Les Révoltés Des Indes
David s'avança en pleine lumière.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
— Oui, monsieur.
— Ne partez pas. Finalement, nous avons décidé de jouer aux cartes. Vous allez vous joindre à nous, n'est-ce pas ? Roxane, Sera s'est réveillée et t'appelle. Je suis désolé.
Roxane garda la tête penchée pour cacher à son père le feu qu'elle avait aux joues et le brillant de ses yeux, elle lui dit qu'il n'y avait pas de quoi se désoler, et rentra en hâte pour aller s'occuper de sa petite sœur.
Les derniers invités partirent tard. Roxane s'était depuis longtemps retirée dans sa chambre; assise devant sa coiffeuse, elle se brossait les cheveux à longs traits lorsqu'elle entendit des voix masculines empâtées par l'alcool souhaiter bonne nuit à son père. Elle lendit l'oreille sans reconnaitre la voix de David. Au son de pas lourds dans l'escalier, elle se tourna vers sa porte ouverte, attendant de voir son père.
— Le capitaine est-il parti tôt? demanda-t-elle quand il s'arrêta dans l'embrasure pour lui souhaiter Ie bonsoir.
Le colonel s'appuya un instant au chambranle : Il n'avait pas la démarche très assurée.
— Non, Roxane, il est toujours là. Je l'ai laissé sous la véranda, il t'attend. Je lui ai dit que si tu ne dormais pas, je t'enverrais le voir.
Son élocution était un peu empâtée et son to mélancolique. Roxane se leva d'un bond et se mit à tresser vivement ses cheveux. Dans sa psychè, elle voyait son père qui la regardait.
— Vais-je donc te perdre si tôt, Roxane ?
Elle noua un ruban bleu au bout de sa natte croisa dans la glace les yeux injectés de sang de son père.
— Que voulez-vous dire, papa ?
Il entra en titubant et s'arrêta.
— Vais-je perdre ma fille si vite après son retour dans ma vie ?
Roxane eut un sourire contraint et lui prit le bras pour le faire sortir de la pièce et le conduire jusqu' sa chambre.
— Bien sûr que non, répondit-elle d'un ton apaisant. Même si je vivais a l'autre bout du monde, je resterais votre fille, n'est-ce pas ? Cela, nous l'avons déjà prouvé. Maintenant, préparez-vous à vous coucher pendant que je vais dire bonsoir a Da… je veux dire, au capitaine Harrison.
Elle l'aida à s'asseoir sur le bord de son lit, se pencha et l'assista pour retirer ses bottes. Il posa sur la tête de sa fille une main délicate.
— Tu es une bonne fille, Roxane, bredouilla-t-il. -
— Je suis une femme, papa, lui rappela-t-elle e jetant ses bottes dans un coin avant de se relever. :
— Je sais, acquiesça-t-il en hochant la tête.
De ses doigts tremblants, il commença à défaire les boutons polis de sa veste d'uniforme.
D'un geste impulsif, Roxane se pencha et embrassa tendrement son crâne chauve avant de s'en aller. Une fois sur le palier elle se retourna : assis au même endroit, les mains croiséeS entre ses genoux, il regardait dans le vide le tapis entre ses pieds. Faute de mots plus appropriés, elle estima qu'il paraissait complétement abandonné.
— Je t'aime, papa, dit-elle doucement.
S'il l'entendit, il n'en laissa rien voir. Roxane ferma doucement la porte et dévala l'escalier; puis elle sortit dans la nuit pour retrouver l'homme qui l’attendait, son mari.
Chapitre 16
— Quel jour sommes-nous, aujourd'hui ?
David s'étira paresseusement et roula avec un sourire par-dessus Roxane pour voir le calendrier accroché près de sa couchette. La flamme vacillante d'un morceau de bougie abrité derrière un livre ouvert dansait en se reflétant sur les murs. Il fronça les sourcils pour mieux y voir puis regarda la pendule.
— Etant donné l'heure, je dirais que nous sommes maintenant le 7 mai. Pourquoi cette question?
Roxane s'étira voluptueusement sous lui, les bras levés sur l'oreiller. Il glissa les mains le long des courbes gracieuses de ses bras et referma les doigts sur ses poignets graciles; il la maintint doucement dans cette position, les mains au-dessus de sa tête ébouriffée.
— Juste pour savoir, expliqua-t-elle.
II lui sourit et lui embrassa le bout du nez. Puis sa bouche frôla la pommette de Roxane, descendit le long de sa mâchoire, fouina sur le côté de son cou. Elle avait le parfum torride des nuits tropicales, riches d'une lascivité qui pâlit au soleil. Il se glissa de nouveau dans les rondeurs soyeuses des cuisses de Roxane, elle ne bougea pas, retenant son souffle. La peau nue de la jeune femme contre la sienne était brulante comme la braise.
— J'ai grand hâte d'être à lundi, dit-il sur le ton de la conversation mondaine. Pas toi?
II sonda les beaux yeux verts de sa femme, profonds comme l'eau à l'ombre de la berge; la lumière de la bougie s'y reflétait, allumant comme des rayons de soleil. Quant aux pupilles, elles étaient noires et dilatées.
— Lundi ? Je... Oh! Oui, oui! J'ai hâte d'être à lundi
— J'ai pris soin... d'organiser... la journée... de façon agréable.
— Ah! Ciel, oui... Je sais, David. Nous prendrons Sera... et Ahmed, et je... je... oh! je conduirai un éléphant assise sur un howdah pour la première fois et… David, je t'en supplie, si tu veux qu'on parle, il va falloir que tu t'arrêtes...
Il eut un rire guttural, lui lâcha les poignets puis croisa les mains derrière la nuque de Roxane, dans ses cheveux.
— Pardonne-moi, mon amour, de te taquiner. C'est plus fort que moi. Je suis fou de l'expression de ton visage quand je - enfin, Roxane, tiens-toi tranquille un instant - et de la façon dont tu respires, et de la chaleur qui te monte aux joues et de la façon dont tu cambres le dos...
