Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle
Ces conversations ne font que m’ennuyer, Et…
—UNE CONVERSATION:
Ces conversations ne font que m’ennuyer, Et c’est trop que vouloir me les faire essuyer.
(_Mis._ II. 4.)
EST après un pluriel. Voyez C’EST après un pluriel.
EST-CE…. OU SI….:
Mais est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie Soit désenamourée? ou si c’est raillerie?
(_Dép. am._ I. 4.)
De grâce, est-ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin?
(_Méd. m. lui._ I. 6.)
EST-CE PAS, pour n’est-ce pas:
LUBIN. Il aura un pied de nez avec sa jalousie, est-ce pas?
(_Georg. Dand._ I. 2.)
(Voyez NE supprimé dans une forme interrogative.)
EST-IL DE (un substantif), est-il quelque:
Est-il pour nous, ma sœur, de plus rude disgrâce?
(Psyché. I. 1.)
Marmontel a dit pareillement dans le Sylvain:
«_Est-il de puissance_ «Qui rompe ces nœuds?»
ESTIME, comme les mots ressentiment, heur, succès, recevant une épithète qui en détermine l’acception favorable ou défavorable:
C’est de mon jugement avoir mauvaise estime, Que douter si j’approuve un choix si légitime.
(_Éc. des fem._ V. 7.)
—ESTIME DE, comme réputation de; ÊTRE EN ESTIME D’HOMME D’HONNEUR:
En quelle estime est-il, mon frère, auprès de vous? —_D’homme d’honneur, d’esprit, de cœur et de conduite._
(_Fem. sav._ II. 1.)
—ESTIME au sens passif, pour l’estime qu’on inspire. Voyez MON ESTIME.
ESTOC; PARLER D’ESTOC ET DE TAILLE, au hasard:
N’importe, parlons-en et d’estoc et de taille, Comme oculaire témoin.
(_Amph._ I. 1.)
Par allusion à cette expression, frapper d’estoc et de taille, désespérément, comme l’on peut.
L’estoc est la pointe de l’épée, ou l’épée elle-même, longue et pointue. La racine est stocum, avec l’e initial, comme dans tous les mots commençant en latin par st, sp.
Voyez Du Cange, aux mots Stocum, Stochus et Estoquum.
L’expression d’estoc et de taille remonte très-haut, car on la trouve dans les chartes du moyen âge:
«Diversis vulneribus tam de taillo quam de stoquo vulnerare dicuntur.»
(Ap. Cang. in stoquum litt. rem. ann. 1364.)
D’estoc vient le verbe estoquer (_étoquer_), encore usité en Picardie. Toquer, dont se sert le peuple, paraît plutôt abrégé d’étoquer, que formé sur l’onomatopée de toc.
Le radical de cette famille de mots est l’allemand stock, canne, bâton; anglais, stick; latin, stocum; italien, stocco; espagnol, estoque, estoquear; français, estoc, estoquer.
ÉTAGE DE VERTU:
C’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme.
(_Préf. de Tartufe._)
ÉTAT, façon de se vêtir, comme l’on dit aujourd’hui la mise; PORTER UN ÉTAT:
Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l’état que vous portez?
(_L’Av._ I. 5.)
—FAIRE ÉTAT DE QUELQUE CHOSE:
Dis à ta maîtresse Qu’avecque ses écrits elle me laisse en paix, Et que voilà l’état, infâme, que j’en fais.
(_Dép. am._ I. 6.)
Elle m’a répondu, tenant son quant-à-soi: Va, va, je fais état de lui comme de toi.
(Ibid. IV. 2.)
Il connoîtra l’état que l’on fait de ses feux.
(_Éc. des mar._ II. 7.)
Afin de lui faire connoître Quel grand état je fais de ses nobles avis.
(_Fem. sav._ IV. 4.)
—FAIRE ÉTAT DE (un infinitif), compter sur, être certain de….:
Sinon, faites état de m’arracher le jour, Plutôt que de m’ôter l’objet de mon amour.
(_Éc. des mar._ III. 8.)
Pascal a dit, faire état que, comme compter que:
«_Faites état que_ jamais les Pères, les papes, les conciles……. n’ont parlé de cette sorte.»
(PASCAL. 3e Prov.)
ET LE RESTE; c’était la traduction consacrée d’et cætera, qu’on met aujourd’hui sans scrupule en latin:
Je ne manque point de livres qui m’auroient fourni tout ce qu’on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, l’étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition, et le reste.
(_Préf. des Préc. rid._)
«Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut, «Bon souper, bon gîte, et le reste?»
(LA FONT. Les deux Pig.)
C’est-à-dire: bon souper, bon gîte, et cætera. Les commentateurs, qui entendent finesse à tout et sont toujours prêts à enrichir leur auteur, ont supposé que la Fontaine avait créé cette expression pour faire, en termes chastes, allusion aux mœurs amoureuses de ses héros: sur quoi ils lui ont donné de grandes louanges. L’intention peut y être, mais ce ne serait qu’une application d’une façon de parler usuelle.
ÉTONNÉ QUE:
Je fus étonné que, deux jours après, il me montra toute l’affaire exécutée…
(_Préf. de la Crit. de l’Éc. des Fem._)
ÊTRE pour aller:
Et nous fûmes coucher sur le pays exprès, C’est-à-dire, mon cher, en fin fond de forêts.
(_Fâcheux._ II. 7.)
A peine ai-je été les voir trois ou quatre fois, depuis que nous sommes à Paris.
(_Impromptu._ 1.)
Et en Hollande, où vous fûtes ensuite?
(_Mar. for._ 2.)
LUCAS. Il se relevit sur ses pieds, et s’en fut jouer à la fossette.
(_Méd. m. lui._ I. 6.)
Toutes mes études n’ont été que jusqu’en sixième.
(Ibid. III. 1.)
On servit. Tête à tête ensemble nous soupâmes, Et, le soupé fini, nous fûmes nous coucher.
(_Amph._ II. 2.)
Je lui ai défendu de bouger, à moins que j’y fusse moi-même.
(_Pourc._ I. 6.)
Pascal fait le même usage du verbe être:
«Je le quittai après cette instruction; et, bien glorieux de savoir le nœud de l’affaire, je fus trouver M. N***…»
(1re Prov.)
«Et, de peur de l’oublier, je fus promptement retrouver mon janséniste.»
(Ibid.)
—ÊTRE A MÊME DE QUELQUE CHOSE:
Afin de m’appuyer de bons secours….. et d’_être à même des consultations et des ordonnances_.
(_Mal. im._ I. 5.)
C’est être dans la chose même, au centre de la chose dont il s’agit; par conséquent aussi bien placé que possible pour en contenter son désir.
On dit être à même, ou à même de, avec ou sans complément:
«On demanda, à un philosophe que l’on surprist à mesmes, ce qu’il faisoit.»
(MONTAIGNE. II. 12.)
Que l’on surprit au milieu de l’action.
La version des Rois dit en meime, suivi du substantif auquel s’accorde même:
«E cumandad à ses fils que il à sa mort fust enseveliz en meime le sepulchre u li bons huem fud enseveliz.»
(P. 290.)
Il commanda qu’on l’ensevelît à même le sépulcre, c’est-à-dire dans le même sépulcre où, etc.
A même est donc une sorte d’adverbe composé, du moins on l’emploie comme tel; mais il est hors de doute que c’est au fond l’adjectif même, avec l’ellipse du substantif.
—ÊTRE APRÈS QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, être occupé à cette chose:
On est venu lui dire, et par mon artifice, Que les ouvriers qui sont après son édifice….
(_L’Ét._ II. 1.)
—ÊTRE CONTENT DE QUELQUE CHOSE, y consentir volontiers:
ASCAGNE.
Ayez-le donc[54], et lors, nous expliquant nos vœux, Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.
VALÈRE.
Adieu, j’en suis content.
(_Dép. am._ II. 2.)
C’est-à-dire, cette condition me plaît, je l’accepte.
[54] Le consentement d’un autre.
—ÊTRE DE, être à la place de:
Mais enfin, si j’étois de mon fils son époux, Je vous prierois bien fort de n’entrer point chez nous.
(_Tart._ I. 1.)
(Voyez ÊTRE QUE DE…)
—Faire partie de, être compris dans…:
Mais, monsieur, cela seroit-il de la permission que vous m’avez donnée, si je vous disois… etc.
(_D. Juan._ I. 2.)
—ÊTRE DE CONCERT:
Soyons de concert auprès des malades.
(_Am. méd._ III. 1.)
—ÊTRE EN MAIN POUR FAIRE QUELQUE CHOSE; être en situation avantageuse:
MORON.
Mais laissez-moi passer entre vous deux, pour cause: Je serai mieux en main pour vous conter la chose.
(_Pr. d’Él._ I. 2.)
—ÊTRE POUR (un infinitif); être fait pour, de nature à…:
Ce seroit pour monter à des sommes très-hautes.
(_Fâcheux._ III. 3.)
Nous ne sommes que pour leur plaire (aux grands).
(_Impr._ 1.)
Puisque vous y donnez dans ces vices du temps, Morbleu! vous n’êtes pas pour être de mes gens.
Être, ou n’_être pas pour être_, est une expression manifestement trop négligée; mais Molière ne la créait pas, et il était directeur de troupe, souvent pressé par le temps et par l’ordre du roi:
Je crois qu’un ami chaud, et de ma qualité, N’est pas assurément pour être rejeté.
(_Mis._ I. 2.)
Le sentiment d’autrui n’est jamais pour lui plaire.
(Ibid. II. 5.)
Les choses ne sont plus pour traîner en longueur.
(Ibid. V. 2.)
Puisque vous n’êtes point en des liens si doux Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous.
(Ibid. V. 7.)
Je ne suis pas pour être en ces lieux importun.
(_Tart._ V. 4.)
Pareil déguisement seroit pour ne rien faire.
(_Amph._ prol.)
Ah, juste ciel! cela se peut-il demander? Et n’est-ce pas pour mettre à bout une âme?
(Ibid. II. 6.)
Lui auroit-on appris qui je suis? et serois-tu pour me trahir?
(_L’Av._ II. 1.)
Elle sera charmée de votre haut-de-chausse attaché avec des aiguillettes: c’est pour la rendre folle de vous.
(Ibid. II. 7.)
Ses contrôles perpétuels….. ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour.
(Ibid. III. 5.)
Il y a quelques dégoûts avec un tel époux, mais cela n’est pas pour durer.
(Ibid. III. 8.)
Je suis homme pour serrer le bouton à qui que ce puisse être.
(_G. D._ I. 4.)
Si le galant est chez moi, ce seroit pour avoir raison aux yeux du père et de la mère.
(Ibid. II. 8.)
S’il vous demeure quelque chose sur le cœur, je suis pour vous répondre.
(Ibid. II. 11.)
Je ne suis pas pour recevoir avec sévérité les ouvertures que vous pourriez me faire de votre cœur.
(_Am. magn._ IV. 1.)
Si Anaxarque a pu vous offenser, j’étois pour vous en faire justice moi-même.
(Ibid. V. 4.)
De tels attachements, ô ciel! sont pour vous plaire!
(_Fem. sav._ I. 1.)
Suis-je pour la chasser sans cause légitime?
(Ibid. II. 6.)
Cette locution, qui paraît abrégée de être fait pour, était usuelle au XVIe siècle et auparavant. Montaigne dit que Socrate, dans une déroute d’armée, se retirait avec fierté:
«Regardant tantost les uns, tantost les aultres, amis et ennemis, d’une façon qui encourageoit les uns, et signifioit aux aultres qu’_il estoit pour vendre_ bien cher son sang et sa vie à qui essayeroit de la luy oster.»
(MONTAIGNE. III. 6.)
«S’il me vient quelque bon hasard «De par vous, songez que je suis «_Pour le reconnoistre_.»
(_Le Nouveau Pathelin._)
—ÊTRE QUE DE:
Moi? Voyez ce que c’est que du monde aujourd’hui!
(_L’Ét._ I. 6.)
Rien n’était si facile que de mettre: ce que c’est que le monde; mais tout le piquant de l’expression s’en va avec le vieux gallicisme.
Molière paraît s’être ici rappelé ce début de la satire de Regnier:
«Voyez que c’est du monde et des choses humaines! «Toujours à nouveaux maux naissent nouvelles peines.»
(_Le Mauvais Giste._)
Si j’étois que de vous, je lui achèterois dès aujourd’hui une belle garniture de diamants.
(_Am. méd._ I. 1.)
(Voyez DU représentant que le.)
Vous ferez ce qu’il vous plaira; mais si j’étois que de vous, je fuirois les procès.
(_Scapin._ II. 8.)
Je ne souffrirois point, si j’étois que de vous, Que jamais d’Henriette il pût être l’époux.
(_Fem. sav._ IV. 2.)
Que est en français la traduction de quod. Si essem quod de te (sous-entendu est), si j’étais ce qui est de vous.
