Lettres d'un innocent
1895-1896-1897-1898 Iles du Salut
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Mais je veux te répéter toujours: courage et courage! Mes enfants sont l’avenir, c’est leur vie qu’il faut assurer. Et je veux terminer ces quelques lignes pour t’exprimer encore les deux sentiments qui règnent dans mon âme: d’abord, t’envoyer encore toute ma tendresse, toute ma profonde affection pour toi, pour nos enfants, pour tes chers parents, pour mes chers frères et sœurs, te serrer encore dans mes bras, te presser encore sur mon cœur, avec toutes les forces qui me restent, avec toute ma puissance d’aimer; puis, ce second sentiment, pour te répéter toujours d’être grande et forte, quoiqu’il arrive, quelles que soient les épreuves terribles que l’avenir puisse encore te réserver, de penser toujours et encore à nos chers enfants qui sont l’avenir, dont il faut que tu sois le soutien inébranlable jusqu’au jour où la lumière sera faite.
Et puis, je veux encore répéter le vœu suprême d’un homme qui a subi le plus effroyable des martyres, qui a toujours et partout fait son devoir: c’est qu’on t’apporte une bonne parole, une main secourable, une aide énergique et puissante que rien ne doit lasser dans la découverte de la vérité.
Tout mon être, toute ma pensée, tout mon cœur s’élancent encore dans un effort suprême, vers toi, vers nos chers enfants, vers tes chers parents, vers tous ceux que j’aime, en souhaitant de toutes les forces de mon âme que l’avenir soit proche qui vous apporte à tous le repos d’esprit, le calme, la tranquillité, tout le bonheur que tu mérites si bien, que vous méritez tous.
Donc, chère et bonne Lucie, toujours et toujours courage.
Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants, tes chers parents, tous les nôtres.
Ton dévoué,
A .
Le 22 juillet 1897.
Ma chère Lucie,
Quelques lignes seulement en attendant tes chères lettres.
Je souffre trop pour toi, pour nos enfants, pour tous, je sais trop bien quelles sont tes tortures, pour que je puisse te parler de moi.
Pauvre amie, méritais-tu de supporter aussi un pareil martyre! Mon cœur se brise, mon cerveau se rompt devant tant de douleurs accumulées sur tous, si longues, si imméritées.
J’ai fait encore de chaleureux appels pour toi, pour nos enfants. Je suis sûr que le concours qui te sera donné sera plus ardent, plus actif que jamais. Dans mes longues nuits de douleur, où ma pensée se reporte constamment sur toi, sur nos enfants, je joins souvent les mains dans une prière muette où je mets toute mon âme, pour que ce supplice effroyable de tant de victimes innocentes ait bientôt un terme.
Quoiqu’il en soit, chère Lucie, je veux te répéter toujours, tant que j’aurai encore un souffle de vie, courage et courage!
Nos enfants, ton devoir, sont pour toi des soutiens que rien ne doit ébranler, qu’aucune douleur humaine ne saurait amoindrir.
Et je veux terminer en imprégnant, tant que je le peux, ces quelques lignes de tout ce que mon cœur renferme pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers parents, pour tous, te dire encore que nuit et jour ma pensée, tout mon être s’élance vers eux, vers toi, et que c’est de cela seul que je vis —te serrer enfin dans mes bras de toute la puissance de mon affection, t’embrasser ainsi que nos chers enfants, comme je t’aime.
Ton dévoué,
A .
Mille baisers à tes chers parents, mes plus profonds souhaits de bonheur encore pour notre chère Marie, tout autant de baisers à nos frères et sœurs. Et pour tous invariablement, quelles que soient leurs souffrances, quelle que soit leur effroyable douleur, toujours courage!
Le 10 août 1897.
Chère Lucie,
Je viens de recevoir à l’instant tes trois lettres du mois de juin, toutes celles de la famille, et c’est sous l’impression toujours aussi vive, aussi poignante, qu’évoquent en moi tant de doux souvenirs, tant d’aussi épouvantables souffrances que je veux y répondre.
Je te dirai encore une fois, d’abord toute ma profonde affection, toute mon immense tendresse, toute mon admiration pour ton noble caractère; je t’ouvrirai aussi toute mon âme et te dirai ton devoir, ton droit, ce droit que tu ne dois abandonner que devant la mort. Et ce droit, ce devoir imprescriptible, aussi bien pour mon pays que pour toi, que pour vous tous, c’est de vouloir la lumière pleine et entière sur cet horrible drame, c’est de vouloir, sans faiblesse comme sans jactance, mais avec une énergie indomptable, que notre nom, le nom que portent nos chers enfants, soit lavé de cette horrible souillure.
Et ce but, tu dois, vous devez l’atteindre en bons et vaillants Français qui souffrent le martyre, mais qui, ni les uns, ni les autres, quels qu’aient été les outrages, les amertumes, n’ont jamais oublié un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la lumière sera faite, où toute la vérité sera découverte, et il faut qu’elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne devant compter devant un but pareil; eh! bien, si je ne suis plus là, il t’appartiendra de laver ma mémoire de ce nouvel outrage aussi injuste que rien n’a jamais justifié. Et, je le répète, quelles qu’aient été mes souffrances, si atroces qu’aient été les tortures qui m’ont été infligées, tortures inoubliables et que les passions qui égarent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n’ai jamais oublié qu’au-dessus des hommes, qu’au-dessus de leurs passions, qu’au-dessus de leurs égarements, il y a la patrie. C’est à elle alors qu’il appartiendra d’être mon juge suprême.
