L'Illustration, No. 3229, 14 Janvier 1905
Mouvement littéraire.
Les Charmes, par M. Catulle Mondes (Fasquelle, 3 fr. 50).--Chansons des enfants du peuple, par Xavier Privas (Rueff, 3 fr. 50).--
Poésies de France et de Bourbon, par Maurice Olivaint (Lemerre, 3 fr. 50).--Contes anciens, par Charles Callet (Lemerre, 3 fr. 50).
Les Charmes.
Langueurs, mélancolies, rêves d'avenir, retours sur le passé, sollicitudes,-tout ce qui remplit une âme aimante déborde dans les vers de Mme Mendès. C'est tout elle-même, c'est tout le trésor fort riche de ses sentiments qu'elle a répandu en ces poésies à la fois émues et subtiles. J'ai le culte des classiques; peut être parfois Mme Mendès affecte-t-elle de les dédaigner, de s'éloigner de leur claire et ferme simplicité. Mais comment ne lui pardonnerait-on pas de ne point partager nos principes littéraires? Elle nous séduit par sa musique singulière, par les notes fines qu'elle trouve pour exprimer tout ce qu'elle ressent, tous ses songes intérieurs. Pas de banalité, pas de lieux communs; avec des tours et des expressions bien à elle, elle dévoile son âme exquise. La plupart des poètes se ressemblent: ils nous chantent la chanson commune, la petite déclamation ordinaire sur l'amour. Ici, c'est un air nouveau que nous entendons; c'est tout un pays merveilleux et intime qui se découvre. Pluie en avril me semble une des plus ravissantes pièces des Charmes:
Hier, sur le jardin, le temps était si clair.
L'air était si fragile avec ses fraîcheurs
douces
Glissant jusques au tronc parmi les
jeunes pousses,
Il faisait si charmant de clair espoir,
hier!
Il était si tentant au bord de la nature,
Il semblait si facile et si cher de venir,
A travers le printemps, rêver de l'avenir
Avec ce coeur épris de divine
aventure!
C'était l'instant subtil où tout est si
léger,
Le soleil, les oiseaux, les fleurs de
toutes sortes,
Qu'il n'est pas nécessaire aux tiges
d'être fortes,
Que l'herbe a l'air d'attendre et le mur
de songer,
L'instant frais et subtil où le bonheur
lui-même,
Innocent de savoir et de joie ennobli,
N'est fait que de douceur, de grâces et
d'oubli...
Et ce m'était léger de penser que je
t'aime.
Mais tout s'est obscurci, mais il pleut
ce matin.
Dans l'horizon brouillé plus rien ne se
dessine,
Une eau lourde et glacée accable la
glycine,
Un jasmin se détache et défaille
soudain...
Quelle main de dieu morne épand ce
crépuscule
Avec son voeu malsain, sournois,
appesanti?
Quelque chose est fini du printemps
averti,
Quelque chose est Uni de mon
bonheur crédule...
Tout cela fait songer à une eau limpide et divine qui, tout irisée des rayons du soleil, sort d'une fontaine, en léger filet, mais vient de loin, des profondeurs de la terre. Les vers si joliment nuancés de Mme Catulle Mendès partent de son âme profonde, légèrement agitée par l'inquiétude.
Chansons des enfants du peuple.
M. Xavier Privas a été sacré prince des chansonniers. A Montmartre et au quartier latin, qu'il charme tour à tour, on reconnaît sa maîtrise et l'on s'incline devant lui quand il passe. Ne lui demandez pas de vous dire la vieille chanson française, à la fois sensible, spirituelle et gauloise. Il ne suit pas davantage ses confrères de Montmartre, lesquels brodent quelques vers en argot sur les événements du jour et sur les personnages politiques. M. Privas dédaigne les faciles succès et ne verse jamais dans la caricature. Essentiellement lyrique est sa muse, et parfois même légèrement baudelairienne. Elle s'attendrit sur les gants des défuntes amies, renfermés dans un coffret, et qu'elle visite l'un après l'autre le jour des morts. Les souvenirs tristes, les douleurs de Pierrot et aussi les pures idées, voilà ce qui attire M. Privas. Chose singulière! Il se fait applaudir avec cela du public le plus léger, le plus ami de la joie dans les cabarets où l'on va pour s'amuser. Pas de concession au mauvais goût; il ne sort jamais de sa mélancolie et de sa noblesse; loin de descendre vers la foule et de s'adapter à ses laideurs, il l'oblige à monter vers lui et vers la beauté. Dans Chansons des enfants du peuple, lisons d'abord la Nuit:
Douce nuit, étends ton suaire
Sur les débris des jours mauvais
Dont l'automne a jonché la terre;
Douce nuit, sois la messagère
D'une ère de joie et de paix!
