Les voyageurs français dans l'Orient européen

Nicolae Iorga · Chapitre 1 sur 6

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Les voyageurs français dans l'Orient européen

Chapitre I.—XVe Siècle 5

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Chapitre I.—XVe Siècle 5

— II.—XVIe — 21

— III.—XVIIe — 49

— IV.—XVIIIe — 91

— V.—XIXe — 112

LES VOYAGEURS FRANÇAIS DANS L’ORIENT EUROPÉEN

I

XVe siècle.

Les voyageurs français nous apportent mainte précision nouvelle sur ce XVe siècle, où l’Orient change complètement de caractère.

Le XVe siècle, pour l’Orient européen, c’est la conquête ottomane, qui est dépeinte généralement de façon absolument inexacte, inexacte au point de révolter la conscience de l’historien qui descend aux sources.

Il est impossible de parler, à ce propos, de hordes à l’assaut d’une civilisation, de bandes barbares s’abattant sur les splendeurs de la Rome d’Orient, de destruction d’États en pleine vitalité par l’ondée sanglante de l’invasion turque. Ce n’est pas moi d’ailleurs qui me ferai l’avocat de ces Turcs de l’époque de Bajazet, de Mohamed Ier et de Mourad Ier: ce seront les voyageurs français qui ont visité les régions d’Orient, à cette époque.

Ceux-ci ne nous donnent pas seulement de nouveaux renseignements sur l’Orient d’Europe, et accessoirement, pour la première époque, sur l’Orient asiatique auquel je toucherai de temps en temps. Ils ont encore un autre avantage.

Un voyageur est très souvent préférable à un chroniqueur, de même que l’auteur d’une lettre privée est préférable au rédacteur d’un document officiel. Non seulement pour la nouveauté du fait, vu sans aucune préoccupation et rendu sans aucun souci d’intérêt particulier, mais parce qu’il nous permet de voir, en même temps que l’objet, ce qui se passe dans l’âme du sujet, du voyageur lui-même. Or, il y a certains phénomènes d’âme dans une société qui ne peuvent être vraiment aperçus qu’en mettant en rapports un représentant de cette société avec un autre monde.

En France, au XVe siècle, il y a eu des changements d’âme. Pour connaître ces changements, il ne faut pas s’arrêter aux documents proprement dits, aux narrations, dans lesquels une forme ancienne se perpétue; il faut s’adresser à ces sources toujours spontanées, parfois naïves, quelquefois ridicules, que sont les récits de voyages.

Nous remarquons ainsi l’abandon des préoccupations purement religieuses du moyen âge. Il se trouvera des voyageurs pour ne plus penser uniquement aux reliques, pour ne plus se demander seulement, dans telle ou telle ville, quelle est l’église qui conserve le plus grand nombre de corps de saints, qui n’éprouveront pas, non plus, le plus grand plaisir à obtenir, de la part d’un empereur ou d’un prince, un crucifix ou quelque autre souvenir sacré.

Et, en même temps, nous relevons des préoccupations d’humanisme; je crois qu’il y a quelque intérêt à corriger cette idée courante, que l’humanisme et la Renaissance sont choses d’Italie, du XIVe et du XVe siècle, et que la France, bien tard, ne s’est initiée que par les guerres d’Italie, à ces changements d’attitude morale. Pour penser ainsi, il faut négliger l’immense œuvre de traduction, du latin ou du grec par le latin, accomplie à l’époque de ce roi Charles qui mérite bien de rester, parmi les rois de son nom, qualifié de «Sage». On verra donc de pauvres pèlerins du commencement du XVe siècle, mettre, à côté des préoccupations religieuses de leur petit livret de voyageurs à Jérusalem, quelques réminiscences de l’antiquité classique.

*

I.—On peut considérer comme un recueil de notes de voyage (rédigées beaucoup plus tard) ce livre de la description des pays, dont l’auteur, Gilles le Bouvier, dit Berry, auteur aussi d’une chronique de France comprise par Godefroy dans son Histoire de Charles VII[1], avant d’être nommé premier roi d’armes de son souverain (1420), lorsqu’il n’avait que seize ans, partit en pèlerin, dès 1402, afin surtout de «prendre délectation à voir et parcourir le monde, ainsi que sa complexion s’y trouvait beaucoup encline»[2].

[1] Paris, 1661, p. 369 et suiv.

[2] Préface de la chronique. L’ouvrage a été publié par le Dr E.-T.

Hamy, Paris, 1908.

En effet, la description, exception faite de paragraphes intercalés, comme celui de l’Italie, suit les traces du jeune voyageur de jadis. Il part, sans doute, de Venise, la première ville marchande du monde chrétien, dit-il, atteint la Crète, où il y a des «Grès… vestus de futaines, de Jaquettes», houssés «pour se défendre de la piqûre des herbes empoisonnées»; Chypre, où «la plus part des nobles et d’aultres gens de bien parlent françois et aussi le roy, lequel fait grant reconfort aux nobles qui vont au Saint Sépulcre et donne du sien et son ordre, s’ilz le demandent». Sans dire un mot de Byzance, dont il sait la dynastie régnante parente de celle de Trébizonde, le pèlerin parle de la Syrie «gouvernée par crestiens regniés en jeunesse» et y place ses premières observations sur la façon de vivre des Musulmans: «Ils ont tant de femmes qu’ils veulent, mais qu’ils aient de quoy les norir, et peuvent selon leur loy prendre leurs parentes, seurs ou cousines. Ilz sont misérables gens et vivent pourement, sans avoir grans mesnaiges…

