L’imposture
Première Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
De connaître avec certitude l’inanité, la simulation de sa détresse portait le dernier coup, tranchait le dernier lien du présent au passé, le laissait dans le vide. La foi s’était évanouie comme si elle n’avait jamais été. Il se retrouvait à cet instant comme s’il n’avait jamais vécu. Que n’eût-il donné pour sentir une résistance, un déchirement, fût-il le plus douloureux, n’importe quoi d’autre que la dissipation silencieuse de l’être qu’il avait cru réel, maintenant évanoui, et remplacé par rien !… Mais le silence surnaturel semblait scellé sur lui, pour toujours.
Il regagna misérablement son lit, tête basse, avec une sorte d’humilité vile qui marquait bien la profondeur de sa chute, son caractère irréparable, pareil moins à un menteur confondu qu’à un animal dressé qui aurait raté son tour. Bien qu’il s’abandonnât désormais, cet abandon ne lui apportait aucun soulagement certain : une issue semblait ouverte, au contraire, aux eaux dormantes et pourries de l’âme. Des sentiments nouveaux, et pourtant familiers à sa nature profonde, impossibles à renier, bien qu’il fût encore incapable de leur donner un nom, sourdaient ensemble d’un sol saturé. A sa grande surprise, le plus fort d’entre eux ressemblait singulièrement à la haine.
Il se leva presque aussitôt pour rallumer sa lampe. Il ne tremblait plus. Sa chemise trempée de sueur collait à son dos et à ses cuisses, mais il n’en sentait pas le contact glacé : son cœur battait de nouveau à coups réguliers, pesants… Et déjà la résolution se formait en lui d’en finir une fois pour toutes, d’éclaircir à tout prix ce débat obscur. De cela seul il avait conscience, car il se croyait rendu au calme qu’il en était à ce paroxysme où l’anxiété réclame, exige, postule une présence amie — n’importe quelle présence — un témoin. Il ne pouvait pas, il ne pouvait plus être seul.
Pourquoi l’image s’imposa-t-elle aussitôt à son esprit d’un homme si différent de lui, si peu fait pour l’entendre, l’abbé Chevance, ancien curé de Costerel-sur-Meuse, actuellement prêtre habitué à l’église de Notre-Dame-des-Victoires ? Fut-ce le seul nom qui se présenta, car le nombre est petit des amis fidèles qu’on réveille à deux heures du matin… Fut-ce pour une autre raison plus profonde et plus urgente ? Il n’eût su le dire, et ne s’en soucia jamais plus. Il vivait déjà dans son rêve, et de ce rêve il ne devait attendre nulle merci.
C’est avec un calme apparent qu’il décrocha le récepteur du téléphone. L’abbé Chevance habitait une petite chambre au dernier étage de l’hôtel Saint-Étienne, rue Vide-Gousset. Il chercha le numéro sur l’annuaire. Le veilleur, tiré de son somme, d’ailleurs ahuri par une démarche aussi tardive, se fit répéter trois fois la consigne : — « Veuillez prier l’abbé Chevance de venir ici d’urgence, chez moi, pour une affaire grave. » — « Un malade ? » demandait l’autre… — « Un mourant », répondit l’abbé Cénabre, posément.
L’auteur de la Vie de Tauler a connu l’abbé Chevance au petit séminaire de Nancy. De quinze ans plus âgé que l’illustre historien, il était alors second surveillant à la division des petits. Leurs relations furent banales, mais elles ne devaient jamais être tout à fait rompues. En 19…, le curé de Costerel dut quitter le diocèse de Verdun après une manière de scandale dont les journaux radicaux tirèrent habilement parti. L’innocent s’était avisé de réciter les prières de l’exorcisme sur la tête d’une fille devenue démente, et la terreur de deux villages. On doit dire néanmoins à sa décharge qu’il avait été procédé à la cérémonie le plus discrètement possible, sur la demande d’un oncle de la pauvrette, le seul parent qui lui restât, ancien bedeau de Notre-Dame-de-Grâce, à Lérouville. Malheureusement pour le desservant de Costerel, trois longs séjours à l’asile d’aliénés du département n’avaient eu d’autre résultat que d’exaspérer la folle, dont le médecin chef avait prédit la mort imminente. Sa guérison inattendue fut considérée par tous les gens de bon sens comme une provocation imbécile, capable de faire le plus grand tort à la paix religieuse dans le diocèse. Car ce fut à la paix religieuse que l’abbé Chevance se sacrifia.
En dépit des consolations et des encouragements de l’évêque qui, « ne condamnant que l’imprudence et rendant justice aux intentions », offrait une autre paroisse au prêtre repentant, l’infortuné crut sa réputation perdue, son honneur sacerdotal en péril. L’idée ne lui vint même pas du tort injuste qu’il avait subi, mais l’indulgence de ses supérieurs, — leurs bontés, disait-il, — achevèrent de le réduire au désespoir. Il se crut désormais indigne du ministère, ou du moins de toute autorité. Dans son âme d’enfant, certaines contradictions qui paraîtraient, à d’autres, intolérables, sont acceptées telles quelles, subsistent sans débat. Ainsi ne doutait-il pas d’avoir agi envers sa folle selon le précepte de la charité, accompli son devoir. Mais il ne doutait pas non plus que l’irritation de ses chefs fût légitime. Le bruit fait à propos d’un acte si simple était une preuve assez forte de son impardonnable maladresse, bien qu’il n’eût su dire comment. Car tant d’années passées n’ont pas encore affaibli le scrupule de sa divine simplicité. On l’entend raconter l’humble tragédie de sa vie sur le même ton que jadis, celui d’un remords qui resplendira dans le ciel.
L’intervention de l’abbé Cénabre lui valut l’hospitalité du diocèse de Paris et un modeste emploi à Notre-Dame-des-Victoires. Il lui en sut un gré infini. Dans ce rôle obscur, ce qui avait été le curé de Costerel-sur-Meuse acheva de se défaire aux yeux des hommes, disparut. La timidité extraordinaire, un moment réprimée par les responsabilités d’un petit état, s’accrut de jour en jour, devint une infirmité touchante et ridicule, dont le monde s’amusa. Elle était sa croix sans doute, mais toute croix est un refuge. Ce travers ridicule masquait aux yeux de tous une hardiesse dans les voies spirituelles, un sens extraordinaire de la grâce de Dieu. Timidité non point seulement physique, comme il arrive, mais terreur véritable du jugement d’autrui, de son attention même. Si soigneusement qu’il s’efforçât de passer inaperçu, d’effacer derrière lui sa trace, les rencontres inattendues de la vie parisienne le jetaient dans la consternation : que de confrères de son ancien diocèse, où il avait laissé la réputation d’un brave homme inoffensif, le mirent ainsi à la torture ! Car il n’était pas loin d’imaginer ne devoir qu’à la protection de l’abbé Cénabre d’être toléré à la dernière place, dans les rangs de ce clergé parisien, si instruit, si raffiné, dont il ne parlait jamais qu’avec une réserve comique.
