Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Elémir Bourges · Chapitre 9 sur 17

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Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Deuxième Partie les Plaisirs de L'ile Enchantée

DEUXIÈME PARTIE

LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE

 

LIVRE PREMIER

 

Le printemps qui suivit les noces du grand-duc Floris et d'Isabelle fut merveilleux en Dalmatie. Il n'y eut jamais un tel Avril! disaient les femmes de Sabioneira, dans les chants qu'elles improvisent. Sur la campagne, il jette partout des coussins d'étoffe d'Agram; il suspend au flanc des ravines les toisons d'écume des cascades.

Les jardins sont diaprés mieux qu'une soie peinte; le ciel, moucheté de nuées, ressemble au manteau du faucon, et la terre toute tachée d'herbes et de fleurs, ne dirais-tu pas que sa robe est comme celle du teinturier?

Il n'y eut jamais un tel Avril! Des vents tièdes, avec leurs pieds ailés, courent légèrement sur la mer; le bouillonnement du printemps gonfle les vagues vermeilles. Le monde est devenu semblable à un rubis étincelant.

Sitôt que le soleil lève son étendard à la cime du Monte-Sacro, les plaines resplendissent comme un drap d'or; le sol, à l'ombre, est plus violet que le vin; l'air ressemble à un bazar turc, tant il s'y croise de reflets jaunes et roses!

Comment nommeras-tu les arbres? A les voir siéger au milieu de leurs feuilles chargées de traits, tu les prendrais pour des scribes publics. Les oiseaux, sur les branches, semblent des diseurs de bonne aventure. Ils ont devant eux des livres d'images.

L'amour fait violence à ces fils de l'air... Entends-les rire, Damiana... Le rossignol, de la tête aux pieds, est agité comme une flamme. La perdrix danse, folle de joie; le sang lui bouillonne dans les yeux.

Il n'y eut jamais un tel Avril! Quand on ouvre sa porte, au matin, l'air enivre autant que le vin. Tu croirais que cent mille bougies tombent sur tes paupières. L'aveugle même voit des roses!

 

Le dernier matin de ce mois d'avril, ser Pistolese et l'abbé Lancelot, en compagnie de M. Stepany, l'aide-chimiste de Manès, achevaient un copieux déjeuner de poissons et de coquillages, sur la terrasse du Soleil bleu, à Zemenico da Mare. La brise soufflait doucement; des pigeons roucoulaient sur la plage du petit port, encombré de barques en radoub, et, comme bercés au murmure des vagues qui baignaient la terrasse, les trois convives buvaient leur vin de Samos en silence.

—Pourquoi nous avoir fait venir si loin, dans ce détestable village? dit Stepany, d'une voix aigre. Comme s'il n'y avait pas à Sabioneira des fruits de mer et du prosecco!

—Vous savez bien, mon bon ami, répondit l'abbé, pourquoi nous sommes venus ici.

—Oui, sans doute: pour voir tirer de l'eau quelques mauvaises cruches moisies, et pour fêter votre retour de Bohême... Ah! très bien, et en attendant, tant pis pour ceux que le soleil aveugle! dit Stepany, levant les yeux vers la treille qui ombrageait la table, et que perçaient deux ou trois rayons... Et lorsque nous voudrons rentrer, continua le bilieux chimiste, juste au moment où nous serons en route, savez-vous ce qui nous attend?... Ha, ha, ha! une averse... un orage effroyable!

L'abbé surpris examina le ciel:

—A quoi voyez-vous ça, Stepany? La température est superbe; il n'y a jamais eu un plus beau soleil!

—Ne vous mêlez pas du soleil, repartit l'autre, qui posa son verre sur la table et regarda l'abbé en face. Laissez le soleil où il est! Ce n'est pas là de l'hébreu, ni du syriaque, ni du chaldéen... Parce que vous savez ces langues et parce que vous les enseignez à Mgr José-Maria, ce n'est pas une raison, monsieur, pour vouloir m'apprendre la météorologie!

Pistolese éclata de rire:

—Quoi! vous recommencez déjà! Toujours, toujours en querelle! Vous ne pouvez pas être ensemble un quart d'heure sans vous disputer... Je crois vraiment, le ciel me pardonne! qu'on ne pourrait trouver aucun motif à ça, sinon que l'abbé est blond et Stepany noir, l'abbé gras et Stepany maigre, l'abbé rouge et Stepany blême!

Tranquillement, ils se remirent à boire. En face d'eux, la mer bleue, parsemée d'îles, frissonnait à perte de vue, telle que du lapis en fusion; pas une voile n'apparaissait. Seule, à vingt ou trente brasses du rivage, et sous le récif Sant-Ippolito, rougeâtre écueil de pierre ponce, une coraillère était amarrée, avec ses filets roux pendant au mât, et sa proue, qui, de chaque côté, montrait un œil peint en blanc. Un homme parut sur le banc de poupe, le torse nu, la peau verdâtre comme une olive; et tout debout, tourné vers l'auberge, il agitait en l'air son bonnet rouge.

—Ah! ah! dit ser Pistolese, Gregorio va plonger de nouveau.

Le petit abbé se leva, s'avança jusqu'à la balustrade, et portant à son œil une longue-vue, il chercha un point de la mer, un peu en avant de la tartane. De la hauteur qu'il occupait, on apercevait sous l'eau vitreuse et magiquement transparente un grand monceau d'amphores romaines, déposées là, vraisemblablement, par le naufrage d'une galère. Les moires tremblantes du flot semblaient communiquer une vague oscillation à leur séculaire immobilité. Quelques-unes, arrachées par les lames, reposaient, éparses çà et là, autour du monceau principal... A ce moment, Gregorio plongea. L'abbé, pour qui se faisait cette pêche, redoubla d'attention.

—Quelqu'un a-t-il vu le grand-duc Fédor? demanda Stepany, en baissant la voix. A-t-il enfin reçu Mgr Floris?

Ser Pistolese remplit son verre et celui de son compagnon.

—Non, pas que je sache, répliqua-t-il.

—Voilà cependant plus d'un grand mois que Monseigneur est arrivé, avec sa femme, la princesse Isabelle. Et il n'avait fait le voyage,—il nous le dit lui-même en débarquant,—que pour voir son père, vous rappelez-vous?

