L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis / avec six autres singulières histoires
Lettre VII et Dernière
cette dernière, construite vers 1520 par Souléïman le Magnifique, est surnommée par les Turcs «la perle et le diamant de Stamboul»;—mosquée de la Valideh: mosquée construite par la Sultane Valideh, mère d'Abd-ul-Hamid Ier e , au siècle;— mosquée des Tulipes (Lalileh djami), surnom populaire d'une des mosquées du sud de Stamboul.
[3] A l'intérieur de la mosquée do Souléïman sont quatre colonnes géantes, d'un très beau granit, qui proviennent d'une ancienne église grecque, et, antérieurement, de l'antique et célèbre temple d'Ephèse, dédié à Astarté.
[4] Rouméli-hissar, sur le Bosphore, côte d'Europe.
[5] A cette époque, il n'y eut pourtant pas de quête européenne pour les affamés de Constantinople. Ce n'était que des Turcs, n'est-ce pas! et qui n'étaient pas même bolchevicks...
[6] Quinze mois plus tard, en effet, le Monténégro attaqua la Turquie. Il est vrai qu'il s'était assuré quelques alliances...
[7] Août 1911! C'était alors l'époque infiniment douloureuse où, sur la menace prussienne, la France, abandonnant son droit, cédait à l'Allemagne la moitié du Congo français, jadis découvert, exploré et conquis par notre Brazza. De Stamboul incendié, la princesse Séniha tressaillait à la pensée de notre humiliation. Car jamais, jusqu'alors, un malheur français n'avait trouvé les cœurs turcs indifférents.
LETTRE VII ET DERNIÈRE
La princesse Séniha Hâkassi-zadeh
à madame Simone de La Cherté,
91, rue de Varenne, à Paris.
Corne d'Or, 19 scheval 1329[1].
O mes deux yeux tant aimés, je vous écris aujourd'hui la plus triste, la plus douloureuse lettre que j'aie jamais écrite, de toute ma vie très mélancolique pourtant! Je vous écris la dernière lettre que je vous écrirai peut-être jamais...
La dernière lettre... En traçant ces trois mots-là, ma plume s'est cassée sur mon papier. Et il a fallu attendre qu'on m'en apportât une autre. J'ai attendu, le front dans la main. Et j'ai songé... Est-ce possible?... Est-ce moi qui écris?... Est-ce moi, la petite Séniha, qui jette vers sa plus tendre amie ce terrible adieu définitif,—mortel?... Est-ce moi, qu'on vient d'embarquer sur ce grand navire étranger, dont le tumulte m'affole? est-ce moi qui vais partir pour ce voyage sans fin, d'où je ne reviendrai peut-être jamais plus,—jamais, jamais?...
Mais vous ne savez pas... D'abord, il faut que je vous dise...
C'est si simple, d'ailleurs! Comment n'ai-je pas prévu? Comment n'avons-nous pas prévu, tous?... tous ceux qui ne s'étaient pas attaché, exprès, un bandeau sur les yeux?
L'agression italienne [2], vous l'avez connue en même temps que nous ... avant nous, même... La première, vous m'avez écrit, alors, pour me dire toute votre indignation, pour protester contre cette chose abominable, ce vol à main armée, que l'Europe a toléré, comme elle fit jadis pour le partage de la Pologne... Mais la suite,— qui s'en doute, dans votre France, toujours si indifférente aux choses du dehors, et si insouciante?...
Alors, écoutez: notre peuple turc, longtemps aveugle, notre peuple, qui avait salué la révolution avec tant de joie profonde, notre peuple, qui avait cru avec une telle foi que c'en était fini de toutes les misères, de toutes les humiliations, notre peuple, à présent, commence à s'apercevoir de sa naïve erreur. Cette révolution qu'on acclamait, et dans laquelle on avait mis tout espoir et toute confiance,—qu'a-t-elle fait? qu'a-t-elle réalisé? quel est son bilan?— Au dedans, tyrannie, état de siège, cours martiales, recul évident des questions féministes, gaspillage de tous les trésors, de toutes les réserves, de tous les budgets, de tous les emprunts. Au dehors, perte de la Bulgarie, perte de la Roumélie orientale, perte de la Bosnie, perte de l'Herzégovine, perte de la Tripolitaine, perte prochaine de la Crète, inimitié de l'Angleterre, inimitié de la France,
alliance allemande—l'alliance du loup et du mouton![3]—révolte de l'Yémen, révolte de l'Albanie, révolte du Kourdistan, révolte de la Syrie... Tout cela, oui! Voilà ce que le peuple turc commence à mesurer de ses yeux tout d'un coup larges ouverts!
