L'Illustration, No. 3733, 12-19 Septembre 1914

La Guerre Victoire Franco-Anglaise et Victoire Russe

LA GUERRE

VICTOIRE FRANCO-ANGLAISE

ET VICTOIRE RUSSE

Depuis le 6 septembre, notre situation militaire s'est complètement transformée. Nos armées, qui s'étaient retirées progressivement devant l'action violente des Allemands, ont, au moment choisi par leur chef, le général Joffre, repris l'offensive sur toute la ligne. La retraite des 23 corps ennemis (plus d'un million d'hommes), poursuivis par les troupes françaises et britanniques, en nombre presque aussi énorme, est aujourd'hui générale. C'est par l'aile droite allemande (armée du général von Kluck), entre Meaux et Château-Thierry, que ce mouvement de recul a commencé devant les attaques énergiques des troupes franco-anglaises. Le 10, il était de 60 à 75 kilomètres; le 11, il prenait toute l'apparence d'une déroute qui emportait cette aile allemande jusqu'à 100 kilomètres en arrière, jusqu'à l'Aisne, que nous avons franchie à sa suite. Vers l'Est, ce recul s'est communiqué à la Garde prussienne qui a été rejetée au Nord de la Marne. Puis il a gagné le centre qui, désespérément, essayait de nous rompre près de Vitry-le-François. Cette ville, où l'ennemi avait installé le quartier général de son VIIIe corps, et s'était fortifié, a dû être évacuée par lui dans le plus grand désordre. Son extrême-gauche elle-même a cédé dans le Sud de l'Argonne où, d'après les derniers renseignements reçus à l'heure où L'Illustration va s'imprimer, l'armée du kronprinz resterait seule accrochée, sans ligne de retraite assurée.

Cette bataille d'une semaine, ou plutôt cet ensemble de batailles, qui conservera probablement dans l'histoire le nom de bataille de la Marne, a entraîné des résultats heureux pour nous, non seulement sur tout le front, de l'Oise à l'Argonne, mais encore à l'Ouest et à l'Est. D'un côté, les Allemands ont dû évacuer Amiens: de l'autre, Lunéville, que nous avons réoccupée, ainsi que Raon-l'Etape, Baccarat, Saint-Dié, Pont-à-Mousson, revenant ainsi jusqu'à la frontière.

C'est une grande victoire, une «victoire incontestable», selon les termes mêmes employés par le général Joffre dans son ordre du jour de félicitations à ses armées.

Dans un autre ordre du jour, celui qui précéda la formidable lutte, le commandant en chef avait dit:

«Au moment où s'engage une bataille d'où dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n'est plus de regarder en arrière; tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler l'ennemi. Une troupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer...»

Or, presque en même temps, le 7 septembre, le général commandant le VIIIe corps allemand, adressait de son côté à ses troupes des exhortations non moins solennelles:

«... Demain, la totalité des forces de l'armée allemande, ainsi que toutes celles de notre corps d'armée, devront être engagées sur toute la ligne allant de Paris à Verdun pour sauver le bien-être et l'honneur de l'Allemagne. J'attends de chaque officier et soldat, malgré les combats durs et héroïques de ces derniers jours, qu'il accomplisse son devoir entièrement et jusqu'à son dernier souffle. Tout dépend du résultat de la journée de demain.»

Les deux commandants attachaient donc le même prix à l'issue de la bataille de la Marne. Et l'importance de notre victoire ne peut pas aujourd'hui être contestée, même par l'ennemi.

Est-elle définitive? Pas encore. Un nouvel et grand effort va être demandé à nos soldats déjà si fatigués; ils le donneront et puiseront de nouvelles forces dans leur succès.

Un point définitivement acquis, c'est que les armées allemandes, après s'être approchées si près de Paris, n'auront rien pu tenter contre notre capitale dont les défenses, depuis le début de la guerre, ont été considérablement renforcées et dont le nouveau gouverneur, le général Galliéni, s'est montré décidé à aller jusqu'au bout. Une attaque brusquée sur le front nord n'était plus possible. Quant à une attaque régulière, elle n'aurait pu être entreprise qu'en prélevant plusieurs corps d'armée sur ceux qui avaient d'abord à lutter contre le général Joffre. Or ces corps d'armée sont aujourd'hui en pleine retraite.