Le majordome haussa les épaules, tandis que Stepany poursuivait:

—Ha, ha, ha! Le vieux renard lui en fera bien d'autres! il lui en fera voir bien d'autres!... Coquin! il y a du plâtre dans ce vin. Et il frappa son verre contre la table... Ce coquin-là croit-il me tromper?... Oublie-t-il que je suis chimiste?... Allez, allez, messer, ce n'est que le commencement... Je connais le Grand-Duc, je connais l'homme... S'il ne joue pas à Monseigneur tous les tours qu'on peut imaginer, dites que je ne suis qu'un âne!... Monseigneur est à bonne école. Nous lui apprendrons la patience en Dalmatie, monsieur, nous lui apprendrons la patience.

Mais un joyeux tumulte s'éleva sous les tamaris de la place. Des enfants demi-nus précédaient, en jetant des cris, un homme couvert d'un manteau rouge, et qui sonnait dans une corne de cuivre. De toutes les maisons, des pêcheurs sortirent; d'autres accouraient du fond des ruelles. Ils se pressaient autour du crieur, et les femmes, en jupons bigarrés, avec leurs bonnets d'écarlate, garnis de plumes, de sequins, de panaches de verre filé, formaient, par derrière, un large cercle.

—Oh! oh! qu'est ceci? dit Stepany.

—Je pense qu'on sonne de la trompette, répondit l'abbé Lancelot.

Messer Pistolese s'écria:

—Ah çà! vous ne connaissez donc pas la proclamation?... Est-ce possible! D'où sortez-vous?... Entendez-vous ce Pappizza? continua l'imposant majordome. Quels poumons!... Va, sonne, sonne, mon gaillard!

La fanfare cessa. Tous firent silence. Et le héraut dit, d'une voix haute:

«Hommes de Zemenico da Mare, assemblés ici, écoutez. C'est le bon plaisir du grand-duc Floris, seigneur de Sabioneira, que tous célèbrent en joie et en réjouissances l'heureuse arrivée de sa mère. Cette sérénissime dame arrivera demain, qui est le jour de mercredi, premier de mai, en compagnie de son fils, Mgr José-Maria, archevêque de Myre, et de sa fille, la grande-duchesse Tatiana. On dansera le kollo sur la place de Sabioneira-le-Bas; les jardins seront illuminés, et les cuisines du palais demeureront ouvertes, la nuit entière. Dieu protège le noble seigneur et les habitants de Zemenico!»

—Tonina! Tonina! cria Pistolese. Hé, ma commère, un almanach!... Apporte-moi l'almanach de Raguse!... Je savais bien que j'oubliais quelque chose... Merci, ma belle, merci, mon cœur... Voulez-vous regarder, l'abbé?

—Quoi, messer, que faut-il que je regarde?

—Le premier mai, parbleu! le premier mai!... Et lisez-moi ce qu'on prédit du temps. Pourvu que la lune ne change pas!

—Le premier mai... voici... Temps agréable, chaud, excellent pour la pêche.

Ser Pistolese fit claquer ses doigts:

—Parfait, alors!... Et le bora... Regardez, l'abbé, si le bora ne soufflera pas... Non!... Dans ce cas, ils pourront se vanter de voir de belles illuminations!

Il souriait, en caressant ses grosses moustaches, des deux mains. La plage était de nouveau déserte. Trois ou quatre pêcheurs y dormaient, à l'ombre des barques tirées sur le sable. Un chaudron fumait, suspendu au-dessus d'un feu de genévrier, chargeant la brise, par moments, des senteurs résineuses du goudron.

—Je ne comprends pas Mgr Floris, reprit l'acariâtre chimiste. Donner des fêtes, des bals, quand sa mère arrive mourante!... Dites-moi ce que vous voudrez. Je ne puis comprendre ça!

—Vous avez tort de parler ainsi, répondit l'abbé. Vous savez bien que Monseigneur est en parfaite sécurité, et qu'il ignore complètement la gravité de l'état de sa mère.

—Il l'ignore, s'écria Stepany, avec un rire triomphant, il l'ignore, vous l'avouez... Et de quel droit l'ignore-t-il? Est-ce que moi, pour citer un exemple, j'ignore rien de ce qui me concerne?... Je ne blâme personne, monsieur, je ne prétends blâmer personne... Mais force m'est bien de confesser que je trouve cette incurie extraordinaire!

—Allons, allons, répliqua l'abbé, comment Monseigneur devinerait-il ce que Madame la Grande-Duchesse prend tant de soin de lui tenir caché?

Messer Pistolese intervint:

—La bonne dame est-elle donc plus mal qu'au moment où j'ai quitté la Bohême?

—Hélas! la chose n'est que trop certaine, repartit l'abbé; et ses petites mains, collées sur son gros ventre, accompagnaient tous ses propos... Elle est bien bas, bien bas, la pauvre âme! Mais notre vie à tous est dans la main de Dieu, et sa miséricorde est immense... C'est ce qu'elle a dit elle-même à M. Vassili Manès, lequel s'opposait à son départ... Il ne tombe pas une plume, a-t-elle dit, pas une plume de l'aile d'un passereau, sans la permission du Seigneur.

M. Stepany ricana:

—La main de Dieu, ha, ha! la main de Dieu!... Mais qui jamais a vu la main de Dieu?... Ce n'est pas là un fait, monsieur, et moi, je suis l'homme des faits, l'homme des sciences, monsieur, l'homme de la physique, l'homme de la chimie, l'homme de l'embryologie, l'homme qui sait que tout peut être pesé, analysé, évalué, l'homme qui s'est voué lui-même, qui a voué son fils, monsieur, au noble emploi de servir la science, ce dont Thalès me bénira, quand il sera grand... Oui, monsieur, quoi qu'on en puisse dire, il a déjà servi, et j'en suis fier, à toutes les expériences de M. Manès sur l'optique. A l'âge de quatorze jours, on faisait tourner devant ses yeux, avec une rapidité de vingt tours par seconde, un miroir polyédrique à facettes. C'est ainsi qu'il a contracté ce larmoiement de l'œil gauche, dont je le soigne. Il a été électrisé à soixante-dix jours, puis photographié sous l'action du courant, pour les Annales biologiques; et l'enfant n'avait pas onze mois, lorsque sa mère le trouva avec un petit baromètre dans le gosier, où il l'avait enfoncé en se jouant... Une éducation rationnelle! Un gaillard, monsieur, qui se moque de toutes vos superstitions, et qui sait que le monde n'est que chimie... Qu'est-ce que l'air? Un fluide invisible, composé de 0,79 d'azote et de 0,21 d'oxygène... Voilà un fait, voilà ce que nous appelons un fait... Mais ne me citez pas votre main de Dieu, ne rabaissez pas l'être humain, ne venez pas me soutenir en face que l'ignorance où se trouve Monseigneur de l'état de sa mère est une chose honorable, monsieur!

