Leurs Excellences

Brada · Chapitre 14 sur 36

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Leurs Excellences

Chapitre II

Tout galant qu’il fût, Son Excellence passait pour un époux modèle; la comtesse de Schongesicht (née von Tock) vantait sans cesse les vertus conjugales de son Otto, car il s’appelait Otto, comme l’illustre chancelier; car le comte de Schongesicht montrait vis-à-vis de ces pauvres personnes, le chargé d’affaires de France et sa femme, l’attitude la plus conciliante; on disait même qu’il avait promis à la jolie baronne d’écrire en haut lieu au sujet d’un certain caporal bavarois dont elle avait raconté les exploits pendant la guerre. La comtesse de Schongesicht avait assuré avec bonté la chère baronne que son mari lui trouvait beaucoup d’esprit, et que lui, qui avait horreur en général de l’esprit léger des Français, faisait une exception en sa faveur; ceci avait été raconté par la comtesse de Schongesicht en plusieurs bons endroits, et accueilli avec le respect dû à un jugement aussi compétent.

Son Excellence avait loué également à plusieurs reprises la jolie maison de la baronne; mais la comtesse de Schongesicht ajoutait aussitôt que, quoique très-convenable pour le chargé d’affaires de France, pour eux la maison aurait été beaucoup trop petite! Véritablement, elle désespérait de s’installer jamais à X…

La baronne, elle, ne trouvait S. Exc. le ministre de Prusse qu’un peu trop aimable. Passe encore de répondre à ses divagations sur la littérature française qu’il adorait. Son Excellence confia, en effet, à la baronne que Béranger était son poëte favori, et, au dîner chez le ministre des affaires étrangères, lui récita des fragments du Dieu des bonnes gens. Mais des généralités littéraires, Son Excellence en arriva bientôt à des particularités plus intimes, et elle dut s’écouter révéler en stricte confidence par Schongesicht que son véritable caractère, plein d’ardeur et de fougue, lui rendait bien difficile à porter le harnais diplomatique!

Ajoutez que Son Excellence n’avait nullement besoin d’encouragement: avec la plus exquise assurance, il accaparait la place à côté de la baronne, absolument comme s’il eût été attendu ou désiré. Et de fait, pourquoi ne l’eût-il pas été quelque peu? Loin de nuire à la jolie baronne, ces attentions illustres valaient à la femme du chargé d’affaires de France les meilleurs sourires de toutes les nobles dames de X…, et les Machiavels de l’endroit se demandaient déjà comment on pourrait utiliser cette influence! Jusque-là, cependant, l’amoureux ministre avait été consigné à la porte de la jolie maison du Weisstrasse où demeurait la baronne, et n’entrait présenter ses hommages qu’aux heures les plus officielles. Mais voilà qu’un beau matin il fut admis sans pourparler. Un doux espoir traversa son esprit: elle y venait donc, cette Française jeune et moqueuse!…

Elle était seule, sûrement elle avait deviné sa visite; aussi, très-enhardi, il commença par se plaindre tendrement qu’on ne le recevait jamais, qu’il y avait parti pris.

—Mais non, mon cher ministre; je suis à mon speisse kamer, je pèse le sucre pour les confitures.

—Je ne le crois pas.

—Douteriez-vous, par hasard, de mes vertus domestiques?

—Vous êtes trop jolie et spirituelle pour ces choses-là.

—Vraiment, comme vous arrangez cela! Cependant madame Schongesicht m’a répété que vous aviez horreur du caractère léger des Français.

—Mais pas de celui des Françaises, chère baronne, pas de celui des Françaises.

Ceci avec le plus tendre regard.

—Vous devenez si galant que je vais croire que vous êtes Français, vous aussi.

—Je serai tout ce qu’il faudra pour vous plaire!

Et il devint éloquent sur ses mérites, sur ses sentiments, et fit clairement entendre à la baronne qu’être aimée de lui, Schongesicht, était une part de reine.

On ne lui dit ni oui ni non, et Metlieeff entrant, elle finit sa phrase par un: «Ah! madame de Schongesicht est bien heureuse!»

[Illustration]

—Pour le coup, c’est clair! pensa Son Excellence. Et il s’en fut d’un pas si important que, tout habitué que fût le chasseur de Son Excellence à cette allure, il en resta frappé d’admiration.

