Les naufragés
Clara Clarck eut un immense chagrin quand…
LE COEUR
Clara Clarck eut un immense chagrin quand elle perdit son enfant. L’illustre tragédienne adorait ce petit être: elle avait concentré sur lui toutes les ardeurs de sa nature excessive et tenu son rôle de mère comme elle les tenait tous, passionnément. Par respect pour cette créature issue d’elle, la comédienne avait réformé sa vie, et la présence d’un berceau avait donné à toute sa maison un caractère auguste; l’amante folle avait prétendu devenir une mère sainte, et le baptême du petit avait été, pour elle, un sacre. On ne la voyait plus, dans New-York, que vêtue d’étoffes sévères, marchant avec gravité, et répondant aux saluts par un sourire plein de réserve.
Toutes les capitales de l’Amérique connurent et louèrent cette conversion; l’Europe, plus sceptique, railla un peu; les poètes des deux mondes écrivirent des vers sur l’enfant faiseur de miracles, et le premier-né de Clara, dans tous les journaux de la terre, reçut un plus important accueil que s’il eût été le fils unique d’un empereur, héritier présomptif de quelque grand royaume.
Aussi la nouvelle de cette mort, si promptement survenue, si brusque et si terrible, acquit, dans la presse du monde entier, l’importance d’un événement international. Plusieurs rois et des reines adressèrent à l’actrice des télégrammes de condoléances qu’elle lut à travers ses larmes, et qu’elle jeta ostensiblement sur des meubles.
—Campbell, n’est-ce pas, vous répondrez à Sa Majesté? Je n’en ai pas la force…
Elle fit embaumer le corps de son petit ange d’après les procédés égyptiens, car elle ne voulait point que la pourriture osât attenter à cette chair créée de sa chair; sans grande peine, elle obtint l’autorisation de conserver par devers elle le coeur de son enfant, pour lequel un célèbre joaillier cisela une double cassette de verre et d’or.
Elle décidait toutes ces choses d’une voix nette et sacerdotale, la seule qui fût convenable entre deux crises de douleur.
Mais lorsque le petit mort apparut, couché dans son cercueil de bois précieux, avec sa mignonne tête qui émergeait des dentelles, l’actrice fut admirable de désespoir. Agenouillée devant la bière, elle trouva des attitudes et des mimiques géniales, qu’elle n’avait pas besoin de chercher, et qui lui venaient en trouvailles spontanées, tant la situation l’inspirait.
Quand on enleva le cercueil, Clara Clarck se dressa, pâle, et parut grandie; elle leva les deux bras, d’un geste symétrique, et ses doigts raides étaient écartés en étoile; elle s’évanouit, et tomba, d’une ligne, comme un mât de vaisseau qui se rompt. Ce fut angoissant et sublime. Les privilégiés qui eurent la bonne fortune d’assister à cette scène gardèrent le souvenir d’un inoubliable spectacle. Jamais l’art, aidé de la nature, n’avait encore donné une plus complète formule de la perfection dans l’anéantissement. Le sculpteur Smithson y trouva le sujet de son Andromède, qui devait être la gloire de sa vie. Quant au poète Hardywill, il admirait, ému, ayant choisi dans un coin de la chambre une place commode d’où il pût aisément tout voir, et se recueillir sans être dérangé par les poignées de main ou les paroles d’un importun; il méditait, enregistrait, immobile dans la pénombre: les choses vues, les choses entendues se déposaient en lui, dans les profondeurs fécondes de son âme, et déjà ce drame vécu se transposait en matière d’art; car, devant cette bière enfantine, il venait de concevoir la pensée première de sa Clytemnestre à Aulis, oeuvre qui allait faire de lui le Prince des Tragiques américains, et lui valoir l’honneur d’être comparé à Shakespeare.
Après les funérailles, tout le monde se mit à l’oeuvre, et les fruits que devait porter la mort de cet enfant commencèrent à germer: Smithson modelait, Hardywill écrivait. Seule, Clara Clarck ne fit rien; on ferma le théâtre où elle jouait, et le public, privé cependant d’un plaisir, se résigna sans protester; même, il se réjouit d’une privation qui permettait à tous de prendre part au deuil de leur comédienne favorite. Après une semaine, le théâtre rouvrit, et Clara Clarck ne parut point; on salua son absence par une manifestation aussi discrète que la pouvait faire, en telle occurrence, l’amitié de tout un peuple.
Puis, les événements reprirent leur cours; et cependant le bruit se répandait que Clara Clarck avait pour toujours renoncé au théâtre.
Hardywill, néanmoins, travaillait à sa tragédie, destinant à la mère douloureuse le rôle maternel de Clytemnestre, et, dans de fréquentes causeries, l’auteur s’ingéniait à exciter l’attention de la tragédienne pour la pièce et pour le rôle.
Il disait:
—C’est votre chagrin qui m’inspire, amie, et c’est mon affection qui travaille pour vous; je dresse le monument du cher petit être, afin que la postérité se souvienne de votre désolation, qui fut si grande et si belle.
—Merci, cher, de tout mon coeur, merci! Mais, voyez-vous, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne dois plus reparaître sur la scène. Je prétends désormais ne plus vivre qu’une douleur, la mienne! Je me consacre à mon souvenir, et je le cultiverai dans la solitude.
Sans doute, elle était sincère, mais le psychologue savait que les sincérités se succèdent dans l’âme, et qu’elles peuvent être contradictoires sans être incompatibles, pourvu qu’on laisse au temps le loisir et le soin de remplacer l’une par l’autre.
Il se permettait donc de répondre:
—Au monument que mon art veut élever à l’angoisse maternelle, la mère refuserait la collaboration de son art? Ce n’est pas possible! Non, mon amie, vous ne récuserez pas le devoir que vous font ensemble votre amour de mère et votre génie d’artiste! Vous devez à votre enfant ce sacrifice momentané de vos goûts égoïstes pour la réclusion, et c’est un sacrifice à faire sur sa tombe, hommage de l’art à la maternité! Vous jouerez comme on prie, car le talent est un sacerdoce et l’oeuvre d’art une prière. Vous serez la prêtresse qui officie sur une mémoire, et votre rôle, fiez-vous à moi, sera le chant funèbre d’un souvenir qui devient culte.
Il citait des vers, admirables d’ailleurs, et l’actrice frémissante l’écoutait, marquant par des sanglots la fin des tirades lyriques; les beautés la secouaient malgré elle, et, languissamment assise en son fauteuil, elle sentait courir sur sa peau les frissons crispant du Verbe; les courants de l’art, par le circuit de ses nerfs, montaient vers son cerveau, et des lampes s’allumaient au fond de ses yeux, sous le voile des pleurs.
—Ah! s’écria-t-elle, Clytemnestre avait la vengeance! Mais moi, dont personne n’a tué l’enfant, de qui me vengerai-je?
—De Dieu!
Cette exclamation, qui n’avait point de sens, leur fournit pourtant l’idée d’une scène qui devait être la plus belle du drame, celle où Clytemnestre menace tout l’Olympe de sa colère maternelle.
Dès lors, Clara Clarck s’intéressa davantage au poème, qui devenait un peu son oeuvre. L’auteur sentait cause gagnée.
—Ne sera-ce pas un bel effort de mère que d’associer le monde entier aux funérailles d’un enfant? De toute l’Amérique et d’Europe, on viendra vous voir. On saura, sur la terre, que Clara Clarck joue cette pièce faite pour elle, commandée par elle, écrite avec ses mots, sténographiée par le témoin de sa souffrance. On saura qu’après cette pièce Clara Clarck n’en jouera plus d’autre, et que doivent accourir tous ceux qui veulent l’entendre une dernière fois. Le succès sera prodigieux, et vous vous retirerez du théâtre en laissant sous le ciel une grande légende: celle de la mère qui convia les peuples à célébrer son enfant, et disparut ensuite!
La tragédienne souriait. Enfin, elle répondit:
—Je jouerai.
Aussitôt la nouvelle, électriquement, courut de capitale en capitale; l’émoi fut énorme. De tous les points du globe, les télégrammes retinrent des loges pour la première. La concurrence fit monter à des prix fabuleux les plus misérables places de la salle; la location atteignit le chiffre fabuleux de trente-sept mille dollars, pour la représentation d’ouverture; dès que la date fut arrêtée, les bureaux transatlantiques se virent assaillis par les locataires de cabines, et les couchettes de troisième classe, bientôt, firent prime.
Les hôtels de New-York regorgeaient de monde: le duc de Candor loua, pour cent dollars par jour, la chambre d’un cocher.
Personne ne devait regretter son argent ni ses peines.
Le rideau se leva devant un cénacle d’univers.
Clara Clarck fut de tout point sublime.
Dès le premier acte, la scène où Clytemnestre amuse Iphigénie et met une robe neuve à la poupée d’argile, qu’elle berce ensuite dans ses bras, sortit avec une émotion si touchante et si vraie que la salle entière fut tordue d’un spasme, au moment où la mère disait: «Dodo, petite poupée!…» On vit que l’actrice pleurait, et, dans l’angoisse profonde de la foule, un hoquet de sanglot fit sursauter le silence; le seul applaudissement fut des coeurs qui battaient.
Au Deux, elle apparut magnifique d’épouvante et d’incompréhension, quand le devin Calchas lui annonça que sa fille était condamnée. Les supplications du Trois, lorsqu’elle se traîne aux pieds d’Agamemnon, exprimèrent une telle folie d’anxiété que les médecins présents craignirent pour sa raison, et, dans l’entracte, on redouta que la représentation ne pût aller plus avant.
