Lettre sur l'histoire de Joan Anderson
Le sauveur sauvé - avant-propos
LE SAUVEUR SAUVÉ
avant-propos
La littérature est un tas de choses qu’elle n’a même pas commencé à être.
JACK KEROUAC,
Journaux de bord, 1947-1954
— Qu’est-ce que les autres peuvent faire pour vous ?
— Rester beaux.
FRANCIS BACON
Voici la lettre perdue et reconquise, recélée et retrouvée, escamotée et mise en évidence (donc aux enchères), qui met fin à l’inscription légendaire déplaisante d’un Neal Cassady, héros survolté, déjanté et jamais tempéré d’une Amérique sur la route, puis sur la touche. Le siècle de Cassady n’a pas été celui de la Bombe et des camps d’extermination, de la consommation de masse et de la sécurité sociale totale, de la terreur orchestrée et de la souffrance exhibée. C’est un homme du e XVIII siècle dont
cette lettre volée conte les aventures insolites et décapantes.
En 1998, je venais de traduire Vieil Ange de Minuit de Jack Kerouac et j’écrivais ceci dans la préface, « La révolution, en passant » : « Un ami serre-frein (Neal Cassady) avec qui il a déraillé pendant dix ans, qui roule toujours, parle beaucoup, n’écrit pas ou peu, va se sentir floué par sa transformation en roman et se lancer dans une surenchère sur la chute des corps – surenchère qui ne laissera pas Kerouac complètement indifférent. Accident du parcours. La route a ses virages tragiques. » Virage tragique ou virage comique ? Le tragique de l’un est certainement le comique de l’autre et vice versa. La Lettre sur l’histoire de Joan Anderson est, elle, le point de
diffraction 1 pour ces rayons lumineux que sont Neal Cassady et Jack Kerouac. Leur amitié active se déploie de décembre 1946, date de leur rencontre à New York, à septembre 1957, date de la publication de Sur la route. À partir de là, la diffraction tourne assez vite à la réfraction (cette action d’un corps qui brise l’impulsion d’un autre corps et le dévie), jusqu’à la dernière lettre de Kerouac à Cassady de septembre 1960, restée sans réponse.
Autant dire que la Lettre sur l’histoire de Joan Anderson, enfin retrouvée et publiée dans son intégralité, apporte des lumières inespérées sur cette amitié unique à plus d’un titre. Le « parce que c’était lui, parce que c’était moi » de Montaigne parlant de La Boétie connaît, avec ce nouvel épisode des lettres américaines, un bain de jouvence dont, en ces temps de recomposition des genres et de redéfinition des sexes, la signification historique n’a toujours pas été élucidée. Il ne s’agit pas d’opposer simplement la France de la Renaissance et la modernité dans ses atours américains, mais de faire un détour inattendu, comme je le signalais dès les premières lignes, par une certaine littérature du e XVIII siècle.
Tout commence donc en 1946, quand Cassady rencontre Kerouac à New York et lui demande de lui apprendre à écrire. Tout s’achève pour ainsi dire en 1957 au moment où Kerouac, déballant les premiers exemplaires de Sur la route, note et écrit : « Qu’il me suffise de dire que lorsque Cody [Cassady] a dit au revoir à tout le monde ce jour-là, pour la première fois dans nos vies, il a évité mon regard en me saluant et le sien était fuyant – je n’ai pas compris et je ne comprends toujours pas. Je savais que quelque chose allait mal tourner et ça a tourné très mal » (Anges de la Désolation). Au cœur de cette longue saison se situent la Lettre sur l’histoire de Joan Anderson, écrite à toute allure à la fin de décembre 1950, et l’écriture, entre le 2 et le 22 avril 1951, des 125 000 mots de Sur la route. « Suis allé vite parce que la route va vite », commente Kerouac, lapidaire et lacunaire, dans une lettre à Cassady du 22 mai 1951. Ce sont ces deux événements, ces deux accidents, condensés, accélérés, palpitants qu’il faut considérer avec la plus grande délicatesse. Plutôt que de vouloir les classer dans la fabuleuse fable pubertaire publicitaire de la Beat Generation.
