L'homme à l'oreille cassée

— Attends-moi là! criait-il; je t'ai montré…

— Attends-moi là! criait-il; je t'ai montré le cavalier; maintenant tu vas voir le soldat!

Et il lui allongea un coup de pointe qui l'aurait traversé comme un cerceau si Mr du Marnet ne fût pas venu à temps à la parade. Il riposta par un joli coup de quarte, assez puissant pour couper en deux l'invincible Fougas. Mais l'autre était plus leste qu'un singe. Il para de tout son corps en se laissant couler à terre et remonta sur sa bête au même instant.

— Mes compliments! dit Mr du Marnet. On ne fait pas mieux au cirque!

— Ni à la guerre non plus, répondit l'autre. Ah! scélérat! tu blagues la vieille armée? À toi! Manqué! Merci de la riposte, mais ce n'est pas encore la bonne; je ne mourrai pas de celle- là! Tiens! tiens! tiens! Ah! tu prétends que le fantassin est un homme incomplet! C'est nous qui allons te décompléter les membres! À toi la botte! Il l'a parée! Et il croit peut-être qu'il se promènera ce soir sous les fenêtres de Clémentine. Tiens! voilà pour Clémentine, et voilà pour l'infanterie! Pareras-tu celle-ci? Oui, traître! Et celle-là? Encore! mais tu les pareras donc toutes, sacréventrenom de bleu! Victoire! Ah! monsieur! Votre sang coule! Qu'ai-je fait? Au diable l'espadon, le cheval et tout! Major! major, accourez vite! Monsieur, laissez-vous aller dans mes bras! Animal que je suis! Comme si tous les soldats n'étaient pas frères! Ami, pardonne- moi! Je voudrais racheter chaque goutte de ton sang au prix de tout le mien! Misérable Fougas, incapable de maîtriser ses passions féroces! ô vous, Esculape de Mars! dites-moi que le fil de ses jours ne sera pas tranché! Je ne lui survivrais pas, car c'est un brave!

Mr du Marnet avait une entaille magnifique qui écharpait le bras et le flanc gauches, et le sang ruisselait à faire frémir. Le chirurgien, qui s'était pourvu d'eau hémostatique, se hâta d'arrêter l'hémorragie. La blessure était plus longue que profonde; on pouvait la guérir en quelques jours. Fougas porta lui-même son adversaire jusqu'à la voiture, et ce n'est pas ce qu'il fit de moins fort. Il voulut absolument se joindre aux deux officiers qui ramenaient Mr du Marnet à la maison; il accabla le blessé de ses protestations, et lui jura tout le long du chemin une amitié éternelle. Arrivé, il le coucha, l'embrassa, le baigna de ses larmes et ne le quitta point qu'il ne l'eût entendu ronfler.

Six heures sonnaient; il s'en alla dîner à l'hôtel avec ses témoins et le juge du camp, qu'il avait invités après la bataille. Il les traita magnifiquement et se grisa de même.

XV — Où l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne.

Le lendemain, après une visite à Mr du Marnet il écrivit à Clémentine:

«Lumière de ma vie, je quitte ces lieux, témoins de mon funeste courage et dépositaires de mon amour. C'est au sein de la capitale, au pied du trône, que je porte mes premiers pas. Si l'héritier du dieu des combats n'est pas sourd à la voix du sang qui coule dans ses veines, il me rendra mon épée et mes épaulettes pour que je les apporte à tes genoux. Sois-moi fidèle, attends, espère: que ces lignes te servent de talisman contre les dangers qui menacent ton indépendance. Ô ma Clémentine! garde-toi pour ton

«Victor FOUGAS.»

Clémentine ne lui répondit rien, mais au moment de monter en wagon, il fut accosté par un commissionnaire qui lui remit un joli portefeuille de cuir rouge et s'enfuit à toutes jambes. Ce carnet tout neuf, solide et bien fermé, renfermait douze cents francs en billets de banque, toutes les économies de la jeune fille. Fougas n'eut pas le temps de délibérer sur ce point délicat. On le poussa dans une voiture, la machine siffla et le train partit.

Le colonel commença par repasser dans sa mémoire les divers événements qui s'étaient succédé dans sa vie en moins d'une semaine. Son arrestation dans les glaces de la Vistule, sa condamnation à mort, sa captivité dans la forteresse de Liebenfeld, son réveil à Fontainebleau, l'invasion de 1814, le retour de l'île d'Elbe, les cent jours, la mort de l'Empereur et du roi de Rome, la restauration bonapartiste de 1852, la rencontre d'une jeune fille en tout semblable à Clémentine Pichon, le drapeau du 23ème, le duel avec un colonel de cuirassiers, tout cela, pour Fougas, n'avait pas pris plus de quatre jours! La nuit du 11 novembre 1813 au 17 août 1859, lui paraissait même un peu moins longue que les autres; c'était la seule fois qu'il eût dormi tout d'un somme et sans rêver.

Un esprit moins actif, un coeur moins chaud se fût peut-être laissé tomber dans une sorte de mélancolie. Car enfin, celui qui a dormi quarante-six ans, doit être un peu dépaysé dans son propre pays. Plus de parents, plus d'amis, plus un visage connu sur toute la surface de la terre! Ajoutez une multitude de mots, d'idées, de coutumes, d'inventions nouvelles qui lui font sentir le besoin d'un cicérone et lui prouvent qu'il est étranger. Mais Fougas, en rouvrant les yeux, s'était jeté au beau milieu de l'action, suivant le précepte d'Horace. Il s'était improvisé des amis, des ennemis, une maîtresse, un rival. Fontainebleau, sa deuxième ville natale, était provisoirement le chef-lieu de son existence. Il s'y sentait aimé, haï, redouté, admiré, connu enfin. Il savait que dans cette sous-préfecture son nom ne pourrait plus être prononcé sans éveiller un écho. Mais ce qui le rattachait surtout au temps moderne, c'était sa parenté bien établie avec la grande famille de l'armée. Partout où flotte un drapeau français, le soldat, jeune ou vieux, est chez lui. Autour de ce clocher de la patrie, bien autrement cher et sacré que le clocher du village, la langue, les idées, les institutions changent peu. Les hommes ont beau mourir; ils sont remplacés par d'autres qui leur ressemblent, qui pensent, parlent et agissent de même; qui ne se contentent pas de revêtir l'uniforme de leurs devanciers, mais héritent encore de leurs souvenirs, de leur gloire acquise, de leurs traditions, de leurs plaisanteries, de certaines intonations de leur voix. C'est ce qui explique la subite amitié de Fougas pour le nouveau colonel du 23ème, après un premier mouvement de jalousie, et la brusque sympathie qu'il témoigna à Mr du Marnet, dès qu'il vit couler le sang de sa blessure. Les querelles entre soldats sont des discussions de famille, qui n'effacent jamais la parenté.

Fermement persuadé qu'il n'était pas seul au monde, Mr Fougas prenait plaisir à tous les objets nouveaux que la civilisation lui mettait sous les yeux. La vitesse du chemin de fer l'enivrait positivement. Il s'était épris d'un véritable enthousiasme pour cette force de la vapeur, dont la théorie était lettre close pour lui, mais il pensait aux résultats:

«Avec mille machines comme celle-ci, deux mille canons rayés et deux cent mille gaillards comme moi, Napoléon aurait conquis le monde en six semaines. Pourquoi ce jeune homme qui est sur le trône ne se sert-il pas des instruments qu'il a en main? Peut- être n'y a-t-il pas songé. C'est bon, je vais le voir. S'il m'a l'air d'un homme capable, je lui donne mon idée, il me nomme ministre de la guerre, et en avant, marche!»

Il s'était fait expliquer l'usage de ces grands fils de fer qui courent sur des poteaux tout le long de la voie.

«Nom de nom! disait-il, voilà des aides de camp rapides et discrets. Rassemblez-moi tout ça aux mains d'un chef d'état-major comme Berthier, l'univers sera pris comme dans un filet par la simple volonté d'un homme!»

Sa méditation fut interrompue à trois kilomètres de Melun, par les sons d'une langue étrangère. Il dressa l'oreille, puis bondit dans son coin comme un homme qui s'est assis sur un fagot d'épines. Horreur! c'était de l'anglais! Un de ces monstres qui ont assassiné Napoléon à Sainte-Hélène, pour s'assurer le monopole des cotons, était entré dans le compartiment avec une femme assez jolie et deux enfants magnifiques.

— Conducteur! arrêtez! cria Fougas, en se penchant à mi-corps en dehors de la portière.

— Monsieur, lui dit l'Anglais en bon français, je vous conseille de patienter jusqu'à la prochaine station. Le conducteur ne vous entend pas, et vous risquez de tomber sur la voie. Si d'ici là je pouvais vous être bon à quelque chose, j'ai ici un flacon d'eau- de-vie et une pharmacie de voyage.