Le que, dans cette locution, est donc nécessaire, et ne peut en être supprimé que par ellipse.
Si j’étois que de vous, mon fils, je ne la forcerois point à se marier.
(_Mal. im._ II. 7.)
Si j’étois que des médecins, je me vengerois de son impertinence.
(_Mal. im._ III. 14.)
Voilà un bras que je me ferois couper tout à l’heure si j’étois que de vous.
(Ibid. III. 3.)
(Voyez p. 166, ÊTRE DE.)
—ÊTRE SUR QUELQU’UN, être sur son propos, s’occuper de lui:
Ma foi, Demande: nous étions tout à l’heure sur toi.
(_Dép. am._ I. 2.)
—ÊTRE ou EN ÊTRE SUR UNE MATIÈRE:
Sur quoi en étiez-vous, mesdames, lorsque je vous ai interrompues?
(_Crit. de l’Éc. des fem._ 5.)
Vous êtes là sur une matière qui depuis quatre jours fait presque l’entretien de toutes les maisons de Paris.
(Ibid. 6.)
Nous sommes ici sur une matière que je serai bien aise que nous poussions.
(Ibid. 7.)
—ÊTRE UN HOMME A (un infinitif):
Albert n’est pas un homme à vous refuser rien.
(_Dép. am._ I. 2.)
ÉTROIT, au sens figuré; ÉTROITES FAVEURS:
Et je serois un fou, de prétendre plus rien Aux étroites faveurs qu’il a de cette belle.
(_Dép. am._ I. 4.)
ET SI, et cependant:
Depuis assez longtemps je tâche à le comprendre, Et si plus je l’écoute, et moins je puis l’entendre.
(_Sgan._ 22.)
Vous me semblez toute mélancolique: qu’avez-vous, madame Jourdain?—J’ai la tête plus grosse que le poing, et si elle n’est pas enflée.
(B. gent. III. 5.)
Et si paraît être tout simplement l’_etsi_ latin, quoique, écrit en deux mots par erreur, et à cause d’une trompeuse analogie.
ET-TANT-MOINS; l’ET-TANT-MOINS, substantif composé, comme le quant-à-soi:
LUBIN.—Claudine, je t’en prie, sur l’_et-tant-moins_.
(_G. D._ II. 1.)
C’est-à-dire que ce soit une avance à rabattre plus tard.
ÉTUDIER DANS UN ART, UNE SCIENCE:
J’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas bien fait étudier dans toutes les sciences quand j’étois jeune!
(B. gent. II. 6.)
EUX AUTRES:
Il s’est fait un grand vol; par qui? L’on n’en sait rien: Eux autres rarement passent pour gens de bien.
(_L’Ét._ IV. 9.)
EXACT; UN ESPION D’EXACTE VUE:
Je veux, pour espion qui soit d’exacte vue, Prendre le savetier du coin de notre rue.
(_Éc. des fem._ IV. 4.)
Pascal a dit de même, une réponse exacte.
«J’espère que vous y verrez, mes pères, une réponse exacte, et dans peu de temps.»
(11e Prov.)
Exacte est ici au sens de rigoureuse, qui n’omet rien.
Aujourd’hui, une réponse exacte signifierait celle qui arrive à l’heure précise, qui serait ponctuelle. C’est dans ce sens que l’on dit répondre exactement:—Je lui écris toutes les semaines, et il me répond exactement.
EXCELLENT; LE PLUS EXCELLENT:
J’aurois voulu faire voir…….. que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes…
(_Préf. des Précieuses ridicules._)
EXCITER UNE DOULEUR A QUELQU’UN:
Et, dans cette douleur que l’amitié m’excite.
(_D. Garcie._ V. 4.)
(Voyez DATIF DE PERTE OU DE PROFIT.)
EXCUSER A QUELQU’UN….., auprès de quelqu’un:
Ne viens point m’excuser l’action de cette infidèle.
(B. gent. III. 9.)
—EXCUSER QUELQU’UN SUR:
… Vous m’excuserez sur l’humaine foiblesse.
(_Tart._ III. 3.)
Je vous excusai fort sur votre intention.
(_Mis._ III. 5.)
EXCUSES; FAIRE LES EXCUSES DE QUELQUE CHOSE:
Ne m’oblige point à faire les excuses de ta froideur.
(_Pr. d’Él._ II. 4.)
EXPRESSION; DES EXPRESSIONS, en parlant du mérite d’une peinture:
Disnous quel feu divin, dans tes fécondes veilles, De tes expressions enfante les merveilles.
(_La Gloire du Val-de-Grâce._)
De ses expressions les touchantes beautés.
(Ibid.)
EXPULSER LE SUPERFLU DE LA BOISSON. Voyez SUPERFLU.
FACHER; SE FACHER dans le sens de s’affliger:
Ne vous fâchez point tant, ma très-chère madame.
(_Sgan._ 16.)
FACHERIE, dans le même sens:
En tout cas, ce qui peut m’ôter ma fâcherie, C’est que je ne suis pas seul de ma confrérie.
(_Sgan._ 17.)
Et je m’en sens le cœur tout gros de fâcherie.
(_Éc. des mar._ II. 5.)
Le beau sujet de fâcherie!
(_Amph._ I. 4.)
FACILE A (un infinitif):
… De véritables gens de bien… faciles à recevoir les impressions qu’on veut leur donner.
(_Préf. de Tartufe._)
FAÇON; DE LA FAÇON, ainsi, de la sorte:
On se riroit de vous, Alceste, tout de bon, Si l’on vous entendoit parler de la façon.
(_Mis._ I. 1.)
De la façon que, avec un verbe, se trouve dans Pascal:
«Il semble, de la façon que vous parlez, que la vérité dépende de notre volonté!»
(Prov. 8e lettre.)
Et dans Corneille, de la manière que:
«_De la manière_ enfin qu’avec toi j’ai vécu, «Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.»
(Cinna. V. 1.)
FAÇONNIER, FAÇONNIÈRE, adjectif pris substantivement:
… La plus grande façonnière du monde.
(_Crit. de l’Éc. des f._ 2.)
De tous vos façonniers on n’est point les esclaves.
(_Tart._ I. 6.)
Façon est le diminutif de face. La finale on, qui est augmentative en italien, est diminutive en français: Beste, bestion; lutin, luiton; pied, peton; gars, garson; poupe (du latin pupa), poupon; Jeanne, Jeanneton, Pierron, Suzon, etc.
Les façons, par conséquent, sont de petites mines.
(Voyez GRIMACIERS.)
FAIBLE, substantif, LE FAIBLE DE QUELQU’UN:
Et que votre langage à mon foible s’ajuste.
(_Dép. am._ II. 7.)
C’est le point faible, et non la faiblesse.
Le faible continue à être en usage dans cette locution: Prendre quelqu’un par son faible.
FAILLIR A QUELQUE CHOSE:
Ne me l’a-t-il pas dit?—Oui, oui, il ne manquera pas d’y faillir.
(B. gent. III. 3.)
Aujourd’hui qu’on a retranché, ou à peu près, le verbe faillir, comme suranné, il faudrait dire: Il ne manquera pas d’y manquer. Voilà l’avantage de supprimer les synonymes.
(Voyez FAUT.)
FAIM, désir; AVOIR FAIM, GRAND’FAIM de….:
Je n’ai pas grande faim de mort ni de blessure.
(_Dép. am._ V. 1.)
Cette locution est demeurée de fréquent usage en Picardie; elle est dans Montaigne:
«Il n’est rien qui nous jecte tant aux perils qu’une faim inconsidérée de nous en mettre hors.»
(MONTAIGNE. III. 6.)
«Il a grand faim de se combattre contre Annibal.—Quand il luy viendra faim de vomir.—Il avait faim de l’avoir.»
(NICOT.)
FAIRE, pour dire:
AGNÈS.
Moi, j’ai blessé quelqu’un? fis-je tout étonnée… Hé! mon Dieu, ma surprise est, fis-je, sans seconde… Oui, fit-elle, vos yeux pour donner le trépas…
(_Éc. des fem._ II. 6.)
Cet archaïsme remonte à l’origine de la langue.
Le livre des Rois, traduit au XIe siècle, en fait constamment usage, non-seulement pour inquit, mais aussi pour dixit:
«Vien t’en, fist Jonathas…. fist Jonathas: à els irrum…»
(p. 46.)
«_Fist_ li poples à Saul: Comment! si murrad Jonathas?»
(p. 51.)
«_Fist_ li prestres: Pernez de Deu conseil.»
(p. 50.)
Voltaire l’a souvent employé pour donner à son style une teinte de naïveté ironique.
Mais comment le verbe faire s’est-il, dès l’origine de la langue, substitué au verbe dire? Cette substitution n’est pas réelle: elle n’est qu’apparente.
Par suite des habitudes de syncope et des lois de la transmutation des voyelles, il est arrivé que des formes rapprochées en latin ont produit, en français, des formes identiques.
Dicere a donné dire, di(ce)re.
Desi(de)rare, de(si)rare, dire aussi.
(Voyez DIRE, TROUVER QUELQU’UN A DIRE.)
Pareillement, de făcere, fere, et de fāri, faire.
L’oreille les confondait, la plume ne tarda pas à les confondre; et les deux formes sont encore mêlées dans l’orthographe moderne: Je fAis, je fErai, fEsant ou fAisant.
—FAIRE, remplaçant dans ses temps, nombres et personnes, un verbe précédemment exprimé, et qu’il faudrait répéter:
Ah! que j’ai de dépit, que la loi n’autorise A changer de mari comme on fait de chemise!
(_Sgan._ 5.)
Je risque plus du mien que tu ne fais du tien.
(Ibid. 22.)
Puisque me voilà éveillé, il faut que j’éveille les autres, et que je les tourmente comme on m’a fait.
(_Prol. de la Pr. d’Él._ sc. 2.)
Comme on m’a tourmenté.
On vous aime autant en un quart d’heure qu’on feroit une autre en six mois.
(_D. Juan._ II. 2.)
Il l’appelle son frère, et l’aime, dans son âme, Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme.
(_Tart._ I. 2.)
Le nom du grand Condé est un nom trop glorieux pour le traiter comme on fait tous les autres noms.
(_Ép. dédic. d’Amphitryon._)
Il y a un certain air doucereux qui les attire, ainsi que le miel fait les mouches.
(_G. D._ II. 4)
Les Anglais emploient absolument au même usage leur verbe do, faire, qui n’est autre que le saxon thun. Par exemple, dans cette phrase: «He loves not plays as thou dost, Antony.» (SHAKSP. Jul. Cæs.) «Il n’_aime_ pas la comédie comme tu fais, Antoine.» Dost remplace lovest, par une tournure toute française. J’ai montré ailleurs[55] que how do you do, est aussi une formule française traduite avec des mots saxons.
[55] Des Variat. du lang. fr., p. 375.
—FAIRE, représentant l’idée exprimée par une phrase ou une demi-phrase:
VALÈRE. Je vous proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j’ai.
HARPAGON. Non ferai, de par tous les diables!
(_L’Av._ V. 3.)
C’est-à-dire: je ne te laisserai pas celui que tu as, à la charge par toi de ne prétendre rien aux autres.
On disait, si ferai, aussi bien que non ferai.
—FAIRE (un substantif), être la cause, l’objet, le but de….:
Non, non, vous pouvez bien, Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien.
(_Dép. am._ II. 2.)
Oui, je veux bien qu’on sache, et j’en dois être crue, Que le sort offre ici deux objets à ma vue Qui, m’inspirant pour eux différents sentiments, De mon cœur agité font tous les mouvements.
(_Éc. des mar._ II. 14.)
Elle fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie.
(B. gent. III. 9.)
—FAIRE, suivi d’un adverbe, produire un effet:
Ces deux adverbes joints font admirablement.
(_Fem. sav._ III. 2.)
—FAIRE, représenter, dépeindre:
Mais, las! il le fait, lui, si rempli de plaisirs[56], Que de se marier il donne des désirs.
(_Éc. des fem._ V. 4.)
[56] Le mariage.
—FAIRE, simuler, feindre:
Je ferai le vengeur des intérêts du ciel.
(_D. Juan._ V. 2.)
Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave Qu’il a gagné votre âme en faisant votre esclave?
(_Mis._ II. 1.)
M’engager à faire l’amant de la maîtresse du logis, c’est…. etc.
(_Comtesse d’Esc._ 1.)
C’est ainsi qu’on l’emploie en parlant des rôles de théâtre: Molière faisait Sganarelle; il faisait aussi les rois et les personnages nobles; il faisait don Garcie, et il y fut sifflé à double titre, comme auteur et comme acteur.
—FAIRE A QUELQUE CHOSE, y contribuer:
Même, si cela fait à votre allégement, J’avouerai qu’à lui seul en est toute la faute.
(_Dép. am._ III. 4.)
