L'Humanité préhistorique
Chapitre II
LES INDUSTRIES ARCHÉOLITHIQUES EN
EUROPE
L'effondrement du continent septentrional qui, durant les temps de la grande extension glaciaire, constituait le principal réservoir des neiges et le point de départ des mers de glace, en causant la fusion de ces grandes masses d'eau congelée, amena, en même temps que de formidables inondations, un grand abaissement de la température moyenne dans les régions voisines des anciens champs de glace; et cette période de froid, qui dans nos régions fut assurément de longue durée, causa de profondes modifications dans la flore, comme dans la faune, ainsi que dans les conditions d'existence de l'homme. Très certainement alors eurent lieu de grandes destructions par les eaux et d'importants déplacements de populations, car, d'une part, l'aire habitable s'accroissait par l'abandon que les glaces faisaient de vastes régions, et d'autre part elle diminuait en raison de ce que bien des terres disparaissaient peu à peu sous les eaux, momentanément ou pour toujours.
Dans bien des régions, telles l'Égypte, le Somal, la Mésopotamie, l'Hindoustan, les populations furent balayées en même temps que la faune qui vivait avec elle; aussi, dans ces pays, constatons-nous l'existence d'un long hiatus au cours duquel aucune trace de l'homme ne se présente. Cet hiatus correspond aux temps de l'industrie archéolithique. Ce dépeuplement évident dans les régions que je viens de citer est moins clair dans l'Occident européen, où il n'affecte que des pays de moindre étendue. Après ce cataclysme la vie s'est conservée dans des «districts de survivance», chez des hommes échappés à la mort par suite de la situation de leur habitat, et par d'autres qui ont eu le temps de s'enfuir devant le danger. Là, dans ces «districts de survivance», se sont développées de nouvelles industries, voulues par les nouvelles conditions de la vie. L'Aurignacien, première phase de cette évolution, en Occident, est né de l'industrie moustiérienne, cela ne fait aucun doute aujourd'hui. Dès lors, commença la multiplication des humains dans ces foyers d'où devait, peu à peu, partir la reconstitution de la population du Globe. Partout où l'on rencontre des restes de l'industrie archéolithiques des débuts, on peut tenir pour certain qu'il a existé des «districts de survivance», partout où l'on constate l'existence d'une lacune, à la suite du paléolithique, on peut être sûr qu'après être demeuré pendant un temps plus ou moins long privé de population, ce lieu a été colonisé de nouveau par des gens venus de l'extérieur, soit des districts de survivance, soit de pays lointains.
Cette phase de la vie, dans nos pays, culture à laquelle on a généralement donné le nom d'âge du renne, en raison de l'abondance de ce cervidé dans la faune d'alors, que Piette désigne sous celui de période glyptique parce qu'on rencontre dans certaines localités des matières dures, os, ivoire, pierre, bois de renne, sculptées ou gravées, se sépare très nettement de la phase paléolithique par la stratigraphie comme par les caractères propres à ses industries diverses. Le Dr Hamy, dès 1870, dans son Précis de paléontologie humaine, avait partagé la fin des temps quaternaires en trois époques successives après celle du Moustier, la plus ancienne étant l'industrie d'Aurignac, puis celle de Solutré, et enfin celle de la Madelaine, la plus récente, qui termine la série de ce que nous nommons l'industrie archéolithique de l'Europe occidentale. Cette succession est généralement
admise aujourd'hui[85].
Cette phase de l'industrie, très développée dans nos régions, dénote de la part des habitants de nos pays des aptitudes inconnues jusqu'alors: les arts débutent, ou du moins c'est à cette période que nous rencontrons leurs premières manifestations.
Les industries archéolithiques et mésolithiques du silex présentent, comme caractères généraux, que les instruments sont faits d'éclats retouchés de diverses manières; elles diffèrent en cela de l'industrie paléolithique qui utilisait le noyau même en le taillant sur ses deux faces, et l'éclat en le retouchant d'un seul côté, celui qui est opposé au bulbe de percussion. Les instruments moins anciens se présentent sous un grand nombre de formes, très localisées, les unes indépendantes, les autres procédant les unes des autres par transformations.