Il ferma les yeux, tout à l'extase de ce qu'il venait de décrire; il sentit les mains de Roxane qui l'attiraient pour l'embrasser sur la bouche. La flamme de la bougie vacilla et s'éteignit.
David perdit complétement le contrôle de la situation et se laissa glisser dans une spirale de peau contre peau, de bien-être physique et d'harmonie totale.
Plus tard, David resta longtemps au bord de l'endormissement; il tenait Roxane dans ses bras, contre son corps. Elle s'en remit à la ponctualité instinctive de son mari et s'endormit comme un bébé, les lèvres entrouvertes, la respiration régulière. A 2 h 30, il la raccompagnerait, comme il le faisait une ou deux fois par semaine depuis un peu plus d'un mois. Pour l'instant, personne ne les avait surpris, mais il restait sans cesse sur ses gardes.
Sans la menace de mutinerie qui grondait au sein des groupes indigènes, il aurait affronté la situation ouvertement et en aurait accepté les conséquences; mais il ne supportait pas l'idée d'abandonner maintenant le pays où il avait servi ni celui où il était né. Roxane se montrait patiente et remarquablement compréhensive. Elle le soutenait dans la défense de son honneur, oublieuse du fait qu'elle en supportait Ies conséquences.
Un bruit à l'extérieur l'arracha à ses songeries; sans bruit, il se glissa hors du lit et tira le drap sur la courbe pale de la hanche de Roxane. Il enfila son pantalon, alla à la fenêtre, puis souleva le coin du rideau pour jeter un coup d'œil à l'extérieur. Dans le cantonnement, un feu brulait encore et, à sa vive lumière, David vit des hommes se déplacer. Il alla jusqu'à la porte, vérifia que son pistolet était chargé puis sortit sur la véranda plongée dans l'obscurité. La mince silhouette du palefrenier de David se leva de son lit de Hordes, a l'autre bout du porche, et s'approcha silencieusement, pieds nus.
— Cela fait longtemps que ça dure, là-bas ? demanda l’officier à mi-voix.
— Plusieurs heures, sahib. C'est le pulton, l'infanterie.
— Pourquoi ne m'as-tu pas réveillé ?
— Ah! Biaisa l'homme en haussant ses maigres épaules. Vous étiez occupe, sahib. Ca n'avait pas l'air si important.
— Quel est le problème, exactement ? Es-tu au courant?
A ses côtés, le syce trainait les pieds sur les planches maI rabotées.
— Sahib, le havildar, le sergent de l'armée indienne, je veux dire, est passé il y a une heure. II a dit que les hommes ont appris ce soir le passage en cour martiale de ceux de Meerut.
En équilibre sur les talons, David observait le terrain de manœuvres ou un deuxième feu s'était allumé. Il n'y avait pas de quoi s'alarmer pour le moment, mais les hommes choisissaient une heure étrange pour se rassembler.
— Le 85e, demanda David sans hausser le ton, c'est bien celui qui a refusé les cartouches il y a deux semaines ?
— Oui, sahib, la sentence les concernant doit être communiquée dans deux jours, mais nous avons appris... euh, je veux dire, ils, corrigea-t-il avec un signe de tête en direction des ombres qui circulaient en silence autour des feux, ont déjà appris que ce serf dix ans de travaux forcés.
— Bon sang! s'exclama David à mi-voix.
Le palefrenier sursauta; le blanc de ses yeux ressortait dans l'obscurité. Quant à la lumière des feux lointains, elle se reflétait à la surface lisse de sa peau sombre.
— Sahib ?
David regarda derrière lui la porte fermée, puis de nouveau le cantonnement. Il leva la main et se frotta les yeux avec lassitude. D'un ordre bref, il dépêcha son palefrenier jusqu'aux bungalows, ou il avait cru apercevoir une lumière, pour demander à l'officier venir le voir immédiatement. Puis il fit demi-tour rentra.
Assise sur le lit, Roxane l'attendait calmement. Par pudeur, elle avait glissé le drap sous ses bras. Sa chevelure châtain foncé était en grand désordre; son visage, qu'elle tourna vers son mari par-dessus son épaule nue, était calme et plein de vie. Il n'y avait pas la moindre peur dans son regard, ni de curiosité excessive.
— Alors, ça y est ?
— Je ne sais pas.
— Que se passe-t-il, dehors ?
Elle se leva de la couchette et mit ses dessous puis avec une certaine hâte, sa robe.
Ensuite, elle passa doigts dans ses cheveux, les tira vers le haut et, d'une torsion mystérieuse, les attacha sur sa nuque en deux temps trois mouvements.
— Des cipayes se sont réunis pour discuter de la condamnation des mutins de Meerut. La sentence a été proclamée samedi.
— Alors, ils sont au courant, conclut-elle en se penchant pour enfiler ses bas.
David remarqua qu'elle ne demandait pas comment cette nouvelle était parvenue aux cipayes. Depuis l'épisode des chappattis traversant les villages et les camps, nul ne doutait de la rapidité avec laquelle les nouvelles voyagent, à travers les Indes.
— Oui, ils sont au courant.
Posant une main légère sur la table, Roxane glissa les pieds dans ses chaussures. Elle lissa les plis de sa robe contre elle, puis resta debout bien droite, les mains sur les hanches, le sourire aux lèvres. C'était un sourire courageux qui fendit le cœur de David.
— Il faut que je rentre, dit-elle.
Avec un grognement sourd, David alla à elle et lui saisit les bras de toute sa poigne pour l'attirer contre lui. Il lui embrassa le sommet de la tête; des petites mèches échappées lui frôlaient les lèvres.
— Ma femme chérie, ma courageuse!
Lorsque la porte s'ouvrit, ils venaient à peine de se séparer. Le lieutenant Witmon entra, à demi vêtu, portant une lanterne. Les ombres dansèrent sur les murs. Le palefrenier arriva à son tour et s'excusa auprès de David en hindoustani.
— David! A votre avis, qu'est-ce qui se... Oh! Ah... s’exclama Witmon, estomaqué.
Mademoiselle Sheffield... Bien le bon... bien le bonsoir.