Quant à madame de Schongesicht, le visage sévère de son époux la persuada qu’il était engagé dans quelque sérieuse négociation, et pour l’en distraire, et avec les meilleures intentions, elle eut recours à de petites mines fringantes qu’elle adoptait volontiers vis-à-vis de son Otto. La tentative lui valut un rappel assez sec au sentiment de sa dignité. Ah! qu’elle était fière de son mari!

Le ministre sortit à huit heures sans donner d’explication, et madame de Schongesicht le suivit en pensée à quelque audience particulière de S. A. R. le Grand-Duc.—Il allait tout simplement au théâtre de Gœthe, et, à huit heures et demie, sa présence était signalée dans la loge du Geschaft-Trager de France.

Le lendemain, tout heureux, Son Excellence retourna chez la baronne. Elle ne recevait pas; l’ordre était formel, il fallut se résigner à laisser sa carte. Une heure après, un petit billet plié en tricorne était remis à Son Excellence.

«Aimable Excellence, écrivait-on, je ne sais comment on a compris mes ordres ce matin. Venez me voir: je serai chez moi à cinq heures.

«Amicalement.

«B. de T.

«J’ai une grande nouvelle à vous annoncer.

«B.»

Le comte de Schongesicht vit rose! Il ne chercha pas quelle était la nouvelle: il était attendu!

On n’est pas diplomate pour rien, et il commença par aller prescrire à la comtesse de Schongesicht une tournée de visites à l’autre bout de la ville, lui recommandant de n’en pas manquer une seule. Son Excellence procéda ensuite à la toilette la plus minutieuse et se trouva prête encore trois quarts d’heure trop tôt. Enfin l’heure sonna. En arrivant au Weisstrasse, il remarqua dans l’antichambre une certaine agitation. Au salon, on parlait, et il y trouva le vicomte de Vatoujour écrivant sous la dictée de la baronne; elle ne s’arrêta qu’une seconde pour lui serrer la main, lui fit de la tête signe de s’asseoir, reprit sa dictée et, au bout de deux longues minutes, expédia le jeune attaché, que Son Excellence vit disparaître avec une joie sans mélange.

—Eh bien! vous savez déjà la nouvelle, n’est-ce pas? Nous partons: mon mari est nommé à Athènes!

Elle dit cela tout en arrangeant son bureau, mais du coin de l’œil elle ne perdit rien de la confusion de Son Excellence.

Il ne trouva qu’un mot dans son trouble:

—C’est un avancement…

—Oui, et je vous remercie d’y penser.

—Et depuis quand cette nomination?

—Elle est officielle de ce matin.

Il avait eu le temps de se ressaisir, et, avec conviction, il reprit:

—C’est une triste nouvelle pour moi!

—Et pour moi; j’ai encore un bail de deux ans.

—Mais en dehors de cela…

—Il y a les pour et les contre.

Elle avait l’air si clément, que Son Excellence demanda:

—Ah! si j’osais croire!…

—Croyez que je vous dirai adieu avec beaucoup de regret.

Schongesicht se rapprocha, et prenant la main de la baronne pour la baiser, on le laissa faire.

—Mais vous ne partez pas tout de suite?

—Dans quinze jours: c’est l’ordre supérieur. Ne prenez pas l’air tragique: on se retrouve toujours dans notre carrière.

—Comme vous êtes indifférente!

—C’est vrai; en ce moment je n’ai pas d’autre idée que ce malheureux bail; je viens d’envoyer Vatoujour chez tous les agents.

—Puis-je vous être bon à quelque chose? Vous savez que je ferai tout pour vous être agréable.

—Alors, prenez ma maison.

Il la regarda pétrifié.

—C’est que… que… madame de Schongesicht…

—Je sais, il lui faut un palais; quelle folie! Est-ce que vous resterez ici, vous? Je parie qu’avant un an vous êtes nommé à un grand poste; vous auriez bien tort de prendre une installation sérieuse; réservez-vous donc pour une ville qui en vaille la peine.

Soit que la raison lui parût juste, soit qu’il eût tout de suite entrevu le parti qu’il allait pouvoir tirer d’une petite complicité d’intérêts, Son Excellence répondit, rassérénée:

—Certainement… Et puis, à vrai dire, je trouve cette maison charmante.

—Voulez-vous que je vous la fasse visiter?

—Avec plaisir, baronne.

—Je commence. Ceci, monsieur le comte, est le petit salon: vous voyez, il est joli, clair, bien décoré…

—J’y ai passé de bien doux moments, soupira Son Excellence.