D'après les données actuelles, nous voyons que certaines régions, telle l'Europe occidentale, ont connu de nombreuses formes de transition entre le type chelléo-moustiérien et la pierre polie, alors que d'autres n'en possèdent que quelques-unes et que, dans certains pays, on semble passer directement de l'industrie paléolithique à la culture néolithique, peut-être même à celle du métal, sans rencontrer la moindre trace d'une phase quelconque archéolithique ou mésolithique. L'Égypte est dans ce cas et l'Italie paraît être passée directement d'un type archéolithique à l'industrie campignienne, sans avoir connu les formes solutréennes et magdaléniennes.
En Amérique du Nord, les industries sont confuses entre la forme acheuléenne et la pierre polie; on rencontre en même temps des instruments appartenant à tous les types européens, depuis celui du Moustier jusqu'à celui des Kjœkkenmœddings danois et, pour une bonne part, ces outils, ou tout au moins ces formes, étaient encore en usage chez les Indiens, bien des années après la colonisation des côtes par les Européens.
Afin de se rendre compte de ce qu'étaient les conditions de l'existence de l'homme durant la période qui, en France, a connu les diverses industries archéolithiques, il est nécessaire de se reporter aux phénomènes qui prirent place, lors de la disparition des grands glaciers, et d'examiner dans quel état les neiges laissèrent le sol.
Dans leur retrait, les glaces abandonnèrent peu à peu d'immenses territoires, arides d'abord, quoique trempés d'humidité, coupés en tous sens par des cours d'eau, couverts de fondrières, de marais, de lacs, d'îlots de glace en fusion. C'est sur ces terres que peu à peu gagna la zone des graminées. Il se forma, dans les contrées plates, d'immenses prairies dont s'empara le gibier, suivi par les chasseurs, soit que l'homme y fixât sa demeure, soit qu'il y vînt faire des expéditions de chasse, pendant les saisons favorables seulement. En arrière, les forêts gagnant progressivement sur les prairies, suivant de loin le mouvement des glaces, offraient le facies des pays froids et cette première zone forestière, de profondeur variable, se trouvait être elle-même remplacée, plus en arrière encore, par des boisements de climats plus tempérés, semés de clairières, de marais dans les bas-fonds, et de pâturages sur les lieux élevés; flore et faune connurent tous les intermédiaires entre les zones glacées et les pays vraiment chauds.
Il ne faut pas oublier que la fusion d'amas de glaces aussi importants, absorbant une énorme quantité de chaleur, produit, dans son voisinage, un
abaissement intense de la température[86]; ce froid porta principalement sur la zone des steppes, plus voisine des glaciers que celle des forêts. Dans ces conditions les inégalités climatériques des diverses parties de la France étaient beaucoup plus grandes qu'elles ne le sont aujourd'hui, et l'ensemble était plus froid. Le renne se multiplia rapidement, les équidés parcoururent en grandes troupes les steppes de nos pays septentrionaux et centraux en compagnie des bisons, si nombreux encore en Amérique du Nord en ces derniers siècles. Les forêts offrirent aux mammouths la nourriture en même temps que les retraites mystérieuses qu'affectionnent les pachydermes, les capridés suivirent dans les montagnes le retrait des neiges. C'est dans ce milieu complexe, varié à l'infini, que se développèrent, dans l'Europe occidentale et centrale, les industries archéolithiques celles des survivants aux désastres qui ont accompagné et suivi la disparition des glaciers. Ailleurs, dans les régions plus voisines des tropiques, les conditions de la vie étaient différentes.
Depuis quelques années, grâce aux travaux d'une pléiade d'observateurs consciencieux, les découvertes portent leurs fruits; à la confusion bien naturelle des débuts succèdent aujourd'hui des classifications rationnelles, les dates relatives deviennent certaines, et l'aire d'extension des industries diverses se précise. Les unes, largement étendues, couvrent tous les pays qui séparent l'Espagne de la mer du Nord; d'autres sont plus restreintes. L'homme est mieux armé contre les difficultés de tout genre que lui oppose la nature et, peut-être aussi, ces difficultés sont-elles moins grandes que par le passé; mais il est beaucoup moins nombreux et laisse encore pendant longtemps d'immenses territoires vides.
INDUSTRIE AURIGNACIENNE.