Roxane, debout à côté de David, hocha calmement la tête, une ombre de sourire aux lèvres. David posa une main ferme sur l'épaule de sa femme.
— Bart, ce n'est pas officiel mais Mlle Sheffield et moi nous nous sommes mariés le 23
mars.
Le lieutenant se tut un instant puis se mit à rire, il confia sa lampe au syce afin de pouvoir féliciter David. II lui prit la main entre les siennes, et se mit la secouer vigoureusement.
— Sapristi! On peut dire que vous n'avez pas perdu de temps! Ou alors, on peut imaginer que vous avez fait un peu plus que connaissance, à Calcutta! Eh bien, mes félicitations à vous deux. Surtout à vous David, petit veinard!
David sourit en essayant de modérer les débordements de son camarade.
— Motus et bouche cousue, Witmon. Personne n'est au courant et, pour le moment, personne ne doit l'être.
— Ah bon ? demanda le lieutenant, hilare. Est-ce qu'il y a un bébé en route ?
Il souligna sa question en faisant mine de bercer un enfant.
David se rembrunit. Brusquement, c'était le capitaine qui s'adressait au lieutenant.
— Non, il n'y en a pas et je vous saurai gré de ne pas faire d'allusions déplacées. Ecoutez, le père de Roxane n'est pas au courant, et les autorités non plus. Epargnez-moi le récit intégral, nous n'avons pas le temps. Toutefois, si vous êtes un gentleman, je vous demande de garder pour vous ce que vous venez d'apprendre.
— Bien sûr, David, je jure sur ma tête...
— Non!
Les deux hommes se tournèrent vers Roxane, qui avait blêmi. David l'entoura de son bras.
— Pardonnez-moi, murmura-t-elle, gênée. Ne parlez pas de mettre votre tête en jeu, lieutenant Witmon je vous en supplie.
David observa les traits livides de Roxane et lui tapota le bras avec un calme qu'il était loin d'éprouver. Curieusement, son cœur s'était emballé. Witmon récupéra sa lanterne et ne fit aucun commentaire.
— Il faut que je raccompagne Roxane, expliqua David. Je vous suggère de rassembler quelques hommes et d'observer de loin cette réunion. Pour l'instant, ça m'a l'air pacifique et il n'y a aucune raison de la disperser. Toutefois, en cas de besoin, prévenez un officier supérieur. En attendant...
II laissa sa phrase en suspens mais leurs regards se toisèrent: les deux officiers s'étaient compris.
Apres le départ du lieutenant, David indiqua à son palefrenier qu'il avait besoin de lui pour raccompagner la memsahib chez elle. Il n'avait pas envie que le récit de sa brève discussion avec Witmon se répande avant qu'il ne soit prêt.
II fit passer devant le syce avec une lanterne sourde, et le suivit à quelques pas à coté de Roxane. Elle marchait tranquillement, en silence. Ses cheveux s'étaient défaits et elle leva les bras pour les rassembler. Comme elle faisait ce geste, l'échancrure de son corsage bailla un peu et il aperçut une rougeur sur la peau sensible entre les seins, probablement due au frottement de sa mâchoire mal rasée. Elle y posa un instant le bout des doigts, et écarta le tissu comme s’il lui irritait la peau. David éprouva soudain le besoin de s'excuser, mais les circonstances ne s'y prêtaient pas et il s'abstint.
— Roxane, dit-il sans se faire entendre du palefrenier quand ils approchèrent de la résidence du colonel. J'ai des ordres déjà signés pour le cas où la situation se détériorerait. En cas de trouble, je te promets de te mettre en sureté. Si rien ne se passe à Delhi dans les douze heures, je me rendrai à Meerut. II faut que j'assiste à la proclamation de la sentence. Je ne sais pas d'ailleurs ce que je pourrai faire là-bas, si ce n'est ouvrir les yeux et faire un rapport à mon retour.
Roxane s'arrêta dans l'ombre juste avant le portail. David la sentit chercher ses mains, et il les saisit toutes les deux pour les serrer contre sa veste. Malgré la douceur de la nuit, les doigts de sa femme étaient glacés.
— Je comprends, dit-elle.
— Tu as toujours les pistolets ?
— Oui.
D'un mouvement leste, il la prit dans ses bras. Les cheveux de Roxane contre sa joue étaient doux et parfumés.
— O mon Dieu! Roxane... soupira-t-il comme s'il craignait de la laisser s'éloigner.
— Tout ira bien, David, murmura-t-elle pour le consoler, d'une voix qu'il jugea peu convaincante.
Il resta ainsi sans bouger, humant juste son parfum et la nuit qui les entourait; le mur de pierre dans leur dos continuait à rayonner la chaleur accumulée pendant le jour. Et puis il y avait la poussière, cette poussière rouge omniprésente aux Indes, et une vague odeur d'ordures et de fleurs, le tout formant un mélange unique, gravé dans leur mémoire de façon indélébile.
Roxane entra, referma le portail et écouta un instant David et son palefrenier repartir sur la route, il avait promis de revenir avant lundi si tout allait bien. S'il ne se manifestait pas d'ici-là, elle devait considérer leur excursion comme annulée, et il essaierait de rentrer au plus tôt et avec toute la prudence voulue. Il ne fallait pas qu'elle s'inquiète pour lui, mais prenne en revanche toutes les précautions concernant sa propre sécurité. Rien n'était prévu pour le cas où il ne reviendrait pas. De toute façon, Roxane n'aurait même pas toléré d'en parler. .
En se tournant vers la maison, elle commençait à passer en revue tout ce qu'elle pouvait faire pour s’assurer la sureté. Pas un instant, elle n'imagina qu'en cas de soulèvement général, cette maison ne constituerait pas un lieu d'asile pour sa famille ni d'autres personnes. Si les troubles devaient s'étendre jusque-là, elle comptait sur le fait que la maison était plus solidement bâtie que la plupart des autres et que l’on pouvait en barricader portes et fenêtres. Elle avait fait mettre sous clé des provisions, ainsi que des jarres d’eau bouillie. Les munitions personnelles de son père étaient dans son bureau, quant aux siennes, elle les gardait dans sa chambre. L'idée l'effleura qu'elle pourrait avoir à utiliser son arme contre quelqu'un, mais elle l’écarta. Elle n'avait aucun désir de faire du mal à qui que ce soit, mais elle ferait le nécessaire pour protéger ceux qu'elle aimait.