Mais la beauté pure et complète, la restitution de la vie par le génie, la création vraiment divine fut au Quatrième acte, dans les deux scènes déchirantes de l’adieu avant la mort et du désespoir maternel sur le cadavre de l’enfant: Clara Clarck retrouva toute la terrible majesté des minutes vécues, et, les ressuscitant par l’évocation, les souffrit à nouveau devant la terre assemblée. Une formidable épouvante pesait sur les crânes et courbait les nuques; les mains de la foule tremblaient; la peur de la mort serrait les gorges. L’angoisse n’eût pas été pire si le théâtre avait pris feu. On emporta des femmes évanouies.
Après une telle magie, on se demanda ce que pourrait être le Cinq: l’émotion humaine, portée au comble, ne pouvait rien donner au delà, vraiment! Déjà les critiques, qui, seuls, avaient gardé possession d’eux-mêmes, affirmaient que la pièce, mal construite, devait être arrêtée ici, et qu’après ce triomphe, il fallait baisser le rideau.
L’auteur, plus inquiet que tous, mordillait sa moustache, et, pâle, songeait, comme un homme perdu, à l’énorme réserve de chaleur et de forces qui serait nécessaire pour mettre en valeur la violence des imprécations finales.
Clara Clarck, elle-même, s’était méfiée de ses propres forces et n’avait pas examiné sans appréhension le danger de cette scène, où elle maudit et menace les dieux.
Mais toutes les craintes se dissipèrent, et l’angoisse reprit les spectateurs quand la tragédienne apparut, blême, épuisée par les actes précédents, soutenue par ses femmes, et portant, un peu loin de son corps, au bout de ses deux bras tremblants, l’urne qui contenait les cendres de son Iphigénie.
Elle se traîna vers l’autel, et sa colère aux dieux, que l’auteur et la foule s’attendaient à voir sortir dans la véhémence, s’exhala en plainte sourde d’une créature sans force: menace d’autant plus lugubre que notre humanité la sentait impuissante.
Un seul cri, mais il fut horrible!
Clytemnestre, à la fin de ses imprécations, se redressait, folle, pour jeter l’urne cinéraire contre la statue de Diane, et la mère vengeresse s’exclamait dans le dernier vers du poème:
«Que retombent sur ta face, ô déesse cruelle, les cendres de mon enfant!»
Clara Clarck brandissait l’urne au sommet de ses bras: mais les forces lui faillirent alors, et le hasard fit cette chose effrayante que l’urne, faiblement lancée, alla tomber sur le sol, au pied de la statue, et fut brisée, tandis que la mère s’évanouissait véritablement.
Alors on vit que la tragédienne, pour s’inspirer d’une douleur plus authentique, avait, dans l’urne du théâtre, caché son coffret de verre et d’or,—le coeur de son enfant, qui roula sur la scène.
LE TÉMOIN
—Un lâche, dites-vous? Je suis un lâche? Non, monsieur, je ne suis pas un lâche! J’aime ma tranquillité, voilà tout, et j’en ai bien le droit. J’ai assez vécu pour apprendre que la meilleure façon de vivre en paix est de passer inaperçu: quand on ne s’occupe pas des gens, les gens ne s’occupent pas de vous. A se mêler de leurs affaires on ne gagne que des coups, et je n’ai pas envie de recevoir des coups, moi! Je suis un bon père de famille, qui tient honnêtement son commerce, et je peux dire que je n’ai jamais fait tort à personne, d’un sou, non, monsieur, pas même d’un sou. J’élève mes enfants et je les ai nourris, ainsi que leur mère, sans qu’on puisse dire ça sur mon compte! Et j’irais, à mon âge, me fourrer dans une affaire louche, une affaire de cour d’assises, oui, monsieur, de cour d’assises, au risque de voir mon nom sur les journaux? Qu’est-ce qu’on dirait de moi dans le quartier, si j’étais appelé en justice? Monsieur, quand on est dans le commerce, il ne faut pas se faire appeler en justice, même comme témoin. C’est mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce, et on y laisse toujours quelque chose. Or, moi, je veux léguer à mes enfants un nom honorable, qu’on n’a jamais imprimé dans les journaux ni appelé en cour d’assises!
Et puis, est-ce que je les connaissais, ces messieurs-là? Est-ce que je savais, moi, lequel des deux avait tort ou raison? Et vous ne le savez pas mieux que moi. Mais vous voulez que j’aille prendre parti pour l’un contre l’autre, dans les difficultés qu’ils ont ensemble. Jamais, monsieur! Je ne suis pas un chien, pour m’introduire à l’aveuglée, dans un jeu de quilles, et je le dis comme je le pense… Un lâche? Mais vous en auriez fait autant que moi, et pas davantage, ou du moins je l’espère pour vous.
Comment! Je monte en wagon. Bien: j’ai payé ma place, et qu’est-ce que je demande? A être porté là où je vais. Le reste ne me regarde pas. A l’autre bout du compartiment, un monsieur est assis, c’est son droit. Il va où il veut, il est ce qu’il peut, ça ne me regarde pas, et pourvu qu’il ne se mette pas à fumer, je n’ai rien à dire. Car je ne déteste pas une bonne pipe, mais je ne peux pas souffrir la fumée des autres. D’ailleurs, il ne s’agit pas de ça. Ce monsieur a un air très convenable, et je ne m’occupe pas de lui. Au moment où le train va se mettre en marche, un autre voyageur ouvre la portière, entre, et s’assied: tout cela très vite. Il est pressé, il a failli manquer son train ou du moins on peut le supposer: cela arrive à tout le monde, je veux dire à tous ceux qui ne prennent pas leurs dispositions, et qui s’en vont en étourneaux. Mais est-ce que cela me regarde, si un compagnon de voyage, que je n’ai jamais vu, que je ne reverrai jamais, calcule mal son temps et dispose mal l’emploi de sa journée, au risque d’arriver en retard? Simplement, je me dis en regardant sa moustache grise et ses cheveux gris: «Voilà un individu auquel l’expérience de la vie n’a pas suffisamment appris que toute chose a son heure.» Il porte un lorgnon de verre bleu, c’est son droit. La petite lumière tremblante du wagon, avec sa fixité, m’est tout à fait désagréable, et je ne peux pas trouver mal que les autres s’en garantissent en portant des lunettes bleues. Je ne suis pas chargé de surveiller les habitudes du monde. Donc, c’est fini, je ne m’occupe plus de rien, je pense à mes affaires, et que chacun se débrouille.
Nous voilà partis, mes deux voisins s’endorment, et, ma foi, peu à peu, j’en fais autant. Quand je dis que je m’endors, j’exagère un tantinet, car je suis ainsi, moi: je ne peux pas dormir en chemin de fer. Sommeiller, oui, je sommeille: j’entends tout, et pas un seul nom ne m’échappe, lorsque le conducteur appelle les stations. Je ne suis pas de ces idiots qui laissent passer leur gare et se réveillent dans un pays où ils n’ont rien à faire que d’attendre en grelottant un autre train qui les ramène au point où ils auraient dû descendre. Mais quoi? C’est une qualité que j’ai là, une qualité commode, utile, pratique, et vous n’allez pas prétendre que j’use de mes avantages naturels pour m’attirer des ennuis!… Donc, j’entends tout, et nous étions partis depuis une heure, quand le monsieur à moustache grise fit un léger mouvement que j’entendis d’abord, et que je vis aussitôt. Car je vois tout: il ne se passe guère dix minutes, que je n’entr’ouvre les paupières, pour me rendre compte de ce qui se passe autour de moi. Oh! nullement par curiosité, je vous prie de le croire, car ça ne me regarde pas, ce que font les autres: tout de même, quand on voyage avec des gens qu’on ne connaît pas, il n’est pas mauvais de se tenir sur ses gardes. Mais, encore une fois, je ne veux pas que cette prudence m’occasionne des désagréments ou des dangers, puisqu’au contraire je n’ai cette prudence que pour les éviter. Est-ce logique, cela? Vous sentez bien que vous n’avez rien à répondre…
Le monsieur à moustache grise se déplaçait tout doucement de côté. A la fin, il se leva, et tira le store sur la lampe. Qu’auriez-vous fait à ma place? Engager une discussion? «—Je veux de la lumière, monsieur!—Monsieur, la lumière me gêne!—Et moi, monsieur, elle me manque!» Je n’aime pas les querelles. Je ne me dispute jamais avec personne, et moins encore avec les gens que je ne connais pas: on risque de se prendre à de mauvais coucheurs, qui mettent tout de suite les choses au pire, en se fâchant tout rouge, et qui vous font des menaces. Cela ne me convient pas, et, du reste, je ne voyais aucun inconvénient à tirer le store sur la lampe, puisque, je vous l’ai dit, la lumière m’incommode et me tire l’oeil.
D’ailleurs, le monsieur à moustache grise revint s’asseoir, très discrètement, d’autant plus discrètement qu’il s’éloignait de moi pour se rapprocher de l’autre voyageur, et j’aimais autant cela. Il ne me plaît guère, en wagon, de sentir trop près de moi les individus suspects.
Celui-là, en effet, commençait à me paraître suspect. Je ne sommeillais plus du tout, et je le surveillais, en ayant soin de ne lever les paupières qu’imperceptiblement, et sans bouger, pour qu’il ne se doutât de rien.
Il ne bougeait pas non plus, ou si peu… Il faisait semblant d’être immobile, mais, en réalité, ses mains seules bougeaient, et toutes les deux, dans une poche de son manteau, ce qui lui donnait une posture tout à fait incommode: mais, sans doute, il avait ses raisons pour en agir ainsi, et cela ne me concernait en aucune façon.