Instruments en silex (fig. 20).—Les pointes et racloirs de type moustiérien abondent dans les couches aurignaciennes; mais on rencontre aussi bon nombre de formes jusqu'alors inusitées, entre autres des racloirs taillés sur des éclats très épais, parfois même sur des blocs ayant l'aspect de nuclei; ce dispositif a certainement été adopté pour que l'outil présentât une plus grande résistance à la rupture; il était donc destiné au travail de matières relativement dures. Puis viennent des lames à encoche simple ou double, d'autres retouchées d'un seul côté, formant ainsi des couteaux munis d'un dos; des perçoirs plus ou moins fins de pointe, des burins busqués et des burins d'angle, destinés au travail des matières résistantes, telles que la pierre, l'ivoire, l'os, la corne, le bois dur, etc... toutes ces formes sont nouvelles et quelques-unes persisteront jusqu'à l'apparition du métal.
Instruments en os.—L'outillage aurignacien en os est sommaire et grossièrement travaillé, il se compose de pointes fendues ou non à la base, de grosses épingles ou poinçons garnis d'une tête, de lissoirs et d'os portant des traits assez profondément gravés. Mais nous ne savons pas quel était l'usage de ces divers objets.
C'est avec l'industrie que nous venons d'examiner que se présentent les premières tentatives artistiques de l'homme, ou du moins les plus anciennes dont nous ayons actuellement connaissance. Ce sont des essais de gravure sur roche tendre et de naïves sculptures en haut relief, figurines représentant le plus souvent des femmes nues. Nous reviendrons sur ce sujet en parlant de l'Art aux temps quaternaires, mais il était utile de les citer ici, car la gravure et la sculpture expliquent l'existence des burins trapus et des racloirs très épais, indispensables pour entamer les matières dures.
Avec les restes de l'industrie aurignacienne, on rencontre les os de tous les animaux dont l'homme faisait alors sa nourriture, et dont il employait les dents et les os pour fabriquer les ustensiles nécessaires à sa vie, les fourrures pour son vêtement, car il faisait froid. Ces animaux sont: Elephas primigenius, Rhinoceros tichorinus, Ursus spelœus, Felis spelœa, Hyæna spelæa, Equus caballus, Bison priscus, Cervus megaceros (d'Irlande), le renne en très grand nombre, le bouquetin (Capra ibex), le chevreuil (Cervus capreolus), un ours et une hyène indéterminés.
Certes le gibier était abondant, mais souvent d'une capture difficile et les carnassiers étaient redoutables. Comment ces hommes se seraient-ils emparés d'animaux de cette puissance avec le seul outillage que nous connaissons d'eux? Ce ne sont pas les petites pointes de silex du type moustiérien qui étaient capables de les aider à jeter à terre un mammouth ou un bison. Ils disposaient certainement d'armes plus puissantes, faites de matières qui se sont corrompues, de bois ou de corne, et probablement aussi employaient-ils les lacets, les pièges et des fosses analogues à celles qui sont encore en usage dans l'Indo-Chine pour s'emparer du tigre, fosses garnies de bambous effilés fichés dans le sol, sur lesquels l'animal se transperce lui-même dans sa chute.
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Fig. 20[87].—Industrie aurignacienne. Types principaux de silex taillés.
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Cette observation, d'ailleurs, quant à l'insuffisance de l'armement de pierre, s'applique à toutes les phases du quaternaire, à bien des peuplades sauvages de nos temps; mais de nos jours ces primitifs accroissent l'efficacité de leurs flèches et de leurs piques par le poison dont ils enduisent les pointes: peut-être en était-il de même à ces époques reculées.
La teinture.—Nous ne possédons d'autres preuves de cet usage que la présence dans les couches aurignaciennes des cavernes de couleurs minérales. Dans la station des Roches (Indre), M. Septier a découvert dix-sept échantillons de matières colorantes, dont une plaque de sanguine, des terres argileuses rouges ou lie de vin, des grès contenant de l'oxyde de fer, de l'ocre rouge et jaune, de fragments de pyrolusite et d'oxyde de
manganèse[88]. Des minerais de fer et de manganèse ont été découverts dans
la grotte des fées[89], et dans la caverne aurignacienne des Cottés (Vienne)
on a trouvé un canon de renne gravé renfermant de l'ocre[90].
Quel était l'usage de ces couleurs? les employait-on pour teindre les peaux dont les Aurignaciens faisaient leurs vêtements, ou pour des peintures corporelles, telles qu'ils s'en pratique encore chez de nombreuses tribus sauvages, telles qu'elles étaient en usage dans l'Égypte anté-historique, voire même chez les Ligures et les Gaulois? On serait porté à croire que ces gens se couvraient le corps de peintures, si l'on s'en rapporte aux objets qui accompagnaient les foyers de cette époque au Crot-du-Charnier (Solutré): ornements grossiers de parure en os et en ivoire, mélangés à des morceaux de matières colorantes et des plaquettes de schiste qui, probablement, comme dans la vallée du Nil, tenaient lieu de palette pour écraser et mélanger les couleurs avec l'huile, la graisse ou l'eau.
