Les nouvelles aventures d’Arsène Lupin

Benoît Abtey · Chapitre 2 sur 37

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Les nouvelles aventures d’Arsène Lupin

Première partie - Le bûcher des vanités

PREMIÈRE PARTIE

LE BÛCHER DES VANITÉS

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CHAPITRE UN

UN MAÎTRE OU DEUX

 

À soixante-douze ans, M. Gustave Moreau était encore un jeune homme.

Ses élèves peinaient à le suivre dans les couloirs du Louvre.

— Bienvenu en Terre sainte ! leur avait dit le maître, manifestement ému, en passant devant eux les portes du musée.

M. Moreau semblait vivre dans un monde idéal, féerique, irréel, dans un théâtre aux décors somptueux et extravagants. Ce doux rêveur demeurait extérieur aux révolutions du monde. Les débats idéologiques, les luttes politiques, tout ce bruit était resté des années durant de l’autre côté de la porte.

Si ses étudiants se moquaient en douce de ce mage, de ce moine mystique un peu fou, ils n’en étaient pas moins fiers de l’avoir pour professeur.

Le grand peintre, un peu passé de mode désormais, avait connu la gloire et les plus célèbres figures du temps. Il était devenu un monument. La nouvelle avant-garde artistique elle-même, si cruelle envers les dinosaures de l’Académie, le traitait avec déférence.

Il avait ouvert la voie, il avait apporté sa pierre à l’édifice, il était peut-être, à lui seul, le véritable fondateur de l’Art moderne.

M. Moreau marchait sans tourner la tête. Ses apprentis le suivaient au pas de charge. Pas question d’admirer les marbres de Michel-Ange, les chefs-d’œuvre du Titien.

Un rendez-vous avait été pris avec les grands maîtres de la peinture française.

Pour une première séance d’après les Anciens, le professeur avait choisi d’emmener ses élèves près de ceux qu’il avait tant admirés et auprès desquels il avait tant appris.

Arrivé au terme de sa marche, M. Moreau se sentit soudain fébrile.

Peut-être avait-il surestimé ses forces, oubliant trop vite qu’il avait toujours été dépendant d’une santé fragile.

Mais non, c’était autre chose. Il se revoyait là, dans cette même salle, en jeune homme impétueux près de ses camarades, Théodore Chassériau, Eugène Fromentin… Aujourd’hui, il ne restait plus que lui et Degas, ce vieil irascible, le meilleur de tous. Ce n’était pas son corps qui se rebellait, c’était le passé, les souvenirs qui revenaient de plein fouet. Le Louvre était bel et bien un château hanté, peuplé de fantômes.

Sans rien montrer de sa faiblesse, le maître invita ses élèves à prendre place, à choisir leur sujet, à déplier leur chevalet. Mais avant qu’ils ne se mettent à l’ouvrage, face aux illustres représentants de l’école romantique, il voulut leur adresser quelques mots. Reprenant son souffle, mobilisant toutes ses facultés, il leur tint ce discours :

— Le classicisme authentique, celui qui traverse le temps sans vieillir, celui qui offre au patrimoine des richesses inépuisables, est le fruit d’un heureux mariage entre la tradition et l’imagination. Entre la raison qui ordonne et l’élan du cœur qui anime. C’est là que se situe la spécificité du génie français. Il n’ignore rien des lois mathématiques qui ordonnent l’univers, mais il demeure désarmé devant la nature, comme un poète découvrant le monde. Cherchez la ligne et trouvez la couleur.

» Messieurs, mademoiselle, termina le maître, imitez ces modèles et devenez vous-mêmes.

Tandis que ses élèves se mettaient à composer leur palette, M. Gustave Moreau glissa la main droite sous sa veste et se saisit de ce petit carnet à dessin qui ne le quittait jamais.

Le peintre terminait un croquis d’après Le Radeau de la Méduse, de Théodore Géricault, quand une voix amicale l’apostropha :

— Bonjour, maître.

Il se retourna, le visage illuminé.

— Baron !

Le peintre s’empressa de ranger son carnet et de serrer chaleureusement la main de son interlocuteur. Ce baron était plus jeune que lui d’une trentaine d’années.

M. Moreau, qui voyait juste, ne se trompait pas en disant du baron qu’il était le sphinx de Paris. Ce titre lui allait comme un gant. En tous lieux, le baron excitait la curiosité et l’envie. Nul ne maniait mieux que lui l’art de faire parler les autres sans jamais rien révéler sur lui-même.

