L’imposture
Quatrième Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
— Hélas ! (tout son visage frémissait de joie) je n’emprunte que ma part, la part du mendiant, vous avez mille fois raison. Ai-je l’air d’une jeune personne à rechercher l’humiliation, la pauvreté, l’obéissance ? Je n’irai jamais au-devant d’elles, rassurez-vous. Je mourrais de peur dès le premier pas. Ce que vous appelez ma sérénité, mon allégresse, c’est justement cette certitude de n’être bonne à rien, et aussi l’espoir d’être au dernier jour jugée comme telle, de bénéficier d’un traitement de faveur. Je ne veux pas me défendre. Voyez mon chien Tabalo : que je fasse mine de courir dessus, il se sauve. Que je le poursuive réellement, il se met tout de suite sur le dos, les pattes en l’air. Voilà. Je ne me défends pas. Je voudrais que Dieu n’en demandât pas plus. Je ne défie personne, ni la douleur, ni la mort, ni même le plus petit ennui : je craindrais de les réveiller, de les mettre en colère. Si l’épreuve s’avançait vers moi, je reculerais sans doute un peu ; d’abord, c’est naturel… Mais je me persuaderais aussitôt que je ne suis pas de force, je m’étendrais par terre, je rentrerais la tête dans les épaules, en fermant les yeux. Il n’y a peut-être, au fond, qu’un seul héroïsme, mais je suis sûre qu’il y a cent manières d’avoir peur, et je voudrais que le bon Dieu daignât m’enseigner celle qui lui déplaît moins. On a toujours assez de force pour recevoir les coups sans les rendre, et dès qu’on n’attend pas autre chose de soi, qu’on n’en demande pas plus, on finit par dormir tranquille. Ce n’est pas la crainte qui tient éveillé, c’est le calcul des chances.
M. de Clergerie l’avait écoutée sans un geste. Lorsqu’elle se tut, il l’observa longtemps encore, avec une attention extraordinaire. Puis, de ses deux mains ouvertes, il ramassa nerveusement les papiers épars sur la table, ainsi qu’un avocat battu fait de son dossier :
— Tu t’amuses ! dit-il.
Sa tête vénérable oscilla lentement, comme s’il se fût répondu à lui-même un « non » anxieux. Quarante années d’un labeur vide et têtu, poursuivi à travers tant d’intrigues non moins vaines que lui, l’expérience amère de son propre néant, la crainte puérile de toute vérité, de toute simplicité où sa méfiance ne voit qu’une ruse complexe, un mensonge d’une espèce moins facile à déceler, toute sa vie enfin, la médiocrité intolérable de sa vie, parut en clair dans ses yeux gris, vite dérobés. Il soupira profondément.
— Cela est bel et bon, dit-il encore. Mais vague, bien vague… Non ! ce n’est pas une règle de conduite ! Je te fais d’ailleurs remarquer que tu n’as pas répondu aux questions que je t’avais posées.
Il leva la tête, siffla rêveusement.
— Note bien que j’approuve… j’approuve ce qu’il est possible d’approuver. Seulement, j’appartiens — grâce à Dieu ! — à une génération qui a prouvé plus loin qu’aucune autre la perfection des méthodes de mesure, d’analyse, de contrôle. Je ne suis pas l’ennemi du surnaturel, j’entends rester même un catholique irréprochable, et pourtant je crois fermement qu’à quelques exceptions près (dont l’ensemble constitue le fait miraculeux, jusqu’à présent irréductible) nous restons, toi, moi — nous tous — dans la dépendance étroite des circonstances et des conjonctures, et ton rêve d’acceptation pure et simple m’apparaît irréalisable. Je doute fort qu’il ne t’apparaisse ainsi à toi-même, que ton attitude ne soit forcée. Allons donc !
Il frappa légèrement de la paume sur le bord de la table.
— Tu ne me feras pas croire que tu fasses si aisément le sacrifice… le sacrifice de ton directeur par exemple ?
— Pourquoi ? dit-elle. Oh ! vous m’avez mal entendue… Vous parlez de sacrifice : je n’en suis pas encore là, voyez-vous. Je ne saurais sacrifier personne. Vous me prenez trop au sérieux, papa, voilà le mal. Il m’en coûte si peu d’obéir que je suis bien forcée de croire que mes peines valent ce que je vaux, qui ne vaux rien. Je ne sais pas souffrir, j’en ai honte. Peut-être n’apprendrai-je jamais ?
— Cependant, fit-il, tu aurais pu montrer… témoigner de… Enfin, il me semble… C’est invraisemblable, mon enfant… L’abbé Chevance t’a toujours marqué une affection… Je voulais justement te prier sans doute de… de choisir un confesseur plus sage… moins… moins pittoresque… mais je ne pensais pas du tout d’interdire… enfin, il te suffira d’espacer tes visites, simplement.
— Je vous remercie, dit Chantal. Je suis heureuse pour lui…
— Tu vois ! s’écria-t-il, en la regardant de biais. Tu savais comme moi que cette rupture lui serait désagréable, douloureuse même… Il t’aime beaucoup.