INDUSTRIE SOLUTRÉENNE.
Les coupes relevées au Crot-du-Charnier, à Solutré (Saône-et-Loire)[91], ne permettent aucun doute quant à la priorité de l'industrie aurignacienne sur celle des Solutréens, la première de ces deux industries étant représentée à la base par deux niveaux de foyers séparés entre eux et recouverts par des zones d'éboulis. C'est au-dessus de la dernière couche stérile que se trouvent les foyers solutréens accompagnés d'une faune tout autre que celle des niveaux inférieurs. On y rencontre en effet: le loup et le renard, Hyæna spelæa, Ursus spelœus et U. arctos, Meles laxus, Mustella pustorius, Lepus timidus, Elephas primigenius, Equus caballus, Cervus tarandus, Cervus canadensis, Bos primigenius, et des oiseaux indéterminés, échassiers,
rapaces, etc.[92]... Dans les couches intermédiaires, entre les foyers des deux industries, est une assise composée entièrement d'ossements d'équidés. On avait même pensé que les Solutréens avaient domestiqué le cheval; mais
cette opinion a été abandonnée[93].
Instruments en silex (fig. 21).—L'ensemble de cet outillage est remarquable par la finesse de sa technique. Les instruments, toujours composés d'éclats plus ou moins grands, habilement retouchés, sont de deux natures différentes. Les uns sont taillés seulement sur une face, pointes, grattoirs, perçoirs, scies, etc., analogues à ceux des industries moustiérienne et aurignacienne; les autres, façonnés sur les deux faces, mais peu épais sont des têtes de javelots, d'épieux, des poignards (?); tous affectent la forme lancéolée de la feuille de saule ou de celle de laurier; ils sont parfois arrondis à l'une de leurs extrémités, alors que l'autre demeure aiguë.
C'est une véritable révolution qui s'opère dans le travail de la pierre, lors de l'apparition de l'industrie solutréenne; et ce type de la pointe lancéolée sera de tous les temps et de tous les pays à des époques différentes. Au néolithique il se montre en Scandinavie, en Égypte, en Tunisie, dans le centre de l'Afrique, en Susiane, au Mexique, aux États-Unis, soit sous forme de pointes de flèches, soit de taille suffisante pour armer des lances ou des javelots; on le connaît en silex, en quartz, en pétro-silex, en obsidienne, etc...; mais on trouve aussi des têtes de flèches à crans et à pédoncule. Tout l'outillage des Aurignaciens se conserve, parfois même plus complet que dans cette industrie; on y voit le racloir double, le perçoir simple ou double, bref presque toutes les formes que peut prendre le silex sous la main d'habiles ouvriers.
Instruments en os.—Une série de belles aiguilles en os percées d'un chas et d'un travail délicat a été retirée de la couche de foyers où ces instruments de couture étaient en compagnie de pointes de flèches à crans, d'outils de bois de renne gravés au trait, de coquilles et de dents d'animaux perforées pour la suspension, et les Solutréens se livraient à des travaux d'art, gravaient sur les palettes des bois de renne, des figures animales.
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Fig. 21[94].—Industrie solutréenne. Types principaux de silex taillés.
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Distribution géographique.—Mais l'industrie solutréenne est cantonnée dans une partie de nos pays et présente un intérêt plutôt local. Elle fait presque complètement défaut dans le nord de la France, il en existe des traces en Belgique, dans les îles Britanniques, sur le Rhin en Bavière. Elle semble s'être surtout développée entre le Massif central et le Jura d'une part, et d'autre part vers les Pyrénées et l'Espagne dans la Catalogne.
Toutefois quelques découvertes faites à Prédmost (Moravie) et dans les
cavernes des environs d'Oïcow (Pologne russe)[95], en Wurtemberg et en Hongrie ont paru pouvoir être attribuées à l'industrie solutréenne. Il se peut que les formes soient analogues; mais, par suite de l'éloignement de ces stations de l'aire solutréenne de France, déjà restreinte, il est bien difficile d'admettre l'identité et le synchronisme proposés par les Allemands.
