Les Noces noires de Guernaham
Chapitre 7
Elle dut s’aliter à la suite de cette équipée. On trembla même pour ses jours : le médecin fut quelque temps sans oser répondre de son salut. Elle seule ne tremblait pas, sûre qu’elle ne mourrait point, qu’elle ne pouvait pas mourir. Un élixir était en elle, plus puissant que toutes les drogues, contre lequel les influences malignes de la fièvre étaient incapables de prévaloir… Au premier duvet qui se montra sur les ramilles des saules, elle était sur pied, et son visage refleurit de couleurs saines qui em-baumaient le renouveau.
Aussitôt commença vers Guernaham la procession des tail-leurs, émissaires attitrés des accordailles bretonnes. Ils arri-vaient, une gaule blanche en main, une guirlande de lierre en-roulée autour de leur chapeau. C’étaient des parleurs insinuants et diserts. Chacun d’eux vantait à sa manière les mérites de son client, avec force citations de proverbes et de vers de chansons.
– Il n’y a qu’un Dieu dans le ciel, Renée-Anne ; il n’y a non plus qu’une saison pour l’amour.
La veuve souriait, emplissait de cidre mousseux l’écuelle du messager :
– Dites à celui qui vous envoie que les coucous de Guerna-ham n’ont pas encore chanté. Plus tard, nous verrons.
Ils s’en allaient, mi-grognons, mi-contents.
L’été vint et, avec lui, l’anniversaire du trépas de Dagorn. Ces commémorations funèbres sont, en Bretagne, l’occasion d’agapes solennelles auxquelles il est d’usage de convoquer, non seulement la parenté, mais toutes les personnes qui sont en re-lations d’amitié ou d’affaires avec la famille du défunt. Un joli
– 31 – matin d’août, pommelé de roses et de lilas, la cour de Guerna-ham offrit le spectacle d’un champ de foire, couvert de tilburys et de chars à bancs, les brancards en l’air, les chevaux abandon-nés à la libre pâture dans les luzernes et les trèfles d’alentour. La grange, transformée en salle de festin, avait peine à contenir les cent cinquante invités qui s’étaient rendus à l’appel de Renée-Anne.
Tout ce monde mangeait ferme et buvait de même. En pa-reille occurrence, c’est une obligation, un devoir de piété envers le mort. Sur la fin du repas, des servantes entrèrent, qui appor-taient de l’hydromel, dans les jarres. Alors, le vieux Guyomar, qui trônait au haut bout de la table, se leva et fit le signe de la croix. Tous les assistants l’imitèrent, en silence.
– De profundis ad te clamavi…
Il débita tout le psaume avec une espèce de majesté bi-blique, puis, quand les convives eurent donné les derniers ré-pons :
– Renée-Anne, dit-il, maintenant que l’âme de Constant Dagorn est en paix, je t’adjure de rompre ton veuvage. Demande à ceux qui sont ici présents : tu aurais tort de t’obstiner dans le deuil ; il n’est pas bon que la place du maître demeure plus long-temps vacante à Guernaham.
La jeune femme articula d’une voix claire :
– Je n’attendais que ce moment pour vous faire connaître publiquement mon choix.
Elle plongea son verre dans une des jarres d’hydromel et, après l’avoir approché de ses lèvres, elle marcha devant elle, à travers la grange… Ils étaient tous là, les prétendants riches qui recherchaient sa main, et, parmi eux, Menguy lui-même, l’homme de la montagne, le fils aîné de Rozviliou. Elle ne fit mine de le voir, ni lui, ni les autres, alla droit vers le charrueur,
– 32 – debout à l’extrémité opposée, dans le groupe des domestiques. Il était blême ; ses paupières battaient.
– Veux-tu boire après moi ? prononça-t-elle en lui tendant le verre.
Il le saisit d’un geste convulsif, le vida d’un trait et, l’ayant retourné, en laissa tomber, comme par manière de libation, la dernière goutte sur le sol. Telles furent les fiançailles de Renée-Anne Guyomar et d’Emmanuel Prigent.
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Anatole Le Braz
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