Je n’étais pas bien sûr, pourtant, que cela ne me concernât point, car le voyageur, tout en travaillant dans sa poche, glissait de temps en temps vers moi un coup d’oeil oblique, mais rapide, qui se croisait avec le mien, et j’éprouvais une sorte de secousse électrique lorsque nos deux regards s’accrochaient l’un à l’autre, à mi-chemin. Je ne me suis jamais battu en duel, et, pour cause, mais j’imagine que les combattants doivent ressentir une impression analogue quand les deux épées se touchent pour la première fois. Je pensai que l’inconnu pourrait bien sentir aussi le contact de mon regard comme je sentais le sien, et je ne me souciais nullement qu’il me demandât compte d’une surveillance à laquelle je n’avais aucun droit, aucun titre. Je ne suis pas de la police, moi, et la Compagnie ne me paie pas pour épier les voyageurs! Je refermai l’oeil, et ne le rouvris qu’au bout d’un instant, pour m’assurer que je ne courais aucun danger.
Le mouvement des deux mains dans la poche devenait plus fiévreux, et j’aurais bien voulu savoir ce qui allait sortir de cette poche. Car on a beau se désintéresser des affaires d’autrui, on peut bien, n’est-ce pas? s’inquiéter du manège bizarre d’un compagnon de route qui travaille dans l’ombre à préparer un mauvais coup.
J’aurais été une bête, en effet, si je n’avais pas compris qu’il s’agissait d’un mauvais coup… Brusquement, les deux mains sortirent de la poche, tenant un linge blanc, un mouchoir plié, ou autre chose, cela ne me regarde pas. Il y avait aussi un flacon, que je vis briller. L’étranger, en même temps, fut debout, et, déjà, il se penchait vers l’autre voyageur, lui appliquant le linge sur la bouche.
J’éprouvai une réelle satisfaction, alors, celle de constater que je n’étais pas en cause, bien que l’inconnu, à chaque seconde, tournât les yeux de mon côté, partageant son attention entre moi et celui que je pourrais appeler sa victime. Je sentais une assez forte odeur pharmaceutique, et je crois bien que c’était l’odeur de l’éther, mais je n’en suis pas sûr, et je n’avais rien à y voir.
Au surplus, j’avais refermé l’oeil, et, pour mieux témoigner de ma complète indifférence, j’aurais ronflé, si je n’avais eu peur d’attirer l’attention.
Cependant, je pris encore sur moi de relever une paupière, à peine, pour surveiller les distances, et m’assurer que je ne courais toujours aucun risque personnel.
A ce moment, le voyageur avait pris le portefeuille de l’autre voyageur, et en retirait une pièce qu’il paraissait connaître, puisqu’il l’examina rapidement; il remit le portefeuille, reboutonna l’habit, et, en même temps, je refermai l’oeil. Je ne me souciais pas qu’un homme, qui ne semblait guère scrupuleux, me soupçonnât de l’avoir vu arranger ses petites affaires. Mettez-vous à ma place! Aussi, je ne me risquai pas de longtemps à rouvrir l’oeil.
Dire que le coeur ne me battait pas un peu, ça, c’est autre chose; car, en somme, on n’assiste pas sans sourciller à un assassinat; l’individu, par prudence, peut vous régler votre compte, au moindre geste qu’on fait, s’il se méfie de vous. Et le gaillard se méfiait. Il ne me quittait pas des yeux! Je sentais son regard sur moi, oui, monsieur, je le sentais! Mais je fus héroïque et je n’ai pas bronché. Car j’ai du caractère, voyez-vous, de la force, et quand il s’agit de faire face aux événements, je ne perds pas mon assiette.
Tout de même, le temps me semblait long, et je ne savais plus guère où j’en étais de ma route. Il se passa peut-être dix minutes, peut-être un quart d’heure. J’entendais l’homme bouger, mais loin de moi, toujours à sa place. Ce fut un grand soulagement, quand la locomotive siffla, et quand je compris qu’on allait s’arrêter. Je coulai un regard sous ma paupière: le monsieur à moustache grise avait les cheveux noirs, la figure imberbe, trente ans à peine: grand bien lui fasse! Il ne portait plus de lorgnon, et, dès qu’on s’arrêta, il descendit du train.
J’en fus bien aise: je ne risquais plus rien. Je me mis sur mon séant et je regardai l’autre homme qui n’avait pas bougé d’une ligne. Cela n’allait pas être drôle de voyager avec un défunt! Car je ne savais pas, moi, si cet individu était mort ou vif, et il était permis de supposer n’importe quoi, même la mort, surtout la mort: aussi, tout d’un coup, je me décidai à descendre, pour changer de wagon.
Alors seulement, monsieur, et quand je fus debout sur le quai avec ma valise à la main, je m’aperçus que j’étais arrivé moi-même! J’avais failli passer la station où je me rendais, et c’est bien l’unique fois de ma vie! Il faut croire que toute cette affaire m’avait un peu tourné la tête.
Devant la gare, je retrouvai le monsieur au flacon, installé dans l’omnibus de l’hôtel. J’en fus quitte pour prendre un autre véhicule, afin de ne pas gêner ce garçon, mais surtout par prudence, et je ne l’ai jamais revu.
J’ai su, le lendemain, qu’un voyageur avait été trouvé mort, à ce qu’on disait, de congestion. Je me suis bien gardé, comme vous pensez, de corriger cette erreur. Je ne me reconnais pas le droit de donner des leçons, à qui que ce soit, et si je vous raconte cela aujourd’hui, c’est que l’affaire est classée depuis dix ans.
Car, entre nous soit dit, il ne faut jamais se mêler de la Justice; je paie l’impôt, pour que l’on paie des magistrats, et ils font leur métier, mais je n’ai pas à le faire pour eux. Mêlez-vous-en! Si l’accusé est condamné, cela vous fait une belle jambe, et, s’il est acquitté, il sait bien vous retrouver un jour!
Et puis, le public, qu’est-ce qu’il dit?
Il dit: «Un tel… Ah! oui… Celui qui a été mêlé à une affaire d’assassinat!»
Personne ne sait plus si vous étiez complice ou témoin, et, dans notre partie, monsieur, il faut un nom sans tache, si on ne veut pas détourner la clientèle… Chacun chez soi! Voilà ma règle, monsieur.
Pratiquez-la comme moi, et vous vous en trouverez bien, comme moi.
TOUTE L’OEUVRE
Personne ne contestait, au richissime Goldenstock, son goût éclairé pour les Arts: on ne lui reconnaissait pas seulement, comme à tant d’autres, la passion d’un collectionneur ou les notions d’un amateur. Il avait, en outre, cette espèce de science innée, divinatoire, supérieure à toutes les connaissances acquises, et qui est l’instinctive compréhension du beau. Il flairait les chefs-d’oeuvre, ainsi qu’un chien de chasse flaire le gibier, et faisait lever les talents inconnus. On entrait dans sa galerie avant d’entrer dans la gloire: il acquérait ainsi, à peu de frais, les oeuvres les plus remarquables des jeunes. Mais nul ne songeait à se plaindre de lui avoir, pour peu d’argent, cédé sa meilleure toile: car c’était plus qu’une bonne fortune, que de vendre à Goldenstock, et c’était déjà la fortune; l’accueil de cet homme qui n’agréait que l’Admirable, et qui ne s’était jamais trompé, valait mieux sur la place que toutes les médailles, et cotait un artiste, comme une valeur en Bourse: son choix était un critérium d’infaillible avenir, et les marchands de Londres, de Berlin, de New-York, de Chicago, de Paris et de Vienne surveillaient les élus de Goldenstock pour les adopter à leur tour.
Il était d’ailleurs généreux, au besoin, et, lorsqu’il désirait s’approprier une oeuvre, il savait la payer cher, et très cher, s’il fallait: il payait même sans tristesse. Au surplus, il ne trafiquait point, n’achetant jamais pour revendre, mais pour garder: ce qui entrait dans sa galerie n’en sortait plus. Il mettait son orgueil à organiser chez lui le Musée du XXe siècle, à y concentrer toute la gloire d’une époque, et à laisser derrière lui ce monument de son éclectisme et de sa richesse. En parlant des oeuvres rassemblées par lui, il disait: «Mon oeuvre», et l’on ne sut jamais si ce mot était, dans sa bouche, un trait de modestie ou de vanité.
L’édification de son immense fortune semblait le flatter moins, mais on peut croire que cette attitude n’était nullement sincère, et que s’il affectionnait l’art, comme un luxe, il ne vénérait que l’or, comme une force.
Il avait gagné des millions dans le commerce des conserves, et sa marque était la plus réputée du monde: du Sahara aux deux pôles, on lisait son nom sur le fer-blanc de ses boîtes, et, par ce temps d’explorations enragées, de caravanes, de missions et de colonies, il pouvait se vanter de nourrir l’univers. Il s’en vantait, avec un gros rire sonore, qui lui donnait un air de bonhomie, bien qu’il ne fût bonhomme en aucune façon.
On le disait sournois, et il mettait toute son étude à paraître, au contraire, d’une brutale franchise. Dur, net, sec en affaires, impitoyable, il traitait, signait, touchait, soldait et, hormis la peinture, n’aimait rien ni personne. A cause de ses conserves et de son musée, on l’avait surnommé le Conservateur. Il avait, en apparence, du moins, l’inamovible sérénité de l’emploi. Il n’admettait sur terre que trois existences: son intérêt, sa galerie, et la loi, c’est-à-dire son droit.
On ne savait pas que jamais aucune émotion l’eût secoué, ni de pitié, ni de douleur, ni même de joie. Il encaissait les deuils ou les bonheurs, sans sourciller, et les portait en compte-courant. De même, il se montrait sans compassion pour les misères d’autrui, sans indulgence pour les faiblesses.
Son fils unique mourait?
—Que voulez-vous? C’est la nature.
Un de ses plus dévoués agents, aide et compagnon de ses débuts, un ami, osait, dans une heure d’égarement et de besoin, prendre à la caisse une somme qu’il pensait restituer en fin de mois? Goldenstock le faisait arrêter, condamner, et ruinait cette famille.
—Que voulez-vous? C’est la loi!