— Non, monsieur, répondit Fougas du ton le plus rogue. Je n'ai besoin de rien et j'aimerais mieux mourir que de rien accepter d'un Anglais! Si j'appelle le conducteur, c'est parce que je veux changer de voiture et purger mes yeux d'un ennemi de l'Empereur!

— Je vous assure, monsieur, répliqua l'Anglais, que je ne suis pas un ennemi de l'Empereur. J'ai eu l'honneur d'être reçu chez lui lorsqu'il habitait Londres; il a même daigné s'arrêter quelques jours dans mon petit château de Lancashire.

— Tant mieux pour vous si ce jeune homme est assez bon pour oublier ce que vous avez fait à sa famille; mais Fougas ne vous pardonnera jamais vos crimes envers son pays!

Là-dessus, comme on arrivait à la gare de Melun il ouvrit la portière et s'élança dans un autre compartiment. Il s'y trouva seul devant deux jeunes messieurs qui n'avaient point des physionomies anglaises, et qui parlaient français avec le plus pur accent tourangeau. L'un et l'autre portaient leurs armoiries au petit doigt, afin que personne n'ignorât leur qualité de gentilshommes. Fougas était trop plébéien pour goûter beaucoup la noblesse; mais, au sortir d'un compartiment peuplé d'insulaires, il fut heureux de rencontrer deux Français.

— Amis, dit-il en se penchant vers eux avec un sourire cordial, nous sommes enfants de la même mère. Salut à vous; votre aspect me retrempe!

Les deux jeunes gens ouvrirent de grands yeux, s'inclinèrent à demi et se renfermèrent dans leur conversation, sans répondre autrement aux avances de Fougas.

— Ainsi donc, mon cher Astophe, disait l'un, tu as vu le roi à Froshdorf?

— Oui, mon bon Améric; et il m'a reçu avec la grâce la plus touchante. «Vicomte, m'a-t-il dit, vous êtes d'un sang connu pour sa fidélité. Nous nous souviendrons de vous le jour où Dieu nous rétablira sur le trône de nos ancêtres. Dites à notre brave noblesse de Touraine que nous nous recommandons à ses prières et que nous ne l'oublions jamais dans les nôtres.»

— Pitt et Cobourg! murmura Fougas entre ses dents. Voilà deux petits gaillards qui conspirent avec l'armée de Condé! Mais, patience!

Il serra les poings et prêta l'oreille.

— Il ne t'a rien dit de la politique?

— Quelques mots en l'air. Entre nous, je ne crois pas qu'il s'en occupe beaucoup; il attend les événements.

— Il n'attendra plus bien longtemps.

— Qui sait?

— Comment! qui sait? L'empire n'en a pas pour six mois. Mgr de Montereau le disait encore lundi dernier chez ma tante la chanoinesse.

— Moi, je leur donne un an, parce que leur campagne d'Italie les a raffermis dans le bas peuple. Oh! je ne me suis pas gêné pour le dire au roi!

— Sacrebleu! messieurs, c'est trop fort! interrompit Fougas. Est-ce en France que des Français parlent ainsi des institutions françaises? Retournez à votre maître, dites-lui que l'empire est éternel, parce qu'il est fondé sur le granit populaire et cimenté par le sang des héros. Et si le roi vous demande qui est-ce qui a dit ça, vous lui répondrez: C'est le colonel Fougas, décoré à Wagram de la propre main de l'Empereur!

Les deux jeunes gens se regardèrent, échangèrent un sourire, et le vicomte dit au marquis:

— What is that?

— A madman.

— No, dear: a mad dog.

— Nothing else.

— Très bien, messieurs, cria le colonel. Parlez anglais, maintenant; vous en êtes dignes!

Il changea de compartiment à la station suivante et tomba dans un groupe de jeunes peintres. Il les appela disciples de Xeuxis et leur demanda des nouvelles de Gérard, de Gros et de David. Ces messieurs trouvèrent la plaisanterie originale, et lui recommandèrent d'aller voir Talma dans la nouvelle tragédie d'Arnault.

Les fortifications de Paris l'éblouirent beaucoup, le scandalisèrent un peu.

— Je n'aime pas cela, dit-il à ses voisins. Le vrai rempart de la capitale c'est le courage d'un grand peuple. Entasser des bastions autour de Paris c'est dire à l'ennemi qu'il peut vaincre la France.

Le train s'arrêta enfin à la gare de Mazas. Le colonel, qui n'avait point de bagages, s'en alla fièrement, les mains dans ses poches, à la recherche de l'hôtel de Nantes. Comme il avait passé trois mois à Paris vers l'année 1810, il croyait connaître la ville. C'est pourquoi il ne manqua pas de s'y perdre en arrivant. Mais, dans les divers quartiers qu'il parcourut au hasard, il admira les grands changements qu'on avait faits en son absence. Fougas adorait les rues bien longues, bien larges, bordées de grosses maisons uniformes; il fut obligé de reconnaître que l'édilité parisienne se rapprochait activement de son idéal. Ce n'était pas encore la perfection absolue, mais quel progrès!

Par une illusion bien naturelle, il s'arrêta vingt fois pour saluer des figures de connaissance; mais personne ne le reconnut.

Après cinq heures de marche, il atteignit la place du Carrousel. L'hôtel de Nantes n'y était plus; mais en revanche, on avait achevé le Louvre. Fougas perdit un quart d'heure à regarder ce monument et une demi-heure à contempler deux zouaves de la garde qui jouaient au piquet. Il s'informa si l'Empereur était à Paris; on lui montra le drapeau qui flottait sur les Tuileries.

— Bon, dit-il; mais il faut d'abord que je me fasse habiller de neuf.

Il retint une chambre dans un hôtel de la rue Saint-Honoré et demanda au garçon quel était le plus célèbre tailleur de Paris. Le garçon lui prêta un Almanach du commerce, Fougas chercha le bottier de l'Empereur, le chemisier de l'Empereur, le chapelier, le tailleur, le coiffeur, le gantier de l'Empereur; il inscrivit leurs noms et leurs adresses sur le carnet de Clémentine, après quoi il prit une voiture et se mit en course.

Comme il avait le pied petit et bien tourné, il trouva sans difficulté des chaussures toutes faites; on promit aussi de lui porter dans la soirée tout le linge dont il avait besoin. Mais lorsqu'il expliqua au chapelier quelle coiffure il prétendait planter sur sa tête, il rencontra de grandes difficultés. Son idéal était un chapeau énorme, large du haut, étroit du bas, renflé des bords, cambré en arrière et en avant; bref, le meuble historique auquel le fondateur de la Bolivie a donné autrefois son nom. Il fallut bouleverser les magasins, et fouiller jusque dans les archives pour trouver ce qu'il désirait.

— Enfin! s'écria le chapelier, voilà votre affaire. Si c'est pour un costume de théâtre, vous serez content; l'effet comique est certain.

Fougas répondit sèchement que ce chapeau était beaucoup moins ridicule que tous ceux qui circulaient dans les rues de Paris.

Chez le célèbre tailleur de la rue de la Paix, ce fut presque une bataille.

— Non, monsieur, disait Alfred, je ne vous ferai jamais une redingote à brandebourgs et un pantalon à la cosaque! Allez-vous-en chez Babin ou chez Moreau, si vous voulez un costume de carnaval; mais il ne sera pas dit qu'un homme aussi bien tourné est sorti de chez nous en caricature!

— Tonnerre et patrie! répondait Fougas; vous avez la tête de plus que moi, monsieur le géant, mais je suis le colonel du grand Empire, et ce n'est pas aux tambours-majors à donner des ordres aux colonels!

Ce diable d'homme eut le dernier mot. On lui prit mesure, on ouvrit un album et l'on promit de l'habiller, dans les vingt- quatre heures, à la dernière mode de 1813. On lui fit voir des étoffes à choisir, des étoffes anglaises. Il les rejeta avec mépris.

— Drap bleu de France, dit-il, et fabriqué en France! Et coupez-moi ça de telle façon que tous ceux qui me verront passer en pékin s'écrient: «C'est un militaire!»

Les officiers de notre temps ont précisément la coquetterie inverse; ils s'appliquent à ressembler à tous les autres gentlemen lorsqu'ils prennent l'habit civil.

Fougas se commanda, rue Richelieu, un col de satin noir qui cachait la chemise et montait jusqu'aux oreilles; puis il descendit vers le Palais-Royal, entra dans un restaurant célèbre et se fit servir à dîner. Comme il avait déjeuné sur le pouce chez un pâtissier du boulevard, son appétit, aiguisé par la marche, fit des merveilles. Il but et mangea comme à Fontainebleau. Mais la carte à payer lui parut de digestion difficile: il en avait pour cent dix francs et quelques centimes.