Dorénavant, elle veillerait plus que jamais aux sorties de Sera. Elle ferait tenir un message à Ahmed, signalant que l'excursion du lundi risquait d'être remise, afin qu'il se prépare à cette éventualité. Quant à son père... Son père ne se laisserait pas convaincre d’un danger qu'il refusait de voir; peut-être néanmoins pourrait-elle le persuader de prendre un minimum de précautions pour elle et pour Sera. Il fallait jouer sur cet argument.
Absorbée dans ses réflexions, Roxane ne remarqua pas en montant les marches de la véranda que quelqu’un se tenait dans l'ombre. Elle allait entrer quand un objet scintillant attira son attention; elle se tourna et sursauta.
— Roxane.
— Papa!
Soulagée de constater qu'il s'agissait de son père et non quelqu'un de plus dangereux, elle mit quelques secondes à reprendre son souffle. Il approcha d’un pas et elle entendit le verre qu'il tenait tinter contre la balustrade.
— J'aperçois du feu dans le lointain, dit-il comme II si ce détail était insignifiant.
— Ce sont les cipayes, expliqua Roxane. Ils se réunissent à propos de la cour martiale de Meerut.
— Tu crois ?
— Oui, il parait que...
— Qui était la, dehors sur la route, Roxane ?
Roxane porta les mains à son ventre d'un geste instinctif de protection. Elle avait près de deux semaines de retard; sans avoir l'air d'y toucher, elle avait le matin même posé quelques questions sur ce sujet à Harry Tyller, enceinte de son quatrième enfant. Elle n'avait encore rien dit à David, elle attendait d'en être sure. A la façon dont son père l'interrogeait, elle comprit qu'il était temps de le mettre au courant de certaines choses.
— David, répondit-elle et son syce. Ils m'ont raccompagnée à la maison.
— A la maison, hein ? répéta son père d'une voix tendue. Et ou étais-tu? Je ne me souviens pas de t'avoir entendue sortir.
— En effet, papa, je ne pense pas que vous m'ayez entendue.
D'un geste brusque, il envoya le contenu de son verre dans le jardin.
— Ce n'est pas la première fois que tu t’éclipse notamment, n'est-ce pas ? Combien de fois t'es-tu trouvée en compagnie de cet homme à une heure pareille Roxane ? demanda-t-il en haussant le ton.
Roxane comprenait parfaitement les raisons de la colère paternelle et tenait à garder son calme.
— Papa, dit-elle en se redressant, je vais vous demander de m'écouter un moment.
— T'écouter ? N'est-ce pas toi qui m'as dit: « Je ne ferai rien qui puisse jeter l'opprobre sur cette mal son...» ?
— Si, répondit-elle tranquillement. Et je n’en démords pas. S'il vous plait, asseyez-vous.
Elle prit place dans l'un des fauteuils rangés contre le mur. Quelques instants plus tard, son père l'imita en tirant un siège près d'elle. Roxane l'entendit tapoter du bout des ongles le verre qu'il tenait à la main; Il attendait qu'elle continue.
— Papa, commença-t-elle, puis la voix lui manqua et elle leva la main jusqu'à son ventre.
Brusquement, elle sourit dans le noir et inspira à pleins poumons, elle pencha la tête en arrière, dérangeant un papillon de nuit qui s'enfuit comme une ombre pale dansante dans la nuit.
Lentement, elle tendit le bras et posa la main sur celle de son père.
Papa, celui que vous appelez « cet homme » est mon mari. Nous nous sommes mariés à Saint-James, Il y a plus d'un mois.
Max Sheffield se laissa glisser au fond de son fauteuil, avec un long, très long soupir. Il saisit la main de sa fille et, dans un geste d'affection paternelle, la lui baisa. Puis, pendant un long moment, il resta silencieux.
Chapitre 17
Meerut.
Sur près de deux kilomètres, l'horizon était un mur de flammes, plus lumineux que le soleil couchant. Un millier de cabanes du baraquement des cipayes flambaient. Des étincelles s'envolaient, la fumée montait en lourdes volutes grises, menaçantes. De là où il se trouvait. David sentait la chaleur et entendait le crépitement ni du bois, le ronflement de la paille et les petites explosions des poches d'air dans les murs de torchis, qui éclataient sous la chaleur. David s’essuya le front du dos de la main, et y trouva du sang.
II avait dû être blessé, estima-t-il, en traversant le bazar au galop.
Il avait entendu dire que moins d'une heure après Ia proclamation de la sentence, des bandes étaient arrivées des villages voisins et avaient commencé à piller échoppes et magasins, attaquant les Européens sans sommation. Les cipayes avaient fondu sur la ville avec l'intention de libérer leurs camarades de prison Dans le bazar, David s’était frayé un chemin difficile, ralenti par les lathis de la police indigène, des triques de près de trois mètres de long. A ce souvenir, il regarda sa propre épée, entaillée et tachée de sang. Il y avait eu une mise en garde la veille, tandis qu'il dinait chez un ami, le lieutenant Gough.
Un officier indigène était venu, officiellement pour régler avec le lieutenant quelques détails comptables; il avait averti Gough que les hommes avaient décidé de se soulever dans la journée, pour libérer les prisonniers condamnés en cour martiale. David avait accompagné Gough successivement chez le colonel Carmichael-Smyth puis chez le général de brigade Archdale Wilson. On leur avait pratiquement ri au nez, et Gough s'était fan remettre a sa place par ses deux supérieurs.
Un genou à terre, David rechargea son arme. Non loin de lui, des cipayes dansaient et bondissaient dans la nuit a la lumière ocre des incendies en tirant dans tous les sens avec des munitions volées a l'arsenal; il songea avec un peu d'ironie que c'étaient ces mêmes cartouches que les mutins refusaient de toucher pour des raisons religieuses.