—Qui est-ce qui a dit cela? demanda l'abbé.

M. Stepany ne répondit point.

—Qui est-ce qui a dit cela? répéta le petit homme... Est-ce de moi que vous parlez, monsieur?

—Allez-vous donc recommencer? dit ser Pistolese... Mais voyons, reprit le majordome, en tirant de sa poche une grosse montre d'argent, voyons, il se fait tard... Décampons!

 

L'étoile brillante du soir se levait aux profondeurs du ciel, derrière Sabioneira: et dans les jardins du palais, dont les portiques et les longues terrasses s'abaissaient jusqu'au bord du golfe, les paons, perchés sur le faîte des colonnades, saluaient, de leurs cris discordants, l'éclatant soleil qui se couchait. Suspendu au-dessus de la mer, en face du promontoire, l'orbe vermeil et frémissant envoyait ses rayons, comme de longs javelots d'or, sur les arcades, les escaliers, les palais dont la presqu'île est chargée. Les coupoles étincelaient; les verrières avaient l'air tout en flammes; les cascades, à l'ombre des rochers, coulaient pareilles à des glaçons bleus; le long de la plage de mer, au-dessous de la Porte-Dogaresse, de massifs chariots, en tournant, dardaient rapidement des éclairs. De partout, au rebord des terrasses, parmi les déesses de marbre, pendaient les chevelures roses et violettes des arbres en fleur. De grands miroirs d'eau les réfléchissaient, un fleuve entier tombant dans les jardins, en bouillons, en gerbes, en nappes, en goulettes, en fusées, en chandeliers d'eau: et battue de ces mille bruits, toute diaprée sous ces poussières humides, d'iris légers et d'arcs-en-ciel, la montagne semblait vibrer, du haut en bas, comme une lyre, dans l'ardente lumière du couchant.

Isabelle et le grand-duc Floris parurent au sommet des rochers de Torre-Arza, dans les bois qui dominent la mer. Leurs yeux parcoururent un instant l'amphithéâtre magnifique dont les flots du golfe les séparaient; puis, en prenant la route de Sabioneira, tous deux descendirent la colline, à travers l'immense forêt qui couvre les versants du cap. Pleine de sources et de chutes d'eau, elle exhalait une haleine sauvage, mêlée des senteurs de la mer; et les échappées des clairières y découvraient, dans ses profondeurs, des lointains bleus, des paradis de solitude.

—Chère aimée, dit Floris, poursuivant un badinage commencé, vous me croyez aussi par trop ignorant... Voici des menthes, des muguets, des primevères, des fleurs de sauge... Et celle-ci, quel est son nom?

—C'est une hyacinthe, dit-elle.

—Vous savez mieux que moi le nom des fleurs, reprit le Grand-Duc en souriant, mais je connais peut-être mieux que vous les légendes qu'on en raconte... Savez-vous qui était Hyacinthe?

—Je l'ai su autrefois, dit-elle, mais cela est sorti de ma mémoire.

Elle leva les paupières et sourit. Il lui sourit aussi et il la contemplait. Un cordonnet vert et argent, duquel pendait un joyau de perles, entourait son cou délicat. Sa robe d'un satin de Chine, rose vineux, où étaient brodés çà et là de larges ronds quadrillés d'argent, découvrait, suivant la mode italienne, un mince carré de sa gorge; et ses cheveux châtain très clair bouclaient mollement, en légers fils d'or, autour de l'ovale de son beau visage. Elle tressait, tout en marchant, une guirlande dont il lui présentait les fleurs.

—A qui donnerez-vous ceci? demanda Floris.

—En êtes-vous jaloux? répondit-elle... Non, cher amour, pas de ces roses éclatantes. Elle n'aimait que les couleurs pâles et douces, celle à qui ces fleurs sont destinées... Choisissez-moi des pensées au cœur sombre, des violettes, des cinéraires.

—C'est pour Simonetta, dit-il.

—C'est pour Simonetta, dit-elle. Notre chemin, l'avez-vous oublié? passe au pied même de son tombeau... Chère âme! Tous ceux qui nous voyaient nous prenaient pour des sœurs jumelles. Habillées de même, inséparables, le même ruban dans les cheveux, la même fleur à notre sein, nous étions comme une figure qui se reflète dans deux miroirs... Elle avait demandé, pendant sa maladie, d'être enterrée dans la clairière si souvent témoin de nos jeux, et la Grande-Duchesse, votre mère, y consentit sur mes instances... J'avais douze ans, lorsque la mort nous sépara; elle en avait treize peut-être: elle vit toujours dans mon cœur!

—Ah! dit Floris, ce souvenir si vif me dérobe une part de votre âme... Je me sens presque jaloux, mon cœur, de celle que vous aimiez tant!

Alors ils aperçurent, à travers des pins et d'énormes cèdres touffus, un tombeau de marbre, près de la mer. Sous l'ombre épaisse et d'un vert noir, il brillait comme une masse de neige, au milieu de la pelouse étoilée de marguerites. Des biches et des daims tachetés y étaient couchés çà et là. Quelques-uns buvaient à une source; d'autres aiguisaient leurs andouillers, paisiblement, à l'écorce des pins, ou, les naseaux dressés, humaient le vent... Soudain, le Grand-Duc fit un geste. Ils bondirent, tous disparurent, tandis qu'Isabelle et Floris s'arrêtaient, pensifs, sur le rivage: et le marbre, seul et tranquille, au pied du vaste amphithéâtre des forêts, semblait communiquer son silence éternel aux ondes immobiles du golfe, aux cimes violettes des montagnes, et au firmament peint de pourpre et d'or.