—FAIRE BESOIN, être nécessaire:
Quand nous faisons besoin, nous autres misérables, Nous sommes les chéris et les incomparables.
(_L’Ét._ I. 2.)
S’il vous faisoit besoin, mon bras est tout à vous.
(_Dép. am._ V. 3.)
—FAIRE CONTRE QUELQU’UN, agir contre ses intérêts:
Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens, Et nous faisons contre eux à leur être indulgents.
(_Éc. des fem._ V. 7.)
(Voyez FAIRE POUR QUELQU’UN.)
—FAIRE DE (un substantif), traiter, en agir avec:
Et tout homme bien sage Doit faire des habits ainsi que du langage.
(_Éc. des mar._ I. 1.)
Je voudrois bien qu’_on fît de la coquetterie_ Comme de la guipure et de la broderie.
(Ibid. II. 9.)
—FAIRE DU…., prendre le rôle de…., FAIRE DE SON DRÔLE:
J’ai bravé ses armes assez longtemps (de l’amour), et fait de mon drôle comme un autre.
(_Pr. d’Él._ II. 2.)
J’ai ouï dire, moi, que vous aviez été autrefois un bon compagnon parmi les femmes; que vous faisiez de votre drôle avec les plus galantes de ce temps-là….
(_Scapin._ I. 6.)
«_Faire du roy, faire du capitaine, pro rege se gerere, imperatorias partes sumere. Faire du liperquam_, se montrer le grand gouverneur.»
(NICOT.)
Faire, dans ces locutions, se rapporte au sens de feindre, simuler. (Voyez p. 174.) Le de, marque du génitif, suppose une ellipse: faire (le rôle) du roi; faire (le rôle) du liperquam.
Ce mot liperquam, qui est une corruption de luy per quem (sous-entendu omnia geruntur), ou plutôt qui est la notation fidèle de la manière dont on prononçait ces mots latins au moyen âge, paraît renfermer l’origine du mot péquin. Un péquin, ou un per quem, est un fat qui tranche de l’important, qui se monstre le grand gouverneur, qui fait du liperquan.
(Voyez des Variations du langage français, p. 414.)
—FAIRE DES DISCOURS, UN DESSEIN, DES CRIS; FAIRE PLAINTE, FAIRE ÉCLAT:
Tous ces signes sont vains: quels discours as-tu faits?
(_L’Ét._ III. 4.)
Je quitterois le dessein que j’ai fait!
(_Mar. forc._ 2.)
Tu vois, Toinette, les desseins violents que l’on fait sur lui (sur son cœur)!
(_Mal. im._ I. 10.)
Comment, bourreau, tu fais des cris?
(_Amph._ I. 2.)
J’ai peine à comprendre sur quoi Vous fondez les discours que je vous entends faire.
(Ibid. II. 2.)
Est-ce donc que par là vous voulez essayer A réparer l’accueil dont je vous ai fait plainte?
(Ibid. II. 2.)
La plus rare vertu Qui puisse faire éclat sous un sort abattu.
(_L’Ét._ III. 4.)
—FAIRE EN…, agir en:
Il sait faire obéir les plus grands de l’État, Et je trouve qu’_il fait en digne potentat_.
(_Fâcheux._ I. 10.)
J’avois mangé de l’ail, et fis en homme sage De détourner un peu mon haleine de toi.
(_Amph._ II. 3.)
—EN FAIRE A QUELQU’UN POUR….:
J’en suis pour mon honneur; mais à toi, qui me l’ôtes, Je t’en ferai du moins pour un bras ou deux côtes.
(_Sgan._ 6.)
Je t’en donnerai pour un bras ou deux côtes.—C’est-à-dire, il t’en coûtera un bras ou deux côtes.
Cette expression est empruntée au langage technique du commerce, où l’on dit: Faites-moi de cette marchandise pour telle somme.—On n’en fait pas pour ce prix.
«Le marchand fit son chantre mille écus, et son grammairien trois mille.»
(LA FONTAINE. Vie d’Ésope.)
—FAIRE LE FIN DE QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire relativement à quelque chose, de aliqua re:
Mais, je ne t’en fais pas le fin, Nous avions bu de je ne sais quel vin Qui m’a fait oublier tout ce que j’ai pu faire.
(_Amph._ II. 3.)
—IL FAIT, impersonnel, construit avec l’adjectif sûr, comme avec l’adjectif bon, beau, clair, etc.:
Il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net, D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait.
(_Fem. sav._ V. 1.)
—FAIRE FAUX BOND A L’HONNEUR:
Mais il faut qu’_à l’honneur_ elle fasse faux bond…
(_Éc. des fem._ III. 2.)
—FAIRE FORCE A (un substantif), forcer, contraindre:
Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois, Faire force à l’amour qui m’impose des lois.
(_L’Ét._ IV. 5.)
—FAIRE GALANTERIE DE (un infinitif). Voyez GALANTERIE.
—FAIRE LA COMÉDIE:
Ne voulez-vous point, un de ces jours, venir voir avec elle le ballet et la comédie que l’on fait chez le roi?
(B. gent. III. 5.)
—FAIRE LES HONNEURS DE QUELQUE CHOSE:
Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit.
(_Fem. sav._ III. 4.)
—FAIRE MÉTIER ET MARCHANDISE DE:
Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise, Font de dévotion métier et marchandise.
(_Tart._ I. 6.)
—SE FAIRE LES DOUCEURS D’UNE INNOCENTE VIE:
Et, de cette union de tendresse suivie, Se faire les douceurs d’une innocente vie.
(_Fem. sav._ I. 1.)
—FAIRE PARAITRE (SE), se montrer:
La douceur de sa voix a voulu se faire paroître dans un air tout charmant qu’elle a daigné chanter.
(_Pr. d’Él._ III. 2.)
—FAIRE POUR QUELQU’UN, agir pour lui, le protéger:
Dieu fera pour les siens.
(_Dép. am._ III. 7.)
C’est ce qui fait pour vous; et sur ces conséquences Votre amour doit fonder de grandes espérances.
(_Éc. des mar._ I. 6.)
(Voyez FAIRE CONTRE QUELQU’UN.)
—FAIRE SCRUPULE, causer du scrupule:
Ce nom (de gentilhomme) ne fait aucun scrupule à prendre.
(B. gent. III. 12.)
—FAIRE SEMBLANT QUE….:
Profitons de la leçon si nous pouvons, sans faire semblant qu’on parle à nous.
(_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
—FAIRE SON POUVOIR, faire son possible:
Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre.
(_Dép. am._ I. 2.)
C’était l’expression du temps:
«J’ai fait mon pouvoir, sire, et n’ai rien obtenu.»
(CORNEILLE, Le Cid. I. 6.)
—FAIRE UNE BOURLE (bourle, de l’italien burla, moquerie):
…. Une certaine mascarade que je prétends faire entrer dans une bourle que je veux faire à notre ridicule.
(B. gent. III. 14.)
(Voyez BOURLE.)
—FAIRE UNE VENGEANCE DE QUELQU’UN; en tirer vengeance:
Et je prétends faire de lui une vengeance exemplaire.
(_Scapin._ III. 7.)
FAIT A (un infinitif), habitué à….:
Car les femmes y sont faites à coqueter.
(_Éc. des fem._ I. 6.)
FAIT, substantif; C’EST UN ÉTRANGE FAIT QUE….:
C’est un étrange fait que, avec tant de lumières, Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières.
(Ibid. IV. 8.)
—LE FAIT DE QUELQU’UN; tout ce qui le concerne, sa conduite, sa fortune, etc….:
Tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.
(_Tart._ I. 1.)
Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant.
(_Amph._ II. 3.)
Bienheureux qui a tout son fait bien placé!
(_L’Av._ I. 4.)
Dans La Fontaine:
«Le malheureux, n’osant presque répondre, «Court au magot, et dit: C’est tout mon fait.»
(_Le Paysan qui a offensé son seigneur._)
—DIRE SON FAIT A QUELQU’UN:
Il me donna un soufflet, mais je lui dis bien son fait!
(_Pourc._ I. 6.)
FALLANT, participe présent de falloir:
Mais lui fallant un pic, je sortis hors d’effroi.
(_Fâcheux._ II. 2.)
Comme il lui fallait un pique. Le participe abrège singulièrement, et mériterait pour cela seul d’être en usage.
FALLOT, plaisant, grotesque; TRAIT FALLOT:
Sans ce trait fallot, Un homme l’emmenoit, qui s’est trouvé fort sot.
(_L’Ét._ II. 14.)
«…….. Hé quoi, plaisant fallot, «Vous parlerez toujours, et je ne dirai mot?»
(TH. CORNEILLE, Jodelet prince.)
«Là, par quelque chanson fallote, «Nous célébrerons la vertu «Qu’on tire de ce bois tortu.»
(ST.-AMAND.)
«Falot se prend aussi pour un muguet, compagnon de village:—_Un gentil falot_.»
(NICOT.)
Au sens propre, le substantif falot est très-ancien dans notre langue, où il est venu de la basse latinité. Dans les actes de Minutius Félix (_ap. Baron. ad ann. 303_), on trouve déjà cereofalum, un falot de cire; et dans une charte de l’évêché d’Amiens, en 1240, falæ signifie les torches employées aux enterrements.
Falæ était traduit failles en français:
«Et des murs toutes les entrailles «Portent brandons et mettent failles.»
(_R. d’Athis et Prophil._)
«_Failles_ emportent et brandons; «Tot en resplent (_resplendit_) la regions.»
(_R. de la Guerre de Troie._)
De faille ou fale, le diminutif falot.
Falot se trouve dans Albert Mussato, de Padoue, qui écrivait, au commencement du XIVe siècle, la chronique des gestes d’Henri VI: «Soudain ils voient briller, au sommet de la Gorgone, une sorte de signal par le feu, qu’ils appellent falot: quod ipsi falo nuncupabant.»—Sur quoi Nicolas Villani fait une note pour expliquer ce que c’est qu’un falot, et il dérive ce mot du grec φαλὸς, dérivé lui-même du verbe φάλω, briller.
Il est à remarquer que ceux dont il est question, et que désigne le mot ipsi, ce sont les Padouans. Falot, ou plutôt falo, était donc, vers 1300, un terme italien. On le retrouve en effet dans la chronique de Modène: «Et ex hoc facti fuerunt magni falo mutinæ.»
(Ap. MURATORI, t. 15.)
Fallodia, fallogia, dans les chroniques italiennes du moyen âge, sont des illuminations.
J’ai insisté sur l’origine de ce mot, parce qu’il a causé beaucoup de tortures aux érudits; on peut voir dans Trévoux les peines qu’ils se sont données pour tirer falot du saxon bal, ou du chaldéen lappid, changé en peled, qui se serait à son tour transformé en falot.
Le passage du sens propre au sens métaphorique ne peut arrêter personne. Il est tout naturel de comparer un homme gai, facétieux, folâtre, à une flamme qui joue sous le vent. Les Latins disaient, par une figure pareille, igniculi ingenii (_Quintilien_).
(Voyez Du Cange aux mots Falo, Phalæ, Fallodia.)
FAMEUX, au sens de considérable, important:
Et me donner le temps qui sera nécessaire Pour tâcher de finir cette fameuse affaire.
(_L’Ét._ IV. 9.)
Oui, je suis don Alphonse; et mon sort conservé Est un fameux effet de l’amitié sincère Qui fut entre son prince et le roi notre père.
(_D. Garcie._ V. 5.)
Et ce fameux secret vient d’être dévoilé.
(Ibid. V. 6.)
Cet emploi de fameux, qui paraît avoir été du style noble du temps de Molière, est aujourd’hui une des formes triviales du langage du peuple.
Quoi! faut-il que pour moi vous renonciez, seigneur, A cette royale constance Dont vous avez fait voir, dans les coups du malheur, Une fameuse expérience?
(Psyché. II. 1.)
Royale constance, fameuse expérience, laissent trop voir la précipitation de l’écrivain.
FANFAN, terme de tendresse et de mignardise:
Oui, ma pauvre fanfan, pouponne de mon âme.
(_Éc. des mar._ II. 14.)
C’est la dernière syllabe du mot enfant, redoublée, à l’imitation des enfants eux-mêmes.
FANFARONNERIE:
C’est pure fanfaronnerie De vouloir profiter de la poltronnerie De ceux qu’attaque notre bras.
(_Amph._ I. 2.)
La fanfaronnade est l’expression de la fanfaronnerie.
FATRAS au pluriel:
Et se charger l’esprit d’un ténébreux butin De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres.
(_Fem. sav._ IV. 3.)
FAUT, de faillir:
………. Le cœur me faut.
(_Éc. des fem._ II. 2.)
De même de défaillir, défaut:
«Que si la frayeur nous saisit de sorte que le sang se glace si fort que tout le corps tombe en défaillance, l’âme défaut en même temps.»
(BOSSUET. Connaissance de Dieu. p. 115.)