Voir la carte aux pages 206-207 et la suite de l'article à la page 211.

 

LE GÉNÉRAL GALLIÉNI

Gouverneur militaire et commandant des armées de Paris.

On eût cherché vainement à qualifier d'un mot le caractère de ce chef. Lui, sans le vouloir, s'est exactement dépeint: «Jusqu'au bout», a-t-il dit, et ce pourrait être sa devise, et c'est sa psychologie. Quand d'autres, qui n'avaient rien à dire, s'efforçaient de discourir, le général Galliéni, qui devait parler, n'a proféré que quelques phrases. On l'avait chargé de défendre Paris; il annonça simplement aux Parisiens qu'il tiendrait jusqu'au bout. Il n'y a pas de littérature plus belle. C'est celle d'un homme d'action, la seule que la France ait à entendre en ce moment. Le soldat du Sénégal, du Soudan, de l'Indo-Chine et de Madagascar, qui partout montra qu'il était non seulement un conducteur d'hommes, mais un organisateur, à la fois audacieux et ordonné, se souvient, en ces instants tragiques, de sa jeunesse attristée. Jeune sous-lieutenant, il connut les affres de Sedan et la captivité en Allemagne. Entendant enfin sonner l'heure bénie de la revanche, il est demeuré calme et s'est seulement proposé d'accomplir son devoir jusqu'au bout. Le général Galliéni nous a donné une leçon de stoïcisme élégant et discret.

Dans un prochain numéro, nous publierons un portrait en couleurs du général Joffre.

 

Embarquement de tirailleurs à Alger.--Phot. Geiser]

 

PRISES DE GUERRE A BELFORT.--Biplan blindé allemand

«Albatros» capturé à Cernay, le 11 août, et canons pris à

Dornach, près de Mulhouse.--Phot. Drouin.

 

UNE POIGNÉE DE BRAVES Dessin de GEORGES SCOTT.

Ces braves sont des chasseurs alpins. Tous les Français connaissent ces soldats alertes et vigoureux qu'on voit passer parfois dans nos villes, sanglés dans leur vareuse bleu sombre, la molletière enroulée symétriquement de la cheville au jarret, le béret crânement enfoncé sur la tête. Mais c'est surtout dans leurs montagnes que ces bataillons d'élite composent, en action, de martiales cohortes. L'alpenstock au poing, gravissant des roches, franchissant des glaciers, ils affrontent tous les pics, se glissent par tous les cols, poussant ou tirant leurs mulets chargés des canons et des vivres. On peut dire que pour eux toute manoeuvre est une action héroïque, et la guerre n'a pu que les trouver tout prêts. Aussi ont-ils accompli tout de suite des prouesses, dans les Vosges et dans les Ardennes. Cent faits d'armes qui n'ont pu être encore relatés, mais qui le seront sans doute bientôt, révéleront la hardiesse et la force de nos chasseurs qui, aux heures les plus difficiles et tragiques, montraient non seulement du sang-froid et de l'entrain, mais même de l'allégresse sous le feu. On s'est aperçu quelquefois que les chasseurs alpins étaient animés d'un viril esprit de corps: la guerre vient de montrer qu'ils avaient de justes raisons de mutuellement s'estimer.

Agrandissement

LA BATAILLE DE L'ILLE DE LA MARNE Dessin de L. TRINQUIER.

Les positions approximatives des armées ont été tracées d'après les données fournies par les communiqués officiels, jusqu'au 11 septembre inclus.--Depuis cette date, la retraite des armées allemandes a continué au Nord de Soissons et de Reims, pour s'arrêter sur l'Aisne.

 

POUR ARRÊTER DEVANT LA MARNE LES FORCES

ALLEMANDES.

--Le pont de pierre de Lagny détruit par les sapeurs du génie.

 

Ce qui reste du pont de fer sur Maison bombardée à la Ferté-

la Marne à Lagny sous-Jouarre.