Sa femme le trompa et s’enfuit avec un peintre déjà illustre.
—Que voulez-vous? C’est la femme!
En cette circonstance pourtant, on admira la conduite du Conservateur, et on se demanda avec étonnement s’il ne conviendrait pas de lui reconnaître une grande âme. Il fit montre, en effet, d’un stoïcisme peu commun, et marqua bien qu’il mettait l’Art au-dessus de tout, même de ses rancunes.
Les gens de Bourse furent les plus surpris de son indulgence, car ils le connaissaient pour tenace dans ses haines, et plus d’une fois il en avait donné la preuve; on savait que Goldenstock parvient toujours à se venger du tort qu’on a pu lui faire ou lui vouloir, et que même, afin de décourager les agresseurs, il se venge avec ostentation, terriblement.
—Que voulez-vous? C’est la lutte!
Mais, de la séduction de sa femme, il ne se vengea point. Peut-être y était-il indifférent? On le supposa, ou tout au moins on crut que Goldenstock voulait paraître tel. Au lieu de décrier le peintre qui le ridiculisait, il affecta de lui conserver son admiration tout entière; la vilaine trahison n’empêchait pas l’immense talent:
—Que voulez-vous? c’est l’homme!
Goldenstock continua donc à rechercher les oeuvres du jeune maître, malgré le surcroît de dépense que lui coûtait la nécessité de les acquérir de seconde main.
Puis, le temps passa, qui fait tout oublier.
Leur femme mourut, et l’homme d’affaires profita de la circonstance pour se rapprocher de l’artiste: excellente combinaison qui, du même coup, lui donnait un rôle noble, et supprimait, entre le producteur et l’acheteur, l’intermédiaire des marchands! Goldenstock y gagnait deux fois.
Ce fut un pardon solennel, donné loyalement dans une poignée de main, devant témoins. La scène ne manquait de grandeur ni de simplicité; le coupable en fut ému… Il avait sincèrement aimé madame Goldenstock, et la main du mari lui fut bonne à presser, comme un vivant souvenir de l’absente: il trouva dans l’amitié du veuf une consolation à son propre veuvage, et sa tendresse déserte se réfugia près de lui. Dans les premiers temps, il aima Goldenstock par amour pour sa femme, puis ensuite par gratitude, plus tard enfin, par habitude.
Rien pourtant, si ce n’est la mémoire de la morte, ne semblait devoir rapprocher ces deux hommes.
Clément Gonthaud était un noble caractère, nature d’enthousiasme et d’idéal, incapable d’un calcul ou d’une arrière-pensée, silencieux, et probablement timide. Poète autant que peintre, il joignait à la maîtrise de son pinceau, à la subtilité de son oeil, une âme. Elle transparaissait dans ses toiles, et les illuminait; plus encore que le dessin savant et la palette précieuse, une indéfinissable émotion faisait la beauté de ses oeuvres; par delà ce qu’on voit, il y avait en elles quelque chose qu’on ne voyait pas, et qu’on sentait, comme si le peintre eût mêlé, dans sa pâte, de l’amour et de la tristesse.
Cette poésie se fit plus intense, dans les tableaux qu’il composa après la perte de son amie, et toutes les rivalités jalouses s’inclinèrent devant lui. Gonthaud était vraiment le Maître incontesté: dans l’ouvrage de son deuil, il avait synthétisé l’âme anxieuse de l’époque, toute la morbidesse du XXe siècle, et ses panégyristes pouvaient dire à bon droit «qu’un si pur monument de beauté tiendrait sa place dans l’histoire de l’Art».
Goldenstock avait accaparé ce génie.
A part une seule oeuvre, vendue en Amérique pendant leur brouille, et un tableau médiocre acquis autrefois par l’État, le banquier possédait tout: il avait, dans sa galerie, consacré à Gonthaud un salon spécial, connu dans les deux mondes sous le nom de «Salle Gonthaud».
Il disait au peintre:
—Je veux tout, mon ami, toute votre oeuvre! Je crois vous avoir suffisamment témoigné combien j’admire votre génie, n’est-ce pas? Vous m’en récompenserez, j’espère, en ne donnant vos productions qu’à moi. Nous ne discuterons jamais, et le prix qu’il vous plaira de fixer, mon ami, vous l’aurez, pourvu que vous me donniez tout.
Goldenstock savait bien qu’il se risquait peu à parler de la sorte, et que Gonthaud n’était pas homme à le faire «chanter». Néanmoins, par prudence, il ajoutait: «N’est-ce pas aussi un bonheur, pour le grand artiste, que de voir son oeuvre rassemblée, de façon à constituer un tout, qui affirme la personnalité complète? Vous appartenez au pays, à qui je veux léguer ce trésor, quand je mourrai.»
Cependant il restait, dans la salle Gonthaud, en pleine évidence, au dessus de la grande cheminée du XVIe, une place vide.
Après l’enlèvement de madame Goldenstock, le peintre avait vendu en Amérique le seul tableau qu’il eût fait pendant ces mois heureux: la Transfiguration, plus qu’un portrait, était un chant d’amour; Buller-Smith, le Roi-du-Fer, de Chicago, avait, pour six ou huit mille dollars, acheté ce chef-d’oeuvre: sans nul doute, il refuserait invariablement de le céder; mais Goldenstock ne désespérait pas. Il proposa vingt mille, trente mille dollars, sans succès. Gonthaud, pour combler la place vide, voulut offrir à son ami une toile importante qu’il venait d’achever, mais le commerçant refusa ce cadeau.
—Non, non, cher ami! La place est vide par votre faute, excusez-moi de vous le dire; il faut qu’elle reste telle. Nous appellerons ce vide-là, s’il vous plaît, le reproche.
Gonthaud baissa la tête; le richard lui posa la main sur l’épaule, et reprit:
—Vous comprenez bien, n’est-ce pas, que je vous remercie de votre pensée, mais que je ne puis accepter ce présent? Vous auriez l’air de me payer, entendez-vous, de me payer, moi, et nous serions quittes, n’est-ce pas? Non, non! Si cher que vaillent vos oeuvres, ce ne serait pas assez payer, mon ami!
Il mit tant d’amertume dans l’intonation de ces paroles blessantes, que Gonthaud, offensé, releva la tête et regarda en face l’homme qui lui parlait: Goldenstock avait les yeux troubles et les lèvres pincées. Mais aussitôt il redevint calme, et, avec son large rire confiant, il ajouta:
—Ne nous désolons pas, cher ami, et patience! Nous le ferons revenir d’Amérique, ce chef-d’oeuvre! Il reviendra, et je le veux! Je peux ce que je veux. Puisqu’il a passé l’eau, il la repassera. On y mettra le prix, que diable!
Il ne mentait pas. Deux ans après, la place vide était comblée: le Roi-du-Fer avait cédé aux offres du Roi-des-Conserves.
—Voilà. Vous me coûtez un million, mon ami. Vos amours se paient cher, n’est-ce pas? Mais, n’importe; c’est moi qui paie et j’en ai le moyen… Là, là… Ne froncez pas ces augustes sourcils. Ce que je disais là n’était point pour vous chagriner. Mettons que j’ai manqué de délicatesse et de générosité, pour une fois. Chacun son tour. Que voulez-vous? C’est le sang! J’ai parlé dans un moment d’humeur; on ne m’y reprendra plus, et je vous garantis qu’à l’avenir vous n’entendrez de moi qu’une seule allusion, une seule, la dernière… Ne m’interrogez pas; j’ai mon petit secret; je le garde… Je le garde.
Puis, pour effacer l’impression de cette phrase énigmatique, il continua, doucereux:
—Vous n’imaginez pas combien j’éprouve de plaisir à posséder enfin le tableau de Buller-Smith! Toute l’oeuvre! J’ai toute l’oeuvre de Gonthaud, maintenant, toute l’oeuvre!
Il se frottait les mains et sa face rougissait.
—C’est une chose unique dans l’humanité, que j’ai faite là! Ah! si Rubens, Rembrandt et Velasquez avaient eu le bonheur de rencontrer un Goldenstock! Au fond, je suis très fier de mon ouvrage, vous savez, mon ami! J’accroche ma gloire à la tienne, homme illustre! Vous emmènerez mon nom avec le vôtre dans l’immortalité, et des poètes raconteront le roman d’un grand peintre et d’un riche marchand.
Gonthaud, pendant trois années encore, donna toutes ses toiles à Goldenstock, qui payait largement. Mais l’artiste, bientôt, ne travailla plus guère: la force, à la fin, lui manquait. Son âme avait brûlé son corps, et la vie qu’il avait mise dans ses oeuvres, peu à peu, s’était retirée de lui.
Il languit deux autres années, sans rien faire, et triste, dans les villes d’eaux, sur les montagnes, en Égypte, en Provence, il allait dans les pays, maigre, le dos rond, la nuque mince, serré dans un châle, et, de ses yeux caves, il contemplait longuement la beauté du monde.
Goldenstock lui avait princièrement envoyé un carnet de chèques, afin qu’il ne manquât de rien.
Mais Clément Gonthaud voulut, avant de mourir, revoir son oeuvre. Le marchand l’attendait à la gare, et l’emmena chez lui, pour qu’il fût mieux soigné, qu’il pût mourir au milieu de ses toiles, au milieu de lui-même. Il poussa l’ingénieuse bonté jusqu’à faire dresser le lit du moribond dans la salle Gonthaud, juste en face de la Transfiguration qu’on décrocha pour allumer du feu dans la haute cheminée Renaissance: on dressa le chef-d’oeuvre sur un chevalet, et le peintre attendit la mort.
Au bout d’une semaine, le médecin déclara que son malade avait encore une journée à vivre, au plus.
Goldenstock congédia tout le monde. De ses mains, il aida Gonthaud à se lever.