— Diable! dit-il, la vie est devenue chère à Paris.

L'eau-de-vie entrait dans ce total pour une somme de neuf francs. On lui avait servi une bouteille et un verre comme un dé à coudre; ce joujou avait amusé Fougas: il trouva plaisant de le remplir et de le vider douze fois. Mais en sortant de table il n'était pas ivre: une aimable gaieté, rien de plus. La fantaisie lui vint de regagner quelques pièces de cent sous au n° 113. Un marchand de bouteilles établi dans la maison lui apprit que la France ne jouait plus depuis une trentaine d'années. Il poussa jusqu'au Théâtre-Français pour voir si les comédiens de l'Empereur ne donnaient pas quelque belle tragédie, mais l'affiche lui déplut. Des comédies modernes jouées par des acteurs nouveaux! Ni Talma, ni Fleury, ni Thénard, ni les Baptiste, ni Mlle Mars, ni Mlle Raucourt! Il s'en fut à l'Opéra, où l'on donnait Charles VI. La musique l'étonna d'abord; il n'était pas accoutumé à entendre tant de bruit hors des champs de bataille. Bientôt cependant ses oreilles s'endurcirent au fracas des instruments; la fatigue du jour, le plaisir d'être bien assis, le travail de la digestion, le plongèrent dans un demi-sommeil. Il se réveilla en sursaut à ce fameux chant patriotique:

Guerre aux tyrans! jamais, jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera!

— Non! s'écria-t-il en étendant les bras vers la scène. Jamais! jurons-le tous ensemble sur l'autel sacré de la patrie! Périsse la perfide Albion! Vive l'Empereur!

Le parterre et l'orchestre se levèrent en même temps, moins pour s'associer au serment de Fougas que pour lui imposer silence. Dans l'entracte suivant, un commissaire de police lui dit à l'oreille que lorsqu'on avait dîné de la sorte on allait se coucher tranquillement, au lieu de troubler la représentation de l'Opéra.

Il répondit qu'il avait dîné comme à son ordinaire, et que cette explosion d'un sentiment patriotique ne partait point de l'estomac.

— Mais, dit-il, puisque dans ce palais de l'opulence désoeuvrée la haine de l'ennemi est flétrie comme un crime, je vais respirer un air plus libre et saluer le temple de la Gloire avant de me mettre au lit.

— Vous ferez aussi bien, dit le commissaire.

Il s'éloigna, plus fier et plus cambré que jamais, gagna la ligne des boulevards et la parcourut à grandes enjambées jusqu'au temple corinthien qui la termine. Chemin faisant, il admira beaucoup l'éclairage de la ville. Mr Martout lui avait expliqué la fabrication du gaz, il n'y avait rien compris, mais cette flamme rouge et vivante était pour ses yeux un véritable régal.

Lorsqu'il fut arrivé au monument qui commande l'entrée de la rue Royale, il s'arrêta sur le trottoir, se recueillit un instant et dit:

— Inspiratrice des belles actions, veuve du grand vainqueur de l'Europe, ô Gloire! reçois l'hommage de ton amant Victor Fougas! Pour toi j'ai enduré la faim, la sueur et les frimas, et mangé le plus fidèle des coursiers. Pour toi, je suis prêt à braver d'autres périls et à revoir la mort en face sur tous les champs de bataille. Je te préfère au bonheur, à la richesse, à la puissance. Ne rejette pas l'offrande de mon coeur et le sacrifice de mon sang. Pour prix de tant d'amour, je ne réclame qu'un sourire de tes yeux et un laurier tombé de ta main!

Cette prière arriva toute brûlante aux oreilles de sainte Marie-Madeleine, patronne de l'ex-temple de la Gloire. C'est ainsi que l'acquéreur d'un château reçoit quelquefois une lettre adressée à l'ancien propriétaire.

Fougas revint par la rue de la Paix et la place Vendôme, et salua en passant la seule figure de connaissance qu'il eût encore trouvée à Paris. Le nouveau costume de Napoléon sur la colonne ne lui déplaisait aucunement. Il préférait le petit chapeau à la couronne et la redingote grise au manteau théâtral.

La nuit fut agitée. Mille projets divers se croisant en tout sens dans le cerveau du colonel. Il préparait les discours qu'il tiendrait à l'Empereur, s'endormait au milieu d'une phrase et s'éveillait en sursaut, croyant tenir une idée qui s'évanouissait soudain. Il éteignit et ralluma vingt fois sa bougie. Le souvenir de Clémentine se mêlait de temps à autre aux rêveries de la guerre et aux utopies de la politique; mais je dois avouer que la figure de la jeune fille ne sortit guère du second plan.

Autant cette nuit lui parut longue, autant la matinée du lendemain lui sembla courte. L'idée de voir en face le nouveau maître de l'Empire l'enivrait et le glaçait tour à tour. Il espéra un instant qu'il manquerait quelque chose à sa toilette, qu'un fournisseur lui offrirait un prétexte honorable pour ajourner cette visite au lendemain. Mais tout le monde fit preuve d'une exactitude désespérante. À midi précis, le pantalon à la cosaque et la redingote à brandebourgs s'étalaient sur le pied du lit auprès du célèbre chapeau à la Bolivar.

— Habillons-nous! dit Fougas. Ce jeune homme ne sera peut-être pas chez lui. En ce cas je laisserai mon nom, et j'attendrai qu'il m'appelle.

Il se fit beau à sa manière, et, ce qui paraîtra peut-être incroyable à mes lectrices, Fougas, en col de satin noir et en redingote à brandebourgs, n'était ni laid, ni même ridicule. Sa haute taille, son corps svelte, sa figure fière et décidée, ses mouvements brusques formaient une certaine harmonie avec ce costume d'un autre temps. Il était étrange, voilà tout. Pour se donner un peu d'aplomb, il entra dans un restaurant, mangea quatre côtelettes, un pain de deux livres et un morceau de fromage en buvant deux bouteilles de vin. Le café et le pousse-café le conduisirent jusqu'à deux heures. C'était le moment qu'il s'était fixé à lui-même.

Il inclina légèrement son chapeau sur l'oreille, boutonna ses gants de chamois, toussa énergiquement deux ou trois fois devant la sentinelle de la rue de Rivoli, et enfila bravement le guichet de l'Échelle.

— Monsieur! cria le portier, qui demandez-vous?

— L'Empereur!

— Avez-vous une lettre d'audience?

— Le colonel Fougas n'en a pas besoin. Va demander des renseignements à celui qui plane au-dessus de la place Vendôme: il te dira que le nom de Fougas a toujours été synonyme de bravoure et de fidélité.

— Vous avez connu l'Empereur premier?

— Oui, mon drôle, et je lui ai parlé comme je te parle.

— Vraiment? Mais quel âge avez-vous donc?

— Soixante-dix ans à l'horloge du temps, vingt-quatre ans sur les tablettes de l'histoire!

Le portier leva les yeux au ciel en murmurant:

«Encore un! C'est le quatrième de la semaine!»

Il fit un signe à un petit monsieur vêtu de noir, qui fumait sa pipe dans la cour des Tuileries, puis il dit à Fougas en lui mettant la main sur le bras:

— Mon bon ami, c'est l'Empereur que vous voulez voir?

— Je te l'ai déjà dit, familier personnage!

— Hé bien! vous le verrez aujourd'hui. Monsieur qui vient là- bas, avec sa pipe, est l'introducteur des visites; il va vous conduire. Mais l'Empereur n'est pas au Château. Il est à la campagne. Cela vous est égal, n'est-ce pas, d'aller à la campagne?

— Que diable veux-tu que ça me fasse?

— D'autant plus que vous n'irez pas à pied. On vous a déjà fait avancer une voiture. Allons, montez, mon bon ami, et soyez sage!

Deux minutes plus tard, Fougas, accompagné d'un agent, roulait vers le bureau du commissaire de police.

Son affaire fut bientôt faite. Le commissaire qui le reçut était le même qui lui avait parlé la veille à l'Opéra. Un médecin fut appelé et rendit le plus beau verdict de monomanie qui ait jamais envoyé un homme à Charenton. Tout cela se fit poliment, joliment, sans un mot qui pût mettre le colonel sur ses gardes et l'avertir du sort qu'on lui réservait. Il trouvait seulement que ce cérémonial était long et bizarre, et il préparait là-dessus quelques phrases bien senties qu'il se promettait de faire entendre à l'Empereur.

On lui permit enfin de se mettre en route. Le fiacre était toujours là; l'introducteur ralluma sa pipe, dit trois mots au cocher et s'assit à la gauche du colonel. La voiture partit au trot, gagna les boulevards et prit la direction de la Bastille.