Être un honnête homme ne consiste pas seulement à ne pas être capable de voler cent sous dans la poche de son voisin; être un honnête homme, dis-je, c’est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n’oublie pas, qui voit tout, qui connaît tout; pouvoir se mirer, en un mot, dans sa conscience, avec la certitude d’avoir toujours et partout fait son devoir. Cette certitude, je l’ai.
Donc, chère et bonne Lucie, fais ton devoir courageusement, impitoyablement, en bonne et vaillante Française qui souffre le martyre, mais qui veut que le nom qu’elle porte, que portent ses enfants, soit lavé de cette épouvantable souillure. Il faut que la lumière soit faite, qu’elle soit éclatante. Le temps ne fait plus rien à l’affaire.
D’ailleurs, je sais trop bien que les sentiments qui m’animent vous animent tous, nous sont communs à tous, à ta chère famille comme à la mienne.
Te parler des enfants, je ne le puis. D’ailleurs, je te connais trop bien pour douter un seul instant de la manière dont tu les élèves. Ne les quitte jamais, sois toujours avec eux de cœur et d’âme, écoute-les toujours, quelque importunes que puissent être leurs questions.
Comme je te l’ai dit souvent, élever ses enfants ne consiste pas seulement à leur assurer la vie matérielle et même intellectuelle, mais à leur assurer aussi l’appui qu’ils doivent trouver auprès de leurs parents, la confiance que ceux-ci doivent leur inspirer, la certitude qu’ils doivent toujours avoir de savoir où épancher leur cœur, où trouver l’oubli de leurs peines, de leurs déboires, si petits, si naïfs qu’ils paraissent parfois.
Et, dans ces dernières lignes, je voudrais encore mettre toute ma profonde affection pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers parents, pour vous tous enfin, tous ceux que j’aime du plus profond de mon cœur, pour tous nos amis dont je devine, dont je connais le dévouement inaltérable, te dire et te redire encore courage et courage, que rien ne doit ébranler ta volonté, qu’au-dessus de ma vie plane le souci suprême, celui de l’honneur de mon nom, du nom que tu portes, que portent mes enfants, t’embraser du feu ardent qu’anime mon âme, feu qui ne s’éteindra qu’avec ma vie.
Je t’embrasse du plus profond de mon cœur, de toutes mes forces, ainsi que mes chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
A .
Mille baisers aux chers enfants encore et toujours; tous mes souhaits de bonheur pour Marie et son cher mari; tout autant de baisers pour tous mes chers frères et sœurs, pour Lucie et Henri.
Le 4 septembre 1897.
Chère Lucie,
Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis encore d’avoir la certitude de l’entière lumière; cette certitude est dans mon âme, elle s’inspire des droits qu’a tout homme de la demander, de la vouloir, quand il ne veut qu’une chose: la vérité.
Tant que j’aurai la force de vivre dans une situation aussi inhumaine qu’imméritée, je t’écrirai donc pour t’animer de mon indomptable volonté.
D’ailleurs, les dernières lettres que je t’ai écrites sont comme mon testament moral. Je t’y parlais d’abord de notre affection; je t’y avouais aussi des défaillances physiques et cérébrales, mais je t’y disais non moins énergiquement ton devoir, tout ton devoir.
Cette grandeur d’âme que nous avons tous montrée, les uns comme les autres, qu’on ne se fasse nulle illusion, cette grandeur d’âme ne doit être ni de la faiblesse, ni de la jactance; elle doit s’allier, au contraire, à une volonté chaque jour grandissante, grandissante à chaque heure du jour, pour marcher au but: la découverte de la vérité, de toute la vérité pour la France entière.
Certes, parfois la blessure est par trop saignante, et le cœur se soulève, se révolte; certes, souvent, épuisé comme je le suis, je m’effondre sous les coups de massue, et je ne suis plus alors qu’un pauvre être humain d’agonie et de souffrances; mais mon âme indomptée me relève, vibrant de douleur, d’énergie, d’implacable volonté devant ce que nous avons de plus précieux au monde: notre honneur, celui de nos enfants, le nôtre à tous; et je me redresse encore pour jeter à tous le cri d’appel vibrant de l’homme qui ne demande, qui ne veut que de la justice, pour venir toujours et encore vous embraser tous du feu ardent qui anime mon âme, qui ne s’éteindra qu’avec ma vie.
Moi, je ne vis que de ma fièvre, depuis si longtemps, au jour le jour, fier quand j’ai gagné une longue journée de vingt-quatre heures. Je subis le sort sot et inutile du Masque de fer, parce qu’on a toujours la même arrière-pensée, je te l’ai dit franchement dans une de mes dernières lettres.
Quant à toi, tu n’as à savoir ni ce que l’on dit, ni ce que l’on pense. Tu as à faire inflexiblement ton devoir, vouloir non moins inflexiblement ton droit: le droit de la justice et de la vérité. Oui, il faut que la lumière soit faite, je formule nettement ma pensée; mais s’il y a dans cette horrible affaire d’autres intérêts que les nôtres, que nous n’avons jamais méconnus, il y a aussi les droits imprescriptibles de la justice et de la vérité; il y a le devoir pour tous de mettre un terme à une situation aussi atroce, aussi imméritée, en respectant tous les intérêts.