Tout ce que’ilz veullent mengier le vont achater tout cuit. Ces genz sont vestus de robe comme sont les diacres en France, quand ils veullent chanter la messe.» Les femmes se voilent: «Elles voient bien les gens, mais les gens ne voient point leur visaige… Hommes et femmes menuisent à terre, sans table. Les hommes ne portent nulles braies, se ilz ne chevauchent, mais les femmes les portent et, quand elles sont en leurs maisons, elles les mectent à la perche et en font parement». «Y a de riches gens et de poures, comme par deçà», mais, en général, les Syriens sont «faulces gens et maulvais à courrocier et frappent en traïson, car ilz sont couares». L’auteur paraît avoir poussé jusqu’à Damas, d’où les marchandises venant du «païs de prestre Jehan», conçu ici comme l’Inde, sont achetées pour la Turquie, la Hongrie, la Pologne, et, «toutes les haultes Alemaignes», la riche ville vendant elle-même le «drap de damas et de soie, ainsi que des pierreries». Ses regards se sont dirigés, c’est l’époque de la bataille d’Angora, vers la terre de Tamerlan, «le Taborlen», «persecuteur de ceulx de la loi mahométane, jasoie que il en soit, comme eulx»; et voici une occasion pour présenter les guerriers tatars «accroupis sur leurs selles et chevauchant à cours estriers…, vestus longs…, leurs testes entortillées de toilles et à leur arçon ung tabourg de cuivre et une masse en leur main, de quoy ils frapent du manche sur le tabour»; bons archers, «bien stillez de la guerre, plus que nulz aultres Sarazins». Ce n’est pas non plus par ouï-dire qu’il connaît l’aspect des autres Tatars, du «Grant Can», de «Candon», «la plus grande ville du monde», «tous camus et les visaiges roulz et très pou barbe…, faulz et mauvaises gens, sans nulle pitié».

Le voyage a été poussé jusqu’à Tana, d’où les Vénitiens apportent «pennes, pierreries, dens d’olifans, dont on fait les pignes d’iviere», à Caffa, qui vend du vin de «Rommenie et martres, sebelines, vair et gris», et jusqu’au voisinage de la Géorgie, où «est la saincture Notre Dame»; et de l’Arménie conquise par les Turcs, le dernier roi venant mourir à Paris. Mais le voyageur observe que dans le «païs des Sarasins», il «n’y a pas tant communiqué que en la crestienté».

Les notions sur le «Grant Turc» prouvent cependant une connaissance de première main. Ses sujets sont «freches gens là où ilz s’adonnent et sont les plus honnestes gens de tous les Sarazins et meilleurs gens de guerre…, les plus fors hommes de toutes les nations». Le sultan dispose d’une «garde» de 20.000 hommes, et ces guerriers sont présentés «l’arc et les flèches de courue ou de nerfs, et le tabour de cuivre ou de leton, la masse et l’espée, et robe rouge de toille, et de coton, ou de soie…, et la toque de toille blanche sur la teste bien entortillée… et leurs bottes jaunes, rouges ou blanches et bons chevaulx bien courans»[3].

[3] Il n’y a rien d’important dans Le voyage de la sainte cyté de Hiérusalem avec la description des lieux (par G. Villey) cotez et autres passages fait l’an mil quatre cens quatre vingts, destant le siège du Grand Turc à Rhodes et regnant en France Loys onzième de ce nom, éd. Ch. Schéfer, 1882; assez peu dans le Voyage de Georges Lengherand mayeur de Mons en Haynaut, à Venise, Rome, Jérusalem, le mont Sinay et le Kayre (1485-1486), publié par le marquis de Godefroy Méniglaise, Mons, 1861. Après une très bonne description de Venise, où il voit les églises et assiste aux cérémonies (il passe à Rome), après des appréciations sur ces riches dames vénitiennes qui n’ont qu’un défaut: «On leur voit depuis le boult de la teste jusques au dessoubz des mamelles», il décrit «Jarre» (Zara) «Gybeny»

(Sebenico), «Sarragouse» (Raguse), les îles Ioniennes, mentionne l’Heximilion de Morée, les «Albaniens» confondus avec les Tziganes, les vins de Crète et de Romanie («Malvisées, Rommenies et aultre vins doulz»), le siège de Rhodes par les Turcs, qu’on tolère encore dans la ville, «chose mal affréant», l’arrivée en Chypre de la mère de la reine Catherine, pour aller en Syrie et en Égypte, où les ambassadeurs du «prêtre Jean» paraissent apportant «arc et flesches d’or».