Elle arrivait à la hauteur de la porte Saint-Martin, et Fougas, la tête à la portière, continuait à préparer son improvisation, lorsqu'une calèche, attelée de deux alezans superbes, passa pour ainsi dire sous le nez du rêveur. Un gros homme à moustache grise retourna la tête et cria:

— Fougas!

Robinson découvrant dans son île l'empreinte du pied d'un homme ne fut ni plus étonné ni plus ravi que Fougas en entendant ce cri de: «Fougas!» Ouvrir la portière, sauter sur le macadam, courir à la calèche qui s'était arrêtée, s'y lancer d'un seul bond sans l'aide du marchepied et tomber dans les bras du gros homme à moustache grise: tout cela fut l'affaire d'une seconde. La calèche était repartie depuis longtemps lorsque l'agent de police au galop, suivi de son fiacre au petit trot, arpenta la ligne des boulevards, demandant à tous les sergents de ville s'ils n'avaient vu passer un fou. XVI — Mémorable entrevue du colonel Fougas et de S.M. l'Empereur des Français.

En sautant au cou du gros homme à moustache grise, Fougas était persuadé qu'il embrassait Masséna. Il le dit naïvement, et le propriétaire de la calèche partit d'un grand éclat de rire.

— Eh! mon pauvre vieux, lui dit-il, il y a beau temps que nous avons enterré l'Enfant de la Victoire. Regarde-moi bien entre les deux yeux: je suis Leblanc, de la campagne de Russie.

— Pas possible! Tu es le petit Leblanc?

— Lieutenant au 3ème d'artillerie, qui a partagé avec toi mille millions de dangers, et ce fameux rôti de cheval que tu salais avec tes larmes.

— Comment! c'est toi! c'est toi qui m'as taillé une paire de bottes dans la peau de l'infortuné Zéphyr! sans compter toutes les fois que tu m'as sauvé la vie! ô mon brave et loyal ami, que je, t'embrasse encore! Je te reconnais maintenant, mais il n'y a pas à dire: tu es changé!

— Dame! je ne me suis pas conservé dans un bocal d'esprit-de-vin. J'ai vécu, moi!

— Tu sais donc mon histoire?

— Je l'ai entendu raconter hier au soir chez le ministre de l'instruction publique. Il y avait là le savant qui t'a remis sur pied. Je t'ai même écrit en rentrant chez moi pour t'offrir la niche et la pâtée, mais ma lettre se promène du côté de Fontainebleau.

— Merci! tu es un solide! Ah! mon pauvre vieux! que d'événements depuis la Bérésina! Tu as su tous les malheurs qui sont arrivés?

— Je les ai vus, ce qui est plus triste. J'étais chef d'escadron après Waterloo; les Bourbons m'ont flanqué à la demi-solde. Les amis m'ont fait rentrer au service en 1822, mais j'avais de mauvaises notes, et j'ai roulé les garnisons, Lille, Grenoble et Strasbourg, sans avancer. La seconde épaulette n'est venue qu'en 1830; pour lors, j'ai fait un bout de chemin en Afrique. On m'a nommé général de brigade à l'Isly, je suis revenu, j'ai flâné de côté et d'autre jusqu'en 1848. Nous avons eu cette année-là une campagne de juin en plein Paris. Le coeur me saigne encore toutes les fois que j'y pense, et tu es, pardieu! bien heureux de n'avoir pas vu ça. J'ai reçu trois balles dans le torse et j'ai passé général de division. Enfin, je n'ai pas le droit de me plaindre, puisque la campagne d'Italie m'a porté bonheur. Me voilà maréchal de France, avec cent mille francs de dotation, et même duc de Solferino. Oui, l'Empereur a mis une queue à mon nom. Le fait est que Leblanc tout court, c'était un peu court.

— Tonnerre! s'écria Fougas, voilà qui est bien. Je te jure, Leblanc, que je ne suis pas jaloux de ce qui t'arrive! C'est assez rare, un soldat qui se réjouit de l'avancement d'un autre; mais vrai, du fond du coeur, je te le dis: tant mieux! Tu méritais tous les honneurs, et il faut que l'aveugle déesse ait vu ton coeur et ton génie à travers le bandeau qui lui couvre les yeux!

— Merci! mais parlons de toi: où allais-tu lorsque je t'ai rencontré?

— Voir l'Empereur.

— Moi aussi; mais où diable le cherchais-tu?

— Je ne sais pas; on me conduisait.

— Mais il est aux Tuileries!

— Non!

— Si! il y a quelque chose là-dessous; raconte-moi ton affaire.

Fougas ne se fit pas prier; le maréchal comprit à quelle sorte de danger il avait soustrait son ami.

— Le concierge s'est trompé, lui dit-il; l'Empereur est au château, et puisque nous sommes arrivés, viens avec moi: je te présenterai peut-être à la fin de mon audience.

— Nom de nom! Leblanc, le coeur me bat à l'idée que je vais voir ce jeune homme. Est-ce un bon? Peut-on compter sur lui? A-t-il quelque ressemblance avec l'autre?

— Tu le verras; attends ici.

L'amitié de ces deux hommes datait de l'hiver de 1812. Dans la déroute de l'armée française, le hasard avait rapproché le lieutenant d'artillerie et le colonel du 23ème. L'un était âgé de dix-huit ans, l'autre n'en comptait pas vingt-quatre. La distance de leurs grades fut aisément rapprochée par le danger commun; tous les hommes sont égaux devant la faim, le froid et la fatigue. Un matin, Leblanc, à la tête de dix hommes, avait arraché Fougas aux mains des Cosaques; puis Fougas avait sabré une demi-douzaine de traînards qui convoitaient le manteau de Leblanc. Huit jours après, Leblanc tira son ami d'une baraque où les paysans avaient mis le feu; à son tour Fougas repêcha Leblanc au bord de la Bérésina. La liste de leurs dangers et de leurs mutuels services est trop longue pour que je la donne tout entière. Ainsi, le colonel, à Koenigsberg, avait passé trois semaines au chevet du lieutenant atteint de la fièvre de congélation. Nul doute que ces soins dévoués ne lui eussent conservé la vie. Cette réciprocité de dévouement avait formé entre eux des liens si étroits qu'une séparation de quarante-six années ne put les rompre.

Fougas, seul au milieu d'un grand salon, se replongeait dans les souvenirs de ce bon vieux temps, lorsqu'un huissier l'invita à ôter ses gants et à passer dans le cabinet de l'Empereur.

Le respect des pouvoirs établis, qui est le fond même de ma nature, ne me permet pas de mettre en scène des personnages augustes. Mais la correspondance de Fougas appartient à l'histoire contemporaine, et voici la lettre qu'il écrivit à Clémentine en rentrant à son hôtel:

«À Paris, que dis-je? au ciel! le 21 août 1859.

«Mon bel ange,

«Je suis ivre de joie, de reconnaissance et d'admiration. Je l'ai vu, je lui ai parlé; il m'a tendu la main, il m'a fait asseoir. C'est un grand prince; il sera le maître de la terre! Il m'a donné la médaille de Sainte-Hélène et la croix d'officier. C'est le petit Leblanc, un vieil ami et un noble coeur, qui m'a conduit là-bas; aussi est-il maréchal de France et duc du nouvel empire! Pour l'avancement, il n'y faut pas songer encore; prisonnier de guerre en Prusse et dans un triple cercueil, je rentre avec mon grade; ainsi le veut la loi militaire. Mais avant trois mois je serai général de brigade, c'est certain; il a daigné me le promettre lui-même. Quel homme! un dieu sur la terre! Pas plus fier que celui de Wagram et de Moscou, et père du soldat comme lui! Il voulait me donner de l'argent sur sa cassette pour refaire mes équipements. J'ai répondu:

«— Non, sire! J'ai une créance à recouvrer du côté de Dantzig: si l'on me paye, je serai riche; si l'on nie la dette, ma solde me suffira.

«Là-dessus… ô bonté des princes, tu n'es donc pas un vain mot! il sourit finement et me dit en frisant ses moustaches:

«— Vous êtes resté en Prusse depuis 1813 jusqu'en 1859?

«— Oui, sire.

«— Prisonnier de guerre dans des conditions exceptionnelles?

«— Oui, sire.

«— Les traités de 1814 et de 1815 stipulaient la remise des prisonniers?

«— Oui, sire.

«— On les a donc violés à votre égard?

«— Oui, sire.

«— Hé bien la Prusse vous doit une indemnité. Je la ferai réclamer par voie diplomatique.

«— Oui, sire. Que de bontés!

«Voilà une idée qui ne me serait jamais venue à moi! Reprendre de l'argent à la Prusse, à la Prusse qui s'est montrée si avide de nos trésors en 1814 et en 1815! Vive l'Empereur! ma bien-aimée Clémentine! Oh! vive à jamais notre glorieux et magnanime souverain! Vivent l'Impératrice et le prince impérial! Je les ai vus! l'Empereur m'a présenté à sa famille!