Je ne puis donc que souhaiter, pour tous deux, pour tous, que cet effroyable, horrible et immérité martyre ait enfin un terme.
Maintenant, que puis-je apporter encore pour exprimer encore cette affection profonde, immense pour toi, pour nos enfants, pour exprimer mon affection pour tes chers parents, pour tous nos chers frères et sœurs, pour vous tous enfin qui souffrez cet effroyable et long martyre.
Te parler longuement de moi, de toutes les petites choses, c’est inutile; je le fais parfois malgré moi, car le cœur a des révoltes irrésistibles; l’amertume, quoi qu’on en veuille, monte du cœur aux lèvres quand on voit ainsi tout méconnaître, tout ce qui fait la vie noble et belle; et, certes, s’il ne s’agissait que de moi, de ma propre personne, il y a longtemps que j’eusse été chercher dans la paix de la tombe l’oubli de ce que j’ai vu, de ce que j’ai entendu, l’oubli de ce que je vois chaque jour.
J’ai vécu pour te soutenir, vous soutenir tous de mon indomptable volonté, car il ne s’agissait plus là de ma vie, il s’agissait de mon honneur, de notre honneur à tous, de la vie de nos enfants; j’ai tout supporté sans fléchir, sans baisser la tête, j’ai étouffé mon cœur, je refrène chaque jour toutes les révoltes de l’être, réclamant toujours et encore à tous, sans lassitude comme sans jactance, la vérité.
Je souhaite cependant pour nous deux, pauvre aimée, pour tous, que les efforts, soit des uns, soit des autres, aboutissent bientôt; que le jour de la justice luise enfin pour nous tous, qui l’attendons depuis si longtemps.
Chaque fois que je t’écris, je ne puis presque pas quitter la plume, non pour ce que j’ai à te dire... mais je vais te quitter de nouveau, pour de longs jours, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants, de vous tous.
Je termine cependant en t’embrassant ainsi que nos chers enfants, tes chers parents, tous nos chers frères et sœurs, en te serrant dans mes bras de toutes mes forces et en te répétant avec une énergie que rien n’ébranle, et tant que j’aurai souffle de vie: courage, courage et volonté!
Mille baisers encore.
Ton dévoué,
A .
Et pour tous, chers parents, chers frères et sœurs, du courage et une indomptable volonté que rien ne doit ébranler, que rien ne doit affaiblir.
Le 2 octobre 1897.
Ma chère Lucie,
Je viens de recevoir tes chères lettres du mois d’août, quelques-unes aussi de la famille.
Je souhaite avec toi, pour toi, pour nous tous, que le jour de la justice luise enfin, que nous apercevions enfin un terme à notre martyre aussi long qu’effroyable. Je t’ai d’ailleurs déjà dit, dans de longues lettres, que ni ma foi, ni mon courage n’étaient, ne seraient jamais ébranlés, car, d’une part, je sais que vous saurez tous remplir énergiquement votre devoir, vouloir non moins inflexiblement votre droit: le droit de la justice et de la vérité; que, d’autre part, s’il est un devoir imprescriptible pour ma patrie, c’est d’apporter la pleine et éclatante lumière sur cette tragique histoire, de réparer cette effroyable erreur.
En effet, bien souvent, autant que ma faiblesse d’homme me le permettait, car si l’on peut être stoïque devant la mort—et je l’ai appelée bien souvent de tous mes vœux—il est difficile de l’être à toutes les minutes d’une agonie aussi lente qu’imméritée—je t’ai caché mes horribles détresses devant de tels supplices, pour t’empêcher de faiblir, de plier à ton tour sous le poids de telles souffrances.
Si, depuis quelques mois, je ne te cache plus rien, c’est que j’estime qu’il faut que tu sois toujours préparée à tout, puisant dans tes devoirs de mère que tu as à remplir héroïquement, invinciblement, la force de tout supporter d’un cœur ferme et vaillant, avec la volonté inébranlable de laver le nom que tu portes, que portent nos enfants, de cette infâme souillure.
Maintenant, assez de tout cela, n’est-ce pas, chérie? Laissons à ceux qui les ont leurs craintes, leurs arrière-pensées. Si mon âme est toujours vaillante et le restera jusqu’au dernier souffle, tout est épuisé en moi, le cœur gonflé à éclater, non seulement de ses tortures passées, mais de te voir méconnaître à ce point; le cerveau vacille et chancelle à la merci du moindre heurt, du moindre événement. D’ailleurs, comme je te l’ai déjà dit, mes longues lettres sont trop l’expression intime et profonde aussi bien de mes sentiments que de mon immuable volonté, pour qu’il soit utile d’y revenir: elles sont comme mon testament moral.
Donc, ma chère Lucie, pour toi, comme pour tous, il faut toujours faire votre devoir, vouloir votre droit, le droit de la justice et de la vérité, jusqu’à ce que la pleine lumière soit faite, pour la France entière, et il faut qu’elle le soit, vivant ou mort, car, comme le spectre de Banquo, je sortirai de la tombe pour vous crier à tous, de toute mon âme, toujours et encore: courage et courage! pour rappeler à la patrie qui me supplicie ainsi, qui me sacrifie, j’ose le dire, car nul cerveau humain ne saurait résister d’une manière aussi prolongée à une situation pareille,—et c’est un miracle que j’aie pu y résister jusqu’ici,—pour rappeler à la patrie qu’elle a un devoir à remplir qui est d’apporter l’éclatante lumière sur cette tragique histoire, de réparer cette effroyable erreur qui dure depuis si longtemps.