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II.—Voici maintenant un autre de ces voyageurs, le plus modeste: le seigneur de Caumont, dont le voyage d’outremer a été publié à Paris, en 1858, par le marquis de la Grange[4]. Ce seigneur de Caumont porte le nom imposant de Nompar: Nompar II, dans la série des seigneurs de Caumont. Presque contemporain de Philippe de Mézières, le créateur de la Chevalerie de Jésus-Christ, le grand animateur des croisades du XIVe siècle, il a créé aussi un ordre de chevalerie: celui de l’Écharpe,—ayant été fait lui-même chevalier à Jérusalem par un autre chevalier, qu’il avait eu la précaution d’amener avec lui, pour ne pas être pris au dépourvu. Cet ordre de l’Écharpe n’a jamais eu, du reste, de membres, ce qui pouvait arriver à une époque où l’on était moins avide de ces distinctions qu’à la nôtre. Le seigneur de Caumont a lu des ouvrages classiques et, lorsqu’il arrive en Grèce, il parle de Minos, de Minotaure et du nommé «Théseu» (qui est Thésée lui-même). Mais il ne nous apprend rien sur la Grèce de l’empereur Manuel, sur l’empire byzantin de cette époque, régenté par celui que les Occidentaux appelaient «Carmanoli» ou «Kirmanoli», accolant à Manuel le préfixe kyr ou «seigneur». En fait de Grèce, il ne parle que de monastères de «gallogères» grecs, c’est-à-dire de moines grecs. Il est bien sûr que Ramah, en Palestine, a donné naissance à saint Georges et à saint Martial, dont il a pu voir les reliques à Limoges, et il n’oublie pas de donner la détermination exacte de la province où se trouve Limoges, ce qui était peut-être superflu pour ses lecteurs français. Il est furieux contre les Sarrasins, parce qu’ils ne montrent pas de componction, lorsqu’ils sont présents au moment où est célébrée la messe, et il les traite de «faux chiens» qui n’ont de respect que pour «Baffomet», qui est Mohammed. Il n’a que des idées très vagues sur les Arabes, qu’il appelle Alarabes, «qui ne portent vestir que les chemizes longes jusque à terre.» Quant à la nation turque, il en donne cette définition nuageuse: «Une généracion de gens qui s’appellent Turcz, lesquelz sont contre la foy et la loy de Dieu Nostre Seigneur», ce qui est une réminiscence des croisades[5]. Il s’intéresse un peu aux choses de l’Orient; autrement, il n’aurait pas appris que les Turcs sont régis par «un empereur ho roy de Turquie» qui s’appelle Creissi. Creissi, c’est Kirichdschi, c’est-à-dire gentilhomme, messire. Tous les sultans turcs s’appellent des kirichdschi, comme tous les empereurs byzantins s’appellent des kyrs, des seigneurs, et il arrive que tel de ces sultans porte, en même temps, le titre de Kirichdschi et celui de tschélébi, c’est-à-dire celui de gentilhomme et celui de chevalier.

[4] Voyaige d’Oultremer par le seigneur de Caumont l’an MCCCCXVIII, publié par le marquis de la Grange, Paris, 1858.

[5] P. 44.

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III.—Les observations naïves de Caumont sur le Creissi et la génération turque sont très loin de la manière dont voit l’Orient un autre écrivain qui n’a pas voyagé lui-même, mais qui résume plusieurs voyageurs. Il les résume avec cette bonne foi, avec cette candeur d’âme qui distingue l’époque, avec cette admirable mémoire qui rend capables les hommes du moyen âge de se rappeler exactement toutes les circonstances dans lesquelles ils ont vécu, combattu et souffert bien des années auparavant, ce qui est impossible dans notre vie enfiévrée, tandis que leur vie calme, si peu ornée d’événements, si peu traversée de passions, pouvait être revécue par le souvenir après de longues années.

Nous voulons parler d’une œuvre qui, par ses qualités de style, mériterait d’être rééditée, pour un assez large public, le «Livre des faits du bon messire Jean Le Maingre, dit Bouciquaut».

L’ouvrage, qui a été publié aussi dans le «Panthéon Littéraire» de Buchon, suscite, au premier contact, certains scrupules d’authenticité, qui ne sont nullement justifiés. Mais c’est un si beau livre, qui se distingue tellement de tout ce que nous trouvons à la même époque, que cela pourrait laisser supposer un remaniement. Il n’en est rien; le livre a été écrit à l’époque par quelqu’un qui a aimé Boucicaut et qui a voulu lui consacrer une biographie. Je croirais volontiers que cette biographie est inspirée par une coutume qui n’existait pas autant alors en France qu’en Italie. Boucicaut a été gouverneur de Gênes et ses plus grandes batailles ont été livrées pour la République génoise. Or l’Italie dressait des statues à ses grands hommes dès la fin du moyen âge; elle considérait plus volontiers d’une façon biographique ceux qui collaboraient au développement de son histoire.

L’auteur dont l’érudition fait voisiner des réminiscences de l’antiquité classique avec Tristan et Lancelot, commence par dire que son livre s’appuiera sur deux «piliers sans faille». Ces deux «piliers sans faille» sont: chevalerie et science. Et il ajoute que ces deux éléments, qui domineront son livre, «moult bien conviennent ensemble». Car de la science vient la loi, et, s’il n’y a pas de loi, alors l’existence serait bestiale. Il faut donc penser aux «assemblées chevalereuses», aux «joutes grandes et plainières», à la «vaillantise» et alors on arrivera à ressembler à Hercule, à Hector, à Achille et à Alexandre le Grand.

Admirateur des lettres, l’anonyme dit à chaque moment que c’est par les livres qu’on vit, «afin que le bienfaict des vaillans ne soit mie amorty, que ils soyent mis en perpétuelle souvenance au monde, c’est à savoir au registre de livres». En effet, «le rapport des tesmoings des livres» donne la «mémoire authentique» et le «nom authorisé».