Cache les anciennes souillures
Sous ton linceul aux lourds replis,
Afin que les heures futures
Soient moins pénibles et plus pures
Que celles des temps accomplis.
De celui qui pour la justice
S'est glorieusement battu
Sois la déesse protectrice
Et veuille qu'un sommeil propice
Répare son corps abattu.
Fais-lui cueillir les asphodèles
Du rêve en d'inconnus pays.
Afin qu'aux sources immortelles
Il puise des forces nouvelles
Pour défendre ses droits conquis!
J'ai détaché cette page; le même idéalisme et le même art marquent toutes ces Chansons des enfants du peuple, dont M. Privas a écrit la musique en même temps que la poésie.
Poèmes de France et de Bourbon.
M. Maurice Olivaint est magistrat et poète. Que vaut-il comme magistral? Je l'ignore. Je le suppose cependant plutôt débonnaire, n'appliquant pas le Code dans toute sa rigueur, ne se complaisant pas aux désespoirs des condamnés. Sa poésie, en effet, est pleine de douceur et de tendresse; elle décèle un coeur enclin à la mansuétude et à l'attendrissement. Longtemps justicier aux colonies, transporté de l'une à l'autre, M. Olivaint a, dans plusieurs volumes, donné les impressions vives que chaque exil lui a procurées. Nous avons surtout ici ce qu'il a songé à l'île Bourbon. Les splendeurs des contrées brûlantes avec leurs palmiers et leurs arbustes aux larges feuilles ne consolent pas les fils de la France occidentale, lesquels sous les ardents rayons regrettent le soleil plus pâle et jusqu'aux brumes du pays natal. Dans les poèmes où M. Olivaint célèbre la puissante nature de Bourbon, il y a toujours un peu de nostalgie. Et cependant la plus belle page du livre n'a pas trait au pays de Leconte de Lisle, ni à la psychologie de M. Olivaint. Pour l'écrire, le poète s'est isolé de lui-même et de ce qui l'entourait; on dirait une enluminure tombée d'un manuscrit orné par un maître primitif:
Quand la gloire des dieux rayonnait sur
le monde
La femme, dans l'orgueil d'un prestige
exalté
Par la lyre et le marbre où revit sa
beauté,
Se dévoilait sans honte à l'art qu'elle
féconde.
Le Verbe surprit home en sa luxure
immonde.
Néron, persécuteur d'un culte détesté,
Traîne au cirque sanglant ta chaste
nudité,
Vierge vouée au Christ dont la grâce
l'inonde.
La crainte de la mort ne trouble point
tes yeux.
Mais tu croises les bras sur ton sein
soucieux
D'échapper aux regards que la
jeunesse attire.
Et ce geste éperdu qui te vêt de
splendeur,
Comme une fleur d'amour éclose du
martyre,
Aux hommes éblouis révèle la Pudeur.
M. Olivaint appartient au Parnasse par le souci de la rime sonore, de la perfection du vers, mais la plupart du temps s'en sépare, par ce qu'il met de sa personnalité, de ses visions particulières, de ses intimités familiales dans ses Poèmes de France et de Bourbon. Ce n'est pas un impassible. Leconte de Lisle lui même, infidèle à ses principes, ne se montre-t-il pas constamment avec ses désirs et ses passions dans sa vaste poésie?
Contes anciens.