Ils firent ensemble le tour du grand salon: Gonthaud s’appuyait au bras du bienfaiteur. Longtemps ils s’arrêtèrent devant la Transfiguration: la face idéalisée de Mme Goldenstock souriait à son peintre, du fond de l’autre monde, et l’appelait. Le millionnaire hochait la tête. Le mourant regagna son lit.
—Je vois, disait-il… C’est bien… Quand on est à moitié dans la tombe, on juge de loin, sans vanité ni parti pris. Je suis sûr maintenant que c’est bien. Je laisse quelque chose. Je peux mourir.
De sa main desséchée, il serra le poignet de Goldenstock, et murmura:
—Merci!
Mais l’autre se récria:
—Ne me remerciez pas, que diable! Je ne veux pas qu’on me remercie! Vous n’avez pas à me remercier! Ce que fait Goldenstock, il le fait pour lui-même. Que voulez-vous? C’est ma joie.
Du centre de la salle, il regarda les murs.
—Toute l’oeuvre de Clément Gonthaud!
Il riait.
Il aida le peintre à se remettre au lit, et, de sa rude poigne, il jeta dans l’âtre une bûche de chêne.
—Vous voyez, je vous soigne, mon brave!
L’artiste, déjà haletant, répondit: «Vous êtes bon…» Le Roi-des-Conserves éclata de rire. Alors, le pauvre grand homme, tout du long étendu, s’étira faiblement; sur l’oreiller, son masque, émergeant des draps blêmes, était jaune, et de ses deux mains remontées aux épaules, il serrait le linge; on ne voyait que les bouts de ses doigts repliés.
Il dit: «Je ne me relèverai plus.»
Goldenstock s’assit près du chevet.
—Non, grand homme, vous ne vous relèverez plus! Vous ne ferez plus de chefs-d’oeuvre, et vous n’enlèverez plus la femme d’autrui, et plus jamais vous ne vous offrirez ce luxe d’humilier ceux qui sont plus forts que vous! Non, grand homme!… Ne répondez pas; vous vous fatigueriez…
De nouveau, il éclata de rire, violemment, et plein la chambre vide. Puis il se leva.
Gonthaud essayait de comprendre, troublé. On vit ses pieds qui remuaient au fond du lit. Goldenstock s’en fut vers la cheminée, et s’accroupit pour attiser le feu.
—J’avais promis de ne plus vous parler qu’une seule fois de cette malheureuse petite affaire: je crois qu’il est temps, n’est-ce pas?
Gonthaud ne bougea point. Goldenstock revint près de lui.
—Vous vous rappelez, mon ami, que j’ai à vous dire un secret. Je l’ai promis, et je tiens mes promesses… Vous semblez bien ému et vous respirez avec peine? Remettez-vous. J’attendrai un instant: vous avez bien encore une heure à vivre, que diable!…
Il examinait le moribond. Après un silence, il reprit:
—Là… Cela va mieux?… Vous fûtes un homme de génie, mais un homme de rêve, voyez-vous, et vous ne vous rendiez pas bien compte de la puissance de l’or. Vous allez comprendre, mais un peu tard… Je possède, n’est-ce pas, toute l’oeuvre, l’oeuvre immortelle de Clément Gonthaud? Oui, je sais, il me manque un tableau sans valeur, une banalité acquise par l’État, et l’avenir vous ferait tort s’il vous jugeait d’après cela. Oui vraiment, mon pauvre ami, s’il ne vous restait que cela, vous feriez une piètre figure devant la postérité!…
Goldenstock rit plus largement que jamais, fit une pause, respira, et dit:
—Eh bien, voilà: je vais brûler le reste, mon ami.
Le mourant, immobile, hagard, déjà rigide, regardait droit devant lui. La bûche de chêne, dans la cheminée Renaissance, flambait à hautes flammes. Goldenstock tira, de son gousset, un canif à manche d’or.
—Vous m’avez pris ma femme: c’était votre plaisir. Je prends votre oeuvre: c’est mon plaisir. Hein, mon gaillard? Toute votre oeuvre! Pft! Une flamme, une fumée, une mauvaise odeur, et voilà ce qu’il reste de vous: les valets ouvriront les fenêtres pour établir un courant d’air, et vous disparaîtrez du monde, dans le courant d’air!
Clément Gonthaud ne bougeait pas.
Craignant qu’il ne fût mort et qu’il n’entendît plus, Goldenstock se rapprocha.
L’agonisant respirait encore. Goldenstock s’inclina pour lui parler sur la face.
—Ne croyez pas que je me vante. Je n’ai qu’une parole, on le sait sur la place. Je ferai comme je t’ai dit, et dès ce soir, mon garçon. J’ai payé! Mes bibelots sont à moi. J’en use comme il me plaît. J’ai payé!… Ce qu’en dira le monde? Il dira que Goldenstock se venge, et la leçon servira: je ne perdrai pas tout. Et quelle réclame, mon cher!
Il s’éloigna du lit, et se dirigea vers le chevalet.
—Que voulez-vous? C’est mon droit!
La tête de Gonthaud se tourna, très lentement, et elle vit l’homme debout près du chef-d’oeuvre, agitant le canif dont la fine lame luisait clair; elle vit l’acier qui entrait dans l’angle de la toile, et qui filait le long du cadre, avec un bruit.
—Regarde!
Le richard secoua devant lui cette chose molle et plate qui claquait comme un tablier mouillé.
—Un million, ça! cria-t-il, une flambée d’un million! Mais quelle réclame!
Il jeta la chose dans le feu. Le masque du peintre, sous sa blancheur de statue, était pétrifié, avec des yeux troubles.
Goldenstock se rapprocha du lit, et se pencha un peu, pour écouter: il lui parut qu’une imperceptible haleine râlait encore sur les lèvres du grand artiste. Peut-être les prunelles n’avaient pas cessé de voir?
Bien vite il découpa une autre toile, toutes les toiles, et les jeta au feu. Le travail dura longtemps.
Mais, avant la fin, Clément Gonthaud était mort.
SUPRÊME IDYLLE
L’été finissait ce soir-là: c’était le printemps de l’automne. Quelques feuilles, déjà, se détachaient des branches, et, balancées un instant dans l’air rose, tombaient sur les sentiers glissants; cependant, de jeunes pousses crevaient encore les bourgeons, et les grives, leurrées par ce renouveau d’un jour, croyaient que la saison des nids allait recommencer dans la saison des vignes.
Les ceps chargés de grappes et les pommiers alourdis enluminaient de pourpre les collines qui dévalent largement vers le fleuve: d’en haut, on voyait, dans le bas-fond, l’eau plate et lumineuse s’étaler par endroits, pour se perdre tout à coup dans le fouillis des arbres roux et des îlots, et réapparaître ailleurs, et se perdre à nouveau, faisant, sous le ciel sans nuages, une suite de lacs endormis dans la vesprée, sous le resplendissement de leurs immobiles reflets.
Aucun souffle de vent: une tiédeur pénétrante enveloppait les choses et les caressait avec langueur; le ciel, timide et doux, avait la transparence d’une aurore en avril; plus grave, pourtant, il s’éployait sur les paysages recueillis, et versait de la piété, car le printemps est un reposoir, tandis que l’automne est un temple; et si, dans les mois de fleurs, de germes et de chansons, nos sens ont palpité avec la vie universelle, c’est avec notre âme que communie l’âme du monde automnal. Dans l’agonie des champs et des cieux, l’homme mûr reconnaît son image: il les aime d’être semblables à lui, comme il a aimé tous les dieux qui se sont faits hommes, parce qu’en les aimant ainsi, c’est encore lui qu’il révère et qu’il aime…
A cette heure nostalgique, un passant longeait le coteau, dans le sentier qui serpente parmi les herbes drues.
Ses cheveux grisonnaient à ses tempes, et des rides prématurées traversaient son front; ses yeux, dans l’ombre de l’orbite, pensaient. C’était un homme des villes, jeune encore, mais chargé d’une vie nombreuse, et d’émotions passées. Il marchait tête nue, baissant et relevant le front, regardant tour à tour la terre humide et l’ample horizon; peut-être, ne savait-il pas lui-même si plus il jouissait ou souffrait de sa solitude: car il l’avait voulue, et pourtant elle écrasait son coeur.
Dans une clairière, il s’arrêta.
L’espace, alentour, était rose. L’homme se sentait regardé par la compassion du soir; toute son âme se tendait pour embrasser la nature fraternelle qui se faisait si tendre dans l’adieu; devant cette mort sereine du jour et de l’été, ses lèvres remuaient comme pour des paroles qui doivent n’être plus prononcées…
Et voilà que devant lui, droite entre les arbres, profilant sa silhouette déjà brune sur une dentelle de feuilles, il vit une Femme.
Il s’approcha.
La femme, sans prendre garde à lui, demeurait immobile. Elle était belle et triste, et ressemblait au soir. Vêtue de couleurs mourantes, elle incarnait cette heure, et sa riche maturité, dans ce monde peuplé d’adieux, solennellement, apparaissait comme un symbole.
Il vint plus près de l’inconnue, qui ne se détourna point.
Enfin, elle le regarda.
Parce qu’il pensait les mêmes choses, elle n’eut pas honte d’être surprise dans sa pensée intime, et la pudeur de son âme ne fut pas épouvantée.
Il salua. Elle répondit à peine. Mais, dans leurs yeux qui se rencontraient pour la première fois, ils se reconnurent sans s’être jamais vus: c’est pourquoi il resta debout à côté d’elle, ayant senti qu’elle permettait sa présence. Même, chacun d’eux avait peur que l’autre s’éloignât, parce que, sans le savoir, ils s’étaient espérés l’un l’autre, et, dans leurs yeux timides, ils avaient lu, tout d’abord, leur crainte mutuelle d’être trop tôt abandonnés. Cependant, comme ils sentaient ensemble, ils se turent, pour garder la grandeur de leur recueillement, et déjà le ciel, la terre, le couple, tout n’avait plus qu’une seule âme.