Le baron désigna avec le plus grand respect le groupe des étudiants lui tournant le dos.

— Voici donc vos élèves ! dit-il en prenant soin de ne pas élever la voix de crainte de les distraire.

Flatté, le professeur laissa exprimer toute sa joie, toute sa fierté.

— C’est aujourd’hui leur première sortie ! Je les baptise dans le Jourdain…

Sur le ton de la confidence, le baron poursuivit :

— Je n’ignore pas quel brillant copiste vous fûtes vous-même avant de devenir ce peintre si exceptionnel. Savoir reproduire sans rien perdre de soi, voilà le grand art.

En parfaite sympathie avec son interlocuteur, M. Moreau répliqua aussitôt :

— C’est au mot près ce que je viens de leur dire.

Le baron frisa sa moustache en désignant les étudiants.

— Je serais curieux de les voir à l’œuvre, puis-je… ?

— Mais je vous en prie, répondit le peintre, en invitant à le suivre celui qui était à la fois son mécène et son ami.

L’admirateur observa avec attention, en fin connaisseur, chacune des pochades.

— Mes compliments, maître. Vos élèves ont de l’avenir.

— Celle-ci tout particulièrement, rétorqua Gustave Moreau, en montrant une jeune copiste face à La Liberté guidant le peuple, de Delacroix.

Avant de considérer l’étude, le baron admira un bijou de nacre : le visage de la débutante. L’apprentie tourna simplement la tête et reprit son travail.

— Cher baron, s’exclama avec fierté M. Gustave Moreau, laissez-moi vous présenter Mlle Ariane Mac Aleister. Il semblerait que nous partagions elle et moi une semblable passion pour Delacroix.

— Le maître des maîtres, précisa le baron.

La jeune femme, sinon dédaigneuse de l’attention qu’on lui portait, du moins concentrée sur sa tâche, ne tourna pas même la tête, ne répondit rien et se contenta de sourire. Charmant sourire. Hautain et gracieux, se dit le baron.

M. Moreau reprit la parole :

— Mademoiselle fera parler d’elle.

— Assurément.

— Quel conseil lui donneriez-vous ?

— Je ne voudrais pas… marcher sur vos brisées.

— J’insiste.

Le baron se pencha vers l’ébauche, qu’il observa avec minutie.

Quelques instants plus tard, il s’exprima enfin :

— Eh bien, si j’osais…

Apparemment imperturbable, la jeune femme garda la pose, son regard passant du motif à sa palette, puis de sa palette à sa réalisation. Pourtant, un signe trahit son mécontentement, sa fierté se cabrait : son sourcil arqué se fronça légèrement. Elle n’appréciait sans doute pas d’être dérangée et de voir son travail commenté par un importun, tout baron fût-il.

— Osez, baron, osez ! s’exclama le maître avec vivacité.

— Soit, répondit l’intéressé. Je conseillerais donc à mademoiselle de fermer les yeux.

L’élève tourna enfin la tête. Une lueur froide traversa son regard, qui semblait défier l’impertinent.

Gustave Moreau s’en amusait.

Le baron ajouta alors :

— Vos yeux sont sublimes, mademoiselle, mais ils ne voient que la surface des choses.

Intriguée, l’élève voulut en savoir davantage :

— Poursuivez.

— Il faut devenir aveugle pour que s’ouvre ce troisième œil qui voit tout, en ramenant le visible à l’essentiel. Ce troisième œil, c’est la mémoire. C’est par lui que le poète concentre son attention et mobilise ses forces, c’est par lui qu’il parvient à rendre témoignage de la beauté du monde.

— Mais je vous en prie, répondit la débutante, prenez place, montrez-nous.

Elle tendit ses outils, attendant que le baron s’en empare.

Gustave Moreau insista :

— Faites !

Le baron semblait embarrassé.

— Hélas, mademoiselle, je n’ai ni votre talent ni votre aisance… et je crains de n’être qu’un piètre exécutant. Mais qu’à cela ne tienne ! Jouons le jeu.

Après avoir pris la palette en main, le baron créa l’étonnement en déplaçant le chevalet et en tournant le dos à la toile dont il devait reproduire les traits les plus saillants.

— Mais que faites-vous ? questionna la jeune femme, en se demandant si on ne se payait pas sa tête.