Cette réserve, à la longue, parut suspecte. Les uns la tinrent pour un signe d’indigence intellectuelle, les autres y virent une réprobation déguisée. C’est que d’année en année, le rayonnement de son âme singulière allait s’élargissant : il était moins facile de l’ignorer. L’excès de sa prudence, même, avait fini par créer autour de lui une légende, qu’entretinrent ses ruses innocentes. Ainsi, maintenu hors de la hiérarchie paroissiale régulière, familier des besognes les plus serviles, en toute occasion maître-Jacques et bon à toutes fins, le pauvre curé de Costerel-sur-Meuse avait néanmoins obtenu de suppléer au confessionnal quelques-uns de ses brillants collègues, puis peu à peu, suppléant toujours, il en était venu à y passer le plus clair de son temps. Sa crainte avait d’abord été grande de paraître ainsi léser des droits établis, car comment ne pas courir le risque d’attirer par devers soi une pieuse clientèle, les pénitents de conséquence, infidèlement détournés de leurs directeurs légitimes ? Jamais prédicateur à la mode, enragé de succès mondains, ne témoigna d’autant de persévérance et de zèle à séduire ses belles pécheresses que l’ancien desservant à trouver et retenir les plus délaissées, les moins enviables brebis, les plus diffamées du troupeau. Cuisinières matinales, le panier au bras, petites modistes à midi croquant les noix du dessert, deux sous à la main pour le tronc de saint Antoine de Padoue, dévotes à profil de jument, vieillards humbles et calamiteux, collégiens, transfuges de M. l’aumônier, il recueillit tout le cœur plein de joie, rassuré par la médiocrité du butin. Hélas ! si les pénitents d’occasion ne furent pas autrement remarqués, les malicieux vicaires eurent vite fait de reconnaître, parmi les habitués de l’abbé Chevance, quelques-unes de ces maniaques, amusement et terreur des paroisses, démangées de fautes imaginaires, affamées d’un humble ragoût sacrilège, et qu’on voit rechercher avec mélancolie le confesseur sévère, comme leurs sœurs méconnues l’amant qui les rosse. On en sourit d’abord. Puis, les plus folles écartées, le curé de Costerel-sur-Meuse, parmi ses infirmes et ses déchus, s’éclaira d’une lumière étrange et surnaturelle, difficile à pardonner. Le scandale qu’il avait fui si loin, mais pour quoi il était né sans doute, le venait chercher de nouveau jusque dans sa mansarde. Un bel esprit lui donna même un nom : il l’appela le « confesseur de bonnes ». Le mot fit fortune ; il courut les salons bien pensants. L’historien Aynard de Clergerie pensa même s’intéresser un moment à ce vieil original, et se le fit envoyer, sous un prétexte subtil, par un vicaire général de ses amis auquel l’infortuné prêtre n’aurait certes rien osé refuser. Puis la timidité, la politesse un peu basse du bonhomme finit par décourager sa bienveillance. La disgrâce eût même été complète, sans la protection, jugée indiscrète, de Mlle Chantal, fille de l’éminent auteur de l’Église du douzième siècle.
L’abbé Cénabre alla ouvrir la porte à tâtons, posa la main sur le bras du visiteur, et l’introduisit dans sa chambre, en silence. Ce silence acheva de déconcerter le confesseur des bonnes. N’ayant pas osé prendre la parole le premier, redoutant d’avoir ainsi manqué à un devoir élémentaire, plus anxieux encore d’une entrevue si mystérieuse, à une telle heure de la nuit, il osait à peine lever les yeux sur son protecteur, dont la tenue singulière lui était un tourment de plus. Le chanoine, en effet, avait jeté sur ses épaules un manteau fourré, mais ayant négligé de passer dessous sa soutane, il offrait au regard effaré du curé de Costerel-sur-Meuse ses fortes jambes gainées d’une culotte noire, les pieds nus dans des pantoufles. Le manteau ouvert découvrait aussi le torse massif, sous la chemise.
— Asseyez-vous, dit l’abbé Cénabre, avec une certaine douceur, asseyez-vous, et pardonnez-moi d’abord de vous avoir dérangé… Pardonnez-moi cette fantaisie ridicule.
L’abbé Chevance debout près du lit, s’assit dessus. Le sommier grinça terriblement. Il se releva aussitôt.
— Monsieur le chanoine — mon cher et illustre ami — je vous demanderai… j’aurais à vous demander premièrement des nouvelles de votre santé… et aussi du cher malade… pour lequel…
— Il n’y a pas de malade, répondit sèchement l’abbé Cénabre. Il n’y a pas de moribond. Je regrette même un mensonge dont le sens exact, je le crains, vous échappera. Toutefois, je n’ai pas le droit de prétendre l’avoir fait à la légère, inconsidérément. J’avais à vous parler, à vous parler sans retard, voilà tout.
— Je suis à votre disposition, murmura l’abbé Chevance, de plus en plus inquiet… Je puis avoir commis quelque faute involontaire. L’indulgence qu’on a pour moi ne va pas non plus sans péril. Je voudrais pouvoir rompre, sans indélicatesse, avec beaucoup de ces gens dont l’amitié m’honore pourtant grandement… Il est ridicule à un pauvre prêtre de se laisser voir, par exemple, chez l’excellent M. le comte de Clergerie, à S. E. le nonce ! Mais laissons cela, reprit-il (car la figure de son interlocuteur s’assombrissait à mesure). Je suis prêt à vous écouter…
— Mon ami, dit l’abbé Cénabre, j’ai pensé à vous aujourd’hui parce que votre simplicité m’a toujours été une assistance réelle à certaines heures de ma vie. Le monde… je dis celui que je vois de plus près, est plein de menteurs effrontés.
Les mains de l’abbé Chevance élevèrent au ciel une protestation désespérée, mais il se reprit presque aussitôt, et baissa les yeux sans répondre. A ce double geste, l’abbé Cénabre répondit en dessous par un regard dur.
— J’ai besoin que vous consentiez à être cette nuit mon témoin, fit-il brusquement.
L’étonnement fit trembler la voix du pauvre prêtre.
— Je ne comprends pas… Je ne saisis pas… dans quelle mesure je puis vous être nécessaire… ou seulement utile… et qui pourrait prendre au sérieux… en faveur d’un homme tel que vous… une caution si misérable. Au moins, je puis parler franchement à un confrère, lui ouvrir mon cœur… Cette conversation… aujourd’hui… cette nuit… Je souhaite ne pas vous offenser en la qualifiant d’un peu extraordinaire… surprenante même… Cet entretien, quelle qu’en soit la conclusion, vient après… à la suite d’autres circonstances… non moins inattendues… qui peuvent paraître, en quelque sorte… un piège… oh ! du diable ! s’écria-t-il avec une étonnante naïveté.
Il réfléchit un moment, sous le regard toujours dur.
— J’aurai tout à l’heure à vous entretenir sans doute de la confiance dont m’honore une personne admirable… exceptionnelle… faite pour m’édifier, dont je n’aurais plutôt à recevoir que des leçons… Mlle Chantal de Clergerie (sa voix ne tremblait plus). J’assiste avec une espèce d’épouvante — véritablement avec terreur — à l’ascension vers Dieu, vers les plus hautes cimes de la contemplation, d’une âme assurément visitée par le Saint-Esprit, déjà hors de nous… Ah ! je sais à qui je m’adresse ! Je n’ai pas beaucoup le temps de lire — je lis peu — mais je n’ignore pas que vous avez l’expérience, une grande expérience des âmes saintes, des âmes choisies… Il est vrai que Mlle Chantal reste, grâce à Dieu, inconnue, mais comment ne pas craindre pour elle…
— Voulez-vous que nous laissions là Mlle de Clergerie ? dit simplement l’abbé Cénabre.