Elle ouvrit la bouche, remua les lèvres, rougit. Puis avec un emportement mystérieux, qui n’effaça pas son sourire, elle dit, de sa voix douce, inaltérable comme son regard :
— Oh ! lui, papa, il ne tient pas beaucoup à ce qu’il aime !
— Voilà votre déjeuner, annonça Mme de la Follette tranquillement, bien que sur un ton d’exceptionnelle gravité.
Seulement, comme elle repoussait la porte d’une ruade discrète, de sa grosse pantoufle fourrée, elle vit à droite, étendu, immobile, le corps de l’abbé Chevance, la face tournée contre le mur.
— Sûr qu’il est mort, misère ! murmura la pauvre femme entre ses dents. Il est dit qu’il ne fera rien comme les autres, vieux fou. Une histoire à vous tourner le sang — et à mon retour d’âge encore !
Le haricot fumait sur la nappe. Le réveille-matin, tombé dans la ruelle, y battait aussi bêtement que jamais. Déjà elle regagnait le seuil à reculons, les yeux baissés, lorsque le plus naturellement du monde, le mort se souleva sur ses coudes, tourna lentement, puis réussit enfin à s’asseoir.
— Quelle sotte aventure ! bredouillait-il… J’ai glissé sur le carreau sans doute… fait un faux pas ? Je vous demande pardon.
— Glissé sur le carreau, ah la la ! dit Mme de la Follette, vexée. Avec ça que vous avez la mine d’avoir fait un faux pas, peut-être ? Je voudrais que vous vous regardiez dans la glace : vous ne savez pas encore où vous êtes, malheur !
— Mais si, je le sais, je le sais très bien, répliqua M. l’abbé Chevance, avec un peu d’aigreur. Croirait-on ? Ce n’est qu’un étourdissement, tout au plus. Je n’ai pas perdu connaissance une seconde : je me suis très nettement senti tomber.
— Entendu ! fit la concierge : tâchez de le croire si vous pouvez. Pour moi, vous vous en êtes allé de faiblesse, faut vous refaire du sang. Mangez toujours, tant que c’est chaud.
Il s’était mis debout et remuait douloureusement la tête, le regard ivre. Enfin, il gagna la table à petits pas, saisit une chaise de sa main pesante et s’y laissa brusquement glisser, un terrible sourire aux lèvres.
— Voilà, voilà ! disait-il de sa voix docile. Je vous remercie, madame de la Follette… Je crois nécessaire de réparer… réparer… réparer mes forces. Le jour baisse, madame de la Follette… le jour baisse terriblement… Je n’y vois plus guère, madame de la Follette.
— Que vous dites ! s’écria-t-elle, encore méfiante. Au lieu de plaisanter, mangez donc, ça vaudra mieux : j’attends que vous ayez fini pour descendre. M. de la Follette fait sa partie, mais il va rentrer d’une minute à l’autre, et il n’aime pas trop poser, cet homme-là !
Elle l’observait sournoisement, se régalait sans méchanceté d’un spectacle semblable à ceux de la rue, où l’horrible même est cocasse. Le sourire hébété du malheureux, la lenteur calculée de ses gestes, leur maladresse, un dandinement bizarre qu’il réprimait soudain, tout contribuait à donner au pauvre prêtre un air de solennité grotesque, et tel qu’on en voit aux ivrognes pensifs et laborieux, d’un trottoir à l’autre, traçant lentement leur route, à travers la foule frivole. Et justement, à cette minute même, par la fenêtre tout à coup immense dans le soir, et la grave rumeur du dehors allant s’affaiblissant, ainsi qu’à la pointe du jet d’eau qui tremble, une aigrette d’écume, l’atroce refrain d’une chanson de café-concert monta de la rue, assourdie, méconnaissable, inexplicablement pure, avec une bouffée de brise fraîche.
— Madame de la Follette, dit-il, vers quinze ans, au petit séminaire de Montligeon — excusez-moi — j’ai dû engloutir de grandes quantités de viande crue, sur l’ordre du médecin, sur l’ordre formel, comprenez-vous ? D’y penser, aujourd’hui encore, le cœur me manque. Quel dégoût !
Il atteignit le plat, remplit son assiette jusqu’aux bords, et tenant sa fourchette dans son poing fermé, commença de manger avec une hâte extraordinaire, voracement.
— Ça va, dit la concierge ; vous vous refaites. Vous avez déjà meilleure mine.
— Je sens un grand vide dans ma tête, avoua le pauvre homme, la bouche pleine. Mon récent étourdissement venait de là, peut-être ? Il y a de la faiblesse dans mon cas, c’est sûr.
Sa voix gardait une espèce d’enjouement qui rassurait Mme de la Fouette, tandis qu’elle ne pouvait détacher son regard du visage embrasé, étincelant, mais frappé de stupeur, où les mâchoires seules remuaient.
— J’ai très soif, fit-il encore.
Il se servit coup sur coup deux verres de vin, qu’il avala d’un trait. Un mince filet rouge glissa lentement de la commissure des lèvres jusqu’à son menton.