Cette industrie, sûrement imposée par la faune et le climat d'une partie seulement de la France, semble être très spéciale à nos pays. Certaines de ses formes ont été en usage dans d'autres régions: la pointe de flèche à crans, la pointe à pédoncule, le grattoir double, la pointe en feuille de laurier, etc... Mais ces analogies ne doivent pas être prises en considération autrement que pour constater une fois de plus que des besoins analogues ont fait naître des instruments semblables: la présence de pointe de type solutréen (épais) dans le paléolithique inférieur de l'Égypte et de l'Algérie en est la preuve.
INDUSTRIE MAGDALÉNIENNE.
L'industrie dite magdalénienne, du nom de la grotte de la Madelaine, dans la commune de Tursac (Dordogne), constitue, dans nos pays, la phase finale de l'époque du renne, l'ultime témoin de la vie de l'homme pleistocène; elle est la dernière des cultures que nous désignons sous le nom d'archéolithiques.
À cette époque le climat de l'Europe occidentale demeure toujours très froid; et il est à penser que les frontières des continents vers la mer n'étaient pas établies telles qu'elles sont de nos jours, qu'il existait encore quelques grandes terres s'opposant au passage des courants marins qui font actuellement de nos pays des régions tempérées. Le climat de la France était alors continental. La preuve en est dans ce que notre sol nourrissait alors une faune arctique: antilope saïga, cerf du Canada, bœuf musqué, lemming, renard bleu, ours gris et l'animal du nord par excellence, le renne. Cependant les derniers mammouths et rhinocéros, probablement coupés dans leurs migrations vers le sud, vivent encore dans nos forêts; leur présence d'ailleurs ne doit pas surprendre; car, malgré l'apparition de froids intenses, ils ont encore pendant longtemps habité la Sibérie et, plus au nord, les îles Liakow.
L'homme vit toujours dans les cavernes et assurément aussi dans des abris souterrains qu'il construit de ses mains. Il conserve les habitudes de chasseur et de pêcheur, se nourrit de gibier et de poisson; mais l'expérience des générations qui l'ont précédé lui enseigne des perfectionnements nombreux dans le parti qu'il tire pour son armement des matières dures animales, telles que l'os et l'ivoire; probablement aussi emploie-t-il plus avantageusement le bois, la corne et toutes les substances qu'il avait à sa disposition, mais qui n'ont pas résisté aux injures des temps. Les Solutréens semblent avoir tiré de la taille du silex tous les avantages qu'on en pouvait alors attendre; après eux, c'est vers l'ivoire et l'os que se tourne l'attention des Magdaléniens et, bien que conservant la plupart des formes de leurs prédécesseurs, sauf toutefois la pointe en feuille de laurier et la pointe à cran, ils créent une multitude d'instruments nouveaux en os et en ivoire, instruments que, pour beaucoup, nous retrouvons encore en usage chez les peuples primitifs de nos temps.
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Fig. 22.—Industrie magdalénienne (types principaux de silex taillés).
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Instruments en silex (fig. 22).—La grande importance donnée par les Magdaléniens au travail de l'ivoire, de l'os et du bois de cerf et de renne, les contraignit à fabriquer toute une série d'instruments de silex particulièrement appropriés aux services qu'ils en attendaient pour ces travaux spéciaux; aussi voyons-nous paraître une foule de formes inconnues jusqu'alors. Ce sont des lames retouchées sur les côtés et munies d'un pédoncule probablement destiné à l'emmanchement, des racloirs droits ou obliques, des lames à crans multiples pouvant remplir le rôle de scies, des poinçons et burins, parfois d'une finesse extrême, puis des types hybrides de grattoir-burin. Il en est de même si fins, parmi ces instruments, qu'on a supposé qu'ils étaient destinés à percer le chas des aiguilles d'os ou à piquer la peau pour les tatouages; mais à côté de ces formes spéciales on retrouve les grands grattoirs simples ou doubles, les lames simples ou retouchées, en abondance extrême, très habilement enlevées des nuclei, lames de toutes tailles, depuis celles de quelques millimètres de largeur jusqu'aux longs couteaux de vingt et quelques centimètres de longueur, toutes en quantités innombrables dans les cavernes.
Instruments en os, en ivoire et en bois de renne et de cerf (fig. 23).—Nous n'envisagerons ici ces instruments qu'au point de vue de leur usage; tous sont plus ou moins ornés, leurs caractères artistiques seront traités dans le chapitre spécialement consacré aux arts.