Donc, chérie, sois en sûre, tu auras ton jour de rayonnante gloire, de joie suprême, soit par vos efforts, soit par ceux de la patrie qui remplira tous ses devoirs, et, si je n’y suis pas—que veux-tu, chérie? il y a des victimes d’État, et la situation est vraiment par trop dure, par trop forte depuis le temps que je la supporte,—eh bien, Pierre me représentera!
Je ne parlerai pas des enfants, je l’ai d’ailleurs déjà longuement fait dans mes lettres d’août, et puis je te connais trop bien pour me faire quelque souci à leur égard. Tu les embrasseras de toutes mes forces, de toute mon âme. Je te quitte, quoique ce me soit toujours une grande douleur de m’arracher d’auprès de toi, tellement est court et fugitif ce moment que je viens passer auprès de toi.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants, en te répétant encore courage et courage, en souhaitant aussi que tout cela ait enfin un terme.
Ton dévoué,
A .
Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres. Mes vœux de condoléances à Arthur et à Lucie; je ne me sens pas le courage de leur écrire.
Le 22 octobre 1897.
Ma chère et bonne Lucie.
Si je n’écoutais que mon cœur, je t’écrirais à tout instant, à toute heure de la journée, car ma pensée ne peut se détacher de toi, de nos chers enfants, de tous, mais ce ne serait que répéter l’expression de nos douleurs communes, et il n’est plus de mots pour rendre notre martyre—si long!
Dans les lettres que je t’ai écrites, je t’ai exprimé mes sentiments, ma volonté, que je sais être la tienne, la vôtre, indépendante de mes souffrances, de ma vie; il y avait certes aussi des cris de douleur, car lorsqu’on souffre ainsi sans relâche nuit et jour, plus encore pour toi, pour nos chers enfants, que pour moi, le cerveau s’embrase, et s’il ne suffisait pas déjà de mes tortures propres, le climat y suffirait à lui seul à cette époque; le cœur a besoin aussi de se dégonfler, l’être humain de crier ses détresses, ses défaillances.
Mais ne revenons pas sur tout cela; tout ce que je veux te dire toujours, c’est que la lumière sur cette tragique histoire, tu dois la réclamer, la vouloir, la poursuivre inflexiblement, sans jactance, sans passion, mais avec le sentiment inébranlable de ton droit, avec ton cœur d’épouse et de mère horriblement mutilé et blessé, avec une énergie et une volonté croissante chaque jour avec tes souffrances.
Je veux donc simplement aujourd’hui, en attendant tes chères lettres, t’embrasser de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime, ainsi que nos adorés enfants, souhaiter comme toujours que notre effroyable martyre ait enfin un terme, mais te répéter aussi toujours mille et mille fois: courage!
Mille baisers encore,
A .
Le 4 novembre 1897.
Ma chère et bonne Lucie,
Je viens à l’instant de recevoir tes lettres; les paroles, ma bonne chérie, sont bien impuissantes à rendre tout ce que la vue de ta chère écriture réveille d’émotions poignantes dans mon cœur, et cependant ce sont les sentiments de puissante affection que cette émotion réveille en moi qui me donnent la force d’attendre le jour suprême où la vérité sera enfin faite sur ce lugubre et terrible drame.
Tes lettres respirent un tel sentiment de confiance qu’elles ont rasséréné mon cœur qui souffre tant pour toi, pour nos chers enfants.
Tu me fais la recommandation, pauvre chérie, de ne plus chercher à penser, de ne plus chercher à comprendre. Oh! chercher à comprendre, je ne l’ai jamais fait, cela m’est impossible; mais comment ne plus penser? Tout ce que je puis faire c’est de chercher à attendre, comme je te l’ai dit, le jour suprême de la vérité.
Dans ces derniers mois, je t’ai écrit de longues lettres où mon cœur trop gonflé s’est détendu. Que veux-tu, depuis trois ans je me vois le jouet de tant d’événements auxquels je suis étranger, ne sortant pas de la règle de conduite absolue que je me suis imposée, que ma conscience de soldat loyal et dévoué à son pays m’a imposée d’une façon inéluctable, que, quoiqu’on en veuille, l’amertume monte du cœur aux lèvres, la colère vous prend parfois à la gorge, et les cris de douleur s’échappent. Je m’étais bien juré jadis de ne jamais parler de moi, de fermer les yeux sur tout, ne pouvant avoir comme toi, comme tous, qu’une consolation suprême, celle de la vérité, de la pleine lumière.
Mais la trop longue souffrance, une situation épouvantable, le climat qui à lui seul embrase le cerveau, si tout cela ne m’a jamais fait oublier aucun de mes devoirs, tout cela a fini par me mettre dans un état d’éréthisme cérébral et nerveux qui est terrible.—Je comprends très bien aussi, ma bonne chérie, que tu ne puisses pas me donner de détails. Dans des affaires pareilles où des intérêts graves sont en jeu, le silence est nécessaire, obligatoire.
Je bavarde avec toi, quoique je n’aie rien à te dire, mais cela me fait du bien, repose mon cœur, détend mes nerfs. Vois-tu, souvent le cœur se crispe de douleur poignante quand je pense à toi, à nos enfants, et je me demande alors ce que j’ai bien pu commettre sur cette terre pour que ceux que j’aime le plus, ceux pour qui je donnerais mon sang goutte à goutte, soient éprouvés par un pareil martyre.