— Il faudra que vous allumiez la lampe, reprit-il doucement. Le soir vient tôt… Jadis… Oh ! madame de la Follette, sur les étangs de mon pays… sur les étangs, c’est curieux — le jour n’en finit pas de mourir — c’est très curieux… et il y a une heure fraîche, très fraîche, la plus fraîche, quand nous menons boire nos bœufs, les belles bêtes. La maison n’est pas loin, au bout du sentier, du sentier qui paraît noir dans les arbres, sous les arbres… C’est le paradis. J’y conduirai mes enfants, mes pauvres enfants… Jugez-en, madame de la Follette… Je connais des femmes qui nourrissent leurs bébés avec des soupes d’épluchures. Il faudrait beaucoup de lait… beaucoup de lait… Il y a du lait qui se perd, madame de la Follette. Il coule à côté du seau, dans l’herbe, une mousse blanche, la rosée l’efface peu à peu. Tant de lait gâché ! Je l’ai dit à la fille de Simon Clos, en revenant de l’école. Sylvie ! Sylvie ! Veille à poser ton seau d’aplomb, ma fille ! Elle a rempli son sabot dans la fontaine, et m’a jeté l’eau à la figure… attrape ! attrape ! en plein sur mon petit tablier neuf… Quoi, Éminence… Éminence, il y a de nos gens qui meurent de faim ! Qu’est-ce que vous voulez que je dise à des gens qui meurent de faim ?
Il remplit de nouveau son verre, le porta en tremblant jusqu’à ses lèvres, puis l’ayant flairé deux fois, le reposa gravement sur la table.
— Hé là ! Hé là ! cria Mme de la Follette.
Elle le vit tourner la tête comme s’il entendait, ou s’efforçait d’entendre, des profondeurs de son rêve, et elle écoutait aussi claquer les gencives dans la bouche vide.
— Voyons ! Voyons ! dit-elle ; vous dormez, s’pas ? C’est embêtant !
Il faisait signe qu’on ne s’inquiétât pas, qu’on le laissât. La vieille main traça dans l’air un signe obscur, puis s’abattit doucement vers la nappe, s’y blottit sur le dos, la paume en l’air, ainsi qu’une bête qui meurt.
— Madame de la Follette, murmura-t-il, vous pouvez sans inconvénient parler plus haut. Je le disais hier à M. l’archiprêtre : un peu de sommeil me suffit, très peu de sommeil. Quelle heure est-il ? Bah ! Bah ! je sais que vous vous effrayez à tort… si ! je vous assure ! Je comprends tout, madame de la Follette, absolument tout. Je vous aperçois très distinctement, la table, le verre… voilà même la nappe que je serre entre mes doigts, comme ça… tenez ! Ainsi ! Qu’il ne soit plus question de cette bêtise… Qu’on n’en sache rien, je vous en prie… Promettez-moi…
— Les yeux ! hurla Mme de la Follette. Il me rendra folle !
Car il venait de lever sa misérable face aux mâchoires infatigables, et deux globes gris, noyés de larmes, virèrent lentement, majestueusement, sous les cils, puis tournèrent sur eux-mêmes, et découvrirent de nouveau la prunelle hagarde et contractée.
— Mais qu’est-ce qu’il a ? qu’est-ce qu’il a ? gémissait la concierge, dévorée d’une curiosité plus forte que la peur. Qu’est-ce qu’il a, bon Dieu de polichinelle !
Elle recula vivement, se glissa le long du mur, y resta collée de tout son corps, les bras étendus, avec un rauque soupir d’attention. Le malheureux prêtre avait saisi les bords de la table à pleines mains, et courbé en deux, jetant les épaules en avant, comme arraché du sol par la suffocation inexorable, sa bouche ouverte mordant l’air perfide, il défendait terriblement sa vie, en gémissant. Elle voyait, sous la sueur, la peau ruisselante se tacher peu à peu de rouge sombre, le nez livide, le hideux ondulement du cou. Un long moment, l’homme et la mort se regardèrent ainsi face à face, front contre front, sans fléchir. Puis la vieille poitrine, comme crevée enfin, s’affaissa, se creusa sous le drap noir, le râle de la gorge s’éteignit, et un dernier haut-le-cœur jeta sur la nappe un petit tas de boue sanglante.
« Le cochon ! mais c’est qu’il est ivre ! » pensait Mme de la Follette, ses dix doigts pressés sur ses lèvres, fascinée.
Sans doute avait-elle parlé tout haut à son insu, car la même voix qu’elle eût reconnue entre mille répondit après un silence.
— Non ! je ne suis pas ivre, madame de la Follette… Écoutez plutôt : écoutez bien… Cela va déjà mieux… cela s’arrange… Vous allez… vous irez de ce pas… appeler… retenir un fiacre… une voiture enfin… Immédiatement. J’ai une démarche urgente… excessivement urgente… Indispensable.
— Fait comme vous voilà, tout de même ! dit-elle, rouge de confusion. Reposez-vous. Je vais chercher M. de la Follette… S’il n’est pas là — voyons ! — le collègue du 12 bis ne me refusera pas un coup de main. On vous mettra au lit. C’est le lit qu’il vous faut, sûr et certain.