Dans l’édition in-12, imprimée en 1846 chez MM. Didot, l’éditeur a mis: «l’âme semble s’affaiblir.» De pareilles corrections sont de véritables sacriléges. Comment n’a-t-on pas vu l’intention de ce rapprochement entre les mots défaillance et défaillir? comment, à cette expression énergique l’âme défaut, a-t-on osé substituer cette misérable et lâche expression, semble s’affaiblir? comment enfin se trouve-t-il des mains qui osent toucher à Bossuet, et mutiler sa pensée?
FAUTE, absence, manque; IL VIENT FAUTE DE:
S’il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.
(_Mal. im._ I. 9.)
FAUX, dans le sens de méchant, félon, déloyal:
Mais le faux animal, sans en prendre d’alarmes, Est venu droit à moi, qui ne lui disois rien.
(_Pr. d’Él._ I. 2.)
FAUX BOND. Voyez FAIRE FAUX BOND.
FAUX MONNOYEURS EN DÉVOTION:
….. Toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux monnoyeurs en dévotion….
(1er Placet au Roi.)
FAVEUR, ressource, protection:
Afin que pour nier, en cas de quelque enquête, J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête.
(_Tart._ V. 1.)
On dit encore tous les jours à la faveur de: il a nié, à la faveur d’un faux-fuyant.
FAVEURS ÉTROITES. Voyez ÉTROIT.
FEINDRE A (un infinitif), hésiter à…..:
Tu feignois à sortir de ton déguisement.
(_L’Ét._ V. 8.)
Vous ne devez point feindre à me le faire voir.
(_Mis._ V. 2.)
Nous feignions à vous aborder, de peur de vous interrompre.
(_L’Av._ I. 5.)
—FEINDRE DE (un infinitif), même sens:
Ainsi, monsieur, je ne feindrai point de vous dire que l’offense que nous cherchons à venger….. etc.
(_D. Juan._ III. 4.)
Je ne feindrai pas de dire, de faire, c’est-à-dire, je dirai, je ferai réellement, sincèrement.
Nous ne feignons point de mettre tout en usage.
(_Pourc._ I. 3.)
Je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connoître il y a six jours.
(_Mal. im._ I. 5.)
—FEINDRE, suivi d’un infinitif sans préposition, hésiter, comme feindre à, et feindre de:
Feindre s’ouvrir à moi, dont vous avez connu Dans tous vos intérêts l’esprit si retenu!
(_Dép. am._ II. 1.)
La reine de Navarre construit pareillement feindre avec un infinitif, sans préposition intermédiaire:
«Le seigneur de Bonnivet, pour luy arracher son secret, feignit luy dire le sien.»
(Heptam., nouvelle 14.)
La vieille langue employait se faindre, pour exprimer s’épargner à quelque chose, ne faire que le semblant de…..
«Ne se doit pas faindre de luy aider…..» «De luy aider ne se va pas faignant.»
(_Ogier._ V. 9632 et 9638.)
Nicot dit: «SE FAINDRE, parcere labori, remittere, summittere. Sans se faindre, sedulo.—SE FAINDRE, prævaricari. Tu te fains à jouer; non bona fide ludis.»
Montaigne emploie se feindre absolument, pour feindre, comme se jouer, pour jouer; se mourir, pour mourir:
«Pour revenir à sa clemence (de César), nous en avons plusieurs naïfs exemples au temps de sa domination, lorsque, toutes choses estant reduictes en sa main, il n’avoit plus à se feindre.»
(MONT. II. 33.)
FEMME DE BIEN, recevant comme un adjectif la marque du comparatif:
Croyez-moi, celles qui font tant de façons n’en sont pas estimées plus femmes de bien.
(_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.)
FERME, adverbialement:
Vous me parlez bien ferme! et cette suffisance…
(_Mis._ I. 2.)
Allons, ferme! poussez, mes bons amis de cour!
(Ibid. II. 5.)
(Voyez PREMIER QUE, FRANC, NET.)
FERMER, métaphoriquement; FERMER LES MOYENS DE:
C’est que vous voyez bien que tous les moyens vous en sont fermés.
(_G. D._ III. 8.)
Vous en sont interdits. (Voyez OUVRIR.)
FÉRU, blessé, de férir, archaïsme, dans le sens restreint de rendre amoureux:
Peut-être en avez-vous déjà féru quelqu’une?
(_Éc. des fem._ I. 6.)
FESTINER QUELQU’UN, lui offrir un festin:
C’est ainsi que vous festinez les dames en mon absence!
(B. gent. IV. 2.)
FEU, invariable:
Je tiens de feu ma femme, et je me sens comme elle Pour les désirs d’autrui beaucoup d’humanité.
(_Mélicerte._ I. 4.)
Et l’on dit qu’autrefois feu Bélise, sa mère…
(Ibid. II. 7.)
Furetière qualifie ce terme substantif, et il lui donne, comme à un adjectif, un féminin: le feu roi, la feue reine. Il nous apprend même que les notaires de province usent du pluriel furent, en parlant de deux personnes conjointes et décédées, ce qui, ajoute-t-il, marque que ce mot vient de fuit et de fuerunt. C’est une raison pour maintenir feu invariable. Dans le temps que la notation eu sonnait u, l’on prononçait fu mon père, fu ma mère (fut mon père, fut ma mère); l’ignorance des origines a laissé s’introduire, à la suite d’une mauvaise orthographe, une mauvaise prononciation qui a prévalu; en sorte qu’aujourd’hui cette espèce de prétérit-adverbe est transformé en un véritable adjectif.
Nicot dérive feu de defunctus, et le qualifie adjectif; puis il ajoute: «Aussi le pourrait-on extraire de cette tierce personne fuit….. comme feut signifiant en ce sens a esté ou fut, c’est-à-dire, a vescu et n’est plus.»
C’est la bonne étymologie.
FEU QUI SE RÉSOUT EN ARDEUR DE COURROUX:
Tout son feu se résout en ardeur de courroux.
(_Dép. am._ V. 8.)
FIEFFÉ, FOU FIEFFÉ:
Peste du fou fieffé!
(_Méd. m. lui._ I. 1.)
Fieffé est celui à qui l’on a donné un fief, ce qui suppose un homme en son genre excellant par-dessus ses confrères. Cette locution se rapporte aux mœurs du moyen âge. Aujourd’hui qu’il n’y a plus de fiefs, mais des brevets d’invention, on dirait, par une expression tout à fait correspondante: un fou breveté.
FIER, adjectif; ÊTRE FIER A QUELQU’UN:
Oh! qu’elles nous sont bien fières par notre faute!
(_Dép. am._ IV. 2.)
FIÈVRE QUARTAINE (VOTRE)……., sorte de serment elliptique:
… Si vous y manquez, votre fièvre quartaine!….
(_L’Ét._ IV. 8.)
Si vous y manquez, vous consentez à être pris de la fièvre quartaine; jurez sur votre fièvre quartaine.
C’est aussi une espèce d’exclamation imprécatoire: Que la fièvre quartaine te serre! ta fièvre quartaine!
Dans l’explication entre le prêtre et le pelletier, joués par Pathelin:
LE PREBSTRE.
«Je ne le congnois nullement. «Il m’a dit que presentement «Vous confesse, et que payerez «Tres-bien, et si me baillerez «Argent, pour dire une douzaine «De messes.
LE PELLETIER.
Sa fiebvre quartaine!»
(_Le nouv. Pathelin._)
LE PREBSTRE.
«Vuyde dehors, fol insensé, «Car il est temps que tu t’en partes.
LE PELLETIER:
«Et je feray, tes fiebvres quartes!»
(Ibid.)
FIGURE, dans le sens restreint de forme. Molière a dit, en ce sens, la figure du visage:
Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure Des visages humains offusque la figure.
(_Éc. des mar._ I. 1.)
Offusque la forme des visages humains.
—TENIR LA FIGURE DE:
Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure, J’ai d’un vrai trépassé su tenir la figure.
(_Éc. des fem._ V. 2.)
Cette acception de figure se rapporte à celle de FIGURER. (Voyez ce mot.)
FIGURER, se rapportant à tout l’extérieur, à la configuration, en quelque sorte:
Voici monsieur Dubois plaisamment figuré.
(_Mis._ IV. 2.)
…. Une vieille tante qui…. nous figure tous les hommes comme des diables qu’il faut fuir.
(B. gent. III. 10.)
FILER DOUX:
Tu n’es pas où tu crois; en vain tu files doux.
(_Amph._ II. 3.)
Doux est adverbial, comme franc, ferme, net, clair, soudain, etc., dans des locutions analogues.
FILET, diminutif de fil:
Il semble, à vous entendre, que monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que, d’autorité suprême, il vous l’allonge ou le raccourcisse comme il lui plaît.
(_Mal. im._ III. 7.)
Trévoux indique encore filet comme diminutif de fil, tenue filum; et Regnier décrivant le costume de son pédant:
«Les Alpes en jurant lui grimpoient au collet, «Et la Savoy, plus bas, ne pend qu’à un filet.»
(Sat. X.)
FILLE A SECRET, capable de garder un secret:
Ascagne, je suis fille à secret, Dieu merci.
(_Dép. am._ II. 1.)
FILLOLE, filleule, archaïsme:
Il n’a pas aperçu Jeannette ma fillole, Laquelle m’a tout dit, parole pour parole.
(_L’Ét._ IV. 7.)
Nicot dit: «filleul ou fillol.»
Vaugelas déclare que fillol pour filleul, c’est très-mal parler. Pourquoi, puisque la racine est filiolus? L’usage, dira-t-on? A la bonne heure, si l’on pose en principe que l’usage ne saurait avoir tort.
FIN. Voyez FAIRE LE FIN DE QUELQUE CHOSE (p. 176).
—FIN FOND:
Et nous fûmes coucher sur le pays exprès, C’est-à-dire, mon cher, en fin fond de forêts.
(_Fâcheux._ II. 7.)
Fin, dans l’ancienne langue, se joignait comme affixe à un substantif ou à un adjectif, pour lui donner la forme superlative.
«De lermes sont lor vis moilliez, «Sourdant de fin cueur amoureus.»
(_R. de Coucy._ v. 6176.)
«La dame estoit si fine bele, «Que n’avoit dame ne pucele «Ens el païs qui l’ataindist.»
(Ibid. v. 150.)
On dit, en certains pays vignobles, que du vin est fin clair. Il nous reste encore, dans l’usage commun, fin fond, et fine fleur.
«Près de Rouen, pays de sapience, «Gens pesant l’air, fine fleur de Normands.»
(LA FONT. Le Remède.)
«Nous mourons de fine famine,»
dit Guillemette à Pathelin. Et plus loin:
«Vous en estes un fin droict maistre.» (de tromperie.)
FLAIREUR DE CUISINE:
Impudent flaireur de cuisine!
(_Amph._ III. 7.)
FLÉCHIR AU TEMPS:
Il faut fléchir au temps sans obstination.
(_Mis._ I. 1.)
Molière eût mis aussi bien céder au temps; mais fléchir au temps fait une image bien plus vive et poétique.
FOIN! exclamation:
Ce mot n’a que la forme de commun avec foin, fœnum.
On rencontre fréquemment, dans Plaute et dans Térence, l’exclamation phu! (en grec φεῦ), exprimant tantôt le dégoût, tantôt l’admiration: peste, oh oh, diantre! Ce phu est devenu en français foin, par le changement de l’u en oi, comme pungere, ungere, poindre, oindre. Il s’emploie sans complément ou avec un complément:
Foin! que n’ai-je avec moi pris mon porte respect!
(_L’Ét._ III. 9.)
«_Foin du loup et de sa race!_»
(LA FONTAINE. Le Chevreau, la Chèvre et le Loup.)
Foin ou fi sur le loup—_phu de lupo_.
«Adieu donc. Fi du plaisir «Que la crainte peut corrompre!»
(LA FONT. Fables. I. 9.)
FOND D’AME, substantif; UN FOND D’AME:
Et n’est-ce pas sans doute un crime punissable, De gâter méchamment ce fond d’âme admirable?
(_Éc. des fem._ III. 4.)
FONDANTE EN LARMES:
Une jeune fille toute fondante en larmes, la plus belle et la plus touchante qu’on puisse jamais voir.
(_Scapin._ I. 2.)
M. Auger veut qu’ici fondant soit un participe présent, et non un adjectif verbal, attendu le complément indirect en larmes. La raison ne paraît pas convaincante. On dit bien: cette jeune fille est charmante de grâces. Le complément ne fait donc rien à l’affaire; mais le féminin toute, qui précède fondante, y fait beaucoup, et détermine au second mot le caractère d’adjectif. Cette femme est toute riante de santé, ou bien toute fondante en larmes; il est clair qu’il s’agit d’un état, d’une manière d’être, et non pas d’une action.
(Voyez PARTICIPE PRÉSENT variable.)