—Cher aimé, dit enfin Isabelle, après une très longue pause, voyez comme le ciel est pur et l'eau sereine... Notre mère ne peut manquer d'avoir la plus heureuse traversée... Demain, nous serons tous réunis!

—Oui! tous réunis! répéta Floris... Qui aurait pu prévoir il y a un an?... Comme se sont évanouis tous les démons qui me remplissaient l'âme, haine, soif du meurtre, fureur, désespoir, frénésie!... Le plus misérable des hommes, et soudainement le plus heureux!... Tu es à moi. Ton cœur est à moi, toi, parfaite, incomparable!

—Hélas! répondit Isabelle, je ne suis qu'une pauvre fille, cher seigneur... C'est l'indulgence de ceux qui m'aiment, qui centuple ce que je vaux.

Les larmes jaillirent des yeux de Floris, et dans un transport de bonheur profond:

—Tais-toi! tais-toi! Pas un roi de la terre ne peut se croire digne de toi!... O ma vie! Ma pure et belle âme!... Chaque fois que je t'aperçois, mon cœur bondit: il me semble être à ce moment où je te reconnus à l'autel... O chère lumière! Si après l'enfer viennent de si beaux paradis, puissé-je retomber au fond du malheur! Puissé-je redevenir une fois encore pauvre, obscur, méprisé, misérable!

—Oh non! pas cela, mon bien-aimé! Ne souhaitez pas de malheur!

—Tu as raison... soyons heureux... Donne-moi tes paupières, que je les baise! Tiens, tiens, encore!... Je ne puis te dire ma joie... J'en ai la poitrine gonflée...

Ils se turent, et défaillants d'amour, ils se souriaient en silence, tandis que les nuages, le golfe, la forêt autour des amants, tout leur semblait soudain immobilisé, comme en un tableau. La brise s'était arrêtée; les pins ne rendaient plus leur vague murmure, pareil au bruit de la mer. La lune éclatante se leva, et s'élançant vite au zénith, elle couvrit les ondes endormies, de ses pâles réseaux de perles...—Ah! chère âme, disait Floris, regarde! les étoiles du ciel éclosent comme des roses blanches... A peine un mince ourlet d'écume borde la plage déserte. Que ce silence est doux, ma bien-aimée! Quels yeux mortels se lasseraient jamais d'un tel spectacle?.... L'espace infini est tissu de lumières innombrables et tranquilles, et l'une l'autre elles se cherchent, comme des âmes aimantes... Oui! baisse vers moi tes prunelles, laisse-moi plonger dans tes beaux yeux... Ton âme y apparaît sous mon regard, comme une fleur mystérieuse qui monte à la surface de l'eau... Tu es ma vie, ma joie, mon trésor, mon étoile, ma chère beauté... Que je voudrais m'anéantir!... Mon cœur n'est devant toi qu'un peu d'encens qui fume... Entends-tu ces oiseaux, dans les bois?... Leur chant expire entrecoupé, comme un sanglot de désir et d'extase... Ils se taisent... Écoute, ô mon âme, le profond silence!... Cette fraîcheur de l'air marin ressemble à ton haleine même... Tout ce que l'on respire ici de parfums, c'est de ton sein délicat qu'il s'exhale... Ainsi parlait Floris, en son émoi. Les rossignols chantaient tout au loin, comme les flûtes de la nuit; et derrière les deux amants, sur les rayons de la lune, brillants comme une colonne de cristal, le grand Ange de l'amour se tenait debout, dans le silence.

Soudain, parmi les ombres du soir, trois femmes en deuil apparurent, au milieu des cèdres gigantesques. Leur chevelure dénouée pendait sous des voiles couleur de cendre; et sans collier, sans ceinture, sans bijoux, elles avaient couvert d'un crêpe noir leur large tablier écarlate. Un cortège de femmes morlaques s'avançait à pas lents, derrière elles. Arrivées en face d'Isabelle, qui les considérait avec étonnement, les trois suppliantes tombèrent à genoux, et l'une d'elles dit d'une voix haute:

—Au nom de votre époux, au nom des innocents que vous mettrez quelque jour au monde, écoutez-nous, exaucez-nous!

—Levez-vous! oh! levez-vous! dit Isabelle... Qui êtes-vous?... En quoi puis-je vous venir en aide?

La suppliante répondit:

—Nous sommes trois sœurs de Zemenico, et nous avons épousé les trois frères, trois Krivosciens de Sgombro. Dieu l'a permis ainsi pour nos péchés!

—Je vous en prie, levez-vous! dit Isabelle... Je vous reconnais maintenant. Vous êtes Oriana, la fille aînée de notre vieux pêcheur Slosella, et celle-ci est votre sœur Nonna, et voici Marina, la cadette. Ce sont vos vêtements de deuil qui ont mis en défaut ma mémoire. —Oui, ceux de notre noce étaient bien différents... Vous y êtes venue, maîtresse, et les viandes du repas en prirent pour nous meilleur goût.

—Je me souviens, je me souviens, dit Isabelle... Tatiana, ma sœur Josine et moi, vous servîmes de filles d'honneur... Les trois neveux du vieil Ourosch étaient vos maris... Vous étiez radieuses alors, et à vous voir marcher sous vos bonnets d'or, on vous eût prises pour trois reines... Et maintenant, je vous revois tout éplorées, les cheveux épars... Quoi! vos maris seraient-ils morts?

Alors, Oriana commença ainsi ses plaintes:

—Non! ils ne sont pas morts, maîtresse, mais ils nous ont délaissées... Tous trois ont repris l'anneau qu'ils avaient passé à notre doigt... Comme il m'aimait dans les premiers temps! Je portais la torche et je l'éclairais; je portais l'assiette et je le servais... Et autant de verres je lui versais, autant de fois il me faisait asseoir sur son genou, pour m'embrasser. Puis, le malheur me vint du jour où notre ange, notre petit Stanjo, mourut... Hélas! hélas! cette douce rosée! Ah! mes doux yeux!... Pauvre innocent! pauvre agneau!... Mais son père se courrouça, car quoi qu'il eût fait pour le cacher, il était schismatique fervent, comme sont ceux de Sgombro.—Mère, dit-il, tu as été trop hâtive à le rendre chrétien romain. Si tu l'eusses fait baptiser par le pappas, selon le rite orthodoxe, l'enfant vivrait encore... Depuis lors, il me voulut du mal, et il partit avec ses frères, quand ceux-ci s'en allèrent dans la montagne.