Elle attendit la réponse, une minute, puis deux, puis trois… Elle vint enfin, articulée avec lenteur, presque un murmure, mais du même ton de douceur inflexible :
— Je ne bouge pas… j’attends… c’est pour éviter une nouvelle crise… par prudence… comprenez-vous ? uniquement. Les forces reviennent… Courez vite retenir une voiture, madame de la Follette… L’abbé Cénabre !…
— Allons donc ! fit-elle. Soyez raisonnable. Ça peut se remettre à demain.
Il était resté à la place où la noire compagne avait desserré son étreinte, les bras croisés, la face appuyée sur la nappe. Il répondit patiemment :
— Non, non : pas demain, aujourd’hui. Je puis être alité cinq jours, une semaine… qui sait ?… Perdez-vous la tête pour si peu ? N’avez-vous pas honte, madame de la Follette ? Si vous tardez encore… mais j’irai la chercher moi-même, voyons, cette voiture ! Je serai debout dans cinq minutes : je me connais. Ah ! l’âge vient, madame de la Follette ; je dois me ménager. Sinon vous ne me verriez pas si accablé… Ces… ces sortes de crises me sont beaucoup plus familières que vous ne pensez… J’avoue que la…, la durée de celle-ci… m’a un peu surpris… étonné… Là… là… là… c’est bon. Me voilà sur pied maintenant.
Elle recula devant lui, en frémissant. Il avançait d’un pas inégal, un bras légèrement tendu, l’autre inerte, sa face marbrée toujours ruisselante de sueur, les joues souillées d’une écume grise qui avait coulé jusqu’à son épaule, les yeux mi-clos. S’écartant pour lui livrer passage, elle le vit chanceler contre le mur, y appuyer ses deux mains, puis il revint droit vers elle, aperçut son propre visage dans la glace, et sourit.
— Je ne suis pas beau à voir, quelle horreur ! dit-il. Mais quoi ! nous ne devons pas juger les gens sur la mine, madame de la Follette… Un peu d’eau fera l’affaire : il… n’y… paraîtra…
— Hé bien… s’écria Mme de la Follette… Hé bien !… Hé bien !…
La voiture fit une brusque embardée vers la droite, ralentit docilement, reprit sa course. Elle allait dans la nuit molle et légère, nouvellement tombée, encore retentissante de la rumeur du jour avant que s’éveille le féroce et sourd grondement de la ville nocturne qui ne s’apaise qu’à l’aube. Dans la glace, tour à tour reprise et lâchée par l’ombre, fouettée de biais à chaque coin de rue par une double gerbe éblouissante, l’interminable route qui, presque d’un trait, court du dernier faubourg au cœur de la cité-mère, se déroulait paresseusement, déjà désertée, fenêtres closes. Mais le regard de l’abbé Chevance n’y discernait plus qu’une espèce de danse vaine et cocasse, singulièrement accordée au rythme accéléré de son cœur. Car depuis un moment, quoi qu’il fît pour se reprendre, ce battement monotone, intolérable, l’absorbait tout entier. Ce qui lui restait de vie consciente était comme inexplicablement suspendu au furieux bondissement de ses artères. A peine reformé, au prix d’un effort inouï, dans sa pauvre cervelle confuse, le silence était aussitôt brisé, mis en pièces, émietté, par l’inexorable cadence dont l’imagination affolée répercutait l’écho à travers le réseau douloureux des nerfs. En vain étreignait-il la poitrine sonore, le corps exténué vibrait jusqu’à sa dernière fibre, avec de merveilleuses reprises, des silences étranges, des trous noirs où sombrait d’un seul coup l’angoisse glacée, tout un jeu de feintes subtiles, d’attaques brusques, de rémissions perfides, qui prenait la volonté en défaut, l’épuisait en violences inutiles, l’arrachait de l’âme par morceaux… — « Ce n’est qu’une palpitation, une simple palpitation », répétait-il à voix haute, avec ce doux entêtement qui l’avait si souvent secouru au long d’une vie pleine d’amertume. Mais la parole illusoire, à peine articulée, l’obsession revenait plus forte qu’avant. Bien plus, elle gagnait tous les sens, un par un. Il semblait parfois que le battement ridicule s’accélérât, jusqu’à n’être plus qu’un seul bourdonnement d’abord grave, puis aigu, qui à la limite de l’échelle des sons, crevait en mille bulles d’un rouge aveuglant. L’illusion était si cruelle que le malheureux serrait les doigts de toutes ses forces pour échapper à la tentation de saisir ces globes mystérieux, de les palper, d’éprouver leur résistance élastique. Alors il jetait furieusement sa tête dans l’angle capitonné, implorait, du même gémissement, le silence et la nuit… La résolution qu’il avait prise, l’acte qu’il avait juré d’accomplir, coûte que coûte, l’idée en subsistait sans doute quelque part, dans un coin secret de la mémoire, mais c’était comme une figure voilée, méconnaissable, immobile dans l’écœurant tourbillon du vertige, et il n’osait d’ailleurs l’interroger de peur qu’elle ne restât muette, qu’elle se détournât de lui en silence, emportant avec elle un bien plus précieux que la vie, à jamais… Ne pas perdre en un moment la chance suprême !