Les instruments caractéristiques de l'industrie magdalénienne sont le harpon et la pointe de sagaie, ces armes étant toujours fabriquées en ivoire, en bois de renne ou en os.
La tête de sagaie est une simple tige de section ronde ou elliptique, très effilée à la pointe et soit large à la base, soit amincie, suivant que l'emmanchement se faisait par application sur l'extrémité de la hampe ou par la pénétration dans le bois creusé à l'avance. Dans les deux cas il était nécessaire de faire autour de cet emmanchement une forte ligature au moyen de nerfs préparés à cet effet. Les peuples primitifs modernes font grand usage de ces sortes d'armes et, dans nos musées ethnographiques, nous en conservons des panoplies entières.
Des pointes de petites dimensions armaient les têtes des flèches; car il est à penser que les Magdaléniens, si avancés sous le rapport de l'outillage, qui connaissaient le propulseur tel que celui dont les Australiens, les
Tchouktches et les Esquimaux font encore usage[96], n'ignoraient pas l'emploi de l'arc, peut-être même les Solutréens étaient-ils déjà des archers.
Le harpon magdalénien est une longue pointe à section ronde, garnie de barbelures souvent très nombreuses, parfois rangées d'un seul côté, mais fréquemment aussi sur les deux côtés; dans ce cas les barbelures alternent à droite et à gauche, à distance égale les unes des autres.
Parmi ces harpons il en est de très petits qui, probablement, armaient des flèches; ils sont exécutés sur le même modèle.
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Fig. 23.—Industrie magdalénienne (instruments en os et en ivoire).
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À la base de ces instruments, deux pointes saillantes permettent d'assurer l'emmanchement et dans le cas où la hampe se séparerait de la pointe, à servir de cran d'arrêt au fil flotteur.
Quant aux propulseurs, la grotte du Mas d'Azil (Ariège), la station de Bruniquel (Tarn-et-Garonne) et bien d'autres localités nous en ont fourni des spécimens, soit entiers, soit en fragments. Ce sont des baguettes cylindriques munies d'un cran d'arrêt, semblables en tout aux propulseurs modernes, mais le plus généralement ornées de sculptures souvent très remarquables, représentant des animaux.
On rencontre, en outre, dans les grottes magdaléniennes, de singuliers instruments dont on ignore l'usage et auxquels on a donné le nom de «bâtons de commandement». Ce sont des morceaux de bois de renne coupés à une petite distance en dessous et en dessus de la naissance d'un andouiller, percés de larges trous circulaires et fréquemment ornés de gravures représentant des animaux ou de simples lignes plus ou moins régulières. On en rencontre des traces dès l'époque solutréenne; mais c'est au magdalénien qu'ils sont le plus fréquents.
Il n'est pas d'explications qui n'aient été proposées quant à l'usage de ces curieux instruments; la plus vraisemblable est celle qui leur attribue une
valeur magique ou religieuse[97].
À cette liste, déjà longue, d'instruments en os, en ivoire et en bois de renne, il faut ajouter les aiguilles, remarquables par leur facture et surtout par l'habileté avec laquelle le chas en a été percé, des épingles garnies ou non d'une tête, des spatules, des lissoirs, des os effilés par polissage et des instruments de forme indéfinissable, dont la destination demeure inconnue.
Quand on voit combien les Magdaléniens étaient devenus habiles dans le travail de l'os, avec quel soin ils polissaient leurs instruments, on est surpris de constater qu'ils n'ont jamais tenté de polir la pierre elle-même. C'est par la finesse et la précision de la taille qu'ils suppléaient au tranchant produit par l'usure et, leurs principales armes étant en os et en ivoire, ils n'éprouvaient pas le besoin de les remplacer par des instruments fragiles de silex.