—Hélas! pauvre femme! dit Isabelle.

Mais déjà Nonna s'avançait:

—A moi, le malheur m'est arrivé, parce que je restais stérile... Pourquoi soupires-tu ainsi? disaient les femmes de Sgombro, en me raillant. Tu ne portes pas de fardeau, tu ne gravis pas sur la colline... Ah! mieux vaudrait, leur répondais-je, gravir sur la colline, tout chargé de plomb, que d'avoir le cœur aussi lourd!... Et lui, quand je rentrais, me saisissait aux cheveux et me jetait par terre... Ainsi, le printemps nous vint triste, l'été plus sombre, l'automne noir et empoisonné... Puis, il me dit: Qui a vu les vignes sur la mer, et le sel marin sur la colline? Je ne veux plus être un Morlach à ruches, un Morlach à gâteaux de miel, mais un Krivoscien à sabre, un Krivoscien à carabine, ainsi que mon oncle et ceux de Sgombro... Et il s'en alla avec ses frères, rejoindre la bande du vieil Ourosch, les garçons vêtus de haillons et le sabre nu...

Une sorte de gémissement s'éleva du cortège des femmes, tandis que Nonna se relevait. Et Marina, la troisième sœur, parla ainsi:

—Le mien, dès le lendemain des noces, partit garder les troupeaux, dans la montagne... Et moi, avec le mulet, j'allais chercher du bois tous les jours, jusqu'aux rocs de Zavaletica. A le charger et à le décharger, j'avais la poitrine rompue... Il descendait quelquefois du pâturage, pour prendre sa provision de maïs. Alors c'étaient des tracas sans fin:—Où est le millet? où est le sel? où se trouvent les œufs de la semaine? Combien de quenouilles as-tu filées?... Reste encore, lui disais-je... Non, les brebis maigrissent loin de mes yeux, et le fromage moisit dans l'écuelle... Ensuite, il revint, avec l'hiver. Mais son amour était plus froid encore que décembre. Aussi, lorsque l'enfant naquit, il était mort... Ah! mon mari, lui dis-je, notre enfant est mort!... Hé! s'il est mort, que m'importe! Des funérailles de notre mère, il reste un peu d'encens dans le cornet, et la lampe pend au clou. Alors je le maudis dans mon cœur, et je me séparai de lui!

—Hélas! le mien aussi, je veux le maudire! dit Oriana, et voici que je le regrette... Mais non, mieux vaut maudire, et que les saints fassent ce qu'ils voudront de mes souffrances, de mes soupirs, de mes sanglots, de mes imprécations!

—Pauvres femmes! dit Isabelle... En deux ans, en si peu de temps... Et comme ils paraissaient épris!... Quoi! tous trois!... Non, je ne puis y croire.

—Leurs durs parents, reprit Marina, nous ont chassées de nos demeures. Nous n'avons plus de table où nous asseoir, plus de lit où nous reposer, plus de toit où nous abriter... Pitié!... aie pitié de nous, maîtresse... Envoie-nous à Raguse, au couvent.

—C'est là, dit Nonna, que nous voulons passer ce qu'il nous reste de jours à vivre. C'est là que nous prierons pour toi...

—C'est là, poursuivit Oriana, que nous prierons pour nos maris.

Elles se turent, et les autres femmes répétèrent en gémissant:

—Pitié! aie pitié, maîtresse!

—Tout ce que vous désirez de moi, dit Isabelle, mon cœur, par avance, vous l'accordait... En si peu de temps... Tous les trois!... Venez demain à Sabioneira... Ser Pistolese vous y logera en attendant, et vous ne manquerez de rien.

Elles lui baisèrent les mains, et disparurent dans le bois, comme une procession de fantômes, tandis que faisant à pas lents le tour du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse attachait ses guirlandes aux blanches parois. Quelquefois, les bras demi-levés et presque indistincte dans l'ombre, elle penchait le front soudainement; des larmes mouillaient ses paupières. Ensuite, puisant à la source, dans une buire de cristal qu'elle alla prendre au creux d'un rocher, et toute pâle sous la lune, Isabelle arrosa les tiges des lis qui environnaient le sépulcre.

—Se peut-il qu'il y ait de tels hommes? murmura-t-elle, après un long silence... Est-il vrai, comme on le dit, que l'injustice et le mal couvrent la terre?... Vous avez compris, mon cher Floris, l'histoire de ces pauvres femmes?

—Allons, répondit le Grand-Duc, ne songez plus à cela, mon amour!

—Ah! dit-elle, je crains au contraire de n'y avoir jamais assez songé... Je ne voyais autour de moi que des sourires, je n'entendais que des bénédictions... Les hommes m'ont toujours paru si nobles, poursuivit-elle, la terre si splendide, les cieux si purs! Même en ces jours d'enfance, où je n'étais qu'une innocente créature, les champs féconds, les fleurs, les eaux, les formes charmantes des animaux, la mer avec ses sourires d'écume, toutes ces choses magnifiques me pénétraient de tendresse et de joie... Cher Floris, ô mon seigneur aimé, soyez indulgent pour Isabelle, car la vie jusqu'à ce jour m'a été si douce, que le malheur, s'il me frappait, briserait un cœur sans défense.

—Va, chère âme, dit-il, que je meure, le jour où je te causerais quelque chagrin!

Isabelle et Floris revinrent, en suivant la plage de la mer. La route était blanche et solitaire. De temps à autre, il y passait quelque chevrier, un gardeur d'abeilles, qui portait sur sa tête, en équilibre, des clayons de paille tressée; ou bien c'était un vieil homme aveugle, en manteau rouge déchiré, les pieds poudreux, et une guzla à la main, étant de ces rhapsodes errants qui mendient, de village en village.