… Quelle chance ? La chance de qui ?… Car dans le désordre de sa raison, une humble consolation lui était venue, tombée du ciel, angélique. Il savait, il était sûr de tenir entre ses vieilles mains non pas son propre salut, mais le salut d’autrui, d’un autre homme plus malheureux, plus abandonné que lui-même… Quel homme ?… Ah ! la réponse viendrait à temps ! Il avait oublié le nom, il ne distinguait pas le visage à travers tant de signes étranges, mais il allait vers celui-là ; il courait à son secours, il le presserait bientôt sur son cœur ! Par un phénomène singulier — non pas si rare — le délire partiel laissait intact tel souvenir, telle image récente, tel pan du passé, comme dans un brouillard épais l’arête d’un toit, l’angle d’un mur, une fenêtre solitaire. Mais il était incapable encore de relier ces souvenirs entre eux, selon les lois d’une perspective familière. Ils se présentaient un à un, s’éloignaient de même, reparaissaient tout à coup. Parfois même les mots précédaient la pensée, et il les prononçait machinalement, presque à son insu. Longtemps après — à ce qu’il lui semblait du moins — l’image montait lentement derrière eux, se dégageait à mesure… — « Je devais m’attendre à cela, murmura-t-il. Je m’affaiblis chaque jour, les facultés baissent… baissent… » Puis il revoyait le salon vert Empire du chanoine Degrais, la table, le flacon d’éther apporté en hâte, la mine inquiète du bonhomme, son regard compatissant… il sentait de nouveau la crampe atroce du mollet, la douleur s’irradiant en un éclair jusqu’à la hanche, puis le bruit d’eau courante à l’oreille, et presque aussitôt l’effondrement dans la nuit… Alors, alors seulement, avec effort, il retrouvait le sens des paroles prononcées un moment plus tôt : c’est ainsi qu’il avait répondu à la question anxieuse de son ami, après la longue syncope, en ouvrant les yeux… D’ailleurs la vision précise était déjà dépassée, quittait le champ de la conscience, le cœur furieux sonnait plus fort contre les côtes, la ronde infernale liait et déliait ses anneaux étincelants, le corps allégé, vide, flottait comme un haillon, retenu au sol par la tête énorme, douloureuse, une masse de plomb. Le voilà couché au pied d’un peuplier, en plein midi, ses petits pieds nus hors des sabots, le poing fermé sur le manche du fouet… la vache Muguette promène gauchement son mufle sur sa blouse, il sent sa chaude haleine à travers la toile, il l’écarte d’une caresse, écoute son mugissement, reconnaît l’appel saccadé de la trompe, le ronflement du moteur, la vitre ouverte sur la rue illuminée, sa misérable agonie emportée à travers la foule, parmi tant de visages inconnus… « J’irai à lui… je le trouverai… je lui dirai… J’aurai sûrement la force de dire… » L’homme est devant lui, tout droit, tout noir, inflexible… Ah ! quelle pitié ! quelle détresse ! Il était temps !… Si du moins ce cœur pouvait ralentir une minute, une seule minute son galop frénétique — ou qu’il ne l’entendît plus ! — « Non ! je ne paraîtrai pas devant Dieu sans vous avoir donné le baiser de paix… Moi… Moi qui sais… Moi seul ! Je puis vous pardonner en son nom… Ayez pitié de vous ! Je… Je… » Mais les mots se pressent en désordre, puis s’envolent comme un essaim de mouches, tous ensemble, dans un murmure immense… — « Enfin, que me veut-on ? » lui demande l’homme, avec un sourire amical. Alors il rassemble ses forces, il tâche de former un cri, un seul cri, dans sa gorge serrée : — « Votre vie ! Votre vie éternelle ! »… Hélas ! c’est sa vie, sa propre vie, sa pauvre vie qu’il sent couler hors de lui, par mille canaux invisibles… Quel recueillement soudain… Quel silence ! Le cœur enragé, lui-même, hésite… va s’arrêter… s’arrête… tout se tait.
— M’entendez-vous, monsieur ? dit le chauffeur. M’entendez-vous maintenant ?
Car il vient d’entrer par le panneau avant de la voiture, qui a tourné silencieusement sur ses gonds, comme une porte ordinaire. En vain l’abbé Chevance soulève un peu la tête, essaie de jeter un regard à travers la vitre.
— Où sommes-nous donc, mon ami ?
Mais l’autre hausse les épaules sans répondre, prend une bougie sur la cheminée, l’approche, la promène un instant devant les yeux du vieux prêtre, si près que la flamme frôle les cils.
— J’aime mieux attendre, dit-il. Je ferai un nouvel essai tout à l’heure.