Parlant avec admiration des «lettres et escriptures, lesquelles sont le premier membre de science», l’«introduction de lettres et de livres» lui semble un devoir à l’égard des bienfaiteurs de son époque. Pensant à celui qui, le premier, a inauguré la tradition des lettres, de la remembrance des événements par les lettres, il dit: «Moult devons louer science et ceulx qui les sciences nous donnèrent.»

Ce sont des idées qui n’appartiennent pas, certes, au XIVe siècle. C’est déjà un homme de la Renaissance qui s’exprime dans le plus délicieux langage du temps passé.

Cet homme présentera la vie de Boucicaut d’après les relations des «plus notables en vaillance et chevaliers qui fussent». Et il ajoute que, si ces chevaliers n’ont pas voulu donner leur nom, c’est pour empêcher qu’ils ne soient considérés par les envieux comme capables de flatterie.

A chaque moment, il dit qu’il n’y a rien ajouté de lui-même, «sans rien du sien, en parlant de luy, adjouter» et que les rapports de contemporains de Boucicaut ont été non seulement employés, mais reproduits. Comme ces contemporains ont pris part à l’expédition de Boucicaut en Turquie, tous les païens sont, pour l’auteur, des Sarrasins. Dans ce royaume de Lithuanie, dans le royaume de «Hecto», il y a des Sarrasins. Mais il parle surtout des chevaliers qui ont accompagné le même Boucicaut dans la chevauchée du comte d’Eu en Hongrie, des guerriers qui ont pris part à la grande tragédie de Nicopolis, pour laquelle ce «Livre des Faits» est la principale et la plus délicieuse des sources, des collaborateurs de Boucicaut pour la défense de Constantinople contre les Turcs, à la fin du XIVe siècle et au commencement du XVe, de ceux qui ont renouvelé avec lui l’épopée inoubliable; et tous les voyageurs se la rappellent alors, l’épopée du roi Pierre de Chypre conquérant, dans cette moitié du XIVe siècle, Alexandrie et Tripolis. Car on n’a pas assez observé que le dernier chapitre des voyages armés de Boucicaut ne fait que reproduire cette légende épique du vaillant roi de Chypre que l’Occident français connaissait par le dévouement que lui a porté, jusqu’au bout et même après la mort du héros, Philippe de Mézières, chancelier de Chypre.

Suivons d’une entreprise à l’autre,—car ces entreprises sont nombreuses et la description en est copieuse,—suivons, par saillies, les impressions que le bon serviteur de Boucicaut rassemble, arrange et reproduit de façon authentique dans sa biographie.

D’abord, la vision, la courte vision de la société ottomane à l’époque du sultan Mourad, que les Français, à l’époque de Philippe de Mézières, nommaient l’Amorat-baquin (Mourad-beg).

Pour Venise, l’Amorat-baquin était un ami, un allié, que le doge et le sénat employaient pour combattre les Byzantins, ennemis perpétuels des intérêts vénitiens dans la péninsule de Morée et dans les régions voisines. Voyons de quelle façon le «beg» se présente dans les récits de nos chevaliers. «Amurat, père du Basat», dit l’anonyme, «qui estoit adonc en Grèce près de Galipoli», est un homme charmant. Ce n’est plus le barbare cruel, l’infidèle toujours disposé à offenser les sentiments religieux des chrétiens, ce n’est plus la bête féroce que les propagateurs de croisades décrivent. Lorsque les voyageurs français se présentent devant lui, il les accueille avec «grand feste» et leur fait «très bonne chère». Ces mêmes chevaliers traitent avec Mourad de la possibilité d’une expédition commune contre les Sarrasins; à ce moment-là, les Turcs ne sont pas, pour les informateurs du biographe, une canaille ou, pour employer son terme, une «chienaille». Plus tard, toute cette turquerie sera une «chienaille»: il répète le mot plusieurs fois, mais, pour le moment, ce sont des chevaliers d’un autre drapeau, d’un autre État, d’un autre Dieu, mais de vrais chevaliers, des preux, avec lesquels on peut traiter et à côté desquels on peut combattre. Car voici ce qu’il dit: «Et ils luy présentèrent leur service en cas qu’il feroit guerre à aucuns Sarasins. Si les en remercia moult Amurat, et demeurèrent avec luy environ trois mois. Mais, pour ce qu’il n’avoit pour lors, guerre à nul Sarrasins, ils prirent congié et s’en partirent, et il les fit convoyer secretement par ses gens, par le pays de Grèce et par le royaume de Bulgarie et tant qu’ils furent hors de sa terre.»

Cette terre de Mourad même n’est pas une terre sauvage; bien au contraire. Il y a de «bons villages», de «beaux maisons», et de «riches palais», des «murs qui à merveilles sont forts et beaux». Ci et là, quelque «grand village champêtre». En Asie même, on trouve de «moult beaux palais, grandes maisons et beaux jardinaiges». Ceux qui paraissent à l’arrivée des croisés sont ornés de «beaux parements».

C’est une société civilisée et anciennement civilisée, ce monde ottoman qui s’abreuve à deux sources de très archaïque et très solide culture: celle de Byzance et celle de l’Extrême-Orient.