 

Le village de Chauconin, près de Meaux, incendié par les

Allemands et repris par les Français.

 

Les Marocains au butin, Une ambulance installée par

fouillant dans les équipements les Allemands dans l'église de

et les bagages abandonnés par Neufmoutiers et abandonnée

l'ennemi. par eux dans leur fuite.

 

SUR LA ROUTE DE LA RETRAITE ALLEMANDE

Le passage à Amiens de l'artillerie allemande, le 31 août

 

 

Deux affiches résumant les circonstances de l'occupation

d'Amiens.

 

Entrée à Amiens, le 31 août, de l'infanterie allemande, qui vient

d'être obligée d'évacuer cette ville après dix jours d'occupation.

LES MAUVAISES HEURES DANS LE NORD DE LA FRANCE

 

Le pont de Chalifert, que le Un coin de champ de bataille

génie anglais a fait sauter. près de la Marne.

 

DERRIÈRE LES ARMÉES

 

(Suite) En Belgique, les troupes allemandes ont tenté des attaques contre Anvers: vers Malines d'abord, puis vers Termonde où elles avaient surpris les Belges, très inférieurs en nombre, mais qui ont reçu des renforts et les en ont chassées. Un essai de bombardement des forts d'Anvers n'a pas été plus heureux; les bouches à feu sont même restées noyées dans les inondations tendues devant la ville.

On comprend le désir des Allemands de réduire rapidement Anvers, ainsi que l'armée belge qui se trouve sur le flanc de leur ligne de communication et qui a déjà repris avec quelque succès l'offensive jusqu'au delà de Louvain, vers Bruxelles.

La situation n'est pas moins bonne du côté de la Russie. Si elle est stationnaire en Prusse orientale, où les Allemands ont amené d'importants renforts prélevés sur les troupes que nous combattions, les corps allemands et autrichiens qui avaient pénétré en Pologne russe jusqu'aux environs de Lublin ont été énergiquement refoulés et battent en retraite. Les Autrichiens qui, au Sud, défendaient la Galicie, après avoir été écrasés aux environs de Lemberg, s'étaient retirés jusqu'à une ligne allant de Rawa-Ruska au Dniester. Ils ont lutté désespérément, mais vainement, contre les attaques acharnées des Russes.

Des télégrammes officiels du quartier général des armées du tsar, transmis de Pétrograd, annoncent que, du 10 au 12 septembre, elles ont pris 94 canons et fait 30.000 prisonniers. La grande bataille de la Galicie, à laquelle deux millions d'hommes (comme à la bataille de la Marne), prirent part, et qui a duré 17 jours, finit donc par la victoire complète de nos alliés.

Blessé allemand et turco sur le

terrain d'un combat près de

Meaux.

Au Sud de l'Autriche, nous ne devons pas oublier les Serbes et les Monténégrins qui, dans la croisade générale entre les deux empires germaniques, jouent un rôle qui est loin d'être négligeable. Les troupes serbes, franchissant la Save, ont pénétré en Hongrie par quatre points: Semlin, en face de Belgrade; Obrenovatz, Chabatz et Mitrovitza. Ils ont envahi le territoire bosniaque à Lonitza et Vichegrad. Tous ces mouvements sont dirigés vers Sarajevo, capitale de la Bosnie, pays de langue et d'aspirations serbes; ils se combinent d'ailleurs avec une offensive des troupes monténégrines, qui occupent déjà Fotcha sur la Drina.

D'autre part, les Monténégrins envahissent seuls l'Herzégovine, pays fortement attaché au Monténégro par ses traditions nationales. Comment ne serait-on pas plein d'espoir dans le résultat final? Les deux empires allemands, encerclés, ne pouvaient se sauver que par une défaite prompte et écrasante de notre armée, défaite qui leur eût permis de se retourner contre leurs autres adversaires. Mais voilà qu'au contraire notre armée victorieuse repousse l'envahisseur qui, aujourd'hui, a mis en ligne toutes ses forces, tandis que de nouvelles troupes anglaises, indiennes, canadiennes et égyptiennes vont se joindre aux nôtres.