— N’attendez pas ! supplie l’abbé Chevance. Je suis très pressé : je n’ai pas une minute à perdre. Si votre voiture est en panne, monsieur, aidez-moi plutôt à descendre… Je ne vois pas clairement où nous sommes ? A… A Saint-Germain-des-Prés peut-être ? A Saint-Germain-des-Prés, n’est-ce pas ? C’est parfait. Laissez-moi partir !
Il serre de toutes ses forces le poignet de son interlocuteur, qui de la paume le repousse doucement sur la banquette, en disant :
— Je m’en vais me laver les mains. Vous pouvez le laisser libre, à condition de ne pas vous éloigner.
— Merci, ah ! merci… fait l’abbé Chevance, horriblement confus. Mais, monsieur, je dois vous avouer encore… j’ai de mauvais yeux… de très mauvais yeux… Enfin je ne distinguerai sûrement pas le chiffre marqué au compteur. J’ai dormi, monsieur, je m’éveille à peine… Qu’est-ce que je vous dois ?
Il s’éveille en effet. Du moins une part de lui-même, une petite part, et c’en est assez — pour traîner après elle l’autre masse pesante, inerte. Il retrouve peu à peu sa souffrance avec une espèce de joie, une souffrance vraie, efficace, non plus ce rêve affreux. C’est comme s’il se glissait de nouveau, prudemment, humblement en elle, avec des précautions infinies, ainsi qu’on endosse un vieil habit usé, mais fidèle. Tout autre que lui, en une telle conjoncture, avec un courage égal, eût sans doute par trop de hâte, gaspillé en vains efforts ces précieuses minutes. Il n’en a garde. Il a toujours tiré patiemment parti du bon, du médiocre ou du pire. Ce que Dieu refuse est superflu. Ce qui est donné suffit… Déjà il est debout, au bord du trottoir, face au chauffeur interdit.
— Qu’est-ce que je vous dois ?
— Onze cinquante, monsieur. Tarif de nuit.
— Ah !
Le trottoir a l’air de s’enfoncer sous ses semelles, la rue commence à virer lentement de droite à gauche, puis se balance imperceptiblement sur place, comme un navire retenu par ses ancres… Onze cinquante !… Du bout de ses doigts gourds, il tâte au creux de son porte-monnaie, avec une hâte fébrile, il additionne mentalement des nombres et des nombres, sans espoir, pour gagner du temps… Ah ! s’il pouvait seulement se recueillir une seconde, la tête entre ses mains ?
— Tenez, mon ami, fait-il en tendant sa bourse. Payez-vous ! Je n’y vois plus…
— Rien de pis que ces formes convulsives ! répond la voix, mais lointaine, comme entendue à travers la cloison. Ne vous affolez pas ! Je reviens.
— Revenez ! hurle à tue-tête l’abbé Chevance. Faites appeler l’abbé Cénabre ! Je le veux ! Il viendra ! Je veux… j’exige !
Mais le chauffeur rejoint sa voiture, à pas mesurés, sans l’entendre, et le pauvre prêtre est bien honteux d’avoir crié si fort. Qu’a-t-il crié même ?… Il ne s’en souvient pas.
Encore un long moment, il resta immobile, à la même place, de l’air d’un homme qui s’oriente avant de prendre parti, mais surveillant du coin de l’œil le lent démarrage de la voiture. Sa détresse était telle qu’il n’eût pas trouvé la force de répondre à une nouvelle question, n’importe laquelle, plutôt mourir ! Pour la première fois de sa vie peut-être, pour la première et dernière fois, là, en plein carrefour, l’ancien curé de Costerel se souvint des humbles délices qu’il avait jadis connues, laissées sans regret, perdues pour toujours. Entre deux angoisses, le vieux corps découvrait enfin la lassitude, et non pas le seul accablement de l’extrême fatigue, mais la molle paresse, irrésistible, le mol étirement de la paresse, pareil à une défaillance de l’âme. Les autobus accouraient de la lointaine gare de Montparnasse, traversaient d’un bond la place déserte, et venaient s’arrêter à deux pas de lui, en rugissant. Il revit la porte du presbytère couleur d’ocre, la courette envahie d’herbes, la niche en ruine du chien, l’étroit couloir sombre et frais, et il sentit — ah ! il sentit surtout — l’odeur de cretonne et de lavande du grand lit de plumes, au fond de l’alcôve. C’est vrai qu’il aurait pu mourir là, si tranquille ! « J’ai été curé de Costerel, jadis… » Il a répété cela tant de fois, comme on rapporte un fait légendaire peu vraisemblable, sans grand espoir d’être cru sur parole… Et maintenant, les mêmes mots reviennent humblement sur ses lèvres, et il n’ose les prononcer, de peur d’éclater en sanglots.