Le colonel Finnis était mort, percé de vingt balles face aux rangs du 20e d'infanterie indigène. L'auteur du premier coup de feu avait été lynché sur place et mit en pièces; manifestement, les mutins du 20° n’avaient pas eu l'intention de tuer d'officiers britanniques. Ce meurtre marqua toutefois pour eux un tournant décisif car, ils le savaient, ils seraient tous jugés coupables. Ils avaient immédiatement déserté les lignes.
Devant l'horreur du carnage, David étouffait presque de rage, au point d'être à deux doigts de perdre si sang-froid. Il avait vu tuer sous ses yeux des hommes de valeur, des officiers inconscients de l'énormité des événements, qui croyaient encore pouvoir faire appel au loyalisme de leurs hommes pour rétablir la paix.
Un peu plus tôt, il était tombé sur le cadavre d'un Européenne couchée sur une pelouse scintillante de rosée; on lui avait arraché l'enfant dont elle était enceinte et celui-ci gisait à côté d'elle en tas sanguinolent. Peu auparavant, une autre s'était enfuie à grand galop de son attelage; un soldat de la cavalerie l'avait rattrapée et massacrée à coups d'épée, sans quitter sa selle. Le lieutenant Mackenzie avait fait justice en tuant le meurtrier. Ce même lieutenant Mackenzie, accompagné d'un sergent, s'était enfui en sautant le mur d'un jardin, aidé par son domestique, balayeur de basse caste fidèle à son maitre britannique.
David avait assisté à toutes ces horreurs en un temps si court que cela lui semblait presque irréel. Les appels au sang résonnaient dans la nuit: « Din! Din!» « Pour la foi! Pour la foi!»
D'autres étaient plus explicites : « Avec l'aide d'Allah, nous tuerons tous les étrangers !»
De nouveau David essuya le sang qui lui coulait dans les yeux; il se demanda qu’elle était la gravite de sa blessure, car il ne sentait rien. II était comme assommé, engourdi de la tête aux pieds, bien que son esprit travaillât fébrilement. Avec d'autres officiers, il devait se rendre à cheval jusqu'à la prison pour empêcher la libération des prisonniers et, si tout allait bien, freiner l'élan des émeutiers. La violence des forces lancées contre eux l'avait séparé du petit groupe, mais il connaissait le chemin. Le samedi précédent, il s'y était rendu avec Gough et avait été ému au spectacle des détenus. La plupart de ces soldats comptaient de longues années de service et avaient été décorés pour actes de bravoure lors de batailles désespérées livrées sous le commandement britannique; ils avaient supplié les officiers de leur épargner les travaux forcés, pires à leurs yeux que la condamnation à mort.
Toute cette affaire aurait pu être évitée, lui avait expliqué Gough par la suite, si Carmichael-Smyth ne s’était pas mis en tête de faire parader les hommes avant de leur donner les cartouches, au lieu de les leur remettre la veille au soir, comme d'habitude. Ce Changement suffisait à les rendre suspectes. De plus, il n'est guère aimé de ses hommes...
David s'était contenté de hocher la tête; puis ils étaient allés diner. Malgré ce qu'ils savaient de la situation, tous deux gardaient le vague espoir que le bon sens et la modération finiraient par l'emporter.
— A propos, lui avait demandé Gough pour alléger l’atmosphère. Est-ce que tu as fini par l'épouser, cette fille qui était passée par ici en allant à Lahore avec son père? Comment s'appelait-elle, Alice? Non voyons, c'était..
— Olivia, rappela David.
— Oui! Olivia. Alors ?
— Non.
— Célibataire endurci, alors, Harrison ?
— Pas vraiment, avait répondu David sans hésiter la tragédie ambiante rendant dérisoire la nécessité dl garder le secret. J'ai épousé, il n'y a pas longtemps une femme tout à fait remarquable, Hugh.
— Ah bon ?
— Elle s'appelle Roxane, avait-il précisé avec un sourire un peu niais.
Et là, en pleine nuit, au beau milieu du carnage, il prit le temps de penser à Roxane et de dire une rapide prière pour sa sécurité. Puis il l'écarta résolument de son esprit. A partir de cet instant, il ne pouvait pas se permettre de se laisser distraire.
Le capitaine Craigie, qui était respecté par ses hommes, avait fini par convaincre cinquante soldats de la cavalerie de le suivre à la prison. Les lieutenants Mackenzie et Melville-Clark les accompagnaient, quand David les rejoignit sur son étalon blanc. Des indigènes déchainés les acclamèrent en les voyant approcher; dans l'obscurité, ils croyaient voir arriver un nouveau groupe de mutins. Les cavaliers forcèrent l'allure en arrivant près de la prison, ou la foule grouillait à la lumière des torches. David s'aperçut que Mackenzie était couvert de sang et de poussière. Il expliqua a David qu'il avait fait une chute de cheval quelques minutes plus tôt mais qu'il était parvenu à se remettre en selle sans trop de mal. Avec un humour grinçant, il affirma qu'il ignorait si le sang était le sien ou celui de quelqu'un d'autre.
A la prison, il était trop tard : on avait fait sauter les fers des prisonniers qui s'étaient enfuis.
David se replia avec son groupe vers le cantonnement; il n'y avait rien d'autre à faire. Là, le groupe se sépara. Le capitaine Craigie et ses soldats les plus fidèles partirent au galop vers les lignes britanniques. Ils arboraient les couleurs du régiment, dont l'étoffe claquait à la lumière crue des incendies.
David accompagna Mackenzie et une douzaine de Volontaires chez Craigie, ou attendaient la femme de ce dernier et la sœur du lieutenant. David fut à la fois surpris et soulagé de constater que la maison n'était encore la proie
des flammes alors que tout flambait alentour. A l'intérieur, les femmes avaient rassemblé dans le salon trois fusils ainsi que des munitions; toutefois, elles n'avaient pas su charger les armes.