« Je l’ai rejeté pour la même raison qui a fait que l’Amérique l’a rejeté : il nous a réveillés au milieu de la nuit, au cours du long rêve des années 1950. Il a troublé notre sommeil. » De qui parle ici Helen Weaver, dans son livre The Awakener (Le Réveilleur) ? Qui a troublé son sommeil et celui de l’Amérique ? Il s’agit, bien entendu, de Jack Kerouac, lequel a su, comme nul autre, entendre Neal Cassady et lui répondre. Ils auraient pu dire, l’un comme l’autre, avec l’accent manichéen : « Je suis la voix du réveil dans la nuit éternelle. » Cette voix qu’ont rejetée l’Amérique entière et la Weaver (la Tisseuse), autrement dit la Mort, pour mieux se rendormir dans la nuit sans fin d’un sommeil sans rêve. Morts-vivants.
Le 31 mai 1948, Kerouac écrit : « Il y a un but à la connaissance… le salut. […] Vous devez sentir que vous êtes en route vers ça… L’ici et maintenant est déchiré et usé. […] C’est absurde, certainement, mais c’est aussi la meilleure chose que nous puissions faire » (Journaux de bord, 1947-1954). Ce nous de majesté, qui désigne et s’accorde (musicalement) la chose la meilleure à faire, en raison même de son absurdité – sentir qu’on est appelé vers le salut –, est la conjugaison et la conclusion congruentes pour cette rencontre gnostique à New York : celui qui ne cherche que le salut (JK) reconnaît dans la figure et le chant d’un prince hors la loi (NC) celui qui sait. Leurs aventures singulières n’en font qu’une.
« Être seul à penser est sage / Mais seul à chanter serait… idiot ! » Kerouac aurait pu faire siens ces deux vers de Nietzsche dans Le Gai Savoir. Et Cassady, ces deux autres : « Loué soit Dieu sur terre / Qui aime les jolies filles. » Dans la seconde moitié des années 1940, Kerouac est sans doute le seul à penser que « quelque chose […] se prépare, pas très différent des cultes délirants de la fin de l’Empire romain » (Journaux de bord, 1947-1954). Pas très éloigné non plus des premiers temps de l’ère chrétienne. C’est en 1945 que les manuscrits gnostiques de Nag Hammadi ont été découverts et les journaux de Kerouac de l’époque sont saturés de références à la gnose. C’est dans ce temps très long (ranimé en partie par cette découverte) et très court (vécu comme un seul présent) qu’il réfléchit à son futur roman et qu’il attend, un peu tremblant, l’appel de la ROUTE… vers
le salut. Il parle de « perception hantée de la chose, qui reste à jamais innommable et constitue vraiment notre principale lamentation… en tant que la lamentation peut être aussi un chant ». Mais être seul à penser n’est peut-être plus aussi sage qu’autrefois et l’idiotie d’être seul à chanter tient moins au caractère solitaire de ce chant qu’à sa nature différée, décalée par rapport à la pensée. La-men-ta-tion ! Ici surgit le chant joyeux du prince hors la loi. La proposition subtile de Cassady à Kerouac (et à nul autre), lors de leur première rencontre, ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Kerouac comprend instantanément qu’il va lui falloir réapprendre à écrire. Le chant avant la pensée. Le chant avec la pensée. Le chant contre la pensée. Tout contre. « Tout gnostique reconnaît à travers le temps ses prédécesseurs », a-t-on dit. Ce temps très long, très bref du présent résurrectionnel.
Que Dieu puisse être loué pour aimer les jolies filles, voilà une bonne nouvelle gnostique, qui mettrait fin à toute lamentation inutile. Et c’est ce qui arrive avec la Lettre sur l’histoire de Joan Anderson : Cassady règle son compte, en une ligne (la première), à toute plainte passée, présente et à venir, pour ne se fier qu’à son esprit dont il se félicite des « limites de [la] reliure ». Et comme un livre, il s’ouvre, cet esprit, sur le récit euphorique, en une page (la première), de son réveil au sens le plus prosaïque, s’achevant sur cette question « Adorable vie, où est ta piqûre ? ». Retournement condensé et hilarant du corinthien « Ô mort, où est ta victoire ? Ô mort, où est ton aiguillon ? ». Le verbe a traversé la mort et même condamné toute vaccination abusive. Autre bonne nouvelle, annoncée d’entrée de jeu par Cassady. Reconnaissant lui aussi ses prédécesseurs, il s’émerveille de la simplicité de Melville pour une raison simple : « Il est merveilleux qu’il le soit, aimerais pouvoir être aussi clair, aimerais avoir sa force, dans la mesure où j’ai sa […] connaissance de la mort. » Et il en nomme deux autres, Thomas Wolfe et