—J’en suis charmée. Voyons, prenez ces bougies et éclairez-moi. Ceci est le salon de réception: je prie Son Excellence d’en observer les proportions… Et il y a un parquet…

La baronne fit une petite glissade pour démontrer la bonté du parquet.

—Comment voulez-vous que je regarde autre chose que vous?

—Trop aimable, mais regardez d’abord ma salle à manger; y en a-t-il une plus agréable à X…?

—C’est vous qui la rendiez agréable.

—Ne renversez pas de bougie sur le tapis… Nous allons monter maintenant, et je vais vous faire pénétrer dans mes appartements particuliers.

Et, arrivés à l’étage supérieur:

—Voici une très-belle chambre à coucher; je ne vous cacherai pas que c’est celle où je respire. Tenez donc ces bougeoirs, je vous en conjure.

Son Excellence se préparait à s’en débarrasser pour mieux souligner ses phrases.

[Illustration]

—Après… après, les déclarations; soyons sérieux un instant, Excellence, et visitons la maison. Une… deux… trois… quatre chambres à coucher… et des armoires… je vous prie de noter mes armoires. Maintenant nous allons monter au grenier, et je vous mènerai à la cave. Ah! vous savez, les affaires sont les affaires.

Si les douces espérances de Son Excellence ne se réalisèrent pas positivement ce jour-là, c’est qu’à coup sûr le temps manqua pour visiter la cave et le grenier. Mais, en homme sûr de son fait, le lendemain, Son Excellence écrivait:

«Chère baronne,

«Si vous avez la bonté de me le permettre, je passerai chez vous aujourd’hui pour visiter une seconde fois la maison. Je ne me suis pas bien rendu compte du second étage.

«Votre respectueux et bien dévoué serviteur,

«Comte de Schongesicht.»

On lui répondit immédiatement:

«Mais oui; venez après onze heures et demie, on vous laissera entrer.

«B. de T.»

 

Son Excellence visita une seconde fois la maison du haut en bas, mais cette fois respectueusement escorté par le maître d’hôtel de la baronne. L’inspection consciencieusement faite, Son Excellence reparut au salon, espérant un léger dédommagement; mais il n’y avait pas à placer une phrase.—M. Levy était là pour parler à madame la baronne au sujet de la maison; il n’était pas parti que M. Schwartz apparaissait pour le même motif.—Son Excellence s’en alla désespérée et décidée à tout.

 

De la comtesse de Schongesicht à la baronne de T…

«Chère madame la baronne,

«J’apprends avec le plus grand regret la nouvelle de votre départ. J’ai été vraiment désolée d’être sortie quand vous êtes venue hier. Voulez-vous me permettre de venir visiter votre maison? je l’ai toujours trouvée si jolie! et maintenant que j’ai le regret de penser qu’elle va être libre, je crois qu’elle pourrait peut-être me convenir.

«Votre dévouée,

«Comtesse de Schongesicht, «née von Tock.»

 

On ne saura jamais comment Son Excellence parvint à persuader à la comtesse de Schongesicht qu’elle avait toujours désiré la maison du Weisstrasse. La baronne fut modeste, du reste, et dénigra sa maison avec la meilleure grâce, en signala tous les défauts, et répéta à satiété que la comtesse Schongesicht ne pouvait, naturellement, y voir qu’un pied-à-terre, en attendant le grand poste qui était certain. Madame de Schongesicht elle-même expliqua la chose ainsi, quand, à la surprise générale, on apprit à X… que S. Exc. le ministre de Prusse prenait le bail du chargé d’affaires de France.

Le comte de Schongesicht à la baronne de T…

«Le vieux Levy a mes ordres pour vous porter le bail signé ce matin. J’espère qu’on pourra maintenant vous parler d’autre chose que de votre location.

«Vous savez que je vous adore.

«Schongesicht.

«Je serai chez vous à une heure.»

La baronne de T… au comte de Schongesicht.

«Mon cher comte,

«Je suis renfermée dans ma chambre par une grippe affreuse; défense de voir qui que ce soit; mon mari recevra Levy.

«Mille amitiés.

«Baronne de T…»

 

Le lendemain.

«Que de remercîments à vous faire pour ce bail si obligeamment signé! J’ai été désolée de vous manquer encore hier; nous partons huit jours plus tôt, c’est l’ordre. Adieu et au revoir! je me mets en route ce soir à six heures.

«Baronne de T…»

 

[Illustration]

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