Il parut hésiter encore ; il jeta sur l’abbé Chevance, resté court, un regard de pitié. Qui n’eût dédaigné ce vieillard, dans son enfantine confusion, avec son sourire forcé, servile, et ses mains tremblantes ?
— Je traverse, mon ami, dit enfin l’auteur des Mystiques florentins, revenant à son insu au langage élégant, la crise la plus soudaine, la plus aiguë qu’on puisse imaginer. Si j’ai retrouvé mon sang-froid, je l’avais assurément perdu tout à l’heure. On n’est pas maître du soulèvement de toutes les puissances de l’âme, d’une pareille lame de fond : un cri de détresse vient aux lèvres ; je ne l’ai pas retenu. Je n’en ai pas honte… Vous saurez, vous serez seul à savoir quelle cruelle détresse, explique, excuse certaines résolutions, certains actes que la méchanceté calomnie. On m’accuse déjà de sécheresse, d’insensibilité. Vous voyez, hélas ! que ni la réputation ni peut-être le talent (je le compte pour rien !) ne mettent à l’abri des assauts les plus humiliants. Dieu me garde de vous en demander, pour le présent, témoignage ! Mais si je m’ouvrais de ces choses à quelqu’un de ceux qui m’admirent et croient m’aimer, je ne serais pas compris… Votre cœur simple et sincère en jugera mieux. Ne vous en défendez pas, mon ami ! A travers les épreuves qui m’attendent, je mets très haut la consolation de savoir que dans le silence et le secret, un prêtre aussi surnaturel que vous m’assiste de sa compassion. Et j’ajoute encore que si la Providence en disposait ainsi, vous garderiez ma mémoire.
A mesure que ces paroles tombaient dans le silence, il en démêlait, avec une sourde irritation contre son naïf auditeur, le vrai sens, et ce sens était vil. Contraint de donner un prétexte plausible, à ce qui eût volontiers paru un geste inexplicable, il allait tout droit à la vérité, la dénonçait malgré lui. Ce qu’il n’eût peut-être osé s’avouer à lui-même, se lisait en clair dans ses phrases embarrassées : en dépit de la comédie de terreur, à demi consciente, qu’il s’était jouée, tout s’ordonnait peu à peu comme si, dès la première minute, l’esprit demeuré lucide s’était tracé son plan. Le cri de détresse n’était que feinte. Il avait toujours obéi, d’instinct et d’abord, puis délibérément, à la nécessité capitale de prendre ses sûretés, de se trouver un alibi. Une hypocrisie profonde organise ainsi du dedans son mensonge, et ne se sépare de lui que par un effort de la raison, après avoir été sa première dupe.
— Dois-je comprendre, dit l’abbé Chevance avec désespoir, que vous pensez vous en remettre à moi dans une conjoncture aussi grave ?… Il me semble… permettez-moi… excusez-moi… que ceci n’est qu’un mauvais rêve… Ou si vous voulez seulement m’éprouver, à quoi bon ? J’ai la plus grande estime — je veux dire la plus respectueuse admiration — pour vos talents, votre gloire… les services que vous rendez à l’Église… Il vous serait si facile de me prendre au piège ! Quand j’aurai montré ma sottise, vous rirez de moi, vous aurez bien raison… Mais… (sa voix se fit réellement suppliante) on saura cette misérable histoire, le rôle que j’aurai tenu, on parlera de moi de nouveau — qui sait ? — on finira par se lasser de mes folies, du scandale… J’ai payé si cher, monsieur le chanoine, une erreur de ma jeunesse, une faute de tact !… Je ne reviendrai pas sur ce malheureux sujet, je vous dirai simplement : ne me mettez pas en cause par jeu ! N’ajoutez pas à mes peines !… si je perds la situation si honorable… si avantageuse… qu’on a bien voulu m’accorder dans un diocèse qui n’est pas le mien, où l’on compte tant de valeurs… que deviendrai-je ? Ah ! mon respectable ami, je le sens, je l’avoue ! Depuis quelques mois je commets des imprudences, je me laisse mettre en avant, je tente sottise sur sottise… Ne me les faites pas payer trop cher !
Rien ne saurait rendre l’expression du regard dont l’abbé Cénabre enveloppa le vieillard suppliant. Puis il haussa violemment les épaules.
— Vous me croyez capable d’étranges petitesses, dit-il. Je regrette de vous avoir tellement bouleversé. Convenez cependant que je me suis bien avancé pour pouvoir, maintenant, reculer ? D’ailleurs je me tiens toujours à un premier choix que j’ai fait. Oui — si étrange que cela vous paraisse — j’ai besoin de vous dans une des circonstances les plus graves, je puis dire les plus tragiques de ma vie… Une terrible, décisive épreuve, un trouble…
Mais il s’interrompit brusquement comme pour mieux voir, à son inexprimable surprise, l’ancien curé de Costerel-sur-Meuse qui, poussant discrètement vers lui le prie-Dieu (de l’air d’un homme qui ne se dérobera plus), disait avec un calme apparent, bien que de grosses gouttes de sueur perlassent à son front :
— S’il en est ainsi, monsieur le chanoine, je vous écoute.
Puis il fit le signe de la croix.
Une colère à peine contenue gronda dans la voix de l’abbé Cénabre.
— Je ne vous demandais pas de m’entendre en confession, mon ami. Ne vous pressez pas tant !
Il appuya sur les derniers mots avec intention, et un sourire si cruel que le pauvre prêtre rougit jusqu’à la racine de ses cheveux blancs. Et néanmoins son humble regard brilla tout à coup, d’une assurance sacrée.
— Je ne puis que cela pour vous, fit-il de sa voix toujours tremblante. Par moi-même je ne suis rien : laissez-moi céder la place à Dieu. Je ne ferai pas la folie de me fier à mes propres lumières. Non ! je ne commettrai pas cette folie !
Il tira de sa poche son gros mouchoir de coton, et s’essuya fébrilement le front et les joues.
La forte main de l’abbé Cénabre pressait son épaule et il parut fléchir sous l’étreinte.
— Monsieur, dit le prêtre, si vous craignez pour votre repos, et de vous compromettre, allez-vous-en !
— Oh ! monsieur le chanoine, s’écria l’abbé Chevance les yeux pleins de larmes, je n’ai pas mérité cela.
Pour la première fois peut-être, depuis tant d’années, le pauvre homme sentit quelque chose qui ressemblait au mouvement d’un juste orgueil offensé. Une seconde, il eut conscience de sa force, il en sentit l’élan irrésistible. Toutefois, dans l’innocence de son cœur, il s’attendait plutôt à la confidence de quelque faute grave, dont l’aveu eût été trop difficile fait à un autre que lui. Et quelle faute l’eût trouvé rétif ? Quelle boue l’eût rebuté ? Déjà sa main se levait pour bénir, et la miséricorde divine dont il était plein frémissait dans sa paume, confondue à l’effusion de sa propre vie.
D’ailleurs, l’humble supplication de son regard était telle, que l’abbé Cénabre y répondit malgré lui.
— J’ai perdu la foi ! dit-il.
Et il ajouta aussitôt d’un accent beaucoup plus calme :
— Je me suis débattu cette nuit dans des ténèbres exceptionnelles. J’en suis à ne pouvoir remettre une décision irrévocable, que la simple honnêteté intellectuelle impose… A la question qui m’est faite, esquivée si longtemps, je dois répondre loyalement par oui ou par non.