Il se remit en marche à petits pas, longea le parvis, disparut… Mais la brusque solitude de la rue de l’Abbaye lui fit peur, et on revit tout à coup, dans la foule rapide, son étroite silhouette lente et noire. Une minute il resta pensif, face au portail, sans oser lever les yeux, observant sournoisement, avec angoisse, l’ombre des passants sur le mur. Sa tête était de nouveau si douloureuse et si pesante que chaque mouvement brusque lui arrachait une plainte qu’il retenait à peine entre ses dents serrées, épouvanté à la pensée d’être entendu, remarqué, interrogé peut-être… Il gagna ainsi l’angle du boulevard, se glissa le long de la grille du square, jusqu’à la hauteur du chevet, et là, dans un coin d’ombre, ses doigts noués aux barreaux de fer, appuyant son menton sur les mains croisées, il aspira longuement, bruyamment, de toutes ses dernières forces, le silence du petit jardin.
Démasqué une seconde, le jet d’un puissant phare frappa de biais l’un des vitraux du transept, en fit jaillir une pluie d’étincelles. L’immense muraille de pierre parut frémir de haut en bas, puis se raffermit aussitôt sur son énorme assise et se retournant dédaigneusement vers la nuit reprit avec elle son formidable entretien.
— Mon ami, murmurait l’abbé Chevance, mon pauvre, mon malheureux ami !… Il répétait ses paroles, tout bas, sans y attacher peut-être aucun sens précis, mais elles soulageaient son cœur ; il ne se lassait pas de les entendre. Il était sûr qu’elles finiraient bien par éveiller, lentement, délicatement, au plus creux de la mémoire, ce souvenir rebelle, poursuivi en vain… Pourvu que rien n’en vînt briser la trame légère, à peine affermie, si fragile !… Derrière lui tout était bruit, lumière et mouvement, mais il tâchait de ne pas quitter du regard un petit coin d’ombre, dans un retrait de la pierre, protégé par un maigre et languissant laurier. La terre luisait faiblement tout autour, une herbe grêle perçait entre les cailloux, un vent léger, au ras du sol, y faisait tourner un peu de poussière, silencieusement… « Mon ami ! mon pauvre ami !… » Il se dissimulait de son mieux, pressant la grille contre sa poitrine, s’efforçait d’oublier un moment la ville énorme et vaine à laquelle il avait donné trente ans de son dur labeur, et qui venait lui arracher encore le seul bien qui lui restât, qu’il n’eût pas encore laissé prendre, son humble agonie. Et certes, il n’eût pas songé à la lui disputer, n’ayant jamais rien eu en propre, depuis si longtemps ! Mais ce don suprême était déjà réservé, il n’en pouvait plus disposer sans trahison… Un autre ! un autre !… Ah, tête vide !… Timidement encore, il essayait de refaire, étape par étape, le chemin parcouru, dans l’espoir de retrouver peut-être, à quelque détour oublié, la solution du problème dont sa mémoire exténuée ne parvenait même plus à retenir les termes. Tous les détails de sa chétive aventure se présentaient à la fois, ou se dérobaient pareillement, sur un plan unique, sans aucun lien d’effet à cause, à moins qu’ils ne se déroulassent soudain à contresens, selon l’absurde logique des rêves, et il n’en remontait alors le cours qu’au prix d’une cruelle contrainte. D’ailleurs le moindre obstacle, la moindre difficulté surgie à l’improviste remettait tout en question, l’arrêtait longtemps sur un point futile, jusqu’à ce qu’une image délirante fît dévier d’un coup la pensée, l’engageât dans un nouveau labyrinthe de déductions extravagantes, dont il cherchait laborieusement l’issue. Mais alors même, quand faiblissait jusqu’à l’idée du devoir impérieux, urgent, pour l’accomplissement duquel il allait donner le dernier souffle de sa poitrine, l’élan de sa pitié le portait toujours vers l’ami inconnu, dont le péril surpassait le sien. La pire angoisse, au lieu de le briser, resserrait ce lien fraternel. Le suprême secret du vieux prêtre était un secret d’amour.
A la fin, il cessa de lutter, moins découragé que vaincu. Dans le désordre de la conscience, la volonté, jusqu’à ce moment tendue à la limite de son effort, se relâchait aussi, demandait grâce. Il croyait sentir, sous le pariétal, sa cervelle douloureuse, pareille au moignon d’un membre amputé. Sa faiblesse était extrême. Pour se tenir debout, il devait s’appuyer de tout son poids sur la grille, heurtant des genoux le rebord de pierre. Dégageant ainsi sa main gauche, il l’appuya sur ses yeux, et le plus silencieusement possible, regardant avec terreur croître et décroître au mur l’ombre des passants, il pleura.