Mais même quand la coupe trop pleine déborde, c’est dans ta chère pensée, dans celle des enfants, pensées qui font vibrer et frémir tout mon être, qui l’exaltent à sa plus haute puissance, que je puise encore la force de me relever, pour jeter le cri d’appel vibrant de l’homme qui pour lui, pour les siens, ne demande depuis si longtemps que de la justice, de la vérité, rien que de la vérité.
Je t’ai d’ailleurs formulé nettement ma volonté que je sais être la tienne, la vôtre et que rien n’a jamais su abattre.
C’est ce sentiment, associé à celui de tous mes devoirs, qui m’a fait vivre, c’est lui aussi qui m’a fait encore demander pour toi, pour tous, tous les concours, un effort plus puissant que jamais de tous dans une simple œuvre de justice et de réparation, en s’élevant au-dessus de toutes les questions de personnes, au-dessus de toutes les passions.
Puis-je encore te parler de toute mon affection? C’est inutile, n’est-ce pas, car tu la connais, mais ce que je veux te dire encore, c’est que l’autre jour je relisais toutes tes lettres pour passer quelques-unes de ces minutes trop longues auprès d’un cœur aimant et un immense sentiment d’admiration s’élevait en moi pour ta dignité et ton courage. Si l’épreuve des grands malheurs est la pierre de touche des belles âmes, oh! ma chérie, la tienne est une des plus belles et des plus nobles qu’il soit possible de rêver.
Tu remercieras M... de ses quelques mots. Tout ce que je pourrais lui dire est dans ton cœur comme dans le mien.
Donc, ma chérie, toujours et encore courage, comme je te l’ai dit avant mon départ de France, il y a longtemps, hélas! bien longtemps: nos personnes ne doivent être que tout à fait secondaires; nos enfants sont l’avenir, il ne doit rester aucune tache, il ne doit planer aucune ombre, oh! pas la plus petite, sur leurs chères têtes. Ceci doit tout dominer.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
A .
Le 24 novembre 1897.
Chère Lucie,
Je t’ai écrit de bien longues lettres tous ces mois-ci, où mon cœur oppressé s’est épanché de toutes nos trop longues douleurs communes. Il est impossible aussi de se dégager toujours de son moi, de s’élever toujours au-dessus des souffrances de chaque minute; il est impossible à tout mon être de ne pas frémir et hurler même de douleur à la pensée de tout ce que tu souffres, à la pensée de nos chers enfants, et si je me relève encore et toujours quand je tombe, c’est pour jeter le cri d’appel vibrant pour toi, pour eux.
Si donc le corps, le cerveau, le cœur, tout est épuisé, l’âme est restée intangible, toujours aussi ardente, la volonté inébranlable, forte du droit de tout être humain à la justice et à la vérité, pour lui, pour les siens.
Et le devoir de tous, c’est de concourir de tous leurs efforts, de tous leurs moyens à cette simple mesure de justice et de réparation, c’est de mettre enfin un terme à cet épouvantable et trop long martyre de tant d’êtres humains.
Je souhaite donc, ma bonne chérie, que notre effroyable supplice ait bientôt un terme.
J’ai reçu dans le courant du mois les lettres de tes chers parents, de tous les nôtres. Je leur ai répondu. Mes meilleurs baisers à tous.
Et pour toi, pour nos chers enfants, toute la tendresse de mon cœur, toute mon affection, toute ma pensée qui ne vous quitte pas un seul instant.
Mille baisers encore,
A .
Le 6 décembre 1897.
Ma chère et bonne Lucie,
Je ne veux pas laisser partir le courrier sans t’écrire, pour te répéter toujours, il est vrai, les mêmes paroles.
Comme je te l’ai dit depuis de longs mois, je ne vis que par une tension inouïe des nerfs, de la volonté, et c’est lorsque je succombe sous le poids de telles souffrances que ta pensée, celle des enfants, me font relever, vibrant de douleur, de volonté, devant ce que nous avons de plus précieux en ce monde, notre honneur, celui de nos enfants, le nôtre à tous, et que je jette encore le cri d’appel vibrant de l’homme qui, depuis le premier jour de ce lugubre drame, ne demande que la vérité.
Il y a donc là une œuvre de justice qui plane au-dessus de toutes les passions, qui s’impose à tous, et elle doit s’accomplir. Je souhaite cependant, ma bonne chérie, pour nous deux, qu’elle s’accomplisse enfin, que notre effroyable et trop long supplice ait enfin un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
A .
Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 25 décembre 1897.
Ma chère Lucie,
Plus que jamais, j’ai des minutes terribles où le cerveau s’affole; c’est pourquoi je viens t’écrire, non pour te parler de moi, mais pour te donner toujours et encore les conseils que je crois te devoir.
Dans une situation aussi tragique que la nôtre, où il s’agit de l’honneur d’une famille, de la vie de nos enfants, il faut, ma bonne chérie, s’élever toujours et encore au-dessus de tout, écarter du débat toutes les questions de personnes, toutes les questions irritantes, pour appeler à toi tous les concours, toutes les bonnes volontés. Je sais mieux que personne que cela est parfois difficile; il est impossible de ne pas sentir les blessures; mais il le faut. Il ne s’agit ni de s’humilier, ni de s’abaisser, mais il ne faut pas non plus se perdre en cris inutiles; les cris ne sont pas des raisons.