Longtemps, ils demeurèrent ainsi, fixes et côte à côte, dans leur muette adoration; par instants, ils échangeaient un sourire presque chagrin et presque ami, puis, se tournaient vers le soleil.
L’astre descendait plus vite; une vapeur se balançait au-dessus de l’eau, sous les branches des premiers saules, et le soleil descendait encore…
Tous deux le contemplaient avec une commune angoisse.
Lorsque le bord du disque se déchira sur la colline, brusquement, un même sanglot leur échappa.
Ils se rapprochèrent, dans la peur d’être seuls, et leurs mains se prirent.
Le soleil diminuait: leurs doigts se crispèrent.
Il se tourna vers elle, et, posant sa main droite sur l’épaule de l’Amie, il l’attira avec lenteur, et avança la tête; le visage de la femme arrivait au-dessous du sien; dans ces prunelles qu’il appelait à lui, il plongea son regard: et tous les deux pleuraient en silence, quand l’homme prit la femme dans ses bras, sans dire un mot.
Alors, tandis qu’elle inclinait le front, il posa, tout près des cheveux, ses lèvres qui ne s’ouvrirent pas dans le baiser. En même temps, ils avaient fermé les yeux.
Enfin, elle releva la tête, un peu, et la renversa en arrière, comme pour le regarder à travers ses paupières toujours closes; il se pencha sur elle et leurs bouches s’unirent.
Le soleil était à demi consumé; des brumes violettes se traînaient avec tristesse sur les herbes grasses, qui étaient maintenant d’un vert épais et sombre.
Sous la profondeur des arbres, silencieusement, le couple s’étreignait.
L’homme perçut contre son coeur les battements plus forts d’un coeur qui s’élançait, et le poids du buste, sur son bras, devint plus lourd, comme si les jambes eussent défailli. Il vit trembler les cils, frémir les tempes. Il salua dans son âme la dernière bien-aimée, et, la posant sur le tapis des mousses, il sentit le collier des bras qui s’arrondissait vers sa nuque, et qui se refermait.
Le bleu de l’Est envahissait le ciel. Dans la piété du crépuscule, des sanglots montèrent comme un encens, et Vénus alluma son étoile qui tremblait au-dessus des coteaux…
Quand leurs lèvres se désunirent, tous deux, sans prononcer une parole, se tournèrent ensemble vers le couchant. Mais le soleil avait disparu.
Graves, leurs yeux se cherchèrent.
Près des amants, un arbre se dressait, contre lequel ils s’appuyèrent; chacun reconnaissait si bien l’âme de l’autre, que leurs deux gratitudes se souriaient avec mélancolie.
Sachant qu’il ne fallait rien dire, et que leur double vie s’était achevée dans ce dernier soir, ils méditaient ensemble sur la navrante douceur de s’être donné là, natures épuisées et vieilles avant l’heure, le baiser du suprême amour.
Elle posa sa tête sur le bras qui tenait son épaule.
Devant eux, sous les fins brouillards de l’Ouest, le ciel était rose encore; mais à leur côté le fleuve reflétait, entre les sureaux et les saules, des pans de lumière azurée, glaciale.
Lorsqu’il la crut assoupie, il se détacha d’elle avec des soins très lents; ensuite, il ramena le manteau qu’elle avait laissé, tout à l’heure, glisser à ses pieds, et l’étendit sur les genoux de l’inconnue.
Alors en souvenir pour elle, il voulut cueillir, dans la tombée de la nuit, les suprêmes fleurs de septembre.
Il cueillit les blanches aquilées et les rapontics roses; les calaminthes mettaient des taches de carmin dans l’or mourant des tanaisies, des trèfles et des caille-lait; comme des étoiles mauves sous un nuage, les chicorées et les asters d’automne s’éteignaient parmi le blond duvet des clématites viornes, et par-dessus, dans un effort de joie, les potentilles secouaient leurs grêles clochettes.
Puis, il descendit vers le fleuve, il cueillit encore le daucus, et la grappe noire des hyèbles; il rencontra une touffe d’agonisantes anémones, qu’un vent de hasard avait semées là, et reconnut son bonheur d’un instant dans ces fleurs qui naissent lorsque tombent les fruits…
Il remonta la berge, et s’en revint vers Elle.
Mais lorsqu’il fut au pied de l’arbre qui tantôt les avait abrités, il ne la vit plus.
Il ne vit, au pied de l’arbre, que l’herbe foulée, et c’était triste… C’était comme le péristyle d’une maison mortuaire, lorsque le cercueil est parti; des voiles d’ombre en deuil pendaient entre les troncs d’arbres, et des niches pleines de nuit s’approfondissaient sous les branches.
Il appuya sa main sur leur couche récente, pour en retrouver la tiédeur; mais l’herbe était déjà froide de rosée.
Il voulut appeler: il n’osa point, à cause du silence.
Au pied de l’arbre, comme sur une tombe, il déposa son bouquet d’automne.
En se redressant, il regarda au loin: il vit les collines bleues et frileuses, au bord desquelles le couchant exhalait son dernier râle de lumière.
L’HÉROINE
Le poète Pierre Dufaure résolut d’écrire un roman.
L’époque semblait propice à cette tentative: il n’avait point de maîtresse et son cerveau était libre. Ses premiers vers avaient reçu bon accueil dans le monde des lettres et dans la presse; sa jeune gloire s’annonçait; son esprit délicat, fin, subtil et souple, paraissait devoir s’adapter à des genres divers; son imagination vive et nette évoquait des visions précises, et son oeil, qui savait découvrir le rapport des effets et des causes, lisait clair dans l’âme des hommes. Bien qu’il s’enthousiasmât volontiers, on le trompait malaisément. Il était mondain et regardait la vie: il prenait plaisir à la comprendre, et surveillait les manèges de l’amour ou de l’ambition avec un plaisir d’entomologiste qui attrape des notes au vol, et les pique.
Néanmoins, il restait, par-dessus tout et malgré lui, poète: à cause de cela sans doute, il désira prouver qu’il était autre chose, pour affirmer l’empire de son esprit sur son instinct; et cette visée, un peu inconséquente au fond, ne laissait point cependant d’être noble, puisqu’elle tendait à la glorification de la volonté, fruit de l’effort, plus honorable dans l’homme que le génie lui-même, fruit de nature.
Pendant l’automne où, précisément, Pierre Dufaure se livrait à ces remarques, il fut témoin d’un drame intime qui se déroulait près de lui; il assista aux sournoises menées d’une séduction, vit la femme se complaire d’abord, et s’inquiéter ensuite, hésiter, reculer, s’affoler et tomber dans les griffes d’un noceur qui ne l’aimait pas. Il connaissait cette femme et cet homme assez pour estimer l’une autant qu’il méprisait l’autre. Alors, il imagina l’avenir de ce couple: il entrevit la désillusion progressive de la créature trop confiante qui s’était livrée à un pleutre; par la pensée, il conduisit la malheureuse jusqu’à la compréhension parfaite de son erreur, et la fit trembler dans les angoisses d’une révélation tardive.
Déjà il perdait de vue la jeune femme dont l’aventure avait inspiré sa verve, et déjà il lui substituait une créature grandie, poétisée, digne du plus bel amour.
Il eut froid au coeur, rien qu’à concevoir le frisson glacial dont la pauvre femme allait être prise, lorsqu’il lui serait impossible de douter davantage: il la vit prisonnière dans l’ombre d’une cave, comme un damné du Dante, et blême au fond des ténèbres, avec des yeux rougis, grelottante et palpant des doigts les murs gluants de son cachot, folle de terreur, avec les cheveux épars, et toujours cherchant une issue: mais il n’y avait point d’issue, car elle aimait!
Telle qu’il la conçut, elle aimait avec du mépris, du dégoût, des révoltes, et—pourquoi pas?—de la haine! Elle aimait en esclave, elle aimait en brute, prise par la chair, essayant de fuir et revenant toujours, baisant l’ordure qui l’avait conquise, et son âme douloureuse planait au-dessus de ces hontes. L’âme pure contemplait l’avilissement inéluctable, et se désolait dans l’impuissance.
Belle étude à faire, que celle de l’être double, qui voudrait et qui ne veut pas, qui aspire vers l’idéal et s’enlève plus haut pour replonger plus avant dans la boue, ange aux ailes engluées de vice!
Alors, il inventa que le ruffian, despotique et sentant sa force, pourrait trouver un infini de voluptés perverses à démontrer la veulerie de toute rébellion, et l’omnipotence de sa maîtrise. Afin de prouver qu’on ne se débarrasse pas de lui, plus fort que la vertu, plus fort que la pudeur, plus fort que le rêve, il s’amuserait de traîner sa victime jusqu’à la promiscuité des bouges: il lui imposerait, l’une après l’autre et peu à peu, graduant les doses du poison, toutes les orgies et tous les stupres; puis, sadique, il dirait, avec un rire cassant:
—Qu’en pensez-vous, ma chère?
Tout cela finirait, comment? Par le suicide de la jeune femme? Moyen banal et de piètre élégance! Le suicide a beaucoup servi, et n’est plus guère autorisé qu’à la rubrique des faits divers. La mort de l’héroïne apparaissait pourtant comme l’unique solution possible, dans un désespoir exaspéré jusqu’à ce point de lyrisme infernal. Il faudrait chercher. Qui sait, d’ailleurs, si le développement de cette maladie psychologique n’amènerait pas de lui-même, et par la liaison des idées, un dénouement mathématique, inévitable, mais encore invisible dans les brumes du scénario?
