L'Île du Levant

Paul Otlet · Chapitre 4 sur 5

Pages du PDF

L'Île du Levant

Notice sur L'ile du Titan ou du Levant.

Plus récemment, l'Illustration horticole publiait la notice suivante de notre célèbre botaniste J. Linden.

 

NOTICE SUR L'ILE DU TITAN OU DU LEVANT.

L'île du Titan est la plus orientale et la plus grande des îles d'Hyères, les Stœchades des anciens. P raconte qu'on y faisait

depuis la plus haute antiquité la pêche du corail, dont les Gaulois ornaient leurs épées et leurs boucliers. D les appelait

Stichades insulae du nom d'une herbe aromatique très abondante dans ces îles, le Sticha, qu'il indique comme étant une espèce de Thym; probablement le Lavandula υπο Stœchas. A la renaissance, les trois îles principales de Porquerolles, Port-Cros et Titan étaient connues sous le nom poétique d'îles d'or, sans doute à cause de l'éclat que jettent leurs rochers de mica-schiste. Quelques auteurs modernes leur ont maintenu cette dénomination.

Avant l'ère chrétienne, ces îles étaient visitées par les Phéniciens et les Phocéens, qui y formèrent des établissements. Les Romains s'y installèrent à leur tour. Pendant les premiers siècles du christianisme, les pieux cénobites de Lérins cherchèrent un refuge à l'île du Titan.

Les Maures vinrent ensuite s'installer dans cette île, d'où ils ravagèrent toute la côte provençale. Ils en furent définitivement chassés sous le règne de F I. En 1549, H II érigea l'île du Titan en marquisat, en faveur de C , comte de

Roquendorf, baron de Molemburg. N y fit construire le fort

des Arbousiers aujourd'hui déclassé. Depuis, l'île a appartenu à divers propriétaires dont un des derniers, le comte P y fit exécuter de grands travaux et y établit un pénitencier et des plantations de vignes d'une grande étendue. Un seul clos entouré de murs a une contenance de cent hectares. L'île appartient depuis quelques années à M. É O , gendre de l'auteur de cette notice.

L'île du Titan a une superficie d'environ 1,400 hectares, son sol est montagneux, très élevé dans les parties septentrionales et s'étendant en pente vers le midi. Dans la partie orientale, on rencontre, sur les hauteurs, des dépressions de terrain qui se transforment plus bas en vallons parfaitement abrités et couverts d'une épaisse végétation, tels sont les vallons du Serpent, du Javieu, du Cagnet et du Titan. À l'abri du mistral et du vent d'est, qui sévissent avec violence sur les crêtes de l'île, ces localités jouissent d'une température semi-tropicale, particulièrement propice à la culture des Palmiers et autres plantes des régions chaudes du globe. Ce sont ces vallons, où jamais le thermomètre n'est descendu à zéro, qui ont été choisis pour y établir les grandes cultures que la Compagnie Continentale d'Horticulture se propose de créer dans le midi. Au fur et à mesure que les terrains seront défrichés et défoncés à une certaine profondeur, ils seront livrés à la culture et de grandes plantations de Palmiers appartenant aux genres Areca, Brahea, Chamaerops, Cocos, Kentia, Livistona, Phoenix, etc., y remplaceront la végétation primitive. Quelques parties particulièrement chaudes seront réservées pour l'acclimatation de certains arbres fruitiers exotiques et dans les dépressions des hauteurs s'établiront les grandes cultures de Rosiers, de Gardenia et autres plantes à fleurs destinées à alimenter le nord pendant les périodes d'hiver. Les fleurs n'y seront pas exposées, comme à Cannes et à Nice, aux gelées qui font manquer si fréquemment leur récolte.