Mais des lumières apparurent, et au fond d'une petite crique, où l'on tenait jadis les gondoles et le caïc du grand-duc Fédor, ils aperçurent un navire, que l'on achevait de radouber. Quelques valets disposaient sur le pont des tapis, des vases de fleurs. Trois Morlachs, suspendus à des cordes, le long du château de poupe, couvraient de feuilles d'or les statues ternies, les ornements qu'ils redoraient; et on en voyait, dans les hunes, qui déployaient des banderoles et des flammes.

—Vous avez été indulgent à mon caprice, cher bien-aimé, reprit Isabelle à demi-voix. Que Josine sera surprise quand elle nous verra demain venir à leur rencontre, sur cette galère qu'elle aime! Notre cousin, le vieux duc da Sesto, nous l'avait donnée en présent, comme un colossal jouet, lorsque nous étions encore des enfants... Il l'avait fait faire à Chioggia, sur je ne sais quel modèle fameux.

A ce moment, un chien griffon, en poussant des jappements de joie, accourut vers la Grande-Duchesse. Il bondissait, frottait sa tête à longs poils contre la main pendante d'Isabelle, repartait, se roulait sur le sable...

—Barocco! cria ser Pistolese... A bas! à bas!

Et franchissant le pont de bois qui joignait la galère au rivage, le majordome s'en vint saluer Leurs Altesses:

—Je surveillais les derniers arrangements, expliqua-t-il avec un gros rire, car moi, je suis comme le podestat de Sinigaglia, qui commande et fait lui-même.

Puis, se tournant vers les Morlachs du vaisseau:

—Holà! cria-t-il, un flambeau pour la princesse!

—Merci, ser Pistolese, dit Isabelle, les flambeaux seraient inutiles... Ils ne brilleraient pas dans le clair de lune.

Tous trois marchaient à pas lents, sur la plage, au-dessous des murailles crénelées qui ferment l'enceinte des jardins. La mer paisible resplendissait.

—A propos, dit le majordome, Votre Grâce est-elle informée que nous avons été sur le point de revoir ce fou de Giano?

—Qui donc? interrogea Floris, se retournant à demi.

—Giano... hum!... Gianettino, Monseigneur, repartit le gros homme, sans s'expliquer mieux, car celui dont il parlait passait à Sabioneira pour le fils bâtard du grand-duc Fédor... Ah! le coquin! le triple fou!... Sauf le respect que je dois à Leurs Altesses, on n'a jamais vu son pareil. La princesse se rappelle-t-elle, quand il lâcha par bel humore un des ours qu'on tient renfermés dans les logettes des Vieilles-Murailles? Il était ivre au point qu'il l'empoigna à la crinière, et voulait lui monter sur le dos.

—Comment aurait-il pu revenir? dit Isabelle... Je croyais que le grand-duc Fédor l'avait relégué à Venise, après le meurtre de ce malheureux Cirillo.

Ser Pistolese hocha la tête:

—Hum! hum!... Vieille histoire, Madonna... Le combat avait été loyal; c'est une chose reconnue... Et quand bien même il serait vrai que, dans un moment de vivacité, il eût donné à Cirillo cette maudite coltellata, ce que, le Malin nous incitant, chacun de nous est exposé à faire, il en a bien pâti, poveretto! Il paraît qu'à Venise il ne mangeait pas des chapons gras, ni des cuisses de veau tous les jours, à modeler des médailles de cire et à faire des copies pour les milords. Si bien que, touchée de sa misère, Mme Maria-Pia lui avait promis de faire cesser cet exil... Mais il a eu, depuis, d'autres idées... Allons, nous voici à la Porte-Peinte... Je prends congé humblement de Leurs Altesses.

Le lendemain, dès le lever du soleil, ser Pistolese posa un Morlach en vedette, au sommet du campanile. Cet homme avait ordre de sonner la cloche, aussitôt qu'il découvrirait à l'horizon le vaisseau d'Ancône qui amenait Mme Maria-Pia; et la galère, incontinent, devait emporter ceux de Sabioneira à la rencontre des arrivants, jusqu'à la petite île del Eremita. La matinée entière se passa en attente et à prêter l'oreille: Floris même, par impatience, monta deux fois les cent six marches du campanile, jusqu'à la plate-forme des cloches. Enfin, un peu après deux heures, la volée d'airain éclata; et Isabelle et Floris, au même instant, suivis de ser Pistolese, de Stepany, de l'abbé Lancelot, se rendirent en hâte au belvédère, bâti par le grand-duc Fédor, à l'extrême pointe des jardins, et qui domine du haut d'un roc, sur les flots.

—Le voilà! le voilà! cria messer Pistolese, dès qu'il eut relevé les jalousies de bois qui fermaient les fenêtres du kiosque.

En effet, on apercevait, au fond de l'horizon, la tache sombre d'un grand navire. La mer sans rides étincelait sous le soleil. A droite, une plage s'allongeait, toute parsemée de roches rouges. Çà et là, quatre ou cinq goélands y dévoraient les poissons morts que le reflux avait laissés.

—Vite à la Vieille-Batterie! s'écria Floris. Qu'on tire trois coups de canon, pour leur marquer que nous les voyons!... Chargez-vous-en, ser Pistolese!

Et descendant, à l'angle des jardins, l'escalier San-Teodoro, Isabelle et Floris atteignirent rapidement le petit havre, où la galère se balançait, prête à partir. Trente Morlachs, la toque rouge en tête, le pantalon étroit de serge blanche fermé par des rubans de couleur, étaient assis sur les bancs des rameurs, dans l'intérieur du navire. Le fracas d'un coup de canon interrompit leurs acclamations; puis l'écho, de falaise en falaise, le fit rouler tout le long du golfe. La brise soufflait doucement. La pesante barque s'ébranla... Flammes, pavillons, banderoles, claquaient au vent, frissonnaient; des tapis de Perse éclatants pendaient, le long des bordages, jusque dans l'eau; la proue, entièrement dorée, avec son grand lion ailé, projetait sur les vagues un reflet magnifique; le ciel vermeil s'élargissait, ainsi qu'une rose au cœur immense. Des pêcheurs de l'île de Kosor, qui venaient de prendre un dauphin et menaient le monstre écumeux amarré au long de leur barque, marchèrent, pendant quelques instants, de conserve avec les rameurs, en criant mille bénédictions.