Il s’agit simplement de soutenir et de vouloir énergiquement, sans faiblesse, avec dignité, son droit: le droit de l’innocence. Il faut agir avec ton cœur d’épouse et de mère, horriblement mutilé et blessé.
J’ai trop souffert, j’ai trop souvent été affolé par des coups de massue formidables, pour avoir pu toujours tenir cette conduite, qui était la seule saine et raisonnable. Et c’est précisément parce que souvent je ne sais où j’en suis, parce que les heures me deviennent trop lourdes, que je veux venir t’ouvrir mon cœur.
J’ai fait encore, tout ce mois-ci, de nombreux et chaleureux appels pour toi, pour nos enfants. Je veux souhaiter que cet épouvantable martyre ait enfin un terme, je veux souhaiter que nous sortions enfin de cet effroyable cauchemar dans lequel nous vivons depuis si longtemps. Mais ce dont je ne saurais douter, ce dont je n’ai pas le droit de douter, c’est que tous les concours ne te soient donnés, que cette œuvre de justice et de réparation ne se poursuive et ne s’accomplisse.
En résumé, ma chérie, ce que je voudrais te dire dans un effort suprême, où j’écarte totalement ma personne, c’est qu’il faut soutenir son droit énergiquement, car il est épouvantable de voir tant d’êtres humains souffrir ainsi, car il faut penser à nos malheureux enfants qui grandissent, mais sans y apporter aucune passion, sans y mêler aucune question irritante, aucune question de personnes.
Je ne veux pas te parler encore de mon affection quand ton image chérie, celle de nos enfants se dressent devant nos yeux, et il n’est peut-être pas une minute où elles ne soient là; je sens mon cœur battre lourdement comme s’il était par trop plein de larmes refoulées.
Et un cri suprême s’élève constamment de mon cœur à toutes les minutes de mes longues journées, de mes longues insomnies; s’il est un cri suprême qui s’élèvera à mon heure dernière, c’est un appel à tous pour un grand effort de justice et de vérité, pour t’apporter ce concours ardent et dévoué que te doivent tous les hommes de cœur et d’honneur. Cet appel, je l’ai encore fait. Je te l’ai dit, je ne saurais douter qu’il ne soit entendu, je te répéterai donc: courage!
Dans mes dernières lignes, je voudrais maintenant mettre tout mon cœur, tout ce qu’il renferme d’affection pour toi, pour nos enfants, pour tous; te dire que dans les pires moments de détresse, ce sont ces sentiments qui m’ont sauvé, qui m’ont fait échapper à la tombe à laquelle j’aspirais, pour essayer encore de faire mon devoir.
Je t’embrasse de tout mon cœur, je voudrais te serrer dans mes bras comme je t’aime, et te prier aussi d’embrasser bien tendrement, bien longuement pour moi nos chers et adorés enfants, tes chers parents, tous mes chers frères et sœurs.
Mille baisers encore,
A .
Le 6 janvier 1898.
Chère Lucie,
Je n’ai encore reçu ni ton courrier du mois d’octobre, ni ton courrier du mois de novembre; les dernières nouvelles que j’ai de toi sont donc de septembre.
Je te parlerai donc moins que jamais de moi, moins que jamais de nos souffrances qu’aucune parole humaine ne saurait amoindrir. Je t’ai écrit il y a quelques jours; j’étais dans un tel état que je ne me souviens plus un mot de ce que je t’ai dit.
Mais si je suis épuisé totalement de corps et d’esprit, l’âme est toujours restée aussi ardente et je veux venir te dire les paroles qui doivent soutenir ton inébranlable courage. J’ai remis notre sort, le sort de nos enfants, le sort d’innocents qui depuis plus de trois ans se débattent dans l’invraisemblable, entre les mains de M. le Président de la République, entre les mains de M. le Ministre de la Guerre, pour demander un terme enfin à notre épouvantable martyre; j’ai remis la défense de nos droits entre les mains de M. le Ministre de la Guerre à qui il appartient de faire réparer enfin cette trop longue et épouvantable erreur.
J’attends impatiemment, je veux souhaiter que j’aurai encore une minute de bonheur sur cette terre, mais ce dont je n’ai pas le droit de douter un seul instant, c’est que justice ne soit faite, c’est que justice ne te soit rendue, à toi, à nos enfants, que tu n’aies ton jour de bonheur suprême.
Je te répéterai donc de toutes les forces de mon âme: courage et courage!
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
A .
Mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 9 janvier 1898.
Après une longue et terrible attente, je viens de recevoir tout à la fois les courriers du mois d’octobre et du mois de novembre.
Je n’ai pas besoin de te dire quelle émotion indescriptible s’empare de moi à la lecture des lignes de ceux que j’aime tant, de ceux pour qui je donnerais mon sang goutte à goutte, de ceux enfin pour qui je vis.
Si je pensais, chérie, à moi seul, il y a longtemps que je serais dans la tombe; c’est ta pensée, celle de tes enfants qui me soutiennent, qui me relèvent quand je plie sous le poids de telles souffrances. Je t’ai dit dans mes dernières lettres tout ce que j’avais fait, tous les appels que j’ai encore adressés pour toi, pour nos enfants.