Il parlait ainsi en marchant de long en large, tête basse. Au dernier mot, il s’arrêta face à son interlocuteur. Le visage candide de l’abbé Chevance exprimait un soulagement infini. Fut-ce la déception d’un coup manqué ?… Fut-ce la confusion de s’être ainsi découvert pour rien ?… L’abbé Cénabre pâlit :
— Que n’avez-vous parlé plus tôt ? disait l’autre de sa voix douce. Qui peut se croire à l’abri de cette sorte de tribulation ? Moi-même… Mais une intelligence comme la vôtre l’éprouve sans doute plus vivement. Dans une pareille conjoncture, se débattre est vain : on ne peut pas grand-chose pour soi-même. Laissez-vous apaiser, mon cher, mon bien-aimé maître et ami. Laissez Dieu revenir de lui-même : je m’en vais prier pour vous.
Et il chercha son chapeau sur le lit, se tourna vers la porte, l’ancien curé de Costerel ! prêt à faire comme il avait dit…
— C’est donc là tout ! s’écria l’abbé Cénabre avec un rire forcé. La chose vous paraît si simple ? Vous me trouvez bouleversé, hors de moi (ma seule démarche auprès de vous le prouve assez !), mais vous n’en êtes pas autrement ému. Ou peut-être vous me jugez capable d’être à ce point torturé par des imaginations de petite fille ? Hélas, sachez-le, mon ami. La croyance n’est pas arrachée d’un homme tel que moi sans un atroce débat. Les circonstances, plutôt que ma volonté, font de vous l’unique spectateur de cette tragique aventure. Encore un coup, allez-vous-en !
De nouveau, les larmes vinrent aux yeux de l’abbé Chevance…
— Ce n’est pas cela… pas du tout cela… murmura-t-il désespéré. J’aurais prié… j’aurais demandé des lumières pour vous et pour moi. Mais vous abandonner, mon protecteur, un fidèle ami ! Mon Dieu ! vous m’auriez bientôt revu !
— En êtes-vous sûr ? s’écria furieusement l’abbé Cénabre : J’ai songé sérieusement à me tuer cette nuit.
Comment cette parole vint-elle ? D’où vint-elle ? Lui-même n’eût su le dire. Il n’eût su dire non plus si elle était un mensonge. A peine proférée, à supposer qu’elle ne fût qu’une provocation vaine, l’attitude du vieux prêtre, sa terreur silencieuse, bien différente de son habituelle agitation, lui donna sur-le-champ une réalité sinistre. Sans doute il n’était pas vrai que l’abbé Cénabre eût réellement délibéré de se tuer : la pensée ne lui en était même pas venue ; il avait jeté cela comme une injure. Et néanmoins, il sentit une fois de plus avec une rage absurde que la parole imprudente le liait autant qu’un aveu. Dans quel rêve, dans quel cauchemar frénétique s’agite-t-on ainsi pour voir se rétrécir autour de soi l’espace libre, se fermer toutes les issues ? Il avait voulu un témoin favorable, bien qu’imprudemment appelé, dont le moins habile eût su tirer parti, et il n’aboutissait stupidement qu’à se trahir… Contre qui, contre quel obstacle invisible, la haine dont il se découvrait plein ?…
Cette fois l’abbé Chevance le regardait bien en face, de ses yeux tristes. D’ailleurs il ne fit aucune plainte, ne formula aucun reproche. Il dit seulement avec une extraordinaire dignité :
— Je ne puis plus désormais vous entendre hors du sacrement de Pénitence.
Il fit à nouveau le geste de se retirer : l’abbé Cénabre le devança :
— Me croyez-vous capable… commença-t-il d’une voix tonnante…
— Nous sommes capables de tout, répondit le vieux prêtre humblement…
Mais aussitôt son regard se durcit, et l’historien de Gerson reçut ce coup en pleine poitrine :
— Je voudrais plutôt vous croire victime d’une telle pensée que capable de vous l’attribuer faussement.
Il hésita encore une seconde, et avec une poignante tristesse :
— Je ne puis vous permettre de vous servir de moi pour offenser Dieu, dit-il.
L’abbé Cénabre sourit amèrement :
— Je renonce à me défendre. Vous êtes libre. Qui vous retient ?
Il le vit glisser plutôt que marcher vers la porte, son chapeau sous le bras, si pâle, si las, d’un air de soumission si basse qu’une rage le prit de laisser échapper ce prêtre ridicule, avec son secret. Mais au fond du cœur sa déception était plus forte encore du silence qu’il ne pouvait rompre, de la solitude incompréhensible où depuis quelques heures il était tombé. Prières, menaces, mensonges, cris de fureur ou de désespoir, il semblait que rien ne pût dépasser le cercle enchanté. Il était comme un homme qui crie au bord de la mer.
La fureur l’emporta pourtant. La même haine mystérieuse cherchant toujours son objet, et qui l’avait déjà soulevé de colère contre le blême Pernichon, le jeta tout tremblant, face à un nouvel adversaire. Il ne mesura point son élan. Il étendit seulement le bras, et le frêle vieux prêtre pirouetta sur lui-même, cherchant vainement un appui de ses mains ouvertes. Les semelles cloutées glissèrent sur le parquet ciré. Il tomba à genoux, son chapeau à côté de lui, lamentable.
La honte, plutôt que la pitié, tira de l’abbé Cénabre une espèce de gémissement. Il restait muet devant sa grotesque victime, la discernant à peine, toute son attention tendue vers l’événement intérieur, le jaillissement irrésistible, la force inconnue, surnaturelle… Qu’était, qu’était cette passion soudaine, frappant de tels coups dans sa poitrine ?
Il ne vit pas l’abbé Chevance se lever, il ne vit pas la vieille main s’emparer de la sienne, il n’entendit pas la voix pourtant si douce, encore frémissante d’une terreur enfantine, et soudain elle sonna terriblement à son oreille. Tout son corps, d’un imperceptible écart, sitôt retenu, esquissa le bond d’une bête traquée. Puis le regard surgit de nouveau dans ses yeux.
— J’aurais désiré que vous me bénissiez, disait tristement l’abbé Chevance… J’aurais voulu vous demander cette grâce, avant de vous quitter pour jamais.
Sa voix était tendre, et pleine d’une pitié si divine que l’orgueil le plus sourcilleux s’en fût trouvé ému. Il n’évitait pas, il cherchait maintenant les yeux sombres, tandis que s’abattait sur le prêtre célèbre, ainsi qu’un aigle sur sa proie, la compassion d’une âme de feu.
— Oui, disait le confesseur des bonnes, dans l’affreuse épreuve où je vous vois, tout autre acte de notre ministère vous serait, certes, impossible. Mais lequel d’entre nous, sous les pieds mêmes du diable, ne pourrait valablement bénir, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit ? Ah ! mon ami, cela est vrai, cela est sûr ! Vous pouvez sans sacrilège, appeler sur un frère à peine moins misérable que vous, cette grâce dont vous êtes à présent vide. Écoutez-moi. Faites ce signe au moins — même avec indifférence — même dans la perversion de la volonté ! Qu’importe si vous croyez ou non à cette minute, et quand chaque battement de votre cœur serait un blasphème et un défi ! Si vous ne pouvez implorer la miséricorde pour vous — ah ! faites, faites au moins le signe qui la dispense au pécheur ! Souhaitez-moi, souhaitez-moi seulement d’être heureux !