Et voici que sa colère s'éveille. Voici qu'il veut se venger—se venger, dût-il souffrir et mourir de sa vengeance!
Or, mes chers yeux clairvoyants, cette vengeance, sur qui va-t-elle tomber—sur qui, sinon sur nous, sur nous, oui?
Sur quels autres, en effet? Quand le comité,—le comité Union et Progrès ... quels noms? quelle ironie affreuse!... quand ce comité fatal et funeste arracha le pouvoir des vieilles mains d'Abd-ul-Hamid, il n'était encore que la jeune, la très jeune réunion d'hommes honnêtes et intelligents, courageux, dévoués au bien public, mais inexpérimentés, inexpérimentés jusqu'à l'invraisemblable et jusqu'à l'impossible! Ces gens naïfs crurent, eux aussi—comme le peuple— que c'en était fini, par leur seule victoire, de tous les malheurs turcs, et que, pour guider la Turquie vers le bonheur et vers la puissance, il suffisait à ses chefs d'être probes et d'être bons! Hélas! quelle erreur! Ni probité ni vertu ne prévaut contre l'universelle perversité de tous les gouvernements du monde. Et le comité, tout irréprochable qu'il ait été à l'origine, n'en a pas moins fait plus de mal à l'empire qu'ensemble Medjid, Aziz et Hamid. Car ceux-ci, à eux trois, ont, en trois quarts de siècle, coûté moins cher à la Turquie que les Jeunes-Turcs en trois années...
Donc, aux Jeunes-Turcs la faute! à tous, bons et mauvais—car il en reste encore de bons, même aujourd'hui, même après ces trois années où tant de brebis galeuses sont venues s'ajouter au premier troupeau!—si bien que l'honneur même ne sortira pas intact de la lugubre aventure. Hier encore, rentrant du Palais, mon mari, se jetant en larmes sur notre divan, me criait cette phrase épouvantable:
«Ils me tueront. Qu'importe! Mais ils diront après que c'est moi, moi, qui ai perdu la patrie... Et l'histoire le croira. Et c'est peut-être vrai...»
Alors, voilà. Vous savez, à présent. Il me renvoie, avec ma Léïlah, avec tout le harem. Il ne veut pas que nous restions auprès de lui. Il dit qu'il se défendra mieux, seul, qu'il luttera plus habilement contre l'ennemi du dehors et contre l'émeute du dedans. Toutes, nous venons de nous embarquer sur le paquebot français qui part pour Beyrouth. Toutes quatre, sa mère, sa tante, Léïlah et moi. De Beyrouth, nous irons à Damas. De Damas, plus loin. Je ne sais où, au juste. Une ville perdue, dans le désert des sables, hors de toute atteinte. Le pacha possède là-bas un vieux domaine. C'est dans ce domaine que nous attendrons ... que nous attendrons la fin...!
Quelle fin? O mes deux yeux aimés, permette Allah le miséricordieux que cette fin-là soit seulement la mort, la mort douce et prompte!...
Les Italiens n'ont pas commis qu'un vol. Ils ont commis aussi un assassinat. Ils ont tué notre nation,—tout à fait comme, jadis, les Russes tuèrent la Pologne. Ils l'ont tuée sciemment, de sang-froid, avec préméditation. La Turquie était comme une femme qui accouche. Elle accouchait de sa liberté, de sa civilisation, de son progrès. Elle accouchait, geignante et douloureuse, désarmée, au centre du cercle hostile de nations voisines et avides, la Grèce venimeuse, la Serbie inquiète, la Bulgarie féroce, et, plus loin, l'Autriche, l'Allemagne, la Russie. Par un accord tacite, par une pudeur, peut-être, nulle de ces nations-là n'avait encore osé se jeter à la gorge de la malade sacrée. Mais ce que n'avaient osé ni la Russie, ni l'Allemagne, ni l'Autriche, ni la Grèce, ni la Serbie, ni la
Bulgarie[4], l'Italie l'a osé. Maudite à jamais soit-elle! Elle a déchaîné la meute. Tous les appétits, toutes les convoitises vont surgir. D'heure en heure, le danger augmente. L'instant suprême approche, —l'instant de la mort.—Maudite soit l'Italie, et maudite l'Europe! Maudits, les mauvais bergers, gardiens de peuples, qui, tous ensemble, ont détourné la tête, et laissé s'accomplir le crime! Il n'y a plus de foi, plus de traités, plus de serments. Puisse donc tout le sang versé retomber sur chaque main coupable, sur chaque tête complice, sur chaque cœur perfide! Et puissent mes larmes aussi retomber, lourdes, amères, empoisonnées!...