Si la lumière que nous attendons depuis plus de trois ans ne se fait pas, elle se fera dans un avenir que nous ne connaissons pas.
Comme je te l’ai dit dans une lettre, nos enfants grandissent, leur situation, la nôtre est effroyable, celle que je supporte est absolument impossible. C’est pourquoi j’ai remis notre sort, celui de nos enfants entre les mains de M. le Ministre de la guerre, pour demander enfin un terme à notre épouvantable martyre, c’est pourquoi j’ai redemandé notre honneur à M. le Ministre de la guerre.
J’attends la réponse très impatiemment, je souhaite donc que cet effroyable supplice ait enfin un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, avec toute ma tendresse, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
A .
Mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 25 janvier 1898.
Ma chère et bonne Lucie,
Je ne t’écrirai pas longuement, je souffre trop pour toi, pour nos enfants. Je sens trop bien à travers la distance quel est ton épouvantable supplice, ton atroce martyre; rien que d’y penser mon cœur bat lourdement, comme s’il était gonflé outre mesure de larmes refoulées. Aucune parole humaine ne saurait en amoindrir l’horreur.
Je t’ai dit dans mes dernières lettres ce que j’avais fait, ce que j’ai encore renouvelé ces jours-ci. La lumière que nous attendons depuis si longtemps ne se fait pas et se fera dans un avenir que personne ne peut prévoir. La situation est effroyable, aussi bien pour toi et pour nos enfants que pour tous; pour moi, il est inutile que je te dise ce qu’elle est.
J’ai demandé la réhabilitation, la revision du procès à M. le Président de la République, à M. le Ministre de la guerre, à M. le général de Boisdeffre; j’ai remis le sort de tant de victimes innocentes, le sort de nos enfants entre leurs mains; j’ai confié l’avenir de nos enfants à M. le général de Boisdeffre. J’attends avec une fiévreuse impatience avec ce qui me reste de forces leur réponse.
Je veux souhaiter que j’aurai encore une minute de bonheur sur cette terre, mais ce dont je n’ai pas le droit de douter, c’est que justice ne soit faite, c’est que justice ne te soit rendue, à toi, à nos enfants. Je te dirai donc: courage et confiance!
Je t’embrasse comme je t’aime, avec tout ce que mon cœur contient d’affection profonde pour toi, pour nos adorés enfants, pour tes chers parents, pour tous les nôtres.
Mille baisers encore de ton dévoué,
A .
Le 26 janvier 1898.
Ma chère Lucie,
Dans les dernières lettres que je t’ai écrites, je t’ai dit ce que j’avais fait, à qui j’avais confié notre sort, celui de nos enfants, quels appels j’ai adressés. Inutile de te dire avec quelle anxiété j’attends une réponse, tellement les minutes me sont devenues lourdes. Mais ma pensée est tellement tendue nuit et jour vers toi, vers nos enfants, que je veux t’écrire encore pour te donner les conseils que je te dois.
J’ai lu et relu toutes tes lettres, les vôtres, et je crois que depuis longtemps nous vivons de malentendus qui viennent de diverses causes (tes lettres souvent étaient des énigmes pour moi), du secret absolu dans lequel je suis, de l’état de mon cerveau, des coups qui m’ont frappé sans que j’y comprenne rien, de maladresses qui peut-être aussi ont été commises.
Mais voici la situation telle que je crois la comprendre, et je m’imagine n’être pas loin de la vérité. Je crois que M. le général de Boisdeffre ne s’est jamais refusé à nous rendre justice. Nous, profondément blessés, nous lui demandons la lumière. Il n’a pas plus été en son pouvoir qu’au nôtre de la faire; elle se fera dans un avenir que nul ne peut prévoir.
Les esprits se sont probablement aigris, des maladresses peut-être ont été commises, je ne sais, tout cela a envenimé une situation déjà si atroce. Il faut revenir en arrière, s’élever au-dessus de toutes les souffrances pour envisager simplement notre situation.
Eh bien, moi, la plus grande victime, victime de tout et de tous depuis plus de trois ans, qui suis là, presque agonisant, je viens te donner des conseils de sagesse, de calme, que je crois te devoir, oh! sans abandon d’aucun de mes droits, sans faiblesse, comme aussi sans jactance.
Comme je te l’ai dit, il n’a pas été plus au pouvoir de M. le général de Boisdeffre qu’au vôtre de faire la lumière, elle se fera dans un avenir que nul ne peut prévoir.
Je lui ai donc demandé simplement la réhabilitation, un terme à notre épouvantable martyre, car il est inadmissible que tu supportes un pareil supplice, que nos enfants grandissent déshonorés par un tel crime que je ne saurais avoir commis.
J’attends la réponse avec ce qui me reste de forces, en comptant les heures, presque les minutes.
J’ignore si cette réponse me parviendra bientôt; j’ignore bien plus encore comment je vis, tellement mon épuisement cérébral et nerveux est immense; mais si je succombe avant, si je faiblis devant une situation aussi atroce, supportée depuis si longtemps, je te donne comme devoir absolu d’aller trouver en personne M. le général de Boisdeffre, et après les lettres que je lui ai écrites, le sentiment qui, j’en suis sûr, est au fond de son cœur de nous accorder la réhabilitation, quand tu auras bien compris que la lumière est une œuvre de longue haleine, qu’il est impossible de prévoir quand elle aboutira, je n’ai nul doute qu’il ne t’accorde de suite la revision du procès, qu’il ne mette de suite un terme à une situation aussi atroce pour toi, pour nos enfants; j’espère aussi que sur ma tombe il me rendra le témoignage non seulement de la loyauté de mon passé, mais de la loyauté absolue de ma conduite depuis trois ans, où, sous tous les supplices, sous toutes les tortures, je n’ai jamais oublié ce que j’étais: soldat loyal et dévoué à son pays. J’ai tout accepté, tout subi, bouche close. Je ne m’en vante pas, d’ailleurs, je n’ai fait que mon devoir, uniquement mon devoir.