Arrivant maintenant au conflit dû à l’idée de la reconquête chrétienne, lorsqu’il présente la bataille de Nicopolis, le biographe conteste les assertions de certains témoins qui prétendent que, du côté des chrétiens, il n’y a eu que des rencontres isolées, sans ordonnance, «comme bestes…, puis dix, puis deux, puis vingt, et que par ce furent occis par troupeaux au feur que ilz venoient, que ce n’est mie vray.» Il présente l’action de l’armée croisée, dans laquelle les Français dominaient, comme celle d’une armée ordonnée. Mais aussi, de l’autre côté, il voit une sorte de tradition romaine, avec ces janissaires qui sont des légions, avec ces spahis qui correspondent aux «ailes» des armées romaines, avec le profond dévouement qu’on portait au sultan, avec cette tactique héritée des meilleurs maîtres de la guerre.

On voit donc l’armée des chevaliers qui se trouve non pas devant une mêlée barbare, ne connaissant ni ordre, ni chemin, ni but, mais se brise devant l’armée la mieux ordonnée de l’époque. Ainsi l’auteur constate que l’armée hongroise du roi Sigismond s’est empressée de s’enfuir au moment décisif de la bataille, que les chevaliers français ont été sacrifiés, pour ne pas avoir eu, au moment requis, l’appui de ces connaisseurs des localités et des coutumes militaires turques qu’étaient les guerriers hongrois. «Les Hongres, communément, si comme on dit, ne sont pas gens arrestés en batailles et ne savent grever leurs ennemis, si n’est à cheval tiraire de l’arc devant et derrière, toujour en fuyant.» Sauf le «grand comte de Hongrie» qui est Nicolas de Gara, c’est, en somme, l’action d’une armée de «lasches et faillis». Et, devant le sacrifice total de l’armée française abandonnée, on s’écrie: «Ha! noble contrée de François! Ce n’est mie de maintenant que les vaillans champions se monstrent hardis et fiers entre toutes les nations du monde.» Et devant chaque chevalier qui fait son devoir, au moment où la bataille est notoirement perdue: «Ha Dieu! Quel chevalier! Dieu lui sauve sa vertu!»

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IV.—Passons du biographe de Boucicaut à une autre source longtemps ignorée des chercheurs: les «Anciennes chroniques» de Jean de Wavrin, en dialecte picard.

Ce Jean de Wavrin avait un neveu, Valerand, qui a participé à la croisade danubienne de 1445, et tout un livre de ses Anciennes chroniques d’Angleterre[6] est consacré à cette expédition, qui est un des épisodes les plus inattendus de l’histoire européenne du XVe siècle.

Au moment où l’esprit même des guerres pour la croix paraissait faiblir, grande catastrophe à Varna en 1444: le jeune roi de Hongrie et de Pologne, dans un combat contre le sultan Mourad, succombe au moment où la victoire était déjà décidée en sa faveur; le cardinal Saint-Ange se noie dans le Danube… Le pape et le duc de Bourgogne, qui était, à ce moment, le porte-étendard de la croisade, le représentant des aspirations chrétiennes d’Occident pour la délivrance des Lieux saints, dont le prélude devait être l’expulsion des Turcs d’Europe, le pape et le duc de Bourgogne donc organisent une croisade, arment une flotte qui, par les Détroits, entre dans la mer Majeure (la mer Noire). Une partie de ces vaisseaux va jusqu’à Caffa en Crimée; l’autre visite les ports roumains de Lycostomo (le «Licocosme» du chroniqueur) ou Kilia, de Braïla (qui est Brilago, pour Wavrin) et de la «cité blanche» de l’embouchure de Dniester, qui est Moncastro. Ensuite, en attendant l’apparition de Jean de Hunyadi, le chef, Roumain de race, de la résistance chrétienne par la Hongrie et par les principautés roumaines contre l’envahissement turc, cette flotte pénètre jusqu’à Nicopolis, où, si les Turcs ne s’étaient pas retirés, il y aurait eu grande bataille, vengeant la défaite de Varna.

[6] Anchiennes cronicques d’Engleterre par Jean de Wavrin, éd. de Mlle Dupont, dans la collection de la Société de l’Histoire de France, et de M. Hardy, dans celle du Master of Rolls.

Tout ceci est exposé avec des détails que j’ai été en mesure de vérifier sur les lieux, avec des renseignements tout à fait nouveaux sur la Valachie de cette époque. On voit les Roumains valaques venant en grand nombre, 25.000, avec leurs deux bombardes, pour ajouter à l’action des croisés l’indispensable connaissance des lieux; on les voit participer à l’attaque de ce «Trieste» danubien, qui est, en latin, Silistrie, Durostorum pour les Romains, Dârstor, Drstr pour les Bulgares. On les voit devant «Tourturcain» ou «Chasteau Turquans» (Turtucaia), devant «la Géorgie», la ville roumaine de Giurgiu, devant «Rossico», qui est Roustschouk, et devant Nicopolis, où le souvenir de 1396, gardé avec fidélité, est communiqué avec émotion par un vieux témoin roumain.

Des détails militaires tout nouveaux se trouvent dans cette chronique de belle allure, qui donne des visions inoubliables de ces rencontres sur le Danube, rencontres sanglantes entre les croisés de Bourgogne et les Turcs du sultan Mourad.

Au cours de cette longue narration, jamais un mot de blâme à l’égard de l’ennemi; il n’y a même pas la «chienaille» du biographe de Boucicaut.