C’est ainsi que ce prêtre extraordinaire, avec une ténacité sublime, tentait sa chance suprême, lançait le dernier appel susceptible d’être entendu. Il voyait, il tenait sous son regard, il touchait presque l’âme forcenée, frappée à mort ; il n’espérait plus rien d’elle qu’un signe, un seul signe, à peine volontaire, à peine lucide, quelque chose comme le clin d’œil qui consent, sur la face pétrifiée de l’agonie, un rien, la brèche où pût peser de tout son poids immense la formidable pitié divine, qu’il entendait rugir autour du réprouvé encore vivant. La révélation lui en venait d’être faite, en un éclair, il n’eût su dire comment, et il allait l’oublier aussi vite, il était tout entier dans son effort, il ne mesurait pas son coup. Bien au-delà de sa propre raison, à mille lieues de son corps chétif, qui même alors gardait son attitude humiliée, craintive, sa charité, elle seule, discernait, jugeait, agissait. Qui peut voir, avec les yeux de l’ange ? L’homme qu’il disputait aux ténèbres était toujours là, devant lui, dans sa forte carrure, son front pâle sans une ride, les yeux baissés. Mais ils s’étreignaient dans le ciel.
Par degrés, la conscience revenait à l’abbé Cénabre, bien qu’il ne s’arrachât qu’au prix d’un grand effort à sa contemplation intérieure. Ce qui se formait en lui échappait à toute prise de l’intelligence, ne ressemblait à rien, restait distinct de sa vie, bien que sa vie en fût ébranlée à une profondeur inouïe. C’était comme la jubilation d’un autre être, son accomplissement mystérieux. De ce travail, il ne savait ni le sens ni le but, mais la passivité de toutes ses facultés supérieures au centre d’un ébranlement si prodigieux, était justement une volupté, dont son corps vibrait jusqu’aux racines. Il acceptait, il recevait dans sa propre nature la force mystérieuse, il la subissait avec une joie terrible. A ce degré d’abandon de soi-même, à ce déliement total, aucune raison si péremptoire, aucune menace, aucune injure n’eût obtenu de lui-même un soupir. La prise était d’autant plus forte qu’elle s’était refermée à l’improviste. La résistance avait été brisée d’un coup.
Il contemplait encore l’abbé Chevance avec hébétement. La voix, tour à tour impérieuse et suppliante, avait frappé parfois son oreille, sans émouvoir son cœur, mais il en avait retenu les mots prononcés. Sa mémoire les ayant enregistrés, les réformait mécaniquement. Dans l’effusion de son affreux bonheur, cette plainte, ce dernier appel n’avait pas de sens, ou du moins pour le saisir, il devait remonter peu à peu des profondeurs de sa joie. La lenteur du retour lui fit mesurer l’énormité de sa chute. Car si étroitement qu’il nous presse, l’ange obscur, maître de la volonté, sent tressaillir sous lui, au moment suprême, la chair qu’il a trompée — la chair qui flaire la mort. — D’ailleurs tout se passa dans le temps d’un éclair.
Enfin, il put voir. Il put fixer clairement le vieux prêtre, tremblant non plus de crainte, mais de pitié. L’élan pour fuir, dont l’abbé Cénabre était incapable, son désir même, dont la source était tarie, il les retrouvait, sans les reconnaître, dans le regard du dernier ami. La grâce divine (depuis des mois, il n’en sentait même plus l’absence) se montrait encore une fois : c’était comme la face d’un cadavre au fond des eaux, c’était comme un cri plaintif dans la brume. La clairvoyance de l’apôtre, ou plutôt sa sublime charité, l’avait inspiré de solliciter du malheureux cela seul dont il était encore capable : une muette imploration, pas même : un effort de sympathie, moins peut-être : un mouvement de compassion pour sa propre déchéance.
Rien n’en parut au visage contracté de l’abbé Cénabre. Sa récente fureur s’y marquait encore, car le vertige l’avait saisi brusquement, traîtreusement. Aucun signe n’avait témoigné au-dehors de la joie suspecte dont il avait connu la première et définitive possession, ou peut-être la figure humaine ne saurait-elle l’exprimer. Aucun signe ne témoigna non plus de sa suprême hésitation, du dernier faux pas sur la route implacable, et pourtant la miséricorde l’assaillait à son tour, se ruait sur lui. Si forte en fut l’étreinte, qu’il sembla que son corps même y répondît. Le regard ne s’adoucit point, mais il s’y forma, pour se dissiper aussitôt, une lueur hagarde, ainsi que d’un homme assommé. Son bras, sur la prière de l’abbé Chevance, se leva pour bénir. Il s’en fallut d’une imperceptible fraction de temps. La raison gagna de vitesse ; l’angoisse se fondit en un moment ; le rêve hideux s’ouvrit ainsi qu’une nuée, découvrant cette part stérile de l’âme que l’ironie avait dès longtemps consumée. Le sens critique, si vanté, de l’éminent écrivain, l’emporta. Quelque chose, qu’il ne nommait déjà plus, s’écarta de lui, d’une fuite oblique. La scène tragique, dont il avait instantanément perdu le sens, la clef, ne lui parut plus que l’insupportable parodie d’un vrai drame, et il crut en découvrir la ridicule affectation. Sa pâleur, surprise de nouveau dans la glace, le tremblement de ses mains, tous les signes persistants d’une angoisse dont venait de se délivrer sa raison, lui firent honte. Il eût voulu les effacer sur-le-champ, ainsi qu’un acteur fourvoyé dans un mauvais rôle, jette avec rage sa défroque.
Si le dégrisement n’avait pas été si brusque, si total, peut-être eût-il encore passé sur l’abbé Chevance sa colère et sa déception, mais il avait trop hâte d’en finir, de reprendre après le délire incompréhensible, le fil de sa vie quotidienne, de se retrouver enfin. A son insu, il était d’ailleurs à bout de forces. Il dit seulement, avec un profond soupir :
— Je renonce à comprendre quoi que ce soit à la crise que je viens de traverser. Il me semble que j’ai retrouvé mon bon sens, lorsque je vous ai vu prêt, mon pauvre ami, à vous laisser gagner vous-même à la contagion de ma folie.
Le cri désespéré du prêtre retentissait encore dans la chambre close, mais la parole glacée de l’abbé Cénabre, aussitôt, l’abolit. Et d’ailleurs l’ancien curé de Costerel-sur-Meuse parut comprendre, inclina sa tête, et ne fut plus au moment qu’un pauvre homme.
— Comme on nous connaît peu, nous autres prêtres, continuait la voix devenue lente et grave, comme nous sommes séparés du monde ! Beaucoup voient en ma modeste personne un écrivain dressé aux disciplines de l’intelligence, attentif, méfiant par nature et vocation, familier jusqu’au désenchantement des cas de conscience les plus délicats… Et pour avoir une fois goûté cette tentation du doute, analysée tant de fois dans mes livres, je perds tout contrôle sur moi-même, je parle et j’agis comme un dément. Ah ! qu’il faut peu gratter le prêtre d’expérience et d’âge pour retrouver le séminariste, sa foi un peu farouche, ses scrupules, ses terreurs ! Vous le savez, mon ami, nous le savons tous. Aussi m’avez-vous déjà pardonné.