Ecrit en prose,--en une prose harmonieuse et fastueuse,--le livre de M. Callet ne se peut ranger ni dans la critique, ni dans le roman, ni dans la nouvelle. C'est avant tout une oeuvre d'art pur et de poésie. Député à l'Assemblée de 1871, orateur, écrivain, d'une plume habile et sûre d'elle-même, le père de M. Callet a dirigé son fils vers les lettres, mais sans l'amener à sa forme classique. Sans doute, il n'y a dans Contes anciens aucune tournure pénible, aucune difficile inversion, aucune obscurité, mais partout une magnificence qui n'exclut pas toutefois la précision et la préciosité du mot, et qui n'est pas là non plus pour cacher l'absence de l'idée. M. Callet est somptueux, mais cherche avec autant de soin les pensées neuves que les nouvelles couleurs. Je ne sais quoi de désillusionné, un pessimisme parfois un peu amer donne une saveur âcre aux Contes anciens. Rien ne relève la poésie comme le désenchantement. Qui est content de tout et qui rit toujours ne sera jamais un poète.
Je recommande tout particulièrement, dans les Contes anciens, la Bourse d'or. Avant de donner sa fille à Bomuald, un riche marchand de Hambourg exige que son futur gendre fasse, à travers les peuples, un voyage d'une année et, pour ce, lui remet une bourse d'or. Plus expérimenté, ne fera-t-il pas un meilleur mari? Le pèlerinage accompli et les hommes mieux observés, le jeune homme revient, dépouillé de sa naïve insouciance et de son généreux optimisme; il est grave et triste: «Que ne m'avez-vous accordé cette main, dit-il à son père, quand ma vingtième année vous implorait! Mon coeur était jeune, il s'ouvrait à la vie; les soirs les plus sombres me semblaient des aurores; mon âme était fleurie d'illusions. Vous avez fait tomber les fleurs en m'envoyant par le monde! J'ai étudié les hommes, j'ai vu de près leurs agitations stériles et mauvaises, je n'aime rien de ce qu'ils aiment.»--Dans le conte des Cheveux blancs, superbe, violent, abondent les peintures comme celle-ci: «L'empire gémissait sous la domination d'une reine, la terrible Léto. Grande, hautaine, mystérieuse, déjà vieillissante, elle écrasait le monde de son despotisme, broyait toute pensée, toute joie. Malheur à ceux qu'elle voyait passer amoureux des fleurs du chemin, des brises errantes, des sourires posés sur les lèvres des jeunes filles!... Sa volonté dominait tout; ministres, émissaires, soldats rampaient devant la traîne de son vêtement constellé de topazes...» Qui ne sent dans ces lignes, dans les moindres mots de M. Callet un artiste épris de la beauté et singulièrement soucieux et capable de la rendre?
E. Ledrain.
LE VICE-AMIRAL
SHIBAYAMA,
nouveau commandant de
Port-Arthur.
Phot. G. Bolak.
Le premier soin des Japonais, une fois maîtres de cette citadelle de Port-Arthur tant convoitée, devait être d'en préparer la défense. Ils se disposent à y installer une forte station navale. C'est à l'amiral Shibayama, dont nous donnons le portrait que va en échoir le commandement, l'amiral Togo demeurant chargé de protéger la place vers la haute mer.
LOUISE MICHEL
Louise Michel vient de mourir à l'âge de soixante-douze ans. Toujours animée, malgré le déclin de ses forces, d'une toi agissante qui aura soutenu son extraordinaire vaillance jusqu'à son dernier souffle, elle faisait une tournée de conférences dans la région du Midi, lorsque, à Sisteron, elle se sentit terrassée par une congestion pulmonaire; elle exprima le désir d'être transportée à Marseille, chez une amie, Mme veuve Légier; c'est là qu'elle s'est éteinte, le 9 janvier.
L'an passé, au mois de mars, l'intrépide conférencière avait failli succomber, à Toulon, au même mal contracté à la suite des mêmes fatigues. On la crut perdue et les journaux lui consacrèrent prématurément des articles nécrologiques, de sorte que, convalescente, elle eut le singulier privilège de pouvoir lire sa propre oraison funèbre. Ils rappelèrent ses débuts comme institutrice, sa participation active à l'insurrection de la Commune, sa transportation à la Nouvelle-Calédonie à bord de la frégate Virginie, où elle eut pour compagnon de route Henri Rochefort; ils montrèrent la «Vierge rouge», après bien d'autres vicissitudes, continuant à prêcher l'évangile révolutionnaire, à pousser jusqu'au fanatisme exalté le culte de l'utopie; ils dirent aussi ses qualités de coeur et sa proverbiale charité... Mais une réaction inespérée s'opéra: la mort devait faire à la patiente crédit de quelques mois.