«Le prince est un admirable petit soldat! Il a daigné battre la caisse sur mon chapeau neuf; je pleurais de tendresse. S.M. l'Impératrice, avec un sourire angélique, m'a dit qu'elle avait entendu parler de mes malheurs.

«— Ô madame! ai-je répondu, un moment comme celui-ci les rachète au centuple.

«— Il faudra venir danser aux Tuileries l'hiver prochain.

«— Hélas! madame, je n'ai jamais dansé qu'au bruit du canon; mais aucun effort ne me coûtera pour vous plaire! J'étudierai l'art de Vestris.

«— J'ai bien appris la contredanse, ajouta Leblanc.

«L'Empereur a daigné me dire qu'il était heureux de retrouver un officier comme moi, qui avait fait pour ainsi dire hier les plus belles campagnes du siècle, et qui avait conservé les traditions de la grande guerre. Cet éloge m'enhardit. Je ne craignis pas de lui rappeler le fameux principe du bon temps: signer la paix dans les capitales!

«— Prenez garde, dit-il; c'est en vertu de ce principe que les armées alliées sont venues deux fois signer la paix à Paris.

«— Ils n'y reviendront plus, m'écriai-je, à moins de me passer sur le corps.

«J'insistai sur les inconvénients d'une trop grande familiarité avec l'Angleterre. J'exprimai le voeu de commencer prochainement la conquête du monde. D'abord, nos frontières à nous; ensuite, les frontières naturelles de l'Europe; car l'Europe est la banlieue de la France, et on ne saurait l'annexer trop tôt. L'Empereur hocha la tête comme s'il n'était pas de mon avis. Cacherait-il des desseins pacifiques? Je ne veux pas m'arrêter à cette idée, elle me tuerait!

«Il me demanda quel sentiment j'avais éprouvé à l'aspect des changements qui se sont faits dans Paris? Je répondis avec la sincérité d'une âme fière:

«— Sire, le nouveau Paris est le chef-d'oeuvre d'un grand règne; mais j'aime à croire que vos édiles n'ont pas dit leur dernier mot.

«— Que reste-t-il donc à faire, à votre avis?

«— Avant tout, redresser le cours de la Seine, dont la courbe irrégulière a quelque chose de choquant. La ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, pour les fleuves aussi bien que pour les boulevards. En second lieu, niveler le sol et supprimer tous les mouvements de terrain qui semblent dire à l'administration: «Tu es moins puissante que la nature!» Après avoir accompli ce travail préparatoire, je tracerais un cercle de trois lieues de diamètre, dont la circonférence, représentée par une grille élégante, formerait l'enceinte de Paris. Au centre, je construirais un palais pour Votre Majesté et les princes de la famille impériale; vaste et grandiose édifice enfermant dans ses dépendances tous les services publics: états-majors, tribunaux, musées, ministères, archevêché, police, institut, ambassades, prisons, banque de France, lycées, théâtres, Moniteur, imprimerie impériale, manufacture de Sèvres et des Gobelins, manutention des vivres. À ce palais, de forme circulaire et d'architecture magnifique, aboutiraient douze boulevards larges de cent vingt mètres, terminés par douze chemins de fer et désignés par les noms des douze maréchaux de France. Chaque boulevard est bordé de maisons uniformes, hautes de quatre étages, précédées d'une grille en fer et d'un petit jardin de trois mètres planté de fleurs uniformes. Cent rues, larges de soixante mètres, unissent les boulevards entre eux; elles sont reliées les unes aux autres par des ruelles de trente-cinq mètres, le tout bâti uniformément sur des plans officiels, avec grilles, jardins, et fleurs obligatoires. Défense aux propriétaires de souffrir chez eux aucun commerce, car la vue des boutiques abaisse les esprits et dégrade les coeurs; libre aux marchands de s'établir dans la banlieue, en se conformant aux lois. Le rez-de-chaussée de toutes les maisons sera occupé par les écuries et les cuisines; le premier loué aux fortunes de cent mille francs de rente et au-dessus; le second, aux fortunes de quatre-vingts à cent mille francs; le troisième, aux fortunes de soixante à quatre-vingts mille francs; le quatrième, aux fortunes de cinquante à soixante mille francs. Au- dessous de cinquante mille francs de rente, défense d'habiter Paris. Les artisans sont logés à dix kilomètres de l'enceinte, dans des forteresses ouvrières. Nous les exemptons d'impôts pour qu'ils nous aiment; nous les entourons de canons pour qu'ils nous craignent, Voilà mon Paris!

«L'Empereur m'écoutait patiemment et frisait sa moustache.

«— Votre plan, me dit il, coûterait un peu cher.

«— Pas beaucoup plus que celui qu'on a adopté, répondis-je.

«À ce mot, une franche hilarité, dont je ne m'explique pas la cause, égaya son front sérieux.

«— Ne pensez-vous pas, me dit-il, que votre projet ruinerait beaucoup de monde?

«— Eh! qu'importe? m'écriai-je, puisque je ne ruine que les riches!

Il se remit à rire de plus belle et me congédia en disant:

«— Colonel, restez colonel en attendant que nous vous fassions général!

«Il me permit une seconde fois de lui serrer la main; je fis un signe d'adieu à ce brave Leblanc, qui m'a invité à dîner pour ce soir, et je rentrai à mon hôtel pour épancher ma joie dans ta belle âme. Ô Clémentine! espère; tu seras heureuse et je serai grandi. Demain matin, je pars pour Dantzig. L'or est une chimère, mais je veux que tu sois riche. Un doux baiser sur ton front pur!

«V. FOUGAS.»

Les abonnés de la Patrie, qui conservent la collection de leur journal, sont priés de rechercher le numéro du 23 août 1859. Ils y liront un entrefilet et un fait divers que j'ai pris la liberté de transcrire ici.

«Son Excellence le maréchal duc de Solferino a eu l'honneur de présenter hier à S.M. l'Empereur un héros du premier Empire, Mr le colonel Fougas, qu'un événement presque miraculeux, déjà mentionné dans un rapport à l'Académie des sciences, vient de rendre à son pays.»

Voilà l'entrefilet; voici le fait divers:

«Un fou, le quatrième de la semaine, mais celui-ci de la plus dangereuse espèce, s'est présenté hier au guichet de l'Échelle. Affublé d'un costume grotesque, l'oeil en feu, le chapeau sur l'oreille, et tutoyant les personnes les plus respectables avec une grossièreté inouïe, a voulu forcer la consigne et s'introduire, Dieu sait dans quelle intention, jusqu'à la personne du Souverain. À travers ses propos incohérents, on distinguait les mots de «bravoure, colonne Vendôme, fidélité, l'horloge du temps, les tablettes de l'histoire.» Arrêté par un agent du service de sûreté et conduit chez le commissaire de la section des Tuileries, il fut reconnu pour le même individu qui, la veille, à l'Opéra, avait troublé par les cris les plus inconvenants la représentation de Charles VI. Après les constatations d'usage, il fut dirigé sur l'hospice de Charenton. Mais à la hauteur de la porte Saint- Martin, profitant d'un embarras de voitures et de la force herculéenne dont il est doué, il s'arracha des mains de son gardien, le terrassa, le battit, s'élança d'un bond sur le boulevard et se perdit dans la foule. Les recherches les plus actives ont commencé immédiatement, et nous tenons de source certaine qu'on est déjà sur la trace du fugitif.»

XVII — Où Mr Nicolas Meiser, riche propriétaire de Dantzig, reçoit une visite qu'il ne désirait point.

La sagesse des nations dit que le bien mal acquis ne profite jamais. Je soutiens qu'il profite plus aux voleurs qu'aux volés, et la belle fortune de Mr Nicolas Meiser est une preuve à l'appui de mon dire.

Le neveu de l'illustre physiologiste, après avoir brassé beaucoup de bière avec peu de houblon et récolté indûment l'héritage destiné à Fougas, avait amassé dans les affaires une fortune de huit à dix millions. Dans quelles affaires? On ne me l'a jamais dit, mais je sais qu'il tenait pour bonnes toutes celles où l'on gagne de l'argent. Prêter de petites sommes à gros intérêt, faire de grandes provisions de blé pour guérir la disette après l'avoir produite, exproprier les débiteurs malheureux, fréter un navire ou deux pour le commerce de la viande noire sur la côte d'Afrique, voilà des spéculations que le bonhomme ne dédaignait aucunement. Il ne s'en vantait point, car il était modeste, mais il n'en rougissait pas non plus, ayant élargi sa conscience en arrondissant son capital. Du reste, homme d'honneur dans le sens commercial du mot, et capable d'égorger le genre humain plutôt que de laisser protester sa signature. Les banques de Dantzig, de Berlin, de Vienne et de Paris le tenaient en haute estime; elles avaient de l'argent à lui.

