Lettres de Marcel Proust à Bibesco

Antoine Bibesco · Chapitre 5 sur 8

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Lettres de Marcel Proust à Bibesco

[Lettres à la princesse Bibesco.]

Toutes les lettres que Marcel Proust adressa à Elisabeth (avec une seule exception) se sont perdues, hélas !…

Mais il laissa des témoignages sur elle.

Emmanuel souhaitait me voir épouser Elisabeth Asquith. « Elle seule, disait-il, pourra tenir tête à Anna (de Noailles). »

Je réalisai ce souhait, car je l’aimais. Mais ce n’était pas sans quelque appréhension ; on ne sait pas si les liens qui vous unissent à d’autres êtres ne souffriront pas de ce nouvel être qu’on leur fait connaître. Que donnerait la « conjonction » Elisabeth-Marcel Proust ?

Mes inquiétudes furent vivement dissipées.

J’introduisis un soir ma femme chez Marcel Proust. Ils firent immédiatement le meilleur ménage de la terre.

Une conversation qui commença à dix heures du soir se termina à minuit.

Nous rentrâmes chez nous, quai Bourbon. Il ne se passa que peu de temps, la sonnette d’entrée retentit. C’était Marcel Proust qui voulait poser quelques questions à Elisabeth sur certains passages de Shakespeare.

Il y a des êtres éloquents ; il en est d’autres qui ont le don de parler, mais dont les mots étincellent. Leur éclat ne provient pas d’un jeu de mots ou d’esprit, mais de la grande lumière que répand l’intelligence. Parmi les vivants, un Jean Cocteau a ces dons extraordinaires. Parmi ceux qui ont laissé un souvenir dans la mémoire des hommes, il y a eu, en France, Anna de Noailles ; en Angleterre, en Amérique et même en Europe, il y eut, avant qu’elle ne changeât de nom, Elisabeth Asquith. Elle ne leur ressemblait qu’en cela. Ceux-là, pour notre bonheur, ont eu le souci de leur œuvre. Elisabeth, fille d’un homme sans ambition, n’en avait pas elle-même. Elle écrivit des nouvelles, des romans, des comédies, des poèmes, avec une étrange facilité dans la perfection.

Marcel Proust en fut ébloui.

À ses amis les Schiff, il écrit, dans une lettre qui parut après sa mort : « Elizabeth Asquith est inouïe. »

Il fit arrêter l’impression de son livre pour y introduire, à grand frais, le passage suivant : « Un autre grand mariage retarda la venue du roi d’Angleterre… Mlle Asquith, qui était probablement la plus intelligente d’aucun et semblait une de ces belles figures peintes à fresque qu’on voit en Italie, épousa le prince A. Bibesco, qui avait été l’idole de ceux où il avait résidé. Il était fort l’ami de Morand, duquel il sera question au cours de ces Mémoires. Et le mien. Ce mariage fit grand bruit et, partout, d’applaudissement. Seuls un peu d’Anglais mal instruits crurent que Mlle Asquith ne contractait pas une assez grande alliance. Elle pouvait, certes, prétendre à toutes, mais ils ignoraient que ces Bibesco en ont avec les Noailles, les Montesquiou, les Chimay et les Bauffremont qui sont de la race capétienne et pourraient revendiquer, avec beaucoup de raison, la couronne de France. »

Il dut à Elizabeth une de ses dernières joies. C’est elle qui lui envoya d’Amérique les premiers articles sur Swann et qui étaient lyriques. (Correspondance Schiff-Marcel Proust.)

 

1919

Vendredi.

Princesse,

J’ai un petit commencement d’otite (vous vous souvenez peut-être que j’avais déjà mal à l’oreille l’autre soir). Cela met une certaine (j’allais dire incertitude) dans mes projets. Tous les médecins sont en voyage ; enfin, un est venu le soir, m’a promis un spécialiste pour demain. Celui-là décidera si c’est de l’otite ou des fragments de boules Quies que je n’aurais pu enlever. Ce n’est qu’après tout cela que je pourrai vous demander de venir dîner au Ritz, un soir que le mal actuel rend vague, mais peut-être dimanche ou lundi, peut-être plus tard. Je peux d’autant moins dire quelque chose de précis que la souffrance elle-même rend l’immobilité au lit insupportable.

Princesse, je ne parle jamais de moi. Si je l’ai fait, c’est pour que vous vous rendiez bien compte que mon désir de vous voir, et Antoine, n’est pas affaibli, mais contrarié par cette minuscule et intolérable chose. Je pense tout le temps à vous. Pour la première fois, je peux, depuis l’autre soir, me rappeler les belles masses équilibrées de votre visage, de votre chevelure.

Avant le dernier rendez-vous, je me souvenais de vous, mais sans avoir ce portrait calme et volontaire de vous devant moi. Vous avez tout ce dont je manque ; je le sens, et c’est ma manière d’admirer.

Respectueusement à vous,

MARCEL PROUST.

 

Quel bonheur pour moi ce sera de revoir cette évocation de Saint-Marc

que je retrouve 45, quai Bourbon(7).

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