De plus en plus, le drame envahissait l’esprit du poète et se précisait: par mille petites fibres attachantes, pareilles aux racines d’un lierre, l’Idée s’insinuait dans les replis du cerveau, accrochait ses ramilles parasites et pompait de la vie.
Pierre Dufaure était possédé.
Cette emprise s’opéra dans la nuit, au retour d’un bal où le psychologue avait rencontré ses modèles, surveillé leurs gestes, examiné leurs consciences. Mais d’un revers de main, il chassa leur souvenir, et résolut de ne plus voir ces gens, afin de ne pas gêner en lui le libre développement de l’Idée.
Il marchait à grands pas sonores, et la solitude bleue des boulevards retentissait des coups que ses deux talons et sa canne frappaient sur le trottoir. Machinalement, il suivait la route connue, regagnant sa demeure, hagard, avec la gorge sèche, les lèvres tremblantes et crispées de mots, les yeux fixés droit devant lui et pleins de visions.
Le plan se dressait: de grandes lignes, comme des avenues qui traversent une ville, se traçaient d’elles-mêmes, et les états d’âme s’y logeaient par familles…
Il vit l’oeuvre achevée.
Trois parties! Primo, la rencontre et la séduction, toute cette lutte d’une Tantale qui n’a jamais aimé, et qu’on sollicite d’amour; puis, en fin de bataille, la chute.
Secundo, l’épanouissement d’un être, la chair extasiée, l’âme ravie, la révélation de l’ivresse, la double gratitude du corps et de l’esprit! Mais, par degrés, l’étonnement se glissait dans ce coeur de femme, à cause des paroles vilaines qu’elle avait à entendre et des sentiments troubles qui la froissaient d’abord et bientôt l’inquiétaient; alors pour elle commencerait une marche effrayée dans les arcanes du maître qu’elle avait pris; et c’était, enfin, la découverte, à tâtons, d’un égout. «Je me suis trompée!» Mais le cri venait trop tard. Il fermait la seconde partie.
Tertio, le gouffre, l’impossibilité de fuir! Ici, le génie du poète allait se donner carrière. Le roman tournait à l’épopée, descendait l’échelle des aberrations auxquelles peut atteindre la fureur des luxures, et dans l’inassouvissable besoin de toujours aller au delà, du lupanar à la messe noire, le couple infernal dégringolait fantastiquement à travers les étapes de l’horreur. Mais l’âme de la victime, emportée dans ce tourbillon, restait pure par ses remords et dans les voluptés se faisait douloureuse!
L’esprit du poète s’enfiévrait de ce concept.
Il ne se coucha point. Sur des feuilles, des feuilles, jusqu’au matin, il jeta des notes, nota des cris, vécut son drame, entendant de toutes parts des paroles proférées autour de lui par les enfants de sa pensée, qui allaient et venaient, trépidants autour de sa table, l’interpellaient, touchaient son épaule, trempaient sa plume.—«Et puis ceci! N’oublie pas cela! Tel jour, il fit telle chose! Ah! et ce mot encore!…» Pressé, harcelé, ne sachant auquel entendre, il renonçait à rien placer en ordre, occupé seulement de saisir au vol les richesses qui passaient, de n’en pas laisser perdre, de rattraper celles qui fuyaient, et courant après elles, se retournant pour en recevoir d’autres, il enregistrait tout, voyait tout à la fois, tour à tour, brouillait au hasard la chronologie de son drame, se ruait d’une époque à l’autre, entremêlait les angoisses de la troisième partie et les candeurs de la première, les suaves tendresses et la fumée des bouges, écrivait, écrivait, ahuri de visions, et fou lui-même comme ses fous!
Au jour, il tomba de lassitude, dans un sommeil cauchemardé.
Puis le calme revint sous ce front solide, et lentement, sûrement, avec ses bases fortes, l’oeuvre s’échafauda dans l’harmonie de l’art.
Alors seulement Pierre Dufaure osa se mettre en besogne.
Devant la première page blanche, il demeura sans rien pouvoir écrire, effrayé du labeur auquel il s’attelait: à cette tâche, il allait donner sa vie, sa force, sa jeunesse, tout le meilleur de lui; il abdiquait son moi, pour revêtir deux âmes étrangères; il renonçait à son calme heureux pour y substituer un enfer. Et cela durerait des mois! Puis, en fin de compte peut-être, la chose ne vaudrait rien que les honneurs d’une flambée dans l’âtre. Il eut peur. Une imperceptible sueur mouilla son visage devenu pâle. Haletant, épuisé, il reposa la plume, et sortit dans la rue.
Mais, au grand air, l’obsession le suivit, et, sur le dos d’une lettre, il écrivit des lignes: sans qu’il y prît garde, l’oeuvre était commencée.
Il esquissa d’abord le portrait de Renée. L’héroïne, veuve, tendre, déçue, avait tous les espoirs, tous les charmes. Il la peignit telle qu’il rêvait de la rencontrer pour lui-même, douée des vertus qui lui plaisaient, et que jamais encore il n’avait trouvées en aucune maîtresse. Car ses maîtresses, vraiment, jusqu’à ce jour, on peut l’avouer, s’étaient montrées d’une platitude irréprochable! Parmi la niaise multiplicité des amours faciles, il avait promené son dilettantisme ennuyé, et certes il en était las.
Dans la dame de son premier roman, il mit tous les besoins de son coeur: elle fut l’introuvable.
Il la racontait avec tendresse; il la sortait de lui, toute vivante, tiède d’avoir germé dans la chaleur d’un rêve. Plus d’une fois, les larmes lui vinrent aux yeux, en expliquant comme elle était. Il se complut à dire le précédent mariage, et la jeune fille aussi, et même l’enfant qu’elle avait été autrefois. A mesure qu’il la présentait, il la reconnaissait: elle était lui, la fleur de lui!
Il eut pour elle les soigneuses attentions d’un père jaloux, qui serait en même temps une mère passionnée. Ému des paroles naïves qu’elle disait en lui, et qu’il transcrivait, il crut de ne pas l’inventer, mais la voir et l’entendre. Bientôt, elle vécut d’une vie propre, qu’elle ne lui devait pas.
Il revenait au travail comme on court au rendez-vous d’amour, afin d’être près d’elle. Nulle compagnie ne lui fut aimable en comparaison de ce papier où l’exquise créature se manifestait en souriant.
Au moment de s’asseoir devant la feuille blanche, il murmurait: «Bonjour, Renée.» Il la sentait auprès de lui. On échangeait des phrases, pour soi, en dehors de l’oeuvre. Dans les repos, il narrait des anecdotes survenues en sa propre existence; elle fut promptement initiée à tous les secrets de son poète. Ils devinrent amis, et dans les occurrences du drame, il lui donnait des conseils contre le danger de sa chute prochaine.
Dès lors, il prit plaisir à manger seul. Mais il n’était pas seul: invisible en face de lui, la petite amie était une compagne, et on riait. Les camarades du poète, surpris de ses désertions fréquentes, pensèrent qu’il avait gagné des goûts de luxe et de confort égoïste, car on le voyait s’attabler solitairement dans les cabarets à la mode. Ils se trompaient: Pierre Dufaure était en partie fine avec Renée, et la fêtait.
Cependant, et malgré l’entassement des feuilles, le drame ne parvenait point à se corser, et l’oeuvre restait aux préambules.
Chaque fois que le poète essayait d’introduire en scène le second de ses personnages, un dégoût le prenait devant cette figure sinistre et détestée par avance. Il renvoyait ce drôle comme un importun, et, délivré de lui, s’attardait à nouveau parmi les grâces de Renée.
Un jour, pourtant, de brusque rage, il empoigna cet homme, et, le tirant au jour, le montra, dépouillé du mensonge mondain et des oripeaux élégants, tout nu. Avec haine, il écrivit cette page comme on se venge, et le sang du bélître giclait sous les verges de son juge.
Il en fut soulagé, comme d’avoir fait tout à la fois un acte de justice, de probité, et une heureuse affaire. Il revint à Renée.
—Tu as entendu? Je l’ai traité de belle façon, comme il le mérite!
Il sentit à son cou les bras de Renée qui le remerciait, sauvée: la femme avait compris le péril, et, devant le tentateur démasqué, se reculait avec dégoût. Elle ne pouvait plus faillir.
Quand l’auteur voulut continuer d’écrire, il se prit la tête dans les mains, et chercha. Où donc aller? Toutes les routes était fermées! N’était-ce pas une honte, d’ailleurs, et presque un crime, de vouer une si noble créature à des tourments qu’il pouvait empêcher, et de se faire, en somme, le complice d’un bandit? Plus encore: le complice de son rival!
Car il l’aimait, son héroïne, la trop vivante Renée, et ne pouvait plus tolérer qu’un profane y touchât.
C’est dit! Il la garderait! Et tant pis pour le roman! On n’a pas tant de joies en ce monde, qu’il faille bénévolement sacrifier un bonheur qui passe, tout fleuri de rêves…
Le poète rangea ses papiers dans un carton où Renée demeura veuve, dans sa pureté, et le chef-d’oeuvre de Pierre Dufaure ne fut jamais écrit.
LE FIANCÉ
Mon avis? La matière est bien scabreuse, et nous sommes tenus, nous autres médecins, à plus de prudence que vous, dramaturges et romanciers! Assurément, la législation actuelle doit être et sera modifiée: l’intérêt général qui, dans les sociétés futures, prévaudra de plus en plus sur les intérêts particuliers, l’exige. Dans quelles mesures nous sera-t-il permis alors de dénoncer l’état de nos clients, lorsqu’ils sont un danger public? Je l’ignore. J’attends, et vous n’étiez pas né que j’attendais déjà.
Alors, j’avais votre âge, et je jugeais de tout passionnément, avec cette intransigeante probité qui incite la jeunesse aux plus nobles actions et aux pires sottises.