Les ennemis se respectent. Le monde ottoman qui surgit devant les croisés est déjà une société splendide. On voit un prétendant turc, engagé pour soutenir l’effort des croisés, Saoudschi, paraître orné de pourpre «atout ung gros pommeau doré et par dessus VI lambeaux tous vermaux, ventelans au vent», et, dans la ville qu’on assiège, les Turcs légitimistes, ceux qui défendent le trône de Mourad, arborant cette même pourpre impériale. Cette Turquie du XVe siècle n’est décidément qu’une nouvelle forme, une forme musulmane de l’empire byzantin.

Enfin c’est par ce Français qu’on a la première vraie vision des Roumains de la fin du moyen âge: curieux, bruyants, «gens de grant languaige», ayant tous, depuis leur chef, «Velacquede» (Vlad) Voévode et son fils, le «fils de la Valaquie», jusqu’au dernier des paysans, un sincère désir de prêter aide chrétienne aux vengeurs de la croix venus de si loin et parlant tous français et italien,—et les Roumains s’étonnent de ces langues sensiblement apparentées à la leur.

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V.—Guilebert de Lannoy[7], Bourguignon, appartient à une autre catégorie de voyageurs. Si Caumont n’est qu’un pèlerin; si, pour le biographe de Boucicaut, il ne s’agit que d’introduire un chapitre oriental dans la biographie complète de son héros; si, pour Wavrin, il y a la souvenance de rares séjours passés sur le Danube lointain, d’une vision turque inattendue, messire Guilebert est une sorte d’ambassadeur.

S’il a fait aussi la croisade de Prusse, s’il a désiré voir Jérusalem, l’Espagne de Saint-Jacques de Compostelle, si l’on a pu parler de ses quarante-six ans de croisades et de combats, il est, surtout, un missionnaire politique. La Turquie de 1420, qu’il décrit, offre des avantages à ses alliés. Ainsi le duc de Milan, combattant les Vénitiens, a intérêt à ce que le sultan attaque Venise; cette Turquie, qui peut être employée en vue de buts intéressant les relations internationales de cette époque, commence donc à attirer des ambassadeurs. Voyons maintenant comment cet ambassadeur présente la société turque, qu’il a pratiquée un peu, ainsi que certains pays du voisinage.

[7] Œuvres publiées par Poitvin, Bruxelles.

Guilebert de Lannoy a commencé—nous l’avons dit—par la croisade de Prusse; puis il s’est dirigé vers la Russie: c’est pourquoi sa description de voyage a été éditée et traduite en polonais, avec des annotations, d’une rare érudition, par le grand historien de la Pologne, Lelevel. Il a connu Novgorod, «la grand Noegarde» aux trois cent cinquante églises. Il parle des boïars et des femmes que, dans ce pays-là, l’on achète en place publique. Il se plaint du grand froid qui y règne et dont il fait des tableaux pittoresques: «les froidures qu’il y faisoit, car il me failly partir pour le froit…; on y oyoit crocquier les arbres et fendre du hault en bas, de froit. Et y vëoit-on les crottes de la fiente des chevaulz estoient sur la terre engellées saillir contre mont de froit.» On s’y réveillait, «sa barbe et ses sourcieux et paupières engellées de l’alaine de l’homme, et plaines de glachons».

Ensuite, comme il veut se diriger vers Constantinople, étant chargé d’un cadeau précieux du roi d’Angleterre, que, du reste, il a dû rapporter à celui-ci, n’ayant pu le donner au sultan Mohammed qui mourait à ce moment, le roi de Pologne l’avertit que les changements de Turquie sont dangereux pour les voyageurs, qu’il y a une guerre civile entre Mourad et son parent Moustapha, et qu’il faut prendre une autre route[8].

[8] «Ung prince turcq nommé Moustaffa, et l’avoit fait (l’empereur Manuel) par son sens et puissance empereur de la Turquie, vers la Grèce après la mort de Gurici Chalaby, son frère, par devant empereur de la Turquie.»

Celui qui connaissait bien les Tatars, les «Tartres, vrais Sarasins», qui «ont ung langaige à part, nommé le tartre» et emploient des «cousteaux tatarisques», à vendre en «grants florins de Tartre», des «flesches et tarquois de Tartarie», s’en va donc vers la Moldavie ou «Wallackie la petite».

Il passe par la ville de Lemberg, le Lwow des Polonais, où il est très bien accueilli par les Arméniens: «les Hermins… me donnèrent ung drap de soie et me firent danser et faire bonne chière avecq les dames».

Il visite le prince Alexandre, qui prend lui-même le titre de Moldovalachie, dans sa capitale de Suceava, est arrêté par des brigands dans la Bessarabie méridionale.

Ensuite, le voici arrivé à Caffa, ville de trois «fermentez», où on lui offre, «confiture, torses (torches), chandelles de cire, un tonnelet de malvoisie». Il s’informe sur les deux empereurs tatars: l’empereur de Slhat, c’est-à-dire de Sorgat, et le «grant Kan, empereur de Louroou»: Louroou, c’est la horde, la grande horde tatare.

A Caffa, le voyageur trouve les vaisseaux vénitiens de Tana, qui le mènent à Péra, la colonie génoise de Constantinople.