C'est de l'époque de cette première maladie que date l'intéressante photographie reproduite ici et qui, exécutée pour l'Illustration, représente Louise Michel ayant à son chevet sa fidèle amie Charlotte Vauvelle et le docteur Bertollet. Une des épreuves de cette photographie est entre les mains de M. Rochefort, auquel la malade l'adressa avec la dédicace suivante: «De la Virginie à la mort, à travers les noirs remous de la vie, la même amitié dure toujours.--A Henri Rochefort, Louise Michel.--Toulon, 14 avril 1904.»
M. Paul Bourgeois,
député de la Vendée
doyen d'âge de la Chambre.
Phot. Ladrey.
M. PAUL BOURGEOIS
Le docteur Paul Bourgeois qui, au Palais-Bourbon, a présidé la première séance de la session, en qualité de doyen d'âge, est né en 1827; il achèvera au mois de mai prochain sa soixante-dix-huitième année.
Son allocution d'ouverture débute en ces termes: «Mes chers collègues, une Chambre républicaine radicale socialiste, présidée par un Vendéen, un Vendéen resté royaliste, vous le reconnaîtrez, la chose n'est pas banale.»
On ne saurait mieux préciser l'originalité de cette présidence éphémère. Ajoutons que M. Paul Bourgeois, élu représentant à l'Assemblée nationale le 8 février 1871, occupe sans interruption son siège de député depuis trente-quatre ans.
M. Adrien Arcelin.
M. ADRIEN ARCELIN
On vient de faire à Saint-Sorlin (Saône-et-Loire) des obsèques émues à M. Adrien Arcelin, que l'Académie de Mâcon,--l'une des plus vénérables sociétés savantes des départements,--à la veille de célébrer le centenaire de sa fondation, avait, par acclamations, rappelé au fauteuil de la présidence, tenant à avoir à sa tête, pour cette solennelle commémoration, le plus éminent de ses membres. M. Arcelin était originaire de Fuissé (Saône-et-Loire), il avait passé par l'Ecole des chartes et quelque temps avait été archiviste du département de la Haute-Marne. Mais son amour de l'indépendance, sa passion pour le travail libre, ne s'accommoda guère de ces fonctions administratives, qui lui prenaient le meilleur de son temps et paralysaient son initiative personnelle, il revint au pays natal et put donner libre carrière à son goût pour les études d'archéologie, de préhistoire et d'anthropologie qui furent la grande passion de sa vie.
M. Arcelin a apporté à l'étude du Mâconnais préhistorique d'importantes et décisives contributions.
Esprit infiniment distingué, âme excellente, M. Adrien Arcelin fut l'un de ces savants trop modestes comme en abrite beaucoup la province, et qui font davantage, sans bruit, pour la gloire durable de leur petite patrie, que les batteurs d'estrade et les rhéteurs à voix d'or et à grands gestes, dont pullule le monde.
LE DUEL BREITTMAYER-LUSCIEZ
Une erreur s'est glissée dans le bref compte rendu que nous avons publié la semaine dernière. D'après le procès-verbal des médecins, M. Lusciez n'a été, à aucun moment, «atteint à l'aisselle droite», et la crampe ou contracture des muscles de l'avant-bras qui l'a empêché de continuer le combat était «sans relation avec une piqûre superficielle n'ayant pas même traversé la peau». Ces détails ont leur importance dans un duel entre escrimeurs émérites.
LES THÉÂTRES
Nous ne pouvons qu'enregistrer, en dernière heure, le très grand succès remporté, au théâtre de la Renaissance, par la Massière, de M. Jules Lemaître, admirablement interprétée par MM. Guitry et Maury, Mmes Brandès et Judic. Nous publierons, dans un prochain numéro, l'oeuvre émouvante et charmante de l'éminent académicien.
Mlle Louise Michel sur son lit de convalescente à Toulon (avril 1904).
(A gauche, M. le docteur Bertollet; à droite, Mlle Charlotte Vauvelle).
Photographie prise pour "l'Illustration" par M. Bougault.
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Various
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