FONDER SUR QUELQUE CHOSE, absolument:
Tant de méchants placets, monsieur, sont présentés, Qu’ils étouffent les bons; et l’espoir où je fonde Est qu’on donne le mien quand le prince est sans monde.
(_Fâcheux._ III. 2.)
L’espoir où je me fonde. (Voyez ARRÊTER.)
FORCE, adverbe; FORCE GENS:
Voir cajoler sa femme, et n’en témoigner rien, Se pratique aujourd’hui par force gens de bien.
(_Sgan._ 17.)
Nicot: «Force, id est copia: il luy est allé force gens au devant.—Lieux où il y a force arbres.»
Cette locution est trop commune pour qu’il en faille rapporter des exemples. Je me contenterai d’observer que le mot force doit être porté sur la liste des substantifs que l’usage a transformés en adverbes dans certains cas donnés, comme pas, point, trop (qui est une ancienne forme de troupe), rien, mot ou motus.
FORCER, vaincre en luttant; FORCER UN MALHEUR:
Il m’échappe! ô malheur qui ne se peut forcer!
(_L’Ét._ II. 14.)
L’emploi de forcer est ici le même que dans cette locution: forcer un lièvre.
FORFANTERIE D’UN ART, vanité d’un art qui se vante:
Sans découvrir encore au peuple,…… la forfanterie de notre art.
(_Am. méd._ III. 2.)
Les Italiens disent un furfante; mais, au rebours de ce qu’affirme Nicot, ce n’est pas d’eux que nous avons emprunté forfant ni forfanterie, car les racines de ces mots sont exclusivement françaises. Forfanterie est pour forvanterie. For, en composition, signifie tantôt hors, comme dans forligner, forclore, forbannir, forban, etc., tantôt mal, parce que le mal résulte de l’excès qui franchit les limites. Ainsi forfaire, forsenné, forconseiller, forjuger, formarier et formariage (mariage contre la loi et la coutume), formener (malmener), etc. Se forfanter, c’est se vanter au delà de la vérité, se vanter à faux; et c’est de nous que les Italiens l’ont emprunté.
FORGER UN AMUSEMENT:
Votre feinte douceur forge un amusement, Pour divertir l’effet de mon ressentiment.
(_D. Garcie._ IV. 8.)
(Voyez DIVERTIR et AMUSER.)
FORLIGNER DE:
Jour de Dieu! je l’étranglerois de mes propres mains, s’il falloit qu’elle forlignât de l’honnêteté de sa mère!
(_G. D._ II. 14.)
Fors-ligner, c’est sortir hors de la ligne droite, se dévier, comme on parlait jadis.
(Voyez FORFANTERIE.)
FORMER DES SENTIMENTS, comme former des vœux:
Et je ne forme point d’assez beaux sentiments Pour…..
(_Dép. am._ I. 3.)
FORT EN GUEULE:
MADAME PERNELLE:
….. Vous êtes, m’amie, une fille suivante Un peu trop forte en gueule, et très-impertinente.
(_Tart._ I. 1.)
—FORTE PASSION, passion dominante:
Ta forte passion est d’être brave et leste.
(_Éc. des fem._ V. 4.)
FORTUNE, au sens du latin fortuna, la destinée, dans ce vers d’Horace:
Fortunam Priami cantabo, et nobile bellum.
….. Elle est de vous (cette lettre), suffit: même fortune.
(_Dépit. am._ II. 3.)
Le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi.
(_L’Av._ V. 5.)
Voyons quelle fortune en ce jour peut m’attendre.
(_Amph._ III. 4.)
Comme on trouve écrit dans le ciel jusqu’aux plus petites particularités de la fortune du moindre des hommes.
(_Am. magn._ III. 1.)
La fortune d’un homme, pour signifier sa richesse, l’ensemble de son avoir, est une acception toute moderne, qui ne se rencontre point dans Molière.
Un homme fortuné n’est point un homme riche, mais un homme favorisé du sort. On peut être le plus fortuné des mortels, et très-pauvre en même temps.
Avoir de la fortune, ne signifie donc réellement autre chose que avoir la chance heureuse, fortune se prenant pour bonne fortune, comme heur pour bon heur; succès pour heureux succès, etc.
Arnolphe demande à Horace:
Vous est-il point encore arrivé de fortune?
(_Éc. des fem._ I. 6.)
C’est-à-dire, d’aventure galante.
«Tu portes César et sa fortune.» Il serait ridicule d’entendre: Tu portes César et ses trésors.
—PAR FORTUNE, par hasard:
Je l’avois sous mes pieds rencontré par fortune.
(_Sgan._ 22.)
La Fontaine dit de fortune:
«Comme elle disoit ces mots, «Le loup, de fortune, passe.»
(_La Chèvre, le Chevreau et le Loup._)
FORTUNES, au pluriel, même sens:
….. Nous parlions des fortunes d’Horace.
(_L’Ét._ IV. 6.)
«Quant au surplus des fortunes humaines, Les biens, les maux, les plaisirs et les peines…»
(LA FONTAINE. Belphégor.)
Les Anglais ont retenu ce sens: the fortunes of Nigel, sont les aventures de Nigel.
Horace dit aussi, au pluriel:
«Si dicentis erunt fortunis absona dicta….»
Si le langage ne convient pas à la position du personnage, à sa fortune, ou à ses fortunes.
FOUDRE PUNISSEUR. Voyez PUNISSEUR.
FOURBER QUELQU’UN:
—Vous vous êtes accordés, Scapin, vous et mon fils, pour me fourber.
—Ma foi, monsieur, si Scapin vous fourbe, je m’en lave les mains.
(_Scapin._ III. 6.)
FOURBISSIME:
Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime.
(_L’Ét._ II. 5.)
La forme en issime fut naturellement la forme primitive de notre superlatif. La traduction des Rois, la chanson de Roland, saint Bernard, l’emploient constamment; d’ordinaire elle est contractée en isme: saintisme, grandisme, altisme, cherisme, etc., y sont pour saintissime, grandissime, etc. On disait même bonisme, et non optime, formé de bon, par analogie.
C’est donc à tort que le P. Bouhours (_Entretiens d’Ariste et Eugène_) prétend ces superlatifs contraires au génie de notre langue.
En 1607, Malherbe, dans ses lettres, se sert fréquemment de grandissime; et Perrot d’Ablancourt, dans sa traduction de César: «Il y avait un grandissime nombre de villes.» Mais on les en a repris l’un et l’autre. Par conséquent, c’est du commencement du XVIIe siècle qu’il faut dater dans notre langue la déchéance de l’ancienne forme latine, et l’emploi exclusif de très pour marquer le superlatif.
Les Latins, outre la forme en issimus, formaient aussi le superlatif par le mot ter, soit séparé, soit en composition. Ils avaient emprunté cela des Grecs, qui disaient τρισόλβιος, τρισευδαίμων, τρισκατάρατος, etc.
Plaute dit de même, trifur, triveneficus, tricerberus.
Et Virgile: «O ter quaterque beati!»
Très-docte, en français, est donc comme tridoctus, et nous avons eu, à l’instar des Latins, deux manières de former les superlatifs; seulement la forme grecque, chez les Latins la moins usitée, a fini par l’emporter chez nous, et par étouffer complétement la forme latine.
FOURNIR A, suffire à:
Ma foi, me trouvant las pour ne pouvoir fournir Aux différents emplois où Jupiter m’engage……
(_Amph._ Prol.)
FRAIS; PRENDRE LE FRAIS, c’est-à-dire, choisir l’heure du frais, le soir ou le matin:
Pour arriver ici, mon père a pris le frais.
(_Éc. des fem._ V. 6.)
FRANC, adverbialement:
Je vous parle un peu franc; mais c’est là mon humeur.
(_Tart._ I. 1.)
Je vous dirai tout franc que c’est avec justice.
(Ibid. I. 6.)
C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane, L’union de Valère avecque Marianne.
(Ibid. III. 3.)
Je vous dirai tout franc que cette maladie, Partout où vous allez, donne la comédie.
(_Mis._ I. 1.)
Tout franchement, comme tout net est pour tout nettement.
(Voyez PREMIER QUE, FERME, NET.)
FRÉQUENTER CHEZ QUELQU’UN:
Sans doute; et je le vois qui fréquente chez nous.
(_Fem. sav._ II. 1.)
Les Latins employaient frequentare sans apud, comme aujourd’hui nous faisons. Dans Cicéron: Qui domum meam frequentant, ceux qui fréquentent ma maison; et dans Phèdre: Aras frequentas, tu fréquentes les autels.
FRICASSER, métaphoriquement:
MARINETTE.
Moi, je te chercherois! Ma foi, l’on t’en fricasse, Des filles comme nous!…..
(_Dép. am._ IV. 4.)
Observez que c’est Marinette qui parle.
FRIPERIE; NOTRE FRIPERIE, notre personne:
Gare une irruption sur notre friperie!
(_Dép. am._ III. 1.)
C’est un valet qui parle.
FROTTER SON NEZ AUPRÈS DE LA COLÈRE DE QUELQU’UN:
GROS-RENÉ.
Viens, viens frotter ton nez auprès de ma colère!
(_Dép. am._ IV. 4.)
FUIR DE (un infinitif), comme éviter de….:
Si votre âme les suit, et fuit d’être coquette….
(_Éc. des fem._ III. 2.)
Il ne fuit rien tant tous les jours que d’exercer les merveilleux talents qu’il a eus du ciel pour la médecine.
(_Méd. m. lui._ I. 5.)
C’est le fuge quærere d’Horace.
De, dans l’expression française, est la marque de l’ablatif employé dans ce vers de Virgile:
Quanquam animus meminisse horret, luctuque refugit.
(_Æneid._ II.)
«Mon esprit recule d’horreur à ces images de deuil, et fuit de s’en souvenir.»
—«J’ay monstré, en la conduite de ma vie et de mes entreprinses, que j’ay plustost fuy qu’aultrement d’enjamber par dessus le degré de fortune auquel Dieu logea ma naissance.»
(MONT. III. 7.)
FULIGINES, terme technique:
Beaucoup de fuligines épaisses et crasses, etc.
(_Pourc._ I. 11.)
FURIEUX, dans le sens d’_extrême_:
Voilà une furieuse imprudence, que de nous envoyer querir.
(_G. D._ III. 12.)
FUSEAUX; FAIRE BRUIRE SES FUSEAUX. Voyez BRUIRE.
FUTURS (DEUX), commandés l’un par l’autre:
Ce ne sera pas là qu’il viendra la chercher.
(_Éc. des fem._ V. 4.)
Cette symétrie des temps, empruntée du latin, est aussi négligée au XIXe siècle qu’elle était soigneusement observée au XVIIe. On dirait aujourd’hui sans scrupule: Ce n’est pas là qu’il viendra.
Je reviendrai voir sur le soir en quel état elle sera.
(_Méd. m. l._ II. 6.)
Et non: en quel état elle est.
Lorsqu’on me trouvera morte, il n’y aura personne qui mette en doute que ce ne soit vous qui m’aurez tuée.
(_G. D._ III. 8.)
Et non: qui m’avez.
J’ai des raisons à faire approuver ma conduite, Et je connoîtrai bien si vous l’aurez instruite.
(_Fem. sav._ II. 8.)
Cette symétrie des temps s’observait aussi pour le conditionnel.
(Voyez CONDITIONNELS.) (DEUX.)
—Futur suivi d’un présent de l’indicatif:
Ce ne sera point vous que je leur sacrifie.
(Ibid. V. 5.)
L’exigence du mètre, et la nécessité de rimer à philosophie, ont apparemment ici forcé la main à Molière, dont l’usage constant est de mettre les deux futurs, même en des cas où ils sont bien moins nécessaires.
GAGE QUE…., adverbialement, ou par une sorte d’ellipse pour je gage que:
Gage qu’il se dédit.—Et moi, gage que non.
(_L’Ét._ III. 3.)
GAGER QUELQU’UN POUR (un substantif), c’est-à-dire, en qualité de:
Je suis auprès de lui gagé pour serviteur: Vous me voudriez encor payer pour précepteur.
(_L’Ét._ I. 9.)
(Voyez POUR, en qualité de.)
GAGNER; GAGNER AU PIED, s’enfuir:
Ah! par ma foi, je m’en défie, et je m’en vais gagner au pied.
(_Préc. rid._ 10.)
La Fontaine a dit, dans le même sens, gagner au haut:
«……. Le galant aussitôt «Tire ses grègues, gagne au haut.
(Le Renard et le Coq.)
Nicot et Trévoux ne donnent que gagner le haut.
(Voyez HAUT.)
—GAGNER DE (un infinitif), obtenir:
Et qu’il n’est repentir ni suprême puissance Qui gagnât sur mon cœur d’oublier cette offense.
(_D. Garcie._ V. 5.)
—GAGNER LE TAILLIS, fuir, s’évader:
Tant pis! J’en serai moins léger à gagner le taillis.