L’empereur Manuel et son fils accueillent gracieusement celui qui vient avec la nouvelle de la paix d’Occident et avec des cadeaux, manifestant «le désir qu’ilz avoient de avanchier l’union d’entre les Esglises rommaine et grégeoise». Il y aura des chasses, des banquets à la campagne. Guilebert verra des reliques, des «merveilles et anciennetez»; il recevra trente-deux aunes de velours blanc. Il désirerait voir le combat entre les deux sultans turcs, mais l’empereur l’en empêche et, après sa visite à Jérusalem et en Égypte, il s’en retourne avec l’horloge d’or qu’il devait donner au sultan Mohammed et qu’il ne pouvait faire descendre en son tombeau.

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VI.—Maintenant, voici Bertrandon de la Broquière, le plus remarquable, sans doute, de tous ces voyageurs[9]. Cet autre Bourguignon est un homme d’esprit simple. Parti de Gand en février 1432, lorsqu’il arrive à Rome, il n’a aucune émotion devant la première Renaissance. Il parle des belles choses qui se trouvent dans cette «ville telle que chascun scet», d’après les «vrayes escriptures», et s’étonne des «statues d’hommes et de chevaux». «Est une merveilleuse chose à veoir et à penser comment elles avaient été faictes et dreciées.»

[9] Le voyage d’Outremer de Bertrandon de la Broquière, premier écuyer tranchant et conseiller de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, publié et annoté par Ch. Schefer, Paris, 1892.

C’est tout ce qu’il voit en Italie; et il passe en Orient, par mer, sans rien connaître de ce monde nouveau.

Il y arrivera bien convaincu que, parmi les Musulmans, il y en a, les plus prudents, qui se font baptiser pour faire disparaître une certaine odeur qui sert à les faire reconnaître: «Tous les plus grands se font là baptiser afin qu’ils ne puent point.» Et, en fait de mahométisme, il s’informe là-bas. Il demande à un Turc qui était ce Mahomet et où est son corps—on voit bien le chrétien amateur de reliques—et on lui donne une information qu’il s’empresse de consigner: «Ce corps gît en une chapelle toute ronde et y a grand pertuis dessus. Et ceux qui voient le corps de Mahomet ne peuvent plus voir autre chose. Alors ilz se font crever les yeulx.» Il assure même qu’il a vu ces pèlerins musulmans qui revenaient aveugles après avoir fait le sacrifice de leur vue au tombeau de Mahomet.

Il ne connaît aucune langue orientale et il déclare que son ignorance est égale en fait «d’arabique, de turc, d’hébreu vulgaire et de grec».

Mais, cependant, il arrive à apprendre le turc et il trouve que c’est une langue facile à apprendre et très agréable: «très beau langaige et brief et assés aysié pour apprendre». Il doit la connaissance de cette langue à des camarades de voyage d’une extraordinaire amabilité, qui ne se lassaient pas de lui répéter le mot jusqu’à ce qu’il le retînt.

Il venait aussi en pèlerin et il a donc souffert tout ce que pouvaient souffrir les pèlerins à cette époque, y compris le droit de représailles qui régnait partout, et surtout en Orient. Des vaisseaux musulmans avaient été arrêtés dans le pays du Soudan, c’est-à-dire du dominateur de Syrie et d’Égypte. A Damas, où il y avait des Français (Jacques Cœur, le futur argentier de Charles VII, qui lui parle du vaisseau de Narbonne, qui allait à Alexandrie et faisait escale ensuite à Beyrouth), il a été arrêté pour que les marchands musulmans soient dédommagés des pertes que leur avait causées la piraterie du prince de Tarente. Très malade là-bas, il est soumis à un traitement médical oriental, au massage, à cette époque où l’Occident n’en connaissait pas le secret: «me pestrirent et me pincherent», dit la victime, reconnaissante. A la fin, comme les suites de cette rencontre entre les pirates italiens et les navigateurs musulmans lui ont prouvé ce que peut subir un coreligionnaire des pirates, il s’est décidé à prendre la voie de terre, avec «les camelz» ou plutôt, étant donné que ces animaux «ont trop grant branle», avec des ânes. Il a la bonne fortune de trouver la caravane turque de la Mecque qui revenait, les chameaux ornés de drap d’or, avec une dame turque, parente de Sultan; il s’entend avec ces camarades d’une autre nation, d’une nation dont il ne parlait pas le langage, qui s’obligent à le faire aller jusqu’à Brousse, l’ancienne capitale des Turcs ottomans. Il n’aura qu’à se louer de ses associés.

D’abord, il faut cependant qu’il se revêtisse à la façon turque, c’est-à-dire qu’il prenne un chapeau turc, des habits blancs, un képéneg, c’est-à-dire un manteau, des bottes rouges qui lui vont au-dessus du genou, une selle turque; il emporte en plus tout ce qui est nécessaire pour se nourrir en route, c’est-à-dire cette serviette de cuir, la sofra, qu’il décrit minutieusement et dont il apprécie l’utilité parce que, après avoir mangé, on la serre, on en fait une bourse, et alors rien de ce qui reste n’est dispersé. Et, muni d’armes turques, dans la compagnie d’un ami qu’il n’oubliera jamais, il fait l’énorme voyage de Damas à Brousse, un des plus remarquables qu’eût fait un Occidental. Il lui arrive parfois d’être reconnu, mais il y a toujours une bonne chance qui lui fait éviter tout danger.