David s'empara de l'un des fusils et commença à le charger en jurant à mi-voix. Pourquoi ces femmes -comme toutes celles du pays, d'ailleurs -n'avaient-elles pas reçu un minimum d'instruction militaire? Exaspéré, il posa le premier fusil et prit le second, tout en observant du coin de l'œil Mackenzie qui prenait par le bras sa sœur et Mme Craigie pour les conduire à la porte de la maison. Là, le lieutenant appela les hommes qui l'avaient accompagné. David se leva, un fusil chargé à la main; son arme personnelle, rechargée elle aussi, pendait a son baudrier. En silence, il emboita le pas à l'officier et aux deux femmes.
Mackenzie recommanda sa sœur et la femme de Craigie aux soldats. Comme mus par une force qui les dépassait, les cavaliers mirent pied à terre comme un seul homme et se prosternèrent dans la poussière devant les deux femmes terrorisées en promettant avec force sanglots de les protéger au prix de leur vie.
A côté de lui, Mackenzie chargea le dernier fusil et expliqua patiemment à sa sœur comment faire. Puis il appuya l'arme contre le mur pour qu'elle s'en serve en dernier recours, si les soldats de cavalerie trahissaient.
La seule lumière qui pénétrait dans la maison était celle des incendies à l'extérieur. Parmi le vacarme des charpentes calcinées qui s'effondraient, David entendait des coups de feu ainsi que les cris de vengeance et de mort des émeutiers qui approchaient.
Le lieutenant monta a l'étage pour se faire une idée de la situation depuis la galerie surplombant la véranda. David prit position à côté de la porte, son arme au creux du bras et observa calmement la foule des émeutiers, les visages ruisselant de sueur et les yeux curieusement cernés de blanc à la lueur des flammes. Des balles ricochaient sur les murs encore debout, et se perdaient en sifflant dans la nuit. Des lames luisaient en s'abattant sur les meubles que l’on avait sortis des maisons incendiées. Des effets personnels de toute nature étaient éparpillés sur le sol et l’on déchiquetait des vêtements avec une férocité proche de la folie. La populace se disputait les objets les plus précieux qui jaillissaient des coffres éventrés ou simplement les menus objets qui brillaient dans la poussière.
Les soldats de cavalerie s'étaient cachés sous la véranda pour ne pas se faire voir. Dans la cour, les chevaux hennissaient et encensaient, terrorisés par le feu et le bruit. Adain, dont la robe blanche était tachée de rouge par le sang et la poussière, tirait silencieusement sur sa longe.
— Est-ce qu'ils approchent, capitaine ?
C'était Mme Craigie debout à coté de David. Il se tourna vers elle et observa sa peau d'une pâleur mortelle et ses grands yeux terrifiés. En un éclair, il songea à Roxane et fut pris d'une panique qui lui tordit les boyaux.
— Pas encore, répondit-il, mais ils sont de plus en plus nombreux. A mon avis, il serait sage de chercher refuge ailleurs, de préférence dans un bâtiment peu susceptible de bruler.
— Le temple! suggéra Mme Craigie, au bout d’un instant. II y a un temple hindou dans l'enceinte. Où est le lieutenant Mackenzie? Nous devons lui parler.
Mackenzie les rejoignit peu après. Il annonça à Mme Craigie qu'il venait d'apercevoir son mari, a cheval, qui revenait vers la maison.
— Est-il seul ? demanda David.
— Non, Dieu merci. Ses hommes sont toujours avec lui.
— Je me demande quelles nouvelles ils apportent, murmura Mme Craigie en se glissant vers la porte.
— Est-ce qu'on a averti Delhi, lieutenant ? demanda David en observant toujours les émeutiers à travers Ia porte.
N'obtenant pas de réponse, il regarda par-dessus son épaule. L'autre officier le dévisagea sans mot dire, puis secoua la tête.
— Bon Dieu! s'exclama David, outré au point d'en oublier la présence des dames. J'y vais de ce pas.
— Inutile, avertit Mackenzie. Les lignes du télégraphe sont coupées depuis le milieu de l'après-midi. Je dirais peu avant 17 heures, ce qui n'est pas un hasard. Ce qui m'a fait tomber de cheval, tout a l’heure, c'est un fil qui trainait.
— Il faut s'organiser pour arrêter ces rebelles avant Qu'ils n'atteignent Delhi!
— Qu'est-ce qui vous fait croire qu'ils vont marcher sur Delhi? demanda Mackenzie en fronçant les sourcils. Ne vont-ils pas plutôt se disperser et rentrer chez eux ?
— Ce que nous voyons la n'est qu'un début. Dans un sens, nous avons de la chance que cela éclate aujourd'hui et non dans trois semaines, pour le jour anniversaire de Plassey comme je crois que c'était initialement prévu. Cette explosion prématurée manque manifestement de cohérence et de coordination; si nous en profitons, nous pouvons gagner beaucoup de temps et épargner des vies humaines. Mais seulement à la condition expresse d'empêcher les mutins de marcher sur Delhi: et pour cela, il faut que nous leur opposions des forces, beaucoup de forces! C'est à Delhi que se trouvent les éléments susceptibles de les unir, de relancer leurs motivations et leur sentiment d'être dans leur bon droit. C'est là que réside Mohammed Bahadur Shah, le dernier des Moghols. S'il se laisse convaincre d'embrasser leur cause et de se ranger à leurs côtés, d'innombrables soldats se joindront à eux pour se battre sous sa bannière.
Un silence absolu régna pendant quelques secondes. Même à l'extérieur, les clameurs semblaient s’être calmées.
— Dieu du ciel! Conclut le lieutenant, accablé.
La discussion en resta là. David quitta peu après les deux officiers et leur famille pour essayer de rallier le terrain de manœuvres du 60e Bataillon des Rifles ou, d'après une rumeur, les Dragons se disposaient à passer à l’action. David détacha Adain, le flatta un instant, puis sauta en selle. Ce faisant, il sentit sous ses doigts un trou dans le pommeau de sa selle : une balla était passée la, ratant de peu cheval et cavalier.