— Ah ! mon Dieu… sans doute… il est vrai… monsieur le chanoine, répondit l’autre avec un extraordinaire bégaiement, je n’ai pas… je ne puis véritablement… Comment pouvez-vous penser que je garde le souvenir de ces… enfin d’un…
Il ne put jamais achever. Le calme de son interlocuteur semblait agir sur lui comme un charme : il était visiblement à la merci de l’homme supérieur qui le fixait d’un regard dur.
— J’aurais moins sottement agi en suivant d’abord vos conseils, continua Cénabre sans élever le ton, mais avec une force écrasante. Oui, dans une pareille conjoncture, se débattre est vain : se détourner d’une tentation vaut mieux que lui résister en face, et si j’avais présumé de mes forces, j’en suis bien assez puni. Il n’y a pas de meilleur remède, ni plus simple que la paisible observation de nos devoirs, dans un esprit de confiance et d’abandon. Mais il me reste néanmoins quelque chose à faire : il est bon, il est juste, que je répare en quelque mesure, non pas l’offense (votre charité y a pourvu) mais le scandale. Mon vénérable ami, je désire que vous m’entendiez en confession…
— Non, dit l’abbé Chevance.
La riposte partit comme une balle. Que le malheureux homme eût souhaité de la rattraper !
— J’estime à cette heure, balbutia-t-il… j’ai lieu de supposer… Bien loin d’émettre un jugement définitif…
Puis comme si le courage lui eût décidément manqué, le reste de ses paroles se reperdit dans un bredouillement confus. Sa misérable tête s’inclina encore un peu plus sur l’épaule ; il fit sans doute pour ne pas fuir, un effort douloureux ; son corps, si étrangement humilié, parut comme tassé par une crainte aveugle… Et tout à coup, au plein de sa ridicule détresse, ce cri lui fut encore arraché :
— Non ! je ne puis me prêter à cette illusion sacrilège !
Aussitôt, il mendia du regard un impossible appui, mais rencontrant les yeux de l’abbé Cénabre fixés sur lui avec une sollicitude presque tendre, il eut un mouvement de recul si spontané, si farouche, que le rouge monta au front du chanoine.
— Avez-vous peur de moi ? dit-il doucement.
Son sang-froid retrouvé, il ne doutait plus de l’imprudence inouïe qu’il avait commise en affolant, comme à plaisir, ce prêtre dont il connaissait pourtant l’âme. L’auteur de la Vie de Tauler n’est point homme à subir aisément la duperie d’une force matérielle, et la plus violente colère l’eût à ce moment moins effrayé que les signes de cette panique où son expérience subtile discernait la révolte absolue, irrésistible, d’un cœur impossible à soumettre. Le mépris peut être soutenu, on fait sa part à la haine, on peut prendre à revers, par un détour, une indignation qui fonce, mais ce bonhomme irréductible allait lui échapper à jamais.
Un mot de plus, et c’en était fait : il avait pour toujours ce juge obscur, confident d’une heure, reperdu dans la foule, mille fois plus dangereux dans son obscurité même, désormais insaisissable. Sans doute, la naissante réputation du confesseur des bonnes ne lui conférait encore qu’une autorité assez mince et sur un petit nombre d’esprits, mais ce n’était pas ses entreprises que redoutait surtout l’abbé Cénabre : sa volonté, dès ce soir tendue à abolir jusqu’au souvenir de la crise qui avait failli l’abattre, au moins détruire son repos, son œuvre, sa renommée, rencontrait l’obstacle de ce témoin fatal. Le secret — le secret de la nouvelle vie — allait dans un instant passer son seuil, cheminer à travers le monde, certitude trop dure à son orgueil déjà si sauvagement éprouvé. Il sentit que la ruse manquerait le but, ou qu’elle serait gagnée de vitesse. Non pas avec emportement, mais avec une audace délibérée :
— Qu’allez-vous raconter de moi ? dit-il.
— Mon Dieu ! s’écria le pauvre prêtre, monsieur le chanoine… je n’ai rien à raconter.
— Si fait, répondit l’abbé Cénabre, après un silence. Que vous ayez vu clair ou non (le sais-je, moi-même ?) et quand ce que vous prévoyez devrait être, je demande : lorsque vous m’avez trouvé tout à l’heure, en plein désordre, en pleine angoisse, m’avez-vous cru ? M’avez-vous plaint ? Était-ce là l’épreuve d’une âme fausse et basse ? Ne me suis-je point défendu ? N’ai-je point souffert ?
L’abbé Chevance l’arrêta d’un regard indéfinissable.
— Et après, continua l’abbé Cénabre, car je n’attends pas une réponse aux questions que je viens de poser, ne pensez-vous point qu’il faille un peu de temps pour que votre simple honnêteté s’arrange des faiblesses et des contradictions particulières à un homme dont la vie intellectuelle vous est si peu connue ? Et d’ailleurs, à quel prix obtiendrais-je de vous contenter tout à fait ?
Le vieux prêtre répondit aussitôt à voix très basse, redoublant de déférence et de respect, avec une douceur déchirante, par ces paroles impitoyables :
— Monsieur le chanoine, il vous faut seulement tout quitter, tout rendre.
L’abbé Cénabre, sans cesser de sourire, fit un geste qui pouvait signifier tour à tour l’incompréhension et la stupeur. Le miracle fut que l’autre reçut ce sourire, s’en empara, le rendit avec joie, ainsi qu’un docile élève au maître indulgent.
— Comprenez-moi, monsieur le chanoine, poursuivit-il en agitant ses longues mains maigres, nous sommes si malheureux… qu’il arrive que notre vie tout entière soit — à notre insu — comme… dérivée, en quelque sorte, de Dieu au diable. Je m’exprime mal : imaginons plutôt une source perdue dans une terre aride et souillée. Ce que le Seigneur nous octroie, je dis de plus précieux : les souffrances du corps et de l’esprit, l’usage que nous en faisons, à la longue, peut les avoir corrompues. Oui ! l’homme a souillé jusqu’à la substance même du cœur divin : la douleur. Le sang qui coule de la Croix peut nous tuer.
Il respira fortement :
— Vous avez trop attendu, reprit-il. Vraiment… Véritablement, monsieur le chanoine… vous vous êtes trop refusé… Il n’y a plus rien à faire de l’angoisse dont vous parlez : elle vient trop tard, et malgré vous. Vous ne l’utiliserez pas. Elle vous détruira plutôt. Elle vous jettera dans la haine. N’accusez pas Dieu, monsieur le chanoine ! Cette angoisse, il vous l’a, pour ainsi dire proposée, comme on fait boire gorgée par gorgée, un remède au petit enfant. Vous n’avez pas seulement voulu y goûter. Il vous faut maintenant la vider. Videz-la vite ! Au fond du verre, vous ne trouverez rien qu’un dernier jet plus âpre et plus brûlant… Mon Dieu ! je suis si maladroit, si peu habile à convaincre ! Je voudrais exprimer ceci que votre épreuve est stérile, ne commence rien, qu’elle appartient tout entière à la part de votre vie que vous devez rejeter. Ne gardez rien, non ! ne gardez rien de cette part-là ! Elle est pourrie. Elle est pourrie jusqu’au cœur de l’aubier ! Je vois… Je vois votre œuvre elle-même…
— La connaissez-vous ? demanda froidement l’abbé Cénabre, mais d’un ton sans malveillance.