Louis-Ferdinand Céline, au cours d’une longue rafale dont je ne peux faire entendre que quelques coups : « plongeant bâillant engloutissant saisissant tom gargouille […]. Ferdy Pourri, ferdy sordide, louie pouilleux, louie furieux, louie luxurieux, louie oiseux, louie chanceux, Lou bleu, louie boiteux, ad infinitum ou ad nauseam […] herman à bosse, herman hâtif, herman hardi, herman handicapé, herman pétant de santé, herman alléluia, […] herman sanctifié – nom de Dieu, j’ai gardé le meilleur surnom de Melville pour la fin. » Sanctifié ! Mais cette connaissance de la mort est un secret sur lequel il n’est pas pensable de fonder une quelconque communauté. « Fapdratit ! » s’écrie Cassady pour changer de sujet, d’un mot qu’il a été incapable de taper correctement et que je n’ai pas su traduire. Avant de se tourner résolument vers l’amour : « Il y a moins de cinq ans que j’ai rencontré mon grand amour. »
Il est question de plusieurs femmes dans la Lettre sur l’histoire de Joan Anderson : Joan Anderson, bien sûr, mais avant elle, Mary Lou Berle, Joan Anderson de nouveau, Jennifer Jones, puis la sœur d’un certain Kenny Collins, Joan Anderson, une ou deux infirmières, la jolie femme d’un chauffeur de taxi nain, Joan Anderson, Cherry Mary et sa mère, et sa sœur, l’épouse de Jack Kerouac, une vieille « chauve-souris », une jeune fille venue prêcher en prison, une prostituée braqueuse de banques, et Joan Anderson en putain à la Fin. Quatorze apparitions de femmes distinctes comme autant de stations de la Croix. Comptez et priez pour cette Marie-Madeleine au Golgotha. Et réveillez-vous en voyant ce détournement rythmer le récit jusqu’à sa conclusion faussement dramatique, à savoir que les lettres de Cassady ne semblent jamais trouver leur destinataire.
Le détour par le e XVIII siècle emprunté par Cassady se traduit dans une
ironisation du récit évangélique venant redoubler celle du récit biographique. Version chaude (issue de la connaissance de la mort), version froide (issue de la lucidité sexuelle), dont l’alternance donne au récit son rythme à la fois haletant et drolatique. Les aventures s’emboîtent dans un récit gigogne qui pourrait rappeler le Manuscrit trouvé à Saragosse, si ce n’est que Cassady est le héros unique de chacun des épisodes. C’est cette combinaison de l’évangélique et du biographique qui lui permet infailliblement de peser les corps (la désopilante mesure de celui de Mary Lou Berle qui les conduit à devenir « des copains… sur [leurs] gardes ») et de donner à la Lettre sur l’histoire de Joan Anderson sa sensualité exceptionnelle : « La gelée tentatrice de son moi physique égalait son être spirituel tout entier en ce que cette molle masse excessive créait bien trop de matière à travers laquelle patauger, et cette défense adéquate défaisait mon attaque merveilleusement décontractée. »
La tentation et la merveille. Les ténèbres comme gelée et la lumière comme attaque. Et la grande guerre qu’ils se livrent, l’un et l’autre sur leurs gardes, Mary Lou Berle et Neal Cassady. C’est le récit embrasé de cette guerre et des autres qui appelle Kerouac et le réveille. « La façon dont sa conscience s’imprègne véritablement de tout ce qui se passe », écrira Ginsberg en parlant de Kerouac, mais il aurait tout aussi bien pu le dire de Cassady. Leurs aventures singulières n’en font qu’une.
Le ton affranchi, libertin de la Lettre sur l’histoire de Joan Anderson oblige à penser jusqu’au bout cette unicité. À la penser selon l’Esprit, par essence délivré de toute religiosité, cette disposition affective vouée désormais à servir le Dieu fait société. « J’ai rompu le pain avec des voleurs et des pécheurs, moi aussi, et pas pour des raisons politiques », écrit Kerouac quelque part dans ses Journaux. Unique, donc, cette unicité loin des considérations cybernétiques, politiques, communautaires, familiales, genrées. L’unicité du sauveur sauvé. Selon la logique ni élective ni élitiste
ni sélective, mais volage 2 de la gnose, le sauveur ne sauve que le seul sauvé. Lequel ne peut sauver que son seul sauveur.
Dans Visions de Cody, publié de façon posthume : « Mais la grandeur de Cody ne vient pas de ce qu’il est moyen, […] c’est la première fois que je le vois, […] moi, l’étranger dans ce monde. » Toujours voir le futur comme si c’était le passé au présent pour la première fois.
Et donc – Qui rira, rêvera.
PIERRE GUGLIELMINA
Manor Kilbride, mars 2023
OceanofPDF.com