(_Dép. am._ V. 1.)
—GAGNER LES RÉSOLUTIONS de quelqu’un, les surmonter:
Pied à pied vous gagnez mes résolutions.
(B. gent. III. 18.)
GALANT, substantif, un nœud de rubans:
Voilà Ton beau galant de neige, avec ta nonpareille: Il n’aura plus l’honneur d’être sur mon oreille.
(_Dép. am._ IV. 4.)
GALANT, adjectif, au sens d’_élégant_, distingué:
Il me montra toute l’affaire, exécutée d’une manière, à la vérité, beaucoup plus galante et plus spirituelle que je ne puis faire.
(_Préf. de la Crit. de l’Éc. des fem._)
GALANTERIE, FAIRE GALANTERIE DE (un infinitif):
N’a-t-il pas (Molière), ceux…… qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l’un l’autre?
(_Impromptu._ 3.)
Rien n’a remplacé cette excellente expression; il faut, pour en rendre le sens, recourir à une longue périphrase.
GALIMATIAS au pluriel:
Mon Dieu, prince, je ne donne point dans tous ces galimatias où donnent la plupart des femmes.
(_Am. magn._ I. 1.)
GARANT; ÊTRE GARANT DE QUELQUE CHOSE, en fournir la garantie, la preuve:
Moi, je lui couperois sur-le-champ les oreilles, S’il n’étoit pas garant de tout ce qu’il m’a dit.
(_L’Ét._ III. 3.)
GARD’, en style familier, pour garde:
Dieu te gard’, Cléanthis!
(_Amph._ II. 3.)
GARDE; SE DONNER DE GARDE DE…. Voyez à DONNER.
GARDER DE (un infinitif), se garder de, prendre garde de:
Mon Dieu, Éraste, gardons d’être surpris.
(_Pourc._ I. 3.)
Rentrez donc, et surtout gardez de babiller.
(_Éc. des fem._ IV. 9.)
Rentrez dans la maison, et gardez de rien dire.
(Ibid. V. 1.)
Gardez de vous tromper!
(_Georg. D._ II. 9.)
Molière emploie indifféremment, et selon le besoin de la circonstance, garder ou se garder de:
Et surtout gardez-vous de la quitter des yeux.
(_Éc. des fem._ V. 5.)
—GARDER QUE (sans ne):
Gardons bien que, par nulle autre voie, elle en apprenne jamais rien.
(_Am. magn._ I. 1.)
(Voyez DONNER DE GARDE (SE).)
GARDIEN, en trois syllabes:
Suis-je donc gardien, pour employer ce style, De la virginité des filles de la ville?
(_Dép. am._ V. 3.)
Il est probable que plus tard Molière eût écrit: Suis-je donc le gardien…..
GATER QUELQU’UN DE, c’est-à-dire, à l’aide, par le moyen de….:
Je veux être pendu, si nous ne les verrions Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions, Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes Les gâtent tous les jours, dans le siècle où nous sommes.
(_Dép. am._ IV. 2.)
Cette tournure se rapporte à DE, exprimant la cause, la manière.
—GATER (SE) SUR L’EXEMPLE D’AUTRUI; par l’exemple, d’après l’exemple d’autrui:
Mais ne vous gâtez pas sur l’exemple d’autrui.
(_Éc. des fem._ III. 2.)
GAUCHIR, aller à gauche; GAUCHIR DE QUELQUE CHOSE, s’en écarter:
Notre sort ne dépend que de sa seule tête; De ce qu’elle s’y met, rien ne la fait gauchir.
(_Éc. des fem._ III. 3.)
GAULIS, terme technique, branche d’arbre:
Je pousse mon cheval et par haut et par bas, Qui plioit des gaulis aussi gros que le bras.
(_Fâcheux._ II. 7.)
«Les gaulis, dit Trévoux, sont, en terme de vénerie, des branches d’arbre qu’il faut que les veneurs plient ou détournent pour percer dans un bois.»
Gault, en vieux français, est une forêt:
«Onc charpentier en bos ne sot si charpenter, «Ne mena telle noise en parfont gault ramé.»
(_Renaut de Montauban._)
«Que florissent cil prez, e cil gault sont foilli.»
(_Rom. d’Aïe d’Avig._)
«Cerchant prés et jardins et gaults.»
(_Rom. de la Rose._)
«Gault paraît venir du bas latin caula, d’où s’est formé gaule, par l’adoucissement du c en g. Dans un compte de 1202: «pro perticis et caulis…. pro L caulis.» Pour des perches et des gaules….. pour 50 gaules.» (DU CANGE, au mot CAULA.)
J’avoue que j’aimerais mieux dériver gault de saltus, et gaule de caula. Le nom propre Gault de Saint-Germain signifie Bois de Saint-Germain.
GAYETÉ, en trois syllabes:
Mais je vous avouerai que cette gayeté Surprend au dépourvu toute ma fermeté.
(_D. Garcie._ V. 6.)
Mais que de gayeté de cœur On passe aux mouvements d’une fureur extrême….
(_Amph._ II. 6.)
GENDARMÉ CONTRE…:
Cet homme gendarmé d’abord contre mon feu.
(_Éc. des f._ III. 4.)
GÊNER (gehenner) QUELQU’UN, le torturer, lui faire violence:
Et pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux, Mon roi sans me gêner peut me donner à vous.
(_D. Garcie._ V. 6.)
Racine a dit de même:
«Et le puis-je, madame? Ah, que vous me gênez!»
(Androm. I. 4.)
Ah, que vous torturez mon cœur!
Ce mot a perdu aujourd’hui toute l’énergie de son acception primitive; c’était même déjà un archaïsme dans Racine et dans Molière. On voit par cet exemple combien les mœurs influent sur le langage: à mesure que l’usage de la torture ou de la gene s’éloignait, la valeur du mot s’affaiblissait comme le souvenir de la chose. Il est gêné dans ses habits eût été, au XIIe siècle, une hyperbole violente; aujourd’hui, cela signifie simplement, il n’y est pas à son aise; c’est l’expression la plus douce qu’on puisse employer.
GÊNES, au pluriel, dans le sens du latin gehenna, torture:
Je sens de son courroux des gênes trop cruelles.
(_Dép. am._ V. 2.)
GENS masculin:
Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir Celle de tous les gens du plus exquis savoir.
(_L’Ét._ II. 14.)
La délicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir que des gens triés.
(_Crit. de l’Éc. des fem._ I.)
Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps, Il se met au-dessus de tous les autres gens.
(_Mis._ II. 5.)
Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien.
(_Tart._ V. 1.)
Pour tous les gens de bien j’ai de grandes tendresses.
(Ibid. V. 4.)
Cependant noire âme insensée S’acharne au vain honneur de demeurer près d’eux, Et s’y veut contenter de la fausse pensée Qu’ont tous les autres gens que nous sommes heureux.
(_Amph._ I. 1.)
Combien de gens font-ils des récits de bataille, Dont ils se sont tenus loin!
(Ibid.)
—GENS avec un nom de nombre déterminé:
Et je connois des gens à Paris, plus de quatre, Qui, comme ils le font voir, aiment jusques à battre.
(_Fâcheux._ II. 4.)
Moi, je serois cocu?—Vous voilà bien malade! Mille gens le sont bien qui de rang et de nom Ne feroient avec vous nulle comparaison.
(_Éc. des fem._ IV. 8.)
Un de mes gens la garde au coin de ce détour.
(Ibid. V. 2.)
Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n’entrer point.
(_Impr._ 3.)
Et jamais il ne parut si sot que parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui.
(_Critique de l’Éc. des fem._ sc. 2.)
A l’origine de la langue il a été souvent employé ainsi:
«Pour ces trois gens qui ont pel de beste afublée.»
(_Le dit du Buef._)
—GENS DE BIEN A OUTRANCE:
Toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance.
(1er Placet au Roi.)
—GENS DE DIFFICULTÉS:
Ce sont (les avocats) gens de difficultés.
(_Mal. im._ I. 9.)
—GENS DE NOM:
Toute mon ambition est de rendre service aux gens de nom et de mérite.
(_Sicilien._ 11.)
GENTILLESSE, dans le sens de l’italien gentilezza, noblesse:
Ce sont des brutaux, ennemis de la gentillesse et du mérite des autres villes.
(_Pourc._ III. 2.)
GLOIRE, considération personnelle, mérite:
Pourquoi voulez-vous croire Que de ce cas fortuit dépende notre gloire?
(_Éc. des fem._ IV. 8.)
C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
(_Tart._ II. 1.)
Je mets ma gloire, je fais consister mon mérite principal à vous satisfaire.
GOBER LE MORCEAU, se laisser prendre, duper tranquillement:
Mais je ne suis pas homme à gober le morceau.
(_Éc. des f._ II. 1.)
Métaphore prise de la pêche à la ligne.
GOGUENARDERIE:
Oui, mais je l’enverrois promener avec ses goguenarderies.
(_Méd. m. lui._ II. 3.)
GRACE; DONNER GRACE, pardonner:
Et l’on donne grâce aisément A ce dont on n’est pas le maître.
(_Amph._ II. 6.)
GRAIS, Grec:
MARTINE.
Et, ne voulant savoir le grais ni le latin….
(_Fem. sav._ V. 3.)
C’est l’ancienne et légitime prononciation, comme dans échecs, legs. Ce passage nous montre que, du temps de Molière, le peuple la retenait encore.
GRAND invariable en genre:
Le bal et la grand bande, assavoir deux musettes.
(_Tart._ II. 3.)
Vous n’aurez pas grand peine à le suivre, je crois.
(Ibid. II. 4.)
Il porte une jaquette à grands basques plissées.
(_Mis._ II. 6.)
Dans l’origine de la langue, tout adjectif dérivé d’un adjectif latin en is, grandis, qualis, regalis, viridis, etc., ne changeait pas non plus en français pour le féminin.
Il nous reste encore de cet usage, grand messe, grand mère, grand route, etc., et, dans le langage du palais, lettres royaux.
C’est donc une véritable faute de mettre une apostrophe après grand, comme si l’e s’élidait.
(Voyez des Variations du langage français, p. 226.)
—GRAND LATIN, grand latiniste, comme on dit grand grec pour grand helléniste:
Je vous crois grand latin et grand docteur juré.
(_Dép. am._ II. 7.)
—GRAND SEIGNEUR (LE), pour l’_aristocratie_, la noblesse:
O l’ennuyeux conteur! Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur.
(_Mis._ II. 5.)
De même le marquis, pour la classe des marquis.
(Voyez MARQUIS.)
GRIMACIERS, hypocrites:
Ils donnent bonnement (les hommes sincèrement vertueux) dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions.
(_D. Juan._ V. 2.)
(Voyez FAÇONNIER.)
GROUILLER:
Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois, Qu’elle grouille aussi peu qu’une pièce de bois.
(_Mis._ II. 5.)
Comme grouiller est devenu, l’on ne sait pourquoi, un terme bas, les éditeurs de 1682 ont jugé qu’il était mal séant dans la bouche de Célimène, et ils ont fait à Molière l’aumône d’une correction que les comédiens se sont empressés d’adopter:
Qu’elle s’émeut autant qu’une pièce de bois.
M. Auger observe qu’il fallait au moins mettre se meut ou remue, car c’est de cela qu’il s’agit, et non de s’émouvoir.
Ces corrections, faites au texte d’un écrivain comme Molière, sont autant d’impertinences.
Est-ce que madame Jourdain est décrépite? et la tête lui grouille-t-elle déjà?
(B. gent. III. 5.)
Grouiller est une forme de crouller. La prononciation les confondait. Crouller, verbe actif ou verbe neutre, trembler, agiter, ébranler; en italien, crollare: crollare il capo, secouer la tête: «Les fundemens des munz sunt emeuz et crollez, kar nostre sire est curuciez.» (Rois, p. 205.) Les fondements des monts sont émus et ébranlés, concussa et conquassata.
«Baucent l’oï, si a froncie le nez; «_La teste croule_ si a des piez houez.»
(_La bataille d’Arlescamp._)
Baucent grouille la tête, secoue la tête.
Il peut être intéressant, pour l’histoire de la langue, d’observer que nos pères avaient à la fois crouler et trembler, et qu’ils distinguaient fort bien l’un de l’autre. En voici un exemple, tiré du roman d’Alexandre; il s’agit des prodiges qui signalèrent la naissance de ce héros:
«Dieu demonstra par signe qu’il (Alexandre) se feroyt cremir[57], car l’on vit l’aer muer, le firmament croissir[58], et la terre crouler; la mer par lieus rougir, et les bestes trembler, et les hommes fremir.»
(_Préf. de la Ch. des Saxons._ p. 22.)
[57] Cremir, craindre, de tremere, pour tremir. Cremir est devenu craindre, le c continuant à remplacer le t; car il semble qu’on dût dire traindre.
[58] Craquer.