— Non, sans doute ! riposta vivement l’abbé Chevance. Puis il s’arrêta sur cet aveu, dont il comprenait tout à coup l’invraisemblance. Un véritable désespoir se peignit dans son regard, le désespoir de la certitude éblouissante que la parole venait de trahir, n’exprimait plus, n’exprimerait jamais plus.
Un instant, il fut sur le point d’en appeler de son apparent mensonge à la clairvoyance surhumaine qui le justifiait. Il n’en eut pas la force. Une deuxième fois l’abbé Cénabre, d’un mot, l’avait rejoint dans le ciel, rattrapé, instantanément rendu à son état de pauvre homme.
— Je suppose, dit-il honteusement, je ne fais qu’une supposition. Enfin j’aurais voulu. Je sais qu’il est nécessaire, reprit-il, que vous anéantissiez le passé…
Sa voix s’étrangla, les larmes montèrent à ses yeux, et désormais incapable d’achever, comme étouffé par l’effusion de sa terreur et de sa pitié, il répéta plusieurs fois cette supplication naïve, dont le sens véritable ne fut connu que des anges :
— Allez-vous-en ! Allez-vous-en !…
L’abbé Cénabre ne répondit qu’après un long silence :
— A peine ceci pourrait-il s’entendre, fit-il enfin, d’un homme qui aurait manqué à tous ses devoirs. Par bonheur, il n’est rien ici de pareil. J’ai rempli tous les miens avec exactitude, sinon avec enthousiasme. Je les ai respectés, sinon aimés. Sans doute, je n’espère pas de me justifier entièrement. Dites-moi toutefois, si vous ne trouvez point, à la réflexion, enfantin de prétendre quitter son passé, comme on quitte le gîte d’une nuit ? Ce n’est pas nous qui disposons du passé, ce n’est pas nous qui le tenons ; c’est le passé plutôt qui nous tient.
L’abbé Chevance se taisait.
— Je retiendrai néanmoins quelque chose de ces paroles sévères : il est vrai que mes travaux absorbent toute ma vie, qu’un prêtre aussi humble et zélé que vous êtes peut se scandaliser de me voir trop attaché, en apparence, aux vanités mondaines et, réellement trop passionné des choses de l’esprit, enfin si peu sacerdotal. N’ayant à me reprocher aucun manquement capital, ni même grave, j’ai cru trop aisément qu’on se peut dispenser de cette surveillance de l’âme, en un mot de ce contrôle fort et subtil que nos vieux maîtres appellent du beau nom de l’oraison. La critique n’y supplée point. La familiarité pour ainsi dire professionnelle dans laquelle je vis depuis longtemps auprès de ces hommes d’une spiritualité si haute et si parfaite, m’a fait illusion : je reportais inconsciemment sur moi leur ressemblance. Hélas ! la charité nous peut unir et confondre en un même cœur, mais l’univers intellectuel est une solitude claire et glacée… Oui, l’intelligence peut tout traverser, ainsi que la lumière l’épaisseur du cristal, mais elle est incapable de toucher, ni d’étreindre. Elle est une contemplation stérile.
Sa voix eut ici un léger frémissement d’impatience, et sur les derniers mots, perdit tout à fait son aplomb.
— D’ailleurs, pourquoi ce discours ? Vous devez le trouver sot. Il l’est, puisqu’il est vain. De ce moment, je ne raisonne plus. Je veux que ma vie soit simple, régulière, quotidienne. J’entends que nul ne sache, pour sa propre inquiétude ou son scandale, la tentation où vous m’avez vu près de disparaître si lâchement. Nul ne saura ce que je souffre : je tâcherai de l’oublier moi-même. Je ne renierai point le passé, sinon secrètement, car les actes n’en furent pas répréhensibles, mais peut-être les mobiles ou les intentions… Pourquoi risquerais-je de troubler le prochain ? Je reprends ma vie au point où je l’ai laissée, à la dernière étape, tranquillement (si je puis !), fermement, ainsi qu’on redresse un sillon… Non ! je n’ai pas perdu la foi ! Cela n’est point ! J’étais fou ! J’allais seulement oublier que l’abstention n’est pas vertu, qu’il y faut encore l’élan de l’âme, la recherche passionnée, le grand cri vers le Père, le cri de douleur et d’appel, une espérance indomptable… Que parlez-vous encore de tout bouleverser ? Si je suis ici ou là, qu’importe ? Notre attitude est de peu, et d’ailleurs vous tomberez d’accord avec moi qu’à cette place où l’on me voit, il y a des convenances à garder… C’est du dedans (votre expérience des âmes en sait assez là-dessus), c’est du dedans qu’il faut reprendre et réformer. La tâche n’est pas aisée, mon ami, mais je ne la crois pas au-dessus de mes forces. J’étais, si vous voulez, inerte, insensible, non point mort : cette crise l’a prouvé. La recherche intellectuelle m’a détourné un temps de ma voie : néanmoins, je n’ai pas cessé d’aimer Dieu…
A ces mots, le prêtre qui avait écouté humblement ce discours embarrassé chancela comme d’une blessure reçue à la face. Une anxiété surhumaine éclata dans ses yeux, tandis que tout son vieux corps jeté en avant, toujours gauche même dans la terreur ou la colère, semblait protéger derrière lui une présence sacrée.
— Ne dites pas !… Ne dites pas, cria-t-il avec une violence sauvage… Non ! vous ne l’aimez pas !
Ce cri fut tel que l’abbé Cénabre s’écarta brusquement, leva le bras, ainsi qu’on pare un coup.
— Monsieur… mon cher ami… monsieur le chanoine, reprit-il, et cette fois d’une voix déchirante, ayez pitié de moi, ayez pitié d’un misérable auquel Dieu vous a remis aujourd’hui… Et je ne puis rien pour vous ! Je vous vois vous enfoncer comme un plomb. Mon Dieu ! j’aurai ce compte à rendre ! Il me sera demandé compte de vous ! Voulez-vous donc me perdre ? Je n’ai aucun pouvoir, aucune éloquence, je suis un prêtre stupide ! On ne me méprise pas assez. Il n’y a pas de cœur si lâche ! Pourquoi ai-je été choisi cette nuit ! Ce sont des raisons qu’il vous faudrait donner, une image vraie de vous-même, et je n’ai de votre malheur qu’une vision incommunicable ! Mon Dieu ! je vous vois terriblement, et tout me manque ! Comment veut-il que je me fasse connaître de vous ? Il le sait : j’eusse tout préféré, tout, le sacrifice même de ma pauvre vie à l’aveu que je dois vous faire, à l’humiliation de proférer devant vous une parole si incroyable ! Regardez-moi. Il faut que je ne perde rien de cette honte, il faut que je la donne pour vous tout entière… Je ne puis vous fournir aucune preuve de ma mission, rien que ma parole, rien que mon misérable serment. Je jure ! Je vous jure que l’Esprit m’inspire ceci ! Je jure que vous m’êtes ouvert ainsi qu’à une mère le regard de son enfant. Je vous vois ! Je vois périr votre âme ! Cette révélation est faite à un vieux sot, incapable d’en tirer parti. Mon Dieu ! je ne puis qu’en témoigner, et en témoigner encore, avec la certitude de mon impuissance, avec une rage désespérée !
