mit à marcher avec impatience.) Vous aussi, n’est-ce pas?
—Oui,—s’écria-t-elle,—c’est ce qu’il y a de pis... c’est ce que je ne puis supporter. Je croyais rester pour vous... parce que vous pensiez pouvoir écrire ici, et peut-être, au début, était-ce vraiment la raison. Mais ensuite, c’est pour moi que j’ai voulu rester ici: je m’y suis plu. (Elle éclata de rire.) Oh! voyez-vous l’amère dérision de la chose? Ces gens, les prototypes mêmes des gens assommants dont vous m’aviez éloignée, avec les mêmes œillères, la même moralité qui consiste à ne pas marcher sur les gazons, les mêmes petites vertus circonspectes et les mêmes petits vices poltrons, eh bien! je me suis cramponnée à eux, j’en ai fait mes délices, j’ai fait de mon mieux pour leur plaire. J’ai flagorné Lady Susan, j’ai potiné avec miss Pinsent, j’ai été bégueule avec Mrs Ainger. La respectabilité! C’était la chose du monde qui, j’en étais persuadée, m’était la plus indifférente... et voilà qu’elle m’est devenue si précieuse que je l’ai volée parce que je ne pouvais plus l’avoir autrement!
Elle traversa la pièce, revint près de Gannett et se mit à rire de nouveau:
—Moi qui me croyais si ennemie du convenu! On dirait que je suis née un porte-cartes à la main. Il fallait me voir avec cette pauvre femme dans le jardin. Elle est venue, la malheureuse, me demander aide parce que, d’après elle, ayant «péché», comme ils disent, je devais avoir quelque pitié de celles qui ont succombé aux mêmes tentations. Eh bien, non! Elle ne me connaissait pas. Lady Susan aurait été plus compatissante, parce que Lady Susan n’aurait pas eu peur. J’ai détesté cette femme; je n’ai eu qu’une seule idée: ne pas être vue avec elle. Je l’aurais tuée, pour avoir deviné mon secret! La seule chose qui m’importait, à ce moment, c’était ma position auprès de Lady Susan.
Gannett ne disait rien.
—Et vous?... vous l’avez senti aussi!—continua-t-elle d’un ton amer.— Vous avez été tout aussi heureux que moi de vous trouver avec ces gens-là; vous avez laissé le chapelain vous parler pendant des heures religion et morale. Lorsqu’on vous a prié de faire la quête au temple, je vous guettais: vous aviez envie d’accepter.
Elle vint tout contre lui, appuya la main sur son bras:
—Savez-vous que je commence à voir à quoi sert le mariage? A tenir les gens à l’écart l’un de l’autre. Je me dis quelquefois que deux êtres qui s’aiment ne peuvent être sauvés de la folie que par tout ce qui vient se mettre entre eux, enfants, devoirs, visites, corvées, relations, tout ce qui protège l’un contre l’autre les gens mariés. Nous avons vécu dans une intimité trop étroite: voilà notre péché. Nous avons vu nos âmes à nu.
Elle retomba sur le canapé, la tête dans ses mains.
Gannett restait debout devant elle, perplexe: il lui semblait qu’elle était entraînée par quelque implacable courant, tandis qu’il demeurait inutile sur la rive.
Enfin il parla:
—Lydia, ne me dites pas que je suis stupide... mais ne voyez-vous pas vous-même que cela ne peut continuer ainsi?
—Oui, je le vois bien, fit-elle sans lever la tête.
Le visage de Gannett s’éclaira.
—Alors nous partirons demain.
—Nous partirons?... pour aller où?
—A Paris, nous marier.
Elle resta longtemps sans répondre; puis elle dit lentement:
—Consentirait-on à nous recevoir ici, si nous étions mariés?
—Nous recevoir ici?
—Je veux dire lady Susan... et les autres.
—Nous recevoir?... Mais oui, naturellement!
—Pas s’ils savaient... à moins qu’ils ne fissent semblant de ne pas savoir.
Il eut un geste d’impatience.
—Nous ne reviendrons pas ici, et les autres n’ont pas besoin de savoir... personne n’a besoin de savoir.
Elle soupira.
—Alors, ce n’est qu’une autre forme de tromperie, et plus misérable encore. Ne le voyez-vous donc pas?
—Je vois que nous ne devons pas de comptes à lady Susan ni à ses pareilles!
—Alors, pourquoi avez-vous honte de ce que nous faisons ici?
—Parce que j’en ai assez de faire comme si vous étiez ma femme quand vous ne l’êtes pas... quand vous ne voulez pas l’être.
Elle le regarda tristement:
—Si j’étais votre femme, il vous faudrait continuer... Il vous faudrait faire comme si je n’avais jamais été... autre chose. Et nos amis seraient forcés de faire comme s’ils vous croyaient.
Gannett arracha le gland du canapé, le jeta violemment par terre.
—Vous êtes impossible, gémit-il.
—Ce n’est pas moi... c’est de vivre ensemble qui est impossible pour nous. Je veux seulement vous montrer que le mariage n’y ferait rien.
—Qu’est-ce qui pourrait y faire quelque chose, alors?
Elle releva la tête:
—Que je vous quitte.
—Que vous me quittiez?