Les impressions qu’il a recueillies au cours de cet extraordinaire voyage, surtout en ce qui concerne la valeur des nations qu’il a connues, me paraissent extrêmement remarquables.

D’abord, il reconnaît que le pays habité par ces nations a des avantages que l’Occident ne connaît pas encore: ces caravansérails, où n’importe qui est reçu; un seul gardien les défend, et personne ne touche à ce que ces hôtels gratuits contiennent[10]; cette habitude de distribuer toujours aux pauvres une partie de ce qu’on mange, et il ajoute: «ce que nous ne ferions point»; ces grandes routes bien entretenues, ces juges, ces cadis qui s’empressent, après avoir reconnu un étranger, de le faire passer par-dessus toutes les complications de la jurisprudence musulmane. Ce sont des choses qui rappellent, dans l’histoire des croisades, les ménagements de Saladin à l’égard des chrétiens, ménagements qui n’étaient pas payés de retour, et surtout cette délicieuse scène du siège d’Acre, où, parce que le roi de Jérusalem venait de se marier, le chef des Musulmans donna l’ordre de ne pas tirer du côté de la chambre des amours.

[10] «Il n’y avait que ung varleton qui le gardoit… Il n’y eust oncques si hardy d’en prendre une poignié sans payer.»

«Ilz sont moult charitables gens les ungs aux aultres et gens de bonne foi.» Ils sont «liés et joyeulx et chantent volontiers chanson de geste.

Et qui veult vivre avec eulx, il ne fault point estre pensif ni mélancolieux, ains fault faire bonne chière. Ilz sont gens de grant paine et de petite vie.» Il se rappelle «ce bon compagnon qui faisoit pour moy ainsy que pour luy et pour mon cheval ainsy que pour le sien…

Je escrips cecy afin que il me souviengne que ung homme hors de nostre foy, pour l’onneur de Dieu, m’a faict tant de biens.»

Comme armée, la manière de marcher et de se comporter des Turcs est tellement discrète que «cent hommes d’armes des chrestiens feront plus de bruyt que ne feront Xm Turcz… D’une poignée de farine, ilz font une brouée pour vivre eulx VI ou eulx VIII pour ung jour». «Et n’en sont point les Turcz, à mon entendement, tant à craindre ne à redouter que j’ay autreffois ouy dire et que j’eusse cuidié, combien que je ne les vueil pas blasmer, car je les ay trouvé franches gens et loyaux.» Parmi les soldats, «qui a espée, il n’a point d’arc et plusieurs y en a qui n’ont que ung baston…» «De dix l’ung n’avoit arc et espée ensemble…

Et me semble que c’est grant pitié que la crestienté soit soubzmise par telles gens et est moins de chose beaucoup que l’on ne cuide d’eulx et de leur fait.»

Maintenant, si l’on veut savoir son opinion concernant d’autres nations, voici pour les Grecs dont, du reste, il estime l’empereur et admire, en bon chevalier, l’impératrice, qui lui apparaît à cheval, trois plumes d’or au chapeau, «jeune et blanche», mais «le visaige paint» outre mesure: «Autant que j’ay hanté les ditz Grecz et que m’a peu touchier et que j’ay eu affaire entre eulx, j’ai plus trouvé d’amitié aux Turcz et m’y fieroye plus que aux ditz Grecz.» Ceci bien que les courtisans s’informent sur la prise de Jeanne d’Arc, qui leur paraît «chose impossible». Pour les Hongrois aussi: «Autant que je les ay hantés je me fieroys plus en la promesse d’ung Turc que je ne ferois d’un Hongre.»

Mais ce despote serbe, Georges Brancovitsch, qu’il voit en chemin, est, malgré son âge d’environ soixante ans, «très beau prince et grand personne» et il admire les siens, «moult belles gens et grans, et portent longz cheveulx et grand barbe».

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Avec ces deux voyageurs, l’Occident est arrivé à connaître les régions orientales dominées par la conquête turque. A chaque pas, les pèlerins trouvent, du reste, les leurs. A Damas, comme en Palestine, à Constantinople, il y a sans cesse des Occidentaux; toute cette société est envahie et pénétrée d’occidentalisme.

De fait, la conquête turque n’a pas écarté tant Byzance que ce monde latin de l’Occident qui avait pénétré Byzance par toutes les pores. Et cet esprit occidental était italien ou français.

A Brousse, il y a un Florentin; Pierre de Naples habite Péra, marié à une femme d’Abyssinie; un envoyé du duc de Berry s’en va avec un autre Français et un Espagnol chez le prêtre Jean, roi d’Abyssinie; Andrinople loge des Vénitiens, des Génois, des Florentins, des Catalans; des Juifs d’Orient parlent le français et, sur le Danube, des Français bâtissent les défenses de la Hongrie contre les Turcs. Bertrandon en arrive à soupçonner que le vaillant Khan Barkok lui-même était «du royaulme de France».

Les Turcs ne sont donc pas si méchants qu’on se l’imagine. Cette vie politique qui s’est fondée sur les bords du Bosphore n’est donc pas un accident destiné à disparaître bientôt. Là-bas s’est formée une force politique durable et d’autres voyageurs vont maintenant chercher à se rendre compte de l’utilité que cette forme musulmane de la Rome orientale pourra avoir pour la vie diplomatique et militaire de l’Europe occidentale au XVIe siècle.