Je te quitte avec regret, car ma pensée est avec toi, avec nos enfants, nuit et jour, car cette pensée seule me fait encore vivre, et je voudrais venir causer ainsi à toutes les minutes de mes longues journées et de mes longues insomnies.
Je ne puis que répéter ce souhait, c’est que tout cela ait enfin un terme, que cet infernal supplice de toutes les minutes ait une fin, mais si tu agis comme je te l’ai dit, comme c’est ton devoir, puisque je te le commande, je n’ai nul doute que tu aies un terme à ton épouvantable martyre, à celui de nos enfants.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
A .
Baisers à tes chers parents, à tous.
Le 4 février 1898.
Chère Lucie,
Je n’ai rien à ajouter aux nombreuses lettres que je t’ai écrites depuis deux mois. Tout ce fatras peut d’ailleurs se résumer en quelques mots. J’ai fait appel à la haute équité de M. le Président de la République, à celle du gouvernement pour demander la revision de mon procès, la vie de nos enfants, un terme à notre épouvantable martyre.
J’ai fait appel à la loyauté de ceux qui m’ont fait condamner pour provoquer cette revision. J’attends fièvreusement, mais avec confiance, d’apprendre que notre effroyable supplice a enfin un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,
A .
Mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 7 février 1898.
Chère Lucie,
Je viens de recevoir tes chères lettres de décembre et mon cœur se brise, se déchire devant tant de souffrances imméritées. Je te l’ai dit, ta pensée, celle des enfants, me relèvent toujours, vibrant de douleur, de suprême volonté devant ce que nous avons de plus précieux au monde: notre honneur, la vie de nos enfants, pour jeter le cri d’appel de plus en plus vibrant de l’homme qui ne demande que la justice pour lui et les siens, et qui y a droit.
Depuis trois mois, dans la fièvre et le délire, souffrant le martyre nuit et jour pour toi, pour nos enfants, j’adresse appels sur appels au chef de l’État, au gouvernement, à ceux qui m’ont fait condamner, pour obtenir de la justice enfin, un terme à notre effroyable martyre, sans obtenir de solution.
Je réitère aujourd’hui mes demandes précédentes au chef de l’État, au gouvernement avec plus d’énergie encore s’il se peut, car tu n’as pas à subir encore un pareil martyre, nos enfants n’ont pas à grandir déshonorés, je n’ai pas à agoniser dans un cachot pour un crime abominable que je n’ai pas commis. Et j’attends chaque jour d’apprendre que le jour de la justice a enfin lui pour nous.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
A .
Mille et mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
Le 25 février 1898.
Chère Lucie,
Comme toi, ma pensée ne te quitte pas un seul instant, ni de jour, ni de nuit, et si je n’écoutais que mon cœur, je t’écrirais à tout instant, à toute heure.
Si tu es l’écho de mes souffrances, je suis l’écho des tiennes, des vôtres à tous, je doute qu’êtres humains aient jamais souffert davantage. Ta pensée, celle des enfants, ma volonté tendue à tout instant vers toi, vers eux, me donnent toujours encore la force de comprimer mon cerveau, d’étouffer mon cœur.
Je t’ai écrit de bien nombreuses lettres dans ces derniers mois; ajouter quelque chose à ces lettres serait du superflu. Je t’ai dit tous les appels que j’ai adressés depuis le mois de novembre dernier pour demander ma réhabilitation, de la justice enfin pour tant de victimes innocentes.
Dans une de mes dernières lettres, je t’ai dit le dernier appel que je venais d’adresser au gouvernement, plus vibrant, plus énergique que jamais. J’attends donc chaque jour d’apprendre que cette réhabilitation a eu lieu, que notre supplice aussi effroyable qu’immérité a un terme, que le jour de la justice a enfin lui pour nous. Je veux donc simplement t’embrasser aujourd’hui de toutes mes forces, de tout mon cœur comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
A .
Mille et mille baisers à tes chers parents, à tous nos chers parents, à tous nos chers frères et sœurs.
Le 5 mars 1898.
Chère Lucie,
Je viens de recevoir tes chères lettres de janvier, toujours aussi admirables de cœur, de sentiment et d’élévation. Je n’ajouterai plus rien aux longues lettres que je t’écris depuis trois mois; les dernières sont peut-être nerveuses, débordantes d’impatience, de douleurs et de souffrances; mais tout cela est trop épouvantable et il y avait des responsabilités à établir.
Je ne veux donc pas me rééditer indéfiniment. Conformément à l’exposé d’une situation aussi tragique qu’imméritée, supportée depuis trop longtemps par tant de victimes innocentes, je demande et redemande ma réhabilitation au gouvernement. Et j’attends depuis, chaque jour, d’apprendre que le jour de la justice a enfin lui pour nous.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,
A .
Mille et mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.