II tira sur les rênes et lança immédiatement l'étalon au galop. Adain sauta la barrière et chargea à travers la foule comme une flèche, heurtant au passage les têtes et les épaules non protégées, tandis que David donnait à droite et à gauche de grands coups d'épée. Le vent avait rabattu l'épaisse fumée des incendies, lui masquant la vue, mais lui permettant aussi d'avancer sans se faire voir. Le sol vibrait sous le choc des bâtiments qui s'effondraient. Le monde semblait soudain devenir fou; ce n'était pas la guerre telle que David la connaissait, mais quelque chose de beaucoup plus primitif dans son origine et de plus perfide dans son exécution,
Arrivé sur le terrain de manœuvres, David y découvrit un chaos plus insidieux : le commandement suprême semblait avoir perdu toute capacité à se faire obéir. Des ordres parfaitement raisonnables avaient été annulés, alors que d'autres étaient transmis, simplement parce qu'ils obtenaient l'assentiment général. Toutefois, il y avait pire. A cause de l’épaisse fumée, on ne parvenait pas à distinguer les groupes de mutins; par conséquent, seuls quelques obus avaient été tirés vers un groupe d'arbres ou quelqu'un avait cru entendre des voix. Quant au pont qui traversait l'Abu Nullah et conduisait a la route de Delhi, il avait été laissé sans la moindre protection.
David aperçut un officier des Dragons; il se précipita vers lui à bride abattue et stoppa net Adain à ses côtés. Avait échangé quelques mots avec le jeune homme -Un capitaine dynamique du nom de Rosser- il le convainquit de filer rejoindre le général de brigade Wilson. II apprit plus tard que Rosser avait pris l’initiative de demander deux escadrons et plusieurs canons tractés par des chevaux afin de poursuivre les rebelles en route pour Delhi. On les lui avait refusés car Wilson souhaitait ne pas disperser ses forces ».
De son coté, David n'attendit pas le retour de son émissaire ni la permission d'agir. Il éperonna Adain, franchit le pont et se lança sur la route de Delhi. La capitale se trouvait à moins de soixante-dix kilomètres. Adain était un cheval solide et intrépide; lui-même était armé, en pleine forme et sans illusions sur les événements de la nuit. Les mutins étaient à pied et certains prisonniers échappés portaient encore leurs chaines. En outre, ils éviteraient la route pendant un moment, de peur d'une poursuite qui en fait ne viendrait pas. Si David chevauchait à bride abattue et ne s'arrêtait nulle part, il avait une bonne chance, avec l'aide de la providence, d'arriver à Delhi avant les rebelles, et d'avertir la garnison de leur arrivée imminente. Si par malheur les mutins l'avaient précédé, il tacherait de trouver Roxane pour la mettre à l'abri des scènes d'horreur auxquelles il avait assisté pendant la nuit.
Quant à l'autre éventualité, celle de se heurter aux mutins et de se faire tuer en route, il refusa de s'y attarder.
Chapitre 18
Delhi
Roxane s'éveilla en sursaut d'un cauchemar épouvantable, le front ruisselant de sueur, le cœur battant la chamade; la transpiration lui coulait entre les omoplates et trempait sa chemise de nuit. Elle se frotta les yeux puis écarta de son visage ses cheveux emmêlés.
Pendant plusieurs minutes, elle resta assise, immobile sous sa moustiquaire, a écouter les bruits de la maison.
Ies odeurs du petit-déjeuner montaient dans la cage d'escalier : odeur de fruits et de café brulant. Dans la chambre de Roxane, l'aube brumeuse lui permettait à peine de distinguer, agrippée au montant de son lit, la silhouette verte d'un margouillat gavé par sa ration nocturne de moustiques. L'aurore n'était pas loin.
Le margouillat fila et disparut dans un coin quand elle rejeta ses draps et bondit du lit.
Vivement, elle s’aspergea le visage d'eau tiède qui l'attendait dans la cuvette et rafraichit son corps en sueur. La serviette, sur son support, était encore humide de la veille au soir.
La menace de pluie pesait depuis des jours sans se concrétiser, dans un ciel lourd comme un dôme de laiton. Roxane enfila une robe légère puis se brossa les cheveux et les attacha. Bien qu’elle fut aux Indes depuis plus d'un an déjà, elle ne s'était pas habituée à se faire coiffer par une servante; elle préférait faire toilette seule, sans aide.
Roxane s'arrêta une seconde dans le hall en sentant une vague odeur de feu de bois. Oui, songea-t-elle, elle avait rêvé de feu toute la nuit, d'incendies à perte de vue, de bâtiments en flammes en train de s'effondrer, de braises, de cendres. Mais ce n'était qu'un rêve, un rêve effrayant causé par une simple odeur et le malaise qu'elle ressentait.
Elle entra dans la chambre de Sera qui était vide tout indiquait que sa petite sœur était déjà levée. Agacée de trouver toujours les vêtements de la petite en désordre, elle ramassa la chemise de nuit trainait sur le plancher, la plia et la déposa au pied du lit. Un livre était resté ouvert, posé à l'envers une chaise, avec une page froissée; celui qu’elle a essayé de lire la veille a Sera, pour lui faire oublier la sortie annulée avec Ahmed, David et plusieurs autres. Elle prit l'ouvrage et lissa machinalement la page chiffonnée en se disant que Sera devait être très déçue.
Roxane quant à elle se faisait du souci. Elle était sans nouvelles de son mari. Son mari...
Quelle sensation étrange que de le nommer ainsi-, et quelle certitude joyeuse et réconfortante!
La veille, son père lui avait affirmé qu'aucun message alarmant n'était arrivé de Meerut et qu'elle ne devait pas s'inquiéter. D'après le colonel, David a certainement rencontré de vieux camarades avec lesquels il passait plus de temps que prévu et il n'allait pas tarder à rentrer.