Il pleura comme pleurent parfois les enfants, non par lassitude ou dépit, mais seulement parce qu’il faut pleurer, parce que c’est la seule réponse efficace à certaines contradictions plus féroces, à certaines incompatibilités essentielles de la vie, simplement enfin parce que l’injustice existe, et qu’il est vain de la nier… Les lèvres usées retrouvaient d’instinct la même grimace puérile, ses vieilles épaules le même geste d’impuissance naïve, avouée, sans remède. Et c’était vrai qu’il ne pouvait plus rien, ni pour lui-même, ni pour autrui, consommant le reste de ses forces dans une lutte inutile pour ne pas tomber là, donner le dernier scandale d’une agonie publique, parmi les passants curieux. Ce sentiment d’impuissance ineffable, d’humiliation infinie, baignait son cœur. Nulle parole n’eût su l’exprimer, nulle prière même, du moins humaine, n’en eût su porter le témoignage à Dieu, car une telle certitude rayonnait bien au-dessus du misérable corps appesanti, bien au-delà du monde des symboles et des figures. Il ne distinguait plus, à travers ses doigts, qu’un mince filet de lumière pâle, glissant sur la pierre ; mais l’illustre église l’avait déjà reçu dans son ombre, elle était près de lui, familière, ses puissantes racines plongeant au cœur de la ville, indestructible. Que de fois, levé avant l’aube, il l’avait vue, jadis, de ses yeux alors vivants, de son vrai regard d’homme, toute nue et dorée dans le soleil, sévère et pure ! Mais il s’éloignait sans comprendre, parce que si sûr qu’il fût déjà d’être un serviteur maladroit, de petit service, il lui restait au moins la force de ses bras, et que cette force même n’est plus. Il n’est plus rien. Il peut entrer sans effort, comme de plain-pied, à jamais, dans la grande simplicité de Dieu.
— « Retirez la cuvette, dit l’homme aux mains rouges. C’est inutile. Le sang ne coule plus. »
Il essuie lentement ses doigts, un par un, puis se penche tout à coup, tâte gauchement le drap, pour retrouver son binocle.
La fenêtre blanchit à peine. Une bougie brûle encore sur la cheminée. La chambre s’emplit d’une rumeur légère, qui va s’affaiblissant.
Les genoux de l’abbé Chevance heurtent encore rudement la pierre… En vain, il a saisi au vol l’un des barreaux de fer et s’y cramponne. Une dernière secousse le lui arrache des mains… L’immense boulevard lumineux glisse à toute vitesse devant lui, s’arrête brusquement, sans aucun bruit.
Le vieux prêtre a roulé sur le trottoir, se lève, retombe. Personne ne l’a vu. Ce n’est qu’un faux pas… Mais qui donc ? Mon Dieu, qui donc l’a jeté à terre, d’une si rude poussée ?… Une fois, déjà… « J’aurais voulu que vous me bénissiez, dit-il tristement. J’aurais voulu vous demander cette grâce, avant de vous quitter pour jamais… » Ah ! mon Dieu !
Il appuie la main sur sa poitrine, il essaie de ne pas défaillir de joie. Avant de se remettre debout — car il en a désormais la force — il répète les mots sauveurs, et chacune des syllabes magiques rentre en lui avec l’air, la lumière, la chaleur, la certitude, la vie… « J’aurais voulu que vous me bénissiez… J’aurais voulu vous demander cette grâce… » Ce sont les mêmes paroles qu’il a prononcées jadis, il les a reconnues — bien plus ! il se reconnaît lui-même en elles, il se retrouve — intact, délivré, toujours vivant ! Un seul souvenir, mais net, lucide, jailli tout entier hors du rêve, avec ses contours précis, ses repères sûrs dans l’espace et le temps, un seul souvenir a suffi pour déchirer la trame ténébreuse. La mémoire s’en empare, ne la lâchera plus. Sur l’unique point fixe, comme par miracle, elle équilibre en un instant son laborieux et fragile édifice, disperse dans la nuit les images hagardes. Comme tout se simplifie, s’éclaire ! Il allait chez l’abbé Cénabre, lorsque cette crise l’a terrassé. A vrai dire, il n’avait jamais perdu de vue ce point capital : c’était le nom, le nom seul, toujours approché, toujours fuyant… Mais la décision n’en était pas moins prise, irrévocable. Rien — nulle force au monde — ne l’eût détourné longtemps de ce devoir urgent. L’heure est venue, voilà tout. Pourquoi donc aujourd’hui, plutôt qu’hier ou demain ? Qu’importe encore ? Il ne sait pas exactement d’où il vient, mais il sait où il va : que demander de plus ? « Il m’a appelé, dit-il, j’en suis sûr ! Il m’appelle… » Certains faits qui restent obscurs s’expliqueront d’eux-mêmes… Il revoit la haute silhouette impérieuse sortant de l’ombre, le bras tendu qui le repousse, le jette à terre, si brutalement… « J’aurais voulu que vous me bénissiez… j’aurais désiré vous demander cette grâce… » Il fallait — Dieu a voulu sans doute — que toute résistance vaincue, la raison vacillante au bord de l’abîme se redressât soudain, au seul écho des pauvres paroles sans gloire, mais du moins illuminées de charité. « J’étais fou, murmure l’abbé Chevance, avec un sourire de béatitude… J’avais perdu la tête. Quelle aventure !… » Déjà il traverse le boulevard à petits pas, évite prudemment une voiture, s’émerveille de trouver aux choses un aspect si rassurant, si plausible. Parvenu au coin de la rue Bonaparte, il s’accorde de souffler un peu. Sa soutane a une petite tache de boue qu’il essuie soigneusement, longtemps… Malheur ! dans sa chute, il a déchiré la manche, au-dessus du coude, il y porte la main, sent une douleur aiguë, qu’il écrase du bout des doigts, en gémissant…