— Diable, répondit son interlocuteur avec sérieux, je m’exécute !

Sans rien voir de La Liberté guidant le peuple qu’il n’avait observée que de courts instants, le baron se mit à l’ouvrage, d’une main ferme et assurée.

Bientôt, la surprise fit place à la stupéfaction. M. Moreau le premier n’en croyait pas ses yeux.

Étonnés de ne plus voir venir leur maître, de ne plus bénéficier de ses commentaires, quelques élèves le cherchèrent du regard. Constatant son admiration pour ce qui était en train de se produire devant lui, les curieux posèrent leurs pinceaux et se rapprochèrent. Des murmures s’élevèrent. On finit par se pousser pour en découvrir davantage, pour se frayer un passage au plus près.

L’esquisse qui se formait, trait par trait, touche par touche, était d’un réalisme saisissant, d’une ressemblance frappante. L’auteur en personne n’aurait pu mieux faire… Tous le constatèrent et les plus satisfaits d’eux-mêmes se virent brutalement revenir des régions éthérées où ils planaient en esprit quelques instants auparavant.

— Comme je vous envie, dit le baron en rendant palette et pinceaux à sa propriétaire. Cette activité est des plus plaisantes… On en oublierait les soucis de la terre et le temps qui s’écoule, immanquablement. Je vous remercie pour cette récréation, mais, après le plaisir, le devoir. Je suis attendu, je vous quitte, en vous souhaitant une belle journée.

Ce disant, le baron prit la main de la demoiselle, s’inclina et la porta à ses lèvres, en se contentant – véritable gentilhomme – d’en respirer le parfum.

— Adieu, cher maître, dit encore le prodigieux personnage en saluant Gustave Moreau.

Ce dernier, ébahi, se contenta de répondre :

— Décidément, baron, vous êtes plein de surprises ! J’ignorais quel peintre vous étiez ! En voilà une leçon…

Mais tout en reprenant sa canne et son haut-de-forme posés sur un banc, l’amateur, d’un ton humble, dénué d’ironie, voulut rétablir la vérité :

— Oh, la peinture n’est pour moi qu’un violon d’Ingres, tout au plus…

 

Ariane Mac Aleister demeura longtemps stupéfaite, silencieuse et songeuse, avant d’interroger son maître :

— Mais qui est cet homme ?

— Membre de l’Académie, le baron est un peu votre protecteur. Figurez-vous que c’est à sa demande que les femmes ont été autorisées depuis cette année à être admises comme élèves à l’École des beaux-arts.

— C’est donc un personnage influent.

— Un esthète doublé d’un généreux donateur. Pour appuyer sa démarche auprès des autorités, il n’a pas hésité à léguer au musée une belle part de sa collection privée. Croyez-moi, mademoiselle, des hommes de cette qualité, vous n’en rencontrerez pas d’autre dans votre vie.

 

Un magnifique équipage attendait le baron à la sortie du Louvre, quai Malaquais.

À peine monté à bord, il retira ses postiches.

Rajeuni de vingt ans, le baron respira d’aise et de contentement. Il semblait se trouver dans l’état et la position d’un chevalier venant de quitter son armure après les joutes.

À ses côtés, un individu de forte trempe, massif comme une enclume, cigarette aux lèvres, lui tendit un cigare. Le baron s’en saisit. L’homme à la carrure de lutteur craqua une allumette. Un nuage de tabac s’éleva dans la voiture.

— Votre promenade s’est-elle bien passée, patron ?

— Divertissante à souhait, mon cher Archembault. J’ai eu l’honneur de saluer M. Moreau, Gustave de son prénom. J’ai fait la connaissance d’une de ses élèves… Une perle. Crois-moi, Archembault, si mon cœur n’était sous les verrous, enfermé à jamais pour une autre, eh bien, j’aurais eu grand plaisir à me faire tirer le portrait par la belle artiste… Et en tenue d’Adam de surcroît…

— Je vois.

— Sur ce, trêve de plaisanterie, les affaires reprennent.

— Où allons-nous ?

Le baron donna le signal du départ, en frappant le toit de la voiture du pommeau de sa canne.

— À Boulogne, chez Martin-Laroche.

— L’industriel ?

— En chair et en or. Ce salaud refuse de rendre gorge. Qu’à cela ne tienne, Arsène Lupin va lui forcer la main.

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