Toutefois, le fait qu'il ne se soit pas manifesté au cantonnement inquiétait beaucoup Roxane. Elle se rendit par deux fois au bureau du télégraphe ou on lui apprit qu'aucun câble n'était arrivé de Meerut depuis un message assez bizarre adressé par la sœur du receveur a sa tante, puis le tout dernier que l'expéditeur n'avait pas jugé utile de terminer, sans doute parce qu'il avait été appelé des taches plus urgentes. A moins, suggéra le jeune employé en haussant les épaules, que la ligne ne soit momentanément hors d'usage, comme cela arrivait souvent. Tout serait rétabli dès le lendemain; c'était généralement le cas. Roxane l'avait remercié avant de rentrer chez elle, nullement rassurée par ces nouveaux éléments.
Elle erra un moment au rez-de-chaussée et entra dans la salle à manger ou son père finissait son café en lisant le journal. II leva les yeux, très surpris.
— Qu'est-ce que tu fabriques ici ?
— Comment ?
Max Sheffield posa son journal.
— Je croyais que Sera et toi étiez ensemble, dit-il en fronçant les sourcils.
Roxane regarda fixement son père, comme si elle avait du mal à réaliser les implications de ce qu'il venait de lui dire.
— Ensemble? Mais je viens juste de me lever. Quand l'avez-vous vue pour la dernière fois?
— II y a une demi-heure a peu près, expliqua le colonel, soudain inquiet. Elle m'a dit qu'elle allait en ville. J'ai supposé, et cela allait de soi, qu'elle sortait avec toi.
— Elle ne m'a rien dit! s'exclama Roxane en quittant brusquement la pièce. Elle s'arrêta à la porte pour se ressaisir et inspira profondément afin de garder son calme. Pourquoi Sena avait-elle justement choisi ce jour pour faire un caprice? Etait-il possible qu'elle fût sortie en ville seule pour se venger de sa déception, ou bien voulait-elle d'une certaine façon se rattraper? Non, se tança Roxane, ne va pas imaginer des choses pareilles ! Sera devait forcement être quelque part dans la maison.
— Je vais demander à nos gens s'ils l'ont vue, dit-elle à son père.
— Parfait, convint le colonel qui s'absorba de nouveau dans la lecture du journal.
Une demi-heure plus tard, Roxane n'avait toujours pas trouvé Sera et un nouvel indice ajoutait a son angoisse : Courage était également introuvable. L’ayah elle aussi manquait à l'appel. Toutefois, selon autres domestiques, elle avait quitté la résidence pendant la nuit en compagnie de deux autres domestiques et en emportant une sacoche; on ne les a plus revus.
En entendant cela, Roxane eut froid dans le dos leur décocha un regard lourd de reproches.
— Et pas un d'entre vous n'a jugé bon de m'en faire part?
Personne ne répondit. La question étant purement formelle, Roxane les planta la et alla retrouver son père dans son bureau. Debout près de la fenêtre, il bouclait son baudrier.
— Ah! Te voilà, Roxane. Il faut que je m’en aille, j’ai à faire. Il y a une prise d'armes ce matin pour la proclamation des sentences, et je dois traduire l'allocation de lord Canning destinée à rappeler les hommes à l’ordre. Il faut que j'y participe pour montrer mon appui et mon autorité. Est-ce que tu as retrouvé Sera ?
Roxane secoua la tête d'un air abattu.
— Non ? Cette enfant n'est tout de même pas partie en ville toute seule! Pourquoi aurait-elle fait une chose pareille ?
— Tout ce dont je suis sure, répondit Roxane au bord de l'exaspération, c'est que je n'en sais rien.
Devant la fenêtre, son père continuait à se préparer.
— Ne t'inquiète pas, envoie mon syce a sa recherche. En une heure de temps, elle n'a pas pu aller bien loin, surtout à pied. Ce n'est pas comme si elle courait un danger, Roxane.
Des que tu l'auras ramenée à la maison, je veillerai à ce qu'elle reçoive le juste châtiment de sa conduite.
Roxane soupira. Il était inutile d'essayer de le convaincre que Sera courait un danger mortel en s'aventurant seule en ville. Même si le calme régnait encore dans le cantonnement, mille autres dangers guettaient une jeune enfant eurasienne, jolie par-dessus le marché, seule dehors. Malheureusement, le colonel restait convaincu qu'ils n'avaient autour d'eux que des indigènes respectueux, courtois et dévoués, qu’il s'agisse des soldats sous ses ordres, des domestiques de sa maisonnée ou des boutiquiers au bazar.
Il croyait au droit inné de gouverner en inspirant obéissance et respect. Le sentiment sous-jacent était bien un peu pompeux mais, jusque-là, son affection sincère pour ceux avec lesquels il traitait avait évité tout malentendu. Toutefois, à présent, son attitude le laissait aveugle et sans protection.
— Oui, papa, acquiesça-t-elle. Faisons comme ça, merci.
Sur le pas de la porte, elle considéra un instant son père avant de sortir. Il était toujours debout a la fenêtre : le soleil dore et déjà bien chaud étirait son ombre travers de la pièce. A ses pieds, elle vit rouler un bouton tout brillant qui venait de tomber de sa manche. Il se pencha et ramassa le petit objet en fronçant les sourcils.
— Je vous recoudrai ca plus tard, papa. Ce sera comme neuf, dit-elle.
Soudain, elle fut bouleversée en voyant l'expression soucieuse du colonel, hors de proportion avec la gravité de l’incident. Prise d'une brusque impulsion, elle revint vers lui et lui posa la main sur le bras.
— Papa, demanda-t-elle, je vous en supplie, soyez prudent aujourd'hui!
II hocha la tête d'un air bourru.
— Je le suis toujours, répondit-il. Arrête de dire des bêtises, mon enfant. Pars, maintenant, j'ai des choses à faire.
Bien sur, convint-elle avec une moue nerveuse qu’elle ne put réprimer.
Elle s'approcha encore et embrassa la joue parcheminée de son père comme elle le faisait souvent depuis quelque temps. Puis elle l'enlaça vivement deux bras. Il sursauta et lui tapota maladroitement dos.
— Allons, Roxane, bougonna-t-il.
Roxane alla dans sa chambre chercher sa paire de pistolets et, malgré leur poids considérable, les plaça dans un sac avec les munitions pour les recharger une fois chacun.