L'île du Levant est aussi remarquable par sa flore que par sa constitution géologique. Il y a cinq ou six ans, l'île était encore couverte de forêts de Pins d'Alep (Pinus halepensis) et de Pins pignons (Pinus pinea), dérodées en grande partie. Sous la forêt comme dans les parties découvertes, le sol est couvert de maquis épais, composés d'Arbousiers gigantesques (Arbutus Unedo) ayant parfois des troncs de 50 centimètres de circonférence et mesurant jusqu'à 8 mètres de hauteur, de Bruyères arborescentes, Erica arborea, de 3 mètres de hauteur avec des troncs de 25 centimètres de circonférence, de Myrtes (Myrtus communis), de Lentisques (Pistacia lentiscus), de Daphne, de plusieurs espèces de Cistes, etc. Ces maquis forment des fourrés impénétrables sous lesquels les lapins, très abondants dans l'île, peuvent circuler à l'aise sans avoir à redouter l'œil perçant du chasseur. Dans les parties jachères, les Cistes apparaissent en grand nombre, tandis que dans les endroits découverts et incultes on rencontre l'Euphorbia dendroides, les Teucrium marum et massiliense, le Lavandula Stœchas, le Coronilla juncea, les Genista linifolia, candicans et spinosa, le Jasminum humile, l'Euphrasia linifolia, le Vitex agnus castus, le Thrincia tuberosa, etc. Dans le sable, sur le bord de la mer, croissent le Pancratium maritimum, l'Absinthium maritimum, et sous les rochers les Juniperus phœnicea et Sabina, le Statice minuta, l'Echinophora spinosa, quelques espèces d'Euphorbes, etc.

Nous devons à la complaisance de M. le docteur B , de

Porquerolles, les renseignements minéralogiques et géologiques suivants:

A l'île du Levant se trouve un véritable lit de roches granatifères. Dans la partie E. et S., vers le NO. au centre de l'île, partout le schiste micacé, en se délitant et s'effeuillant aux impressions atmosphériques, jonche la terre de ses grenats. On peut, d'après M. D , reconnaître leur cristallisation dodécaèdre ou trapéziforme; ils

sont en général d'un rouge-brun tirant sur le noir, quelquefois rouges, violacés et d'apparence terreuse, d'autres fois légèrement vitreux dans certains endroits. Vers l'E., sur le bord de la mer, ils se trouvent mêlés aux grenats prismatiques. Le mica-schiste, dans lequel cette substance est empâtée, est contourné ou anguleux et les cristaux prismatiques du disthine, élargis comme d'habitude sur deux faces opposées, s'allongent d'une manière remarquable, se recourbent, se redressent, et suivent exactement les mouvements de la roche sur laquelle ils sont appliqués.

Il existe aussi un gisement d'asbeste ou amianthe, à un endroit appelé la mine, où l'on ne peut arriver qu'au moyen d'une barque. L'asbeste se trouve dans les fissures d'une roche magnésienne. Elle affecte plusieurs formes et plusieurs couleurs, ses fibres sont le plus souvent d'un blanc d'argent, assez soyeuses, mais dures et compactes.

Un peu au-dessus du gisement d'asbeste, on trouve une actinote de couleur vert tendre, légèrement nacrée et châtoyante. Cet amphibole calcaréo-ferrugineux est basillaire, mais non pas à fibres droites; il s'offre, en outre, sous forme de petites lames assez étroites, irrégulièrement superposées ou divergentes. C'est, sans contredit, une des substances les plus remarquables de l'île, après toutefois les cristallisations des tixanoyides et des titaniates; le titaniate de fer se trouve dans le mica-schiste, il est solide, noir, métalloïde et cristallisé en octaèdre.

Les grosses roches, qui font saillie dans les parties centrales de l'île, sont formés de quartz hyalin, parfois d'une blancheur éblouissante.

J. L .

Enfin nous terminerons ce chapitre par quelques notes historiques:

Mela désigne toutes les îles du littoral de Provence sous les noms de Stœchades, qui signifie en grec rangées. Strabon en compte cinq. «Au devant de la côte, dit-il, en partant de Marseille, on trouve les îles Stœcades. Il y en a trois grandes et deux petites. Elles sont habitées par des cultivateurs marseillais; plus anciennement elles avaient même une garnison pour les garantir des descentes des pirates, car elles ne manquent pas de ports.» Et le géographe grec place à la suite les îles de Lérins, sous les noms de Leron (Sainte-Marguerite) et de Planasia (Saint-Honorat).