Il était gros, gras et fleuri, et vivait en joie. Sa femme avait le nez trop long et les os trop perçants, mais elle l'aimait de tout son coeur et lui faisait de petits entremets sucrés. Une parfaite conformité de sentiments unissait les deux époux. Ils parlaient entre eux à coeur ouvert et ne se cachaient point leurs mauvaises pensées. Tous les ans, à la Saint-Martin, lors de la récolte des loyers, ils mettaient sur le pavé cinq ou six familles d'artisans qui n'avaient pu payer leur terme; mais ils n'en dînaient pas plus mal et le baiser du soir n'en était pas moins doux.

Le mari avait soixante-six ans, la femme soixante-quatre; leurs physionomies étaient de celles qui inspirent la bienveillance et commandent le respect. Pour compléter leur ressemblance avec les patriarches, il ne leur manquait que des enfants et des petits-enfants. La nature leur avait donné un fils, un seul, parce qu'ils ne lui en avaient point demandé davantage. Ils auraient pensé commettre un crime de lèse-écus en partageant leur fortune entre plusieurs. Malheureusement, ce fils unique, héritier présomptif de tant de millions, mourut à l'université de Heidelberg, d'une indigestion de saucisses. Il partit à vingt ans pour cette Walhalla des étudiants teutoniques, où l'on mange des saucisses infinies en buvant une bière intarissable; où l'on chante des lieds de huit cents millions de couplets en se tailladant le bout du nez à coups d'épée. Le trépas malicieux le ravit à ses auteurs lorsqu'ils n'étaient plus en âge de lui improviser un remplaçant. Ces vieux richards infortunés recueillirent pieusement ses nippes pour les vendre. Durant cette opération lamentable (car il manquait beaucoup de linge tout neuf), Nicolas Meiser disait à sa femme:

— Mon coeur saigne à l'idée que nos maisons et nos écus, nos biens au soleil et nos biens à l'ombre s'en iront à des étrangers. Les parents devraient toujours avoir un fils de rechange, comme on nomme un juge suppléant au tribunal de commerce.

Mais le temps, qui est un grand maître en Allemagne et dans plusieurs autres pays, leur fit voir que l'on peut se consoler de tout, excepté de l'argent perdu. Cinq ans plus tard, Mme Meiser disait à son mari avec un sourire tendre et philosophique:

— Qui peut pénétrer les décrets de la Providence? Ton fils nous aurait peut-être mis sur la paille. Regarde Théobald Scheffler, son ancien camarade. Il a mangé vingt mille francs à Paris pour une femme qui levait la jambe au milieu de la contredanse. Nous-mêmes, nous dépensions plus de deux mille thalers chaque année pour notre mauvais garnement; sa mort est une grosse économie, et par conséquent une bonne affaire!

Du temps que les trois cercueils de Fougas étaient encore à la maison, la bonne dame raillait les visions et les insomnies de son époux.

— À quoi donc penses-tu? lui disait-elle. Tu m'as encore donné des coups de pied toute la nuit. Jetons au feu ce haillon de Français: il ne troublera plus le repos d'un heureux ménage. Nous vendrons la boîte de plomb; il y en a pour le moins deux cents livres; la soie blanche me fera une doublure de robe et la laine du capitonnage nous donnera bien un matelas.

Mais un restant de superstition empêcha Meiser de suivre les conseils de sa femme: il préféra se défaire du colonel en le mettant dans le commerce.

La maison des deux époux était la plus belle et la plus solide de la rue du Puits-Public, dans le faubourg noble. De fortes grilles en fer ouvré décoraient magnifiquement toutes les fenêtres, et la porte était bardée de fer comme un chevalier du bon temps. Un système de petits miroirs ingénieux accrochés à la façade permettait de reconnaître un visiteur avant même qu'il eût frappé. Une servante unique, vrai cheval pour le travail, vrai chameau par la sobriété, habitait sous ce toit béni des dieux.

Le vieux domestique couchait dehors, dans son intérêt même, et pour qu'il ne fût point exposé à tordre le col vénérable de ses maîtres. Quelques livres de commerce et de piété formaient la bibliothèque des deux vieillards. Ils n'avaient point voulu de jardin derrière leur maison, parce que les arbres se plaisent à cacher les voleurs. Ils fermaient leur porte aux verrous tous les soirs à huit heures et ne sortaient point de chez eux sans y être forcés, de peur de mauvaises rencontres.

Et cependant le 29 avril 1859, à onze heures du matin, Nicolas Meiser était bien loin de sa chère maison. Dieu! qu'il était loin de chez lui, cet honnête bourgeois de Dantzig! Il arpentait d'un pas pesant cette promenade de Berlin qui porte le nom d'un roman d'Alphonse Karr: Sous les tilleuls. En, allemand: Unter den Linden.

Quel mobile puissant avait jeté hors de sa bonbonnière ce gros bonbon rouge à deux pieds? Le même qui conduisit Alexandre à Babylone, Scipion à Carthage, Godefroi de Bouillon à Jérusalem et Napoléon à Moscou: l'ambition! Meiser n'espérait pas qu'on lui présenterait les clefs de la ville sur un coussin de velours rouge, mais il connaissait un grand seigneur, un chef de bureau et une femme de chambre qui travaillaient à obtenir pour lui des lettres de noblesse. S'appeler von Meiser au lieu de Meiser tout sec! Quel beau rêve!

Le bonhomme avait en lui ce mélange de bassesse et d'orgueil qui place les laquais à une si grande distance des autres hommes. Plein de respect pour la puissance et d'admiration pour la grandeur, il ne prononçait les noms de roi, de prince et même de baron qu'avec emphase et béatitude. Il se gargarisait de syllabes nobles, et le seul mot de monseigneur lui emplissait la bouche d'une bouillie enivrante. Les particuliers de ce tempérament ne sont pas rares en Allemagne, et l'on en trouve même ailleurs. Si vous les transportiez dans un pays où tous les hommes sont égaux, la nostalgie de la servitude les tuerait.

Les titres qu'on faisait valoir en faveur de Nicolas Meiser n'étaient pas de ceux qui emportent la balance, mais de ceux qui la font pencher petit à petit. Neveu d'un savant illustre, propriétaire imposé, homme bien pensant, abonné à la Nouvelle Gazette de la Croix, plein de mépris pour l'opposition, auteur d'un toast contre la démagogie, ancien conseiller de la ville, ancien juge au tribunal de commerce, ancien caporal de la landwehr, ennemi déclaré de la Pologne et de toutes les nations qui ne sont pas les plus fortes. Son action la plus éclatante remontait à dix ans. Il avait dénoncé par lettre anonyme un membre du parlement de Francfort, réfugié à Dantzig.

Au moment où Meiser passait sous les tilleuls, son affaire était en bon chemin. Il avait recueilli cette douce assurance de la bouche même de ses protecteurs. Aussi courait-il légèrement vers la gare du chemin Nord-Est, sans autre bagage qu'un revolver dans la poche. Sa malle de veau noir avait pris les devants et l'attendait au bureau. Chemin faisant, il effleurait d'un coup d'oeil rapide l'étalage des boutiques. Halte! Il s'arrêta court devant un papetier et se frotta les yeux: remède souverain, dit- on, contre la berlue. Entre les portraits de Mme Sand et de Mr Mérimée, qui sont les deux plus grands écrivains de la France, il avait aperçu, deviné, pressenti une figure bien connue.

«Assurément, dit-il, j'ai déjà vu cet homme-là, mais il était moins florissant. Est-ce que notre ancien pensionnaire serait revenu à la vie? Impossible! J'ai brûlé la recette de mon oncle, et l'on a perdu, grâce à moi, le secret de ressusciter les gens. Cependant la ressemblance est frappante. Ce portrait a-t-il été fait en 1813, du vivant de Mr le colonel Fougas! Non, puisque la photographie n'était pas encore inventée. Mais peut-être le photographe l'a-t-il copié sur une gravure? Voici le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette reproduits de la même façon: cela ne prouve pas que Robespierre les ait ressuscités. C'est égal, j'ai fait une mauvaise rencontre.»

Il fit un pas vers la porte de la boutique pour prendre des renseignements, mais un certain embarras le retint. On pourrait s'étonner, lui faire des questions, rechercher les motifs de son inquiétude. En route! Il reprit sa course au petit trot, en essayant de se rassurer lui-même:

«Bah! c'est une hallucination, l'effet d'une idée fixe. D'ailleurs ce portrait est vêtu à la mode de 1813, voilà qui tranche tout.»