Ces finesses de nuances n’indiquent pas une langue barbare.
«Quand le souldich l’eut entendu, si crolla la teste et le regarda fellement, et dist: Tu has murdry!»
(FROISSART. Chron. II. ch. 30.)
GUÉRIR, au sens figuré:
NICOLE.
De quoi est-ce que tout cela guérit?
(B. gent. III. 3.)
A quoi tout cela sert-il?
GUEUSER DES ENCENS:
Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens, Qu’un auteur qui partout va gueuser des encens.
(_Fem. sav._ III. 5.)
GUEUX COMME DES RATS:
Tous ces blondins sont agréables…. mais la plupart sont gueux comme des rats.
(_L’Av._ III. 8.)
L’expression complète eût été: Comme des rats d’église, qui n’y trouvent rien à manger. Mais, du temps de Molière, on n’osait pas prononcer sur le théâtre le mot église; quand on y était réduit, on disait le temple. (Voyez TEMPLE.)
—GUEUX D’AVIS:
Non de ces gueux d’avis, dont les prétentions Ne parlent que de vingt ou trente millions.
(_Fâcheux._ III. 3.)
GUIDE, subst. féminin, comme sentinelle; archaïsme:
La Guide des pécheurs est encore un bon livre.
(_Sgan._ I.)
«Elle lit saint Bernard, la Guide des pécheurs[59].»
(RÉGNIER. Macette.)
[59] Ouvrage ascétique, composé en espagnol par le père Louis de Grenade.
Guide, terme technique, est resté féminin: CONDUIRE A GRANDES GUIDES.
GUIGNER, lorgner du coin de l’œil:
J’ai guigné ceci tout le jour.
(_L’Av._ IV. 6.)
De guingois, espèce d’adverbe, pour signifier de côté, de travers, paraît dérivé de guigner: de guingois, comme de guïgois. Mme de Sévigné affectionne ce terme familier: un esprit de guingois.
HABILLER; S’HABILLER D’UN NOM:
Le monde aujourd’hui n’est plein….. que de ces imposteurs qui…. s’habillent insolemment du premier nom illustre qu’ils s’avisent de prendre.
(_L’Av._ V. 5.)
HABITUDE DU CORPS, tenue, maintien, habitus:
Cette habitude du corps menue, grêle, noire et velue.
(_Pourc._ I. 11.)
HAINE POUR QUELQU’UN, au lieu de haine contre:
Ils ont en cette ville une haine effroyable pour les gens de votre pays.
(_Pourc._ III. 2.)
HANTER QUELQUE PART:
Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps, Ne sauroit-il souffrir qu’aucun hante céans?
(_Tart._ I. 1.)
HANTISES, FRÉQUENTATION:
Isabelle pourroit perdre dans ces hantises Les semences d’honneur qu’avec nous elle a prises.
(_Éc. des mar._ I. 4.)
La forme primitive était hant, racine du verbe hanter:
«Sunt se nettement guardé tes vadlets, e meimement de hant de femme?»
(_Rois._ p. 83.)
HARDI, employé comme exclamation:
Là, hardi! tâche à faire un effort généreux.
(_Sgan._ 21.)
HATÉ, pressé, urgent:
Nous sortions.—Il s’agit d’un fait assez hâté.
(_Éc. des mar._ III. 5.)
HAUT, substantif; un haut, pour une hauteur:
Sur un haut, vers cet endroit, Étoit leur infanterie.
(_Amph._ I. 1.)
(Voyez GAGNER LE HAUT.)
—HAUT DE L’ESPRIT (DU):
Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.
(_Mis._ II. 5.)
—HAUT LA MAIN, sans l’ombre de résistance ou de difficulté:
Vous l’auriez guéri haut la main.
(_Pourc._ II. 1.)
Molière a dit aussi la main haute:
La grammaire, qui sait régenter jusqu’aux rois, Et les fait, la main haute, obéir à ses lois!
(_Fem. sav._ II. 6.)
Cette expression se rapporte à cette autre, avoir la haute main sur…; et cette dernière se trouve fréquemment dans les plus vieux monuments de notre langue:
«E la malvaise gent e les fils Belial…. ourent la plus halte main envers Roboam.»
(_Rois._ p. 298.)
On trouve aussi, avant la main, pour haut la main:
LE PELLETIER.
«Mais pensez-y, de par le diable, «Et me payez avant la main.»
(_Le nouv. Pathelin._)
—LE PORTER HAUT, être fier, orgueilleux:
Détrompez-vous de grâce, et portez-le moins haut.
(_Mis._ V. 6.)
Le subst. de l’ellipse paraît être chef: portez le chef moins haut.
—HAUT DU JOUR (le); midi:
Le roi vint honorer Tempé de sa présence; Il entra dans Larisse hier, sur le haut du jour.
(_Mélicerte._ I. 3.)
—FAIRE UNE HAUTE PROFESSION DE (un infinitif):
Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre.
(2e Placet au Roi.)
HAUTEUR; DE HAUTEUR, hautement, avec hauteur:
… Pour récompense, on s’en vient de hauteur Me traiter de faquin, de lâche, d’imposteur.
(_L’Ét._ I. 10.)
—HAUTEUR D’ESTIME:
Cette hauteur d’estime où vous êtes de vous.
(_Mis._ III. 5.)
HÉROS D’ESPRIT:
Aux encens qu’elle donne à son héros d’esprit.
(_Fem. sav._ I. 3.)
HEUR, bonheur; d’où vient heureux:
Expliquez-vous, Ascagne, et croyez par avance Que votre heur est certain, s’il est en ma puissance.
(_Dép. am._ II. 2.)
Je vous épouse, Agnès; et cent fois la journée Vous devez bénir l’heur de votre destinée.
(_Éc. des fem._ III. 2.)
Mais au moins dites-moi, madame, par quel sort Votre Clitandre a l’heur de vous plaire si fort.
(_Mis._ II. 1.)
Lorsque dans un haut rang on a l’heur de paroître, Tout ce qu’on fait est toujours bel et bon.
(_Amph._ prol.)
—HEURE; A L’HEURE, maintenant, à cette heure, comme dans l’italien allora:
Parbleu! si grande joie à l’heure me transporte, Que mes jambes sur l’heure en caprioleroient, Si nous n’étions point vus de gens qui s’en riroient.
(_Sgan._ 18.)
HIATUS.
Nos vers sont pleins d’hiatus très-réels pour l’oreille, que l’on se contente de masquer aux yeux:
C’est un miracle encor qu’il ne m’ait aujourd’hui Enfermée à la clef, ou menée avec lui.
(_Éc. des mar._ I. 2.)
Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise, Font de dévotion métier et marchandise.
(_Tart._ I. 6.)
On en citerait de pareils par centaines dans Boileau, la Fontaine, Racine et Molière. Cette remarque a surtout pour but de montrer quelle est dans les arts la puissance de l’habitude et de la convention.
Molière ne s’arrête pas à l’hiatus qui résulte de l’interjection:
Un homme à grands canons est entré brusquement, En criant: Holà, Ho! un siége promptement.
(_Fâcheux._ I. 1.)
Là! là! hem, hem!… écoute avec soin, je te prie.
(Ibid. I. 5.)
Eh! a-t-on jamais vu de plus farouche esprit?
(_Pr. d’Él._ I. 4)
HOC; ÊTRE HOC:
MARTINE.
…. Mon congé cent fois me fût-il hoc, La poule ne doit point chanter avant le coq.
(_Fem. sav._ V. 3.)
Le hoc est un jeu de cartes: «Et parce qu’en jouant ces sortes de cartes on a coutume de dire hoc, de là vient que, dans le discours familier, pour dire qu’une chose est assurée à quelqu’un, on dit: Cela lui est hoc.» (_Dictionn. de l’Acad._)
«Bonne chasse, dit-il, qui l’auroit à son croc! «Eh! que n’es-tu mouton, car tu me serois hoc.»
(LA FONTAINE.)
Un commentateur reproduit sur ce vers l’explication ci-dessus; mais cette explication, tirée du jeu de cartes, n’est point satisfaisante; car les cartes furent inventées au XVe siècle seulement, et dès le XIe le mot hoc entrait dans une locution analogue à être hoc:
«Respundi David: Ci est la lance le rei. Vienge un vadlet, pur hoc si l’emport.»
(_Rois._ p. 105.)
Tous ceux qui ont tenté d’expliquer cette locution sont partis de ce point que hoc était un mot latin, le neutre du pronom hic.
Mais c’est une erreur: hoc est un mot français, un mot de la vieille langue, où il signifie un croc:
«Un hoc à tanneur, de quoy l’on trait les cuirs hors de l’eaue.»
(_Lettres de rémiss._ de 1369.)
(Voyez Du Cange au mot Hoccus.)
Du substantif hoc viennent les verbes hocher et ahocher (_hoker_, ahoker); ce dernier est le même qu’_accrocher_:
«Mes son soupelis ahocha «A un pel, si qu’il remest la.»
(BARBAZ. Estula.)
«Mais le surplis du prêtre s’accrocha à un pieu, en sorte qu’il y resta.»
«Aussi com un singe ahoquié «A un bloquel et ataquié.»
(Cité dans DU CANGE à Hoccus.)
«Ainsi comme un singe accroché et lié à un bloc.»
Saint-Évremond ne se doutait pas qu’il faisait rimer le mot avec lui-même, quand il écrivait:
«Le paradis vous est hoc: «Pendez le rosaire au croc.»
Cela m’est hoc est donc une locution faite, dont le sens revient à: cela ne peut me manquer, cela m’est acquis aussi infailliblement que si je le tirais de la rivière avec un croc; j’ai accroché cela. Mon congé cent fois me fût-il hoc, c’est-à-dire, eussé-je accroché cent fois mon congé.—_Hoc_ ou croc, le nom de l’instrument mis pour celui du butin qu’il procure.
Voilà l’explication que j’offre de cette façon de parler, n’empêchant point qu’on n’en adopte une meilleure, si on la trouve telle; par exemple, celle de Trévoux:
«Ce mot vient du latin hoc, qui en gascon veut dire oui, ou ita est; de sorte qu’en disant cela est hoc, c’est-à-dire, oui j’y consens. Le Languedoc est nommé ainsi comme langue de hoc, parce qu’on y dit hoc pour oui.»
HOMMAGES; FAIRE DES HOMMAGES:
Je lui ai fait des hommages soumis de tous mes vœux.
(_Am. magn._ I. 2.)
HOMME; ÊTRE HOMME QUI…. être un homme qui…:
Vous êtes homme qui savez les maximes du point d’honneur.
(_G. D._ I. 8.)
Je suis homme qui aime à m’acquitter le plus tôt que je puis.
(_Bourg. g._ III. 4.)
—HOMME DE (un substantif):
Vous êtes homme d’accommodement.
(_Pourc._ III. 6.)
Homme de suffisance, homme de capacité.
(_Mar. forc._ 6.)
HONNÊTES DIABLESSES:
Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses, Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses….
(_Éc. des fem._ IV. 8.)
HONNEUR, susceptibilité:
Quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire…
(_Éc. des fem._ IV. 8.)
Votre délicatesse ombrageuse, le soin de votre honneur.
Molière emploie aussi honneur dans le sens général et indéterminé de considération personnelle. Alors il y joint une épithète pour fixer la nature de cet honneur. Il fait dire énergiquement à Alceste, parlant du franc scélérat contre lequel il plaide:
Son misérable honneur ne voit pour lui personne.
(_Mis._ I. 1.)
Il est tout naturel qu’on dise, en parlant de soi: Mon honneur, le soin de mon honneur; mais appliquer ce mot à un tiers, et y joindre une épithète de mépris, c’est ce qui rend l’expression neuve et originale; et toutefois elle est si claire et si juste, qu’on n’y prend pas garde.
HONTE; AVOIR HONTE A (un infinitif):
Monsieur, vous vous moquez; j’aurois honte à la prendre.
(_Dép. am._ I. 2.)
HORS DE GARDE (ÊTRE), métaphore prise de l’art de l’escrime:
Léandre pour nous nuire est hors de garde enfin.
(_L’Ét._ III. 5.)
«Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures.»
(CORNEILLE, Le Menteur.)
—HORS DE PAGE, au figuré, affranchi:
Il faut se relever de ce honteux partage, Et mettre hautement notre esprit hors de page.
(_Fem. sav._ III. 2)
Il faut observer que cette locution affectée, parce qu’on l’applique à l’esprit, est mise dans la bouche de Bélise; ce qui équivaut à une censure.
—HORS DE SENS; IL EST HORS DE SENS QUE…, il est invraisemblable, absurde de croire que…:
Mais il est hors de sens que sous ces apparences Un homme pour époux se puisse supposer.
(_Amph._ III. 1.)
Cela excède les limites du bon sens.
HOURETS, mauvais chiens de chasse:
De ces gens qui, suivis de dix hourets galeux, Disent ma meute, et font les chasseurs merveilleux.