Agathémère place les deux petites Stœcades près de Marseille.

Pline est plus précis: «Les trois Stœcades, dit-il, sont ainsi nommées par les marseillais qui en sont voisins à cause de l'ordre dans lequel elles sont rangées. Les noms de chacune d'elle sont: Prote, Mese aussi appelée Pomponiana; la troisième est Hypœa; à partir de ces îles sont Sturmin, Phœmie et Philœ.» Il mentionne ensuite les îles Lero et Lerina, qui sont évidemment les îles de Lérins.

Etienne de Bysance en compte aussi trois, les place résolûment dans la rade de la ville phocéenne et ajoute qu'elles s'appelaient Ligustides, ce qui n'apprend pas grand chose, puisqu'elles étaient en face de la côte Ligurienne.

Les géographes du moyen âge furent encore plus obscurs et contradictoires: les uns placent les Stœcades un peu partout sur la côte de Provence, d'autres à l'estuaire du Rhône où ils la confondent même avec l'île de la Camargue.

Encore, d'après Pline, les îles de Marseille s'appelaient «petites Stœcades», tandis que celles d'Hyères étaient nommés «grandes Stœcades» et portaient des noms qui rappelaient leur position relative. La première, Porquerolles, en marchant de l'Ouest à l'Est, s'appelait Prote (προτη, première); la seconde, Port-Cros, était celle du milieu et s'appelait par suite Mese (μηση, milieu); la troisième, l'île du Levant ou du Titan, placée après et comme au-dessous des deux autres, portait le nom d'Hypœa (υπο sous,—île inférieure).

Ce sont des fragments détachés de la chaîne des Maures.

Le nom des Îles d'or qu'on leur donne est tout à fait moderne; on ne le trouve dans aucun auteur ancien. A défaut de meilleure explication, on a pensé quelque fois que cette désignation avait été donnée aux îles d'Hyères à cause de l'éclat métallurgique et doré que jettent au soleil couchant leurs rochers granitiques à facettes et leur sable pailleté de mica. Les ruines qu'on y rencontre permettent cependant de supposer qu'elles étaient peuplées dans les temps anciens. On y a trouvé en effet un nombre assez recommandable de monnaies romaines et massaliotes à l'effigie des empereurs Néron, Vespasien, Titus, Nerva et Trajan; les monnaies grecques sont aux types de Marseille et des substructions qui paraissent indiquer un établissement d'une certaine importance.

L'empereur Claude, assailli par une violente tempête, lors de son voyage dans la Grande-Bretagne, vint y chercher un excellent refuge; elles furent aussi le théâtre de l'arrestation de Valens, le plus ambitieux des généraux de Vitellius, qui fut transporté delà à Urbinum, où Paulin le fît mettre à mort.

Aux premiers siècles du christianisme, les moines de Lérins établirent une succursale dans les trois îles qui prit un très grand développement.

Pendant près de cinq siècles ces moines vécurent sur ces trois rochers, repoussant les invasions des barbares et sauvant à plusieurs reprises les trésors des sciences et des lettres dont ils s'étaient constitués les gardiens.

Mais la lutte était inégale, et à la fin du XIIe siècle, les Barbaresques, victorieux et maîtres de l'Archipel, rasèrent leurs couvents, détruisent leurs églises, brûlèrent et jetèrent au vent les livres et les manuscrits qu'ils avaient pieusement recueillis. A dater de cette époque les Sarrasins paraissent avoir occupé les trois îles sans avoir été inquiétés. C'est delà qu'ils envoyaient leurs expéditions sur le littoral. C'était en quelque sorte les avant-postes de leur petit royaume de la chaîne des Maures, et ils réussirent à s'y maintenir encore longtemps après qu'ils avaient été chassés du continent.