La céramique.—Aucune de nos stations magdaléniennes n'a fourni de poteries; mais les préhistoriens belges les plus dignes de foi affirment l'existence, dans les stations de même époque des vallées de la Meuse et de la Lesse, d'une céramique, très primitive il est vrai, mais nettement
caractérisée.[98] Cette poterie est faite à la main, d'une pâte grossière et mal cuite. On n'en possède pas de vases entiers, mais de simples fragments, qui
semblent avoir appartenu à de grands bols évasés et à fond plat.[99]
On sait que bien des tribus de nos temps, très primitives dans leur culture, ne connaissent pas l'usage de la poterie et que, principalement chez les nomades, les vases de terre sont exclus du mobilier par suite de leur fragilité; les peuples plus avancés les remplacent par des ustensiles métalliques, les plus barbares par des récipients de cuir ou de bois. C'est probablement ce qui avait lieu chez les troglodytes magdaléniens de nos régions. Cependant on rencontre parfois dans les cavernes des géodes de silex, de tailles diverses, aussi amincies par une taille grossière, et l'on
trouve des galets creusés en forme de mortier,[100] quelquefois munis d'une sorte de manche. On a comparé ces pierres à cupules aux objets analogues dont se servent les sauvages de l'Amérique du Sud pour se procurer du feu, en faisant tourner rapidement dans ces cavités rugueuses un bâton de bois
sec et inflammable.[101] L'existence de la poterie dans une station n'implique donc pas, d'une manière absolue, la nature et l'époque de l'industrie de ce gîte.
Distribution de l'industrie magdalénienne.—Cette industrie semble avoir occupé une aire considérable dans l'occident de l'Europe; on la rencontre dans presque toute la France, dans le sud et le centre de l'Angleterre, en Belgique, dans l'Allemagne centrale, l'Autriche, la Hongrie, en Pologne et jusqu'en Russie. Au sud, dans les pays méditerranéens on ne la connaît encore qu'en Espagne septentrionale, mais elle se montre dans les cavernes de la côte syrienne. Elle s'étend donc, sauf en ce qui concerne la Syrie, sur des régions qui, à ces époques, jouissaient de climats analogues et possédaient à peu de choses près la même flore et la même faune. La présence, dans les assises magdaléniennes, de coquilles de l'Océan et de la Méditerranée, employées comme parure, permet de penser qu'à cette époque les relations commerciales, de proche en proche, étaient assez étendues déjà, et l'on en a conclu que, débutant dans un de ses districts, ces formes se sont répandues au loin. Cette explication certainement est satisfaisante, parce que l'aire reconnue pour le magdalénien n'est pas immense, et que par suite le magdalénien, créé pour des conditions spéciales, n'est pas sorti de son milieu d'origine: quant à son foyer unique, son existence est loin d'être démontrée; car il se peut fort bien que la plupart de ses formes, étant voulues par les nouvelles conditions de la vie, soient apparues en même temps dans bien des régions différentes, chez des tribus très diverses au point de vue ethnique. Notre documentation relative aux districts orientaux de Russie, de Pologne, de Hongrie et de la Syrie est encore trop incomplète pour que nous soyons autorisés à unifier toutes les industries d'aspect général magdalénien, et à les considérer comme étant toutes contemporaines; nous ne savons même pas s'il existe un synchronisme parfait entre les conditions climatétiques de l'Occident et celles de l'Orient à l'époque du renne; si cet animal s'est retiré vers le nord en partant de nos régions ou des steppes de Russie. La présence actuelle de l'auroch dans les forêts de la Lithuanie, et son existence en Germanie au temps de César et de Tacite, alors qu'il avait disparu de la Gaule, semblerait indiquer que la migration de ces animaux se serait produite d'abord d'ouest en est, au travers de l'Europe centrale, en suivant les transformations climatériques, puis du sud au nord, à partir des plaines russes, pour gagner la Laponie et les côtés de l'océan Glacial. En ce cas, l'industrie appropriée aux conditions de la vie du renne aurait suivi et il n'existerait pour les diverses stations à partir des Alpes, aucun synchronisme. D'ailleurs, bien des milliers d'années après l'extinction de la culture magdalénienne dans nos pays, de nombreuses tribus septentrionales ont encore conservé des souvenirs de ces industries; et il n'est pas possible de nier que ces inventions, correspondant à des usages spéciaux, ne sont pas nées partout où le besoin s'en est fait sentir (fig. 24).
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Fig. 24.—Silex taillés de l'industrie capsienne.—1 à 8 El Mekta (Tunisie).—9 à 15, Fum el Maza
(Tunisie).