Il arriva à la gare du chemin de fer, fit enregistrer sa malle de veau noir et se jeta de tout son long dans un compartiment de première classe. Il fuma sa pipe de porcelaine; ses deux voisins s'endormirent; il fit bientôt comme eux et ronfla. Les ronflements de ce gros homme avaient quelque chose de sinistre: vous eussiez cru entendre les ophicléides du jugement dernier. Quelle ombre le visita dans cette heure de sommeil? Nul étranger ne l'a jamais su, car il gardait ses rêves pour lui, comme tout ce qui lui appartenait.

Mais entre deux stations, le train étant lancé à toute vitesse, il sentit distinctement deux mains énergiques qui le tiraient par les pieds. Sensation trop connue, hélas! et qui lui rappelait les plus mauvais souvenirs de sa vie. Il ouvrit les yeux avec épouvante et vit l'homme de la photographie, dans le costume de la photographie! Ses cheveux se hérissèrent, ses yeux s'arrondirent en boules de loto, il poussa un grand cri et se jeta à corps perdu entre les deux banquettes dans les jambes de ses voisins.

Quelques coups de pied vigoureux le rappelèrent à lui-même. Il se releva comme il put et regarda autour de lui. Personne que les deux voisins, qui lançaient machinalement leurs derniers coups de pied dans le vide en se frottant les yeux à tour de bras. Il acheva de les réveiller en les interrogeant sur la visite qu'il avait reçue, mais ces messieurs déclarèrent qu'ils n'avaient rien vu.

Meiser fit un triste retour sur lui-même; il remarqua que ses visions prenaient terriblement de consistance. Cette idée ne lui permit point de se rendormir.

«Si cela continue longtemps, pensait-il, l'esprit du colonel me cassera le nez d'un coup de poing ou me pochera les deux yeux!»

Peu après, il se souvint qu'il avait très sommairement déjeuné et s'avisa que le cauchemar était peut-être engendré par la diète. Il descendit aux cinq minutes d'arrêt et demanda un bouillon. On lui servit du vermicelle très chaud, et il souffla dans sa tasse comme un dauphin dans le Bosphore.

Un homme passa devant lui sans le heurter, sans lui rien dire, sans le voir. Et pourtant la tasse sauta dans les mains du riche Nicolas Meiser, le vermicelle s'appliqua sur son gilet et sa chemise, où il forma un lacet élégant qui rappelait l'architecture de la porte Saint-Martin. Quelques fils jaunâtres, détachés de la masse, pendaient en stalactites aux boutons de la redingote. Le vermicelle s'arrêta à la surface, mais le bouillon pénétra beaucoup plus loin. Il était chaud à faire plaisir; un oeuf qu'on y eût laissé dix minutes aurait été un oeuf dur. Fatal bouillon, qui se répandit non seulement dans les poches, mais dans les replis les plus secrets de l'homme lui-même! La cloche du départ sonna, le garçon du buffet réclama douze sous, et Meiser remonta en voiture, précédé d'un plastron de vermicelle et suivi d'un petit filet de bouillon qui ruisselait le long des mollets.

Tout cela, parce qu'il avait vu ou cru voir la terrible figure du colonel Fougas mangeant des sandwiches!

Oh! que le voyage lui parut long! Comme il lui tardait de se voir chez lui, entre sa femme Catherine et sa servante Berbel, toutes les portes bien closes! Les deux voisins riaient à ventre déboutonné; on riait dans le compartiment de droite et le compartiment de gauche. À mesure qu'il arrachait le vermicelle, les petits yeux du bouillon se figeaient au grand air et semblaient rire silencieusement. Qu'il est dur pour un gros millionnaire d'amuser les gens qui n'ont pas le sou! Il ne descendit plus jusqu'à Dantzig, il ne mit pas le nez à la portière, il s'entretint seul à seul avec sa pipe de porcelaine, où Léda caressait un cygne, et ne riait point.

Triste, triste voyage! On arriva pourtant. Il était huit heures du soir; le vieux domestique attendait avec des crochets pour emporter la malle du maître. Plus de figures redoutables, plus de rires moqueurs. L'histoire du bouillon était tombée dans l'oubli comme un discours de Mr Keller. Déjà Meiser, dans la salle des bagages, avait saisi par la poignée une malle de veau noir, lorsqu'il vit à l'extrémité opposée le spectre de Fougas qui tirait en sens inverse et semblait résolu à lui disputer son bien. Il se roidit, tira plus fort et plongea même sa main gauche dans la poche où dormait le revolver. Mais le regard lumineux du colonel le fascina, ses jambes ployèrent, il tomba, et crut voir que Fougas et la malle de veau noir tombaient aussi l'un sur l'autre. Lorsqu'il revint à lui, son vieux domestique lui tapait dans les mains, la malle était posée sur les crochets, et le colonel avait disparu. Le domestique jura qu'il n'avait vu personne et qu'il avait reçu la malle lui-même des propres mains du facteur.

Vingt minutes plus tard, le millionnaire était dans sa maison et se frottait joyeusement la face contre les angles aigus de sa femme. Il n'osa lui conter ses visions, car Mme Meiser était un esprit fort en son genre. C'est elle qui lui parla de Fougas.

— Il m'est arrivé toute une histoire, lui dit-elle. Croirais-tu que la police nous écrit de Berlin pour demander si notre oncle nous a laissé une momie, et à quelle époque, et combien de temps nous l'avons gardée, et ce que nous en avons fait? J'ai répondu la vérité, ajoutant que ce colonel Fougas était en si mauvais état et tellement détérioré par les mites, que nous l'avions vendu comme un chiffon. Qu'est-ce que la police a donc à voir dans nos affaires?

Meiser poussa un profond soupir.

— Parlons argent, reprit la dame. Le gouverneur de la Banque est venu me voir. Le million que tu lui as demandé pour demain est prêt; on le délivrera sur ta signature. Il paraît qu'ils ont eu beaucoup de peine à se procurer la somme en écus; si tu avais voulu du papier sur Vienne ou sur Paris, tu les aurais mis à leur aise. Mais enfin, ils ont fait ce que tu as désiré. Pas d'autres nouvelles, sinon que Schmidt, le marchand, s'est tué. Il avait une échéance de dix mille thalers, et pas moitié de la somme dans sa caisse. Il est venu me demander de l'argent; j'ai offert dix mille thalers à vingt-cinq, payables à quatre-vingt-dix jours, avec première hypothèque sur les bâtiments. L'imbécile a mieux aimé se pendre dans sa boutique; chacun son goût.

— S'est-il pendu bien haut?

— Je n'en sais rien; pourquoi?

— Parce qu'on pourrait avoir un bout de corde à bon marché, et nous en avons grand besoin ma pauvre Catherine! Ce colonel Fougas me donne un tracas!

— Encore tes idées! Viens souper, mon chéri.

— Allons!

La Baucis anguleuse conduisit son Philémon dans une belle et grande salle à manger où Berbel servit un repas digne des dieux. Potage aux boulettes de pain anisé, boulettes de poisson à la sauce noire, boulettes de mouton farci, boulettes de gibier, choucroute au lard entourée de pommes de terre frites, lièvre rôti à la gelée de groseille, écrevisses en buisson, saumon de la Vistule, gelées, tartes aux fruits, et le reste. Six bouteilles de vin du Rhin, choisies entre les meilleurs crus, attendaient sous leur capuchon d'argent une accolade du maître. Mais le seigneur de tous ces biens n'avait ni faim ni soif. Il mangeait du bout des dents et buvait du bout des lèvres, dans l'attente d'un grand événement qui d'ailleurs ne se fit guère attendre. Un coup de marteau formidable ébranla bientôt la maison.

Nicolas Meiser tressaillit; sa femme entreprit de le rassurer.

— Ce n'est rien, lui disait-elle. Le gouverneur de la Banque m'a dit qu'il viendrait te parler. Il offre de nous payer la prime, si nous prenons du papier au lieu des écus.

— Il s'agit bien d'argent! s'écria le bonhomme. C'est l'enfer qui vient nous visiter!

Au même instant la servante se précipita dans la chambre en criant:

— Monsieur! madame! c'est le Français des trois cercueils! Jésus! Marie, mère de Dieu!

Fougas salua et dit:

— Bonnes gens, ne vous dérangez pas, je vous en prie. Nous avons une petite affaire à débattre ensemble et je m'apprête à vous l'exposer en deux mots. Vous êtes pressés, moi aussi; vous n'avez pas soupé, ni moi non plus!

Mme Meiser, plus immobile et plus maigre qu'une statue du treizième siècle, ouvrait une grande bouche édentée. L'épouvante la paralysait. L'homme, mieux préparé à la visite du fantôme, arma son revolver sous la table et visa le colonel en criant:

— Vade rétro, Satanas!