 

Quatre heures après, la galère n'était pas encore revenue. Fort étonné de ce retard, messer Pistolese descendit jusqu'à la plage de Sabioneira-le-Bas. Les Morlachs des villages voisins commençaient d'y arriver en foule. On entendait, de tous côtés, les carillons des vendeurs de sorbet, de pignolats et de lait caillé, les timbales des astrologues en plein vent, les chansons des guzlares aveugles, dont il y avait quantité, Mme Maria-Pia leur faisant à tous la pension d'un demi-ducat chaque mois, depuis la naissance de Tatiana. La tour des cloches sonna sept heures. Alors inquiet, ne résistant plus à son impatience, ser Pistolese se jeta dans une barque. Les Morlachs déployèrent la voile, et la brise étant favorable, la tartane courut rapidement vers l'île del Eremita. Une couleur d'un violet sombre occupait le ciel, à l'occident; les vapeurs du crépuscule se répandaient. Soudain, au milieu de l'ombre croissante, et dans le silence des flots, on entendit le tintement d'une cloche.

—Hein... Écoutez! dit le majordome... On dirait que ça vient de l'île.

—C'est la cloche de l'ermitage, répondit l'un des pêcheurs... Elle n'a pas sonné depuis la mort de frère Lorenzo, le dernier ermite... Que les saints nous pardonnent nos péchés!

Il fit le signe de la croix, et les autres pêcheurs l'imitèrent. Une terreur superstitieuse les saisit: aucun de ces hommes ne parla plus... Les tintements du glas continuaient, à coups lents, espacés, qui se perdaient au loin, sur la mer.

—Ils sont là-haut! s'écria Pistolese, qui montra du doigt la falaise... Voyez, il y a des lumières à la cabane de l'ermite... Vite, abordez! Que se passe-t-il?

Il sauta sur la côte aride, semée de myrtes et de lentisques rabougris, et commença de gravir l'âpre sentier. Les cailloux s'éboulaient sous ses pas, des sauterelles se levaient. Puis, aux lueurs du jour expirant, le majordome vit descendre à lui une femme qui pleurait, appuyée sur le bras d'un homme. C'était la petite princesse Josine, qu'il ne reconnut pas tout d'abord. L'abbé Lancelot l'accompagnait, nu-tête, l'air effaré:

—C'est vous, ser Pistolese?... Ah! mon Dieu! Vous avez appris le malheur!... O pauvre dame!... pauvre dame!

—Quel malheur y a-t-il donc? fit le gros homme... Parlez-vous de Mme Maria-Pia? Elle n'est pas plus mal, j'espère!

—Morte, morte, hélas! décédée!... Elle a quitté la vie, ser Pistolese... O jour de deuil! Ne pleurez pas, princesse. Voyons, chère princesse, du courage! Vous savez bien ce qu'a dit Monseigneur, pourquoi il m'a recommandé de vous conduire à la galère... Ne pleurez pas, charmante princesse, ne pleurez pas!

—Mais comment cela est-il arrivé? balbutia le majordome.

—On ne se doutait de rien, répondit l'abbé. Elle ne paraissait pas si proche de sa fin, quoique, si vous vous rappelez, je vous ai bien dit hier qu'elle ne pouvait aller loin. Mais, tandis qu'elle était à dormir dans l'ermitage, son visage a beaucoup changé, et M. Manès, tout de suite, a prévenu Mgr l'archevêque... Comment vous trouvez-vous, ma mère? a demandé celui-ci... Je vais mourir, a-t-elle répondu; je vais mourir! Alors, elle a dit que son seul regret était de n'avoir pas vu une fois encore le grand-duc Fédor, pour le supplier de chérir son fils, qu'elle le recommandait à Notre-Seigneur: enfin, des choses si touchantes que tous pleuraient en les entendant. Sur ce, Mgr José-Maria s'est hâté de lui porter les saintes huiles; et c'est ainsi qu'elle a passé, juste à sept heures, remontant à son Créateur et faisant une si belle mort que jamais on n'en fit de plus édifiante et de plus semblable à sa vie, qui était un modèle en toute chose.

—Oui, c'est bien vrai! reprit ser Pistolese attendri.

—O pauvre dame! pauvre dame! Je perds, continua l'abbé, oui, je perds en elle, j'ose le dire, la meilleure amie que j'avais... Toujours bonne, affable, prévenante!... Je comptais lui offrir, dès son arrivée, cette amphore que vous savez, que Gregorio a pêchée devant vous, et sur laquelle on voit en relief ces lettres: M. P. A. R., ce qui fait: Maria-Pia, archiduchesse russe ou de Russie. Coïncidence extraordinaire, n'est-ce pas?... Mais il faut se soumettre aux volontés du Seigneur. Nous ne sommes rien dans sa main! dit le saint Livre... Allons, allons, bonsoir, mon bon ami... O malheureux jour! malheureux jour!

Messer Pistolese, resté seul, atteignit bientôt l'ermitage. Sous les pins-parasols qui l'ombrageaient, se pressait une foule silencieuse, Morlachs, matelots, serviteurs. Quelques-uns allumèrent des torches, et la cabane de l'ermite s'apercevait au fond, contre un rocher, avec ses murs blancs, son toit rouge et sa cloche abritée d'un auvent de tuiles, et qui n'interrompait point son glas. Elle s'arrêta soudainement; un pesant silence tomba; et l'on vit l'archevêque de Myre franchir la porte de la cabane. Il marchait à pas graves et lents, couvert de l'aube et de l'étole noire, et tenait un cierge à la main. Derrière lui, parurent deux Morlachs portant une civière drapée de noir, sur laquelle était étendue la grande-duchesse Maria-Pia, immobile, les traits découverts, et habillée en franciscaine,—habit qui la suivait toujours. Tatiana, Isabelle et Floris fermaient le lugubre cortège.