Aucune fermeté n’eût pu soutenir le spectacle que l’abbé Cénabre avait en ce moment sous son regard. Certes, la fureur sacrée de son débile adversaire lui était devenue incompréhensible, et le moindre secours venu du dehors lui eût rendu assez de force ou de sang-froid pour en sourire. Mais quelque chose remuait en lui à l’écho d’une voix familière, la dernière qui lui parlait ce langage, et c’était comme un pressentiment, d’une amertume ineffable, que jamais, plus jamais — jamais ! — il ne connaîtrait cette surnaturelle pitié, car il ne la désirerait jamais plus.
Et peut-être déjà même, au plus secret de son cœur, il la haïssait.
— Mieux, mille fois mieux vaudrait pour vous la révolte et le blasphème, poursuivait l’ancien desservant, les mains croisées sur sa poitrine… Ah ! monsieur le chanoine, dans le blasphème, il y a quelque amour de Dieu, mais l’enfer que vous habitez est le plus froid.
Il décroisa les mains, laissa tomber ses bras, et demeura un moment, face à son redoutable adversaire. L’étonnement qu’exprimait le visage de l’abbé Cénabre ne paraissait pas feint, ni feinte l’amertume de sa bouche abaissée. Plutôt qu’un cri de colère, ou l’éclat d’un mauvais rire, son fort et solennel silence réduisait à rien les paroles qui venaient d’être dites ou les frappait de stérilité. Une minute encore, l’abbé Chevance essaya de soutenir ce silence, puis ses lèvres formèrent une espèce de gémissement, et il disparut.
— Ce sympathique nigaud m’a tout de bon réveillé, dit à voix haute l’abbé Cénabre, je ne me coucherai donc pas cette nuit.
La fuite de l’ancien curé de Costerel le laissait rempli d’une joie tranquille où l’ironie ajoutait à peine une pointe d’amertume. Bien loin de le troubler, le souvenir du suprême, de l’inutile effort de son fragile ennemi semblait devoir lui être un secours contre toute nouvelle épreuve pareille à celle qu’il avait subie. C’était comme s’il eût fait sur le vieux prêtre inutile l’expérience de sa propre folie, ainsi qu’on inocule la tuberculose ou la peste à un animal de laboratoire.
— Ai-je donc été si loin dans le délire, se disait-il en souriant, ai-je donc été pour un moment le digne interlocuteur de ce maniaque ? Comment n’aurais-je point tourné la tête du bonhomme en l’honorant de ma confidence, en sollicitant ses conseils ? D’un chanoine il ne pouvait évidemment attendre qu’une prodigieuse aventure : il l’eût plutôt suscitée… Ainsi l’ai-je renvoyé désespéré, non pas déçu.
Il prononçait vraiment de telles paroles, et d’autres encore, du même sens. Car à son profond étonnement, il pensait tout haut, faiblesse assez commune aux solitaires, mais dont ce silencieux avait eu, jusque-là, horreur. A présent, il recherchait d’instinct ce murmure, il écoutait avidement sa propre voix, il y trouvait un soulagement infini. Jusqu’à ce qu’il eût achevé, allant et venant à travers la chambre de son pas pesant, il ne cessa ainsi de s’entretenir avec lui-même, et parfois il riait d’un rire étrange.
Néanmoins, il fit sa toilette dans le plus grand calme, décidé à passer dans sa bibliothèque le reste de la nuit. Sa hâte était grande de s’y retrouver devant la feuille de papier blanc, assisté de ses livres chéris, mais c’était surtout cette feuille de papier blanc qui luisait dans sa pensée comme un phare. Il voyait la page écrite la veille, il brûlait du désir de l’achever, il l’achevait déjà. Sa mémoire, comme exaspérée, lui retraçait ligne par ligne l’article pour la Revue de la semaine, commencé depuis huit jours, réfutation fort subtile et pertinente d’un livre récemment paru du P. Berthier (d’ailleurs assez médiocre) sur la Bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus, dont le sourire céleste, tentation des niais faciles, restera toujours la rose la plus sanglante et la mieux défendue des jardins du paradis. Continuant à parler à voix basse, entrecoupée du même rire incompréhensible, il déclamait pour lui seul les pages mieux venues. Son goût avait toujours été grand de surprendre quelques-uns de ces prêtres édifiants dont le pâle zèle s’écoule intarissablement à travers d’illisibles livres. Était-ce le goût de les surprendre, eux, ou l’inaccessible sainteté ? Mais il ne pensait pas avoir ressenti jusqu’alors une si avide impatience, une possession si parfaite, une lucidité plus aiguë.
Qui l’eût vu, au rouge reflet de la lampe posée loin, le blême clair de lune dans les vitres, d’un pas calme et lourd, ses fortes épaules roulant imperceptiblement sous l’étoffe tendue de la soutane, et les puissantes racines de sa mâchoire jusqu’à la nuque impavide, eût envié cette puissance tranquille, pourtant déjà détruite au-dedans, frappée de mort… Mais qu’ai-je à rire ? se dit-il tout à coup. Et à cette minute, bien qu’encore obscurément, l’accent de son rire l’étonna.
Ce fut alors qu’il se dirigea obliquement vers la porte, et en passant souffla la lampe. Le faux jour livide hésita d’abord, rampa le long des hauts rideaux, puis ainsi qu’une bête sournoise, se couchant sur le sol au pied de la fenêtre froide et blafarde, refusa d’aller plus loin. Le regard de l’abbé Cénabre, en s’abaissant, rencontra quelque chose à terre qu’il ne reconnut pas d’abord. Il ramassa cette chose, et la tint au bout de ses doigts, à la hauteur de ses yeux, avec une grande surprise et un peu de dégoût. C’était le rabat de l’abbé Chevance.
Que dire ? Cela n’était rien. Et en effet, le chanoine ne vit qu’un moment le carré de drap noir. Un problème venait de se poser, qui semblait tout remettre en question, du même coup… Problème est un gros mot sans doute : une objection plutôt fut élevée d’abord timide, puis pressante de plus en plus, puis dans la conscience encore troublée, d’une redoutable immobilité. Bien qu’il l’ignorât, l’abbé Cénabre en était à ce point où l’équilibre intérieur serait un miracle de coïncidences heureuses, d’accords imprévus, où le moindre obstacle lève une vague immense, ainsi qu’un écueil dans la giration de l’eau. Qu’il l’eût voulu ou non, il ne pouvait plus avoir raison d’une pensée ennemie, et il était d’ailleurs impuissant à la fuir.
Sans aucun doute ce rabat s’était détaché au moment où le vieux prêtre avait perdu pied sous la poussée de son formidable adversaire… Il revoyait le corps étendu, la soutane troussée sur le gros bas noir, le gigotement puéril… Pourquoi l’ai-je frappé ?
Une violence si subite, une si extraordinaire dépossession de soi (la mystérieuse fureur disparue) demeurait forcément inexplicable. Quel que fût son désir de retrouver l’état d’indifférence habituel, ou se persuader l’avoir retrouvé, il restait ce petit fait singulier, ce petit fait irréductible. Impossible de ramener les événements de la nuit aux proportions ordinaires, tant que le doute subsisterait. Le calme, l’ironie un peu hautaine, imperturbable de l’abbé Cénabre est connue de tous, et presque déjà légendaire. A ce point de vue la brutale exécution du plaintif Pernichon ne s’expliquait pas aisément. Mais que dire de ce qui l’avait suivie ?