L'exorcisme et le pistolet ratèrent en même temps.

Meiser ne se découragea point: il tira les six coups l'un après l'autre sur le démon qui le regardait faire. Rien ne partit.

— À quel diable de jeu jouez-vous? dit le colonel en se mettant à cheval sur une chaise. On n'a jamais reçu la visite d'un honnête homme avec ce cérémonial.

Meiser jeta son revolver et se traîna comme une bête jusqu'aux pieds de Fougas. Sa femme qui n'était pas plus rassurée le suivit. L'un et l'autre joignirent les mains, et le gros homme s'écria:

— Ombre! j'avoue mes torts, et je suis prêt à les réparer. Je suis coupable envers toi, j'ai transgressé les ordres de mon oncle. Que veux-tu? Que commandes-tu? Un tombeau? Un riche monument? Des prières? Beaucoup de prières?

— Imbécile! dit Fougas en le repoussant du pied. Je ne suis pas une ombre, et je ne réclame que l'argent que tu m'as volé!

Meiser roulait encore, et déjà sa petite femme, debout, les poings sur la hanche, tenait tête au colonel Fougas.

— De l'argent, criait-elle. Mais nous ne vous en devons pas! Avez-vous des titres? montrez-nous un peu notre signature! Où en serait-on, juste Dieu! s'il fallait donner de l'argent à tous les aventuriers qui se présentent? Et d'abord, de quel droit vous êtes-vous introduit dans notre domicile, si vous n'êtes pas une ombre? Ah! vous êtes un homme comme les autres! Ah! vous n'êtes pas un esprit! Eh bien! monsieur, il y a des juges à Berlin; il y en a même dans les provinces, et nous verrons bien si vous touchez à notre argent! Relève-toi donc, grand nigaud: ce n'est qu'un homme! Et vous, le revenant, hors d'ici! décampez!

Le colonel ne bougea non plus qu'un roc.

— Diable soit des langues de femme! Asseyez-vous, la vieille… et éloignez vos mains de mes yeux: ça pique. Toi, l'enflé, remonte, sur ta chaise et écoute-moi. Il sera toujours temps de plaider, si nous n'arrivons pas à nous entendre. Mais le papier timbré me pue au nez: c'est pourquoi j'aime mieux traiter à l'amiable.

Mr et Mme Meiser se remirent de leur première émotion. Ils se défiaient des magistrats, comme tous ceux qui n'ont pas la conscience nette. Si le colonel était un pauvre diable qu'on pût éconduire moyennant quelques thalers, il valait mieux éviter le procès.

Fougas leur déduisit le cas avec une rondeur toute militaire. Il prouva l'évidence de son droit, raconta qu'il avait fait constater son identité à Fontainebleau, à Paris, à Berlin; cita de mémoire deux ou trois passages du testament, et finit par déclarer que le gouvernement prussien, d'accord avec la France, appuierait au besoin ses justes réclamations.

— Tu comprends bien, ajouta-t-il en secouant Meiser par le bouton de son habit, que je ne suis pas un renard de la chicane. Si tu avais le poignet assez vigoureux pour manoeuvrer un bon sabre, nous irions sur le terrain, bras-dessus, bras-dessous, et je te jouerais la somme en trois points, aussi vrai que tu sens le bouillon!

— Heureusement, monsieur, dit Meiser, mon âge me met à l'abri de toute brutalité. Vous ne voudriez pas fouler aux pieds le cadavre d'un vieillard!

— Vénérable canaille! mais tu m'aurais tué comme un chien, si ton pistolet n'avait pas raté!

— Il n'était pas chargé, monsieur le colonel! Il n'était… presque pas chargé! Mais je suis un homme accommodant et nous pouvons très bien nous entendre. Je ne vous dois rien, et d'ailleurs il y a prescription; mais enfin… combien demandez- vous?

— Voilà qui est parlé. À mon tour!

La complice du vieux coquin adoucit le timbre de sa voix: figurez-vous une scie léchant un arbre avant de le mordre.

— Écoute, mon Claus, écoute ce que va dire Mr le colonel Fougas. Tu vas voir comme il est raisonnable! Ce n'est pas lui qui penserait à ruiner de pauvres gens comme nous. Ah! ciel! il n'en est pas capable. C'est un si noble coeur! Un homme si désintéressé! Un digne officier du grand Napoléon (Dieu ait son âme!).

— Assez, la vieille! dit Fougas avec un geste énergique qui trancha ce discours par le milieu. J'ai fait faire à Berlin le compte de ce qui m'est dû en capital et intérêts.

— Des intérêts! cria Meiser. Mais en quel pays, sous quelle latitude fait-on payer les intérêts de l'argent? Cela se voit peut-être dans le commerce, mais entre amis! jamais, au grand jamais, mon bon monsieur le colonel! Que dirait mon pauvre oncle, qui nous voit du haut des cieux, s'il savait que vous réclamez les intérêts de sa succession?

— Mais, tais-toi donc, Nickle! reprit la femme. Mr le colonel vient de te dire lui-même qu'il ne voulait pas entendre parler des intérêts.

— Nom d'un canon rayé! vous tairez-vous, pies borgnes? Je crève de faim, moi, et je n'ai pas apporté mon bonnet de coton pour coucher ici!… Voici l'affaire. Vous me devez beaucoup, mais la somme n'est pas ronde, il y a des fractions et je suis pour les affaires nettes. D'ailleurs, mes goûts sont modestes. J'ai ce qu'il me faut pour ma femme et pour moi; il ne s'agit plus que de pourvoir mon fils!

— Très bien! cria Meiser. Je me charge de l'éducation du petit!…

— Or, depuis une dizaine de jours que je suis redevenu citoyen du monde, il y a un mot que j'entends dire partout. À Paris comme à Berlin, on ne parle plus que de millions; il n'est plus question d'autre chose et tous les hommes ont des millions plein la bouche. À force d'en entendre parler, j'ai eu la curiosité de savoir ce que c'est. Allez me chercher un million, et je vous donne quittance!

Si vous voulez vous faire une idée approximative des cris perçants qui lui répondirent, allez au jardin des plantes à l'heure du déjeuner des oiseaux de proie, et essayez de leur arracher la viande du bec. Fougas se boucha les oreilles et demeura inébranlable. Les prières, les raisonnements, les mensonges, les flatteries, les bassesses glissaient sur lui comme la pluie sur un toit de zinc. Mais à dix heures du soir, lorsqu'il jugea que tout accommodement était impossible, il prit son chapeau:

— Bonsoir, dit-il. Ce n'est plus un million qu'il me faut, mais deux millions et le reste. Nous plaiderons. Je vais souper.

Il était déjà dans l'escalier, quand Mme Meiser dit à son mari:

— Rappelle-le et donne-lui son million!

— Es-tu folle?

— N'aie pas peur.

— Je ne pourrai jamais!

— Dieu! que les hommes sont bêtes! Monsieur! monsieur Fougas! monsieur le colonel Fougas! Remontez, je vous en prie! nous consentons à tout ce que vous voulez!

— Sacrebleu! dit-il en rentrant, vous auriez bien dû vous décider plus tôt. Mais enfin, voyons la monnaie!

Mme Meiser lui expliqua de sa voix la plus tendre que les pauvres capitalistes comme eux n'avaient pas un million dans leur caisse.

— Mais vous ne perdrez rien pour attendre, mon doux monsieur! Demain, vous toucherez la somme en bel argent blanc: mon mari va vous signer un bon sur la banque royale de Dantzig.

— Mais… disait encore l'infortuné Meiser.

Il signa cependant, car il avait une confiance sans bornes dans le génie pratique de Catherine. La vieille pria Fougas de s'asseoir au bout de la table et lui dicta une quittance de deux millions, pour solde de tout compte. Vous pouvez croire qu'elle n'oublia pas un mot des formules légales et qu'elle se mit en règle avec le code prussien. La quittance, écrite en entier de la main du colonel, remplissait trois grandes pages.

Ouf! Il signa et parapha la chose et reçut en échange la signature de Nicolas, qu'il savait bonne.

— Décidément, dit-il au vieillard, tu n'es pas aussi arabe qu'on me l'avait dit à Berlin. Touche là, vieux fripon! Je ne donne la main qu'aux honnêtes gens à l'ordinaire; mais dans un jour comme celui-ci, on peut faire un petit extra.

— Faites-en deux, monsieur Fougas, dit humblement Mme Meiser.

Acceptez votre part de ce modeste souper!

— Parbleu! la vieille; ça n'est pas de refus. Mon souper doit être froid à l'auberge de la Cloche, et vos plats qui fument sur leurs réchauds m'ont déjà donné plus d'une distraction. D'ailleurs, voilà des flûtes de verre jaunâtre sur lesquelles Fougas ne sera pas fâché de jouer un air.