(_Fâcheux._ II. 7.)
HUCHET, cor de chasse; Voyez PORTEUR DE HUCHET.
HUMANISER (S’) DE….:
Que d’un peu de pitié ton âme s’humanise.
(_Amph._ III. 7.)
(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)
—HUMANISER SON DISCOURS; le mettre à la portée des humains:
Ne paroissez point si savant, de grâce! humanisez votre discours, et parlez pour être entendu.
(_Critique de l’Éc. des fem._ 7.)
HUMANITÉ (L’), le caractère d’homme, la forme humaine:
Doncques, si de parler le pouvoir m’est ôté, Pour moi, j’aime autant perdre aussi l’humanité.
(_Dép. am._ II. 7.)
—L’HUMANITÉ, au sens philosophique:
Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité.
(_D. Juan._ III. 2.)
Molière a devancé le XVIIIe siècle dans cette acception du mot humanité, que la philosophie moderne a rendue depuis si commune. Au XVIIe siècle, on entendait par l’humanité une vertu analogue à la charité, mais non l’ensemble du genre humain, considéré philosophiquement comme une seule famille.
HUMEUR SOUFFRANTE, endurante:
Des hommes en amour d’une humeur si souffrante, Qu’ils vous verroient sans peine entre les bras de trente.
(_Fâcheux._ II. 4.)
Sur ce mot humeur, j’observerai qu’il avait encore du temps de Corneille un sens qu’on a laissé perdre depuis, et qui persiste dans l’anglais humour; si bien que beaucoup de gens, désespérant de faire sentir toute la force et la grâce du mot anglais, le transportent dans notre langue comme ils font du mot fashion, qui n’est que notre façon, et de bien d’autres.
CLITON.
«Par exemple, voyez: aux traits de ce visage, «Mille dames m’ont pris pour homme de courage; «Et sitôt que je parle, on devine à demi «Que le sexe jamais ne fut mon ennemi.
CLÉANDRE.
«Cet homme a de l’humeur.
DORANTE.
C’est un vieux domestique «Qui, comme vous voyez, n’est pas mélancolique.»
(La Suite du Menteur. III. 1.)
Cette remarque a échappé à Voltaire, qui en a fait de moins importantes.
HYMEN (L’) DE, c’est-à-dire, avec:
Comme il a volonté De me déterminer à l’hymen d’Hippolyte.
(_L’Ét._ II. 9.)
Chercher dans l’hymen d’une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille.
(_L’Av._ V. 5.)
La promesse accomplie Qui me donna l’espoir de l’hymen de Célie.
(_Sgan._ 23.)
Mon fils, dont votre fille acceptoit l’hyménée.
(Ibid. 24.)
Et l’hymen d’Henriette est le bien où j’aspire.
(_Fem. sav._ I. 4.)
ICI AUTOUR:
Depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour.
(_D. Juan._ III. 2.)
—ICI DEDANS:
Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces.
(_Préc. rid._ 7.)
Pour ici dedans, on disait, au moyen âge, ci ens, et plus tard céans. Aujourd’hui on ne dit plus rien du tout, car les tyrans de la grammaire ont proscrit ici dedans.
—ICI DESSOUS:
J’ai crainte ici dessous de quelque manigance.
(_L’Ét._ I. 4.)
Ici dessous comme ici dedans, bonnes et utiles expressions qui ont disparu, et qu’on n’a point remplacées.
Ces anciennes façons de parler ici dedans, ici dessus, ici dessous, persistent en Picardie.
IDOLE, ironiquement, UNE IDOLE D’ÉPOUX:
Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants Qu’une idole d’époux et des marmots d’enfants!
(_Fem. sav._ I. 1.)
IGNORANT DE QUELQUE CHOSE:
Ce sont gens de difficultés (les avocats), et qui sont ignorants des détours de la conscience.
(_Mal. im._ I. 9.)
C’est un latinisme: inscius rei.
Nous construisons de même avec le génitif le verbe ignorer, ce que ne faisaient pas les Latins:
«Monsieur l’abbé, vous n’ignorez de rien, «Et ne vis onc mémoire si féconde.»
(J.-B. ROUSSEAU. Épigr.)
IL COUTE, impersonnel, pour il en coûte:
Et je sais ce qu’_il coûte_ à de certaines gens, Pour avoir pris les leurs (leurs femmes) avec trop de talents.
(_Éc. des fem._ I. 1.)
IL N’EST PAS QUE…:
Mais peut-être il n’est pas que vous n’ayez bien vu Ce jeune astre d’amour, de tant d’attraits pourvu.
(_Éc. des fem._ I. 6.)
Il n’est pas (possible) que…..
Cette manière d’employer que est toute latine. Hoc est quod ad vos venio (PLAUTE), c’est cela que je viens à vous.
IL Y VA DU MIEN, DU VÔTRE:
A déboucher la porte il iroit trop du vôtre.
(_Remercîment au Roi._ 1663.)
Molière a supprimé l’y pour le soin de l’euphonie, ou plutôt cet y s’absorbe dans celui de irait. C’était originairement la coutume, non-seulement pour l’i, mais pour toute voyelle:
«Seignurs baruns, ki i purruns enveier?»
(_Roland._ st. 18.)
«Le duc Og_er e_ l’arcevesque Turpin.»
(Ibid. st. 12.)
«La fame s’en prist à apercoivre.»
(_La Bourse pleine de sens._ v. 18.)
On ne compte dans la mesure qu’un seul i, un seul a, un seul e.
(Voyez des Variations du langage français, p. 192, 193.)
Le mien, le vôtre, dans cette locution sont au neutre, signifiant mon intérêt, votre intérêt, ou mon bien et le vôtre, comme en latin meum, tuum: «Nil addo de meo,» (CICER.) Je n’y ajoute rien du mien. «Tetigin’ tui?» (TER.) Ai-je rien pris du tien?
IL supprimé après voilà:
Eh bien! ne voilà pas mon enragé de maître?
(_L’Ét._ V. 7.)
Ne voilà pas de mes mouchards qui prennent garde à ce qu’on fait?
(_L’Av._ I. 3.)
Ne voilà pas ce que je vous ai dit?
(_G. D._ III. 12.)
—IL; deux il se rapportant à des sujets divers:
L’éloge de Louis XIV, dans le ve acte de Tartufe, présente un singulier exemple de mauvais style, où l’incorrection des deux il se montre plusieurs fois. Cette tirade, si souvent reprochée à Molière, vaut la peine d’être examinée. Molière commence par dire de Louis XIV:
Il donne aux gens de bien une gloire immortelle, Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle; Et l’amour pour les vrais ne ferme point son cœur A tout ce que les faux doivent donner d’horreur…..
Ce mais et cette remarque ne semblent-ils pas dire que d’ordinaire l’amour de la vertu exclut la haine du vice?
D’abord il (le roi) a percé par ses vives clartés Des replis de son cœur toutes ces lâchetés.
Son cœur est le cœur de Tartufe.
Venant vous accuser, il s’est trahi lui-même;
Le sujet change: il n’est plus le roi, c’est Tartufe.
Et, par un juste trait de l’équité suprême, S’est découvert au prince un fourbe renommé, Dont sous un autre nom il étoit informé.
Il revient au monarque; sous un autre nom s’applique à Tartufe, et non pas à Louis XIV; c’est Tartufe qui était connu sous un autre nom.
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté Sa lâche ingratitude et sa déloyauté.
On ne s’exprimerait pas autrement si c’était Louis XIV qui se repentît d’avoir été ingrat et déloyal envers Orgon.
A ses autres horreurs il a joint cette suite,
Le roi a joint cette suite, ou ce supplément, aux autres horreurs de Tartufe.
Et ne m’a jusqu’ici soumis à sa conduite Que pour voir l’impudence aller jusques au bout.
Sa conduite, pour dire que Tartufe commandait à l’exempt.
Oui, de tous vos papiers, dont il (Tartufe) se dit le maître, Il (le roi) veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.
Tant d’impropriété de termes, d’incorrection et de négligence, feraient à bon droit soupçonner que ce morceau de placage n’est pas de Molière. Molière en aura donné l’idée et confié l’exécution à quelqu’un des versificateurs de sa troupe. C’est ce qui expliquerait l’étrange disparate de cette tirade dans une pièce qui, parmi toutes celles de Molière, peut réclamer le prix du style.
Enfin, si Molière a versifié lui-même ce passage, il fallait qu’il n’attachât guère d’importance à la matière.
L’amant n’a point de part à ce transport brutal. Il a pour vous, ce cœur, pour jamais y penser, Trop de respect, trop de tendresse: Et si de faire rien à vous pouvoir blesser Il avoit eu la coupable foiblesse, De cent coups à vos yeux il voudroit le percer.
(_Amph._ II. 6.)
Le premier il se rapporte au cœur; le second, à l’amant, qui est nommé dans la phrase précédente.
Peut-être faudrait-il lire se percer; mais aucune édition ne le donne.
Enfin le Malade imaginaire offre de fréquents exemples de cette incorrection:
Tout le spectacle se passe sans qu’il (le berger) y donne la moindre attention. Mais il se plaint qu’il est trop court, parce qu’_en finissant il_ se sépare de son adorable bergère.
(_Mal. im._ II. 6.)
Le premier il représente le berger; le second, le spectacle; et le troisième, encore le berger. En finissant, qui grammaticalement ne peut se rapporter qu’au berger, se rapporte au spectacle.
On lit dans la même scène:
Des manières de vers libres tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver.
(Ibid.)
Il paraît qu’il faut en ou les faire trouver.
On l’avertit que le père de la belle a conclu son mariage avec un autre.
(Ibid.)
Son ne désigne pas le mariage du père, comme la phrase le ferait entendre, mais celui de la belle.
Cette pièce est de toutes celles de Molière la plus négligemment écrite. On y sent en quelque sorte la rapidité de l’auteur fuyant devant la mort, qui l’atteignit à la quatrième représentation. Au reste, cette faute d’employer dans la même phrase deux il relatifs à des sujets différents, se rencontre dans les meilleurs écrivains. En voici un exemple de Pascal:
«Les confesseurs n’auront plus le pouvoir de se rendre jugés de la disposition de leurs pénitents, puisqu’ils (les confesseurs) sont obligés de les croire sur leur parole, lors même qu’ils (les pénitents) ne donnent aucun signe suffisant de douleur.»
(10e Prov.)
Et l’on sait pourtant avec quel soin les Provinciales étaient travaillées! Mais nul n’est exempt de faillir, ni Pascal, ni Molière, ni Bossuet.
—IL surabondant:
Chacun fait ici-bas la figure qu’il peut, Ma tante; et bel esprit, il ne l’est pas qui veut!
(_Fem. sav._ III. 2.)
Cette tournure a une naïveté qui donne du piquant à l’adage. On se tromperait fort de prendre cet il pour une cheville commandée par la mesure.
Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi S’est-il donné le temps d’en recevoir la loi.
(Ibid. IV. 1.)
«La source de tout le mal est que ceux qui n’ont pas craint de tenter au siècle passé la réformation par le schisme, ne trouvant point de plus fort rempart contre leurs nouveautés que la sainte autorité de l’Église, ils ont été obligés de la renverser.»
(BOSSUET. Or. fun. de la r. d’A.)
—IL, construit avec qui, dans le sens de celui qui:
Il est bien heureux qui peut avoir dix mille écus chez soi!
(_L’Av._ I. 5.)
Corneille a dit de même:
«Il passe pour tyran quiconque s’y fait maître.»
(Cinna. II. 1.)
Sur quoi voici la remarque de Voltaire: «Cet il était autrefois un tour très-heureux; la tyrannie de l’usage l’a aboli.»
«Qui se contraint au monde, il ne vit qu’en torture.»
(REGNIER, sat. XV.)
«Et qui jeune n’a pas grande dévotion, «Il faut que pour le monde à le feindre il s’exerce.»
(_Id._ sat. XIII.)
«Ha, ha! il n’a pas paire de chausses qui veult!»
(_Gargantua._ I. 9.)
Pathelin fait au drapier compliment sur son activité:
LE DRAPIER.
«Que voulez-vous? il faut songer «Qui veult vivre, et soustenir peine.»
(_Pathelin._)
—IL N’EST QUE DE (un infinitif), il n’est rien tel que de…:
Ma foi, il n’est que de jouer d’adresse en ce monde.
(1er Interm. du Malade im. sc. 6.)
—IL M’ENNUIE. (Voyez ENNUYER) (s’):
—IL Y A, CE QU’IL Y A (s.-ent. à faire):
Or sus, mon fils, savez-vous ce qu’il y a? C’est qu’il faut songer, s’il vous plaît, à vous défaire de votre amour.
(_L’Av._ IV. 3.)
ILLUSTRE; UN ILLUSTRE substantivement:
Madame, voilà un illustre!
(_Pourc._ I. 3.)