Je venais de terminer mon internat, et bravement je m’étais installé en plein Paris, n’ayant, pour noyau de ma clientèle future, que des espoirs et du courage. Je soignais les pauvres, car ceux-là ne nous demandent pas d’être célèbres tout d’abord. Le hasard, cependant, m’introduisit dans une maison riche; ma réussite date de ce jour, et vous imaginez avec quelle ardeur je me dévouais à délivrer ces capitalistes de leurs moindres malaises.
C’étaient de braves gens, simples et bons, voire même compatissants, malgré leur immense fortune: car les richards, vous le savez, donnent cinq louis de leur bourse plus volontiers que cinq minutes de leur temps, et se croient charitables quand ils sont magnifiques. Ceux-ci étaient modestes, presque honteux de leur richesse, et respectaient tous les mérites sans savoir qu’ils possédaient les deux plus grands: la santé et la bonté. Ils m’accueillaient avec confiance, et je professais pour eux le culte qu’on doit aux fétiches, de la reconnaissance et même de la tendresse.
La mère seule était de constitution délicate; la fille, le père, auraient découragé toute une Académie de Médecine, par l’insolence de leur superbe santé. Ah! la belle créature, que cette fille, le splendide chef-d’oeuvre! La nature et la société se mettent rarement d’accord pour doter un être complet, et les faveurs de l’une ne ratifient pas souvent les bienfaits concédés par l’autre. Ma petite cliente avait tout, le charme et la beauté, un organisme admirable dans une enveloppe exquise, un cerveau sûr et calme sous des torrents de cheveux, un estomac d’autruche derrière une poitrine de déesse, des dents de loup, blanches, et la joie de vivre, la bonne humeur imperturbable, la droiture de l’esprit, la franchise du coeur, un million de dot, et dix-huit ans!
Ne croyez pas que j’en fusse amoureux: je l’admirais scientifiquement, comme un beau produit de la nature; elle m’inspirait cette sorte de vénération que méritent les forces, et que le paganisme grec accordait à ses demi-dieux. D’ailleurs, je ne la voyais que pour l’exercice de ma profession, ayant eu la prudence et le bon goût de me tenir, avec cette famille, sur une extrême réserve, et de ne point abuser du gracieux accueil qu’on me faisait dans la maison.
Or, un jour, je reçus trois lignes du célèbre professeur R…, dont j’avais été l’interne pendant une année, à Lourcine: il m’invitait à lui rendre une prompte visite. J’accourus.
—Mon cher enfant, me dit-il, les débuts d’un jeune médecin sont une affaire délicate. Je vous avise, et ne vous donne point de conseil. Répondez-moi franchement: n’avez-vous pas, dans votre clientèle, une jeune fille riche et qui va se marier?
—Il est vrai, mon cher maître, que je donne mes soins dans une famille fort cossue, et qui possède, en outre, une fille d’âge nubile.
—On ne vous a parlé d’aucun projet matrimonial?
—D’aucun.
—Faites qu’on vous en parle et tâchez qu’on ajourne. Le fiancé est mon client: c’est tout dire, et vous devinez son mal. Le jeune homme est dans un épouvantable état. Il m’a demandé s’il pouvait se marier, et je lui ai répondu qu’il ferait plus honnêtement d’assassiner quelqu’un sur la grand’route. Mais le gaillard ne m’a pas l’air bien convaincu; la dot le tente: il a dit: «J’attendrai.» Il n’attendra pas, je le sens. Il a, pour commettre le crime, une excuse d’un million. Je l’ai fait causer du mieux que j’ai pu, et il en a trop dit. Je n’ai pas cherché à connaître le nom de sa future, mais il a prononcé le vôtre. Je vous avertis.
—Vous m’effrayez, mon cher maître. La jeune fille à laquelle je pense est un prodige de santé…
—Sauvez-la donc.
—Que puis-je faire?
—Ce que vous pouvez? Rien. Ce que vous devez? Tout. Je mets une vie entre vos mains, plusieurs vies, car, s’il naît des enfants, pauvres petits, je les plains!
—Je vais…
—Prenez garde aux imprudences! Si la loi morale, en de tels cas, nous oblige à parler, la loi sociale nous interdit de le faire. Soyez habile: obtenez des renseignements qui ne soient pas des confidences; le jeune homme ne vous a pas livré le secret de sa maladie, et vous êtes libre devant lui. Allez. Bonne chance. Au revoir.
Je revins à pied, pour réfléchir mieux: la marche aide la pensée. J’allais d’abord très lentement, et cela vous indique que je ne savais à quoi me résoudre; au bout d’une heure, je marchais délibérément, et cela prouve que j’avais enfin une idée nette, un but certain. Quand vous voulez savoir si une action vous plaît sans réserve, observez vos pas: ils vous renseigneront. Observez surtout si vous tournez les obstacles par dextre ou par senestre: lorsque vous évitez les passants en appuyant sur votre gauche, l’action est veule, l’âme indécise; mais quand vous poussez à droite, tout va bien, et vous êtes fort.
J’arrivai chez le père: je n’eus pas grand mal à obtenir l’aveu du mariage projeté, car le brave homme en était tout heureux. Je me permis cependant quelques discrètes objections, relatives à l’âge de la fiancée, aux périls d’une maternité hâtive.
—Plaisantez-vous? Ma fille est un colosse.
Je me rabattis sur un autre thème: je parlai du jeune homme, du célibat, de la vie moderne, des restaurants de nuit, des accidents possibles, de la circonspection qui s’impose au père de famille…
—Écoutez, docteur: je ne partage pas vos craintes, mais je vous en sais gré, comme d’un témoignage de sympathie. Je vous enverrai mon gendre, et je ne doute pas qu’il consente à vous rendre visite: confessez-le.
Deux jours après, je vis entrer dans mon cabinet un beau gars, brun, solide, élégant d’allure, clinquant de breloques, mais de regard louche, de parole hésitante, et qui ne me plut guère. Il m’apprit, avec un sourire fat, qu’il allait prochainement épouser ma jeune cliente et qu’il s’en louait fort. Je lui demandai froidement ce qu’il désirait de moi; il répondit, net et vite, comme on récite une leçon:
—Mon Dieu, rien, docteur, rien, pour moi! Mon beau-père a paru souhaiter cette démarche de ma part, et les scrupules d’une famille, en pareil cas, sont trop légitimes pour qu’un galant homme se refuse à l’ennui de subir un dernier examen: j’en ai déjà passé plusieurs, car le siècle est aux examens, et je ne m’attendais point à celui-ci. Néanmoins, disposez de moi.
Je le retins une heure. Il se prêta aux plus minutieuses enquêtes. Son état sanitaire me parut être irréprochable. Cependant, je ne pouvais concevoir que la vieille et sûre expérience de mon maître se fût trompée dans son diagnostic. Force me fut donc de conclure que je m’étais alarmé à tort, et que le malade du professeur R… n’avait rien de commun avec le fiancé de ma belle cliente.
—Allons, me dis-je, le coureur de dot fut plus avisé que nous ne pensions: il nous a prudemment lancés sur une fausse piste, et n’a donné mon nom que pour mieux cacher tous les autres. C’est un misérable, mais c’est un malin.
Je communiquai au père le résultat de ma consultation: il fut charmé. Le mariage se fit. Je n’y assistai point. Si les médecins se rendaient aux mariages et aux baptêmes, ils s’obligeraient du même coup à fréquenter les enterrements, où leur présence est mal venue.
Les nouveaux époux partirent en voyage, et huit mois se passèrent. J’oubliais cette histoire.
Brusquement, on m’appela auprès de la jeune femme, que je trouvai chez son père.
Je la vis, méconnaissable. Elle était enceinte: maigre, avec un teint de cire, des orbites caves, un oeil vitreux, la lèvre rongée. L’effondrement de cette beauté m’atterra. Quant à la nature du mal, dispensez-moi de vous la dire: elle ne permettait aucun doute. Une angoisse me prit, avec la notion de ma responsabilité. Eh quoi? J’avais donc mal examiné l’assassin dénoncé par mon professeur, et je n’avais rien vu? On m’avait averti et je n’avais rien su voir! Mon aveuglement, ma présomption, ma sottise m’avaient fait complice du crime! Ah! je vous prie de croire que j’ai passé là le plus cruel instant de ma carrière médicale!
J’aurais tué le mari, pour me venger de moi!
Par bonheur, le bandit ne se montra point.
J’examinai la malheureuse: son enfant était mort. Il fallait, en toute hâte, procéder à la délivrance. Je demandai le secours d’un professionnel. Bien m’en prit: la pauvre femme mourut trois jours après l’opération. Je reçus son dernier soupir.
Le père et la mère sanglotaient, aux deux extrémités de la chambre, sur des fauteuils, espérant encore, quand leur fille était déjà morte. Au bord du lit, un petit homme terreux et blond, à genoux, pleurait. Quant au mari, il persistait sagement à demeurer invisible. J’hésitais à porter aux parents la désespérante nouvelle.
—Monsieur, dis-je au père, je désirerais parler à votre gendre.
—Est-ce que… elle est… elle est… perdue?
—Votre gendre, monsieur, s’il vous plaît?
Le père étendit la main dans la direction du petit homme agenouillé près du lit, et je ne comprenais pas.
Tout à coup, j’eus peur de comprendre. Je fis trois pas vers l’homme blond et lui touchai l’épaule: il se redressa.
—Vous êtes, monsieur, l’époux de…
Il se leva, faisant de la tête un signe affirmatif, et je le vis en face.
—Ce n’est pourtant pas vous, monsieur, que j’ai reçu dans mon cabinet.
Il remua la tête, de droite à gauche, pour dire: «Non».
—Alors, monsieur, vous m’avez envoyé quelqu’un à votre place?
Il remua la tête, de haut en bas, pour dire: «Oui».