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L'industrie magdalénienne, même en Occident, est très loin d'être homogène: dans les nombreuses stations où l'on trouve ses restes, elle varie dans bien des détails de l'outillage, ainsi que dans le développement plus ou moins grand des goûts artistiques; ce sont là différences dues soit à des conditions régionales, soit à l'époque relative des stations les unes par rapport aux autres; mais par suite de la nature des recherches, des méthodes employées et des tendances d'esprit des chercheurs, ces divers témoins de la vie magdalénienne ont reçu des noms plus ou moins justifiés, chacun étant considéré, bien à tort à notre avis, comme correspondant à des âges spéciaux. C'est ainsi que nous voyons paraître les industries éburnéenne, glyptique, gourdanienne, larandienne, lortetienne, élaphotarandienne, hippiquienne, équidienne, élaphienne, etc., auxquelles on a voulu, bien à tort, faire jouer un rôle chronologique, désignations qui n'ont qu'une valeur régionale, pour la plupart, et qui montrent qu'en dépit des théories généralisatrices, les chercheurs, en contact avec la réalité, ont tous une tendance à partager ces industries suivant les lieux et les climats, et accordent au régionalisme préhistorique une très grande importance.
Après avoir fait l'exposé de tout ce que nous connaissons des industries qui, dans nos pays, se sont développées aux temps quaternaires, il semble utile de résumer en un tableau les faits les plus importants relatifs à la vie de l'homme, au climat et à la faune. Nous empruntons les principales lignes de
ce tableau à M. M. Boule[102].
Pliocène Alluvions des
supérieur. plateaux. — Elephas meridionalis. Moraines de
la 1 grande Equus stenonis re Rhinoceros etruscus. , etc.
extension
glaciaire.
Couches de
transition du
Forest-bed, C Industrie T . éolithique (?)
de Saint-Prest
de Solihac.
Pleistocène Moraines de Elephas antiquus, Rhinoceros Type inférieur. e la II grande Mercki , Hippopotame . chelléen — période C . prédominant glaciaire.
Alluvions des Époque de l'Hippopotame.
terrasses C . moyennes,
tufs calcaires.
Moyen.— Moraines de Mammouth, rhinocéros à Type Industrie
la IIIe narines cloisonnées ours, hyène grande. acheuléen paléolithique époque C prédominant. . glaciaire.
Dépôts de Époque du Mammouth. Type remplissage moustiérien des grottes, prédominant. lœss,
alluvions des
bas niveaux
ou des
terrasses
inférieures.
Supérieur. Dépôt Industrie
— supérieur des archéolitique. Époque du Renne , faune des grottes. steppes. Partie C . supérieure du
lœss.
Couches de Industrie
Cervus elaphus, Castor.
transition. mésolithique
Actuel.— Alluvions Espèces actuelles, animaux Industrie
récentes, domestiques. néolithique: tourbières. C ' les métaux. .
image
Fig. 25.—Stations préhistoriques du désert entre la vallée du Nil et les oasis Relevé de G. Legrain en
1897.
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On ne saurait trop insister sur ce fait que ce tableau n'est applicable qu'aux pays occidentaux de l'Europe, tant par les phénomènes glaciaires qu'il indique que par les climats, les faunes et les industries qui en sont la conséquence; bien des régions n'ont pas connu les effets de la période glaciaire, d'autres n'ont été affectés que par une grande recrudescence de l'humidité atmosphérique: il en est résulté dans leurs faunes des modifications tout autres que celles qui ont eu lieu dans nos régions du Nord, et en conséquence la vie de l'homme y a suivi un cours tout différent. C'est ainsi que les habitants de l'Égypte semblent être passés directement de l'industrie paléolithique au néolithique, peut-être même à l'énéolithique, et qu'il paraît en être de même pour la Mésopotamie. Toutefois nous ne sommes pas autorisés à nier d'une manière absolue l'existence des industries archéolithiques dans quelques parties de ces pays orientaux, en nous basant sur ce que nous n'en avons pas encore rencontré de traces. Il est certain qu'à la suite des grandes inondations quaternaires ces régions sont demeurées longtemps désertes: l'apparition soudaine de l'industrie énéolithique dans la vallée du Nil et dans la Chaldée viendrait à l'appui de cette dernière hypothèse. Dans les déserts égyptien (fig. 25), arabe et syrien, les instruments paléolithiques sont extrêmement nombreux. La population a donc été relativement fort dense dans ce pays; puis, nous l'avons vu, survient un hiatus comprenant tout ce qui, dans l'Europe occidentale, correspond aux industries archéolithiques et mésolithiques. On pourrait alléguer que cette lacune n'est qu'apparente, qu'elle n'est due qu'à l'insuffisance de nos recherches. Je ne le pense pas, étant données les immensités dans lesquelles ne paraît aucune forme d'instrument qu'on puisse rattacher aux industries archéolithiques.