Alors les porteurs, s'arrêtant, déposèrent le lit funèbre au milieu de l'esplanade. Tous se rangèrent à l'entour, avec des cierges, et, d'une voix forte, José-Maria récita les prières des morts. Isabelle et Tatiana se tenaient à genoux de chaque côté du cercueil; les sanglots qu'elles retenaient gonflaient leur poitrine à la briser. Mais l'archevêque s'avança, portant dans ses mains un voile noir, pour en couvrir la face de la morte; le temps de descendre au navire était arrivé. Les larmes d'Isabelle jaillirent, et, s'élançant auprès du lit:

—Attendez! attendez! que je la regarde encore un seul instant... Se peut-il qu'elle soit morte?... Elle était si douce, si bonne, si tendre!... Mère, oh! pourquoi ne répondez-vous pas? Pourquoi n'ouvrez-vous pas les yeux?... Mais vous jouissez de la paix, en compagnie des âmes bienheureuses. Vous entendez nos cris, du séjour de gloire... O ma mère! ma mère!... Morte! morte! Oh! oh! oh!

Tous trois entouraient le corps, en l'embrassant et en versant des larmes, et Tatiana s'écria:

—Hélas! hélas! toi qui étais mes yeux, te voilà morte! Tu m'abandonnes dans les ténèbres et tu jouis de la lumière... Je sens tes mains glacées, ma mère. O chères mains qui m'avez tant de fois caressée, faut-il que vous restiez inertes? Chère bouche qui me parlais si doucement, tu ne me diras plus rien de tendre... Seigneur, que votre volonté soit faite; mais tout au moins, accordez-moi la grâce de me résigner!

Elle se tut. Floris reprit:

—A peine t'ai-je retrouvée que la mort nous sépare. Me voici de nouveau orphelin... Pauvre image glacée, que me diraient tes lèvres closes, si tu les rouvrais soudain?... Séparés pendant vingt-cinq ans et réunis quelques mois à peine!... Oh! le monde est un mauvais rêve, et nous ne sommes rien que des ombres. Les plaisirs où nous tendons les mains sont des bulles de savon qui crèvent: ce qui nous suit éternellement sous nos pieds, c'est la terre de notre tombe, la fosse où il nous faut choir un jour!

José-Maria leva la main, ainsi que pour mettre un terme à ces douleurs qui s'exhalaient:

—Silence, mon frère! s'écria-t-il. N'élevons pas notre vain murmure contre les décrets éternels! Nous partagions notre mère avec le ciel; maintenant, si l'on peut avoir foi en la miséricorde de Dieu, c'est le ciel qui la possède tout entière. Ne la plaignons pas d'un tel bonheur; ne nous lamentons pas sur nous-mêmes; ne mêlons pas notre égoïsme à ces mystères de l'infini... Mes sœurs et vous, mon frère, contemplons-la une dernière fois, puis descendons au rivage.

Messer Pistolese s'avança, faisant un signe. Deux Morlachs soulevèrent le lit funèbre, et tout le cortège se mit en marche vers le sentier qui dévalait entre les roches. Mais, au tournant de l'ermitage, ceux qui marchaient en tête s'arrêtèrent stupéfaits, et, pendant un instant, la parole manqua de surprise au majordome.

—Oïbo! s'écria-t-il enfin. L'imbécile de Jacinto!

Devant eux, au fond de l'horizon, le promontoire illuminé, chargé de jardins, de palais et d'architectures de flammes, ouvrait mille scènes éblouissantes. Le grand manteau de fleurs de la montagne étincelait de feux multicolores: par endroits, blanc comme l'argent; ici, plus rouge que le rubis; là, vert comme l'émeraude. Les eaux qui se précipitaient pendaient au flanc des roches ou au milieu des verdures, comme des guirlandes de cristal; et tout entouré de créneaux, l'immense amphithéâtre étageait sur ses terrasses et dans ses bois pleins de fusées volantes, des toits bleus, des dômes de plomb, des portiques à trèfles quadrilobés, des façades de briques à losanges, des maisons roses, des batteries de canons verts, des kiosques, des statues, des fontaines, des grilles qui s'ouvraient sur la mer, des mâts de bronze à oriflammes, des obélisques supportés par des lions de basalte noir. Au sommet, parmi les arcades, brillait le colosse doré et ailé du cheval Pégase, qui, de son pied, fait rejaillir une fontaine; et, dominant la montagne et la mer, tout éclairé de girandoles, de lamperons et de pots à feu, le clocher rose du campanile portait un grand Ange doré, haut de seize pieds, pour montrer le vent.

—Eh bien, Miklas, le pays te plaît-il? dit l'un des serviteurs demeurés sur l'esplanade pour enlever les tréteaux, les étoffes et tout l'appareil funéraire, et qui, du haut des rochers, contemplaient Sabioneira illuminé.

—Mais oui, mais oui!... Les femmes y sont-elles jolies, hein?

Le premier valet ricana:

—Voyez ce Miklas, quelle fournaise!... Mais ici, ce n'est pas comme à Prague, mon garçon... Les Morlachs, parmi lesquels nous allons vivre, sont plus vindicatifs que des diables!

—Bah! dit Miklas, et qu'est-ce qu'ils me feraient, voyons, si je courtisais une de leurs femmes?

—Une de leurs femmes! Ah bien, oui! Si tu t'accroupis seulement pour savoir si leur chien est mâle ou femelle, les voilà qui t'écrivent sur leurs tablettes et laissent croître, en signe de vengeance, l'ongle de leur petit doigt... Puis, un beau jour, ils te balafrent le visage avec un kreutzer aiguisé qu'ils ont mis au bout d'un bâton fendu... Ça s'appelle dar un sfrizo, oui, comme qui dirait friser.

Les valets éclatèrent de rire, tandis qu'une rumeur lointaine, des clameurs, des détonations arrivaient jusqu'à eux, de Sabioneira. De hautes gerbes de fusées sillonnèrent un instant les ténèbres, puis retombèrent dans les flots.

—Entendez-vous comme ils s'amusent? reprit le valet... Pauvre madame! Elle a encore souri ce matin, quand le long Timothée est tombé sur le pont... Et penser maintenant qu'elle est morte!

—Bah! repartit le gros sommelier Agnolo, nous mourrons tous, rien n'est plus certain... Riches ou pauvres, il faut en venir là...—n'oublie pas le goupillon, Miklas!...—C'est le sort commun, le sort commun!